Jessica L. Nelson, Brillant comme une larme; Albin Michel, (313 pages – 19,90€) ; Janvier 2020

Chronique de Nadine Doyen

Jessica L. Nelson, Brillant comme une larme; Albin Michel, (313 pages – 19,90€) ; Janvier 2020


Jessica L. Nelson a l’art de nous intriguer par les titres de ses livres. 

Le précédent : « Debout sur mes paupières » est une citation d’Eluard.

Cette fois « Brillant comme une larme » est une phrase empruntée à Cocteau.

« Le titre d’un roman est fondamental. Il est le pont établi avec le lecteur » !(1)


L’écrivaine ressuscite l’écrivain Radiguet (1903-1923), qui a eu un parcours de comète dans le milieu littéraire. La photo de la couverture le montre rayonnant entouré des habitués du Magic City.

Le prologue daté d’avril 1923 commence par une séance de spiritisme en compagnie de Jean et Valentine Hugo, de Georges Auric, du dandy de la capitale Jean Cocteau et de Raymond Radiguet, soucieux de savoir s’il va décrocher un prix pour « Le Diable ».

Jesssica L. Nelson concentre son récit sur  Radiguet qui, lui, aimerait revenir à avril 1917, date de sa rencontre avec Alice, alors qu’il n’a que 14 ans.

Elle relate l’éducation sentimentale, le parcours initiatique fougueux du jeune Ray qui brûle de désir pour  sa voisine institutrice qui l’a hypnotisé. 

Pour la séduire, il s’est fait passer pour un jeune homme de 17 ans.

Idylle compliquée, chaotique, puisqu’Alice est fiancée à un poilu.

Après la rupture, « le casanova en culottes courtes » cumule les conquêtes et les nuits blanches. Se succèdent Irène, Béatrice, Mary, et Bronia, sa dernière fiancée qui ne supporte plus de le voir accaparé par la correction des épreuves du prochain roman.

En parallèle, l’auteure dresse le portrait du jeune prodige, « ce banlieusard » de Saint- Maur, désireux de ne pas rester « un grouillot de presse », et multipliant les contacts avec des gens influents afin de se faire publier (Auric, Doucet). 

Il étudie à la Colarossi, montre une érudition qui donne le tournis et lui permet de s’introduire dans le milieu parisien. Il est doté d’une intelligence hors du commun, a pour maître Apollinaire.

On assiste à la naissance de l’écrivain: parmi ses projets : « La règle du jeu », « Denise, l’Âge ingrat ». Ce dernier inspiré par « le fantôme de sa vie d’avant ».

Il soumet des bribes de ses ébauches à Cocteau qui lui prodigue conseils et encouragements. Sa consécration sera d’être publié chez Grasset.

L’écrivaine développe une réflexion sur la création : « Le roman est un mensonge qui dit toujours la vérité », et « un écrivain ne se repose jamais ».

Quant à Picasso, il a du fil à retordre, face à ce « modèle agité, déroutant ». Il est fasciné par son « visage à la beauté égyptienne, aux lèvres charnues ». Il trouve « le roi de l’esquive » «  gonflé » de « se jouer des ardeurs des homosexuels dont il s’est entouré ». 

La biographe nous plonge dans l’atmosphère de l’époque, dépeint une fresque d’un « Paris assoiffé de divertissements », où l’on boit, danse, se déguise, s’amuse. On fréquente « Le bœuf sur le toit », les ateliers d’artistes.

Période où les intellectuels fréquentent les cafés littéraires, comme « la Closerie des Lilas », que l’écrivaine connaît bien pour faire partie du jury du Prix décerné par cette institution. Cocteau, lui, lance la mode « des dîners du samedi » où se retrouvent artistes et écrivains. Paris n’est-il pas une fête ?

Radigo, « Monsieur Bébé », a pris goût aux « pérégrinations des Samedistes », tantôt au cirque Medrano pour applaudir les clowns Fratellini, tantôt à la foire de Montmartre. Le talent est à toutes les portes. C’est dans une foule exubérante qu’il se glisse et slalome lors d’un bal organisé dans un château à Robinson, terreau pour son roman « Le bal du comte d’Orgel ».

La romancière évoque aussi la banlieue de l’ado de Saint- Maur qui a subi la grande crue de 1910, traumatisant les habitants dont la mère de Radiguet.

Paris avait les pieds dans l’eau, la Marne était sortie de son lit. 

Si Paris est « une fête », Paris est aussi « un tombeau ». Moment plus tragique, le 27 janvier 1920, Modigliani est conduit à sa dernière demeure au Père -Lachaise, alors que sa compagne Jeanne Hébuterne attend un enfant.

Jessica L. Nelson décrypte la relation que « Radigo » entretient avec ses parents, des parents choqués par les rumeurs de sa liaison avec l’institutrice Alice. Que penser d’une jeune femme fiancée se permettant des écarts ? 

Ils s’inquiètent de le voir s’émanciper à 16 ans, en s’installant dans un hôtel du centre de la capitale.

Puis, ils désapprouvent sa fréquentation de Cocteau, le mettent en garde contre le risque d’être entraîné dans la prostitution, subodorant qu’il est sa muse.

Pourtant Raymond va être entretenu par son mentor, acceptant des séjours sur la côte Méditerranéenne et dans le bassin d’Arcachon, lieux d’inspiration.

Ils écriront même à quatre mains ! 

