– Le Printemps des Poètes – 16e édition au cœur des Arts en direct de Bagnères-de-Bigorre, Hautes-Pyrénées

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PP FIN

Le Printemps des Poètes –

16e édition au cœur des Arts

en direct de Bagnères-de-Bigorre, Hautes-Pyrénées


Entre « cascades & torrents », tel Montaigne
prendre les eaux thermales de Bagnères-de-Bigorre, où le « Printemps des poètes » bat son plein se révèle : pur délice. Les diverses manifestations englobant : expositions, conférences, arts plastiques, théâtre, chant2, danse, concerts, et bien évidemment gastronomie se déroulent avec entrain, et ce tant à la Médiathèque que dans les écoles et s’affichent dans maints espaces de la petite ville, investissent les parcs, en des endroits improbables ouverts au spectacle pluriel.

De la poésie, des paroles de chansons, des contes, des extraits de polars… sont ainsi véhiculés dans le dédale de la charmante bourgade, via les voix d’enfants au préalable enregistrées et émanant telles quelles des haut-parleurs du système de sonorisation dans le centre-ville. Les haut-parleurs ! Oui, c’est bien d’une poésie à voix haute qu’il s’agit ici définitivement et les montagnes pyrénéennes environnantes sur lesquelles la neige s’attarde encore, malgré la douceur printanière ne le démentiraient nullement.

Ainsi, en des lieux ouverts, des textes pour la circonstance : plastifiés, créés par petits et grands amoureux de la langue de l’émotion sont pour leur part bien arrimés à de longs fils d’étendage. Une forme fixe, classique côtoie des vers libérés et des haïkus pétillants jouxtent de nombreux dessins. Des proverbes et autres charades détournés, peints sur des pierres de roche de l’ère primaire3, à même le sol ou inscrits sur des tee-shirts et des pantalons épinglés à des cordes ou se balançant sur des cintres accrochés aux branches de grands arbres, égrainent leur « alphabet de couleurs », résolument rimbaldien, mouvant, étonnant et rythmé au gré du vent de Bigorre, tandis que la « marche triomphale du printemps » annoncée par la jaillissante floraison de narcisses, de jonquilles, de primevères et par le chant émis en boucle par geais, merles, corneilles et autres grenouilles impose ici & maintenant ses « riches heures ».


À la Médiathèque, un « portrait coloré, animé du Grand Sachem du Swing » est brossé à l’attention de quelques aficionados par l’auteur de l’ouvrage, « Le parcours du cœur battant » à propos de « l’inventeur d’un chant neuf », Claude Nougaro. Ami et complice de l’artiste total, Christian Laborde4, dont la voix possède cette similaire et étonnante scansion, ce phrasé savoureux, « cassant les mots, en les suçant, en jouant avec eux, en frottant chacune de leurs voyelles » utilisés sans modération par ces deux compagnons de route du « país, ô Tolosa » procure une sensation pétillante ineffable5.

Dans un ancien lieu de culte (réhabilité en cinéma, Le Maintenon) un artiste inspiré6 tente de rendre le climat de création tourmenté du génial Charles Baudelaire en proie aux « Fleurs du mal », tandis qu’une vidéo tout aussi empreinte d’images de violences guerrières que d’« (…) ordre et beauté, luxe, calme et volupté »7 en suggère une seconde lecture. Un peu plus loin, quelques jours plus tard, dans la Salle de spectacles, à la Halle aux grains, non loin du tumultueux gave de l’Adour, les prix de poésie du concours annuel sont remis à des auteurs émus, alors que leurs textes mis en scène y résonnent, et que l’on réfléchit de manière palimpseste (à) la dimension de la relation de l’auteur des « Essais », Michel de Montaigne avec la Poésie (notamment celle de son ami, La Boétie, dont Montaigne définit le lien d’amitié qui les unit par une formule apparemment lapidaire, d’une simple évidence : « parce que c’était lui, parce que c’était moi »)8.

L’esprit du lieu revisité ici par essence « géo-poétique », à la fois consolateur et révélateur de beautés naturelles et artistiques9 n’en est ainsi que décuplé, grâce à cet événement que les volontés locales10ont à cœur, chaque année de coordonner pour un partage authentique entre agents publics, bagnérais, touristes et autres curistes de la petite ville bigourdane11 sur laquelle veille la fée, « Pyrène »…12

Et pour finir sans finir et poursuivre la pérégrination sur ce chemin serpentin et pentu qui s’étire de la forêt du Bédat jusqu’au col des Palomières et bien au-delà vers La Mongie, Le Grand Tourmalet et le somptueux Pic du Midi de Bigorre, d’où appréhender les hauts sommets de la chaîne pyrénéenne se révèle être une expérience à hauteur du jeux d’ailes et autre planés infinis des rapaces, ces souverains du ciel, souvenons-nous d’un extrait du poème de Francis Jamme13 appris jadis à l’école communale :

J’aime l’âne

J’aime l’âne si doux
marchant le long des houx.

Il prend garde aux abeilles
et bouge ses oreilles ;

et il porte les pauvres
et des sacs remplis d’orge.

Il va, près des fossés,
d’un petit pas cassé.

Mon amie le croit bête
parce qu’il est poète.

 

Et, afin que le partage soit encore plus dense, « entendons » enfin quelques paroles d’un chant pyrénéen :

Le refuge14

Je sais dans la montagne
Un refuge perdu
Qui se mire à l’eau claire
Des lacs verts d’Orgélu
Ouvert aux quatre vents
Aux montagnards perdus
Dans la brume et la neige
Comme un port du salut

REFRAIN
Qu’il fait bon s’endormir
Au refuge le soir
Près du feu qui s’éteint
Au pays des isards.

