Patrick Joquel

Nous arpentons d’anciens chemins muletiers. Bordés d’oliviers échevelés. Les restanques résistent, pierres ser­rées. Les maisons ont lâché leurs tuiles. Rêves envolés. Terres désertées. Les vallons ont repris leurs cavalcades sauvages. Silencieuses. Nous n’y croisons personne. Pas même une ombre. Les rires des cueilleurs sont trop loin­tains. Perdus dans un temps obsolète. Les ronces défen­dent souvent les accès. Cherchent à couvrir le sentier. Nous y abandonnons des lambeaux de toile et de peau. Marcher nous dénude. Marcher nous remet au monde. libres et neufs. Dans une joyeuse nonchalance

*

 Il semblerait que je ne réussis plus très bien à ralentir la Terre. Pourtant je m’applique à garder le nez en l’air. A regarder les nuages (ça ne manque pas cette saison). Ou les petites perfections du jour. La vie fonce et me traverse. J’en suis toujours étonné

*

 La pleine lune ouvre le bal des mimosas. Petits grains à croquer le bleu formidable d’ici. Leurs galaxies crues et par grappes broutent la lumière. Notre petit soleil y chauffe ses yeux. On respire un peu plus léger. On se dit que décidément l’hiver passera. Que les jours roulent leurs pollens. Nous éclairent. Nous mûrissent. C’est drôle. On les attend les mimosas. On s’y attend. Et cependant la surprise demeure intacte. Quel jaune réussi ! Et si neuf !

À Monique Dorsel ; Aussi à la mémoire d’Emile Lanc

Paru dans le n° 62, Printemps 2011, de Traversées

David FOENKINOS

J’attrape mon cœur

C’était peu après les attentats du 11 septembre. Et c’était surtout après une nuit bien alcoolisée. Ou peut-être que c’était le contraire. Je ne suis pas bon en chronologie des événements. À part pour déshabiller une fille. Ça, je sais qu’il faut toujours commencer par le bas. C’était d’ailleurs sûrement ce qui s’est passé la veille, puisque je me réveille près d’une fille. Une fille aux seins littéraires. Enfin, quand je dis seins littéraires, je pense best-seller. Une fille aux seins Marc Lévy si vous préférez. Je n’ai plus la moindre idée de qui elle est. Faut dire aussi que je ne suis même pas foutu de me souvenir dans quelle ville je suis. Elles se ressemblent toutes, avec leur Zara et leur Mac-Do. C’est bien simple : plus je voyage, plus j’ai l’impression d’être chez moi. Même si chez moi, c’est aussi vague que le temps où je n’avais pas de succès. Je suis une putain de star, je me dis parfois, tout en sachant que rien ne changera à rien, que la vie c’est juste une course pour monter tout en haut des tours jumelles de New York.
« Je m’appelle Lola, a dit la fille.
– Et tu n’étais pas avec une copine hier soir ?
– Si, ma sœur jumelle.
– Ah les jumelles encore.
– Mais elle a du partir. Elle avait cours.
– Ah bon. Mais vous avez quel âge ?
– Heu… 16 ans.
– 16 ans ?
– Oui, enfin dans six mois.
– Quoi ? Mais tu es beaucoup trop vieille pour moi !
– Mais… mais non…
– Et puis tu n’as pas assez d’expérience.
– Pas du tout. J’ai déjà vécu trois ans avec Gabriel Matzneff.
– Ah tu vois ! L’amour dure trois ans ! Ça ne m’intéresse plus de savoir la fin avant le début. Et puis le matin, rien n’est pareil. Je ne suis pas drôle. J’ai l’impression de vivre à Bagdad ».
C’est une phrase que je sors souvent. C’est fou le nombre de fois où j’ai répété les mêmes choses aux mêmes filles dans les mêmes endroits où j’étais habillé pareil, avec ma carte qui a toujours la même couleur : bleue. Et toujours, cette phrase attendrit les filles. C’est le mot Bagdad. Elles aiment ça. Les plus jeunes pensent que c’est un truc sexuel, que je vais leur bagdader le cul, ou quelque chose comme ça. Alors celle-là, la Marc Lévy poitrinaire, elle s’est approchée de moi, comme si elle n’avait pas compris que la veille au soir, c’était juste un autre siècle. Je l’ai repoussée avec mes doigts de pied.
« Mais…
– Il n’y a  pas de mais. Tu t’en vas.
– …
– Laisse-moi ta culotte, et file ! »
La fille est partie. Je me suis levé : c’était la conquête d’une nouvelle journée, qui serait la conquête d’une nouvelle soirée. Ma vie était celle d’un égoïste romantique, d’un homme sans qualités, d’un Ulysse à la recherche du temps perdu, d’un voyage au bout de la nuit, tous les mots et tous les chefs d’œuvres me tombaient sur la tête, comme les pluies lentes d’automne. Je voulais pleurer en imaginant ce bonheur que je trouverais un jour dans des prairies aux pétales multicolores. Mais cela faisait si longtemps que je n’avais pas pleuré. À part peut-être devant le visage de Nathalie Portman dans le dernier film de Wes Anderson. Ou alors c’était peut-être à cause des valises Vuitton ? Je n’ai plus de larmes en moi : je bois trop pour cela. C’était le matin, l’heure d’appeler le room service. Le soir, j’appelle des putes, et le matin je mange des pâtes. Ah, ah ! Et je rêvais surtout de ne plus être moi. De m’oublier, et de disparaître comme l’avait fait Salinger. Si un jour je voulais attraper un cœur, ce serait le mien.

