Lyliane Mosca ; La Demoiselle à l’éventail ; Terres de France, Avril 2020 (20€ – 313 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca ; La Demoiselle  à l’éventail ; Terres de France, Avril 2020                           (20€ – 313 pages)    


Lyliane Mosca compose le début de son roman comme un tableau de Renoir. (1)

Imaginez en toile de fond la ville de Menton, « éclaboussée de lumière ». 

Un autre tableau représente la plage du Casino.

Elle y campe les deux protagonistes principaux :

Raffaele, Raffie pour les intimes, accompagnée de jeunes enfants et à quelques mètres d’elle, un autre estivant qui l’observe. Il s’agit de l’écrivain Sacha qui flashe sur elle, ignorant que la jeune fille (qui a lu tous ses livres)  sera le soir à sa séance de dédicace.

Leur rencontre à la librairie ne les laisse pas indifférents. Un trouble s’installe, la dédicace est comme une invite, à laquelle Raffie répond avec enthousiasme, zèle même. Après son travail à l’hôtel, elle endosse le rôle de guide pour son auteur favori, consciente de vivre des moments de grâce, exceptionnels. N’a-t-elle pas inspiré le début d’un roman, ce qui rend jaloux celui qui l’aime, à sens unique.

Pour compléter le triptyque, le tableau du jardin des écrivains, «  Fontana Rosa ».

La romancière sait nous intriguer en nous montrant la Demoiselle à l’éventail filer chaque nuit incognito vers une maison qui paraît abandonnée, pourtant habitée. 

A qui porte-t-elle ce sac de nourriture, prélevée discrètement du frigo ? Un geste qui témoigne de l’amour de son prochain. D’ailleurs Raffaele prête une oreille attentive à l’écrivain qui cache ses blessures en les dissimulant dans ses romans. 

La correspondance qui s’établit entre Sacha et sa Muse laisse transpirer leur attirance, plus que platonique. Un message laconique, non signé génère un quiproquo. 

Ce contretemps vient momentanément poser une ombre sur leurs échanges. 

C’est alors que Raffie est en proie à un vrai maelström, devant faire face à la pression de son père et de Manuel, son prétendant, un ami d’enfance pour lequel elle n’éprouve que de l’amitié. De plus la mère de Manuel, Fanny, est la femme que son père veuf, tente d’imposer ce qu’elle n’admet pas, considérant que son père trahit sa maman Teresina.

La seule personne à qui Raffie se confie est le photographe Ambroise, qui l’initiant au métier, déclenche sa vocation… Un secret découvert grâce à l’intuition de la jeune élève les rend complices.

Comment va-t-elle orienter sa vie amoureuse ? Suivre la raison et aimer en cachette, reproduisant le schéma de sa mère ou suivre son coeur ? Ses relations avec Manuel sont d’autant plus compliquées qu’ après lui avoir cédé, elle l’ignore, allant même  jusqu’à le trahir… 

On est témoin de ses ultimes atermoiements juste au moment où elle s’était résolue à se mettre en ménage avec Manuel, tout en gardant « un amour secret ». 

Mais elle met en perspective les différentes voies qui s’offrent à elle. Une parole blessante met fin à ses tergiversations. « Elle n’épousera pas Manuel », mais s’est -elle aussi détachée de Sacha ? Décision finale approuvée par son mentor, convaincu que « se marier sans amour n’apporte jamais rien de bon ». 

Grâce à Ambroise justement, Raffaele va découvrir le festival international de photographies à Montier en Der où quelques-unes de ses photos ont été sélectionnées. Son talent à saisir la lumière est remarqué.

Sachant ce village proche du lieu de résidence de son écrivain de coeur, elle se documente et rêve en secret de le revoir. Les Dieux seront-ils avec eux ?

Au retour du festival, alors âgée de 24 ans, elle prend son indépendance, tout comme son frère Claudio. « Elle a envie de beauté, de poésie, d’absolu, de pureté. »

Tous deux vont trouver l’amour. Mystère autour de leur moitié.

Le récit nous fait naviguer d’un décor à l’autre, de la French Riviera de la Demoiselle à l’éventail au Grand Est, à « la Vallée bleue » de l’écrivain Sacha, son lieu d’inspiration : Langres et les Goncourt, Auberive…, deux régions familières à l’écrivaine, que le lecteur, conquis, aurait envie de visiter.

L’auteur décrypte la vie de Sacha en couple avec Astrid, journaliste toujours en reportage, « une femme libre », deux êtres opposés ,deux planètes différentes. 

Une entente entachée de brouilles. Une photo trouvée par hasard confirme les doutes de Sacha.  Le passé d’Astrid débusqué, il exige alors de savoir la vérité sur Joanne, cette enfant élevée par les parents d’Astrid , avec qui il a tissé une complicité étonnante.

On est témoin de sa soudaine décision de reconversion, son désir de reprendre la ferme n’est pas une lubie mais une vraie « révélation ». Mais n’est-il pas en train de s’éloigner d’Astrid à qui il reproche son manque de fibre maternelle ?  

Quant à Raffaele, une série de situations l’interroge.

Pourquoi a-t-elle remarqué la jeune Joanne, en extase devant ses photos exposées ? Pourquoi le regard de Paul, l’ami de son frère, lui rappelle-t-il celui de l’écrivain ? 

