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Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, Editions Verdier ( 139 pages-15,20€) Août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, Editions Verdier ( 139 pages-15,20€) Août 2021

    

             PRIX WEPLER   & PRIX MARGUERITE DURAS

Antoine Wauters a choisi la forme du poème en vers libre pour son récit, qui rappelle celle de Charlotte par David Foenkinos.  Il déroule en 18 chapitres un monologue dans lequel le vieil Elmachi  Mahmoud décrit son quotidien, relate son passé, fait resurgir l’époque où le lac, le barrage n’avait pas encore englouti les lieux de son enfance.

Certains titres poétiques sont énigmatiques et attisent notre curiosité comme  « Feuilles d’abricotier », « Bleue comme la lumière du sentier aux mûres ». Ne soyez pas déroutés par la présentation de ce texte, cette écriture poétique est un ravissement. L’auteur belge explique dans un entretien pourquoi il privilégie cette forme narrative : le monologue c’est l’art de penser long. 

Pour décor, les champs de pastèques, concombres, des fleurs de safran, le barrage de Tabqa en Syrie, inauguré en 1973 par Hafez el-Assad, le lac éponyme. Le contexte politique est rappelé : La Syrie a perdu son Président. À l’annonce de sa disparition, «  tout le monde pleurait. La foule finit par aimer ceux qui la tyrannisent ». La mort accidentelle du fils aîné Bassel porte «  aux commandes » son fils Bachar qui a dû quitter ses études d’ophtalmologie à Londres. En filigrane l’histoire de son pays défile ( le massacre de Hama). Antoine Wauters rappelle le printemps arabe qui mena à «  une vaste tente funéraire ».

Le vieillard Mahmoud vogue sur le barrage, à bord de «  sa tartelette de bois qui se dandine ». On le prend pour un fou, alors qu’il confie se sentir bien sur sa barque  en bois de pin, à coque bleue. L’écrivain interroge sur la pérennité de ce barrage dont la construction avait entraîné des fouilles, exhumant de multiples vestiges, sous prétexte de sauver le patrimoine. Ne risque-t-il pas d’être détruit par les bombes?

On partage le quotidien d’Elmachi, ses habitudes matinales:  « amasser, empiler des pierres » sur lesquelles il dépose des tartines sous cellophane : « du pain au concombre avec une pointe de sel et d’huile d’olive », qu’il doit protéger des mouettes. Pourquoi ce rituel puisqu’il ne les mange pas ? Les vivres, les cigarettes, c’est son ami Badr qui lui fournit, mais il maigrit, « sa peau saigne à l’endroit du grain de beauté ». Il pousse une balancelle fixée à « un vieux chêne blessé par des balles anciennes ». Dans son cabanon, il s’isole pour écrire, lui le poète dont les livres se vendaient « volaient par les airs » pour arriver aux « plus prestigieuses librairies ».

Muni de son masque, de son tuba, il plonge afin de retrouver ce qui est noyé, a été submergé: sa maison d’enfance, l’école où il a enseigné, le café Farah, le minaret et la mosquée. Tous ses souvenirs gisent sous les eaux. Mais dans ce lac, il ne rencontre que des déchets, des algues, parfois pire quand « les  fichus ciseaux » ont décapité un être innocent. ( à qui il offre une sépulture décente). Il lui arrive de sauver un papillon, un chien blessé et délivre même une femme violée en égorgeant son persécuteur, «  avec douceur » ! Cette veuve relate les rêves de son mari qui ne voulait pas de cette Raqqa où «  les stylos et le papier sont interdits ».

Sur sa barque qui danse au milieu de l’eau, il égraine une grenade. Il décrit  avec poésie ce qu’il voit : les grenouilles aux «  doigts écartés, aux «  ventres blonds et roses qui le regardent comme scotchés à l’écran de lumière », créée par les « couloirs verts et or » de sa lampe torche. Il retrace son début de carrière comme professeur, son coup de foudre pour Leila-de-la-montagne dont il brosse un portrait amoureux. Passage poignant quand il rend hommage à celle qui a perdu la vie en couches avec leur fille.

A 40 ans, il s’est enfui, après avoir pris le temps de se justifier auprès de ses élèves, lui qui ne supportait plus « la corruption et l’ivresse du pouvoir du Président ». Puis, l’homme, tendre, apostrophe Sarah, la deuxième femme à qui «  il n’a pas su dire combien il l’a aimée», friande de poètes russes, qui repose sous un prunier.

