Entretien avec Serge Joncour à l’occasion de la parution de CHIEN-LOUP

Entretien avec Serge Joncour à l’occasion de la parution de CHIEN-LOUP, élu 2ème au palmarès annuel de Livres hebdo, des romans français de la rentrée préférés des libraires.

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Félicitations pour cette reconnaissance largement méritée.

Éditions Flammarion   Rentrée littéraire 2018     Août 2018

Propos recueillis par Nadine Doyen

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Dans une interview, Pierre Lemaître disait avoir mis 18 mois et 2500 heures pour achever Les couleurs de l’incendie, vous voilà au rendez-vous après deux ans. Avez-vous comptabilisé le temps que CHIEN-LOUP a nécessité et avez-vous travaillé avec la même cadence? Le titre s’est-il imposé comme une évidence ?

Serge Joncour: Je l’ai commencé il y a 25 ans. Ce titre, s’est imposé, de lui-même. 

 

L’écrivain national déclare ne « jamais écrire dans les cafés »,ayant à assurer le  « service après vente » des précédents  romans à travers la France, pouvez-vous travailler dans un train, comme David Foenkinos ?

Serge Joncour: Quand j’écris un roman j’y pense sans arrêt, obsessionnellement. Je ne pense qu’à ça, ou presque. Je prends donc des notes et y travaille en permanence.

 

 Vous avez commis un roman ample, touffu, ambitieux, d’un beau tonnage. Avez-vous dû, comme pour le précédent, vous résoudre à rogner, laisser des pages de côté ?

Serge Joncour : Oui j’enlève toujours à la fin. 

 

Pour vous « écrire, c’est comme une traversée ». 

Comment fut-elle pour ce nouveau roman ?

Serge Joncour : Agitée, car il  n’était pas toujours simple d’écrire en même temps deux histoires différentes, se déroulant sur deux époques. C’est en somme deux romans, en un seul. 

 

Vous dites ne pas faire de plan et suivre vos personnages, une fois lancé ?

Ne craignez -vous pas d’être vampirisé par l’un ou plusieurs d’entre eux ?

Serge Joncour : Non, c’est comme dans la vie. Il faut doser ses relations, avec les uns et les autres, et repousser ceux qui deviennent envahissants, aussi bien que faire parler ceux qui se taisent. Il faut être assez directif et souple à la fois avec ses personnages. Les respecter cela dit. 

 

Le bandeau représentant un détail d’un tableau de Félix Vallotton , intitulé La malade surprend. La maladie de Lise est certes évoquée mais assez discrètement. Avez-vous participé au choix ?

Serge Joncour: Je participe de loin à ces choses- là, car cela correspond à la période où il s’agit avant tout de finaliser son texte plus que la couverture du livre. Mais cette image m’a plu.

 

Philippe Jaccottet déclare dans des notes de carnet : « La difficulté n’est pas d’écrire, mais de vivre de telle manière que l’écrit naisse naturellement ». Cette assertion fait écho à l’écrivain national qui répond à une lectrice : « Il faut donc vivre avant d’écrire ? Comment/ Dans quelle mesure votre vécu a -t-il irrigué Chien Loup ?

Serge Joncour : En tout. Je suis toujours bien caché derrière mes personnages, hommes ou femmes, je leur donne ou leur prête beaucoup de moi -même, sans que cela se voie. L’important c’est qu’ils existent, qu’ils aient l’air d’exister pour de vrai.  

 

Vous avez affirmé dans un tweet du 30 mai 2018 :

« Les écrivains sont des paysagistes d’atelier. J’en connais peu qui écrivent au coeur même des forêts. ». Or le paysage de grands espaces, à ciel ouvert comme  chez les « « nature writers » tient la vedette. Vous qui dépeignez la nature avec précision, que ce soit la forêt de Marzy dans L’écrivain national ou celle du Lot dans Chien-Loup, ce village d’Orcières …, avez-vous des photos sous les yeux ou ce décor est-il suffisamment familier pour qu’il soit gravé en vous ? 

Avez-vous écrit ce roman plus à Paris que dans votre fief du Lot ?

Serge Joncour : Je vais dans ces collines deux ou trois fois par an. Et quand j’y suis, je n’en sors pas. Parfois, j’y retournais, pour me souvenir des bruits, des sons que l’on entend en fonction de l’heure, des animaux qu’on voit passer la nuit. C’est un bain de silence aussi. Et quand je suis en ville, écrire à propos de ces décors, me permet de m’y replonger. Comme en rêve. Un rêve dirigé. 

 

Pour Woody Allen : « quand le coeur dirige la tête, le désordre suit », un tel  dérèglement se retrouve chez vos protagonistes. On pense à Dora et l’écrivain national et dans Chien-Loup, c’est Joséphine qui ressent cette même attraction incontrôlable, cette aimantation qui la dirige vers le dompteur. Au-delà du désir, vous abordez la question d’aimer quand on a perdu son conjoint, tout en déclarant : «  Toutefois, l’amour n’est jamais simple… ». Vivre à l’écart semble mieux réussir à Lise et Franck !

Serge Joncour :Je ne sais pas tout de mes personnages. Ils ont leur vie , leur intimité. Je suis pudique. Je les laisse vivre en dehors de moi, dès lors je ne suis pas le mieux placé pour répondre à ce genre de question. Je sais juste que dans la vie, on a beaucoup de certitudes par rapport à l’amour, et que la vie, d’elle- même se charge de nous en faire changer !!

 

Vous avez mis en confrontation animaux et humains, ce qui rappelle la scène de REPOSE-TOI SUR MOI dans laquelle Ludovic a

«  méchamment bigné »  le chien de Kobzham, « l’a salement amoché ». Le sang coule déjà.

On dirait que la violence qui était tapie explose dans Chien-Loup. 

Serge Joncour : Ah peut -être. Mais les animaux, les chiens en particulier peuvent être violents. Quand ils chassent, ou attaquent, quand ils se jettent sur les vélos à la campagne; souvent je vois cela, ils se jettent sur les vélos, alors qu’au fond, ce sont des chiens sympas. Mais par moment je ne sais pas ce qui leur prend ! Les chats c’est pareil, quand je les vois se battre, entre eux, ou bien jouer avec un mulot, avant de le croquer. La violence est en eux, tapie, un peu comme un animal, en nous… 

 

Ici Chien-Loup se taille la part du lion. Mais la présence du chien était déjà notée dans L’amour sans le faire, avec Rix . Son ambivalence déjà soulignée dans Repose-toi sur moi avec l’épagneul : « sous sa mine joueuse et sa bonhomie ce chien-là n’attendait rien d’autre que la permission de tuer. »

Vous montrez aussi dans vos tweets votre intérêt pour la cause animale, quelle est votre proximité avec les chiens ? 

