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René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Folio no 6951, (192 pages – 7,20€), poche janvier 2022.

Une chronique de Nadine Doyen

René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Folio no 6951, (192 pages – 7,20€), poche janvier 2022.

Pour stimuler un écrivain en panne d’inspiration, un libraire l’exhorte d’accepter une offre providentielle: gardien et jardinier du monastère de Ségriès, sis à neuf kilomètres de Moustiers. Job bien rémunéré. Calme assuré, paysages de Provence grandioses, des arbres centenaires, des couchers de soleil hypnotiques. Un décor de rêve pour un romancier en quête de tranquillité. 

Il reste à s’approprier les lieux d’autant que les deux silhouettes qui surgissent lorsqu’on emprunte le chemin d’accès ont de quoi impressionner, effrayer même surtout de nuit : « deux moines hideux, main droite coupée». 

« Il y a parfois des lieux qui nous mettent mal à l’aise dès qu’on y met les pieds, et d’autres qui vous accueillent, vous adoptent, comme s’ils vous attendaient. » (1)  Le voici «  rôdant nuit et jour autour des vieux murs ».

On suit son installation, son adoption d’un chaton ronronnant si fort qu’il le nomme Solex. Leur façon de fraterniser est touchante. Il fait penser à l’écrivaine Colette quand il restitue son dialogue avec cette « pelote de laine blanche » ! Il instaure un rituel matinal : saluer les « vrais gardiens du temple » ces deux moines ( tondus, vêtus d’une cape à capuche, tenant un livre dans la main gauche) dont l’un représente Bernard de Clairvaux. 

Il vaque à ses travaux d’entretien : il sarcle, pioche, bêche afin d’arracher à la sauvagerie ces murs abandonnés ; débroussaille et pour ce faire répare l’outil, taille la colonie de bambous qui a proliféré de façon incontrôlée, arrache, nettoie les abords du monastère, le jardin en terrasses et le cimetière des moines, coupe sécateur en main, ramasse le bois pour une flambée… 

Il s’interroge sur le passé du lieu ( fouille les tiroirs), fait des recherches sur les moines qui ont occupé le monastère et également sur ce mystérieux milliardaire, l’homme à la Bentley, propriétaire du domaine depuis trois ans.

Pour rompre son isolement, il se rend à Riez une fois par semaine, fait une halte chez ses amis libraires qui voudraient tant pouvoir mettre son livre en vitrine. Il croise aussi l’Indien, qui entretient la bâtisse depuis quelques années. Tous deux dépendent du même employeur. Chacun se raconte : Ok Dinghy relate son parcours, l’écrivain, alias Bernard de Clairvaux, à son tour, explique sa présence dans ce lieu. Prévert s’invite dans leur conversation! 

Il ose même s’aventurer dans le camp des gitans. Les pensait-il coupables ?

Le récit rebondit au chapitre trois, quand le jardinier effectue le défrichage du cimetière. Sa découverte macabre le sidère même si – Ce n’est pas le fémur de Rimbaud (2) ! Une totale psychose le saisit quand il retourne dans la maison de l’évêque. Soirée dans un huis clos angoissant : « Pendant plus de deux heures, il fait l’aller-retour, des fenêtres du deuxième étage à l’épaisse porte en bois », à l’affût du moindre bruit. Il se munit du tisonnier et d’un couteau de cuisine.

Le rêve se mue en cauchemar. « En une seconde tout basculait dans l’horreur. ». La compagnie de sa chatte lui apporte du réconfort dans cette nuit d’épouvante.

A-t-il raison d’épier le moindre recoin, de se verrouiller à double tour ? 

Il s’empresse d’envoyer un message à Pascal, le libraire. 

Faut-il prévenir la police ? Et si les gendarmes le suspectaient ?

Pourrait-il être inquiété ? Ne le prennent-ils pas pour un écrivain bizarre, marginal? Pourtant il est déjà passé à La Grande Librairie ! (3)

Il va trouver refuge chez ses amis, leur rend service en récoltant leurs olives.

Pendant ce temps les gendarmes enquêtent, les techniciens de l’identité criminelle sont dépêchés afin d’exhumer des indices.

Pourtant il se hasardera à revenir, tout en sombrant dans la paranoïa. Ses angoisses récurrentes se communiquent au lecteur. Le moindre bruit le fait sursauter, or « en automne, il y a toujours quelque chose qui craque, tombe, roule, éclate. Il se barricade, les ombres qu’il a vues le plonge dans l’effroi.

Le chapitre «  Confession » déclenche un vrai tsunami chez le narrateur.  L’indicible vérité lâchée lève le voile sur l’énigme qui le taraudait. 

Le lecteur aura-t-il deviné avant? 

Réné Frégni décrit les paysages sur le motif tel un peintre avec beaucoup de précisions. Sensible à leur beauté, il fustige l’homme qui saccage la planète. Ses réactions sont des plus sensées, nourries par des convictions écologiques. 

Il déplore « l’insatiable voracité et l’égoïsme des hommes qui détruisent tout, saccagent les entrailles de la terre. Ne vise-t-il pas à faire prendre conscience  que «  nous avons rendu la planète malade » ? Sorte de requiem, à l’instar de Serge Joncour dans son roman coup de poing Nature Humaine.