Il évoque leur séjour à Paris ( de l’été 1987 à l’automne 90) où il dédicaçait ses livres, leurs enfants «  qui ont pris les armes » , partis se battre aux quatre coins du pays. Il se remémore les trois ans passés en prison, torturé, contraint d’écrire «  des choses prorégime », pour avoir « dévié de la route des cases du parti ». Période où ses poèmes se sont fixés dans « le huis clos de ses pensées ». N’est-ce pas la poésie qui l’a aidé à tenir debout, à lui éviter le suicide ? Une absence qui laisse des stigmates.

Il remonte jusqu’à son enfance, il convoque « Mahmoud des prairies », ses parents, Mounir et son troupeau. La voix de Sarah se fait également entendre pour glorifier son amour mais aussi pour relater l’agression tragique dont elle fut victime. Sont abordés les thèmes de la perte d’un enfant ( « on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans le coeur »), de l’absence, de la vieillesse, du sens de la guerre.

En vieux sage, Mahmoud contemple la nature et sait s’émerveiller devant «  un brin d’herbe, l’architecture d’une fleur, la perfection de ses pétales ». Il se plaît à observer « un scarabée courant se réfugier dans l’espace clos d’une pomme de pin », à converser avec le pin, à contempler « une gerboise qui fuse loin des rochers » ou encore l’envol d’un cortège d’ outardes. 

Scènes hélas troublées par le sifflement des balles, les sirènes, les combats, les avions. L’écrivain poète fascine par son art de faire côtoyer gravité et poésie, par ses images : la main du vieil homme  «  scrute l’horizon  comme un voilier secoué par le doute ». Il sait titiller nos sens par les saveurs (« baklava », « yalanji », «  dibs fléfleh », sorbets aux fruits, boisson d’arak)  par les odeurs qui traversent ce récit : « odeur d’if et de bois fumé », odeurs d’anis, de thé noir, « parfum de Sarah-de-son coeur », mais aussi l’odeur de la liberté et le parfum unique d’une maison.  

L’écrivain belge excelle dans la variété du style employé : lyrique ,vocatif, poétique, anaphorique dans le chapitre final (« J’ignore »). Il recourt aux points de suspension pour éviter de décrire une scène insoutenable ou à l’oxymore. On le devine autant amoureux des mots que Mahmoud : « Les mots comme des filets à papillons pour les causes perdues », « L’écriture comme une barque entre mémoire et oubli ». L’écriture pour consigner cette vie où « malheur et joie se sont mêlés ».

Antoine Wauters  brosse un magnifique et émouvant portrait de « Mahmoud des eaux et des regrets ». Les confessions de ce vieux sage, qui retombe parfois en enfance, tant il est déboussolé, seul, forment un ensemble poignant et poétique, rempli de peur, de rage, de chagrin, noyé dans la nostalgie, les larmes sur fond de guerre en Syrie. Un auteur qui gagne à être lu, une plume qui monte.

Dernière parution : Le musée des contradictions, aux éditions du Sous-sol.

Le bulletin d’humeur de Jean-Claude Vantroyen, intitulé «  Chacun chez soi », publié dans le Soir du 26- 27 mars 2022 interpelle.  On y apprend que le comité de lecture des éditions Penguin Random house ne  publiera pas le roman d’Antoine Wauters  malgré l’enthousiasme de l’éditrice. « Un européen blanc ne peut se mettre dans la tête d’un Syrien et parler pour lui », ce qui rappelle la polémique autour de l’Américaine noire Amanda Gorman concernant sa traduction. Et de conclure «  le wokisme fait des ravages idiots ».

© Nadine Doyen

Christophe Carlier, Un prénom en trop, Éditions Plon

Une chronique de Nadine Doyen
Christophe Carlier au salon de Paris ©Nadine Doyen

Christophe Carlier, Un prénom en trop, Éditions Plon

PRIX DU ROMAN DE LA GENDARMERIE NATIONALE 2022

( 13€- 312 pages) Mars 2022

Christophe Carlier renoue avec le polar, genre qui l’avait fait connaître en 2012  avec « L’assassin à la pomme verte »,  couronné de deux prix : Prix du Premier roman et Prix des Lecteurs de Notre Temps.

L’auteur ayant des racines en Haute Savoie connaît bien la région et a choisi de camper son intrigue à Annecy. C’est une ville et sa banlieue qui va se retrouver sous les feux de l’actualité au risque de déclencher la psychose parmi les habitants. Une ville qui rend hommage à Rousseau dans le square de l’Evéché.

