Archives de Catégorie: Chroniques de Paule Duquesnoy

D’un cheval l’autre de Bartabas, Gallimard, collection folio, mai 2021.

Chronique de Paule Duquesnoy

D’un cheval l’autre de Bartabas, Gallimard, collection folio, mai 2021.


Clément Marty, alias Bartabas, celui qui écoute les chevaux, raconte sa vie avec eux, les rencontres, les échanges. Le mystère est glorieux, douloureux aussi. Un cheval hennit quelque part jusqu’à la fin du monde, écrivait Joseph Delteil. Comme un souffle de l’âme.

D’un cheval l’autre s’en réfère au monde du cheval et de l’homme. Déjà à l’origine, l’homme figurait les animaux sur la paroi des grottes. Beauté sauvage et harmonieuses du premier matin. Violentes, les forces telluriques. En mouvement la Vie la Mort le Désir l’Amour, ce qui fait l’être depuis la Création. L’art commence avec le dessin de l’animal. L’homme pour la première fois représente son émotion.

Avant le dessin était l’animal, avant le dessin était l’homme.

Le livre est un hommage au cheval, à travers des chevaux singuliers, Hidalgo, le premier acheté à un maquignon, Zingaro, l’impétueux, qui a révélé Bartabas à lui-même – l’inverse est vrai aussi –, celui qui chante la nuit une plainte venue des origines, une mélopée suspendue, Dolaci, l’habitué des corridas, appartenant à un rejoneador en déroute, Micha Figa, Quixote, Vinaigre, L’Araignée, Félix, Lautrec, Horizonte, Caravage, Soutine, Ryton Regent, Pantruche, compagnons du Célébrant, qu’il nous présente avec pudeur et passion dans leur vérité libre. In memoriam. La vie d’un cheval, la vie d’un homme se croisent, pour un inoubliable pas de deux.

Bartabas est exemplaire car il accomplit son destin, tel un jardinier au pied de son arbre, tel un danseur s’élevant vers le ciel (Rudolf Noureev). Chaque cheval aussi accomplit son destin.

Zingaro !!! Bordeaux, le chapiteau de bure – douze jours de montage – dressé sur la vaste place des Quinconces, d’une superficie de douze hectares, plantée d’arbres disposés en quinconce. Fin août 2018, en compagnie de ma fille amoureuse des chevaux, de mon petit-fils de 6 ans, tout attente, et de l’aïeule partagée entre inquiétude de ne pas arriver à vaincre les obstacles matériels dus à son âge, et joie de partager ce moment avec nous, j’ai eu le bonheur d’assister au mythique spectacle Ex Anima. C’était quelques jours après l’accident du petit cheval mort en scène, comme Molière. 

Les cavaliers sont absents, présents seulement dans l’ombre, pour la célébration du cheval par lui-même : 36 chevaux sur la piste. Beauté des scènes, des tableaux. Guerre et paix.  

Théâtre équestre – c’est l’expression choisie par Bartabas. L’homme soudé au cheval. L’homme-centaure, animal et divin, proche des êtres célestes que sont les Gandharvas cités dans les Védas indiens. Le sacré est présent. Un théâtre sans mots qui parle le silence, la langue des signes, langage secret, sacré, des corps, celui de l’étreinte charnelle.

Alors que j’écris ces lignes, j’apprends que Pimprenelle, le gentil poney noir du pré devant la maison, qui s’était gravement blessé, s’enroulant une ficelle autour de la jambe, est parti rejoindre le paradis des équidés.

Comme vous l’aurez compris, ce livre m’a bouleversée.

© Paule Duquesnoy

Rainer Maria Rilke, Lettres à une jeune poétesse, Bouquins Littérature mars 2021.

Chronique de Paule Duquesnoy

Rainer Maria Rilke, Lettres à une jeune poétesse, Bouquins Littérature mars 2021.