La romancière scrute l’attirance de l’un et la résistance de l’autre lorsque le maître et son protégé se retrouvent en tête à tête. Mais Cocteau « se montre d’une tendresse respectueuse et constante, toujours attentionné. Il en aimerait davantage mais ne demande rien ». Une complicité unique les lie. Il n’en sera que plus dévasté et taraudé de culpabilité lorsque Raymond est emporté par la typhoïde. Mais aurait-il pu éviter à Raymond de se détruire par tous les breuvages, cocktails, opium, consommés et de s’épuiser dans toutes ces soirées ?

En nous faisant entendre la voix d’outre-tombe de Raymond, que seul Cocteau perçoit, la biographe suscite une vive émotion.

Jessica L. Nelson retrace, avec beaucoup de passion, à la fois la vie sentimentale et intellectuelle de l’auteur du « Diable au corps », dans une écriture parfois fiévreuse, lascive et même érotique. « Écrire n’est-il pas un acte d’amour » ? 

Elle met en lumière avec intensité sa « vie de météorite » qui rêvait de postérité.

Une citation de Cocteau clôt cette biographie romancée, «pure merveille »(2) : « Le vrai tombeau des morts, c’est le coeur des vivants ». 

NB :

Pour ceux qui ne connaissent pas l’écrivaine Jessica L. Nelson, elle est la cofondatrice des éditions des Saints Pères qui publie les fac-similés, copies parfaites des manuscrits des plus grands chefs -d’oeuvre. Ayez la curiosité de consulter leur site. Parmi les plus récentes publications, on trouve l’histoire originale de Peter Pan, des dessins de Cocteau.

Quant au libraire Gérard Collard qui a fait de ce magnifique roman son coup de coeur, il a un lien géographique avec Radiguet puisque « La Griffe noire » , implantée à Saint-Maur, est certainement hantée par le fantôme de l’étoile filante.

(1) : Citation de Jessica L. Nelson

(2) « Une pure merveille », expression de Gérard Collard dans une vidéo pour marquer son admiration pour ce roman.

©Nadine Doyen

J’aurais voulu être un Beatles, Jérôme Attal (15€ – 159 pages) ; Éditions Le mot et le reste Février 2020

Chronique de Nadine Doyen

J’aurais voulu être un Beatles, Jérôme Attal (15€ – 159 pages) ; Éditions Le mot et le reste                 Février 2020

On a tous quelque chose des Beatles, ou plutôt un lien particulier avec ces Fab Four.

Pour Jérôme Attal le dénominateur commun est le chiffre 50 !

50 ans depuis l’explosion du groupe, 50 ans, cet été 2020,l’âge de la maturité pour l’auteur parolier qui a toujours veillé à garder une part d’enfance, mais se trouve confronté aux affres du temps qui passe.

Dans une succession de courts chapitres, en prose ou en vers, Jérôme Attal décline son rapport aux Beatles, relatant maintes anecdotes tout en faisant défiler leur discographie, leurs tubes. Leurs chansons constituaient pour le jeune fan « un monde protecteur et magique ». Pour le lecteur, elles deviennent la playlist de ce livre et sont les axes autour desquels la planète sentimentale de Jérôme Attal tourne. Il rembobine leur parcours depuis leurs débuts dans le groupe des « Quarrymen », dans une cave de Liverpool jusqu’à leur adoubement par la reine qui fait une apparition à la toute fin ! Un ouvrage documenté qui fait appel à la mémoire des nostalgiques des années sixties, du « swinging London » et qui révèle « la recette du quatre-quarts Beatles » !

L’auteur parolier, expert des Beatles, aborde la création, la difficulté de vivre avec un artiste et la nécessité de cohabiter avec « une muse cosmique » !

Certains textes sont dédiés à des personnalités connues : David Foenkinos, Sigolène Vinson (à qui il adresse le mantra : « Hare Krishna), Claire Barré, Loulou Robert, (qui a baptisé sa chienne « Penny Lane », des anonymes (A, C ou Z…) ou encore à cette figure tutélaire qu’est Richard Brautigan, qu’il aime pour « la structure foutraque, jubilatoire et poétique de ses livres ».

Il évoque les photos de Linda McCartney en référence à « The polaroid Diaries ».

À la manière de la pochette «  Sgt. Pepper’s Lonely Hearts club Band, Jérôme Attal livre son « hall of fame », la liste de ses idoles, parmi laquelle figure l’écrivaine belge Amélie Nothomb. Puis nous interroge sur la nôtre. Il aime nous impliquer et tisse ainsi un lien sympathique avec le lecteur, tel que celui que l’on peut nouer dans les salons avec le romancier très British. Il s’éclipse même pour nourrir ses tourterelles ! 

Il opère comme la mise à nu d’une tranche de vie, revisite son enfance (son aversion de la gym), évoque ses émois d’adolescence, ses amours, ses chagrins, ses déceptions, les occasions ratées, ses madeleines de Proust. Le tout brossant son autoportrait à multiples facettes avec cette sensibilité à fleur de peau à laquelle sont habitués ses aficionados. Il reste à espérer que cet état d’âme mélancolique à la fois « sombre, inconsolable » et « découragé par la vie » n’est plus. Rassurons-le quant à son lectorat, il ne peut que croître.

La musique n’est-elle pas là pour combler cette quête de bonheur ?