Pourquoi réagit-il sèchement quand elle s’avise de prendre son visage en photo ?

Les réponses, elle les aura comme le lecteur, surpris de toutes ces coïncidences ou coups de dés du hasard. Ne dévoilons pas qui se cache sous les traits de Paul, «  aux allures de poète romantique », aux yeux « outremer, couleur de Méditerranée ». 

Tout va « se démêler comme un écheveau dans les mains d’une fileuse experte » et le lecteur est, à son tour, emporté par la cascade d’émotions qui happe les personnages.

Lyliane Mosca  montre la difficulté, pour une fille aînée, de voir le père reprendre une compagne. Elle souligne le désert médical dans les campagnes, mais à Champilly, on se réjouit de l’installation d’un jeune médecin, aussi dévoué que le vieux docteur ! 

On devine une influence de Philippe Besson dans ce roman quand elle explore le manque suite à la disparation d’un être cher ou encore quand on plonge dans les pensées de Sacha (« Pas un jour sans qu’il pense à son frère ; » ou dans celles de Raffie («  pense-t-il encore à moi ? »).

On pense au dernier roman de Serge Joncour, Nature Humaine, quand Sacha  « défend son territoire » et veut reprendre la ferme familiale.

Autre point commun, l’amour que le photographe Ambroise a eu pour la mère de Raffaele : « une histoire qui ne s’efface pas », comme celle d’Alexandre pour Constanze. 

Lyliane Mosca signe un roman hanté par le fantôme du disparu Geoffrey, frère de Sacha, l’écrivain fraîchement reconverti, où, par contre irradie sa Muse !

Un récit qui tient en haleine par ses situations nourries de mystère, de coïncidences et ses rebondissements ramifiés par les mensonges et trahisons.

Un livre qui fait voyager à travers la France, découvrir des fêtes locales. La narratrice fait triompher l’amour dans l’épilogue et offre une happy-end qui soude les Aubanel, et réunit les Mellochini, des familles aimantes, ouvertes, qui ont su pardonner à chacun de leurs fils : pour l’un sa disparition /son évanouissement comme le font les Japonais ; sa différence pour l’autre. Des liens familiaux incommensurables.

Le conseil de Susanna Tamoro :« Va où ton coeur te porte », pourrait être le message de ce roman attachant où Lyliane Mosca sonde les coeurs des protagonistes avec empathie et beaucoup de justesse.


(1) Lyliane Mosca connaît Essoyes, berceau des Renoir et a écrit sur la Muse de  Renoir ! «  La vie rêvée de Gabrielle ».

©Nadine Doyen

NATURE HUMAINE de SERGE JONCOUR Flammarion ; Rentrée littéraire – 19 août 2020 (398 pages- 21€)

Chronique de Nadine Doyen

Nature humaine, parution le 19 août 2020, 21 €, 145 x 220, 416 pages

NATURE HUMAINE de SERGE JONCOUR  Flammarion ; Rentrée littéraire – 19 août 2020 (398 pages- 21€)

Un nouveau Joncour annoncé, en librairie on accourt, tant l’auteur nous a rendus addictifs à ses intrigues. NATURE HUMAINE,(1) ce titre gigogne, qui peut englober bien des sens/des possibilités, d’emblée interroge. C’est avec bonheur que l’on retrouve l’ADN de « l’écrivain national » !

Serge Joncour appartient à cette famille d’écrivains, dite « des transfuges », ces enfants de la campagne qui s’en sont éloignés mais en font leur terreau littéraire.

Citons le roman solaire L’amour sans le faire, devenu le film « Revenir » sous la caméra de Jessica Palud qui met en scène le retour de Franck à la ferme familiale.

Rappelons également que l’auteur a signé la préface de Petit paysan de Catherine Ecole-Boivin, qui rend hommage à cet homme, à rebours de la mondialisation, cultivant sa terre comme ses ancêtres, refusant de la tuer avec engrais, pesticides. Rien ne vaut la binette ou le fumier.

Cette fois-ci, avec Nature Humaine, l’auteur creuse plus profondément son sillon agraire en mettant en scène les Fabrier dans leur ferme du Lot, paumée au milieu des coteaux aux Bertranges (lieu familier pour les lecteurs de L’Amour sans le faire). « Une mine d’or végétal » .

Mais « La nature est un équilibre qui ne se décide pas, qui s’offre ou se refuse, en fonction des années. », et qui est soumise au dérèglement climatique. 

Avec son prologue in media res (daté du 23 décembre 1999), Serge Joncour sait ferrer son lecteur. 

On s’interroge : Que s’est-il passé pour qu’Alexandre se retrouve seul dans ces murs qui ont abrité toute sa famille ? Comment en est-il arrivé là ?

Que fomente-t-il avec « les mortiers et le fuel » ? « Tout était prêt », nous indique le narrateur, ce qui accroît le mystère. Par sa construction originale, il maintient le suspense avec brio.

L’auteur remonte le temps de 1976 à 1981 d’abord, enjambant les décennies et retrace le quotidien d’éleveurs, d’agriculteurs, maraîchers sur plusieurs générations.

C’est d’abord la chaleur qui saute au visage du lecteur. 76, été caniculaire, « la nature tape du poing ». Les terres sont craquelées, « les prairies s’asphyxient », les bêtes crèvent de soif.