Sa vie monacale le rend disponible pour observer les petites merveilles de la nature comme les gendarmes, « vêtus de tuniques rouges » ou un papillon, un lézard, écouter pinsons, alouettes, corbeaux et tourterelles.

Cette aptitude de l’accueil relève d’une sensibilité exacerbée à habiter poétiquement le monde, à la manière d’Höderdlin.

Et comme il n’a pas fréquenté une femme depuis des lustres, caresser Solex, chatte « d’écriture et de silence », « aux deux billes bleues » reste un baume. Une tendresse indéfectible les relie. Auprès d’elle, ses inquiétudes s’évanouissent.

Son écriture sublime, au fil des saisons, la Provence chère à Giono.

Quand la neige vient de tomber, «la vigne vierge autour de la fenêtre forme une étincelante broderie de diamants. »

Ses descriptions des couchers de soleil sont une féerie de couleurs : « Le ciel soudain comme la gorge des pigeons. Le vert jouait avec le violet, le bleu avec le gris. Des roses extraordinaires glissaient, flambaient… ». D’autres soirs « un vin rose et violet s’étale et ruisselle dans la vallée du Colostre, inonde d’un sirop de plus en plus rouge et noir un plateau de lavande qui va se jeter dans la Durance ». La Durance, «  un corps de fille qu’il a parcouru, caressé, dont il connaît les moindres courbes …».

A l’ automne, il admire « la forêt qui s’embrase, les abricotiers qui s’entourent de cercles d’or, les allées pourpres, les flammes sur les coteaux ».

Il convoque ses souvenirs avec ses parents, sa venue à Clairvaux. Les mots tilleul  lessive, patchouli suffisent à lui livrer, avec acuité, des réminiscences de jeunesse.

On se surprend à sourire quand on croise plusieurs fois le mot «  pneu », ce mot qu’Amélie Nothomb s’est mis au défi d’employer dans chacun de ses romans !

L’auteur décline une ode aux livres : C’est par la lecture que l’Indien a engrangé ses connaissances. Il rend hommage à sa mère qui lui a lu de si beaux textes dans leur cuisine de Marseille, et aux libraires dynamiques, ces militants du livre si passionnés. Il déploie aussi un hymne à l’amitié et à l’amour. 

L’écrivain narrateur aborde l’écriture, pointe son côté « magique » à aller « chercher des débris de vie dans les replis secrets de nous-mêmes ». Il fait l’éloge de « la beauté mystérieuse des mots, de la puissance de leur simplicité ». 

Il questionne sur le métier d’écrivain, pose un regard critique et caustique sur ceux qui écrivent : « Tout le monde écrit des romans, les flics, les voyous, les anciens ministres ( on pourrait ajouter les anciens présidents!), les chanteuses qui passent deux fois à la télé pour leur décolleté » ! Lui, il écrit «pour entendre la voix de sa mère » et rappelle la situation financière des écrivains  « taris » !

René Frégni signe un roman lumineux ( mais aussi peuplé d’ombres), qui sent bon le patchouli, la lavande, le romarin, la garrigue où le rapport tactile , sensuel et auditif est aussi prépondérant. Ses envolées poétiques, ses comparaisons subjuguent. S’y ajoute le mystère avec ces « neuf mois hors du temps, de silence et de tumulte », où  le mal et le bien se sont opposés.

Un séjour qui lui a fait noircir à nouveau ce cahier resté vierge depuis deux ans et retrouver « le bonheur de faire glisser sa plume sur du papier ».

Concluons par cette belle réflexion de l’écrivain à propos de la langue (3) :

« Ce n’est pas la quantité de mots qui fait la grandeur d’un livre, c’est la grandeur de chaque émotion qui est creusée par le stylo. »  


(1) Citation extraite de Chien-Loup de Serge Joncour

(2) Le fémur de Rimbaud, roman de Franz Bartelt

(3) Dans  La Grande Librairie du 15 juin  2022, René Frégni était l’un des invités.

© Nadine Doyen

Benoît Duteurtre, DÉNONCEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES, Fayard, ( 187 pages – 18€)

Une chronique de Nadine Doyen

Benoît Duteurtre, DÉNONCEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES, Fayard, ( 187 pages – 18€)


Benoît Duteurtre renoue avec la veine satirique de précédents ouvrages :En marche et L’ordinateur du paradis.

Il se plaît à imaginer une société qui encourage la délation, comme certains n’ont pas hésité à le faire lors du confinement : «  Dénoncer n’est pas seulement un droit, mais un devoir et un acte de courage. Ceux qui préfèrent entretenir le silence s’exposeront à l’accusation de complicité».

L’écrivain met en scène le couple Fischer, composé de Mao et Annabelle, de leur fils Barack et décrypte leurs mœurs. Des prénoms pas choisis au hasard ! Mao doit son nom à des parents d’extrême gauche désireux de célébrer la Révolution culturelle chinoise ! Ce dernier qui n’aimait que la démocratie américaine, n’a pas hésité à son tour à nommer son jeune fils Barack, un prénom d’homme politique, « en hommage à Obama ». Quant à la petite amie de Barack, Robert , elle doit ce prénom masculin à « une mère très engagée contre les stéréotypes de genre » ! L’administration a validé.