Inédit paru dans le n° 57  de Traversées

Serge Joncour

Retrouver un inédit, fouiller dans ses archives pour retrouver un fragment de texte, une pépite, une de ces phrases avec élan qui viennent comme ça d’une traite, fulgurances d’intuition sur deux trois pages dont on ne fait rien après. Quand on fait un roman, tout ne rentre pas, tout ne sait pas rentrer, alors il y a des pages entières écrites comme ça, qui restent échouées là, archivées par bonheur grâce à l’ordinateur, alors qu’avant elles se perdaient dans le silence de la nuit des pages non publiées, ces merveilleux espaces où les idées vivent seules. Un inédit pour la revue Traversées, ce serait peut-être l’occasion de saluer, de dire merci, comme ça, à des présences qui sont là, des lecteurs qui ne font pas que lire, des lecteurs, des lectrices souvent, qui au-delà de simplement aimer un livre à un moment, donnent l’envie de le faire partager. Un livre, une fois qu’il est publié est bien seul face à son lecteur, alors la vraie chance pour ce livre, c’est quand le lecteur, une fois qu’il a refermé l’ouvrage, a envie de ne pas en rester là. On ressent cela parfois, après une lecture forte, ce désir de le dire autour de soi, d’inviter les autres à aller voir. C’est généreux, c’est humain, c’est vital surtout. C’est  à partir de là que le livre n’est pas qu’une affaire d’intimité, mais qu’il ouvre à l’autre. Un livre c’est une conversation que nous tient curieusement un volume qu’on tient affectueusement entre les mains, qu’on emmène avec soi, par la main, dans son sac, avec lequel on prend le train, et parfois même avec qui on se couche. Ce n’est pas rien un livre, pour un temps ça peut même être ce que l’on a de plus proche, pour un temps !

Alors, que ces quelques lignes me servent pour rendre hommage à ceux qui font ce don là, non pas seulement de lire un livre, mais d’en parler après, de le faire circuler, de le répandre, de lui donner vie, que ce soit au travers d’un article, d’une revue comme Traversées, d’une recommandation à une amie, un ami, que sais-je, ce sont eux les passeurs, un livre est comme la roue d’un moulin, sauf que ce n’est pas l’eau ni le vent qui le fait tourner, mais les mains, et les bonnes volontés. Merci à elles. Merci à vous. Merci d’éviter que certains livres ne fassent la traversée… qu’en solitaire !!!

Voir aussi l’entretien avec Littera où l’on parle de cet inédit.

Jacques Izoard

Brûle-pourpoint

Et voici qu’un léger lilas
sort de l’ombre et me plonge
dans un air plus fluide et léger.
Mais je demeure moi-même
malgré noire nuit nocturne
et l’indéfinissable désir
et l’attente infinie.

Avec nos doigts trempés d’air
nous nageons sous l’eau,
nous déplaçons la neige
et creusons terre et vertige,
tout le corps devient léger,
puisque nous parlons à voix basse.

Juin halète, allaite et attelle
nos mots aux vaines rumeurs.
Et je te dis que tu rêves
à d’anciens tambours bleus
qui te trouaient tympans
faisant frémir ta nudité.