Cordiales pensées poétiques & traversières de Bagnères-de-Bigorre. A lèu !

Mars 2014, Rome Deguergue

membre du P.E.N. Club français



1 Panorama de Bagnères par Mercereau, issu du site de la Médiathèque / patrimoine.

2 Concert du Chœur de Femmes « À fleur de voix », dirigé par Hélène Caulet. Spectacle chanté sur des poèmes de Ronsard, La Fontaine, Boris Vian, Léo Ferré, Pablo Néruda… accompagné par de la vidéo de Pierre et Rémi Lesclauze et Sylvain Marmer de l’association TAOA et par de la danse par un groupe de l’école de danse classique du Centre Culturel. Piano : Stella Juliach’s ; soliste : Martine Dubarry.

3Les roches de l’ère primaire : granites, gneiss, schistes, dites « glaciaires » et de périodes tempérées ou chaudes dites « interglaciaires ».

4 Ouvrage : « Claude Nougaro. Le parcours du cœur battant », de Christian Laborde, éditions Hors collection, 2014.

5 Une conférence / performance : hommage à Claude Nougaro par Christian Laborde a eu également lieu à cette période à la Halle aux grains, accompagnée de documentaires projetés sur grand écran, de récits et anecdotes, lectures de textes de l’artiste toulousain, rythmée par Francis Lassus qui fut le batteur de Claude Nougaro.

6 Rémy Riflade et Scott production.

7Baudelairein « Correspondances ; L’invitation au voyage ».

8 Jean Laquet, dit Jean de Cabadur, poète très apprécié dans le Haut-Adour au début du XXe siècle a dédié de nombreuses cantates, écrites souvent à la fois en gascon et en français, au patrimoine ou aux célébrités qui ont séjourné à Bagnères-de-Bigorre, dont Montaigne, dans « La perle des Pyrénées, Bagnères-de-Bigorre ». Lire : Histoire locale ; La feuille périodique d’information n° 1176 – 6 juin 2013, Le livre d’histoire.

9… dont les nombreuses statues en marbre peuplent ce Musée à ciel ouvert, créées par des artistes pour part de renommée nationale.

10 Via la nouvelle directrice de la Médiathèque, Armelle Guillaume, (lire l’article du 3 févr. 2014 dans  La Nouvelle République des Pyrénées, la Ville de Bagnères-de-Bigorre, la Communauté de Communes de la Haute-Bigorre et les nombreuses Associations.

11 La Bigorre (en gascon : Bigòrra) peut être décrite comme un pays, ou une micro-région du sud-ouest français. Petite part de Gascogne, la Bigorre se situe, en particulier par la langue traditionnelle, dans l’ensemble linguistique gascon.

12 D’après la légende, Pyrène, la fée des fontaines, tomba amoureuse du bel Héraclès. De cet amour naquirent les Pyrénées. Pyrène est aussi le nom de la fameuse librairie de Bagnères-de-Bigorre.

13 In De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir, 1898. Francis Jammes passa la plus grande partie de son existence dans le Béarn et le Pays basque, région qui sera le cadre de sa littérature.  Ses premières compositions poétiques furent connues des milieux littéraires parisiens vers 1895. Ce fut une bouffée de fraîcheur dans la préciosité symboliste. Il se lia notamment avec Gide, puis plus tard avec Claudel. De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir, son plus fameux recueil, parut au Mercure de France en 1897. Le Deuil des Primevères (1901) est son autre livre majeur.  

14 Edmond Duplan est un auteur compositeur interprète, né le 20 septembre 1930 à Pouzac, dans les Hautes-Pyrénées. « Artiste populaire et troubadour bagnérais qui se qualifie de « chanteur pyrénéen » tout en renouvelant largement ce genre traditionnel, il s’exprime dans un « registre chaleureux, direct, entraînant ». Les paysages et les hommes des Pyrénées sont au cœur de son répertoire, tant en français qu’en gascon. La chanson Le refuge (1982), dont le refrain cite un grand classique du pyrénéisme, est devenue à son tour un classique de la culture pyrénéenne, à la fois hymne rencontrant l’adhésion d’un vaste public et standard repris par de nombreux interprètes. (Sources wikipédia).

La langue des signes, Gérard Bayo ; 76 pages ; éditions L’herbe qui tremble 2013

 Bayo Gérard

  • La langue des signes, Gérard Bayo ; 76 pages ; éditions L’herbe qui tremble 2013 ; 14 euros.

On connaît Gérard Bayo, « un poète pour demain », tel que l’entend l’intitulé de son avant-dernier ouvrage paru en été 2012, aux éditions En Forêt / Im Wald, portées avec une indéfectible amitié traversière en faveur de poètes de langues française et allemande, par ce cher compagnon de route disparu un an plus tard, en été 2013, Rüdiger Fischer, l’ami de l’ami en recherche pour trouver.

Dans ce nouvel ouvrage paru à la Maison d’édition L’herbe qui tremble, créées en 2008, où les éditeurs s’attèlent « paisiblement à son enracinement dans le paysage éditorial francophone », où la part belle est faite à la poésie et où tout se fabrique avec cette délicate attention ; discrétion soulignée par la métaphore filée de « l’herbe fragile entre deux pavés, certains s’arrêteront pour la saluer tandis que d’autres passeront leur chemin », La langue des signes se décline sur une échelle du temps in fini, car permanent, immanent, telle la ronde des saisons. Le poète parfois résigné, parfois intranquille (p.74) observe :

Inutile d’ajouter la mort

Ni à son heure le printemps.