On plonge au sein de cette famille aux vues divergentes, confrontée aux nouvelles réglementations. Désaccord entre le père et le fils à propos de l’écologie, de la condition féminine, des gays. Le chapitre d’ouverture, au titre choc « La mort d’un poulet » fera réagir selon que vous êtes « viandard » ou « antispéciste » et devrait plaire au Parti animaliste ! Pour Mao qui aime les agapes, pas question de renoncer au sublime poulet croustillant bien que son fils s’efforce de le dissuader de manger un animal.

 Désormais il devra occire le poulet lui-même, depuis l’instauration de la loi de responsabilité alimentaire. Le slogan : «  Tuez votre viande vous-même » circule dans les Ateliers carnivores, le meurtrier est filmé à la sortie, propulsé sur les réseaux, mais Mao, la soixantaine, « ancien responsable des services culturels de la ville » n’est pas pour autant intimidé. Il sait s’affranchir de la tyrannie de la culpabilité !

Autre loi celle du tri, plus contraignante que dans En marche. Les acronymes fleurissent comme S.I.N. (Sans identité numérique) ou B.F.C.( Bac de Fumier Citoyen ) que chacun doit posséder. C’est dans un Centre de recyclage que Robert croise Giuseppe di Meo, 74 ans, un rebelle qui refuse le tri sélectif et préfère vivre reclus. Un être mystérieux, que Robert réussit à approcher, à amadouer. Cette rencontre fortuite conduit la jeune femme à rendre visite à cet ermite, une gloire oubliée, dans le but de l’aider. Une parenthèse hors du temps pour elle dans cette maison, ressemblant plutôt à «  un palais des mille et une Nuits ». Maints décors, ainsi qu’une variation musicale, s’offrent au visiteur au fur à mesure de l’ascension, des décors dignes de ceux de théâtres. Pour pallier à la pénurie d’électricité, on pédale ! On éclaire aux bougies. D’autant que la loi de protection de la nature interdit tout gaspillage d’énergie.

Giuseppe fait un bras d’honneur à la « cancel culture » qui censure certains films. Lui, veut les visionner dans leur intégralité. Avec la touche cancel/effacer, on est passé à une société de contrôle révisionniste. Au théâtre Molière est dénoncé comme sexiste tout comme s’adresser à quelqu’un en utilisant «  Mademoiselle » : Cet artiste, à la gloire passée, se considère « un dissident » pour aimer des «  choses révolues comme «  la séduction, la viande rouge, la cigarette… ». 

L’amitié tissée entre Robert et Giuseppe déclenche la jalousie de Barack. Toutefois , lors d’un goûter que le vieil homme organise pour des « happy few », sorte de « réunion citoyenne LGBT », Barack va être à son tour fasciné par l’antre de cet original, « vieil élégant ». 

Quant aux confidences si spontanées et stupéfiantes d’Annabelle révélées à Robert, elles ont renforcé leur complicité. Des secrets les lient. Les deux femmes se comprennent.

Qu’en est-il de l’amour pour le jeune couple ? Il est uni par un « amour chaste », Barack a 18 ans, mais Robert n’est pas encore majeure, bien que quelques mois seulement les séparent. Barack ne veut pas être victime d’accusation à l’ère du #metoo ! Il tient à « éviter tout geste inapproprié, à peine se toucher ». Penserait-il comme Victor Hugo que « L’amour chaste agrandit les âmes » ?

C’est un vrai séisme dans la famille de Mao quand celui-ci se retrouve accusé de harcèlement. Déchaînement sur les réseaux où la foule réagit, châtie ! Enquête de la Brigade rétroactive. La loi «  Dénoncer et Protéger » s’applique. Une avocate le conseille. Sa femme le soutient. Un inspecteur de police a fouillé son passé et a déniché des photos compromettantes. Difficile de nier !

Rebondissement lors du procès, quand l’anonyme du Net, qui accusait Mao de « briseur de vie », sous le pseudo @barbarella , prend la parole et révèle sa vraie identité ! Tsunami dans la salle quand la plaignante se dit victime d’un comportement sexiste, blessée d’avoir été reléguée au rôle de femme au foyer et d’avoir vu « son élan professionnel » brisé. Coup de massue pour Mao qui « retombe sur son siège groggy » !

 Comment s’en sortira Mao? Prison ? Maison de correction ? Centre de réintégration ? Stage vertueux de sauvetage de la planète en participant à un programme d’énergie propre? S’ajoutent des charges d’écocide pour avoir favorisé la création du Musée de la femme.

A noter les propos de Benoît Duteurtre dans une Carte Blanche (1) :

« La révélation d’affaires réellement graves, de crimes sexuels justifie-t-elle que la société tout entière se transforme en entreprise de dénonciation publique, dans laquelle une presse surexcitée porte à la connaissance de chacun les méfaits les plus terribles comme les plus ridicules? Les conséquences, elles, sont toujours désastreuses : à savoir la destruction sociale de l’accusé, totale ou partielle, provisoire ou définitive, même en l’absence de preuve, de plainte ou de jugement ».

