Claudie Hunzinger, Un chien à ma table, Grasset, ( 20,90€ – 283 pages)

Une chronique de Nadine Doyen


Claudie Hunzinger, Un chien à ma table, Grasset, ( 20,90€ – 283 pages)

Rentrée littéraire septembre 2022  PRIX FEMINA 2022

Félicitations à l’écrivaine !


Arrêt non pas sur image mais sur le titre : « Un chien à ma table » du roman 2022 de Claudie Hunzinger. Ce titre a pour référence le film de Jane Campion, « Un ange à ma table », apprend-on en lisant le journal 2021 d’Albert Strickler, bien informé. (1)

Le tableau d’ouverture est grandiose, d’une beauté stupéfiante. On imagine la narratrice devant sa maison, à la tombée de la nuit, contemplant la montagne se parer de violet de plus en plus intense. Situons cette maison où Claudie Hunzinger a écrit Les Grands Cerfs (2) : en pleine forêt, dans un coin retiré, paumé même où elle peut croiser une vache, une biche… et des «  survivors » (dont elle se méfie) sur le GR5.

Ce qui explique que la romancière soit attentive à la végétation l’environnant et à sa mutation : « campement de digitales, frondes de fougères ». Un univers qui abrite tout un monde invisible. Cette plongée au coeur de la nature rappelle pour le décor et la rencontre fortuite Chien-Loup de Serge Joncour. Et de s’interroger, tous les deux, sur la provenance de l’animal, sur ses maîtres.

Dans les deux romans, on assiste à l’apparition de l’animal, depuis l’ombre mouvante jusqu’au portrait très détaillé de cette silhouette canine. 

Revenons à cette apparition providentielle qui surgit devant Sophie, la narratrice, double de l’écrivaine. Elle surnomme cette petite chienne, à la chaîne brisée, qui semble avoir été victime de violence, « yes ». Leur complicité est un vrai phare pour le lecteur. Yes, devient une source de joie, le sésame d’une nouvelle existence. Mais si Yes est vive, son humaine n’est pas si leste à la suivre et chute parfois, car elle sent son corps la lâcher. Quand son genou « crie », elle lui rétorque: « Ferme-la ».

On suit le quotidien du couple que la narratrice forme avec Grieg, un homme usé, «  dépecé par l’âge, gris froissé ». Un ancien berger qui ne bouge plus, dort tout habillé, lit à satiété. Un compagnon qui ronchonne car il subodore ( à juste titre) que ses paroles serviront de terreau à la romancière ! 

Ainsi elle consigne la teneur des jours, des saisons, et les évoque avec brio.

La présence de Yes convoque les souvenirs des chiens précédents. Cette chienne est aussi le trait d’union entre Sophie et Grieg, deux êtres aux tempéraments opposés. Scène touchante, de voir le trio dormant dans le même lit : «Une tanière ça unit les humains et les bêtes ». Quand Yes dort, elle surveille son sommeil et s’interroge sur les rêves des animaux. La perte de l’ânesse Litanie, avec qui elle faisait «  la paire » est si douloureuse que la romancière a besoin d’évoquer leur osmose, « sa main sur son pelage » : «  Nous nous augmentions l’une de l’autre ».

Le récit met en lumière la relation amoureuse des deux protagonistes, leurs mots affectueux  ( Biche, Fifi, Cibiche), leurs gestes de tendresse, le désir qui peut encore surgir.  « Il n’est pas question que l’amour/ vienne à manquer », chante Sophie, fan de Dominique A, comme Brigitte Giraud ! Chanson qui scelle leur promesse de fidélité.

Même Yes manifeste son bonheur d’être témoin de leurs baisers de leurs étreintes.

Ce couple qui a choisi de vivre à l’écart, reste toutefois au courant de l’actualité,  consultant deux journaux en ligne et la presse apportée par le facteur. D’où les réflexions sur l’état du monde, sur la dégradation des forêts qui entourent Le Bois-Bannis (qui n’est autre que la région de Bambois où Claudie Hunzinger a observé les cerfs à l’affût, expérience relatée dans Les Grands Cerfs).

Même si ce monde « est troué, rétréci, sali », la narratrice veut encore croire à l’existence de « merveilles entre les mailles rongées » et se gorger de beauté.

L’artiste plasticienne dénonce la manière dont Plantu a traité Greta Thunberg après son passage dans une émission télé. Et cite cette maxime : « L’écriture peut naître d’une révolte, devenir un engagement, une protestation ». 

Claudie Hunzinger développe par ailleurs une longue analyse de l’écriture. Pour elle c’est comme « assembler une bécane à partir de n’importe quoi, on s’accroche à elle, on roule, on est libre. On peut prendre des chemins interdits ». Elle justifie son emploi de l’imparfait ainsi : « J’aime ce qui d’être perdu me déchire. Je suis un fantôme racontant les souvenirs d’un monde qu’il a connu. » 

Un style caractérisé par des phrases limitées à un mot :« Trots.»,« Respirations. » ou à des séries d’adjectifs : « Souverain. », « Délabré. », Insolent. ». 

Par des comparaisons inattendues : « Au loin la mâchoire des Alpes bleue et la prairie ocre clair ressemblant à une bête coincée entre ses dents ». 

Une narration émaillée de références musicales ( Yes a l’oreille sensible au son d’harmonica!), truffée de références littéraires ( citations de Corneille, de Thomas d’Aquin : « Sicut palea. On s’en fout ».), et cinématographiques ( Cassavetes, Campion, Truffaut…) Des titres en italiques ( Anna Karenine), en anglais ( Leaves of grass), Grieg chante en anglais : It’s not dark yet, but it’s getting there.