Deux voix, toutes deux centrées sur une certaine Rebecca, alternent et tissent le portrait de cette fille hypnotique dont le destin est à la merci d’un pervers ! Une masculine, celle d’un individu (sans nom) qui paraît au lecteur bien dangereux, mal intentionné quand il déroule ses journées, ses plans, commente ses méfaits que l’on ne détaillera pas pour garder tout le suspense! L’autre féminine émane de Violette, recrutée par Rebecca, responsable juridique dans la société DireXon. Ces deux collègues qui travaillent ensemble vont s’apprivoiser. Violette deviendra le bras droit de Rebecca et aussi sa confidente, son interlocutrice privilégiée. C’est par elle que l’on apprend qu’un psychopathe cinglé a pris Rebecca comme cible. Celui-ci l’a croisée un été dans une boîte de nuit à son insu. Rusé, il parvient à collecter des informations sur cette innocente et à remonter jusqu’à elle, donc de Toulon à Annecy! 

Christophe Carlier pointe les dangers des réseaux, si Rebecca n’est ni sur Facebook ni Instagram, elle participe à des forums et il a pu ainsi la stalker !

Pourquoi considère-t-il Rebecca comme « une bonne pioche » ?

Pourquoi la traque-t-il ainsi, la prend-t-il en filature, multiplie-t-il ses actes de malveillance , exacerbant sa peur, son angoisse que Violette tente de juguler? Jusqu’où peut aller celui qui veut rivaliser avec Jack l’éventreur ? D’autant que « revenir à la charge est la clé du plaisir » ! Tout comme faire le guet lui procure « des pics de bonheur ». Roublard, il saura retrouver «  la biche »  dans son nouveau logement.

L’auteur sait très vite nous ferrer, distillant au fur et à mesure des myriades d’indices quant à l’obsession de ce bourreau, qui se montre désireux de « forcer la porte » de sa victime, d’entrer dans son intimité pour la dévaster ». Son but ?

 «  déclencher un séisme, ébranler sa vie », jouer avec les nerfs de son héroïne. Pénétrant dans ses pensées, on le voit avancer « comme le lion vers l’antilope », ce qui fait redouter le pire ! 

L’auteur glisse la définition du pervers vue par lui-même, ce qui fait sourire : « le pervers a toutes les caractéristiques de l’animal de compagnie. Il tient chaud à l’élue de son coeur. Se colle contre elle en ronronnant. »

Comment ne pas être inquiétée par la teneur de ses messages menaçants, voire macabres, par le contenu des paquets qu’il envoie à sa cible?

Ses avertissements récurrents, « Je suis revenu », font monter la tension et atteignent leur climax quand il menace d’une « visite imminente ». Quel piège lui réserve-t-il encore, lui qui aime le sensationnalisme ? Le bourreau ne choisit pas au hasard les dates où il sévit ( il choisit le 1er avril, le jour de son anniversaire etc…) .« Le hasard est un auxiliaire irremplaçable. »

Et la police ? Les deux femmes avertissent bien la gendarmerie des agissements de ce persécuteur, déposent une main courante. Mais cet harcèlement récurrent n’est pas pris à sa juste valeur. Pourtant Violette est inquiète, témoin du malaise exponentiel de Rebecca victime d’insomnie, menant une vie recluse.

L’entretien dure tout juste « cinq minutes ». Tant qu’il ne s’agit que d’intimidation et pas d’agression ! Il faudra plusieurs déplacements à la gendarmerie pour qu’elles soient écoutées, prises au sérieux. Seront convoqués, voire arrêtés, des innocents !

Hélas, l’assassin joue avec les enquêteurs, comme le chat avec la souris. Il est méticuleux au point de ne laisser aucune trace, habile pour éviter un témoin, ou pour s’éclipser. On devine sa jouissance de ne pas être pris au collet !

L’étau se resserra-t-il sur lui ? L’énigme est insoluble jusqu’alors !

 Parallèlement Violette, pour tenter de confondre le harceleur, se livre à des investigations nocturnes sur le Web qui la conduisent à des sites interlopes. Elle, qui veut protéger son amie, va jusqu’à usurper son identité et poster des photos de sa collègue. Cette démarche ne semble pas très judicieuse.

Dans ce roman, l’auteur radiographie avec finesse la relation complexe entre Violette et Rebecca, une complicité qui connaît des hauts et des bas. De même il brosse le profil à double facette du vautour, qui peut se monter un voisin serviable ! Le dénouement  sera  surprenant, inattendu  !

Christophe Carlier est friand des envois anonymes qui créent malaise, méfiance : tout le monde s’épie, comme dans « Ressentiments distingués ». Il épingle la vie dans les bureaux/administrations où la médisance, les commérages sont courants. Rebecca, qui devient « une bête curieuse », fait l’amer constat que « l’on ne peut compter que sur soi dans l’entreprise ». Les collègues, comme les gendarmes ont tendance à minimiser les faits, à penser qu’elle est parano ! 