Dans cet opus très musical, il paye sa dette au groupe mythique dont l’oeuvre magistrale entre en résonance avec sa propre vie mais aussi avec la nôtre à des degrés divers. Si dans « La Petite sonneuse de cloches », Jérôme Attal déclarait y avoir logé tout son coeur », il est aussi consigné dans ce très touchant livre confession.

© Nadine Doyen

De la page à l’image : quand une intrigue séduit une réalisatrice. Le FILM : REVENIR de JESSICA PALUD

Chronique de Nadine Doyen

De la page à l’image : quand une intrigue séduit une réalisatrice.
Le FILM : REVENIR de JESSICA PALUD, Prix du scénario à la Mostra de Venise. Également primé au festival du Croisic : Chabrol du Jury jeune, Chabrol de la meilleure adaptation, Chabrol du public.

Sortie en salles le 29 janvier 2020.
Casting : Adèle Exarchopoulos et Niels Schneider

Adapté librement du roman de SERGE JONCOUR :


L’AMOUR SANS LE FAIRE, poche J’ai lu (7,30€ – 316 pages) avec en couverture l’affiche du film

LE COUP DE PROJECTEUR sur le livre :

La petite voix enfantine, inconnue , au bout du fil, chez ses parents est un mystère pour Franck, en rupture avec eux depuis 10 ans. Pour en avoir le coeur net, il décide d’effectuer sur le champ un retour au bercail, sans prévenir. Serge Joncour alterne la voix de Franck et celle de Louise, l’épouse du frère décédé, au chômage. On suit le parcours de ces deux êtres cabossés par la vie jusqu’à ce que leur route se rejoigne dans la ferme familiale où les parents de Franck élèvent le fils de Louise. Ce gosse, gisement d’énergie inépuisable s’avère le pivot du roman, et le trait d’union entre les protagonistes. Franck montre beaucoup de bienveillance pour Louise. Ils s’apprivoisent peu à peu, partagent le quotidien. Leurs regards s’aimantent, le charme de Louise opère. Les soirées à la belle étoile favorisent l’intimité. Dans cette nature lénifiante, ils se sentent en osmose. Auraient-ils trouvé leur paradis ? Franck va-t-il se réconcilier avec ses parents ? Ce retour aux sources lui sera-t-il salvateur ? Laissons le suspense quant au destin de ces deux solitudes décidées à se reconstruire, à ne pas se faire de mal, à vivre avec intensité ces moments suspendus, ces parenthèses enchantées, en toute harmonie. L’originalité réside dans la chute que réserve chaque chapitre, aiguisant la curiosité. L’auteur impulse avec brio des accélérations au récit, distille des scènes cocasses ou épiques. Il peint avec délicatesse et pudeur les sentiments contenus, la peur d’aimer, les émotions enfouies. Et si l’amour était dans le pré ? Poésie et sensualité se côtoient en cet été caniculaire.
Un roman familial touchant, sur fond de réalisme sociétal, ancré dans le monde rural qui montre des paysans rivés à la terre et soulève la question de la transmission. Vibrant hymne à la nature sauvage. Serge Joncour transcende avec brio les paysages sublimes du Lot, à la manière des «nature writers ». Un récit solaire, traversé par une pléiade d’odeurs, débordant de tendresse, de douceur, de nostalgie, qui a inspiré Jessica Palud pour son film Revenir :Prix du scénario au festival de Venise. Un livre qu’on quitte à regrets. Un vrai baume, ce qui n’est pas rien par les temps qui courent.

Extraits : 

« Dans l’amour il y a bien plus que la personne qu’on aime, il y a cette part de soi-même qu’elle nous envoie, cette haute idée que l’autre se fait de nous et qui nous porte. »

« Je ne sais pas, dans fond c’est la seule vraie chose qu’on devrait se promettre dans la vie, de ne jamais se faire de mal. »

JULIE MOULIN, DOMOVOÏ , Alma éditeur (18€ – 297 pages) Mai 2019

Chronique de Nadine Doyen

JULIE MOULIN,  DOMOVOÏ , Alma éditeur (18€ – 297 pages) Mai 2019



Julie Moulin nous embarque sur les traces de ses deux héroïnes : une fille, Clarisse et sa mère Anne, au coeur de la Russie, « terre de contrastes », à Moscou où elles ont chacune séjourné à deux époques différentes. Le récit va naviguer en alternance de 1993 à 2015. Le voyage commence avec Nicolas Gogol :

« Quel charme étrange, quelle fascination, exerce le mot voyage ! »

Il se poursuit sous la bénédiction / sous les auspices du Domovoï (esprit de la maison) mais aussi sous l’influence d’Amma, « gourou indienne ».

Dans le prologue, on apprend que la mère de Clarisse est disparue depuis dix ans.

Pour Clarisse, « le Domovoï », ce petit lutin, n’a pas rempli son rôle protecteur du foyer puisqu’il a pris la tangente avec sa mère. Que s’est-il passé ?

En 1993, on suit l’installation d’Anne à Moscou, désireuse de parfaire ses connaissances de la langue russe. Elle est confrontée aux obstacles administratifs. Julie Moulin peint cette Russie où l’argent, les dollars, le bakchich, un parfum, un bijou, peuvent ouvrir des portes interdites. Ostracisée par les « Kommandanty » de l’internat, Maria, directrice d’école, décide de l’héberger (après le départ des enseignantes encadrant un échange scolaire) et la « traite en princesse », si honorée de recevoir une jeune Française. « En Russie on sait faire preuve d’hospitalité ». L’appartement est exigu mais accueillant. Toute la famille vit regroupée dans la cuisine où elle écoute la radio ou regarde la télé. En cadeau de bienvenue et de porte-bonheur, Anietchka (Anne) reçoit une poupée ou plutôt « une sorte de lutin fait de paille et de rafia ». « Elle se fond dans le moule familial », telle une fille au pair.