C’est sur les épaules d’Alexandre, le pilier du roman, 15 ans au début du récit, que repose la transmission du domaine des parents. Il apprend le métier dans un lycée agricole. Un travail sans relâche, qui « embrasse le vivant comme l’inerte », souligne Serge Joncour et qui exige d’avoir de multiples compétences. Un métier auquel le romancier rend ses lettres de noblesse.

C’est tout un mode de vie que Serge Joncour autopsie et détaille. Des journées rythmées par la télé. Le rituel du JT de 20h (violence des luttes au Larzac, attentats…). Midi Première, Apostrophes. Bel hommage rendu à Mitterrand : « un intellectuel champêtre, un stratège ami des fleurs ».

Autre rituel :l’incontournable expédition du samedi au Mammouth en GS ! « l’extase, une fois les portes franchies » de « cette cathédrale de tôle et de béton », l’immanquable goûter à la cafétéria.

Mais pour le père, c’est une affaire de business, l’agriculture sacrifiée sur l’autel de la finance ! S’assurer un revenu, c’est être entraîné dans le système productiviste.

Un vent de nostalgie souffle chez les grands-parents lors de leur dernière plantation de safran.

Un crève-coeur pour ces « paysans dépositaires de gestes millénaires qui, demain, ne se feraient plus. ». La concurrence étrangère les a anéantis. Cette culture n’est plus rentable.

Entre le père et Alexandre, les divergences de vue génèrent des tensions. 

Le père, génération charnière, veut agrandir, se moderniser, investir pour respecter les normes. 

Cette course à l’agrandissement en vaut-elle la peine ?

Difficile en plus d’accepter les remontrances quand on est devenu adulte. Quand ils sont en froid, Alexandre trouve son refuge dans « ces grands espaces offerts au soleil », sa pampa, son Montana en sorte. Serge Joncour dégaine alors sa plume de nature writer et de poète, pose son regard d’artiste sur les paysages et déploie le même talent que Rosa Bonheur pour peindre les animaux.

L’écrivain des champs (2) montre à plusieurs reprises la fracture entre Paris et la province.

Les trois sœurs (dont on suit les parcours), une fois adultes, seront happées par la vie citadine.

Enfin arrive dans ces campagnes reculées le téléphone qui va jouer un rôle important pour les protagonistes du roman. Le progrès, c’est comme « une machine qui vous broie » pense Crayssac, le paysan chevrier intemporel, quelque peu visionnaire qui peste contre « les poteaux traités à l’arsenic », « les fils en caoutchouc ». Un voisin perçu comme « un prophète de malheur ».

Et l’amour ? Puisque « Joncour a toujours rimé avec amour », selon les journalistes !

On devine l’inquiétude des parents : « quelle fille accepterait de vivre ici ? »

Le narrateur semble avoir un penchant pour des héroïnes à l’accent étranger. Souvenez-vous de Dora, la flamboyante et magnétique Hongroise. (3) Des scènes empreintes de sensualité aussi dans Nature Humaine : c’est la blonde Constanze, de Leipzig/Berlin-Est, en coloc avec sa sœur aînée, qui ne laisse pas Alexandre indifférent. Une étudiante qui ne rêve que de voyager .

Ce qui donne l’occasion à Serge Joncour, lui, l’usager du train, de se livrer à un « bashing » en règle contre tous ceux toujours en partance ! Le père d’Alexandre lui aussi « conchie l’avion » quand il évoque ces « tonnes de steaks congelés qui font 20 mille kilomètres avant d’arriver dans votre assiette ». Il privilégie le circuit-court. « Les animaux c’est comme les hommes, faut pas que ça voyage, sinon ça ramène plein de saletés. » ! Et voilà la vache folle qui décime des troupeaux entiers et laisse exsangue financièrement les éleveurs. Un acarien asiatique qui menace les abeilles.

C’est dans un style de la démesure, de l’outrance que le romancier s’insurge contre toutes ces mesures allant contre le bon sens : « la mondialisation heureuse jetait des millions de gens dans les avions », « tout voyage :les céréales, les vaches, les micro-ondes qui viennent de Hongkong ; on vend notre lait aux Chinois, tout ça se croise dans les airs ou sur les bateaux, c’est n’importe quoi. »

Mais cette « déesse teutonne », d’une autre planète, ne serait-elle pas une relation toxique ? 

Sa bande d’activistes antinucléaires n’a-t-elle pas fait prendre d’énormes risques à Alexandre ? 

Des indices jalonnent le récit : « Cette fille, il vaudrait mieux qu’il s’en détache. Qu’il la plante là. »

Nature Humaine, c’est aussi le goût dans l’assiette : « le poulet rôti dont les arômes hantaient tout le coteau », « les pommes dauphines et la côte de boeuf », « la tarte aux pommes ou aux courgettes ».De quoi saliver ! Notre santé ne se joue-t-elle pas dans notre alimentation ?

C’est l’odeur « de terre exaltée par la fraîcheur du sol », celle émanant d’une boulangerie…

L’écrivain- peintre déplie un riche éventail de couleurs : les boucles blondes de Constanze, l’océan des fleurs bleues de la menthe sauvage, le « vert émouvant des feuilles en pousse », le rouge de la vieille micheline,« le coteau peint du violet éphémère du safran », les grappes blanches du tabac en fleur, le jaune du colza avec des coquelicots au milieu… De quoi « pimper » votre lecture.