Ce roman permet une immersion « into the wild », offre une forme de méditation appelée « shinrin-yoku » au Japon, un bain de forêt. Suivre Sophie, c’est marcher dans son « île en montagne », emboîter le pas de celle qui « se sent bien dans les marges et les broussailles », lors de ses promenades avec Yes. C’est prêter attention à l’environnement ( sons, couleurs, odeurs), nos cinq sens en éveil. C’est être témoin des mutations. C’est savoir observer une pie-grièche s’ébrouant. Avec enthousiasme, on chemine dans ce décor dans lequel Sophie «  ne fait plus qu’un avec la nature », au point de se croire « un être composite avec une truffe de chien, des cheveux de ronces, des yeux de mûres écrabouillées, des joues faites de lichens, une voix d’oiseau ». Elle s’est ensauvagée et éprouve de la compassion pour la forêt.

Avec le trio, le lecteur partage le repas frugal de Saint-Sylvestre dont une compote de myrtilles qui leur donne une langue bleue , « gothique ». Pas de champagne dans les réserves de leur « hôtel Shining » ! Mais la lueur d’une bougie vacillante.

Quel plaisir également de contempler le spectacle unique, «  rarissime de l’alignement de Saturne et Jupiter.. » qui s’offre à eux, au crépuscule !

« Le monde devenu une sorte de théâtre », « le monde est une perfection », pour Sophie.

Telle une botaniste, nourrie de ses lectures de guides, elle apporte des connaissances sur les lichens, les colchiques. Elle s’émerveille de « prendre un flash de jaune en pleine figure ». Elle s’attarde sur le devenir d’un bouquet de fleurs et dépeint sa métamorphose au fil des jours jusqu’à son agonie. Miroir de la décrépitude humaine.

La conscience écologique est manifeste dans leur façon de vivre ( trois éléments essentiels : le feu, l’eau, le bois), dans le constat de la disparition d’espèces rares.

Elle est témoin des mutations des arbres.

 Ils voient « l’air déglingué », « le désert monté à leur porte » avec « une poussière dorée, presque orangée » déposée sur le rebord de la fenêtre par le sirocco. 

On devine que Sophie aurait envie de dénoncer ( à l’instar de Benoît Duteurtre) ces viandards, ces «bouffeurs de biche » qu’elle épie, tapie sous un épicéa, lors de leur sortie d’une auberge gastronomique. 

L’écri-vaine nous glisse ce conseil de La Fontaine ( pourquoi en anglais?) : « Enjoy deeply the very little things , qui fait écho aux « riens somptueux » d’Albert Strickler.

On est happé par la succession de tableaux naturalistes qui défilent en toile de fond  où évolue un couple aimant, perclus par l’âge, dont le naufrage de la vieillesse est apprivoisé  par la compagnie de la petite chienne Yes. Elle les revigore et leur apporte de la gaieté par son extravagance, sa folie joyeuse. Toutefois Sophie refuse de se résigner devant l’impitoyable aujourd’hui. Elle incarne une forme de résistance.

L’écriture reste sa raison de vivre pour conjurer la mort. On se délecte de cette prose poétique, riche, où on respire la terre, la forêt, le velours de l’instant et on s’extasie devant la beauté du pré « aux reflets vert amande. Puis rose. D’un rose venus du cosmos, un rose extraterrestre. »

Un récit touchant, à la veine autobiographique, ouvert vers les ailleurs, vers le dehors que le double de Claudie Hunzinger désire de façon démesurée. Sur un air de Dominique A, A comme Amour.

Laissez-vous ensauvager dans cette communion avec la nature, en émule de Thoreau, attisez vos cinq sens pour percevoir les sons, les odeurs, les bruits, la musique.

Adoptez cette propension à l’émerveillement de l’artiste plasticienne, véritable botaniste, qui excelle à magnifier les paysages qui l’entourent. 


(1) Page 490 du  Journal 2021 d’Albert Strickler- Collection Le Chant du merle : Comme le souffle d’une étoile filante,  éditons du Tourneciel

(2)  Prix Décembre 2019

©Nadine Doyen

Blandine Rinkel, Vers la violence, Fayard, 372 p, 2022

Une chronique de Nadine Doyen

Blandine Rinkel, Vers la violence, Fayard, 371 pages -20€  – Rentrée  2022 –  Prix Méduse


Un titre frontal, disruptif. Une couverture qui intrigue avec ces quatre dessins qui représentent le loup. D’ailleurs la page en exergue est aussi centrée sur les loups.

 N’est-il pas étrange d’associer la naissance du protagoniste principal, Gérard, avec le loup qui entra dans la légende le 12 janvier 1954 ? 

Mais ne dit-on pas : L’homme est un loup pour l’homme ? La narratrice, Lou, sa fille  ne va cesser d’en faire le constat dès son plus jeune âge.

Celle-ci brosse le portrait du baby boomer qu’elle appelle Gérard, et non «  mon père », façon de prendre de la distance avec ce personnage très complexe, aux nombreux secrets à élucider. Un homme autoritaire, à la voix terrifiante parfois.

Le lecteur sent très tôt l’emprise, la domination qu’il a sur sa fille. Admirative, amoureuse de son géniteur au point de vouloir se marier avec lui. L’amour est d’autant plus aveugle à cet âge. Pourquoi la laisse-t-il penser  (à 5 ans) que cette union sera possible quand elle aura atteint l’âge légal ? Pourquoi lui fait-il une telle promesse ?! «  Seuls les adultes consentants peuvent s’épouser ».