Serioja, le fils de Maria, aux vastes connaissances lui fait visiter Moscou aux week-ends, mieux qu’un guide. Il se montre « affable, prévenant », « la couvre de bienfaits» mais s’absente pour « business ». Anne trompe ce manque en retrouvant « les expats » dans les bars. Elle y fait la connaissance de Guillaume qui n’a pas la même fascination pour le pays tout en étant « féru de son histoire et de sa littérature ». La narratrice autopsie ses relations amoureuses et livre des pages sensuelles, pleines de délicatesse, rappelant la plume d’Elisa Shua Dusapin.

Seule, elle s’aventure dans le métro, et peut constater le contraste entre le luxe et la misère (« un peuple en haillons à la merci d’une poignée de nouveaux riches »).

En 2015, c’est Clarisse, Sissi pour son père, étudiante à Sciences-Po, qui à son tour veut se perfectionner en russe, comme le fit sa mère. Elle veut aussi percer le secret de la photo retrouvée qu’elle conserve sur elle. Pourquoi la présence de son père ? Ce père qu’elle décrit comme « honnête et droit, cachottier, bonimenteur, et fiable.

Ce père qui trouve qu’il « ne fait pas bon vivre pour une femme en Russie », et envisage pour sa fille plutôt Londres et « la City » pour son année à l’étranger.

« London is THE place to be », se répète Clarisse comme un mantra, façon de s’en persuader, pourtant elle change soudainement d’avis et se projette en Russie. 

Sans l’avouer à son père, elle veut retrouver le fantôme de cette mère évaporée.

Un père qu’elle vouvoie, avec qui le vrai dialogue est difficile. Toutefois, grâce à ses connaissances, il lui trouve où loger à Moscou : chez Goharik, qui n’est autre qu’une amie de la mère lors de leurs études. Va-t-elle réussir à lever l’omerta sur le secret familial qui entoure la disparition de sa mère. ? « Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective : nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces. ». Clarounia (2) va questionner à la fois sa logeuse et Tamara (une autre amie proche de sa mère). La photo mystère est son sésame pour tenter de faire éclater la vérité, son père restant sourd à ses interrogations. On devine son maelström dans sa façon d’apostropher la disparue : « Maman, avais-tu rencontré quelqu’un d’autre ? ».

Julie Moulin réussit à happer son lecteur, qui guette comme la narratrice les réponses de ces deux femmes, avide, lui aussi, de percer l’énigme qui mettra fin aux non-dits. 

Les deux héroïnes semblent avoir contracté durant leur séjour initiatique ce « pofigisme » dont parle Sylvain Tesson dans un de ses romans (1), à savoir « cette résignation joyeuse face à ce qui advient », une façon de s’abandonner à vivre.

La romancière dépeint la condition féminine d’autrefois en URSS (prostitution), les conditions de vie difficiles (pénurie, indigence, alcoolisme), la coutume du 8 mars, jour où l’on célèbre la femme. Elle restitue parfaitement comment « l’étrangère » est perçue, comment Anne « se met au diapason du pays où seul le présent compte ». Inversement elle rend compte de l’étonnement de Goharik, d’origine arménienne, découvrant l’opulence des magasins à Paris. De nombreuses comparaisons sont faites entre les deux capitales. Julie Moulin s’attarde sur l’habitat en Russie, décrit les logements vétustes, délabrés (eau rouillée), zoome sur les fils dénudés, les graffitis, les marches érodées. Elle nous met l’eau à la bouche avec les « syrniki ».

En filigrane, Clarisse étudiante à Sciences-Po fait allusion à la figure de l’ex-directeur  (« homo la nuit, hétéro le jour »). Elle évoque les stigmates des attentats de 2015 ainsi que les rassemblements « Je suis Charlie », rappelle la guerre en Ukraine, l’ère du communisme, Tchernobyl, les «  Pussy riots », les catastrophes aéronautiques… 

Le récit, en trois actes, nous immerge dans une diversité de musique russe : le rock avec le groupe Kino , plus classique avec Chostakovitch, et plus populaire avec ce chant soviétique « Les soirs de Moscou » que l’écrivaine Svetlana Alexievitch cite dans « La fin de l’homme rouge »,ou encore la chanson de Viktor Tsoï.

Différents arts défilent : le cinéma russe avec Zviaguintsev, l’opéra de Boris Godunov au Bolchoï, la peinture de Chichkine et de Kouïndji, les icônes de Roublev.

La romancière nous donne envie de nous plonger dans la littérature russe (Gogol, Tolstoï, Boulgakov, Tchekhov…), meilleure façon de comprendre un pays.

Elle se révèle une guide hors pair avec qui on se prélasserait volontiers dans le parc Gorki, sur les bords de la Moskova, après avoir arpenté les musées dont la galerie Tretiakov. Lieu où Clarisse fait une rencontre improbable, très émouvante ! 

Julie Moulin décline un amour inconditionnel pour la Russie où elle a séjourné comme ses protagonistes. En polyglotte, elle nous offre quelques rudiments de russe  (spassibo : merci, pochli :en route, bystro : vite…), distille de l’anglais :« target », « free hug », et même du sanskrit : «  Lokah Samastah Sukhino Bhavantu » (3) !