Au moment où commence cette correspondance, Anita Forrer a 18 ans, Rainer Maria Rilke est un poète d’âge mûr, dans sa plénitude. Soixante lettres sur une période de six ans.  Elle ne sera pas poète, pas plus que Franz Xaver Kappus, le destinataire des Lettres à un jeune poète, Rilke l’en avertira rapidement, avec franchise et délicatesse, lui recommandant de noter ses sentiments en prose.

Elle lui confie sa vie intérieure, ses interrogations, ses contradictions, ses complications, ses joies. Touché par ses qualités – fraîcheur, confiance, enthousiasme, intelligence, sincérité, sensibilité, goût de l’art, de la beauté, de l’écriture, de la lecture et de l’échange intellectuel – il l’aidera à développer les meilleures possibilités qui existent en elle, à s’ouvrir aux autres, à donner sens à sa vie.  La réalité est toujours plus grande que l’idée que nous nous faisons d’elle, même si l’hypocrisie de la société déçoit la soif de pureté. 

La maturation du cerveau humain se termine vers 20-25 ans, la maturité sexuelle survient à l’adolescence, la maturité émotionnelle et affective au cours de la vingtaine. Rainer entre donc dans la vie d’Anita à un moment où elle est en plein devenir, où elle ressent cette grande solitude qui gagne souvent les jeunes filles, qui éveille l’instinct de se jeter au cou du premier venu et de l’aimer, où elle a besoin d’être comprise, perçue, entendue – attente à laquelle des parents, même bien-aimants, ne peuvent répondre. Il ne profite pas de sa vulnérabilité, il la met en garde, lui expliquant qu’il ne sera pas le seul et l’unique, en qui (vous avez) elle a trouvé un être aimable et secourable, il ne sera pas pour elle l’initiateur cherchant son avantage personnel, mais « le maître » (pas le Maître), plus exactement le guide secourable dans la géométrie du cœur, mesuré, riche d’une empathie délicate qu’il traduit en mots.

Cette oscillation entre deux états contraires ne vous permet pas d’atteindre cette conscience du centre qui saurait vous alléger de ce qui est lourd et difficile. 

S’aimer un peu soi-même dans la solitude, (…) il ne faut jamais se le reprocher.  

Il lui fait découvrir de nouvelles lectures, tout en lui disant que les êtres prédominent sur les livres. Il faut les aimer.

Il l’incite à avoir de l’indulgence envers ses parents, qui l’aiment.

Troublée par son attirance pour l’une de ses amies, ne sachant si elle doit se reconnaître coupable ou non, elle demande conseil à Rilke qui lui donne cette réponse nuancée : il s’agit d’un processus que l’on devrait prendre en considération seulement en rapport avec ses multiples dimensions

 Aucun « éclaircissement » ne pénètre dans le vrai domaine de l’innocence, c’est là que demeure une nuit sainte et sombre – restez-y.

Il lui suggère de s’en remettre à la nature qui possède le pouvoir de régénérer, à la force vitale qui permet d’avancer, de transformer le mal en bien par une seule résolution du cœur.

Rilke conduit sa réflexion, lui ouvre des pistes, mais le choix final appartient à elle seule. Anita, âgée, reconnaît que cette relation privilégiée a fortement contribué à forger sa personnalité. Elle eut d’ailleurs une vie riche et bien remplie. 

Poétesse ? Pourquoi ne pas dire une poète ? Et garder à ce mot son ampleur qui dépasse les genres. Quant au terme « autrice », hélas ! il me fait grincer des dents. Je lui préfère « une auteur ». Je n’ose dire « écrivaine ».

Finalement, j’aurai plutôt mis Lettres à une jeune fille. L’expression est sans doute désuète. On parle maintenant d’adolescente ou de jeune femme, laissant de côté les années intermédiaires entre l’enfance et l’âge adulte, où les possibles cohabitent, où l’ange se combat lui-même, où les rencontres et les influences sont déterminantes pour l’avenir. Comment ne pas garder en mémoire Les jeunes filles (Montherlant), les jeunes filles en fleur (Proust), Lolita (Nabokov), la jeune fille rangée, dont Simone de Beauvoir écrivit les Mémoires, La jeune fille à la perle de Vermeer. 