Et dans le poème : Fragment de voyage (p. 48)

à quoi voit-on

qu’on est vivant ?

Puis (p. 49)

à quoi voit-on

qu’on est mort ?

Le poète semble ici & maintenant être en quête, à la recherche d’un temps non perdu, simplement passé, à l’échelle humaine trop humaine et revivifié par la mémoire si vive qu’elle fait mal et en même temps : elle fait illusion, tient lieu de réel intemporel au plus quotidien des quotidiens, ainsi que traduit ci-après (p. 58) :

Tout en ce monde

est illusion,

à l’exception

du réel et du rêve.

Et

Encore faut-il se souvenir de ce qu’on a

immergé là. (p. 75)

Rêve-olution et lumière rédemptrice, consolatrice, mais aussi sujet d’interrogation mystique chez le poète (p. 32) :

et si la lumière

avait à voir avec la mort – et celle-ci avec

le visage de l’amour.

Le temps a passé, tant sur le poète que sur les lieux, aimés, arpentés, connus / inconnus / reconnus, selon l’axiome heideggérien ; sur les demeures qu’il a habitées. Y raisonnent & résonnent : le tintement d’un carillon ou bien celui – comme en un auguste rappel – d’une cloche au fond du val, dans le grand dehors d’un paisible village, ou bien s’appréhende – porté par le vent sur monts et collines, « sous la voûte des arbres »,où passe une fois encore ce promeneur solitaire accomplissant – tel un rituel sacré, cette proménadologie réflexive qui le porte ainsi à formuler un souhait (p. 46) :

– Ô combien

je voudrais

à présent un pays pour vivre ! Au bord de la fosse

la terre natale.

Tempéré par cette lucide observation :

Mais là-bas, ta maison fait silence

au milieu du silence

ensauvagés pruniers,

noyers, pommiers… Sur le promontoire vient s’étendre

le vent,

sa solitude.

Pourtant sur ce chemin d’apparente solitude, comme en une sorte de pèlerinage auquel plusieurs compagnons prendraient part, n’entend-t-on pas, murmurantes : la voix du poète relayée ici et là par celles de Rilke et de Jaccottet, dans le lointain celle de Hölderlin, plus proches, plus poignantes aussi, celles d’Anna Akhmatova, d’Edith Stein, de Celan, de János Pilinszky (regrettant l’absence de Dieu au monde) et puis encore celle bien vivante du poète ami, Horia Badescu ? (p. 12)

Et la route avec toi s’en va…

Un peu de temps encore : tu seras seul

avec ton bonheur, le leur

jusqu’à toi,

l’à jamais

partagé.

La langue des signes semble ainsi prendre la forme d’une archipélisation d’alliance-fusion entre les mots, les images et les sons que le poète a appris, oubliés, réappris à ressentir, de manière intuitive, impérieuse. Une langue d’enfance, mais aussi de la séparation, de la perte sans perdition, de la chute, du deuil improbable, du doute en une concorde possible, en raison de ce qui s’est réellement passé : l’impensable. Une langue consolatrice et aigue lorsque posée sur les paysages tant mentaux que géographiques, et sur l’Histoire : copeaux de vérités parcellaires, sujette à « la » mélancolie assumée. Une langue avec laquelle communier, malgré tout ce qui fâche et révolte, et dans laquelle puiser la créativité d’une écriture poétique, témoignage, à l’écoute et à l’œuvre, esquissée, (comme en un tableau), épurée (less is more), trouée (…). Chemin faisant, Gérard Bayo semble avoir résolu la question lancinante que se pose tout passeur attentif du verbe : « comment mettre tout ceci en mots ? » : par la langue des signes.

©Rome Deguergue

Marie Laugery, « Il reste un peu de ciel entre les branches pures » ; éditions Le Solitaire, 2013, 89 pages.

  • Marie Laugery, « Il reste un peu de ciel entre les branches pures » ; éditions Le Solitaire, 2013, 89 pages.

COUV LAUGERY

 

Marie Laugery, demeurant en région bordelaise, représentant la Société des Poètes Français en Aquitaine poursuit avec ce recueil poétique sa marche de voyageuse-voyante débutée avec sa trilogie « A l’aube du vent ; Lumières ; Bleu planète », parus depuis 2008 aux mêmes éditions Le Solitaire de Tarbes, accompagnée par autant de souffles sensuels et sensitifs, de regards croisés, attentifs consentis au monde du vivant & des choses qu’en amoureuse de la Terre, cette poète rare et délicate cultive et déploie dans un espace du dehors reconnu, intériorisé et rendu au partage humain, trop humain.

Marie résiste. Marie relativise. Marie concède :

Qu’à chaque blessure de l’âme / sortent de terre / un arbre / une fleur / un brin d’herbe / pour faire contrepoids / éviter que le monde chavire. P. 33

Et elle, nous avec, sans nul doute.