Elle signe un récit enjoué, enrichissant, dans une écriture alerte, pleine d’humour.

Un roman double, dépaysant, prenant, sous forme de matriochka, qui permet de voir la métamorphose du pays de « Pouchkine à Poutine », de mieux appréhender l’âme slave chère aussi à Sylvain Tesson. Souhaitons à l’écrivaine de voir ses rêves se réaliser : être traduite en russe, être invitée dans une Alliance française ! 


(1) « S’abandonner à vivre » de Sylvain Tesson, Gallimard.

(2) Clarounia, variante de Clarisse, employée par Goharik.

(3) Mantra d’Amma : « Puissent les êtres du monde entier être heureux. »

©Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid ; Gallimard, (17, 50€ – 198 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid ; Gallimard, (17, 50€ – 198 pages)


Le titre « Le dernier hiver du Cid » préfigure une tragédie.

Après s’être consacré à sa dynastie familiale, Jérôme Garcin centre son exercice d’admiration sur le père de son épouse.

Il ressuscite l’acteur Gérard Philipe, né en décembre 1922, disparu trop tôt (1969), « fauché comme une alouette en plein vol ». Son nom s’est imposé dans les milieux du théâtre et du cinéma. 60 ans plus tard, l’auteur le fait revivre dans un livre dédié à Anne-Marie Philipe, qui n’est autre que « l’infante du Cid », orpheline de père si jeune, une preuve d’amour touchante. 

Pour commencer, c’est le portrait d’un homme hyperactif qui est brossé. Un père, papa poule, « aimant, radieux, opiniâtre, et utile », qui se partage entre les jeux de plage avec ses jeunes enfants et son travail d’entretien de la propriété de Ramatuelle.

Sa femme Anne pressent que la fatigue qui saisit son mari dès son lever n’est pas normale. Et constate que sa résistance n’est plus celle « d’une fibre de sisal », affaibli qu’est l’acteur par ses douleurs. Elle s’en alarme et en vient à canaliser l’énergie d’Anne-Marie (4 ans 1/2) et Olivier (3 ans) pour assurer un havre de tranquillité à leur papa. En août 1969, se sentant malade, il souhaiterait avoir la visite de « son jumeau de coeur », Georges Perros, (à qui il a offert l’hospitalité quelque temps) afin de se confier. Mais celui-ci décline l’invitation.

On suit donc, tout d’abord, le quotidien de la famille, l’été 1959, en vacances dans le Var, à La Rouillière, « ferme perdue en pleine campagne », offerte par les parents d’Anne pour son mariage, bâtisse qui nécessite de nombreux travaux.

La vedette adulée des photographes s’en absente pour participer à Paris à la promotion des « Liaisons dangereuses ».

Puis, les vacances finies, la petite troupe fait une halte dans la résidence secondaire de Cergy. Maison aux allures de château dotée d’un grand parc, entretenu par le jardinier Brunet, où les enfants s’ébaudissent. Elle jouit d’une situation idéale et permet au «  Fregoli » de rentrer y dormir après une représentation et à Claude Roy d’y trouver son inspiration.

C’est un homme fuyant les mondanités, les ors que Jérôme Garcin dépeint, investi dans la réfection de la « bâtisse bancroche ». Il trompe son épuisement en allant applaudir « le géant » Laurence Olivier à Stratford, siège de La Royal Shakespeare Company et en revient avec le désir d’incarner Hamlet.

Dernière migration en octobre pour rejoindre leur appartement de la rue de Tournon.

La personnalité de son épouse Anne, ethnologue, se dessine : « conseillère, pygmalion », elle se montre exigeante dans les choix de sa carrière.

On est témoin de l’amitié indéfectible qui va lier Gérard au médecin obstétricien Pierre Velay, à qui il osera se confier sur sa maladie. Quand il est admis dans la clinique Violet, impossible de passer incognito. 

Bien qu’hospitalisé, il nourrit de multiples projets pour enrichir son répertoire déjà impressionnant, s’intéressant aux tragédies grecques.

L’émotion saisit le lecteur face au malade affaibli après l’intervention subie. Mais le choc, c’est le diagnostic du médecin et la décision de l’épouse de cacher la vérité.

On perçoit le maelstrom qui l’étreint face à l’annonce implacable.

Émotion encore de voir ce chirurgien, confronté à son impuissance de sauver « le jeune dieu », qu’il admire tant au point de ne manquer aucune de ses pièces.

Anne, 42 ans, veille sur lui, le soutient, lui fait entrevoir son retour Rue de Tournon. 

Pour tenir moralement, elle convoque leurs jours heureux, « leur vie nomade et joyeuse, au gré des tournées molièresques du TNP ». Elle se remémore leur promesse, enlacés, par une nuit de neige : «Nous essaierons d’être élégants si un jour nous sommes malheureux ».

Les retrouvailles joyeuses avec ses « petits amours » le font revivre. Bientôt 37 ans,

« Il est heureux comme un rescapé », lui qui « était un homme pressé, insatiable, vibrionnant », constamment adulé, consent à prendre un peu de repos, avec le projet d’un séjour à la montagne avec sa chère famille.

Le dévouement dont fait preuve Anne qui doit aussi gérer le quotidien, conduire « les bouts de chou » à l’école, force l’admiration.

Le clap de fin, le 25 novembre 1959 fait tomber un rideau, non pas rouge, mais noir. 