Gérard, ex-militaire, flic de profession, possède des armes, ce qui impressionne sa fille Lou. Il est nimbé de mystère, passant des nuits dans son bureau ovale jaune. Pièce appelée ainsi car au centre trônait « une grande table en forme d’oeuf ».

Lieu où son père  travaillait, se ressourçait, mais où Lou ira fureter, transgressant l’interdit, ouvrant les tiroirs, ce qui ne pouvait que déclencher la furie de Gérard. 

Pourquoi ce nom de code « Bruno » ? Aurait-il une double vie ?

Lou se remémore son enfance, son entrée en sixième, son amitié avec Jade, Victor, prenant conscience que Gérard préférait qu’elle ne fréquente pas ses camarades de classe !  Elle confie qu’« il voulait rester maître de son royaume, que son esprit lui appartienne ». Difficile de comprendre pourquoi il lui refuse de jouer avec les billes découvertes au grenier pour lui donner la permission une semaine plus tard.

Il l’éduque à la dure, lui  conseille d’apprendre à se battre pour être à la hauteur de son nom Meynier qui signifie « robuste guerrier », lui apprend à nager à deux ans. Dès ses 5 ans elle s’aguerrit, son père lui ayant inculqué la devise du mousse : «  Sois toujours vaillant et loyal » et « la sensation du couteau ». Adulte, elle définit Gérard comme « un monstre à deux têtes » qui « affabule, invente, ment », un moustachu « psychopathe amusant »,  « un sorcier de l’univers » et « un ivrogne occasionnel ».

Elle souligne «  son sourire carnassier », son « rire bruyant », sa face obscure.

Comment une enfant peut-elle se construire quand la menace est permanente ? 

Il lui faudra vaincre sa peur quand elle doit traverser un pont en pleine tempête !

Peu à peu le voile se lève sur le passé du patriarche au sujet du drame du naufrage, (ce qui explique qu’il vivait dans un huis clos de disparus) et  de l’accident tragique impliquant Pluie, ce cheval qui les accompagnait lors de randonnées en forêt. 

La figure maternelle, Annie Mercier, est une présence discrète, elle aussi subit les menaces de son époux. Quand celui-ci rentre alcoolisé, agressif, il sème la terreur. Il hurle, il beugle, il gueule contre les connards qui salopent la mer, la plage. Quel contraste entre les mots affectueux que le père emploie à l’adresse de sa fille : «  moussaillon », « Loupiote », et la violence de ses gestes (Ne l’a-t-il projetée d’un coup de pied en bas d’un escalier ?)  et certaines de ses paroles ( injures).  L’épouse est traitée de connasse, de « vioque ». Pas de smartphone à l’époque, la mère consignait tout sur un post-it.

L’écriture de l’écrivaine est très visuelle, d’une précision inouïe , on croit voir les scènes se dérouler sous nos yeux. Par exemple quand elle revisite les moments de bonheur partagés avec le père, leur « lien de la mer » ( «  les souvenirs bleus »), le jeu de la barbichette, les tours de magie, leurs partages de mondes imaginaires ou quand elle évoque leurs marches, les paysages traversés, empruntant « des routes jouxtant le jaune des champs d’orge et de colza, le vert du maïs, des blés, le bleu des pavots…. », «  des départementales bucoliques ». Ou tout simplement quand elle s’achète une gaufre liégoise, « ornée de perles de sucre ». 

Blandine Rinkel a le don de happer son lecteur par les accroches de certains chapitres, comme «  il y eut un épisode terrible ». La maltraitance animale évoquée révulsera tous ceux qui luttent contre ce fléau.

La romancière reconnaît qu’adolescente, elle aussi s’est montrée  « infecte » envers Ardent, ce chien attachant que son « bourreau de père » a failli défenestré. Et elle fustige « l’injustice de sa cruauté », de sa méchanceté causée par mimétisme.

Elle sait attiser notre empathie pour ces bêtes sans défense, tel ce cheval qu’il a abandonné dans le fossé où il avait chuté. Au contraire Lou, devenue végétarienne, montre son attachement aux chevaux et rejette la consommation de viande chevaline. Nourriture que son père lui a imposée  dans son enfance. Pour elle : « La magie des chevaux ne réside pas dans leur viande, mais dans leurs mouvements. Dans leur crinière et dans leurs muscles. Dans la manière qu’ils ont d’être libres quand ils courent ».

Au cours du récit, Lou s’interroge sur la misogynie de Gérard d’autant qu’il disait «  aimer les femmes, les vraies », les femmes guerrières, pourtant dans ses notes  autobiographiques, on lit les déclarations suivantes : « les femmes sont des couteaux » ou « se méfier des femmes ». Aurait-il été attiré par ces « femmes  féroces, indifférentes, hermétiques à la séduction », ces femmes écrivaines en lutte comme Virginie Despentes, Constance Debré à qui Lou rend hommage ?

À la fin de la lecture de la première partie, le lecteur est comme abasourdi tant la violence s’est intensifiée. À 18 ans, la narratrice, quitte sa Vendée aimée  pour rejoindre à Londres une compagnie de danse. « La danse, une technique de survie » pour Lou, un exutoire, qu’elle pratique d’une façon militaire, « un sport exigeant une autodiscipline ». Elle développe une longue réflexion sur la danse : «  la danse comme stratégie animale pour esquiver les corps prédateurs ». Cette décision convoque une pensée de Colette : « Il n’y a de réel que la danse, la lumière, la liberté, la musique ». Rappelons que l’écrivaine chanteuse pratique elle-même la danse au sein du collectif Catastrophe.