Ce recueil est conçu en quatre chapitres : Miroirs / Sève / Reflets / Cosmos / À suivre…

 

Typographiquement, les poèmes se suivent sans se ressembler : de facture poétique libérée, sans ponctuations autres que les points d’interrogation et d’exclamation, ils sont tour à tour courts et saisissants, comme des haïkus, puis dilatés, amples, telle une parole sans discontinuité, une parole traductive, mélodieuse, discursive emplie des ressentis, des fulgurances intuitives que la poète a cueillies à ciel ouvert, dans un espace qu’elle sait : permanent, immanent et qu’elle scrute avec un regard à la fois interrogateur et sage. Quoique « morphologiquement », ils ne se ressemblent pas, libres de ne pas se laisser enchâsser dans une forme fixe, comme : quatrains, sonnets, etc. ces poèmes évoluent selon la petite musique de leur auteur ; au gré des pérégrinations réflexives de Marie, et de fait, ces poèmes assemblent…

On y relève ainsi une symbiose naturante, naturelle, entre l’élève et le maître – ce dernier qui seulement paraît quand l’élève est prêt – d’après un proverbe chinois. L’élève apprend donc du maître, ici de la maîtresse : nature. Ainsi se décline cet apprentissage :

J’ai tout appris d’un rayon de lumière / entre les branches d’un marronnier / J’ai tout appris de la terre chaude d’été / J’ai tout appris du vent / bruissant le feuillage du ciel / J’ai tout appris d’un rayon de lumière / Voilà je ne sais rien / seulement / l’arbre / la terre chaude / la lumière et le vent. P. 13

Subtile poésie à fleur de femme humble, à l’écoute de l’infinitésimal et du grand Tout qui se fait méditation philosophique, lorsque Marie écrit :

Ce n’est pas la nuit / c’est la Terre bleue / qui ferme les yeux.

Ce n’est pas la mort / c’est l’or du regard qui change le lieu. P. 27

Oui, c’est bien de regards qu’il s’agit ici ; de ceux de Marie qui « apprend à voir », tel que le poète Rainer Maria Rilke l’entendait. Apprendre à voir et à :

Lire dans le sillage / d’un alphabet de plumes. /

Sur la plage nue / sable satin / deux lignes en pointillés se croisent / empreintes /

d’un homme et d’un oiseau / présences / écrites dans la poussière / bibliothèque du vent. P. 17

©Rome Deguergue

« A B C d’air Gourmand », par Letizia Moréteau, éditions libre label, 2013 ; 168 pages

  • « A B C d’air Gourmand », par Letizia Moréteau, éditions libre label, 2013 ; 168 pages

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Sur la quatrième de couverture de ce recueil alternant les genres de la prose et de la poésie déclinées ludiquement, au sein d’un abécédaire judicieux, on peut lire cette question posée jadis par Jean de la Fontaine : « Puis-je vous offrir mes vers et leurs grâces légères ? ». On ne pourrait mieux définir l’écriture de Letizia Moréteau qui se ressent toute légèreté, grâce et partage. Partage, en ce sens que cette manière de proposer des bribes de souvenirs personnels se veut geste ouvert à une invitation adressée au lecteur lui proposant de procéder de la même manière en posant la singularité d’un mot, d’une saveur, d’une couleur, d’une fragrance, d’un souvenir… débutant par une lettre de l’alphabet ; technique efficace s’il en est, utile à dérouler le fil du temps de mots goûtés, de mots gourmets, de mots sucrés, mais parfois aussi de mots amers, telle l’ombre portée d’une blessure advenue sur le chemin de la vie plurielle, mais tous cueillis et ressentis de manière palimpseste, feuilletée, dans le but d’éveiller « aux saveurs-émotions qui ont marqué votre vie. » ainsi qu’il est délicatement avancé par l’auteur qui avoue que l’un de ses livres préférés est : le dictionnaire.

Letizia Moréteau est originaire d’Argentine, amoureuse de la France et de la langue française. Face à l’adversité, elle ne procède pas par évitement, mais par substitution, et lui oppose, propose son chant poétique, son talent inné de conteuse, car elle possède ces sensibilité et subtilité artistiques nécessaires à transformer chaque expérience de vie en anecdote (antidote ?), utile à pérégriner, aller de l’avant, malgré tout ce qui fâche, dotée de fraicheur, d’enthousiasme, de disponibilité et de cette merveilleuse « attention bienveillante », prônée jadis par la philosophe Simone Weil et accordée par Letizia Moréteau, sans modération, au monde du vivant & des choses.

Demeurant depuis de nombreuses années en région bordelaise, après avoir habité la ville royale de Versailles, elle se consacre désormais à l’Art-Thérapie et tisse patiemment des liens entre – l’ici et maintenant – de la pensée, de la parole et – le jadis et ailleurs – de strates de mémoires évanouies dans un passé dépassé, enseveli dans le long et pénible naufrage de la période de fin de vie. Letizia explique le fonctionnement de son ABCd’air de telle manière : « A chaque lettre de l’alphabet, je révèle un aspect de ma personnalité, un apprentissage, une aventure, une découverte, le tout revisité grâce aux différentes connexions neuronales sollicitant l’exercice et le pouvoir – guérisseur de la « Mémoire ».

Ainsi, dans ce réapprentissage de soi, par soi, les souvenirs sont rappelés, convoqués, grâce notamment à la mémoire du poème du souvenir métamorphosé que Letizia Moréteau fait resurgir au présent de tous les présents, comme un décodage de l’encodage précédent. Letizia aime la vie et la fait aimer, redécouvrir aux plus désespérés d’entre nous, aux laissés pour compte comme aux riches oublieux, et ce par touches de lumière, éclats de voix chantante en inscrivant, décrivant les petites choses de la vie, du plus quotidien des quotidiens comme indispensables à participer de notre meilleure capacité à ressentir ce qui nous unit, nous rapproche : la fraternité, la sororité, la tendresse, le partage non galvaudé, le sens du beau, la gratuité d’un sourire, d’un geste apaisant et que nous aurions tendance à oublier, à ne plus esquisser, par trop de sécheresse de cœur, d’inattention et autres tentations consuméristes.