L’écrivain publicitaire nous gratifie d’une séance de photos de jambon (sous blister) au coeur des prairies. Si le père est flatté de voir son décor servir « à vendre du rêve », il s’offusque du rose, synonyme d’un gavage de « nitrates, de colorants… ».Scène cocasse (présence d’un taureau) !

Serge Joncour a fait remarquer dans un tweet que « l’homogénéisation et l’intensification des systèmes de culture et d’élevage se font au détriment des milieux naturels ». Ici, le narrateur soulève la dérive de l’agriculture avec le maïs transgénique, l’abus des produits phytosanitaires, le scandale des veaux aux hormones, « gavés d’anabolisants ». Crayssac était contre toutes ces chimies.

Dans cette peinture de l’agonie du monde paysan, du deuil de la disparition des traditions, il y a du Bergounioux, du Marie-Hélène Lafon. 

Serge Joncour confirme sa connaissance de la ruralité, des superstitions, ausculte Gaïa, et immortalise avec réalisme cette France profonde, « le monde des oubliés » à la manière de Raymond Depardon (gares à l’abandon, « l’ambiance désuète » d’une salle d’auberge….)

L’auteur réussit ce tour de force de nous tenir dans ses rets, une fois de plus, jusqu’à la fin ! Il n’a pas son pareil pour distiller une phrase énigmatique qui retient notre attention : quelle est donc « cette arme absolue » que Crayssac se targue de détenir pour empêcher la construction de l’autoroute ? Et si « Le Rouge », n’était pas un fou mais plutôt un vieux sage ? 

Un mystère nimbe le bois de Vielmanay que détient ce réfractaire ermite. 

Un jour Alexandre saura. Un jour, cet illuminé, ce précurseur qui dénonce la société de consommation, lui confiera son secret bien enfoui ! On ne peut pas rester insensible au destin bouleversant et tragique de Joseph… Les rivalités entre voisins sont évoquées, ainsi que la ferme communautaire de la bande d’Anton, « vivant en autarcie heureuse », hors du temps.

Au fil des pages, Serge Joncour explore les relations de la famille, montre une fratrie délitée au grand dam des parents (jalousie, rapacité). Il décrypte également le couple, les relations amoureuses d’Alexandre dont celle fusionnelle, cependant en pointillé avec Constanze, « celle qui ne s’efface pas ». Le souvenir, comme présence invisible ! Il rend hommage à ce fils sacrificiel qui a tout perdu, sauf « cette nature grande ouverte », son éden où souffle un « parfum de patchouli ».

En même temps, l’écrivain brosse le portrait de la France entre 1976 et 1999 avec la succession des présidents, des premiers ministres : « Les grands moments de l’Histoire sont la consigne de nos souvenirs personnels ». Les événements surgissent ( Tchernobyl, la marée noire de l’Erika, chute du Mur), passent, cèdent la place à d’autres catastrophes. Des années tumultueuses, secouées par les manifestations, les luttes acharnées des antinucléaires, des paysans, les détonations. Une litanie de lois, de contrôles, de normes contraignantes : « De jour en jour, chaque geste était encadré par une loi, même dans les coins les plus reculés ». On construit des rond-points, le réseau routier s’est transformé en manèges, « les zones périphériques deviennent une succession d’hypermarchés ».

Le suspense court jusqu’à l’épilogue, le lecteur étant au courant des récents projets d’Alexandre.

On est tenu en haleine ! Ne vient-il pas de tout vérifier ?! Psychose qui grandit à l’approche du bug de l’an 2000, annoncé comme apocalyptique. Suspense décuplé par le bulletin météo alarmant. 

Le romancier traduit avec maestria la panique, l’angoisse paralysante, les peurs au point de les communiquer au lecteur tout comme la sidération qui habite ensuite les Français, pétrifiés.

Et si ce cauchemar exceptionnel et tragique servait de catalyseur pour ressouder la famille Fabrier ?

Nature Humaine offre une traversée vertigineuse qui fait office de mémoire collective, avec une play-list éclectique dont le tube « Ne m’appelez plus jamais France.».Important name-dropping !

Serge Joncour signe un livre requiem, foisonnant, d’une ampleur exceptionnelle qui mêle saga familiale, rurale/agricole et amoureuse, fresque historique et sociologique, catastrophes climatiques (l’apocalyptique tempête de 1999), le tout réfléchissant les enjeux politiques, économiques et la mondialisation. Des thèmes qui revêtent une troublante résonance avec l’actualité du moment et qui font réfléchir. Un roman monde qui nous émeut, nous ballotte, nous essore, nous percute, baigné toutefois par la vague verte des paysages apaisés, par le velouté des prairies grasses… On y trouve un plaisir triple : tactile, gustatif, olfactif ! Une fiction coup de poing qui s’empare de la détresse du monde paysan avec empathie. Un roman monument grandiose et explosif, qui grouille de vie, pimenté par l’amour, ourlé de poésie ,toujours autant cinématographique, servi par une écriture d’une parfaite maîtrise. Du grand art ! « Wunderbar», dirait Constanze ! 