Serge Joncour : J’en connais plein, qui sont à proprement parler des copains. Certains des amis. Sans compter les animaux que j’ai eus. Mais j’aime bien savoir que tel ou tel chien, là-bas, vit sa vie, et dans trois mois je le retrouverai, un chien de la famille, ou bien d’un voisin, et l’on repartira pour des heures de balade. J’ai beaucoup de copains-chiens.

 

Dans le roman précédent Ludovic suit un documentaire animalier.

Votre idée de mettre des félins en scène était-elle déjà en germe ?

Serge Joncour : Non, mais je tenais à montrer que les animaux sont très présents, y compris en ville. Paris vient de découvrir qu’il y avait des rats, un peu partout en bas, en même temps qu’il y a des corneilles et des goélands, j’ai toujours été attentif à cela, d’autant que je vois moins de moineaux et de pigeons, mais en ville j’entends souvent les corneilles, il y a toute une composition animale qui se redistribue sans cesse. J’ai toujours eu, même en ville donc, la sensation de vivre dans un monde animalier, peut-être même d’habiter un peu leur planète, car sur cette terre, les animaux sont bien plus nombreux que les humains, et bien mieux représentés. 

Merci infiniment pour avoir pris le temps de nous offrir ces réflexions sur la genèse de CHIEN-LOUP d’autant que vous avez un emploi du temps surbooké avec les télés, la presse, les salons ( Nancy, Manosque, Le Mans, St Étienne…), les rencontres en librairies et médiathèques.

Bon vent à CHIEN-LOUP qui caracole en tête des ventes, roman  sauvagement addictif, époustouflant, envoûtant, prégnant. Virtuose.

Du suspense. L’incontournable de la rentrée à LIRE absolument !

 

Des phrases cultes :

« Il y a des  paysages qui sont comme des visages, à peine on les découvre qu’on s’y reconnaît. »

«  Si l’on dit des voyages qu’ils forment la jeunesse, les lectures font bien plus, elles apprennent à envisager le monde depuis mille points de vue dispersés. »

 



PS :  Lire sur le site de la revue Traversées les chroniques de Fleitour et de Nadine Doyen sur CHIEN-LOUP de Serge Joncour.

 

Amélie Cordonnier      Trancher Flammarion ( 161 pages – 17€)

Une chronique de Nadine Doyen

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Amélie Cordonnier      Trancher Flammarion ( 161 pages – 17€)


Rentrée littéraire 2018        Août 2018

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Un weekend de septembre, à Cabourg, on peut en rêver, mais quand l’escapade tourne au cauchemar pour ce couple et ses deux enfants, on s’interroge. Que s’est-il donc passé ?

L’originalité  de ce récit réside dans le choix de la narratrice de relater un pan de sa vie à la deuxième personne du singulier, façon de prendre de la distance et de se livrer à l’introspection. Cela peut surprendre d’autant que cela installe une proximité parfois troublante, dérangeante avec le lecteur.

Elle fait défiler le film de sa vie en flashback : la rencontre avec Aurélien, leur premier baiser, puis leurs promesses. Elle se remémore en dressant son portrait ce qui lui a plu dans ce garçon. Puis elle évoque leur vie commune, la naissance de Vadim.

Et ces vacances ratées qui l’ont plongée dans l’engrenage de la dépression. Puis le voyage en Croatie qui fut celui de trop. L’explosion verbale d’Aurélien, c’est la goutte qui fait déborder le vase : retour immédiat à Paris et séparation. Une nouvelle vie avec garde alternée. Un époux qui, ne voulant pas s’avouer vaincu, suit une thérapie et tente la reconquête. L’héroïne va succomber, reprendre la vie commune comme à zéro. Une entente, une harmonie inimaginables avant, les lient à présent. Aurélien a décidé que son épouse serait «  sa priorité », il la complimente, participe aux courses. Un vrai miracle pour cette femme auparavant si fortement éprouvée. Intense émotion réciproque quand une deuxième naissance est attendue.

Une parenthèse de bonheur à laquelle l’héroïne a du mal à croire. «  N’est-ce pas du chagrin qui se repose » ?

Dans la deuxième partie du récit, on revient à Cabourg et on plonge dans l’enfer auquel le couple et les enfants sont confrontés avec la même violence verbale qu’il y a sept ans. Comment y voir clair quand on est englué dans les mots pervers, violents, humiliants de l’autre ? Il y a Marie, la confidente, qui l’aide à se projeter à ses 40 ans.

 

Comme l’affirme Guy Corneau ; « Lorsque nous mettons des mots sur les maux les maux dits deviennent des mots dits et cessent d’être maudits ».

Cette nécessité de consigner dans son iPhone ce chapelet de phrases assassines, de mots qui entaillent tels des rasoirs, cette litanie déversée, sert d’exutoire à la narratrice. Comme le dit Amélie Nothomb : «  un mot contient de la nitroglycérine  qui peut tuer ou sauver ». On devine facilement les dégâts collatéraux de ce genre d’ agression psychologique pour l’entourage.

Pour la victime, le compte à rebours est enclenché. La voici en proie aux atermoiements, taraudée par le dilemme : le quitter ou pas. Situation qui rappelle  celle d’Aurore, héroïne de Serge Joncour dans Repose-toi sur moi  pour qui « c’est un choix démesuré de quitter la personne avec qui on vit, avec qui on est installé depuis des années, avec qui on a des enfants, c’est une décision impossible à prendre, parce qu’elle ouvre sur trop d’abîmes …». Quelle résolution va-t-elle prendre pour ses 40 ans ? Sa recherche d’un logement préfigurerait-elle son départ ?

Et la narratrice de prolonger le suspense alors que la nouvelle année se profile.

 

Amélie Cordonnier met en scène, avec beaucoup de réalisme, un couple en crise, elle montre avec subtilité comment la violence s’immisce, « peut se mettre en sourdine, pour mieux resurgir ». Situation dramatique quand les enfants en font les frais. A l’ère du « me too », c’est l’occasion de dénoncer ce harcèlement verbal qui blesse, humilie et détruit. L’auteure pointe les ravages de l’alcoolisme dans ce couple.