Afin d’illustrer cette écriture si savoureuse et plurielle, (ce qui est souvent le cas chez des personnes venues de l’extérieur, plus sensibles aux sonorités, aux rythmes de la langue française apprise comme c’est le cas pour Letizia Moréteau, avec tant de plaisir et d’allant), voici ci-après, trois entrées à cet ABCd’air Gourmand, utilisant tour à tour : la prose poétique, la poésie et enfin la prose. À la lettre C comme Clafoutis peut-on ainsi lire :

« Si on me demandait quel est, de la langue française, le mot que je préfère, je dirais sans hésiter : clafoutis, qui s’écrit aussi clafouti. Je dis clafoutis et quelque chose en moi rit. Un vent de joie vient décoiffer la saison brune. Je dis clafoutis et une promesse de bien-être se réveille, s’ébroue et m’éclabousse de farine, blancs d’œufs, sucre et soleil. (…) ».

À la lettre B comme Bellangerie (d’après le nom de la boulangerie citée dans une œuvre d’Hervé Bazin) :

« Il fait nuit / La main ailée du boulanger / Tamise, lie, assemble, pétrit / Je remercie secrètement / Ceux qui œuvrent / Pendant que je dors / Ceux qui dans l’ombre / préparent / La lumière d’un jour nouveau / Ceux qui façonnent / Dans la nature des choses / La part de rêve qu’en elles repose / Il fait nuit… / Je remercie et chante l’amour / Qui va son chemin / Tout doucement / Dans la patience / De l’instant présent ».

Enfin à la lettre L comme Lasagne : le chapitre s’ouvre sur :

« l’offrande d’un message, écrit à l’encre bleue dans une tablette de lasagne crue et périmée »,

par une enfant philippine à l’attention de l’auteur pour la remercier de lui avoir dispensé des cours de français à son arrivée dans le Médoc.

« Un jour, sûrement, l’encre de la lasagne de Liza s’effacera et il ne restera plus rien que ce rectangle de pâte crue encadré dans ma cuisine, souvenir du lien tissé à une époque de ma vie avec une fille venue de rivages exotiques. Quoi qu’il puisse arriver, le souvenir de cette lasagne-là ne sera jamais perdu, jamais oublié. Il nous aidera toujours, Liza et moi, à surmonter d’autres périodes de faim, de cette faim d’absolu qu’aucune nourriture terrestre ne peut combler ».

Plus loin dans ce même chapitre :

« Que de moments de bonheur simple et bondissant dans la petite maison des communs [du château médocain] décorées avec chaleur : – Leti, come for the tea time ! We have chocolate cake for you. Et, s’envolent les rimes de Victor Hugo, Verlaine, Francis Jammes et La Fontaine sous le ciel du Médoc… – Leti, come for dinner… We have chinese soup… Et, bonsoir Maurice Carême, Jacques Prévert, Arthur Rimbaud et toute la musique des rimes gourmandes que l’on aime ! ».

Le texte qui suit est enchâssé par les deux précédents :

« (…) Arsac est un village du Médoc, j’allais dire comme tant d’autres mais, en réalité, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas un village comme tant d’autres tout simplement parce que je le sens comme mien. C’est un endroit choisi à un moment de ma vie, un endroit entre ciel et terre où l’Argentine que je suis – que tout le monde prend pour une anglaise – a tissé des liens. Un endroit qui m’a contenue, épaulée, soutenue, quand l’adversité a frappé ».

Mais nous aurions pu tout aussi bien choisir d’autres lettres, d’autres saveurs, d’autres confidences, telles que : A comme Arbouse ; Ch comme Chocolatisssssime ; H comme Homard (que Letizia ne connaissait pas à son arrivée en France) ; Q comme Qu’est-ce qu’on mange ? ; ou Z comme Zut, c’est fini !

Oui, définitivement, l’ABCd’air Gourmand de Letizia Moréteau, comprenant à la fois de véritables recettes culinaires, ainsi que des recettes de vie exemplaires utiles à repenser notre (mieux) être ici & maintenant, est à lire absolument, à déguster sans modération, à lire à haute voix entre amis, à partager, comme la vie et l’amitié traversière que Letizia Moréteau sait – en migrante éprise de l’hexagone et de sa langue dispenser avec tant de charme, (au sens médiéval du terme), de délicatesse, d’humour et de générosité.

©Rome Deguergue

Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr

 

Frajlich Anna

  • Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr ; bilingue polonais-français, traduit du polonais par Alice-Catherine Carls, présenté par Jan Zieliński ; édinter ; collection « poésie bilingue » animée par Robert Dadillon ; 109 pages ; 15 euros, 2012.

Née en Kirghizie soviétique où sa famille s’était réfugiée pendant la deuxième guerre mondiale, Anna Frajlich grandit à Szczecin et fit ses études à Varsovie, où elle obtint une maîtrise de littérature en 1965. En 1969, au plus fort de la campagne anti-sioniste menée par les autorités communistes, elle émigra. Etablie à New-York depuis 1970, elle y obtint un doctorat de littérature slave et y enseigne la langue et la littérature polonaises à Columbia University depuis 1982. Auteur de douze recueils poétiques et de nombreux articles, elle est une diligente ambassadrice de la culture polonaise aux Etats-Unis. (Extrait tiré de la biographie p. 107).