Désormais l’épouse accusatrice bénéficie de la mesure «Protection-femmes » avec le luxe  d’avoir à sa disposition un chauffeur et une limousine « polluante » ! Que de paradoxes dans cette société !

Les liens de la famille Fisher avec Robert et Giuseppe seront-ils fissurés ou encore plus soudés ? C’est dans un décor lénifiant de Toscane, sous un olivier, au soleil couchant, traversé par un parfum de glycines et les chants de cigales que le lecteur quitte les protagonistes de cette comédie !

L’écrivain, contempteur de notre société et visionnaire, à la plume satirique, à la verve insolente, aime anticiper. Doit-on y voir un aspect prophétique dans cette dystopie ? Il raille cette municipalité qui a mis en place des voitures vertueuses, des « proprettes » vite devenues des « salopettes »!

Benoît Duteurtre signe « une sotie » (2) d’une époque pas si éloignée de la nôtre. Il se glisse dans le rôle d’un lanceur d’alerte et nous fait redouter de connaître une multiplication de telles lois tyranniques dans notre pays. Percutant et drôle. Un pamphlet qui ne manque pas de faire réagir.

© Nadine Doyen

(1)  Extrait d’une Carte Blanche publiée dans Marianne du 9/02/2022 : Au pilori.

(2) : Sotie : farce de caractère satirique, allégorie de la société du temps.

Scholastique Mukasonga, La femme aux pieds nus, Folio ( 173 pages – 6, 50 € )   septembre 2019 

Une chronique de Nadine Doyen

Scholastique Mukasonga, La femme aux pieds nus, Folio ( 173 pages – 6, 50 € )   septembre 2019

Prix Seligmann 2008 «  contre le racisme, l’injustice et l’intolérance »

Prix Simone de Beauvoir 2021 pour la liberté des femmes pour l’ensemble de son travail.  


Scholastique  Mukasonga  dédie son deuxième roman aux femmes et en particulier à Stefania, « La femme aux pieds nus ». « The barfoot woman » pour la traduction anglaise, récit récemment mis à l’honneur, à Dublin en mai 2022, dans le cadre du festival international de littérature .

Dans le chapitre d’ouverture, l’écrivaine rwandaise-française rappelle en un paragraphe le destin tragique de tous les Tutsi victimes du génocide, d’exactions. (sanglantes représailles en 1963, les viols en 1994.) Les Tutsi de Nyamata ont été déplacés. On a brûlé leurs vaches, saccagé leurs biens. Ils sont insultés par les militaires, qui les traitent de cafards. Un passé douloureux. Cette période de violence, de terreur, est gravée à jamais dans la mémoire. D’autre part, la narratrice exprime ses regrets de ne pas avoir pu honorer la demande de sa mère : à sa mort, « recouvrir son corps de son pagne ».

En dix chapitres, elle brosse le portrait d’une femme courageuse, soucieuse de sauver ses enfants. Stefania leur a appris à se cacher dès que le danger menace, leur a inculqué des réflexes de survie, un baluchon est prêt, « le viatique pour l’exil » vers le Burundi. L’auteure retrace sa propre enfance au Rwanda, énumère les tâches quotidiennes de sa maman : balayer la cour, écosser, retourner la terre, défricher, semer, sarcler, récolter, éplucher les bananes. Une femme dont « les mains ne peuvent rester inactives ». Stefania endosse aussi le rôle de « gardienne de feu ». C’est d’ailleurs autour du feu qu’elle lit les contes, commençant toujours par une chanson de bergère, en souvenir de l’époque où « elle gardait le troupeau au bord de la Rukarara ». N’est-ce pas ce qui a généré chez l’auteure un évident talent de conteuse ? 

L’architecture de la maison, l’inzu, est détaillée ainsi que l’aménagement intérieur où une longue étagère,  » l’uruhimbi », contient « les objets précieux ». Un espace est exclusivement réservé aux femmes, » l’ ikigo » où elles tiennent des réunions. La fréquentation des voisins et voisines reste un commerce courant. Les valeurs qui les unissent sont mises en exergue :  » la considération, l’amitié, la solidarité « . La politesse exige de raccompagner sa visiteuse, moment où les secrets sont  chuchotés à l’oreille.  Cette pratique est limitée car on redoute les mauvaises rencontres. Le véritable objet fédérateur, « c’était la pipe « . Fumer « était le privilège des femmes mariées ».

La culture du sorgho, le roi des champs, est primordiale, sacrée. Elle assure contre la famine et les calamités. Au moment de la moisson, on fête  » l’umuganura » en famille, on déguste la pâte de sorgo et on partage la bière de sorgho, « base de la convivialité ». Comme c’est la période des vacances scolaires, les jeunes , pleins d’ardeur, attendent la récompense : « les imisigati ». Tout le monde « mastique ce suc délicieux, ce jus sucré, plus doux que le miel » caché dans  certaines tiges de sorgho. Saison de jeux aussi dans le champ laissé en jachère.