En tout cas, ce livre nous fait participer à un échange épistolaire de haute qualité entre une jeune fille, touchante de vérité et un grand poète attentif et sensible, qui puise au meilleur de lui-même pour accompagner sa correspondante.

© Paule Duquesnoy

 Marco Martella, Fleurs, éditions Acte Sud, collection Un endroit où aller, avril 2021 ;

Chronique de Paule Duquesnoy

 Marco Martella, Fleurs, éditions Acte Sud, collection Un endroit où aller, avril 2021 ;


Un florilège d’histoires de jardins, un bouquet de vies enracinées dans l’humus du jardin, pour que s’épanouisse la beauté.

Stephen Tremblay, le responsable de la Dickinson Collection à la Houghton Library, veille avec un amour respectueux sur l’esprit d’Emily Dickinson.

Fleurs parmi les fleurs, amie secrète des humbles pensées, à cause de leurs minuscules corolles et de la beauté soudaine qu’elles offrent au monde quand elles apparaissent dans l’herbe et que personne ne les remarque, Emily, tout de blanc vêtue, jardinière de plantes et de mots, de plus en plus recluse entre sa chambre  –  avec ses livres – sa serre et son jardin, dont elle s’occupait à l’aube, au crépuscule, parfois la nuit, écrivait des poèmes à lire en son for intérieur, organisait artistiquement un herbier, où rêvent les plantes, à contempler en silence, pour voir l’invisible. 

Celle qui dans les bois ne rencontrait que des anges sous des apparences de fleurs sauvages joignait des fleurs à ses lettres, en envoyait à ses amies, 

Stephen Tremblay a consacré sa vie à cette mystérieuse Emily.

La romancière Pia Petersen évoque son aïeul excentrique, l’oncle Jacob – dont le petit carnet à la couverture tachée de terre a donné naissance à sa vocation d’écrivain – que la maladie et la disparition de ses parents dans un naufrage ramène au parc familial de Ringkøbing, abandonné, où il se découvre heureux, parmi les églantiers, les clématites sauvages, les bestioles du jardin, les pervenches. Les livres sont comme un peu comme les jardins, de jolis rêves qui ne servent qu’à nous faire sentir, de temps en temps, moins seuls. Mais eux aussi ils ne font que passer, dit-elle

Berces raconte les rencontres de Gilles Clément, mon presque voisin de la Creuse, dans la Vallée des Papillons et des Impressionnistes, avec Jacob Petersen, et le parc de Ringkøbing, –  ce lieu ouvert aux quatre vents était un carrefour du grand brassage de graines, d’insectes, de pollen qui traverse en permanence la terre – La magie de ces moments hors du temps opéra sur Gilles Clément, la première fois alors qu’il était étudiant à l’école d’Horticulture de Versailles, et il en resta imprégné. Dans son jardin de la Creuse, ses interventions veillent à préserver l’âme du jardin. C’est la poésie de l’endroit que je ne voulais pas altérer, encore moins blesser. Il laisse donc les berces, pourtant invasives, s’installer selon leur vouloir ou leur fantaisie. Il cohabite avec les taupes. Il prend soin du jardin. Il contemple les étoiles.

Le jardin, cabinet de curiosités, d’Annamaria Tosini, passe pour extravagant, comme sa propriétaire, folle de musique, artiste et un peu chamane. Il vous prend pourtant par le cœur, car elle y cherchait quelque chose de toujours plus vrai et plus beau, l’essentiel, remède à l’inacceptable. À la fin de sa vie, recluse dans une « maison de repos », déprimante à souhait, elle habite sa chambre de poèmes, d’émouvantes sculptures de papier d’emballage et papier de soie, ficelles, rubans, tout ce qui lui passe sous la main, dont l’une la représente dans un petit théâtre Il teatro, Il deserto ou Il funambolo. Il y a aussi des Madones et des Christ en croix. Et de la musique. Pour que la mer inonde la prison. Bien entendu le personnel jette ses œuvres au fur et à mesure, le combat était donc permanent. Maintenant le jardin est devenu un jardin normal. Mais, les sculptures sont conservées à l’Ossertorio Outsider Art de Palerme. L’art naquit dans un jardin. L’art et la poésie.