© Nadine Doyen


(1) : Parution de Nature Humaine le 19 août 2020, Flammarion.

(2) : Expression utilisée par Stéphanie Hochet (3) Héroïne de L’écrivain national

(4) : Daishizen : l’art de ressentir la nature, de tisser un lien spirituel avec la terre. 

Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020.

Chronique de Nadine Doyen

Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020.

Jean-Philippe Blondel confirme sa connaissance de la psyché des ados, de leur vocabulaire, dans ce roman si actuel. Il sait si bien se glisser dans leurs pensées.

Avez-vous la mémoire des dates ? 

Le prologue, daté du 15 mars 2019, met en scène la jeune narratrice remontée contre des journalistes, venus couvrir la manifestation qu’elle a, elle-même, initiée. 

Puis l’auteur remonte de l’été 2018 jusqu’au jour de ce défilé planétaire.

Suivons le parcours de l’héroïne Lou, 15 ans, brevet en poche, qui s’interroge sur son avenir et sur la finalité de ses études. Son « A quoi bon ? », leitmotiv qui scande le début du récit laisse transpirer une sorte de renoncement à poursuivre au lycée. Un malaise en cours d’histoire-géo, inquiétudes de la mère, visite chez le médecin à qui elle confie la cause de ses peurs : « Le climat ».

On peut la comprendre aisément vu la pléthore de vidéos anxiogènes de collapsologues, de « dystopies » qui circulent sur le net. Souffrant d’une vague dépressive, elle se fait/déroule son film catastrophe, renonce aux projets. C’est dans cet état d’esprit que Lou, incolore, débarque au lycée. Un peu à la marge, c’est au CDI, son refuge protecteur, qu’une autre élève, Carmen, l’aborde sous prétexte de l’interviewer. Cette rencontre la trouble, serait-elle amoureuse de Carmen ou de Victoria, d’une fille ? Grâce à l’invitation de Carmen à une fête, elle se sent enfin exister, et va ressentir les premiers émois amoureux avec Valentin qui, fortuitement, lui ouvre les yeux sur l’existence de Greta Thunberg, symbole de la lutte pour le climat, « la grande figure de ce temps » pour J.M Le Clézio. Inconnue de Lou pour qui le nom évoquait plutôt une actrice allemande, c’est la grande Révélation. Cette vidéo avec « le hastag Climate Strike » est le délic qui ravive ses cauchemars de villes submergées, de canicule, de virus, de fin du monde imminente. Puis retour à la vraie vie avec cette idée obsessionnelle de plongée dans le précipice.

Son médecin ne lui avait-il pas conseillé d’agir ? « Aimer, c’est agir », a écrit Hugo.

Lou, ne signifie-t-il pas « battante » ?

On assiste à la mue de Lou, qui dans un sursaut de volonté, ses convictions chevillées au corps, va remuer ciel et terre pour se bouger, mobiliser ses congénères, s’organiser, confectionner des slogans faisant écho à : « Au secours, ça brûle », « Climate Action now ». À l’instar de Greta, cette égérie rouquine d’un an son aînée, son énergie croît de plus en plus au point d’être nommée « La Greta Thunberg du Grand-Est ! »

L’auteur souligne le danger de la surconsommation des réseaux sociaux, dénonçant par exemple twitter peuplé de « haters ». Autre côté néfaste : le manque de vocabulaire, tel est le reproche d’un professeur à ses ouailles (qui abusent de mots grossiers, de termes de geeks). Ces « digital natives » vivent à l’heure du  zapping,« matent des mèmes », scrollent la vie des autres, postent des photos sans intérêt des plats qu’ils mangent, sont addictifs aux likes, aux flammes de leurs followers.

Son talent de portraitiste,Jean-Philippe Blondel, l’a déjà déployé dans La grande escapade. Ici, il nous offre une galerie très diversifiée : on croise les journalistes que la narratrice trouve lamentables, une enseignante qui se pavane « dans les allées de sa classe comme une duchesse à Versailles », celle qui ne jure que par le programme,  une autre autoritaire, une vraie « dictatrice », que Lou soupçonne d’être » climato-sceptique ». Au contraire Mme Lafontaine, « la théâtrale, au rire enfantin qui illumine son visage », l’encourage. Il y a ceux qui vouvoient leurs étudiants par respect. Parmi les élèves qui se démarquent :Victoria la bourgeoise tatouée, qui avec ses « airs de sainte-nitouche » dissimule « une graine de révolutionnaire », Carmen, « la lave en fusion », Lina, experte en street art, disciple de Banksy. 

Les chambres d’ados dont le décor traduit leurs goûts du moment sont évoquées : pour Lou, il y a eu la période des posters de chanteurs au mur. On lit John Green, dont « les héros ont beaucoup de problèmes ».

L’écrivain explore avec justesse les relations parents/progénitures, profs/élèves

Il évoque le moment particulier où Lou endosse le rôle « de mère de sa mère », drapant celle-ci de tendresse.

Il souligne la disparité des niveaux sociaux, ce qui oblige les parents à des sacrifices et certains élèves à renoncer à des études en raison des frais engagés. 