La romancière revient sur sa scolarité et celles de sa fratrie d’intellectuels. Au lycée de Kigali, le port du sous-vêtement, l’ »ikaliso », est obligatoire,  une innovation que Stefania, elle aussi, adopte immédiatement. Le dimanche les filles, en uniformes, sortent escortées par les religieuses. Les voilà aussi « promues missionnaires du caleçon »! À l’école d’assistante sociale à Butare, la mode est au défrisage de « la brousse sauvage des cheveux crépus « . Mais pas facile de se procurer le peigne miracle ! Leur exil les a jetés dans le malheur ( troupeau décimé par les ennemis) et la misère. Le repas du soir est rapide,  » il n’y avait pas grand-chose à manger ».

La famille de Stefania baigne dans de nombreuses croyances et rituels. Stefania invoque souvent Ryangombe, « le grand maître des esprits », « le diable ». D’autres convoquent  « Imana, le Dieu des Rwandais « . Elle interprète les signes dans le ciel, croit aux présages. Les corbeaux ne seraient-ils pas envoyés par les « abazimu « , les Esprits des morts ? L’eau de Lourdes sert à raviver le rameau béni, protecteur de la maison. Le plus terrifiant, ce sont les larmes de la lune.

À la messe, les femmes portent  » l’urugori « , signe de la souveraineté maternelle, diadème confectionné à partir  » d’une tige sèche de sorgho aux beaux reflets dorés. » Pour soigner, on recourt aux plantes médicinales. Stefania possède une pharmacopée et de nombreuses recettes pour soigner les blessures. Les pieds souffrent de marcher sans sandales (souvent en sang, ongles cassés, orteils écorchés). Car en plus des trajets à l’école, il faut aller chercher de l’eau, du bois sec.

Faute de médecin, on fait confiance au vétérinaire qui soigne les vaches. Toutefois un dispensaire s’est établi dans « une vieille bâtisse délabrée », tenue par un « infirmier tutsi de Butare », Bitega, qui les a précédés dans l’exil.

Les démarches pour demander la main d’une jeune fille sont détaillées, d’autant que Stefania est « une marieuse » réputée. Si la dot dans certains pays d’Afrique est un chameau, au Rwanda c’est « le don d’une vache qui valide un mariage ». Ce qui signifie de nombreux sacrifices. Le père passe ses journées  sur le marché à bestiaux pour trouver une vache dont la beauté soit digne de celle de la jeune fille.

D’une bonne épouse, « ce que l’on attendait, c’était sa force de travail. »On suit toutes les observations qu’elle collecte au sujet de la belle Mukasine, qui lui semble un bon parti pour son fils Antoine. L’affaire se conclura-t-elle ?

Le récit nous immerge dans un lexique dépaysant avec tous ces termes locaux, en  « kinyarwanda », toutefois bien traduits au fur et à mesure. On note l’emploi récurrent du terme « Les Blancs ». Ils emploient des autochtones. On occulte les histoires que racontent les Blancs, « porteuses de haine, de mort ».

Les Blancs sont fustigés car « ils prétendaient savoir mieux qu’eux qui ils étaient, d’où ils venaient « . Stefania ignore leurs ustensiles pour confectionner la pâte de sorgho, renonce à utiliser des allumettes, vilipende « les cadeaux des Blancs » ! Et les enfants redoutent ce « Tripolo » blanc, présenté comme un croque-mitaine.

Parmi les denrées essentielles qui leur manquent :

– le pain ( que le père va chercher à Kigali – quatre jours de trajet) avant qu’une boutique ouvre à Nyamata. La boule de pain est la récompense du premier de la classe !

-le lait, « ameta », « suprême richesse de l’éleveur » et pour la mère, une « source de vie, qui immunise contre les maladies, protège du malheur ».

 -le beurre de vache, « l’ikirumi », produit universel pour les soins de beauté.

La narratrice rend compte des progrès, « amajyambere », des nouveautés qui arrivent jusqu’à sa famille, par l’intermédiaire de voisins. C’est ainsi qu’elle remarque une petite  maisonnette, où un jour elle avise Félicité sur une banquette en bois. La nouvelle se répand : il s’agit de latrines, bien plus commodes que « la grande fosse au fond de la bananeraie » utilisée par les autres familles.

Pas de coiffeur à Gitagata ni à Nyamata, il faut compter sur ses proches pour façonner « l’amasunzu », « touffes géométriques en forme de croissant », porté par les jeunes filles vers 18, 20 ans, en âge de se marier. Stefania découvre ainsi la poudre noire qui teinte les cheveux et souhaite tester ce produit, appelé « Kanta ». 

Si la figure centrale de ce roman est « La femme aux pieds nus », rappelons que la romancière a aussi dédié un livre à son père dans « Un si beau diplôme ».

Par ce tombeau de papier, l’écrivaine franco-rwandaise rend un vibrant hommage à cette mère sacrificielle, puissante, dont elle n’a pas pu exaucer  l’ultime injonction. Scholastique Mukasonga signe un récit mémoriel et d’amour filial, non dénué d’humour, d’autodérision. Un témoignage nécessaire relatant « le destin implacable » auquel on avait voué les Tutsi. C’est la gorge serrée que l’on referme le livre.

