Philippe Veyrunes, DE L’AUTRE CÔTÉ DES MASQUES, Les Presses Littéraires, 2019, ISBN : 979-10-310-0583-6

Une chronique de Claude Luezior

Philippe Veyrunes,
DE L’AUTRE CÔTÉ DES MASQUES,
Les Presses Littéraires, 2019, ISBN : 979-10-310-0583-6

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Un chien est souvent, dit-on,  à l’image de son maître ; un masque serait-il l’antinomie de la personne sous-jacente ? Superbe, la première de couverture de ce bouquet de nouvelles, d’emblée happe le lecteur :  trempée dans une ambiance vénitienne, voire vénéneuse, elle tente de nous séduire et de nous broyer avec l’or de ses orbites démesurément vides et le rouge sanguin de lèvres fatales. Nous voici avertis…

Hitchcock, expert en séduction, n’est pas loin. La structure de chaque récit montre une accumulation de faits et de dialogues, de personnages plutôt sympathiques auxquels l’on va adhérer avant une déconstruction dramatique.

Ce besoin irrépressible de sortir de sa gangue, de son cocon ordinaire nous fait penser au Journal de Salavin ou à la Chronique des Pasquier de Georges Duhamel. Avec l’art du mot, une langue française impeccable et un savoir-faire dans la mise en tension de suspens dignes des grands polars, Philippe Veyrunes nous rend complices, en quelques pages, d’hommes et de femmes à l’apparence banale ou du moins vraisemblable : tel auxiliaire de vie, tel quidam à la recherche d’un acte héroïque pouvant l’extraire de son quotidien, telle amoureuse sous ses pétales de rose, telle star du cinéma qui se dérobe face à un journaliste, tel bureaucrate en quête d’un télétravail ou telle employée s’exerçant aux frissons subtils de la Sérénissime. 

On ne saurait dévoiler ici l’intrigue de chacune de ces nouvelles dont une des qualités est sa mise sous tension rapide, son appropriation d’une situation, son esquisse de personnages qui pourraient nous côtoyer dans la vie de tous les jours. 

Par ailleurs, l’on se souviendra que Veyrunes, couronné par l’Académie française en 2001, est également poète. Sa prose est élégante, rehaussée d’expressions fortes : La loi de la jungle est une triste réalité. La charmante faune de vos rêves se résume à des prédateurs impitoyables, les plus cruelles des créatures qui peignent la nature africaine aux couleurs de la mort (p. 14). Ou, lors d’un voyage (ou plutôt d’une fuite) en avion : Les hôtesses allaient et venaient telles des ouvreuses de cinéma (p. 92). Ou encore : Un maître tout-puissant dans une société patriarcale sans pitié, devant qui Samira feutrait ses paroles et étouffait ses désirs… (p. 103) suivi par : Ce lundi à l’orée de novembre, Louis se leva tôt, au bout d’une nuit tronçonnée par le doute (p. 114). Plaisir de lire…

Dans ces lanières de brume (…) des réverbères postés en sentinelles font l’aumône d’une lumière jaunâtre (p. 150) : atmosphère, à la Elia Kazan.  Le lecteur est aspiré par cette ambiance noir-blanc ou plutôt couleur sépia où ressort un masque rouge et or : celui d’une Venise en justes noces avec l’imaginaire, celui où se révèlent les applaudissements muets de la solitude, son quotidien nourri de mépris et d’indifférence, son besoin pathétique de grandeur, son humour grinçant  d’une pièce de Goldoni, les arcanes de ses bassesses et de ses éclats. Au final, même sous leur masque, ces hommes et ces femmes souvent vils et cruels, ne restent-ils quelque part attachants ? 

Dans Venise la rouge / Pas un bateau qui bouge (Alfred de Musset). Si ce n’est l’âme humaine prise dans sa propre nasse.

© Claude Luezior 

Jean-Louis BERNARD, Cahiers des chemins qui ne mènent pas, éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2019

Une chronique de Claude Luezior

Jean-Louis BERNARD, Cahiers des chemins qui ne mènent pas, éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2019

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Imaginons Jean-Louis BERNARD en chaman avec son collier d’étoiles et de mots, en druide sur son chêne, serpe à la main, récoltant gui et incantations, imaginons-le en douanier du possible et de l’impossible : celui qui veille à la crête d’un imaginaire où s’étire infiniment et se perd l’ombre du pas sans retour. J’ai oublié le nom de mon premier silence. Il faudrait tisonner les cendres des souvenirs, voir si une braise survit encore.