Ce témoignage incite à réagir, à être vigilant, à demander du soutien dans un cas semblable ou à en apporter. Qui n’a n’a pas connu des familles aux abois ?

L’auteure signe un  premier roman perturbant, à l’écriture nerveuse, pleine de rage, qui suscite l’empathie. Une belle plume à suivre.

© Nadine Doyen


N.B. : Le bandeau de la couverture représente un détail du tableau « La Visite »

de Félix Valloton, peintre aussi choisi pour le bandeau du roman de Serge Joncour : CHIEN-LOUP, Flammarion.

 

Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

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Une chronique de Nadine Doyen

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Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Amélie Nothomb voudrait-elle payer sa dette aux auteurs qui l’ont nourrie ? Le titre du roman précédent Frappe-toi le coeur lui avait été inspiré par Alfred de Musset. Cette fois, avec Les prénoms épicènes,  elle fait un clin d’oeil à Ben Jonson, contemporain de Shakespeare, qui a écrit « Epicène ou la femme silencieuse ».

Arrêtons-nous sur le sens de l’adjectif « épicène »: il désigne des prénoms « qui ne spécifient pas de quel sexe nous sommes ». Soulignons le talent de « la reine de l’onomastique. », dixit Augustin Trapenard !

Le premier chapitre mettant en scène Reine congédiant l’homme qui l’aime depuis cinq ans, peut dérouter, car ce n’est qu’à la page 107 que l’on découvre l’identité de celui qui, blessé dans son orgueil, n’a toujours pas « décoléré ». Moment où tout va basculer, faire exploser un couple et modifier l’avenir d’une mère et de sa fille.

Nous suivons ensuite le couple formé par Dominique et Claude, depuis leur rencontre, leur mariage, la montée à Paris, le mari créant une filiale de la société Terrage. À la naissance tant attendue de leur fille, le père s’éloigne, ainsi il ne manifeste aucune joie à voir sa fille marcher. Son absence de plus en plus fréquente va renforcer les liens fusionnels entre mère et fille. Mais que cache cette indifférence, cette indisponibilité du géniteur ? Le sens de son prénom, Claude, signifiant «  boiteux » aurait-il une influence sur son comportement ?

La scolarité de leur fille Épicène donne l’occasion d’une mixité sociale, la mère réussissant à sympathiser avec Reine Cléry, partageant les mêmes soucis de parents d’adolescentes, lors des rencontres avec les enseignants. Le professeur de latin ne manque pas d’asséner ses quatre vérités, ce qui rapproche les deux femmes, prêtes à s’épauler.

Elles se fréquentent, sortent, s’invitent, mènent grand train. « Une amitié neuve qui ne cesse de s’intensifier ». Une nouvelle vie pour Dominique qu’elle se plaît à relater à son mari le soir. Mais n’est-elle pas, depuis le début, manipulée par son époux ? Pourquoi manifeste-t-il un besoin si impérieux de rencontrer M.Cléry ? Est-il vraiment motivé par des raisons professionnelles ? Comment s’immiscer dans cette famille sinon en étant invités à une de leurs réceptions ? Le plan fonctionne grâce à Dominique !

Le jour J, la soirée fixée au 26 janvier, tourne au cauchemar. Scène très théâtrale où Dominique surprend une conversation entre son mari et Reine.

Rebondissement du récit, tournant décisif dans la vie des Guillaume.

Les confidences de Claude à Reine, si édifiantes, si consternantes, provoquent un terrible séisme chez Dominique trahie. Tout s’écroule pour elle. C’est sur le champ qu’elle décide de partir avec sa fille.

La narratrice autopsie les sentiments de ses protagonistes avec subtilité et brosse des portraits très contrastés.

Que penser de Claude, ce père ambitieux, qui n’a jamais eu de temps pour sa fille ? Un citoyen, pour qui les apparences importent, au point de déménager pour la rive gauche de la Seine! Un homme qui incarne « l’égoïsme pur et dur » pour l’auteur et suscite notre indignation.

Que penser de Dominique, l’épouse, qui n’intercède pas quand le père brise l’amitié de sa fille avec Samia ? Une épouse que le mari comble d’objets luxueux lui laissant subodorer un retour de flamme jusqu’au moment où « stupeur et tremblements », elle découvre la vraie face de celui qu’elle aime. La narratrice montre comment l’amour que Dominique transcendait à ses débuts va se transformer en une force destructrice.

On retrouve dans les personnages cet esprit des « loyautés » de Delphine de Vigan, « des liens invisibles qui nous attachent aux autres ».

Reine n’est- elle pas loyale envers sa nouvelle amie quand elle traite le mari de celle-ci, de «  monstre », « de cinglé » ?

Quant au lien entre Reine et Claude, ne dévoilons rien.

L’auteure « met toujours au monde » des « enfançonnes » surdouées.

Ici Épicène réussit admirablement au collège, donne satisfaction à son professeur de latin, puis décroche le bac brillamment. Et pourtant, pour le père, elle est cet enfant « insupportable » à qui il consacra si peu de temps.

Mais l’intelligence condamne à une certaine forme de solitude. N’est-ce pas pour cette raison qu’elle adopte « le stratagème du coelacanthe » ? ( 1)

Épicène sidère par sa maturité, à 15 ans, elle prend les choses en main dès leur retour à Brest chez ses grands-parents et s’avère être quasi le pilier de sa maman. Elle déploie un tel « grit » (2), que sa mère se montre battante à retrouver du travail.

La vocation des héroïnes d’Amélie Nothomb est dictée par la littérature. Épicène, bachelière brillante se tourne vers un cursus d’angliciste, influencée par Ben Jonson, ce qui n’est pas sans rappeler la motivation de Diane qui a embrassé le métier de cardiologue, impressionnée par la phrase de Musset : «  Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie. »

Dans la foulée la « fabuleuse » étudiante éblouit par sa thèse, décroche l’agrégation « haut la main », et un poste d’enseignement à Brest.

La romancière aime explorer les relations parentales complexes et les couples. Ses livres traitent souvent de conflits, d’injustice et de vengeance.

Elle montre jusqu’où certains peuvent aller par amour. Le défi du père en fait un personnage exécrable, antipathique, un peu «  un loup ».

On pense à « Tuer le père », si ce n’est que « ce mec ignoble », ce « type infect » pense, lui, à supprimer sa fille ! Un vrai drame.