© Nadine Doyen

Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, Editions Verdier ( 139 pages-15,20€) Août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, Editions Verdier ( 139 pages-15,20€) Août 2021

    

             PRIX WEPLER   & PRIX MARGUERITE DURAS

Antoine Wauters a choisi la forme du poème en vers libre pour son récit, qui rappelle celle de Charlotte par David Foenkinos.  Il déroule en 18 chapitres un monologue dans lequel le vieil Elmachi  Mahmoud décrit son quotidien, relate son passé, fait resurgir l’époque où le lac, le barrage n’avait pas encore englouti les lieux de son enfance.

Certains titres poétiques sont énigmatiques et attisent notre curiosité comme  « Feuilles d’abricotier », « Bleue comme la lumière du sentier aux mûres ». Ne soyez pas déroutés par la présentation de ce texte, cette écriture poétique est un ravissement. L’auteur belge explique dans un entretien pourquoi il privilégie cette forme narrative : le monologue c’est l’art de penser long. 

Pour décor, les champs de pastèques, concombres, des fleurs de safran, le barrage de Tabqa en Syrie, inauguré en 1973 par Hafez el-Assad, le lac éponyme. Le contexte politique est rappelé : La Syrie a perdu son Président. À l’annonce de sa disparition, «  tout le monde pleurait. La foule finit par aimer ceux qui la tyrannisent ». La mort accidentelle du fils aîné Bassel porte «  aux commandes » son fils Bachar qui a dû quitter ses études d’ophtalmologie à Londres. En filigrane l’histoire de son pays défile ( le massacre de Hama). Antoine Wauters rappelle le printemps arabe qui mena à «  une vaste tente funéraire ».

Le vieillard Mahmoud vogue sur le barrage, à bord de «  sa tartelette de bois qui se dandine ». On le prend pour un fou, alors qu’il confie se sentir bien sur sa barque  en bois de pin, à coque bleue. L’écrivain interroge sur la pérennité de ce barrage dont la construction avait entraîné des fouilles, exhumant de multiples vestiges, sous prétexte de sauver le patrimoine. Ne risque-t-il pas d’être détruit par les bombes?

On partage le quotidien d’Elmachi, ses habitudes matinales:  « amasser, empiler des pierres » sur lesquelles il dépose des tartines sous cellophane : « du pain au concombre avec une pointe de sel et d’huile d’olive », qu’il doit protéger des mouettes. Pourquoi ce rituel puisqu’il ne les mange pas ? Les vivres, les cigarettes, c’est son ami Badr qui lui fournit, mais il maigrit, « sa peau saigne à l’endroit du grain de beauté ». Il pousse une balancelle fixée à « un vieux chêne blessé par des balles anciennes ». Dans son cabanon, il s’isole pour écrire, lui le poète dont les livres se vendaient « volaient par les airs » pour arriver aux « plus prestigieuses librairies ».

Muni de son masque, de son tuba, il plonge afin de retrouver ce qui est noyé, a été submergé: sa maison d’enfance, l’école où il a enseigné, le café Farah, le minaret et la mosquée. Tous ses souvenirs gisent sous les eaux. Mais dans ce lac, il ne rencontre que des déchets, des algues, parfois pire quand « les  fichus ciseaux » ont décapité un être innocent. ( à qui il offre une sépulture décente). Il lui arrive de sauver un papillon, un chien blessé et délivre même une femme violée en égorgeant son persécuteur, «  avec douceur » ! Cette veuve relate les rêves de son mari qui ne voulait pas de cette Raqqa où «  les stylos et le papier sont interdits ».

Sur sa barque qui danse au milieu de l’eau, il égraine une grenade. Il décrit  avec poésie ce qu’il voit : les grenouilles aux «  doigts écartés, aux «  ventres blonds et roses qui le regardent comme scotchés à l’écran de lumière », créée par les « couloirs verts et or » de sa lampe torche. Il retrace son début de carrière comme professeur, son coup de foudre pour Leila-de-la-montagne dont il brosse un portrait amoureux. Passage poignant quand il rend hommage à celle qui a perdu la vie en couches avec leur fille.

A 40 ans, il s’est enfui, après avoir pris le temps de se justifier auprès de ses élèves, lui qui ne supportait plus « la corruption et l’ivresse du pouvoir du Président ». Puis, l’homme, tendre, apostrophe Sarah, la deuxième femme à qui «  il n’a pas su dire combien il l’a aimée», friande de poètes russes, qui repose sous un prunier.

Il évoque leur séjour à Paris ( de l’été 1987 à l’automne 90) où il dédicaçait ses livres, leurs enfants «  qui ont pris les armes » , partis se battre aux quatre coins du pays. Il se remémore les trois ans passés en prison, torturé, contraint d’écrire «  des choses prorégime », pour avoir « dévié de la route des cases du parti ». Période où ses poèmes se sont fixés dans « le huis clos de ses pensées ». N’est-ce pas la poésie qui l’a aidé à tenir debout, à lui éviter le suicide ? Une absence qui laisse des stigmates.