L’écrivain procède au name dropping des journaux de la région, montre le pouvoir de la presse. Il fustige les journaux qui savent faire vendre en dévoilant des scènes « gore », des photos, en donnant « un récit circonstancié ». Il déplore que les lecteurs préfèrent des drames touchant un grand nombre de victimes ( attentat) au meurtre d’une jeune femme. Mais quand on soupçonne un serial-kille, genre Barbe bleue, on se repaît de détails sordides !

Si par hasard, vous vous prénommez Rebecca, ne l’affichez pas ou changez de prénom ! Vous pourriez faire des cauchemars. Les révélations et les rebondissements fomentent un suspense vertigineux.

Les actes récurrents du prédateur, mu par une froide mécanique, sont glaçants. L’habileté narrative liée à la progression alternée des deux protagonistes incite à enchaîner les chapitres courts. Ce récit, aux confins de l’horreur, prend  parfois des allures de thriller ! Le plus ? Un polar où de nombreuses phrases pétillent d’humour et font mouche : «  Toutes les fleurs n’ont pas la chance de se finir dans un décolleté » !

Bien des lecteurs se délecteront à dévorer ce livre « au second degré » souriant même tout au long des chapitres malgré la gravité du harcèlement.

Christophe  Carlier signe un roman efficace, addictif, rythmé, à l’écriture soignée, mettant en scène un monstre machiavélique et sa proie qui ravira tous les amateurs de suspense.

© Nadine Doyen

Jérôme Attal, L’âge des amours égoïstes, Robert Laffont, ( 19€- 221 pages), novembre 2021.

Une chronique de Nadine Doyen

Jérôme Attal, L’âge des amours égoïstes, Robert Laffont, ( 19€- 221 pages), novembre 2021.


Si Jérôme Attal a déclaré son amour pour la capitale londonienne, il n’hésite pas à mettre Paris (qu’il connaît comme sa poche), au coeur de ses livres.

Rappelons : 

37, étoiles filantes où il nous fait déambuler dans le Paris des années 1937, en particulier dans le Montparnasse mythique, en compagnie de Giacometti.

&

– un livre jeunesse : Duncan et la petite tour Eiffel, au Label de la forêt.

Ici, Jérôme Attal revisite ses années estudiantines en mettant en scène Nico, son alter ego, semble-t-il. À cet âge  « égoïste », (25 ans), «moment bâtard de l’existence », pas facile de concilier travail, amour, musique, vie en groupe, sorties nocturnes. 

Une vie chaotique, comme « en état de survie »,« au bord du précipice ».

La tête de chou trouvée sur une tombe, lui faisant penser à Gainsbourg, (figure tutélaire pour un musicien), va lui servir de talisman, de confidente, « de mascotte » à son désarroi. Elle est une réplique en résine de la sculptrice Claude Lalanne.

 Il ne la quittera plus, la trimballant dans un sac « Herschel ». Il pourra dialoguer avec elle, « sur la table des soucis, le couvert est mis pour deux ». 

Lui portera-t-elle chance dans sa quête d’amour, lui permettra-t-elle de voir percer son groupe  « Peggy Sage », séduira-t-elle le professeur monsieur Fabis, lors de la soutenance de son mémoire ? Mais c’est à Laura, cette fille charismatique, qui l’a chamboulé, qu’il voudrait offrir ce présent ! Leur liaison est plutôt en pointillé, Laura aime trop sa liberté. Des moments suspendus, certes, mais frustrants pour Nico qui est conscient de ces « liens lâches », guère satisfaisants, puisque pas exclusifs ! En mémoire ses « baisers voraces comme des plantes carnivores ».

Mais n’y a-t-il de vrai au monde que de déraisonner d’amour, pour Musset ?

Par alternance, on assiste aux répétitions de son groupe, à ses rencontres pleines de sensualité avec Laura, hélas éphémères. « L’amour est une obsession » pour Bacon !

On le suit dans ses errances dans les rues de Paris, sur le Pont des Arts, dans ses soirées au Bus Palladium ( dont la disparition doit raviver ses souvenirs) avant de retrouver la solitude de son appartement. On s’arrête avec lui devant la statue de Valentine Visconti dans le jardin du Luxembourg.

On le suit  aussi en Normandie lors de ses vacances en famille où il fait le constat de l’érosion du sol ( affaissement, glissement de terrain). Voir les maisons vouées à « une demolition party » lui inspire une chanson à caractère plus universel autour de la situation de la planète, tirant la sonnette d’alarme, tels les collapsologues.