L’académicienne se réfère au prince de Ligne, moraliste belge, pour commenter le geste, lourd de conséquences, de celle qui a, pendant des années, vécu comme « le coelacanthe ». Elle aborde la question de la préméditation ou non et du remords.

L’image d’Épicène qui, lors de son départ précipité, considère comme « essentielle » son édition bilingue de l’Iliade  convoque les paroles dithyrambiques de Sylvain Tesson sur Homère, ce maître de poésie et de vie, dont « l’oeuvre est une sorte de bréviaire de l’homme, un enchantement de lecture, un trésor. Homère, c’est Goldorak » !

Et nous, que prendrions-nous d’essentiel, en cas de départ précipité?

Pour rester fidèle à son titre « d’ambassadrice du champagne », Amélie Nothomb fait couler un grand cru, le préféré de Reine Cléry. Et elle ne manque pas de distiller les effluves d’un parfum de renom, ainsi que son sempiternel mot : « pneu », ici il faut les regonfler !

Les anglicistes et anglophiles seront ravis de lire que « L’anglais est une langue étonnante. Un seul mot suffit là où nous affaiblissons à coup de périphrases ». Pour les autres, enrichis du verbe «  crave », ils auront « un besoin éperdu de » lire les romans précédents de «  Crotteke » ! (3)

La romancière tresse une tragédie psychologique percutante qui entrelace le destin de deux familles, digne des pairs qui l’ont inspirée.

Un vingt-septième roman irrigué par la haine, « deux vengeances (une qui rate, une qui réussit ! » selon l’écrivaine) et l’amour, étayé par cette déclaration : « La personne qui aime est toujours la plus forte ».

© Nadine Doyen


(1) Coelacanthe : « poisson qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile ».

(2) grit : Ce terme désigne la capacité de ne pas se résigner, de persévérer.

(3) Surnom donné à Amélie Nothomb par ses proches.

A écouter : l’émission Boomerang du 28 août 2018 où Augustin Trapenard reçoit Amélie Nothomb.

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Jérôme Attal    37, étoiles filantes    roman Robert Laffont

Une chronique de Nadine Doyen

Attal Prix

Jérôme Attal, 37, étoiles filantes, roman Robert Laffont.


 

Rentrée littéraire   16 août 2018 ( 312 pages –  20€)

 

Jérôme Attal  nous offre une déambulation dans le Montparnasse des années 1937 et

met en scène deux personnalités en passe d’être reconnues : Giacometti vs Sartre.

Tous deux se cherchent, aspirent à une renommée internationale, confie l’auteur.

Heureuse coïncidence, ce roman sort quand on vient d’inaugurer, à Paris, l’Institut Giacometti. On connaît ses sculptures de « l’Homme qui marche », mais ironie du sort, c’est hospitalisé, le pied plâtré, qu’Alberto se présente à nous. Il ne penserait pas quitter cette clinique tant il y est chouchouté par le personnel. Pensez-vous donc, sous les blouses de ces nurses, « on trouve la peinture de Cézanne » !

 

Mais l’insulte assassine de Sartre, qu’on lui rapporte le frappe, tel un uppercut, et déclenche son besoin impérieux de vengeance.

On le suit dans sa traque de l’ami/ennemi. Pas facile avec « sa sculpture portative », ses béquilles ! Réussira-t-il… ?

Son frère Diego, en son absence, recrute les modèles.

Mais les voilà au commissariat, inquiétés. Il ne fait pas bon pour un artiste d’avoir sa carte de visite retrouvée dans la poche d’une victime. Situation qui rappelle celle de L’écrivain national dont le livre avait été retrouvé chez des marginaux ! (1)

Vont-ils s’en sortir , les deux frères? Avoir des alibis convaincants ?

Sartre nous conduit chez le lunetier, à dîner chez Mauriac, ou encore chez le galeriste Baptiste Medrano où il s’extasie devant des Balthus inspirés par Emilie Brontë.

A noter que le déclic de ce roman, est dû à ce peintre qui divulgua dans un de ses entretiens la fameuse remarque perfide !

 

On s’attarde dans les cafés déjà célèbres de La Closerie, de Flore, (rendez-vous de l’intelligentsia dont Antonin Artaud et Anaïs Nin), d’Alésia, La Coupole. « On savait où se trouver et où s’éviter » ! Lieux de « bagarres, coups bas et réconciliations ».

L’écrivain, un tantinet séducteur, conseille pour plus de connivence de s’asseoir à côté de la personne  : « Rapprochement d’épaules, de genoux, d’épidermes » !

 

Autour de cette galaxie d’artistes, d’intellectuels, gravitent une constellation de femmes : nurses (« anges de Raphaël ), compagnes officielles ou celles du bordel, belles de nuit, muses, modèles et peut-être une espionne. Et Julia prise sans doute à tort pour une jeune fille juive qui, agressée, est sauvée par Alberto.

Avec Isabel, »la snobinarde », l’auteur glisse la note de « British touch » qu’il affectionne. Sa passion invétérée pour la culture britannique, on la retrouve dans l’évocation des «  comic strips », de Buster Keaton, dans toutes les pointes d’humour,  le souvenir de sorties scolaires à Kew Gardens et dans quelques mots «  end road ».

 

Il explore les relations amoureuses, fragiles car nombreuses sont les tentations !

On croise le trio Simone/Olga/Jean-Paul, ce « bousier de littérature » « amoureux d’un castor ». Ne serait-il pas plus simple de s’aimer à trois ?!

 

L’auteur distille des réflexions sur la vie : «  La vie est un Luna Park, où l’on va d’une attraction à l’autre ». La création et l’écriture d’un roman : il évoque le choix du titre, nécessitant parfois de faire confiance à son éditeur, ainsi que le maelström qui vous saisit avant une publication. Les femmes et l’amour : « Les êtres qui s’aiment se déçoivent tout le temps », ou encore : « Pour s’aimer, il n’est jamais trop tard ». Des thèmes  de prédilection qui l’habitent de romans en romans. Il mise également sur la sérendipité des rencontres pour ses personnages : « Le hasard est un chemin ». Et on pense au poème de Robert Frost : «  The road not taken ». (3)

 

L’écrivain parolier ne peut que s’intéresser à la musique de l’époque, et nous  rappelle que l’on doit le fameux « Au lycée papillon » à Georgius. Et la chanson de nous trotter dans la tête, tout comme celle de Ginger Rogers ! Ça swingue et donne du rythme au récit, tout comme la béquille d’Al qu’il agite tel un chef d’orchestre.