Le vent qui cherche à nouveau la poète, Anna Frajlich est sans nul doute celui qui souffle et bruie sur la mémoire défunte et la mémoire vive, sur celle de l’exil, de l’exode, d’une errance (en correspondance sourde avec celle de la fuite du peuple élu hors d’Egypte), de la fuite sous l’avancée nazie, et ici ravivée par la poésie, la prose poétique, la – proèsie – cadencée ; « petite musique » des choses de la vie, de ce qui reste accroché de manière radicale et définitive à l’âme : ce goût doux amer ressenti à l’évocation / convocation du plus quotidien des quotidiens, jusqu’à la transfiguration du réel par l’art majeur de poétiser / proétiser d’Anna Frajlich, car « ce qui reste est oeuvre de poète » ainsi que l’écrivait déjà, Friedrich Hölderlin.

La nature, telle quelle, est très présente, pressante, tant dans les titres que dans le corpus des poèmes ; subtile consolation topologique à trop de douleur enfouie, ravivée, transformée par le style d’Anna Frajlich, tout entier moulé sur une construction sonore, syntaxique – complexe et simple à la fois, mélodiquement rendu par le geste traductif d’Alice-Catherine Carls en langue française, et qui adhère à la succession de mots, de sonorités non substituables semble-t-il, suscitant cette émotion chez le lecteur pressentant le chaos affectif de l’auteur, sa marche vers une forme de résiliation et qui reçoit in fine, en cadeau inattendu, une forme élégiaque, rédemptrice, source de réanimation des choses déjà vécues, mais leur insufflant avec générosité le droit de faire partie d’une nouvelle expérience ; nouvelle et irremplaçable :

En sol majeur : (…) Ces forêts toutes en août / comme en mémoire / leur musique crépusculaire / dissimulée dans les violons / ces forêts à nouveau me parlent / comme jadis / et comme jadis / leur douce obscurité me pénètre. p. 49.

Le vent encore : Mais le vent me cherche toujours / ils sonne à ma vitre descellée / et des nuages noirs il précipite les notes / d’une requiem ; p. 77.

Et passe dans ces vers, outre le vent de l’arrière pays, d’enfance et du grandir, le souffle de bribes de lecture et d’études de grands poètes, philosophes et autres prosateurs, dont d’illustres voix polonaises, d’observations d’oeuvres picturales majeures, d’écoute attentive et méditative de musiques, dont nous ne citerons aucun nom de compositeurs ici, laissant le plaisir de la découverte au lecteur qui glanera ainsi ces pépites, ces perles artistiques, comme autant de jalons ponctuant la proménadologie réflexive de l’auteur, pour une plus grande connaissance sensible du monde du vivant et des choses, acquises par le regard porté sur les différentes formes d’expressions, au sein desquelles, Anna Frajlich a aussi puisé ses interprétations arlequines, sa vision du monde « Weltanschauung » ; « Światopogląd », dans une progression casi arythmétique, au développement forcément exponentiel, donc in-fini.

Dans la mémoire d’Anna Frajlich, tel dans un jardin du souvenir ravivé :

(…) par delà la brume cosmique / (…) un pommier, / le même pommier s’y dresse, le tronc / fendu en deux existences / par la douleur. p. 17.

D’un paysage européen à un paysage états-uniens, d’un arbre à l’autre, tel un effet pendulaire, oscillant dans un espace intemporel se dessinent pourtant les traits du passé : défait / refait, comme un lit, comme un visage, comme un destin. Anna Frajlich vit et aime vivre à New-York, dont elle écrit ceci :

J’aime le printemps new-yorkais / sous la pluie / (…) la pluie tombe / sur le cerisier à peine éclos / sur les têtes blotties des tulipes / et s’infiltre dans les veines / du granite ; p. 70 et 71.

Et les voyages tant mentaux que géographiques se succèdent à petits pas, à petits coups de mémoire entière dédiée à la recherche du temps perdu, du temps retrouvé. Voyageuse de la terre, discrète et respectueuse, Anna Frajlich écrit :

Non, je ne troublerai pas / l’harmonie du monde / pourquoi donc le chaos / tel le ressac

envahit-t-il mon sommeil / qui a presque / appris le silence / (…) p. 39.

Il faut lire Anna Frajlich, avec cette bienveillante attention prônée par Simone Weil, la philosophe, car ce qu’elle écrit, ce qu’elle nous communique dans une sorte de chuchotement de conteuse, en apparence à propos d’elle, des siens, de sa destinée, tout ceci se retrouve, s’enchevêtre à la croisée de nos propres chemins singuliers et collectifs. – Ania – pour les siens de jadis, avant qu’elle ne devienne – Anna de Brooklyn – poète de l’exil certainement, mais poète dont les vers se reflètent aussi dans le miroir (l’une de ses thématiques récurrentes) renversé de la conscience. Anna Frajlich semble posséder cette aptitude à rassembler dans l’esprit tous les fragments de ce miroir autrefois brisé, évoqué dans le poème Péchés d’enfance à la p. 59, et à l’aide d’un simple fragment du souvenir, elle est capable de recomposer la figure intégrale de son univers intérieur et extérieur, où tout – comme dans la nature – est circulation

(…) dans les tiges / dans les artères / dans les voies lactées p.33.