Liberté qui se traduit pour Lou sur le plan sexuel ( jeu du foulard) jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Raphaël, qui rallume sa féminité, alors qu’elle avait été éduquée, en soldat, comme un petit monstre de virilité », quand elle était sous la coupe du paternel. Un père peuplé de blessures, « de cicatrices et de deuil ».

Un épisode déstabilisant la marque : « la tache » au plafond de son logement londonien. Laissons le mystère.

Un mot interpelle dans la dernière partie, celui de « meute », qui renvoie à l’illustration de la couverture. La famille  est considérée comme « une horde de cohortes », les voitures sont vues comme une meute. « Meute », le nom de la compagnie de danse qu’elle formera. Et le prénom Lou, qui résonne comme loup ! 

On quitte le jeune couple se préparant à un réveillon forestier avec les animaux. Ils se tiennent à l’affût, sachant ( comme Sylvain Tesson) qu’il leur faudra de la patience, cette « vertu suprême » et rester silencieux pour espérer entrevoir une meute ou un loup solitaire. Et fantasmer de « danser avec les loups » ! La boucle est bouclée.

L’originalité de ce roman réside dans sa composition hybride, mêlant le récit de Lou,  les notes autobiographiques du père qui révèlent une autre facette de cet « ogre » et au final la bouleversante lettre confession de Lou qui montre la complexité de leurs liens. Et combien il l’a vampirisée. Une lettre qui dévoile sa réponse quant à un éventuel don de rein pour ce père condamné.

Un récit émaillé de citations, d’expressions en italiques, dont certaines en anglais ( « delay », «  fake news », «  larger than life »…) et de comparaisons. ( « la vague immense se ruait sur nous comme un cheval piqué par une abeille »).

Blandine Rinkel signe un roman puissant, dense, scandé par le mot « violence » dont a hérité la narratrice Lou, et hanté par les spectres des fantômes. Un récit impressionnant, parfois glaçant qui laisse une durable empreinte chez le lecteur. 

© Nadine Doyen

Gilles Marchand, Le soldat désaccordé, Aux Forges de Vulcain, Rentrée  littéraire août 2022

Une chronique de Nadine Doyen

Gilles Marchand, Le soldat désaccordé,  Aux Forges de Vulcain, ( 207 pages, 18€) , Rentrée  littéraire août 2022


Titillé par sa formation d’historien, Gilles Marchand  a choisi de revenir à un roman où l’Histoire est en toile de fond. Il situe donc son récit à la période de la première guerre mondiale. Au vu de l’impressionnante liste de ses remerciements, on réalise que l’écrivain s’est totalement immergé dans une abondante documentation (livres, films, émissions radio…) au point d’en devenir obsédé, confie d’ailleurs l’auteur.

Autre fantaisie récurrente : forger des noms de personnages dont la consonance fait penser à des personnalités du monde musical des années sixties et seventies dont il est fan. (1)

 Avant de débuter la lecture, on ne peut que prêter attention à la couverture, signée Elena Vieillard. Celle-ci peut paraître énigmatique, tout comme le titre : Qu’éclaire la lune ? Pourquoi «  désaccordé » ? La curiosité du lecteur est happée.

L’originalité  de ce roman « Le soldat désaccordé », réside dans le choix du narrateur :  un poilu mutilé, rescapé, qui s’est donné pour mission de rechercher des survivants. Il éprouve une dette vis à vis d’eux .

On le suit dans ses enquêtes et ses rencontres au cours desquelles il tente de retrouver trace d’Emile Joplain, sous la pression de la mère, persuadée qu’il est vivant mais peu disposée à lui fournir des indices sur sa fiancée. Une main en moins,  il veut toutefois servir. Appareillé d’une prothèse, on n’hésite pas à lui confier un volant. Il emprunte « La route, dite la Voie sacrée » jusqu’à Verdun. Son enquête le mènera jusqu’en Alsace..

 Il va remonter jusqu’à un des amis d’Émile, Paul Macaret, il obtient alors le nom de celle à qui Émile, l’amoureux, écrivait, une certaine Lucie, l’Alsacienne. Et va tenter de reconstituer le puzzle de leur « love affair ». Leur coup de foudre remonte au 28 juillet 1907. Émile la croise en venant passer l’été dans sa famille où Lucie est alors  domestique. Ils se revoient chaque mois de juillet jusqu’en 1913. Il y aura le premier baiser, les rencontres clandestines. Une correspondance amoureuse voit le jour, mais aucun d’eux ne poste lettres ou poèmes. Leurs missives restent enfermées dans des boîtes secrètes. Qui les trouvera ces déclarations passionnées, ferventes. Qui les lira ?

Cette liaison, dont a vent la mère d’Émile, est mal vue en raison de la classe sociale inférieure de Lucie. Puis arrivera la censure : « échanges épistolaires frontaliers prohibés », l’Alsace étant en pays ennemi. Leur liaison pourra-t-elle se concrétiser ?

Le narrateur, ce soldat manchot, retrouvera à Laon le médecin qui a soigné la blessure d’Émile et engrangera des indices supplémentaires. Le devoir chevillé au corps, il poursuit un vrai jeu de piste dans lequel le lecteur est embarqué. Sa rencontre avec Davisse, affecté au service du Ministère des pensions, lui permet de consulter les registres. Celui-ci devient un allié précieux.

Tout en recherchant signe de vie de Lucie, il pense à sa propre amoureuse Anna, taraudé de culpabilité de la laisser à l’attendre comme Pénélope.

 Il se rend chez les Himmel, s’imprégnera de l’atmosphère de la chambre de Lucie.