La dernière « nouvelle » de ce livre, Zagare, fleur d’agrume nous conduit en Sicile dans le jardin familial de Marco Martella, dans la Conca d’Oro, – qu’il n’a jamais vu qu’en rêve, mais d’où vient précisément son amour des plantes comme le lui écrivit sa tante Marilena –, où l’on cultive les agrumes « depuis la nuit des temps ».  Un verger, un paradis, disait Maddalena, sa mère, donc le lieu du bonheur. Elle y chantait et dansait sous la pluie. Mais la route qui mène à un beau jardin, un de ces lieux qui comblent et qui consolent de tout, passe par l’incertitude la plus profonde, et la peur aussi

Il apprit lors d’un colloque à Milan que son ancêtre Ignazio d’Arpa y cultivait une variété de citronniers appelée femminello, peut-être à l’emplacement supposé d’un jardin mythique le Genoard. Une coupure d’eau et Ignazio obtint des citrons mûrs en été, plus astringents, qu’il appela verdelli, et qui se vendirent à prix d’or. Étonnante histoire, à laquelle est mêlée la mafia. Nous sommes en Sicile. Je vais reprendre le livre d’Edith de la Héronnière, La sagesse vient de l’ombre, consacré aux jardins de Sicile. Un jardin conduit à un autre.

Ne sentez-vous pas ce parfum ? Les fleurs embaument les pages du livre. Laissez-vous guider. Entrez dans le jardin. Quelqu’un vous y attend. Le portail est ouvert. 

© Paule Duquesnoy

L’Unique, Maria Casarès, de Anne Plantagenet, Stock, janvier 2021

Chronique de Paule Duquesnoy

L’Unique, Maria Casarès, de Anne Plantagenet, Stock, janvier 2021

Anne Plantagenet nous offre une biographie de Maria Casarès bien documentée, à l’écriture fluide, précise, qui nous présente l’Unique, volontaire, persévérante, courageuse, à la vie précipitée, dense, donnée au théâtre, aux spectateurs, aux hommes, assoiffée d’absolu – du Grand Amour (Camus ?) – de tendresse, comme celle qu’elle a connue, enfant heureuse, dans le foyer familial, avec sa mère Gloria – dans le lit de laquelle elle se blottissait – , avec son père bien-aimé Santiago Casares Quiroga, ministre dans le gouvernement de la Seconde République espagnole, qui vécut chez elle jusqu’à sa mort, avec Angeles et Juan, le couple de fidèles domestiques-amis réfugiés d’Espagne comme les Casarès, qui veillaient sur elle, tendresse qu’elle a recherchée toute sa vie, la trouvant enfin auprès d’André Schelesser,  dans le domaine de La Vergne, à Alloue, en Charente, acheté en 1961, André Schlesser, pour les dépendances, elle, pour la maison principale, qui deviendra son refuge, où la nature et le silence lui donneront la paix du cœur. Dadé et La Vergne feront d’elle une Française.  

Je traîne avec moi une vieille nostalgie qui crie de plus en plus fort à mesure que les années coulent et qu’elle assiste, impuissante, à mon destin d’éternelle exilée. Prendre racine, trouver une patrie et m’y attacher jusqu’à la fin, voilà mon profond souhait. (Lettre de Maria Casarès à Albert Camus, 30 août 1950).