Enfin, on l’accompagne dans ses visites à son père, atteint de syllogomanie ! 

Ayant une formation en Histoire de l’Art, il nous offre une immersion dans l’oeuvre de Bacon, sujet de son mémoire de maîtrise pour lequel il a fait moult recherches, a échafaudé d’étranges rapprochements avec les toiles d’autres peintres!

On l’accompagne à l’expo Bacon dont il détaille les tableaux qui ont retenu son attention, les rapprochant de ceux  de Van Gogh, de Gauguin dont « Le Jambon ». 

 Occasion de prendre en considération ce poste ingrat du personnel chargé de surveiller les tableaux, « condamné à l’immobilité d’une salle à l’autre ». Ce qui rappelle le roman de David Foenkinos «Vers la beauté » !

Il reste au lecteur à consulter le net et à s’attarder sur tous les tableaux  que l’étudiant en art évoque avec beaucoup de précisions. 

 Lors de la soutenance, le jeune homme nous bluffe d’ailleurs par ses réparties  alors que son maître  pointe des failles, des oublis ( cf Soutine) !

Jérôme Attal, se complaît dans les jeux de mots. Au lieu de Francis Bacon, pourquoi pas «Francis Trout ou Francis fish », avance son professeur.

On se surprend à vouloir recopier de nombreuses tournures, si surprenantes sont-elles : «C’était une nuit sans étoiles, gonflée artificiellement à la testostérone des lampadaires. ». 

Il excelle dans les descriptions d’intérieur qui reflètent la personnalité du locataire ! Pénétrer dans la chambre de son père, « c’était un peu comme entrer dans un palais byzantin, murs décorés de culs de bouteille sculptés en forme d’étoiles ou de pâquerettes. » 

Cet écrivain, à la double culture franco-britannique, a pour marque de fabrique, cette façon de distiller sa «British touch » ! On prend un « English breakfast ».

Ceux qui connaissent l’auteur ne seront donc pas étonnés de voir  dans le récit une pléthore de mots en italiques en anglais : crazy, what does it mean ?, It’s all about money, demolition party, running, bikers, morning glory, no bad days ( sur un mug),  « black dog » , en faisant allusion à la dépression de Churchill.

Les chansons qui traversent le roman ont des titres anglais :  « Wild is the wind ».

C’est un « Nico », adolescent, à multiples facettes qui se dévoile : seul, gauche quand il danse, sensible, pudique, timide pour aborder des filles, infernal  selon sa soeur, une version parisienne de Peter Pan pour la mère, incorrigible dans sa propension à «  mendier du temps », hésitant sur son avenir, sans réel « plan de vol ».

Amoureux fou, victime de désillusions, de déceptions, de violence, souffrant « de la pathologie du train » ! Souvent mélancolique,  désemparé, découragé, abattu, en proie au chagrin, déprimé par «la connerie de certains ». Il confie avoir trouvé en Paris,  le lieu parfait où « on pouvait pleurer tranquille toutes les larmes de son corps dans l’indifférence générale ». « Délicieux d’avoir Paris pour décor à l’attente ».

Son épiphanie ? Son mémoire de maîtrise validé ! Mais aussi le retour d’Inès…

Son âme de poète nous séduit quand il écrit à Laura, lorsqu’il décrit le paysage de Blonville : « Je flirtais avec les vagues, les parterres de roses trémières qui se détachaient sous la crème fouettée des nuages. », « J’apercevais un ongle de mer, une pente de toit où gambadait un écureuil roux pétrifié en épi de faîtage. »

 Son imagination intarissable le conduit à inventer des objets comme « un GPS miniature à l’usage des mouches » et à prêter au père une vie riche, hors du commun, s’amusant comme un fou avec ses vidéos, habillé en spationaute « flottant dans un hyperespace… », dans lequel il se complaît. Ce qui rappelle, pour les aficionados de Jérôme Attal, les inventions du père de famille dans Les jonquilles de Green Park.

 Dans ce roman d’apprentissage ponctué de confidences, on devine :

  • l’insatiable lecteur à travers  ses multiples références littéraires ( Huguenin, Anaïs Nin, Rimbaud, Verlaine…) , faisant la part belle à la littérature et  à la poésie.
  • le chanteur parolier nourri de chansons, ayant pour référence Dylan, Bowie et cultivant le culte Gainsbourg. « Avec les chansons, il avait trouvé un endroit à lui, une forteresse, alors que tout n’était que tourmente au-dehors ».
  • le connaisseur en peinture qui lit Anton Ehrenzweig, fréquente les musées.
  • l’auteur, lui-même  convaincu par la vocation de l’art : grâce à « une toile, un roman, une chanson » nous pouvons « remonter la pente dans ce monde strié de diagonales violentes ». Un poème «  comme un radeau sur une mer de souvenirs » !