©Rome Deguergue

Albert STRICKLER, HORS JE

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  • Albert STRICKLER, HORS JE, Journal 2011 ; Le chant du merle, Le Touneciel, 2012

Comme on pratique une gymnastique de l’esprit, une sorte de yoga mental au plus quotidien des quotidiens, Albert Strickler poursuit imperturbablement l’écriture de son Journal. Ici le Journal 2011, neuvième du genre intitulé HORS JE comporte une contrainte d’écriture supplémentaire qui consiste à ne jamais employer « je », le pronom personnel et portatif, dont l’absence équivaut à effectuer une contorsion du langage, un évitement nécessaire à projeter l’auteur vers un champs de travail « hors (de) soi » et par extension comme en survol ; Vogelperspektive… Ce Journal offre à nouveau un foisonnement de précieuses et de monumentales fresques narratives, véritable méditation augmentée par la pratique d’années d’écriture de ce genre littéraire qui mûrit les Journaux via l‘exercice quotidien et radical de cette expérience diaristique utile à tenir ce pari un peu fou d’expérience cathartique en partage.

Ainsi doublement inspiré par un mouvement critique pendulaire réitéré, – le regard extérieur est porté sur ce qui est tangible, de l’infinitésimale leçon de vie et de choses décelable dans une goutte de pluie ou de pleur, à la cosmographique énigme interrogée pour savoir, – tandis que le regard intérieur est porté sur tout signe de présence / prégnance dans l’absence ; sur les temps météoro/logiques de l’âme et du ciel ; les traumatismes ; la permanence de la ronde des saisons… le chant du merle, et oh ! sur les paroles traversières de compagnons de route – qu’on reproche parfois à Albert Strickler de citer, par crainte que sans elles, son verbe ne soit jugé de : ni assez dense, ni assez expressif (qui le craint ici ?) ; comme si ces paroles de grands prosateurs, poètes et autres penseurs, ne méritaient pas de figurer, telles quelles. De figurer… oui, il s’agit de cela aussi : de figures de styles ; de climats ; de figures exemplaires achevées, ou plutôt abouties, comme des œuvres d’art, auxquelles il ne faut pas toucher. Touche-t-on aux œuvres d’art d’une collection ? Non ! Ici, c’est pareil.

À propos des citations que l’auteur verse dans ses Journaux, il est certes utile de souligner, d’une part, qu’elles font partie intégrante du genre littéraire exercé ici avec vigueur et, d’autre part, parce qu’elles incarnent autant de pertinentes illustrations ; de clins d’œil transgénérationnels du genre : Hut ab ! des ponctuations et autres sources vives ; les meilleures qui soient, puisqu’elles sont des A.O.C. de fabrication ; appellation d’origine contrôlée et re-connues comme telles ; infiniment partageables, enrichissantes, et participent aussi – et ce n’est pas rien, à une meilleure connaissance du lecteur pour la propre manière de voir le monde de l’auteur – seine persönliche Weltanschauung, à travers la Weltliteratur que Strickler verse de façon réfléchie et éprouvée à ses Journaux, et déjà prônée par Goethe selbst. De plus, cet auteur attentif n’effectue-t-il pas là un judicieux tri sélectif dont tout lecteur devrait lui être reconnaissant ?

Il est aussi plus aisé pour le lecteur de discerner les modes d’articulations de l’œuvre en progression, de voir se dessiner peu à peu le portrait, les traits de caractère, les préférences et les hésitations, contenues – à livre ouvert, dans la retranscription du réel vécu par l’auteur ; virtuose de descriptions vertigineuses en cascades. Ce processus tend ainsi à créer une ligne – tantôt de fuite, tantôt de continuité, entre le monde extérieur et le monde intérieur, propre semblerait-il à construire, re-constuire le narrateur lui-même, ce Wanderer, musicien du monde qui distribue ici une symphonie de perceptions serpentines, sans doute utile à dénouer une angoisse ancestrale, à assécher des marécages psychologiques, et à opérer un déchiffrement existentiel, singulier / pluriel.

On ne peut en effet réaliser cette écriture – au long cours, forgée, initiée dans la solitude nécessaire pour se concentrer et déployer une énorme énergie (hors-norme), sans craindre de rester dans la marge. Mais être en marge peut avoir du bon, évitant de la sorte de succomber aux chants des sirènes, d’être tourneboulé par les rumeurs et autres agitations contemporaines – au souffle court, car sautillantes, primesautières, creuses et vaines.

Ainsi, jour après lune, Albert Strickler pose-t-il les jalons de verre de son œuvre d’hui et de demain, afin d’aboutir sans doute à une unité complexe, dotée de rythmes, de souffles et de dialectiques si différentes, ouvrant un champ d’énergie et d’être au monde du vivant & des choses différencié, plus subtil aussi, utile à se maintenir dans une rectitude approximative et à propager des idées qui nourrissent un espace élargi où résonnent / raisonnent des accents littéraires en correspondances communicantes – à sauts et à gambades, ainsi que l’entendait Montaigne, traversés de tendresse, de moments d’épiphanies, de doute, d’intranquillité, portés par une voix désirante, ardente et passionnée, si complétudément poétique.