 

Jérôme Attal brosse en creux le portrait de celui qui rêve de devenir «  Le prince de Montparnasse », qui tente de retrouver sa mobilité « tel un jeune albatros qui s’exerce au vol en trois bonds patauds ». Il nous le montre à l’ouvrage (« Le travail est la convalescence. »), les doigts en train de malaxer l’argile, sans relâche, avec pour but de « travailler de mémoire »,«  de saisir une image qui s’échappe », celle de Julia qui l’a mis «  dans un état second » et qu’il va tenter de retrouver pour lui offrir sa figurine. « Seul le travail lui permet de respirer ».

La dextérité des mains du sculpteur fait écho à une confession d’Alberto : «  J’ai toujours le sentiment de la fragilité des êtres vivants. Comme si à chaque instant il fallait une énergie formidable pour qu’ils puissent tenir debout, instant après instant. Toujours dans la menace de s’écrouler. Je le ressens chaque fois que je travaille ».

Cette fragilité renvoie à l’évanescence de ces étoiles filantes.

 

On devine l’amoureux de Paris qui a dû arpenter tout ce quartier maintes fois pour se l’approprier et mieux nous le restituer. Par contre plus de métro première classe !

Ainsi, sur le pont Mirabeau, il zoome sur les sculptures de Jean-Antoine Injalbert.

Pour le provincial, se munir d’un plan aidera à mieux géolocaliser tous les lieux fréquentés et la pléthore de rues ! Il nous fait franchir la frontière intramuros et nous conduit jusqu’au « quartier des voitures » ( carcasses de voitures aménagées en logis) et dans cette zone architecturale nouvelle des HBM ( logement social à bon marché).

 

En filigrane, au gré d’articles de journaux, les remous dans l’Histoire se profilent :

« En Espagne, on exécutait à tour de bras. Ce requin de Mussolini alignait sa trajectoire dans les visées d’Hitler ». En Allemagne, «  ils sont en train de persécuter les juifs ». On parle de « guerre mondiale ». Place à l’insouciance, « dans cette mince languette d’une beauté sursitaire », « avant l’obscurité totale ».

 

Des années folles, où l’on virevolte, mais si « on ne peut pas passer sa vie à danser », Charles Dantzig déclare qu’« on lit un livre pour danser avec son auteur ». Rappelons le rôle des livres et des œuvres d’art pour le galeriste Baptiste  Medrano: « éclairer notre grisaille ». Jérôme Attal y réussit avec brio. Il déploie tout son talent pour dérider nos zygomatiques, rebondissant sur les mots (estropié), sur la polysémie des termes (correction et chenille par exemple), jusqu’à la fin avec ses « RHUM-MER-CIMENTS ». Il multiplie les comparaisons : «  Le mec a l’intelligence d’un ticket de métro » «  les becs de gaz se succèdent comme les naïades de Busby Berkeley ». Il pastiche Hugo : « à l’heure où blanchit la mie du pain de campagne… ».

 

L’esthète manifeste une grande connaissance des arts, distillant de nombreuses références artistiques, goût très certainement hérité d’un grand-père peintre. ( Klimt, Rodin, Otto Dix, Duchamp, Van Gogh, Schiele, Derain, Munch,J.Waterhouse..)

 

Jérôme Attal signe un roman enrichissant, alerte, plein de verve, de fantaisie, qui nous permet une incursion dans l’oeuvre d’Alberto Giacometti, « pâtre à la tête frisée ».

Il revisite brillamment cette époque florissante, foisonnante, pour les arts et la littérature, année de l’exposition universelle, « perfusée à l’émulsion intellectuelle » (2). Et nous donne envie de nous replonger dans Sartre, et de visiter L’institut Giacometti. Au final, il tient en haleine son lecteur qui guette le moment du duel !

©Nadine Doyen


 

(1) In L’écrivain national de Serge Joncour Flammarion et en poche J’ai lu.

(2) Expression de David Foenkinos dans sa chronique sur Gabriële, des sœurs Berest.

(3) Robert Frost : «  The road not taken », la route que l’on pas prise.

 

Serge Joncour, Chien loup, Flammarion ( 480 pages- 21€)

Une chronique de Nadine Doyen

9782081421110

Serge Joncour, Chien loup, Flammarion,   ( 480 pages- 21€)

Roman de la rentrée littéraire 2018          


Serge Joncour, dans la lignée des écrivains américains « nature writers », voue un culte aux grands espaces sauvages, à ces hectares de verdure, peuplé de bestioles.

Il campe son décor dans son fief de prédilection, le Lot, et revisite l’Histoire du village d’Orcières, « au fin fond des collines escarpées du causse », « au coeur du triangle noir du Quercy », village ancré dans la légende et les superstitions.

On navigue par alternance entre deux époques ( 1914/2017)

 

Le chapitre d’ouverture traversé par un hourvari nocturne tonitruant, cet été 1914, interpelle : hommes mobilisés, animaux réquisitionnés, les femmes au labeur, la peur.

Le Mont d’Orcières , « maudit », devient le repaire d’un dompteur et de ses fauves, le théâtre d’une histoire d’amour fusionnelle et d’une tragédie que l’auteur ressuscite.

Un récit excessivement documenté sur cette guerre carnassière qui lève le voile sur ce couple ostracisé par les villageois et la disparition des brebis.

 

En 2017, un couple de Parisiens vient y passer son été. Gîte paumé, sans Wi-Fi, sans télé, confort spartiate, accès difficile. Mais « un pur émerveillement » saisit les vacanciers à l’arrivée. « Un parfait éblouissement ». Cette vue panoramique depuis la clairière les ravit. Idéal pour se déconnecter et rebooster sa créativité dans ce calme. Mais la nuit, la peur tenaille Franck, car «  des créatures sauvages » sortent du bois.

 

Si Lise s’adapte, son mari Franck, producteur, à la merci d’associés prédateurs, est déboussolé, pris de panique à l’idée de ne pas pouvoir rester en contact avec eux. D’où ses échappées à la ville, ses haltes au café. Au marché, il croise un boucher fascinant dont l’étal regorge de bidoche et lui donne l’envie de renouer avec la viande. Mais « il se vit sadiquement tailladé, tranché par ses associés. !

 

L’irruption d’un Chien-Loup errant, sans collier, change la vie du couple. L’auteur met l’accent sur la dualité de ce molosse ( féroce buté/ docile, affectueux) et des animaux en général : « Dans l’animal le plus tendre dort toute une forêt d’instincts ».