Errance où se referme la parole telle une fleur dans la nuit, où ploient vertiges et incertitudes. Il me reste à en appeler à ces mots en haillons, infidèles souvent, mais toujours à l’écoute, à ces phrases orphelines, égarées entre le tain et le miroir.

Images concassées telle une brume diamantaire. Magie se diluant dans l’attente. Non pas dans un doute à la Montaigne ou à la Descartes, ou bien dans un doute existentialiste, mais dans le doute du doute.

Impression puissamment poétique, à mi-chemin entre aube et absence, à la charnière des ressacs, impression entêtante que le texte nous guette, nous dépouille, nous regarde, front contre front, en une confrontation onirique.

Mage hors du commun et qui maîtrise, goutte à goutte, verbe à verbe, sa potion toute en métamorphose : Jean-Louis BERNARD griffe la phrase, esquisse l’insaisissable. Surgissent parfois des vers à la verticale, embruns dressés sur la falaise des proses :

Rives de nulle part

auxquelles nous touchons

après tant

d’improbables voyages

comment vous dire

comme si le blanc

montait sur la page

jusqu’à la noyer

de silence.

Écoutons les échos du grand-prêtre, de celui qui quête l’incertain, exhorte les chimères et grappille les ténèbres. Voix de cendre et de fougère (…)  Voix de givre et de brasier (qui) rompt le temps (et) creuse l’oubli, jusqu’au-delà du vertige.

Incantations pour un Plus-Haut, peut-être, mais avant tout, pour une lumière intérieure. Chuchotement cosmique, prière. en quelque sorte. 

Offrandes à pleines mains, le voilà qui braconne non seulement la brume et la silice des gouffres, mais aussi quelques visages ici et là pour survivre. Le voilà aussi qui parle de choses éteintes (ou étreintes ?) et des arpèges nacrés de la mémoire.

Imaginons Jean-Louis BERNARD en dresseur de feu dans une pénombre aux ouates ténébreuses (…) Un rai de silence tombe à l’oblique de l’oratoire en ruine. Ni éclat du jour, ni métamorphose nocturne. Ni scintillement, ni coma, mais pleine conscience de l’artiste, dont l’ailleurs est certes invisible mais pour lui, donc pour nous, éminemment palpable. 

Images au bord des lèvres ainsi entrouvertes, à la margelle des mots : monde fulgurant du poète.

© Claude Luezior 

Georges de RIVAS, La beauté Eurydice, Sept Chants pour le Retour d’Eurydice

Chronique de Claude Luezior

Georges de RIVAS, La beauté Eurydice, Sept Chants pour le Retour d’Eurydice, Éditions Alcyone, col. Surya, Saintes, 2e trim. 2019, ISBN : 978-2-37405-058-4

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En ces heures laïques de mercantilisme et d’esprit pragmatique, aveuglé par les drames quotidiens sur nos écrans, l’on peut avoir quelque inquiétude face à l’art lyrique, qu’il occupe la scène ou qu’il s’inscrive en poésie. Certains argumenteront que ces flamboyances font partie d’un art musical sauvé par des costumes et des présentations grandiloquentes ou par des oraisons désuètes, lesquelles sont caractérisées par une surabondance d’adjectifs, de mots rares, d’allusions à des panthéons qui provoquent une manière de rejet chez nos contemporains.

Et pourtant.

Le lecteur est-il ici coupable quand il empoigne un dictionnaire pour se remémorer la définition de cothurnes (p. 21), d’éons (p.22), d’athanor (p.35), d’onciale (p.76) ou de sigillée (p.82) ? Bien entendu, le mythe ici ciselé mérite rafraîchissement : Orphée, musicien et poète de la mythologie grecque, descend aux Enfers pour ramener son épouse Eurydice dans le monde des vivants… Cet effort de mémoire sera également exercé pour Cassandre (p. 20), les rives d’Eunoé et les Reines de Méroë (p 68), Aède et Védas (p. 55),  ou encore Ordalie (p.76)…

Montée sur l’Olympe de feu nos études classiques : pourquoi pas ? Bien que le plaisir réside ici dans le lyrisme même de l’ouvrage.