Paru dans le N° 53 Hiver 2008 – 2009

Extrait 4 n° 58 Printemps 2010

Nadine Doyen

A la rencontre d’Albert Strickler

Nadine DOYEN : Les mots poésie, poète ont déjà fait l’objet de multiples définitions. Pourriez-vous nous livrer les vôtres ?

Albert STRICKLER : A vrai dire, je n’ai pas de définition précise ! Si j’accepte de temps à autre d’en livrer une, il m’arrive de la nuancer très vite, voire de la contredire. De toute façon, je préfère parler de l’Etat de Poésie tel que l’évoque Georges Haldas et m’abstiens toujours de réduire la poésie à la seule écriture du poème et à l’écriture tout court ! Autrement dit, je privilégie une certaine manière d’être au monde que je traduis en écrivant, étant entendu que je me sens autant poète dans le Journal que dans le poème. La distinction poésie / prose me paraît peu importante. Seule compte à mes yeux celle qui sépare le poétique, quelle que soit donc la forme d’expression, du prosaïque ! […]

Extrait 3 n° 58 Printemps 2010

Jalel El GHARBI

Pour une syntaxe du désir

chez Bernard Noël

«Tout commence / par une fin / mince / limite / ô si fine si ténue si légère si étroite si / menue si cachée si interne si dérobée si / scellée »[1] écrit Bernard Noël. Par où entrer dans cette poésie qui situe la fin au seuil sinon par son goût immodéré pour l’inversion ? Poésie de l’envers, du revers : « j’écris mon nom sur mon corps / ma peau voudrait se retourner »[2] — souvent comme un gant —. Mais c’est d’abord une poésie qui profère la blessure et la décline en maintes expressions : crevasse, trou, déchirure, fente…  ; une poésie qui/que dit le corps éprouvé, comme chez Artaud, mais surtout une poésie qui établit un parallélisme entre le paradigme de la blessure et celui, autrement plus jouissif, du plaisir. Plaisir et déplaisir répondent aux mêmes noms. Que la poésie de Bernard Noël apparie la chose et son contraire, cela fait de l’oxymore une de ses figures macrostructurelles, une de ses sources.² La poésie naît de l’empalement, de cette figure de la démesure, de la perversion, de la cruauté du plaisir et du plaisir de la cruauté. La torture : préfixe à toute écriture. Torture ? –cheminement, incursion dans les limites de l’indicible et à la suite de Bataille, néologie pour dire aventure intérieure : « Je ne veux plus parler d’expérience intérieure (ou mystique) mais de pal » (Treize cases du Je). Torture. Il n’est pas jusqu’au désir qui ne soit supplice. Désirer signifie accepter des stigmates car le propre de cette pulsion est d’être quête de sa ruine. Le désir est une vocation au suicide : l’abîme est cela même qu’il cherche — nonobstant le renouvellement tout danaïdien à quoi il est voué.[…]


[1] « Hymen hymen hymen » La Rumeur de l’air in La Chute des temps NRF Poésie/Gallimard, p. 204. 1983.

[2] « Le Bat de la bouche »,  La Rumeur de l’air in La Chute des temps, op. cit. p. 194.

Extrait 2 n° 58 Printemps 2010

Paul MATHIEU

En lisant Françoise Lison-Leroy

Difficile en quelques lignes de défricher une œuvre aussi dense et variée que celle de Françoise Lison-Leroy : recueils de poèmes, bien sûr, mais aussi nouvelles, théâtre, ouvrages à quatre mains… Par où l’attraper ? Au risque de paraître désespérément banal, on pourrait peut-être commencer par une présentation biographique. Pour ce faire, on lira la notice des Dossiers L : Née le 6 octobre 1951. Enfance et adolescence à Wodecq (Hainaut occidental). Habite à Blandain (Tournai). Mariée, deux enfants. Professeur de français (aujourd’hui retraitée). Animatrice en ateliers d’écriture (L’écrivanderie) Critique artistique au journal Le Courrier de l’Escaut. Suivent l’adresse et le numéro de téléphone. C’est mince. Plus loin dans le même ouvrage, Colette Nys-Mazure ajoute aussi à son propos : Sauvageonne, farouche et fraternelle, ce à quoi elle s’empresse d’ajouter : La vie lui va si bien.[…]