Ceux qui ne connaîtraient pas Jean-Philippe Blondel vont vite être séduits par « sa petite musique », comme la dénomme le libraire de « la Griffe noire ». Ses comparaisons sont imagées : « Nous sommes des cormorans dans du mazout », les larmes de Lou ? «  des cascades, des chutes, Niagara et Iguazu en même temps ».

S’y ajoutent le zeste d’humour (« l’aîné de mes soucis »…) et la griffe d’un professeur d’anglais qui glisse mots ou expressions dans la langue de Shakespeare: « warrior »,   « You’re way out of my league », « crush », «  strange »…(1)

La chute est réussie puisque l’auteur oblige le lecteur à retourner en arrière pour saisir l’indice qu’il n’a pas remarqué concernant un adolescent.

Jean-Philippe Blondel montre comment « la gamine suédoise », militante clivante,  devenue par son charisme un mentor pour toute une génération, a réussi à fédérer des milliers de jeunes. Seraient-ils plus conscients que les adultes de l’urgence ? Il est vrai que nous peinons à imaginer une catastrophe tant qu’elle n’est pas sous nos yeux. Il pointe l’urgence, cette absolue nécessité de changer de mode de vie et de prendre au sérieux la verte semonce de la jeunesse. Ne doutons pas de l’impact de Greta Thunberg sur les jeunes qui, à leur tour, influenceront leurs parents.

 Rappelons un de ses tweets : « Quoiqu’il arrive, nous n’abandonnerons jamais. Nous ne faisons que commencer ».

L’écrivain troyen signe un passionnant roman engagé, aux dialogues savoureux. Son but est de « rendre hommage à cette génération qui lutte pour que la planète ne devienne pas un enfer », pour vivre dans un monde meilleur.

A lire absolument et faire lire par le plus grand nombre, car « l’essentiel, c’est de sauver la planète », « il est encore temps même s’il est déjà tard ».


©Nadine Doyen

(1) Warrior : guerrier

You’re way out of my league : Tu es trop bien pour moi.

Crush : être amoureuse ,amoureux.

Strange : bizarre.

L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière, Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020

Chronique de Nadine Doyen

L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière,  Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020

Dany Laferrière, « écrivain japonais » dans la légende, n’est pas à son coup d’essai pour le roman graphique, deux ouvrages ont précédé : Autobiographie de Paris avec un chat et Vers d’autres rives.

Une couverture seyante : cet escargot coloré invite à prendre le temps de lire.

On ne peut s’empêcher de feuilleter une première fois, tant les attrayants dessins et portraits hypnotisent, aiguisent la curiosité et émerveillent !

On y trouve un plaisir triple : visuel, tactile, olfactif ! L’odeur du papier est là.

Pour Clémentine Mélois : « Chaque édition a son identité olfactive très singulière. Les souvenirs de lecture sont indissociables de l’odeur des livres ». Comme elle, collez votre nez au milieu des pages pour la respirer.

Quant au titre, il nous convie à partir en voyage avec l’académicien qui a beaucoup « bourlingué » comme chacun sait. Toutefois si le mot « exil » est souvent une étape douloureuse pour les déracinés, Dany Laferrière , en exil depuis 1976, a tenu à montrer le côté enrichissant de tous ces brassages de populations croisées. Ceux qui ont déjà lu l’auteur savent que son départ précipité de son pays natal, à 23 ans, a été provoqué par la disparition tragique de son ami journaliste Gasner Raymond. Le jour où tout a basculé, il écrit dans Chronique de la dérive douce  : « Je quitte une dictature/tropicale en folie ».

L’écrivain d’origine haïtienne commence l’ouvrage par un hommage à son « frère intellectuel de combat », Jean-Claude Charles, celui qui a suscité chez lui l’envie d’être écrivain. Il retrace son ascension, leurs conversations, puis sa déchéance, sombrant dans l’alcoolisme, frustré de ne pas participer aux salons.

Puis il évoque ce grand-père qui lui a insufflé le goût immodéré pour la lecture et son apprentissage précoce. « Lire, dormir et lire de nouveau. Cette sensation de flotter ». Passion qui se confirme à l’adolescence. Les livres sulfureux, cachés dans les piles de draps, lui procure « son premier orgasme par les mots ». Kipling sera le déclic pour envisager l’écriture. Mais c’est Doudou , gérant d’un club, qui le met au pied du mur, en lui remettant une vieille machine à écrire.

Une scolarité débutée à Petit-Goâve, poursuivie dans la capitale Port-au-Prince.

Un choc, « réveil brutal » de passer de l’odeur du café, de la mangue à celle de gazoline. « Du paysage de la nature au paysage humain. » L’autre choc a été de délaisser le créole pour apprendre le français, « une langue de civilisation » ! Pour ne pas « rester un petit sauvage ». Au risque d’être « vu comme un traître ». Il relate son parcours d’adolescent, le détonateur qui fit de lui un écrivain. Il confie son rituel d’écriture, comparant l’écrivain et le sportif !

On embarque pour Montréal avec « le jeune tigre » pour qui c’est le saut dans l’inconnu et son baptême de l’air.