Ce livre est avant tout une ode de longue haleine, une prose poétique tout à la fois dense et forte. On relèvera de très beaux paragraphes :

L’équinoxe au partage de l’ombre et de la lumière se mit à chanter un air tragique, comme si Ulysse après ses nuits de liesse avait bu jusqu’à la lie le calice de vin que la mer versa à ses délices ! (p.31)

Ou encore, dans la bouche d’Eurydice :

Oh chante les mystères de l’Amour à tes lèvres de troubadour et révèle le génie singulier de l’âme sauvée des sables mouvants aux désirs séculiers (p.76)…

On lira, à ce propos, l’étude très fine de Julie Dekens, à partir de Virgile et d’Ovide, jusqu’à Cocteau et Henri Bosco  (https://journals.openedition.org/trans/) : La tradition place Eurydice aux Enfers, un lieu duquel elle ne peut remonter, malgré les efforts de son époux. Ce personnage appartient à ce royaume du silence et de ténèbres, sans pouvoir y échapper. Pourtant, à partir du vingtième siècle, les représentations d’Eurydice se transforment en profondeur, que ce soit pour accompagner le féminisme montant ou pour valoriser un personnage longtemps considéré comme secondaire (…) En poésie, de nombreuses réécritures la passent même sous silence. Au contraire, Georges de Rivas, en poète, lui donne de l’épaisseur et de l’humanité. Celle-ci prend corps, prend langue, tout au long de dialogues intenses, toutefois sans tropisme pour l’ombre des profondeurs. Elle demeure l’amoureuse inconditionnelle de la tradition grecque :

Au royaume du brasier ardent, les amants

Vêtus d’étincelance et seule tunique d’or

S’endorment parmi les songes où se parlent

Voiliers des nuées, les vivants et les morts (p.82)

Au prix d’une fascination, à la fois pour ce mythe et pour une écriture hors du temps, nous avons donc redécouvert, grâce à cet auteur lyrique et atypique, un monde enfoui où les dieux (et sans doute, les êtres humains) partagent en brûlante oraison leurs désirs cosmiques.

©Claude LUEZIOR

Louis Delorme, ALTERNANCE, Collection Sajat, Paris, 2019.

Une chronique de Claude Luezior

Louis Delorme, La charnier.

Louis Delorme, ALTERNANCE, Collection Sajat, Paris, 2019, ISBN : 978-2-35157-758-6

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Expressionnisme ? Impressionisme ? Cubisme ? Et pourquoi donc un « isme » ? Art naïf, parfois. Art tout court. Les gravures, sculptures, huiles, collages, sérigraphies de Louis Delorme nous font penser à Münch, Chagall, ou Garouste. Classement difficile : et pourquoi donc un classement ? L’itinéraire est complexe, certainement tourmenté, toujours aux aguets. Mais pas seulement.

Ce recueil illustre les méandres d’un artiste mais aussi la pensée d’un poète : errances, illusions noyées, désespérance face à l’absurdité.

Nombreux sont les ouvrages où le trait illustre un texte. Chose connue ! Par ailleurs, on trouve à foison des lignes explicatives commises par tel ou tel historien de l’art  déguisé en guide touristique ou en poète du dimanche. Passons ! Enfin, certains écrivains se sont essayés à commettre des lignes inspirées par une peinture, offrant au lecteur, j’allais dire au contempleur, une luminosité originale.

Dans ALTERNANCE, la démarche de Delorme montre  les deux faces de sa propre vie. Singulière dualité. Rares sont les artistes qui se sont essayés tout à la fois aux arts plastiques et à l’écriture avec autant de créativité, de constance, de talent renouvelé, d’acharnement. L’auteur reprend sa matière picturale mais ne la commente pas. Il lui coud des mots, lui donne un sens complémentaire: le sien.

On peut plaider le fait que l’œuvre plastique se suffit à elle-même, que c’est au spectateur d’y trouver sa voie. On peut prétendre qu’un poème n’a pas besoin d’être illustré car le lecteur a son imaginaire propre.

Certes.

Mais la vision d’un artiste prend une signification tierce quand elle est amplifiée, magnifiée par le créateur lui-même. Nous l’avions déjà noté, par exemple chez Armand Niquille qui peignait des poèmes, aphorismes ou envolées mystiques au revers de ses tableaux. Non pas comme une vaine narration mais dans une tentative de dire autrement, de graver sa pensée dans une autre partie de son, de notre cerveau.