Serge Joncour, en connaisseur de la gent canine, décrypte avec acuité toutes les réactions de ce Chien-Loup vagabond, selon les lieux. Il questionne la cohabitation hommes/animaux dans la nature et les rapports dominant/dominé, maître/nourriture.

«  Être maître d’un animal, c’est devenir Dieu pour lui. Mais avant tout c’est lui assurer sa substance, sans quoi il redeviendrait sauvage ».

On est témoin de la façon dont Franck l’amadoue progressivement, lui parle, fraternise, gagne sa confiance et tisse une complicité, une amitié hors normes, très touchantes. Scènes cocasses entre Franck et Alpha quand il le nourrit, joue avec lui.

 

Lors d’une randonnée dans ce maquis insondable, jusqu’à une igue, ils font une découverte majeure, insolite, point de convergence de l’intrigue. Que signifie cette cage à fauves ? Vestige et relent d’un passé maléfique sur lequel les villageois sont peu diserts, entretenant ainsi le mystère par leurs sous-entendus et leurs méfiances.

 

L’auteur nous dévoile les coulisses du métier, non pas d’écrivain, mais de producteur,

devant résister à ses associés, « des jeunes loups » prêts à pactiser avec Netflix et Amazon. Serge Joncour, dont certains romans sont adaptés à l’écran, pointe en connaissance de cause les dangers de ces monstres, « à l’appétit sans limite », clame sa défiance contre ces «  géants du numérique » et déplore « qu’ils ne payent pas d’impôts ».

Une phrase retient l’attention et préfigure le plan machiavélique en germe de Franck contre ses « charognards », ses voraces prédateurs : «  Il se sentait prêt à réveiller en lui cette part de violence qu’il faut pour se défendre, mais surtout pour attaquer, et ce chien mieux que personne lui disait de le faire ». La tension va crescendo.

 

Le récit s’accélère. Pourquoi ce deal avec les braconniers ? Franck va-t-il accepter les conditions de ses «  enfoirés » d’associés ? Pourquoi les fait-il venir ? Et ces cordes ?

Le suspense grandit. Les éléments se déchaînent, furie du ciel (orage, grêlons).

La monstruosité et la violence tapies chez l’homme et les animaux sont soulignées.

 

Le romancier révèle, une fois de plus, ses multiples talents tous aussi remarquables : portraitiste (riche galerie de portraits), peintre paysagiste, scénariste, contempteur de son époque, entomologistes des coeurs et des corps ( déclinés dans tous leurs états).

Non seulement, le narrateur rend hommage aux femmes acculées à faire les moissons, tourner les usines, à labourer, contraintes de « pérenniser toute vie sur terre » mais il se glisse aussi dans leurs corps pour traduire leur manque affectif :

«  des corps comblés par rien d’autre que l’épuisement ».

 

Il sait créer des atmosphères, capter l’âme des lieux et nous offre  « un roman en relief »,« en trois dimensions »( expressions de l’auteur), à ciel ouvert, sensoriel et tactile. Il excelle à nous faire :saliver avec « un magma odorant », celui d’« un sauté d’agneau », ou l’odeur croustillante d’un poulet grillé, sentir le parfum des gardénias, l’odeur de jasmin émanant de Joséphine, entendre une litanie de bruits, des plus ténus aux plus stridents, terrifiants et même ressentir tantôt la chaleur, tantôt la fraîcheur.

 

On assiste à une étonnante métamorphose de Franck, qui après avoir apprivoisé les lieux, se sent en totale osmose avec cette nature sauvage et prodigue. Elle opère sur lui comme un baume. « Il y a des décors qui vous façonnent, vous changent ».

Les voilà, comme Bobin, contemplatifs devant les nuages, en pleine béatitude,  scellant cette harmonie par le contact physique, dans une bulle de tendresse.

 

Serge Joncour  nous offre une totale immersion «  into the wild » et signe un hymne à la nature sauvage et aux animaux. Lévi-Strauss pas loin. Il met en exergue  l’intelligence d’Alpha, « cerbère à la dévotion totale », devenu un «  allié », et même un geôlier. CHIEN-LOUP, alias Bambi, aux « pupilles phosphorescentes », irradie !

 

A votre tour de dévorer cet ouvrage que je qualifierai de «  L’Alpha et Oméga » Joncourien, canin, félin, lupin, léonin… DIVIN ! Un merveilleux cocktail d’Histoire, de sauvagerie, de drôlerie, avec une once de folie, de poésie, et un zeste d’humour.

Ne craignez pas les ronces, les griffes, les crocs, les feulements, les hululements.

Un roman touffu, sonore, foudroyant, vertigineux, détonant, démoniaque, hypnotique, qui se hume, s’écoute, se déguste avec délectation, qui décalamine le cerveau et embrase le coeur  et donne des frissons! Une écriture cinématographique virtuose.

♥♥♥Le must de la rentrée. Du GRAND JONCOUR.♥♥♥

©Nadine Doyen

 

Rentrée littéraire—CHIEN-LOUP  de SERGE JONCOUR Roman Flammarion

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CHIEN-LOUP  de SERGE JONCOUR      Roman Flammarion

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  décliné de façon alphabétique par mots clés par Nadine Doyen

                Rentrée littéraire        22 Août 2018 ( 480 pages – 21€)


Ascension

« Ça dura cinq minutes, cinq minutes d’ascension comme une épreuve, cinq minutes à piloter cette voiture trop large tout en entendant crisser sa carrosserie. »

 

Barbarie

« Nourrir des fauves convoque la barbarie ».