On suit son installation dans sa petite chambre, son adaptation au climat, sa solitude comblée par la lecture, ses rencontres (dont une famille de libraires qui l’ont gavé de livres et de tendresse! Julie à la chaussure rouge), ses conquêtes féminines, ses retrouvailles avec Kero, « charnue, gorgée de vie », (réminiscences sensuelles de l’odeur de son corps), son intégration (« un boulot merdique » peu lucratif). Les quartiers d’artistes étaient fréquentés par « les nègres car dans ces coins- là, on leur fichait la paix ». La musique de jazz, de Nina Simone, de bossa nova, s’échappe des pages. L’ampleur de ses lectures impressionne ! (Bukowski, Salinger, Bashō, Issa, Césaire, Senghor, Borges, Debord, Miller, Barthes,les poètes haïtiens…).

Dans sa parenthèse américaine, il évoque les couleurs de New-York (black, red, yellow pour Whitman), la nourriture, le chanteur Bruce Springsteen, le cinéma « qui carbure le plus souvent au présent de l’indicatif » et les adaptations de livres. Il fait remarquer que dans les films français apparaît souvent un livre.

Loin de se centrer sur lui-même, il liste son panthéon d’exilés et leur consacre quelques pages : Ovide, Hugo à Guernesey, Mandela, Madame de Staël, Nabokov, Soljenitsyne…

Il glisse de nombreuses conversations, nous donnant l’impression parfois d’être à la table d’à côté. Il se fait conteur quand il restitue des anecdotes, signant parfois « Fellini ou Woody Allen ». Woody Allen, « le cinéaste littéraire ».

Il nous fait visiter la bibliothèque nationale de Buenos Aires, ville où son père fut ambassadeur. Dirigée par Manguel, celui-ci lui permit de s’asseoir sur le fauteuil de Borges. Toujours une anecdote ou un dialogue hilarant à relater !

Quand on jette un coup d’oeil à la table des matières, on note l’omniprésence d’illustres écrivains car dans cet ouvrage atypique, Dany Laferrière décline son amour de la littérature et met en valeur ceux qu’il a lus, connus, côtoyés, citant des extraits de leurs textes (dont un en joual). Un livre émaillé de références : « debout sur tes paupières » convoque Eluard, « Je pars demain à l’aube » renvoie à Hugo.

Le néophyte sera surpris par le vivier de poètes nés à Port-au-Prince ainsi que par tous ceux qui y ont séjourné. Son compagnonnage littéraire a été riche et éclectique et il lui tient à coeur de « payer sa dette » envers ceux qui l’ont nourri et envers les librairies, deuxième lieu qu’il visite dans une ville (après le cimetière).

Vu les événements actuels en Amérique, les pages sur James Baldwin retiennent doublement l’attention, prennent une tonalité particulière et suscitent l’émotion.

Le chapitre final renvoie à la famille de l’auteur qui a compris avec le recul combien sa mère, celle qui restait, a dû vivre l’exil plus durement. Une mère aimante qui lui apportait « un verre de lait chaud et bien sucré ». Une mère dont « l’état de santé n’est pas différent de celui du pays ». Une mère qui prit des risques en allant lui remettre une petite valise discrètement à l’aéroport, à l’insu « des tontons macoutes ». Une phrase de L’énigme du retour résume bien sa nostalgie : « L’exil du temps est plus impitoyable que celui de l’espace. Mon enfance me manque plus cruellement que mon pays ». 

En filigrane, se dessine la situation politique de Haïti : la dictature de Duvalier, Papa doc, que Graham Greene appelait « mad man », qui a contraint le père, activiste militant, (« tête pensante et tête brûlée » qui a connu la prison) à quitter l’île. Puis celle de Baby Doc que le fils fuit à son tour. 

« Le dictateur pensait me punir, ce fut une récréation », conclut-il ! Il fait un retour sur le passé quand Haïti s’appelait Saint-Domingue. Il aborde le virus du racisme. Il s’interroge sur la gloire ,le statut d’écrivain « un être sacré »,et sur l’identité. Il préfère répondre à la question « Où suis-je ? » plutôt qu’à « Qui suis-je ? ».

Dany Laferrière signe un ouvrage foisonnant, attrayant et enrichissant, aux dessins multicolores, éclatants, parfois naïfs. Vrai hymne à la littérature sans oublier des chapitres consacrés au cinéma, à la peinture haïtienne, l’art américain, aux artistes (Hopper, Van Dongen, Kahlo). Quelle érudition ! 

« Le bouquin passionnant « de Daniel Arasse « montre tout ce qu’on n’a pas su voir » dans un tableau et « qui pourtant sautait aux yeux ».

Il commente, décrypte les tableaux les plus connus de Hopper qu’il a reproduits.

L’auteur immortel joue avec ses stylos de couleurs dans la rédaction du texte, exauçant son souhait « d’écrire avec des couleurs, des rêves et des lignes ».

Il nous ferait même voir la vie en rose avec la décapotable, la baignoire, la chambre, la fleur de laurier -rose  ! Difficile de livrer un aperçu exhaustif !

Le romancier livre un témoignage touchant et sincère de sa résilience réussie grâce à ses lieux refuges, à ses multiples rencontres, à sa boulimie livresque, à ses voyages (Guyane, Amérique, Brésil, Mexique), sous les auspices de Legba, divinité vaudoue (1) et d’un anolis porte-bonheur. Un livre dense, inénarrable, inépuisable !

Humour, poésie et fantaisie. Une mosaïque multiculturelle ! 