Parfois, cet essai désespéré de mettre un sens langagier à sa toile trouve une soupape dans le titre qu’il lui donne.

Ici, Delorme assume une création verbale originale à partir d’œuvres anciennes. Le moule n’est pas cassé, le fond de la pensée, intacte. Nous avions déjà apprécié ses sentes avec Contrepoints, une trilogie en compagnie de Jeanne Champel Grenier. Delorme accorde (on gardera le mot « corde »), c’est à dire enchaîne, scande, burine un verbe fort à sa matière picturale.

Juste un exemple :  Le Charnier. Contempler le tableau est une expérience. Lire le poème est un voyage. Côte à côte, les deux expressions du même auteur prennent une dimension particulière. ALTERNANCE ou présence simultanée ?

     ©Claude Luezior

Morte dans l’anonymat

sans même assez de terre

pour recouvrir ces corps

décharnés,

désunis,

tous ces déjà presque squelettes,

pêle-mêle jetés

dans la fosse commune.

Qui peut oublier ça

et pire le nier ?

Bourreau, ta mort aussi,

elle était programmée.

Dans quels champs

allez-vous

vous retrouver ensemble ?

                        Louis Delorme

Infimes Prodiges, d’Alain Breton, Édition établie et présentée par Christophe Dauphin, Préface de Paul Farellier,Les Hommes sans Épaules éditions, 476 pages, Paris, 2018, ISBN : 978-2-912093-28-6

Une chronique de Claude Luezior

Infimes Prodiges, d’Alain Breton, Édition établie et présentée par Christophe Dauphin, Préface de Paul Farellier,Les Hommes sans Épaules éditions, 476 pages, Paris, 2018, ISBN : 978-2-912093-28-6

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Il triture les mots, il les essore, les malaxe, les compacte jusqu’à la fibre intime. Infinie recherche dans un subconscient qui se rebelle mais qui finit par donner en juste offrande ce que la raison ne voulait avouer en pleine lumière. La poésie s’y terre : elle y devient humus, union de molécules langagières empreintes de rencontres, de ferments.

Alain Breton nous offre ici une anthologie sécrétée au long des années en une somme impressionnante. Plusieurs recueils, des textes révélés, agrémentés par une préface de Paul Farellier, une remarquable mise en mots de Christophe Dauphin, un hommage à la justesse de Paul Sanda. Lire en fin de volume sa bibliographie (y-compris celle parue sous le pseudonyme quelque peu rocambolesque de Jacques Aramburu) est chose intrigante, pour ne pas dire impressionnante, tant on sent que la poésie a été pour cet auteur, non pas une compagne dilettante ou un exercice de style, mais une véritable manière de vivre.

Poète, écrivain, éditeur, galeriste, peintre, amateur de musique, tout à la fois rigoureux et un peu bohème, discret mais pourfendeur de médiocrité, riche en paroles et en pensées dans la pénombre de son antre du quartier latin où palpitent des milliers de livres, manuscrits, toiles, articles et incessants projets artistiques ou littéraires, Alain Breton nous bouscule et nous déconcerte. Il n’est pas aisé de résumer ces 477 pages d’une œuvre poétique qui se décline tout à la fois en vers et en prose. On y ressent les racines des surréalistes jusqu’à ce concept contemporain d’émotivisme : l’émotion serait-elle finalement, au-delà de toute technique du langage, ce qu’il y a de plus natif (dans le sens rousseauiste du terme), de meilleur en nous ? La créativité ne pouvant se passer d’intuitions, de fusions impromptues, de frottement d’idées originales à la synapse des mots, à la  faille de la matière verbale qui, elle-même, surprend leur créateur. On y ressent une perpétuelle quête d’un plus loin, d’un plus intime, dans le chaudron d’une expression écrite que les druides n’ont pu autrefois exprimer.

Trois facettes, au gré desquelles s’épanouit une trace finement ciselée et singulière, ont particulièrement retenu notre attention. La première est cet attachement viscéral, pour ne pas dire charnel à sa mère, dans Le long du fleuve Orénoque. L’auteur assiste à sa propre naissance, se tutoyant lui-même ou donnant voix aux lèvres de la parturiente, comme si ces lignes brûlantes étaient issues de l’aimée :

On ne cesse de vider le ventre

On donne l’assaut aux couleurs

Que l’on hisse les yeux !