En contrepoint de « l’antichambre de l’enfer » que l’on ne peut occulter, l’auteur tisse l’intrigante et mystérieuse histoire de la « fille de la lune » qui erre dans le no man’s land, à la recherche de son « prince poète ».  Qui est donc cette belle silhouette évanescente, que certains soldats, dont les « cinq moustaches », affirment avoir vue  danser la nuit ? Pour certains, il s’agissait d’un racontar. Á moins que ce soit  Eudoxie Dumail, cette créature éclatante dont parle Henri Barbusse , en ces termes : «  svelte, toute allumée de blondeur » ? La femme biche dans « Le Feu », qui «  semblait porter un croissant de lune ». Est-elle née de l’imagination des êtres trop alcoolisés ?

Quel sera le dénouement de cette histoire d’amour si romantique ? Quel sera le destin des rescapés, des gueules cassées, d’Anna et de Lucie ? Ne dévoilons pas la conclusion des nombreuses recherches du narrateur, mais elle livre des rebondissements et des surprises, des retrouvailles émouvantes et son lot de drames.

Sont mises en avant les femmes qui sont acculées à effectuer le travail des hommes absents, (conductrice de tram…), ce qui convoque le roman de Serge Joncour ,  « Chien-Loup »  qui met en exergue le travail des femmes au moment des moissons et le sort des animaux, en particulier des chevaux. Quand Gilles Marchand évoque les corps déchiquetés de ces canassons, les charognes de bovins, on frissonne d’horreur. Images insoutenables, à donner des cauchemars. Une réflexion à méditer : « Les animaux sont moins cons qu’ nous, ils y vont pas ». Leur présence n’est due qu’à l’homme et hélas, ils se retrouvent piégés.

                              Deux registres de mots se côtoient :

le premier rend compte de la brutalité de la guerre, de cette boucherie , du quotidien des jeunes gens enrôlés, de la sauvagerie des Boches:  «  canarder,  marmiter, tranchées, boue, cendres, bombes, explosions, déluge d’acier, éclats de shrapnel, trous d’obus, des milliers de morts, tomber comme des mouches, macchabs, chaos ». 

Des pages sonores traduites en oxymore : « une vraie symphonie du massacre »

Une situation à devenir fou. D’ailleurs, beaucoup de soldats ont dû être internés.

Et si ce n’était pas «  la der des ders » ?

Le second champ lexical égrène des mots salvateurs, qui ont du mal à faire le poids face à ce carnage, qui apportent le soutien, le réconfort :  «  douceur, amour, bras ouverts, rires, cris de joie… » . 

Le romancier aime les énumérations, souvent des verbes d’actions. Il crée des dérivés pour évoquer les années 25  où «  ça mistinguait », « Coco  chanélisait »,  «  André bretonnait », «  Maurice chevaliait ». Autre énumération évoquant les réactions du voisinage de la famille Himmel , constatant la présence d’un jeune homme étranger: «  Ca commençait à  papoter, jacasser, bavarder, supputer, jaboter, voire cancaner ou jaser.

Il recourt aussi au style de l’anaphore pour bien frapper les esprits, répétant certaines phrases: «  On disait que ce n’était pas vrai ».

Il restitue le langage des combattants, comme l’emploi fréquent de « n’est-ce-pas ».

L’auteur sait parsemer des touches de poésie (on retient cette image du brin d’herbe qui  peut rasséréner un blessé, ainsi que le « bruissement en la majeur » de la lettre qui tombe dans la boîte aux lettres !) tout en relatant un douloureux pan de l’Histoire , du devenir de L’Alsace et la Lorraine. La nécessité de réhabiliter des caporaux.

Le poème si prenant qui clôt le roman suscite l’envie de relire « Les douze lettres d’amour au soldat inconnu » d’Olivier Barbarant (2) et donne l’occasion de citer l’héroïne d’ Amélie Nothomb :  « La mort n’est pas la cessation de l’amour » et la conviction du soldat inconnu : «  Après la mort, il restait de l’amour ».

Gilles Marchand signe un roman très documenté, poignant, tout en contraste où se mêlent légèreté et gravité, fantaisie et poésie. Une histoire d’amour incroyable et touchante, entravée par la guerre, sur fond d’accordéon, le poète jouant Le Temps des cerises ou La Madelon , cette « vieille mélodie des tranchées », qui n’avait plus le courage de servir à boire. Un récit émaillé de références littéraires et mythologiques (« lampades, L’iliade »). On ferme le livre , ému aux larmes et on le conseille au plus grand nombre. Si les romans d’Annie Ernaux remuent les lecteurs, ceux de Gilles Marchand touchent tout autant ; laissant leur empreinte durable, ils méritent le bouche à oreille ! Livre en mémoire de ce deuil collectif de la Grande Guerre.

© Nadine Doyen


(1) : Vous aurez sûrement repéré ces noms de famille qui en convoquent d’autres : 

Jeanne Joplin, Paul Macaret ,Georges Hérisson, Jean La None.

(2) : Douze lettres d’amour au soldat inconnu d’ Olivier Barbarant , éditions  Champ Vallon

Amélie Nothomb, Le livre des sœurs, Albin Michel, ( 194 pages- 18,90€ )  Août – Rentrée littéraire 2022 

Une chronique de Nadine Doyen


Amélie Nothomb, Le livre des sœurs, Albin Michel, ( 194 pages- 18,90€ )  Août – Rentrée littéraire 2022 


Pour son trente et unième roman, Amélie Nothomb a accouché d’une famille atypique, voire psychotique, comme ce fut le cas avec des précédents livres.  Elle choisit de situer son « conte » avant l’ère des portables ( elle fait d’ailleurs partie des rares écrivains à déclarer ne  posséder ni ordinateur, ni smartphone) !