 

Cage

« il retrouva Lise en bas, elle était au coeur d’une immense pergola aux barreaux dorés, une haute cage dont la structure partait en arceaux à plus de quatre mètres de haut… » «  Chose étrange, le seul élément de civilisation dans les environs, c’était ça, une cage, une cage de cirque au fond d’une igue aux allures de jungle. »

 

Déflagration

« Ils se retrouvaient là, tous les deux, infiniment exhaussés, c’était tellement inattendu que Joséphine en éprouva un spasme, une déflagration, elle avait du mal à respirer. »

 

Électronique

« Les capteurs et le Park Pilot bipaient de toutes parts, l’électronique de veille s’affolait… »

 

Falaise

« Ce rocher en surplomb, avec sa falaise brutale dressée au-dessus du village, il élevait comme une frontière entre la terre et le ciel. »

 

Guerre

« les femmes voulaient croire que les choses allaient se tasser, que cette guerre c’était comme un grand feu bientôt à court de combustible, à un moment ou à un autre toute cette haine dressée entre les peuples s’effondrerait sur elle-même. »

 

« Ce samedi 1er août 1914, les hommes croyaient ne déclarer la guerre qu’aux hommes, pourtant ce n’est pas seulement une marée d’êtres humains qu’on envoya à la mort, mais aussi des millions d’animaux. »

 

Harmonie

« C’est peut-être le stade ultime de l’harmonie, le seuil de la béatitude entre deux êtres, l’amour devenu à ce point naturel qu’il ne s’énonce même plus. »

 

Hourvari

« Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. »

 

Igue

«  Le dompteur avait aménagé une zone d’agrainage au fond d’une igue planquée au fond des bois ». «  Au travers des feuillages, ils aperçurent les lueurs métalliques des cages, tout au fond. Le soleil tapait pile dans l’axe de l’igue, avec un angle pareil il donnait un éclat inédit au métal. »

 

Jungle

«  La distribution d’un film, c’est un domaine où la compassion n’a pas sa place, la seule qui vaille, c’est celle de la jungle. »

«  vous attendez pas à voir de la belle pelouse, c’est la jungle là-haut, même quand on fauche, ça repousse tout de suite. »

 

Kayak

« Par endroits les roues ripaient sur les cailloux et en soulevaient de violentes giclées, à l’intérieur il était secoué en tous sens comme il l’aurait été dans un module spatial traversant l’atmosphère, dans un kayak dévalant des rapides… »

 

Lot

« Pour venir jusque dans le Lot, ils avaient mis autant de temps que pour aller à New York, ils n’arrêtaient pas de le répéter, comme s’ils avaient fait là un exploit. »

 

Maison

« Cette maison le plongeait non seulement dans un isolement radical, en haut des collines et loin de tout, mais elle le plaçait aussi en surplomb de sa propre vie. »

 

Molosse

« il repensa au molosse de cette nuit, ce chien allait-il revenir, s’il n’était pas déjà revenu , et pourquoi les guettait-il hier, de toute évidence c’était bien lui, cette présence en bas dans les bois, ces yeux jaunes qui les observaient pendant qu’ils mangeaient… »

 

Niche

« Franck s’approcha de la niche pour voir quel colosse s’y cachait, persuadé que le chien de la nuit dernière y serait couché, récupérant de sa virée mouvementée. »

 

Orcières

« Orcières était loin de tout, au fin fond des collines escarpées du causse et à trente kilomètres de la première gendarmerie. » « Il (Orcières -le-bas) s’agissait plutôt d’un hameau éparpillé, plusieurs fermes se présentaient à eux, chacune distribuée par un chemin, sans jamais de pancarte. »

« dès le départ il avait  bien senti que cet endroit avait quelque chose de maléfique, rien que le nom, le mont d’Orcières, ça faisait ferreux, aiguisé, et surtout dès qu’il en parlait ici, ça déclenchait des sous-entendus et des méfiances. »

 

Producteur

« Le métier de producteur a cela d’épuisant qu’il suppose d’être en permanence au contact de plein d’interlocuteurs, et surtout d’en être le moteur, l’impulsion rassurante. Le producteur c’est le sommet de la pyramide, le maître d’oeuvre qui petit-à petit s’efface au profit des artistes, qui se fait discret et n’apparaît nulle part, sinon en tout petit sur les affiches, avec son nom écrit dans ces génériques que personne ne lit. »

 

Parisienne

« Lise, avec un enthousiasme absolument pas de circonstance, demanda si elle n’avait pas des œufs par hasard, la paysanne dévisagea cette Parisienne comme on toise l’ennemi, l’air de dire « Mais qui c’est celle- là?».

 

Quadrille

« l’artiste prit le dessus sur le dompteur, parce que ce quadrille parfaitement synchronisé exécutait une danse fascinante. »

 

Quercy

« Ici sur le causse du Quercy, c’était le pays du vin. »

 

Raffut

« En bas du village, on finit même par craindre que ce raffut n’alerte les gendarmes, ou qu’un jour les lions ne s’évadent, qu’ils ne se répandent vers le village et que tout ça se termine mal. »

 

Sauvage

« Au milieu de ces bois il  se sentit participer de l’environnement, faire corps avec la nature sauvage. »

Superstition

« Le vieux Jean était un vrai faiseur de superstitions, il vous mettait des anathèmes en tête pire qu’un colporteur. »

 

Terrifié

« En cédant à la peur il affolait toute la nature environnante. En revanche dès qu’il s’arrêta, ça se traduisit par un silence bien plus total, il ressortit de la voiture terrifié

par l’impuissance à laquelle ces bois le renvoyaient. »

 

Ultime

« Ils avaient presque fini l’ultime ascension les amenant sur les hauteurs de l’igue. »

« Liem et Travis le regardèrent, médusés, aussitôt envahis d’une ultime panique. »

 

Végétarienne  # viandards

« Lise qui était farouchement végétarienne n’aurait pas été à l’aise devant cette profusion de charcuterie préparée par des producteurs artisanaux, des jambons divers et variés, des saucissons suspendus et des conserves, des piles de bocaux, des pâtés, des terrines confectionnées à partir de toutes sortes de chairs d’animaux écrasées, cuisinées, compactées… »

«  manger de la viande rend vorace, avide, c’est de cette avidité -là que vient le goût de combattre, de conquérir le monde, de bouffer l’autre. »

 

Wolfgang

« Ce nom, c’était ce qui terrifiait le plus sur cette fabuleuse affiche, Wolfgang Hollzenmaier, ces grosses lettres d’or en éventail, c’était pire qu’une menace ou une déclaration de guerre, d’autant qu’il était  impossible à prononcer ce nom, et quiconque essaierait de le dire prendrait le risque de déclencher l’orage… »

 

X ==> XIX

« Le mont d’ Orcières avant, c’était des terres à vignes opulents et gaies, mais dévastées par le phylloxéra à la fin du XIXe siècle, elles devinrent des terres brûlées par le sulfure de carbone et l’huile de houille qu’on déversa dessus… »

 

Yogi

« Franck ferma les yeux. Il touchait un peu à cette béatitude que Lise devait atteindre quand elle s’adonnait à la méditation, assise en position de yogi. »

 

Zone

« A chaque virage il s’enfonçait un peu plus dans une zone libre, dégagée de toute contrainte, totalement sauvage. »

 


©Nadine Doyen

Claire Fourier,  Tombeau pour Damiens, La journée sera rude, avec 8 peintures de Milos Sobaïc , Éditions du Canoë, Mai 2018, ( 21 € – 318 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Tombeau-pour-Damiens

Claire Fourier,  Tombeau pour DamiensLa journée sera rude, avec 8 peintures de Milos Sobaï , Éditions du Canoë, Mai 2018, ( 21 € – 318 pages)


La phrase liminaire donne le ton : «  La journée sera rude ». Elle devient une antienne qui ponctue tout le récit et débute chaque chapitre. Claire Fourier nous confie avoir fait siens les mots de son héros, Damiens, «  un brave », pour «  se sentir des ailes », au réveil. Mais qui est cette figure historique que l’auteure ressuscite avec tant de lyrisme, en retraçant sa vie ? Pourquoi a-t-il envoûté à ce point la romancière ?