Sans répit

pour baiser un peu ta tête violente.

Puis, prenant la parole :

Ô ravin-mère, initiale ligne de feu,

je cherche ma voix dans tes déluges,

je reste seul dans mon visage

pieds nus – sur le vacarme originel.

Indicible chronologie de l’être : au forceps, une traduction langagière de la gésine et du cri primal.

Par ailleurs, l’itinéraire d’Alain Breton est sans cesse ourlé d’humour. Non par calembours, mais par sens du cocasse, de la chose inversée, du retournement de la situation. Pour rassurer le fakir : en fait, c’est celui-ci qui nous rassure sur son tapis clouté par les choses insignifiantes de l’existence.

Lorsque je commence un dessin, que le jour faiblit et que je veux en finir, je lui fais subir des pressions, je viens à le menacer pour qu’il se termine tout seul.

*

Parfois l’enfance me rattrape, ses bateaux pirates, les cales à esclaves, l’ourlet des ponts, le mât qui laisse échapper un fanion, tout le bouquet des nuits et la grosse fée qui fait une scène.

*

Au fil du temps, les poches ont appris à lutter contre les invasions clandestines. Poches retroussées, détroussées, soumises à fouilles et interrogatoires, remplies par les courants des rivières souterraines.

Mise en perspective et coloration particulière à mi-chemin entre onirisme, originalité d’esprit et ironie. Comme l’écrit Henri Rode (cité par Christophe Dauphin dans sa Postface) : Alain Breton est épieur d’absurdie dans le quotidien déconcertant, tout de discrétion. Félin qui se garde d’être ébloui dans le jeu de miroirs érotiques.

Ce qui nous donne un marchepied vers la troisième facette (parmi tant d’autres possibles, cette note de lecture n’étant nullement une exégèse) que nous aimerions évoquer ici. Celle où le désir se fait lumière, en toute délicatesse :

Tout

ce que tu touches

fait l’amour.

Même

l’ampoule

où brûle un butin rose.

Ton ventre

arrange l’ombre

de la chambre.

(…)

Qui t’appelle

s’apaise.

Moi,

novice

devant la beauté

La difficulté d’une recension en poésie, c’est de s’arrêter devant les contingences de la page. Qu’il nous soit finalement permis de citer Paul Farellier devant Lentement, Mademoiselle  d’Alain Breton : averses pyrotechniques où chaque image-fusée, à peine éclatée, est  bousculée par la suivante (…) : la femme gouverne les éléments dont elle est la puissance salvatrice.

Infimes prodiges d’une profonde et très humaine poésie.

© Claude Luezior

Stephen Blanchard, À la lisière des enfantements, Éditions France Libris, préface de Patrice Breno Dijon/Orthez, 2018, 55 pages

Chronique de Claude Luezior

Stephen Blanchard, À la lisière des enfantements, Éditions France Libris, préface de Patrice Breno Dijon/Orthez, 2018, 55 pages, I.S.B.N. : 978-2-35519-696-6

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En première de couverture, l’auteur annonce une prose poétique. À juste titre, car il s’agit avant tout de phrases structurées, linéaires. Le texte se lit de manière fluide, telle une source.

D’un autre côté, le verbe, centré parmi les silences de la page, est libéré de sa ponctuation (les espaces entre les vers faisant office de respirations), mis à la verticale : nous voici formellement en poésie. Ce d’autant que le propos est souvent scandé : j’ai posé mes vers (…) / j’ai risqué ma vie (…) / je voudrais (…) / je m’en voudrais (…)

L’architecture est donc structurellement en prose mais la chair du texte est bien poétique : le frottement des mots aux interstices de la langue, leurs étincelles entre les failles du rêve, le façonnage des images sont essentiellement de nature artistique.

Lieu de libération entre prose et poésie, lieu de rencontre entre conscient et subconscient aux confins de mondes parallèles, l’écriture ainsi fécondée devient cri vital / de / la délivrance,

Car l’on n’est pas sans connaître les bouillonnements de Stephen Blanchard, non seulement dans ses incessantes activités associatives (rencontres, spectacles, festivals, jurys, vie littéraire) mais aussi éditoriales (revue Florilège, l’Aero-Page) qu’il tient à bout de bras avec une constance et une générosité hors du commun.