Elle campe donc un couple plus que fusionnel, Florent ( 30 ans) et Nora (25 ans). Ils vont vivre cette passion durant trois ans avant qu’un bébé vienne s’immiscer dans leur intimité. Avoir des parents déficients, n’est-ce pas une source de romanesque ?

La romancière enfante souvent des « enfançonnes » surdouées, des êtres brillants, mais qui souffrent de carence affective. Elle aime aussi ponctuer son récit de dates de naissance, d’âges des protagonistes dont on suit l’évolution au fil des ans. La première fille de ce couple «  forteresse »,  Tristane se révèle d’une intelligence hors norme,  elle acquiert la lecture avant d’entrer à l’école. Une fillette qui rappelle par sa précocité, Diane, l’héroïne de Frappe-toi le coeur.

C’est elle qui va apprendre à lire à sa cadette, Laetitia. On est témoin de l’indéfectible et puissante complicité qui va se nouer entre les deux sœurs. Dès l’enfance, c’est un bonheur pour Tristane de contempler «  l’amour de bébé endormi ». Elles préfèrent jouer ensemble plutôt que de rester rivées à l’écran et deviennent inséparables. Inséparables comme Amélie Nothomb et sa sœur Juliette

En fréquentant l’école, elles peuvent constater leurs différences…, en particulier le grand investissement des autres parents auprès de leur progéniture. Elles se résignent à avoir des parents défaillants, qui vivent dans leur bulle idyllique. Ne les ont-elles pas appelés « papa et maman », d’une seule entité inséparable. 

On subodore que les pédiatres vont crier haro devant le comportement irresponsable des parents des deux fillettes qui les gavent de télé, vivant dans leur bulle amoureuse. Des parents immatures au point de laisser leur progéniture seule la journée, sans baby-sitter quand tous deux reprennent le travail. Si bien que Tristane va se tourner vers sa tante Bobette pour obtenir des renseignements pratiques… et se livrer aux confidences. N’a-t-elle pas été humiliée, blessée par son père, traumatisée par les paroles de sa mère ( après avoir surpris une conversation à son sujet?) 

Comment se débarrasser ensuite du complexe profondément ancré de « petite fille terne », puis de fille « fadasse » qu’on lui a collé au collège? Comme on sait, les mots détruisent. Faute de reconnaissance de la part de ses parents, Tristane nourrit une affection sans bornes pour sa tante, et pour sa fille Cosette dont elle est la marraine. C’est un coup de massue pour le lecteur quand Tristane obéit à l’injonction de sa cousine aimée.

L’anorexie est au coeur de ce roman, maladie dont souffrent plusieurs héroïnes  de l’auteure, sujet qu’elle  maîtrise pour en avoir été victime. Celle de Cosette est lourde de conséquences. Comme Monica Sabolo, Tristane effectuera elle-même les démarches administratives pour obtenir une bourse afin de poursuivre ses études et de gagner son indépendance, ne rechignant pas à enchaîner les petits boulots pour couvrir ses dépenses.

 L’écrivaine se fait toujours un malin plaisir de glisser son mot fétiche «  pneu », cette fois, il est porté au sommet, puisqu’il se métamorphose en nom de groupe de musique/band : Les Pneus !  Car The tires , ça sonne mal.

Et on rêve de les voir dans les « charts ». Mais créer un groupe demande  une cohésion entre les différents musiciens /membres. Des tensions, des rivalités amoureuses naissent. Comment va-t-il progresser ? Sera-t-il en concert à Bercy ?

La fan de Metal développe une réflexion sur la musique. Parmi les points communs qu’Amélie Nothomb partage avec son héroïne, on peut lister sans hésiter le goût du rock ( metal), de la lecture, les études de lettres.

Comme dans Les aérostats, Amélie Nothomb met en exergue le pouvoir des mots, l’utilité d’apprendre le grec, le latin, valorise la littérature, « un moyen comme un autre de devenir présidente de la République ». D’ailleurs elle enrichit notre connaissance du français, glissant toujours un ou deux termes peu courants, comme ici «  apophtegme » : parole mémorable ayant une valeur de maxime. Ou encore l’emploi du mot «  dormition » pour décrire l’étreinte amoureuse des parents.

Comme Tristane , la romancière a longtemps partagé sa chambre avec sa sœur, lieu propice aux confidences, avant de prendre son indépendance à Paris, « la Jérusalem des lettres françaises ». Comme elle, elle connaît l’ivresse de la lecture. D’ailleurs, elle rédige des « blurbs » pour le bandeau de livres qui l’ont conquise. (1)

Quant à la ressemblance de Tristane avec son père , elle convoque cette phrase si souvent entendue par l’Académicienne  : «  Amélie, c’est Patrick. » , et qui la révoltait , petite, car troublée qu’on ne voie pas qu’elle était une fille.

 Last not least , on devine l’épistolière invétérée quand, dans le roman, les deux sœurs recourent à la correspondance pour leurs confidences à l’insu de leurs parents !

( En 1991, la ligne fixe Maubeuge-Paris est onéreuse et ne permet pas l’intimité.)

Dans ce conte, Amélie Nothomb explore à nouveau les relations familiales, qui peuvent être conflictuelles entre parents et enfants, incarnant cette expression « famille je vous hais ». Les réactions des parents déçoivent, surtout celle de la mère à l’annonce de la réussite de Tristane. Que penser de parents peu enclins à encourager les études de leurs enfants et qui dénigrent la lecture ? « Le coup de matraque » qui s’abat sur Tristane , dans le dénouement, sidère tout autant le lecteur. 