Deux dates marquent le destin de Damiens : 5 janvier 1757 ( attaque du roi Louis XV) et 28 mars 1757 ( sa mise à mort ). L’écrivaine revisite un pan de l’Histoire.

On retrouve la vivacité, la pétulance de Claire Fourier quand elle apostrophe tantôt le supplicié, tantôt le lecteur, leur confiant ses pensées.

Mais aussi quand elle se met en scène, laissant libre cours à ses réflexions sur la vie,  notre société. Elle aime observer ses contemporains, « ouvrant grand ses mirettes » et s’interroge sur le devenir de l’humanité, soulignant « le mal dont les humains sont capables », la peur des gens. Mais en optimiste, glisse un «  I will survive ! »

Elle glisse des allusions à sa santé, à ses multiples examens redoutant le pire, vu « les milliers d’angoisses accumulées dans la vie », mais relativise. Elle nous confie ses goûts, comme la collectionnite de chapeaux ! Les digressions surgissent pour entendre les récriminations d’un mari qui a du mal à supporter l’omniprésence de Damiens . Petits règlements de compte au point de se plaindre de son « cruel époux » qui la « torpille en permanence » !

Mais  Damiens n’a-t-il pas eu une vie hors norme, chaotique, pour que la romancière le compare à Patrick Dewaere, et même à Simone Weil ?! Quand elle évoque l’enfance de Damiens, qui n’eut pas de psy pour lui apprendre la résilience, elle rebondit sur la sienne, évoquant la perte de ses parents.

Elle tisse un parallèle entre la vie du supplicié, la sienne,et la nôtre à tous. Ne sommes-nous pas tous écartelés ? Elle ne nous ménage pas quand elle décrit sa détention, puis sa mise à mort. L’auteure en frémit à écrire cette scène insoutenable, le lecteur aussi.

Les 8 tableaux du peintre serbe Milos Sobaïc rendent compte de la barbarie humaine et font écho aux exactions subies par Damiens, ce martyr dont Claire Fourier brosse un portrait très complet, plein de compassion envers son héros qui est affublé de noms divers : «  le grison », « l’Espagnol ». Sa résistance ne préfigure-t-elle pas celle des «  sans -culottes » ?

C’est avec fougue qu’elle retrace la vie de celui dont elle s’est entichée et qui est devenu «  son amant essentiel », elle sait se mettre à sa place, le comprendre.  On découvre que son enfance fut marquée par les coups, la perte de sa mère. Il connaît une période plus heureuse, se marie, mais c’est en cachette qu’il voit sa femme, sa fille. On le suit dans son errance en Hollande. En tant que laquais, il a été  au service de nombreux notables, jusqu’à ce qu’il entende l’injonction de Gautier :« frapper le roi serait œuvre méritoire ». On le suit la veille de son «  geste fatal », l’historienne imagine ses tergiversations, ses pensées, ; relate l’attentat, puis les réactions post attentat. D’un côté, les pleureuses qui croient leur « Roy » assassiné, de l’autre, à Paris, on renverse les lys. Elle détaille son arrestation, sa détention, les tortures subies, faisant allusion à celles des jihadistes, s’étonne qu’il ne se soit pas évadé durant la nuit et se fait son avocate jusqu’à la fin de ce récit, rétablit des vérités, ayant compulsé une pléthore de documents. Elle commente le procès, insère la lettre que Damiens a envoyée au roi. La réaction de Voltaire indigne Claire Fourier au point de lui adresser ses griefs : « l’écrivain que tu es n’a pas compris que Damiens avait frappé directement la Couronne parce que l’expression via l’écriture lui était impossible. » On apprend que Victor Hugo, ému par le cas Damiens, a milité pour que l’assemblée vote l’abolition de la peine de mort.

Elle épingle «  les gens de pouvoir » qui «  ont plus de couleurs que n’en a le caméléon ». La voix de la Bretonne résonne, celle que son entourage qualifie de « toquée ». N’est-elle pas atteinte de «  psychostasie », tant Damiens «  a infusé » en elle ? Une passion contagieuse que l’historienne risque de communiquer au lecteur !

Ceux qui connaissent l’oeuvre de Claire Fourier retrouveront son admiration pour le peintre Caspar David Friedrich, reconnaîtront ses allusions à des romans précédents.

Dans ce dernier, truffé de références littéraires, artistiques (le Tableau de Paris de Mercier) qui restitue la période du règne de Louis XV, quand le Pont Neuf était un lieu de commerce, la narratrice réhabilite, avec lyrisme, Damiens, «  le scélérat et fanatique », «  mort en samouraï » à 42 ans. Elle loue sa loyauté, sa vaillance, son panache, sa gentillesse avec beaucoup de tendresse.

N’est-il pas devenu « son berger »,« ce fou de hauteur » pour Montherlant ?

Comme le déclare Todorov ; «  La vie a perdu contre la mort, mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant ». Par cet ouvrage, servi par une écriture impétueuse, incantatoire, pleine d’empathie, Claire Fourier a relevé le défi en livrant cette «  ode à un damné », ce « chant d’amour pour un grand vaincu de l’Histoire » à la dimension biblique et offre à Damiens, un tombeau de papier, le sauvant ainsi de l’oubli et cerise sur le gâteau, l’écrivaine gratifie le lecteur de son sourire lumineux habituel!

« Rire pour exorciser, plaisanter pour mettre à distance ce qui fait mal ! »

Le souhait de Claire Fourier sera-t-il exaucé : à savoir : « rebaptiser la place de l’hôtel de ville, place Damiens » ou donner son nom à une rue?

 

©Nadine Doyen