Ne pas hésiter à quitter le récit de temps en temps, car « le souffle trop ample du romancier au long cours peut couper le vôtre » ! Quelle grâce d’écriture !

Cet OLNI (2) suscite extase, émerveillement, fascination, voire envoûtement. Soyons passeur comme lui. Que serait le monde sans livre ? Cet objet malléable, « fait de papier, d’encre et rêves » que Dany Laferrière met sur un piédestal.

Ce « pavé » qui recèle tant de trésors est une vraie œuvre d’art.


(1) : Legba : Dieu vaudou , gravé sur l’épée de l’académicien.

(2) : Objet littéraire non identifié.

© Nadine Doyen

PAIN PERDU, GUY GOFFETTE, Gallimard nrf

Chronique de Nadine Doyen

PAIN PERDU, GUY GOFFETTE, Gallimard  nrf  

Parution : février 2020 (149 pages- 18€)


Après nous avoir émus aux larmes avec le roman « Géromino a mal au dos », Guy Goffette, poète contemporain majeur, revient à la poésie.

Il ouvre son recueil par la définition du « pain perdu », correspondant au titre éponyme et au chapitre final. Un opus articulé en 10 chapitres auxquels viennent s’ajouter des poèmes exhumés des tiroirs, mis en réserve.

Dans le chapitre « La chambre d’amis », le poète convoque des poétesses : l’anglaise Emily Dickinson, Annie Koltz, lauréate du Prix Goncourt de la poésie (2018). 

Parmi les hommes : Yves Bonnefoy, Jude Stéfan…

Dans le suivant intitulé « Le désir dans ses plis », l’écriture se fait plus sensuelle. Souvenirs des émois d’adolescents devant une affiche, étreintes des corps…

On croit assister à l’envol d’un couple façon Chagall quand on lit : « Ensemble nous montons vers le soleil / à travers des forêts qui nous saluent ».

Avec beaucoup de délicatesse, il évoque le déclin du corps (qui a « du plomb dans l’ aile », sa déliquescence : les jambes n’ont plus de ressort, les oreilles sont victimes d’acouphènes, la vue décline, le cœur tire sur la corde, et arrive le moment où « il faudra bien revenir » se poser quelque part et savoir s’émerveiller de ce qui s’offre dans les environs, « comme l’or du forsythia ».

Coup de coeur pour le poème « Arbres ».

Guy Goffette a utilisé la forme du calligramme pour ce texte incantatoire, imposant,  qui dénonce le génocide des arbres. Ce requiem pour les arbres prend toute sa force quand on  pense au militant Thomas Brail, grimpeur arboriste qui plaide leur cause et tente de les sauver.

Tout aussi marquant et émouvant «  Le rayon de gloire » où il a suffi d’un rayon de soleil, « un doigt de lumière » sur un casque de soldat pour qu’une dame centenaire entre en communication avec le fantôme d’un fils « mort à la guerre ». 

Encore plus poignant « La perle », qui évoque l’ultime adieu d’un fils à son père, les derniers mots murmurés dans un élan de tendresse. Cette larme qui roule sur la joue, telle une perle de verre, convoque le tableau de Man Ray. Poème qui renvoie au roman « Géromino a mal au dos », livre dédié au père qui lui légua la valeur noble des mots : « travail et fraternité ». Ce père qui l’aimait plus qu’il ne le croyait.

Le poète rend hommage aux personnes qu’il croise au quotidien, comme la caissière qui malgré le travail harassant, surtout à Noël, lui offre un sourire.

On aurait envie de préciser, c’était avant le port des masques !

L’auteur nous fait voyager et rêver : rencontre insolite en gare d’Épernay, halte au port de Massalia. De l’île d’Hoëdic, il poste une carte postale à Jacques Réda.

Il nous fait plonger dans le labyrinthe des jours, la routine des dimanches et aborde l’inéluctable fuite du temps qui nous use, nous devenus « inadaptés »(« Chronos »). Les enfants ont grandi et déserté la maison, un fossé s’est creusé, il reste l’album des photos jaunies, à l’orée de la « cinquième saison ».

Pour ce qui est de la ponctuation, elle est quasi absente à l’exception de points d’interrogation. Surprenantes les majuscules sans qu’un point les commande.

Quant à l’écriture, majoritairement en vers, le recours aux ellipses, aux images (« l’imbuvable sirop des réclames »), lui confère à la fois, grâce, légèreté, fluidité mais aussi gravité, solennité. Un glissement du « nous » au « je » s’opère.

La vie (joies et peines, larmes récurrentes), les saisons, les souvenirs d’enfance (dans la cuisine, les récrés autour d’un ingénieur-poète), l’amour, la finitude de l’homme, la mort, « omnivore », sont des constantes dans cette compilation, traversée par une vague de nostalgie.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’auteur, lauréat de nombreux grands prix, dont le Goncourt de la poésie en 2010, il suffit de consulter sa bibliographie en fin d’ouvrage pour constater l’ampleur et la diversité de sa production, alternant romans et poésie. « On aimerait croire que la poésie sauve l’âme », confie-t-il dans une lettre à Roger Lannes, « son frère de solitude ».

Guy Goffette force l’admiration par ce recueil qui se clôt par « Bilan » et regroupe quarante années d’une belle écriture ciselée, parfois lyrique, pleine de sensibilité. 

© Nadine Doyen