Il remonte jusqu’à son enfance, il convoque « Mahmoud des prairies », ses parents, Mounir et son troupeau. La voix de Sarah se fait également entendre pour glorifier son amour mais aussi pour relater l’agression tragique dont elle fut victime. Sont abordés les thèmes de la perte d’un enfant ( « on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans le coeur »), de l’absence, de la vieillesse, du sens de la guerre.

En vieux sage, Mahmoud contemple la nature et sait s’émerveiller devant «  un brin d’herbe, l’architecture d’une fleur, la perfection de ses pétales ». Il se plaît à observer « un scarabée courant se réfugier dans l’espace clos d’une pomme de pin », à converser avec le pin, à contempler « une gerboise qui fuse loin des rochers » ou encore l’envol d’un cortège d’ outardes. 

Scènes hélas troublées par le sifflement des balles, les sirènes, les combats, les avions. L’écrivain poète fascine par son art de faire côtoyer gravité et poésie, par ses images : la main du vieil homme  «  scrute l’horizon  comme un voilier secoué par le doute ». Il sait titiller nos sens par les saveurs (« baklava », « yalanji », «  dibs fléfleh », sorbets aux fruits, boisson d’arak)  par les odeurs qui traversent ce récit : « odeur d’if et de bois fumé », odeurs d’anis, de thé noir, « parfum de Sarah-de-son coeur », mais aussi l’odeur de la liberté et le parfum unique d’une maison.  

L’écrivain belge excelle dans la variété du style employé : lyrique ,vocatif, poétique, anaphorique dans le chapitre final (« J’ignore »). Il recourt aux points de suspension pour éviter de décrire une scène insoutenable ou à l’oxymore. On le devine autant amoureux des mots que Mahmoud : « Les mots comme des filets à papillons pour les causes perdues », « L’écriture comme une barque entre mémoire et oubli ». L’écriture pour consigner cette vie où « malheur et joie se sont mêlés ».

Antoine Wauters  brosse un magnifique et émouvant portrait de « Mahmoud des eaux et des regrets ». Les confessions de ce vieux sage, qui retombe parfois en enfance, tant il est déboussolé, seul, forment un ensemble poignant et poétique, rempli de peur, de rage, de chagrin, noyé dans la nostalgie, les larmes sur fond de guerre en Syrie. Un auteur qui gagne à être lu, une plume qui monte.

Dernière parution : Le musée des contradictions, aux éditions du Sous-sol.

Le bulletin d’humeur de Jean-Claude Vantroyen, intitulé «  Chacun chez soi », publié dans le Soir du 26- 27 mars 2022 interpelle.  On y apprend que le comité de lecture des éditions Penguin Random house ne  publiera pas le roman d’Antoine Wauters  malgré l’enthousiasme de l’éditrice. « Un européen blanc ne peut se mettre dans la tête d’un Syrien et parler pour lui », ce qui rappelle la polémique autour de l’Américaine noire Amanda Gorman concernant sa traduction. Et de conclure «  le wokisme fait des ravages idiots ».

© Nadine Doyen

Christophe Carlier, Un prénom en trop, Éditions Plon

Une chronique de Nadine Doyen
Christophe Carlier au salon de Paris ©Nadine Doyen

Christophe Carlier, Un prénom en trop, Éditions Plon

PRIX DU ROMAN DE LA GENDARMERIE NATIONALE 2022

( 13€- 312 pages) Mars 2022

Christophe Carlier renoue avec le polar, genre qui l’avait fait connaître en 2012  avec « L’assassin à la pomme verte »,  couronné de deux prix : Prix du Premier roman et Prix des Lecteurs de Notre Temps.

L’auteur ayant des racines en Haute Savoie connaît bien la région et a choisi de camper son intrigue à Annecy. C’est une ville et sa banlieue qui va se retrouver sous les feux de l’actualité au risque de déclencher la psychose parmi les habitants. Une ville qui rend hommage à Rousseau dans le square de l’Evéché.

Deux voix, toutes deux centrées sur une certaine Rebecca, alternent et tissent le portrait de cette fille hypnotique dont le destin est à la merci d’un pervers ! Une masculine, celle d’un individu (sans nom) qui paraît au lecteur bien dangereux, mal intentionné quand il déroule ses journées, ses plans, commente ses méfaits que l’on ne détaillera pas pour garder tout le suspense! L’autre féminine émane de Violette, recrutée par Rebecca, responsable juridique dans la société DireXon. Ces deux collègues qui travaillent ensemble vont s’apprivoiser. Violette deviendra le bras droit de Rebecca et aussi sa confidente, son interlocutrice privilégiée. C’est par elle que l’on apprend qu’un psychopathe cinglé a pris Rebecca comme cible. Celui-ci l’a croisée un été dans une boîte de nuit à son insu. Rusé, il parvient à collecter des informations sur cette innocente et à remonter jusqu’à elle, donc de Toulon à Annecy! 

Christophe Carlier pointe les dangers des réseaux, si Rebecca n’est ni sur Facebook ni Instagram, elle participe à des forums et il a pu ainsi la stalker !

Pourquoi considère-t-il Rebecca comme « une bonne pioche » ?