La triste nouvelle fait affluer les paparazzi (notoriété oblige) et aussi poindre les larmes du lecteur. Les télégrammes affluent, on pleure l’idole. Une pléiade d’intellectuels et d’artistes vient s’incliner devant « le comédien héroïque », mais aussi devant l’homme de gauche, que l’on prenait pour un communiste, même si ce n’était pas tout à fait le cas.

Anne, très digne, l’accompagnera pour son dernier voyage à Ramatuelle. Elle sait que  désormais, elle devra « l’aimer à l’imparfait ». Sobres funérailles.

Le passé peu glorieux du père de l’acteur , pendant la guerre, est évoqué, son exil à Barcelone. C’est un homme fier du succès de son fils, qui collectionne les articles de presse. On découvre que Gérard était engagé dans les FFI, et qu’il a participé, en août 44, « aux combats de la libération de Paris ». Rappelons qu’il a crée le SFA, « le syndicat français des acteurs ». Engagé aussi il l’est dans sa volonté d’être payé comme les autres, et comme Jean Vilar qu’il admire tant, il est fier « d’offrir les grands textes à ceux qui n’y avaient pas accès ».

Un portrait choral de Gérard se décline comme un puzzle sous multiples facettes.

Sa mère évoque l’enfance du « garçon sage, précoce, studieux », à Cannes.

Son épouse Anne a aimé un homme sensuel « à la peau douce, aux doigts longs et fins, à la fossette mutine au menton, à la voix acidulée du Petit Prince ».

Pour son chirurgien , il incarne le comédien « au port aristocratique, l’inexplicable alliage de panache et de candeur ». Quant aux réponses au questionnaire de Proust, elles brossent une sorte d’autoportrait.

Le plus poignant, c’est la lettre d’adieu de Georges Perros à cet « élève si singulier qui broutait un texte avec frénésie, fantaisie » et « une diction consonante ». 

Un autre de ses professeurs le pleure en silence, Georges Le Roy : il avait vu en « ce jeune fauve, un génie, un prodige de grande race ».

On est admiratif devant l’ampleur de son répertoire, de sa filmographie (Fanfan la Tulipe) et devant sa capacité à mémoriser autant de rôles (Rodrigue, Ruy Blas…).

Les noms des grands théâtres défilent : Chaillot, Hébertot, l’Odéon, Récamier, la Comédie -Française… et même celui de la Shakespeare Company.

Le narrateur met en exergue le métier de comédien , qui permet « de traverser au galop les siècles et les pays, de porter un jour la cuirasse, un autre la soutane, de défier les puissants, de se donner de nouvelles mères, de nouveaux pères, d’être polygame, de se cacher sous de multiples masques… ».

En filigrane, Jérôme Garcin donne un aperçu de l’époque : le train de nuit existait !

La crise sévit en mai 1958. Parmi les objets : étaient à la mode le radio réveil Bayard, le transistor portatif Optalix. Il note l’engouement des femmes pour le fuseau. Malraux est nommé Ministre de La culture. De Gaulle promulgue la réconciliation franco-allemande.

(On est sensible à la leçon de vie et de courage que donnent le patient et l’accompagnant, face à leur solitude dans cette épreuve.)

Par ce récit intime et mémoriel, Jérôme Garcin rend immortel Gérard Philippe et nous incite à lire les pièces, à voir les films dans lesquels il a participé. L’auteur signe un témoignage puissant et bouleversant en retraçant son dernier hiver. En même temps, il livre un double portrait dithyrambique de l’homme (père, époux) et de l’acteur, « cet Ange, d’une beauté séraphique, à la démarche aérienne », qui avait atteint la stature d’une « rock-star » internationale. Un hommage qui touchera la génération de ceux que Gérard Philipe a fait vibrer et une biographie qui fera découvrir cette étoile aux plus jeunes. Écrire, n’est-ce pas prolonger la vie des disparus ? Et quelle élégance de style ! C’est la gorge nouée que l’on s’éloigne du « Cid », à pas feutrés. 

NB : Disponible en livre audio lu par Anne-Marie Philipe, collection Écoutez lire.

© Nadine Doyen

Dana Grigorcea, La dame au petit chien arabe ; Traduit de l’allemand par Dominique Autrand ; Albin Michel, (15€ – 139 pages), Août 2019

Chronique de Nadine Doyen


Dana Grigorcea, La dame au petit chien arabe ; Traduit de l’allemand par Dominique Autrand ; Albin Michel, (15€ – 139 pages), Août 2019

Dana Grigorcea campe son intrigue à Zurich, « petite cité lacustre au charme exotique ». 

Anna aime promener son petit chien en bordure du lac et boire son «  matcha latte », servi avec des biscuits, dont les miettes font le régal de son chien. Un jour, attablé à ses côtés, Gürkan, jardinier,   séduit par sa silhouette délicate, ses gestes gracieux, tente une approche en attirant le toutou !

Une rencontre qui va bouleverser la vie d’Anna, rompre sa monotonie.

Anna est une ballerine à la carrière conséquente si l’on en juge par tous les tableaux affichés dans la salle d’attente de son mari médecin (qui la représentent sur scène dans des rôles phares).