Elle eut une existence intense de femme et d’actrice, vivant de façon incandescente chaque instant au quotidien comme au théâtre, où elle développe les possibles de l’être. Immense tragédienne, de Deirdre des douleurs de Synge en 1942 au théâtre des Mathurins aux Œuvres complètes de Billy the Kid de Michael Ondaatje en 1996, au théâtre de la Colline, en passant par Le Malentendu et Les Justes d’Albert Camus, Les Paravents de Jean Genêt, Quai Ouest de Koltès. Vaste répertoire de Dostoïevski, Tchekhov, Lorca, Pirandello, Shakespeare, Corneille, Molière, Racine, nos grands classiques, à Sartre, Péguy, Claudel, Jean de la Croix, Victor Hugo, et les autres, où elle fut toujours l’Inoubliable.

On la suit dans sa course contre le temps, quête insatiable. Quand ça ne va pas, elle avance, avec sa colère, sa tristesse, son courage, les poings, les nerfs, le cœur serrés. Toujours, elle est fidèle à « l’honneur », « un mot qu’on n’ose plus dire » comme elle l’explique, avec beaucoup de simplicité, et un petit rire, comme pour s’excuser, dans une interview menée par Bernard Pivot (Apostrophes 22 février 1980).

On la retrouve telle que la révèle sa Correspondance avec Albert Camus (1944-1959) (folio), neuf ans de moins que lui, pleine de vitalité, d’énergie, de force de caractère, mais aussi de générosité. Ils vivent une intense relation amoureuse, charnelle, mais aussi de cœur et d’esprit. « Je ne suis que promesse », lui écrivait en 1948 sa flamboyante amante de l’ombre. Elle le réconforte dans ses moments de mélancolie, de dépression, elle lui sacrifie son désir d’enfant. Il la soutient de son amour et de son admiration. Mais, malade, mélancolique, héliocentrique, il est pris dans les rets des contradictions de sa vie privée : son épouse Francine, dépressive, avec laquelle il fera deux jumeaux, puis, outre l’Unique, plus tard Catherine Sellers, la comédienne, Mi, le mannequin, et les autres. 

Il était libre, et c’étaient des femmes bien, dira plus tard sa fille Catherine Camus.

Cette lecture, à la suite de la correspondance avec Albert Camus, m’a replongée dans le temps de mon adolescence. J’écoutais en boucle les deux disques vinyles Les plus beaux poèmes de la langue française que, captivante muse de la Nuit de mai de Musset, elle murmurait sensuellement en dialogue avec Gérard Philipe, le poète. Déjà, la poésie. J’écoute encore, toujours.

Maria Casarès, si je ne l’ai jamais vue sur scène (j’ai pourtant vu beaucoup de monstres sacrés –  Sacha Pitoëff, (La Mouette) Elvire Popesco (La Voyante), Laurent Terzieff (plusieurs fois, Hughie, au Lucernaire, L’Habilleur, au théâtre Rive Gauche, Le Bonnet de fou au théâtre de Brive), Michaël Lonsdale à la table de ma salle à manger, Robert Hirsch à la Comédie Française, mémorable dans le rôle de Sosie d’Amphitryon de Molière –, sa voix rauque, envoûtante, incantatoire, – je suis perméable aux voix – m’accompagne dans mon chemin de poésie, balisé aussi par le théâtre.

À méditer, pour conclure, cette citation de Jean-Pierre Vidal : Une admiration sérieuse pour un autre mortel, c’est aussi une forme d’œuvre. (Exercice de l’adieu, Éditions le Silence qui roule).

©Paule Duquesnoy

Les villes de papier (une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)

Chronique de Paule Duquesnoy

Les villes de papier (une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)

Emily, je la retrouve au jardin, assise sur un rayon de soleil ou une goutte de rosée, dans le parfum de la violette, ou du jasmin, sous la tête penchée des chastes hellébores, dans le sourire d’une mésange ou d’un merle, le chant du premier oiseau à l’aube. Les plantes et les oiseaux me parlent d’elle. Aussi, notre amie la fleur, que butine l’abeille, miel et dard. Le jardin n’est-il pas un univers ?