Par le titre, Le livre des sœurs, l’écrivaine rend un  hommage indirect à sa sœur adorée Juliette, avec qui elle forme un duo soudé depuis l’enfance et entretient un amour paroxystique. De nombreuses interviews relatent  d’ailleurs leur osmose.

Quant au style, même s’il vise à l’épure, le conte n’est pas encore pour cette fois réduit à un haïku. «  Dans trente ans, mon livre sera peut-être un haïku », boutade que l’écrivaine a formulée dans la presse !

Amélie Nothomb signe un roman vibrant au rythme d’un amour sororal absolu, de la musique de Led Zeppelin, de Queen, de David Bowie, de Lou Reed, de Patti Smith.

Le récit est hélas assombri par le destin tragique de deux protagonistes. Mais « la mort n’est pas la cessation de l’amour », on peut continuer de dialoguer avec les défunts. Si le groupe Les Pneus, touchant seulement les «  happy few », ne figure pas dans le Top 50, ce roman, lui, surfe sur la vague du succès. «  Amor fati » pour credo.


(1) : Vincent Delareux fut un des chanceux adoubés. « Le cas Victor Sommer » lui vaut l’admiration d’Amélie Nothomb et cette phrase en jaquette du livre : « Un récit à mi-chemin entre les Evangiles et Pyschose ! Une réussite. » 

P.S : À noter que la photo de la couverture est signée Nikos Alagias.

On peut lire une interview du photographe dans le Hors-série anniversaire de Lire Magazine Littéraire, paru en juillet 2022 

Quant à Perry Salkow, friand d’anagrammes, il a transformé le titre Le livre des sœurs en Soleil des rêveurs.

©Nadine Doyen

Monica Sabolo, La vie clandestine, Gallimard  (318 pages- 21 €)

Une chronique de Nadine Doyen


Monica Sabolo, La vie clandestine
, Gallimard  (318 pages- 21 €)


Rentrée  littéraire 2022 – Juin 2022


Au début du roman, le lecteur est accueilli par une buse, achat compulsif de la narratrice, peut-on supposer. Mais celle-ci ne serait-elle pas source de malheurs ? 

En effet les catastrophes matérielles se multiplient pour l’écrivaine qui craint de devoir s’installer dans une roulotte avec ses enfants (des trombes d’eau ont envahi son appartement, « la moquette est spongieuse comme un tapis d’herbes aquatiques »).

Les mots récurrents «  clandestine » et « secret » ponctuent le récit, impliquant un certain mystère.

La narratrice, « ignorant tout de sa vraie identité », veut percer l’énigme, comprendre le sens de son acte de naissance qu’elle a débusqué fortuitement à 15 ans, et sur lequel elle a lu la mention: «  di padre ignoto ». Secret que sa mère consent seulement à aborder quand l’auteure a 27 ans.

Deux pères, dont elle brosse les portraits, occupent donc ses pensées. 

Le premier Alessandro F., s’est volatilisé au printemps 1971, abandonnant la mère de l’écrivaine de vingt ans, enceinte de  six mois.

Le second : Yves S , diplomate, ce métier lui paraît mystérieux surtout quand il part pour l’Afrique pour des affaires occultes. Il était franc-maçon, lui confie-t-il, un jour.

Ce père, que quelqu’un lui décrit comme « un porteur de valises ».

Ses phrases assassines (insultes), ses gestes, les scènes de disputes, de violence (bagarre, coups) ; le départ de la fille au pair ( qu’il a dû violer) ; le défilé des huissiers… ; le tout est gravé à jamais et le traumatisme indicible la taraude de façon obsessionnelle.

L‘écrivaine questionne sa mémoire, mène une double vie : diurne et nocturne, habitée par des fantômes. Elle se demande au fil du récit si ses souvenirs sont fiables, surtout quand elle procède à des flashbacks : « Nos souvenirs sont des souvenirs de souvenirs ».

Elle revient sur ses origines italiennes, Milan où elle a vécu ses premières années, entre 1971 et 1974, avant que ses parents s’installent en Suisse. C’est là qu’elle  «  débute sa vie clandestine », oublie l’italien au profit du français !

Puis de son enfance à Genève entre 1974 et 1977, elle garde peu de souvenirs, aucun de ses parents, seuls des détails sur des photos lui confirment sa présence à leurs côtés. Avec sa thérapeute, elle décrypte tous les albums photos, tentant ainsi de reconstituer son passé, de combler le vide.

Elle a traversé un période chaotique à l’adolescence, ses flirts provoquent la colère du père, «  qui détient le pouvoir ». L’amour devient « un lieu clandestin ».

Lors de ses études supérieures, l’étudiante doit faire elle-même les démarches pour espérer bénéficier d’une bourse, le père étant parti à Lisbonne retrouver sa nouvelle femme. Avec humour, elle se remémore la scène avec le responsable des bourses qui, impuissant devant « son chagrin tellurique », lui remet un rouleau de papier hygiénique qu’elle déroule indéfinitivement ! Alterner des passages légers, drôles et des chapitres graves, c’est indispensable pour Monica Sabolo.

Celle-ci  revisite les divers lieux où elle a vécu, ses relations avec ses parents, au train de vie fastueux ,(souvent absents et qui la laissaient devant la télé avec son frère).

Elle évoque le moment où tout déraille jusqu’à leur séparation.