Un couple qui aime recevoir avec champagne, véritable « fontaine de jouvence ». Mais Anna est une femme libre qui vient de succomber au charme de cet inconnu à la voix envoûtante. Elle aime croquer la vie sur le champ. Ils se plaisent, s’apprivoisent, se revoient, flirtent. Fougueux baisers, étreintes, effusions intempestives… Leurs mains ne se quittent plus. Leur bonheur irradie tant que les gens, qui les croisent, sourient de les voir si épris l’un de l’autre, les prenant  sans doute pour des jeunes mariés. Le jeune kurde initie son amante à une danse folklorique au son de la darbouka. 

Cette liaison extra-conjugale est vécue avec un sentiment d’égarement, de culpabilité pour Gürkan, (marié et père), alors qu’Anna, volage, n’éprouve aucun scrupule. Elle vit cette passion intensément, mais ne sera-t-elle qu’un feu de paille ? En voyage à Venise, Anna, oisive, s’ennuie et devient insomniaque. Elle réalise très vite qu’elle est habitée par Gürkan, ressent la morsure de l’absence et éprouve un désir ardent de le revoir pour combler ce vide. Va-t-elle réussir à le retrouver ? Vont-ils reprendre leur pas de deux amoureux ?

Anna serait-elle comme Louise de Vilmorin qui n’aime que les commencements ?

Dana Grigorcea situe son récit au printemps, moment où la nature renaît et réveille les sens des protagonistes et en été où les corps se dénudent, dans un décor idyllique, sur les rives du lac.

L’auteur ausculte le sentiment amoureux, met en exergue la sensualité des corps, leur souplesse

Une romance très rythmée, baignée de soleil, qui met en scène une chorégraphie pleine de délicatesse, d’élégance, de légèreté, sous le signe de Tchekhov. « La certitude d’avoir été, un jour aimé, c’est l’envol définitif du coeur dans la lumière », pense Bobin.

© Nadine Doyen

Louise de Vilmorin, Une vie de bohème, Geneviève Haroche-Bouzinac, Flammarion ; (518 pages– 23,90 €) ; Octobre 2019

Chronique de Nadine Doyen

Geneviève Haroche-Bouzinac,
Louise de Vilmorin, Une vie de bohème, Flammarion ; (518 pages– 23,90 €) ; Octobre 2019

Geneviève Haroche-Bouzinac ressuscite Louise de Vilmorin, à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition, en marge de l’exposition à la Maison de Chateaubriand.

Elle retrace son riche parcours (1902- 1969), étayé par une documentation imposante, enrichie de photos (insérées au milieu) qu’il est souhaitable de consulter avant la lecture.(1) La biographe a pu accéder à maintes sources inédites (lettres, carnets, témoignages de ceux qui l’ont connue, entretiens…)

Saluons l’initiative d’insérer en fin d’ouvrage l’arbre généalogique si vaste ainsi qu’une chronologie très détaillée depuis ses ancêtres en 1774 jusqu’à 1972.

Ceux qui jardinent connaissent sûrement l’entreprise familiale, la maison grainière et son catalogue Vilmorin-Andrieux.

Mais que connaît-on de Louise, la femme de lettres, romancière et poétesse, « icône de la mode » ?  Cette « étrange ondine » dont les yeux changent de couleur selon son interlocuteur !

L’auteur retrace l’enfance de Loulou.

Grande fratrie, un père qu’elle adore mais peu présent et une mère qui ne semble pas la comprendre, ou la connaître, ce qui fait dire à la biographe : « Pertes, disparitions se gravent dans la mémoire de l’enfant. Sa relation avec Mélanie (sa mère) ne s’établit que sur le mode de la frustration et de l’injustice. » A cela s’ajoute le sentiment d’être rejetée par une de ses grand-mères. 

Son enfance a été marquée par la crue de la Seine de 1910 qui oblige la famille à quitter le quai d’Orsay. Parents et enfants vont se trouver  un temps séparés.

Faute d’amie, elle choisit comme compagne une poupée, Lili, avec qui elle peut parler. Ce sera le drame quand sa mère l’offre à une autre fillette, méconnaissant la vie affective de sa fille. Grande solitude et manque d’affection évidentes. Vient s’ajouter sa maladie qui la cloue des mois au lit et dont elle gardera une boiterie.

Son éducation est assurée comme celle de ses frères et soeur par les nounous, les gouvernantes, un précepteur, l’abbé Tisnès. Les enfants Vilmorin bénéficient de nombreuses lectures dont les contes qui les fascinent. En exergue, l’interjection de l’abbé : « Pimporte » que Louise se plaisait à employer.

Avec son successeur, elle connaît les brimades. 

Très tôt, elle maîtrise l’anglais, l’allemand. En 1915, elle passera quelques mois à Londres pour retrouver son père ambassadeur, qui hélas décède en 1917.

Après une enfance chaotique, un désert affectif maternel, sa vie amoureuse connaît des remous. Ses fiançailles avec St Exupéry sont éphémères. Mariée à l’Américain Henry Leigh-Hunt, souvent absent, elle souffre du mal du pays, et dépérit. « Vie grise sous un ciel toujours bleu », confie-t-elle. L’abbé Mugnier lui conseille d’écrire, de s’évader par la plume pour tromper son ennui.

Son retour en France lui permet de rencontrer des personnes influentes. Elle multiplie les aventures. Le couple bat de l’aile, trois enfants sont nés de cette union, mais la séparation se profile, le divorce prononcé, elle perd la garde de ses filles. 

Louise doit alors encore faire face à des disparitions tragiques, accidentelle pour celle d’Antoine de Saint Exupéry, « le magicien de son adolescence, un ange noble, un héros ». 