Toute une érudition dont il a le talent de nous imprégner et de nous enrichir.

Dans ses échanges avec Ignacio, le fiancé de sa sœur, pointent les inquiétudes et les doutes de l’écrivain lors de la sortie d’un livre. On peut subodorer que Jérôme Attal partage cette angoisse, il a tort, il nous régale encore !

Au cours de la lecture, nous nous retrouvons otage de son récit, dans un  véritable « étau d’impatience » quant au triple dénouement.

Jérôme Attal sait nous émouvoir dans ce roman intime, à la veine autobiographique,  très maîtrisé dans lequel il livre ses réflexions sur le métier d’écrivain, le comparant avec celui de parolier, mais aussi sur l’amour. Un récit qui lui ressemble !Et où il a mis une nouvelle fois tout son coeur !

Dernier livre paru : Petit éloge du baiser, Les pérégrines ( 2021)


© Nadine Doyen

Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Une chronique de Nadine Doyen

Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Rien d’étonnant que Dany Laferrière, lui qui s’est déclaré « un écrivain japonais », nous invite à cheminer en  compagnie de Bashō dont le portrait ouvre et clôt ce livre et dont il distille la poésie. Il confie avoir tissé une  exceptionnelle amitié, une connivence inexplicable et lui rend hommage.

«  Toute la nuit                                 « Sous les fleurs d’un monde

sur la ronde lune                                 avec mon riz brun

à faire le tour de l’étang »                  et mon saké blanc »

 Bashō

Ainsi s’infiltrent les courts poèmes, haïkus qui font surgir de magnifiques images subliminales. «Pour certains , même, le menu est un poème » !

 «  L’homme-livre » prolifique pose les traces de ses lectures et de ses rencontres avec les vivants et les morts au fil de ses pérégrinations et distille des réflexions autour de la lecture et l’écriture. «  Le papier aura toujours le dernier mot. »

 S’immiscer dans le panthéon littéraire de l’Académicien est une route exaltante.

Il a baigné dans la littérature très jeune ( Rimbaud, Verlaine, Li Po…) et son érudition donne le vertige. À nous d’être curieux si nous n’avons pas lu les auteurs cités :  Anaïs Nin, Simone de Beauvoir, Sylvia Plath, Jean Rhys, Sandor Marai, Neruda, ou si nous ne les connaissons pas comme : Langston Hughes , Zora Neale Hurston…Et Moravia à ne pas oublier. Il cite Whiteman  qui s’imagine pouvoir «  vivre avec des animaux, tant ils sont paisibles » , la romancière et dramaturge MarieVieux Chauvet, qui a dû s’exiler à New-York, en 1968, après avoir eu un de ses livres interdit par le dictateur Duvalier.

Dans cet ouvrage,  l’écrivain renoue avec l’ art graphique auquel  il nous a familiarisé  dans  L’exil est un voyage et Autoportrait avec chat et que l’on retrouve dans une récente publication : Dans la splendeur de la nuit (1).

Toutes les formes sont représentées au gré de son inspiration : cercles, points,  arcs, carrés, hachures, rayures, quadrillages, vagues, circonvolutions, triangles…Maintes silhouettes dont une récurrente  qui change de couleur comme le caméléon. À chacun d’interpréter les dessins énigmatiques !

Pour voir un tableau : «  on doit croire qu’il nous regarde aussi. » pense-t-il.

On  croise une galerie d’écrivains de toutes nationalités  joliment croqués par l’auteur ( Kawabata, Mishima, des romancières…)  ou d’autres ( Cendrars par Modigliani, Radiguet par Cocteau) et au détour d’une page deux sportifs dont Nadar et Federer et des championnes de nage synchronisée. 

La mode s’invite aussi avec les chapeaux Lindbergh.

En ce qui concerne les arts, on peut admirer l’exposition Basquiat «  Peintures accrocheuses qui vous sucent la rétine », du Matisse, du Picasso, un tableau de Soulages. Les formes cabalistiques de l’art vaudou, appelées vévé,  sont représentées dont la divinité Legba qui est gravée sur l’épée de l’Académicien.

On perçoit la musique de Nina Simone, de Manu Dibamgo, Glen Milller, Ellington, des airs de jazz, de Coltrane…

Dany Laferrière  livre son autoportrait en 3 volets et confie ses souvenirs .