Le présent opuscule, magnifiquement introduit par une illustration de Paul Journet et agrémenté d’un zeste d’humour par Arfoll, nous conduit ainsi au cœur du chaudron où prend vie la créativité du chaman en ses fumerolles langagières. On est également sous le chêne du druide qui parle à la première personne, célèbre la nuit de ses brûlots et de ses incandescences. Le poète, fertilisé par les songes, n’est-il, d’une certaine manière, le ventre sacré d’une gestation pour autrui ? Ne porte-t-il la parole singulière d’une gésine en devenir ?

Je viens d’un autre monde

à la lisière des enfantements

face à l’écho furtif

des âmes souveraines

N’allez toutefois croire à la superbe d’un mage hors du temps. Le propos n’est ni hiératique, ni arrogant mais avant tout intimiste : Je traîne sur le pavé / mes rêves illusoires / comme un grand sac à refrains ou bien je vis dans le soupçon / d’une aube / l’invisible osmose / d’une étreinte / qui ne vient pas  ou encore je sais / qu’il faut vieillir / dans la lassitude / des jours / sans lendemain.

C’est la recherche perpétuelle d’une condition humaine dans les plis de l’ombre :

les éclats de lyre

j’écoute

dont la résonance

m’invite chaque jour

aux matinales de l’aube

où même les saules

ne pleurent jamais

Attitude humble, s’il en est. Comme le souligne Patrice Breno dans son élégante préface : Stephen Blanchard a la poésie dans la peau, dans le cœur et dans la tête. Son recueil est une manière de communion à mi-chemin entre les calices de la prose et de la poésie. Aux lecteurs de mesurer / la partie magique / de ses errances.

©Claude Luezior

Elodia Turki, L’Infini Désir le l’ombre, Collection Les Hommes sans épaules, Librairie-Galerie Racine, Paris, 2017

Chronique de Claude Luezior

Elodia Turki, L’Infini Désir le l’ombre, Collection Les Hommes sans épaules, Librairie-Galerie Racine, Paris, 2017, 67 pages, I.S.B.N. : 9-78-2-2430-4657-1

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Le poète, dans son dénuement, se dépouille souvent de la ponctuation, la mise à la ligne faisant office de respiration. Parfois, il sacrifie les majuscules ou, au contraire, les magnifie. Titres et tables se dissipent au gré d’enchaînements subtils. Voici qu’Elodia Turki nous propose la complicité d’un texte sans la lettre A (hors son propre nom, les première et quatrième de couverture ainsi que les pages de garde). Simple jeu ?

En fait, la contrainte librement consentie tôt s’évapore. Cette lettre A, pourtant si prégnante dans notre langue, est devenue virtuelle, telle une ombre à la fois présente et immatérielle. Comme un désir intensément palpable mais sans corps et sans trace. Désir immensément présent, envahissant, obsédant tel un amour qui taraude, privé de l’être cher : De toi je suis si près -si loin de nous- / Moi loin d’ici loin de tout en si petite vous, lors que Mes doigts écorchent le crépi des murmures (…) Pour Tituber sur les broderies du temps.

Peu à peu, l’on comprend que le maçon a renoncé au ciment : mur de pierres sèches. Que l’ombre de l’être aimé incendie Mes doigts tendre mémoire de son Infini Désir (en majuscules). Que la lettre A, tel un cri primal (dans le sens freudien) s’est faite absence, non comme un jeu ou un exercice de compagnon en mal de cathédrale, mais comme un manque existentiel devenu déchirement : je mendie le cri d’une étoile.

Rendons les choses simples : ce recueil, dont la langue est si pudique mais si riche en images, est un long cri d’amour. Il prend de plus en plus de sens à la relecture. C’est peut-être là d’ailleurs, une caractéristique de la poésie.

Le vent étourdit les feuilles les lunes les frissons

Tu restes ce mystère

cet inconnu

qui tremble en moi

l’infini désir de l’ombre

Non pas langue véhiculaire mais elle-même objet d’art, objet de mystère où se frottent et s’incendient l’une, l’autre, les pierres sèches, où se confrontent les verbes dans leur structure primitive. Comme des silences tout au fond des entrailles, tout au creux du rêve.

©Claude Luezior