Elle convoque les instants seule avec son père à contempler l’aquarium et se souvient s’être plainte à sa mère des visites matinales du père, sous-entendant sa main baladeuse. Cette mère qu’elle retrouve (en fin d’ouvrage) à Morges pour les 100 ans de la grand-mère et qui l’étreint, l’embrasse avec fougue et implore le pardon. Alors qu’elle appréhendait cette confrontation.

Ses recherches lui font croiser des membres d’Action directe pour lesquels elle nourrit une étrange fascination. Peut-être parce qu’elle a décelé un dénominateur  commun avec eux : «  le secret, le silence et l’écho de la violence ». Toutefois, elle réalise qu’elle s’est fourvoyée dans « un sacré guêpier » à vouloir déchiffrer les arcanes de ce mouvement d’extrême gauche. Sa ville natale, Milan, est alors secouée par les attentats commis par les Brigades rouges. La France connaît aussi une série de drames dont l’assassinat de Georges Besse.

Monica Sabolo fait revivre de façon explosive, les années noires du terrorisme d’Action directe, pages  richement étayées par les nombreuses sources compulsées. 

Ces années 80 auxquelles Serge Joncour a également sensibilisé son lecteur dans son roman Nature Humaine.

La romancière nous surprend par son opiniâtreté à cerner le profil des protagonistes, à se plonger dans une tonne de documents afin de mieux les comprendre.

Encore plus étonnante, la façon de s’infiltrer dans leur milieu au «  Jargon libre » (librairie anarchiste), et de se forger une nouvelle famille avec Claude, Hellyette ( l’« appui logistique »),

La Galère et bien d’autres. Encore plus audacieuse de parvenir à rencontrer Nathalie Ménigon et ceux qui l’hébergèrent pendant un an. De quoi noircir son carnet de notes. Inattendu pour la narratrice investigatrice de loger dans la chambre qu’occupa Nathalie. Une quête époustouflante !

Et de confier «  qu’il est plus facile de rendre visite à un ancien combattant de lutte armée qu’à n’importe qui de sa propre famille ».

On suit l’enquêtrice dans tous ses trajets, en bus, en train, ( « un lieu refuge, comme « une cabane  entre deux tempêtes »). Lors de ses visites à Hellyette, à Claude…jusqu’au voyage ultime vers son père mourant, celui dont elle a ignoré presque tout. 

Ce qui intrigue et frappe le lecteur, c’est l’omniprésence de l’eau dans ce roman, à commencer par « l’obscurité marécageuse «  de son appartement, rappelant l’univers aquatique de Summer. Elle a connu « un univers aqueux », vécu « un épisode lacustre » dans cette villa à Bellevue, sur les rives du lac Léman. Quand l’émotion la submerge, elle sent « une poche s’épancher en elle », « une digue céder et tout se déverser ». Par exemple, à sept ans, elle a connu un état second et « la sensation d’être constituée d’eau tiède, qui se vidait à ses pieds ».

Monica Sabolo finit par voir dans l’aquarium de sa chambre, en Suisse, la représentation de « sa famille en miniature : un milieu trouble , à l’abandon ».

Elle a le don d’adopter une efficace écriture cinématographique : ainsi le lecteur voit les séquences se dérouler sous ses yeux, comme cet au revoir de Claude regardant le train s’éloigner. Attitude qui rappelle un terme japonais «  l’o-miokuri qui « consiste à raccompagner la personne qui s’en va » jusqu’à ce qu’on ne la voie plus. (1)

Tout aussi émouvante la scène d’adieu de Monica Sabolo à son père adoptif, Yves S., dans un cimetière de Colombes, déposant une rose de Noël sur la tombe « où volette le baiser de son frère », juste au moment où « une volée de pigeons s’éparpillent dans le ciel ». 

Elle a envie de lui pardonner malgré «  les choses horribles » qu’elle a subies.

 Le lecteur est également happé par le contraste entre ce passé tumultueux et les moments de quiétude que Monica Sabolo partage avec Hellyette à observer, non pas les poissons, mais les oiseaux, « les yeux levés vers le ciel, en silence » ou dans le refuge d’une forêt.

 Au fil du récit, l’écrivaine concède craindre la réaction de sa mère et de son frère à la sortie du roman. Elle a conscience d’avoir « confectionné un engin sophistiqué, composé de papier, de nitroglycérine et d’une mèche à combustion lente, qui finira par tout faire sauter ». N’a-t-elle pas écrit sur leur histoire, ayant décidé de ne plus se taire ? Et si elle les avait trahis? Toutefois la narratrice ne considère pas agir en « traître», elle voit plutôt dans ce livre le message de la réconciliation. Tant d’années « pour déchirer la paroi de papier qui la séparait d’Yves S » !

A noter que Monica Sabolo a dédié ce septième roman à ses enfants, à l’instar de son père qui lui avait dédié son livre sur l’art précolombien. 

Ce récit, à la veine autobiographique, détone par son incroyable sincérité et secoue doublement avec cette plongée dans les noirceurs des êtres proches ou non, cette confrontation inédite et audacieuse entre : d’une part le passé douloureux de la narratrice et d’autre part celui des militants d’Action directe. Monica Sabolo s’interroge sur la notion de culpabilité, fait la lumière sur le mécanisme de la « dissociation », propre aux êtres blessés, (« la réalité et le vécu sont inhibés, de manière temporaire ou durable ») , aborde la question du mal et du bien et celle du pardon. 

Ce livre coup de poing, aura-t-il permis de réparer la mystérieuse blessure ? 

© Nadine Doyen

(1) Nagori de   Ryoko Sekiguchi