Il évoque  le grenier de son enfance , son adolescence à Port- au -Prince « l’époque où l’on est ni fille ni garçon juste un jeune animal ». 

Il se remémore un film vu à 15 ans, les couchers de soleil de sa jeunesse à Haïti.

On devine «  l’écrivain en pyjama » quand il dévoile sa table de travail où il a rédigé une ébauche de texte « à la lisière du sommeil », à revoir le lendemain.

Il affiche ses convictions en rappelant le slogan scandé lors des émeutes raciales: « Black lives matter » ou en représentant les manifestants  à Portland ( contre les policiers bien armés) en juillet 2020 ou ceux sous la pluie à Hong kong.

Il pointe les drames qui se passent sous nos yeux et s’interroge : «  Se sent-on complice » ?

Il aborde les notions de liberté , insérant la lettre de l’esclave Toussaint Louverture et la question de la fuite du temps, conseillant de ne pas regarder son visage dans le miroir !

L’écrivain voyageur  traduit dans de nombreuses langues, qui  a écumé le monde nous fait visiter des pays, ( Corée du Sud, Japon ) des villes: Paris, New York, Montréal, Beyrouth, Budapest, Pékin où réside son éditrice chinoise.

Parmi ses lieux de prédilection, on retrouve son goût :

  • pour les cafés : ce qui rappelle son opus «  L’odeur du café ». Dans un café de Moscou une femme en rose lit Pouchkine. Au Red café, pas encore de clients.
  • pour les fenêtres  d’où l’on peut saisir «  la rumeur du monde », d’où le mauvais élève  peut s’échapper pour ne pas finir ses devoirs, d’où l’on peut contempler le soir « le soleil tituber dans le golfe » 
  • pour les chambres :  «  port d’arrivée le seul pays que l’on peut connaître à fond », où l’on pose sa valise,  « où le drap blanc bien tiré sent la lavande », où « Le voyageur revient un jour ou l’autre.. », où on dessine, où une amoureuse attend le facteur, où l’on tourne, se fait des films. « Ailleurs dans la pénombre d’une chambre, le hibou attend la prochaine nuit ». (1)
  • pour une maison romaine , source d’inspiration pour écrire une nouvelle à la façon de Tchekhov !

L’amour des fleurs se traduit par des compositions florales  aux couleurs variées (en vert, rose, orange, violet), bouquet de tulipes, parc…

 Les paysages de nature  contrastent avec la représentation des villes : une forêt touffue où se niche la maison de Camera, des feuillages, des frondaisons qui assurent l’apaisement lors de la promenade du soir, une prairie vierge. 

Vivre parmi les animaux, au coeur de la forêt, loin de « ce monde sans pitié », c’est le choix d’un couple d’aubergistes du Québec pour satisfaire son appétit de nature.

Même si une machine à écrire (jaune) figure dans ce livre, précisons que celui-ci est entièrement  MANUSCRIT et illustré par Dany Laferrière.  Ce qui force l’admiration.

 Le mot vibrer est une façon de rappeler qu’il a vécu un séisme apocalyptique à Haïti, si bien que les moindres vibrations  et les fleurs qui dansent peuvent faire craindre le pire. De même les cyclones sur ces îles sont dévastateurs.

Sachez que les questions sur son parcours l’ insupportent vous trouverez les réponses dans L’exil est un voyage.

«  On ne peut pas trop vivre avec le coeur dans un pays et la tête dans l’autre »

Laissez-vous embarquer à la rencontre de cet aréopage éclectique, dans ce roman  richement coloré où se côtoient de nombreux dessins , jalonné de textes, poèmes , haïkus, ce qui confère à ce livre son caractère singulier et sa dimension séduisante. Périple déroutant et enrichissant pour le lecteur, qui recèle des surprises. 

Comme l’affirme Alain Mabanckou : 

«  La poésie de Dany Laferrière exalte le goût du voyage » !  (1)

© Nadine Doyen


(1) : Dans la splendeur de la nuit, de Dany Laferrière , Points poésie ,collection dirigée par Alain Mabanckou.

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, ( 20,90€ -333 pages) , Août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, ( 20,90€ -333 pages) , Août 2021


Toute vérité n’est pas bonne à dire, c’est ce  qu’a pensé le grand-père du narrateur, Sorj Chalandon, lui, fils de salaud , alors que celle qu’il appelait sa « marraine » tenait  au contraire à ce que la vérité éclate.

Ce sont des bribes de phrases, entendues à dix ans, qui ont taraudé l’écrivain, au point de mener sa propre enquête afin de percer ce secret, qui est également un fardeau.