Le chien Carlo, qui dort au pied de son lit – car dans toute histoire il y a toujours un chien, ou un animal de compagnie, plutôt un chien – honore l’herbe.,

Maisons de fleurs et de papiers où volettent les mots, subtils papillons, légers flocons. Fleurs de papier.

Cet essai de Dominique Fortier est servi par une écriture gracieuse, alerte, allègre, et le goût de la nature commun à l’auteur, attachée à l’arbre qu’elle voit de son bureau, férue de botanique comme Emily Dickinson. Je ne peux qu’être séduite. Mais un vitrail d’église, c’est beau aussi. L’art et la nature.

Emily, compagne des fleurs, qui les cultive en serre pour les offrir – orchidées et autres plantes rares –, les respire au jardin, les couche dans son herbier, les accueille dans ses poèmes – leur donnant durée, témoignant de ce qui a été, herbier ou poème c’est la même recherche – ou entre les pages. Le parfum est insaisissable.

Emily, attachée à sa maison, à ses lieux – qu’elle parcourt à petits pas ou avec ses bottes de sept lieues – la ville d’Amherst, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead, la demeure du grand-père où elle est née, que rachètera le père. Emily, livrée aux occupations journalières répétitives et essentielles : cuisiner, pétrir le pain, lessiver et ranger les vêtements. Emily, attachée à ses amis au-delà de la mort. Poignantes les pages consacrées à Sophia. 

Outre Lavinia, « Emily a trois autres sœurs cachées dans sa chambre : Anne, Charlotte, Emily, comme elle ». Les Brontë. Je souscris à cette parenté.

J’ai aussi apprécié les souvenirs personnels glissés. Car l’écriture de la biographie d’un ou d’une autre ramène tout auteur à des moments de sa propre vie.

Un bémol cependant. Ni Dieu ni Maître, ou plutôt ni Maître ni Dieu pour Emily selon Dominique Fortier. « Qui a besoin de Dieu quand il y a les abeilles ? » C’est aller un peu vite en besogne que d’éluder ainsi les combats qui se sont joués dans le cœur de la secrète Emily, dont nul ne connaît l’issue. Plusieurs lettres ont été écrites au Maître, mais le mystère demeure sur son identité, et même son existence. On ne peut par contre ignorer la flamme qui brûlait au cœur d’Emily, l’énigmatique. Quant à Dieu, ses poèmes et sa correspondance témoignent que la mort et l’immortalité étaient ses préoccupations essentielles.

Emily, vêtue de blanc. Les fleurs blanches, au dire des parfumeurs, sont les plus odorantes – le jasmin, l’osmanthe à feuilles persistantes. Le blanc, la couleur de la robe de la mariée ou du baptisé, de la tenue de deuil au Japon, en Corée, en Chine et en Afrique, la couleur de la chemise des condamnés à mort, représente le vierge et l’absolu, qualités divines. 

Je regrette que tout ce pan de la vie d’Emily le plus énigmatique, mais aussi le plus complexe qui la rend si particulièrement attachante ait été laissé de côté. 

C’est pourquoi malgré le style enchanteur de Dominique Fortier, ses tableaux croqués sur le vif, sa « liberté libre », j’ai préféré le livre tout en nuances et délicatesse – l’âme d’Emily se froisse si facilement – écrit par Claire Malroux dont j’ai parlé dans ma dernière chronique, se glissant respectueusement dans la peau, dans le cœur d’Emily au plus profond, en quête de son jardin intérieur, de sa vérité, allant la chercher sur ses lieux de vie, sans oser pénétrer dans sa chambre. Emily entend le silence parler. Les mots lui viennent de ce silence, où elle a bâti sa maison de papier.

Oui, l’écriture transcende le réel. 

« Nous ne parlons pas la même langue, elle et moi : une poète et une prosaïque », reconnaît Dominique Fortier.

©Paule Duquesnoy