Pourquoi la traque-t-il ainsi, la prend-t-il en filature, multiplie-t-il ses actes de malveillance , exacerbant sa peur, son angoisse que Violette tente de juguler? Jusqu’où peut aller celui qui veut rivaliser avec Jack l’éventreur ? D’autant que « revenir à la charge est la clé du plaisir » ! Tout comme faire le guet lui procure « des pics de bonheur ». Roublard, il saura retrouver «  la biche »  dans son nouveau logement.

L’auteur sait très vite nous ferrer, distillant au fur et à mesure des myriades d’indices quant à l’obsession de ce bourreau, qui se montre désireux de « forcer la porte » de sa victime, d’entrer dans son intimité pour la dévaster ». Son but ?

 «  déclencher un séisme, ébranler sa vie », jouer avec les nerfs de son héroïne. Pénétrant dans ses pensées, on le voit avancer « comme le lion vers l’antilope », ce qui fait redouter le pire ! 

L’auteur glisse la définition du pervers vue par lui-même, ce qui fait sourire : « le pervers a toutes les caractéristiques de l’animal de compagnie. Il tient chaud à l’élue de son coeur. Se colle contre elle en ronronnant. »

Comment ne pas être inquiétée par la teneur de ses messages menaçants, voire macabres, par le contenu des paquets qu’il envoie à sa cible?

Ses avertissements récurrents, « Je suis revenu », font monter la tension et atteignent leur climax quand il menace d’une « visite imminente ». Quel piège lui réserve-t-il encore, lui qui aime le sensationnalisme ? Le bourreau ne choisit pas au hasard les dates où il sévit ( il choisit le 1er avril, le jour de son anniversaire etc…) .« Le hasard est un auxiliaire irremplaçable. »

Et la police ? Les deux femmes avertissent bien la gendarmerie des agissements de ce persécuteur, déposent une main courante. Mais cet harcèlement récurrent n’est pas pris à sa juste valeur. Pourtant Violette est inquiète, témoin du malaise exponentiel de Rebecca victime d’insomnie, menant une vie recluse.

L’entretien dure tout juste « cinq minutes ». Tant qu’il ne s’agit que d’intimidation et pas d’agression ! Il faudra plusieurs déplacements à la gendarmerie pour qu’elles soient écoutées, prises au sérieux. Seront convoqués, voire arrêtés, des innocents !

Hélas, l’assassin joue avec les enquêteurs, comme le chat avec la souris. Il est méticuleux au point de ne laisser aucune trace, habile pour éviter un témoin, ou pour s’éclipser. On devine sa jouissance de ne pas être pris au collet !

L’étau se resserra-t-il sur lui ? L’énigme est insoluble jusqu’alors !

 Parallèlement Violette, pour tenter de confondre le harceleur, se livre à des investigations nocturnes sur le Web qui la conduisent à des sites interlopes. Elle, qui veut protéger son amie, va jusqu’à usurper son identité et poster des photos de sa collègue. Cette démarche ne semble pas très judicieuse.

Dans ce roman, l’auteur radiographie avec finesse la relation complexe entre Violette et Rebecca, une complicité qui connaît des hauts et des bas. De même il brosse le profil à double facette du vautour, qui peut se monter un voisin serviable ! Le dénouement  sera  surprenant, inattendu  !

Christophe Carlier est friand des envois anonymes qui créent malaise, méfiance : tout le monde s’épie, comme dans « Ressentiments distingués ». Il épingle la vie dans les bureaux/administrations où la médisance, les commérages sont courants. Rebecca, qui devient « une bête curieuse », fait l’amer constat que « l’on ne peut compter que sur soi dans l’entreprise ». Les collègues, comme les gendarmes ont tendance à minimiser les faits, à penser qu’elle est parano ! 

L’écrivain procède au name dropping des journaux de la région, montre le pouvoir de la presse. Il fustige les journaux qui savent faire vendre en dévoilant des scènes « gore », des photos, en donnant « un récit circonstancié ». Il déplore que les lecteurs préfèrent des drames touchant un grand nombre de victimes ( attentat) au meurtre d’une jeune femme. Mais quand on soupçonne un serial-kille, genre Barbe bleue, on se repaît de détails sordides !

Si par hasard, vous vous prénommez Rebecca, ne l’affichez pas ou changez de prénom ! Vous pourriez faire des cauchemars. Les révélations et les rebondissements fomentent un suspense vertigineux.

Les actes récurrents du prédateur, mu par une froide mécanique, sont glaçants. L’habileté narrative liée à la progression alternée des deux protagonistes incite à enchaîner les chapitres courts. Ce récit, aux confins de l’horreur, prend  parfois des allures de thriller ! Le plus ? Un polar où de nombreuses phrases pétillent d’humour et font mouche : «  Toutes les fleurs n’ont pas la chance de se finir dans un décolleté » !

Bien des lecteurs se délecteront à dévorer ce livre « au second degré » souriant même tout au long des chapitres malgré la gravité du harcèlement.

Christophe  Carlier signe un roman efficace, addictif, rythmé, à l’écriture soignée, mettant en scène un monstre machiavélique et sa proie qui ravira tous les amateurs de suspense.

© Nadine Doyen
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