Il a juste su que son père «  était du mauvais côté », ce qui le pousse à explorer son passé trouble  durant la guerre. Un incroyable parcours qu’il restitue dans ce livre. 

Le récit commence sur les traces de cette Maison des enfants, où avait eu lieu la rafle d’Izieu le 6 avril 1944. Madame Thibaudet, la propriétaire le reçoit, (5 avril 1987), le conduit à ce qu’il reste de la salle de classe. Il entremêle le passé tragique du lieu à ses émotions et apostrophe ce père qu’il aurait aimé pouvoir questionner, qui lui a tant fait honte.

Il se remémore leur discussion après avoir vu le film «  Week-end à Zuydcoote », et ses répliques frustrantes : «  un jour je t’expliquerai » !

Il repasse en revue tous les récits de ses exploits, de « ses batailles », mais sans connaître la suite promise.  Il a eu « plusieurs vies ». Il fait le lien entre le timbre rouge et la Légion tricolore. Il dresse un portrait sans concession de celui qu’il qualifie de « charlatan, de faussaire, de tricheur ».

 A l’occasion d’une rencontre dans un café, au crépuscule de la vie du père, le narrateur tente d’obtenir des explications, d’éclairer cette expression que le grand-père avait utilisée :  «  fils d’un salaud ».  C’est à ce moment-là qu’il découvre que son père « a défendu le bunker d’Hitler, qu’il a traversé à la nage le lac de Tressower (en Poméranie) et qu’il partage avec la Saône un secret, son refuge lyonnais.  Il lui reproche d’employer toujours « on ». Pas facile d’encaisser que son père a été SS. La phrase «Mon père a été SS » tourne en boucle. Un  autre terme lui a été mystérieux : « les Rouges » mais sa mère n’avait pas consenti à le lui expliquer.

Lui reviennent à l’esprit les sévices que son paternel lui a fait endurer. Insatisfait des réponses de son père, ce renégat, il fait des recherches en bibliothèque, il le recontacte, essayant de lui arracher des réponses. C’est dans la boîte aux souvenirs, détenue par sa marraine, que sa mère lui remet  qu’il trouve une pièce à conviction : le casier judiciaire et les preuves de son incarcération. Ce qui le décide à écrire au tribunal de Lille afin de  s’informer. Mais « le fardeau » est lourd.

En 1987, il est missionné pour suivre le procès Barbie, qui débute le 11 mai 1987 à Lyon et pour faire le reportage à Izieu. L’accusé, « naturalisé bolivien » se présente sous le nom de Klaus Altmann. Ce chef de la Gestapo de Lyon a pour avocat le célèbre Jacques Vergès.

Le narrateur refusera à son géniteur, l’imposteur qui veut suivre le procès, tout passe-droit ou coupe fil, période où il a levé une  première et dernière fois la main sur son père.

Entre deux audiences, Sorj Chalandon a espéré des aveux de ce vieil homme, peu enclin à lui dire la vérité :«  J’ai besoin de savoir qui tu es pour savoir d’où je viens. » Une quête vaine jusqu’alors. Mais, en mai 2020, son ami historien Alain a pu se procurer le dossier grâce à son oncle travaillant aux Archives à Lille, 124 pages  photocopiées relatant la guerre du père. L’auteur laisse échapper une litanie d’interrogations au fur et à mesure qu’il découvre la réalité. Il évoque le départ en retraite de sa mère, femme de l’ombre, et son appel affolé le prévenant des propos incohérents de son mari et de sa fugue, après avoir cassé des objets auxquels elle tenait et déchiré le livret de famille.

Ce qui est bouleversant dans ce monologue, ce sont les passages où le fils du traître apostrophe son père affabulateur:« Tu vois papa…, je me suis demandé comment tu avais encaissé ces témoignages», « Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre. »

Sorg Chalandon continue à fouiller son histoire familiale, après Profession du père , il exhume un pan de l’Histoire avec ce procès Barbie. Il montre combien tous les non-dits, les mensonges du père ont ruiné la relation père/fils, lui qui avait espéré une repentance de ce fieffé « serial menteur », des réponses. Le salaud n’est-ce pas le père mythomane qui l’a trahi, « l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans traces, sans lumière, sans la moindre vérité » ?

 Un portrait saisissant. Un témoignage prenant , à la veine autobiographique, dans lequel on croise, le fils, le journaliste et l’écrivain dont l’enfance a été nourrie de mensonges. Souhaitons que ce livre puisse mettre un terme à ce passé qui l’a tellement, traumatisé, faute de le connaître.

© Nadine Doyen

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