Écriture respirante, observante encore, passée par une expérience sensible, à la fois physique et intellectuelle ; véritable chantier de tous les possibles, vibrant de réseaux pluriels d’échos diffractés du monde réel et d’un monde rêvé. D’un monde à venir aussi, émergeant d’un processus double et vital, consistant à appliquer des principes de réalité, de réflexion et d’action savamment mêlés, dosés, mêmement expérimentés, façonnés, en bon artisan qu’il est, doté semble-t-il de manière innée, de cette science naturelle, mise au service de son art singulier d’écrire tel quel, à la Albert Strickler, s’entend !

Rome DEGUERGUE

LE REGARD DU MIROIR / PRIVIREA DIN OGLINDA, Michel Bénard

 

  • LE REGARD DU MIROIR / PRIVIREA DIN OGLINDA, Michel Bénard,édition bilingue français / roumain, traduction de Manolita Dragomir Filimonescu, ArTPress éditeur, Timisoara, Roumanie 2011, ISBN : 978 973 108 377 3.

Avis au lecteur qui dès le titre de ce dernier recueil de poésie de Michel Bénard se voit une fois encore mis à une ductile contribution, afin de tenter de saisir la simple complexité du propos poétique, soutenu tout au long de ce volume de plus de 300 pages par ce poète et peintre remois. Bel ouvrage à la couverture satinée, illustrée par l’auteur. En son mitan figure aussi l’une des récentes productions de Michel Bénard, suggérant une pause – marque-page pictural – au cours de la lecture-déchiffrement, dont la couleur saturée, marbrée conférée au motif, savant assemblage géométrique évoque des sortes de totems, de stèles ou autres dolmens verticaux, et semble sous tendre ces mots du poète

« Je confie à la pierre dressée

Le poème que pour toi j’ai signé ».

Mais d’emblée, la question se pose ici de savoir, si ce titre : Le regard du miroir renvoie à une image réfléchie par le miroir, ou bien un regard porté sur le miroir par celui qui s’y mire et qui lui est donc renvoyé, ou bien encore de manière métaphorique, le regard propre du miroir, c’est-à-dire : le vide réfléchi qui fait à son tour réfléchir le poète (le lecteur avec). Mais pourrait-il aussi s’agir du regard d’un alter ego – aux traits de femme, une et plurielle, face au poète qui reconnaît en elle son double, une sorte de gémellité inavouée ? Avec cette énigme inhérente à l’atmosphère, au mystère poétique, inscrits « dans le miroir des sources primordiales », Michel Bénard pose là, l’une de ses règles du jeu lyrique. Car la poésie pour lui est affaire sérieuse, profonde, sacrée, au sein de laquelle écrit le poète : « Tout se distille au mirage du destin, tout aspire à tant de beauté qu’il serait vain de contenir notre fil d’Ariane, sève émotionnelle de nos âmes ». Vain donc de chercher à élucider quelque mystère, puisque : « Par la magie de ce jeu d’images mélodieuses et poétiques, se forme l’effigie jumelée d’un amour complice, osmose qui se stigmatise aux creux de nos mains en signe d’alliance, que protège dans la nuit un voile d’étoile parfumé de rêves ».

Dès lors, nous pouvons entendre ces mots d’amour pluriel, de « mémoire des sables », cette voix de la « Tora », des « Dames blanches », d’une « Isabelle » imaginée au cœur « D’une fête médiévale », devenue « Esther » à petits coups de mémoire hébraïque revivifiée. Nous pouvons encore entrevoir cette « Image égyptienne » au cœur des « Hiéroglyphes », des « Calligraphies » et voir surgir cette « Icône » enluminée 

« Dans le bleu d’un vitrail

Tel un rayon de soleil au couchant

Suspendu aux ailes de la colombe »,

nimbée de « Lumières d’Orient ». Mille et une images encore d’inspiration païenne ou chrétienne, invariablement si proches et si lointaines de notre condition mortelle. Au Sud d’un Sud, décrit, dépeint à l’aide des « Signes de l’alphabet de silence », ce même alphabet mutique, magique permettrait d’

« Entrouvrir la porte conduisant

Au-delà du miroir

Par delà la fracture », 

« pour simplement mieux nous penser » formule encore le poète-conteur-penseur.

Mieux nous penser ! Certainement, après avoir accompli cette lecture d’un verbe dense, soyeux et ciselé, invitant le lecteur à une véritable proménadologie, tout au long de laquelle, l’homme Michel Bénard, pour qui l’amitié rime avec « l’alliance éternelle » n’omet pas de saluer quelques-uns de ses bons compagnons de route, ses amis artistes, ainsi que sa traductrice coutumière, elle-même poète, Manolita Dragomir Filimonescu qui ici, une nouvelle fois, pour lui, pour nous réalise le passage de la langue française à la langue roumaine ; langues dans lesquelles, elle se sent chez elle, comme poisson dans l’eau, et comme on habite la terre en poète.

Mieux nous penser, aussi, après être passés de l’autre côté du miroir, en deçà, au-delà du rêve, des mirages, du conte, de la légende, du sacré, dans un geste délicatement feuilleté, polysémique, diffracté, tel qu’il se décline dans un miroir brisé, dont les fragments disjoints laissent deviner d’autres interstices et ouvertures, d’autres manières d’être au monde, d’autres désirs ardents et subtils d’îles et d’elles…

« Sous l’écume soyeuse d’une touche de bleue,

Femme dansant au cœur du désert,

Pour célébrer la vie » ;

« Déversant ses souvenirs de voyage » ; reflets de la vie singulière, universelle, offerts ici en partage réflexif dans LE REGARD DU MIROIR.

◊Rome DEGUERGUE