Elle côtoie toute l’intelligentsia de l’époque (familles princières, une pléiade d’écrivains : Cocteau, Roy…), reçoit tout un aréopage de sommités, fréquente les soirées de la « Café Society ».

Certains offrent l’hospitalité à celle qui est alors sans le sou (Jean Hugo, la comtesse Elisabeth de Breteuil, Paul-Louis Weiller, Duff Cooper  …)

Pendant la guerre, c’est à l’ambassade de France à Budapest qu’elle trouve refuge, à l’automne 43.

A la sortie de son premier ouvrage, ses talents de plume seront encouragés par Malraux, et aussi par Antoine de Saint- Exupéry, qui lui prédit même le Femina. On ne tarit pas d’éloges sur « cette comète apparue dans le ciel des lettres ». Poulenc lui commande des poèmes musicables. Ses publications préfacées par Déon, Nimier, rencontrent un succès éditorial.

Au cours de ses fréquentes invitations, réceptions elle croise le comte Pàlffy, tombe sous le charme de ce magyar, l’épouse. Si elle vit dans une certaine aisance au château de Pudmerice, les siens lui manquent. Elle ne cesse de voyager entre les deux pays, ce qui se complique lors de l’invasion allemande. Son domaine de Verrières est  en partie occupé.

Dans son recueil de poèmes Sable du sablier, elle évoque ce perpétuel entre-deux.

Un autre comte lui tourne la tête, Tommy, comte Esterhàzy, une liaison adultérine qui conduit à une nouvelle séparation pour Louise. Son inconstance est hélas, « source de tous ses malheurs ».

Elle s’entiche ensuite de Duff Cooper, ambassadeur du Royaume-Uni.

Après toutes ces turpitudes, on comprend mieux pourquoi elle avait adopté la devise « Au secours », et se définissait comme « inconstante, je suis fidèle ».

Très attachée à sa fratrie, elle avait pris pour emblème le trèfle symbolisant ses frères.

Poulenc constate qu’elle aime d’amour ses frères et fraternellement ses amants. »

Ainsi on note son immense dévouement de garde-malade (en 45-46) au chevet de son frère André, hospitalisé dans un sanatorium. C’est là qu’elle écrit « Le retour d’Érica ».

La mode va faire appel à Louise pour des articles, elle devient « une référence en matière de chic », s’habille en Chanel, travaille avec des artistes créateurs. Robert Laffont l’engage comme directrice de collection. Elle se fait scénariste pour Louis Malle qui adapte Les Amants en 1958. Elle traduit un roman de Duff Cooper dont la disparition lui laisse un vide incommensurable.

D’autres personnes et d’autres lieux ont compté pour elle. 

A Alpbach, en Autriche, elle s’astreint à une discipline de fer. Sa poésie transpire ses états d’âme, elle excelle dans le jeu avec les lettres de l’alphabet et compose des vers à lire à voix haute pour en déchiffrer le sens : « G AC CD ME OBI », LEJFMT ». Suivra l’admirable florilège intitulé L’alphabet des aveux composé de calligrammes, de palindromes, des « fantaisies » illustrées par Jean Hugo. Poèmes qui nécessitent un décodage que Geneviève Haroche-Bouzinac nous livre.

A Séléstat, elle trouve refuge à « La Lieutenance » où elle écrit, corrige et publie, en 1950– 1951,des œuvres majeures dont Julietta, Madame de et un long poème symphonique.

Elle noue une tendre complicité avec Roger Nimier qui lui prodigue des conseils.

Avec  Orson Wells, la « divine girl » travaille sur un scénario, une adaptation de Karen Blixen.

L’éditeur Seghers admire « la princesse des mots », l’aime et aura à coeur de sublimer son talent.

Il la place sur un piédestal, lui déclare son amour en chanson. Elle est pour lui « une merveille, un enchantement, une magie ». Ils s’écrivent en vers. Il est un des rares à l’avoir comprise.

Quant à son éditeur Gaston Gallimard, envers qui elle se sent redevable, il lui aura hélas appris « les désespoirs amoureux ». Il reste ce jeu de mots célèbre de Louise : « Je méditerai, tu m’éditeras ».

C’est en 1955 qu’elle obtient un prix d’envergure : le Prix Pierre de Monaco.

Une consécration littéraire doublée du grade de Chevalier de la Légion d’Honneur.

Jean Chalon, tout jeune journaliste au Figaro, un de ses favoris, a eu le privilège de fréquenter cette égérie lors des rencontres qu’elle donnait dans le salon bleu. 

Le diariste consignait ses anecdotes dans son journal. Guy Béart y chantait.

Jean Chalon, « son page, » (en photo au centre du livre) qui a tissé avec cette grande dame charitable une forte amitié, la définit comme « une épistolière incomparable et une Sévigné du téléphone ». Et il contribue à forger sa légende en évoquant son nouveau rôle de « Marilyn Malraux ».(2) Comme lui, on s’interroge : A-t-elle vraiment été heureuse ?

En toile de fond défile une fresque historique, dense, des grands évènements qui ont secoué la France et l’Europe (Le Vél’d’Hiv, le deuxième conflit mondial, la libération de Paris,…). Sont évoqués les dirigeants (De Gaulle, Pompidou, Churchill…). « Une époque assoiffée de tragique » pour Poulenc.

Si on devait objecter un bémol, ce serait l’avalanche de notes qui casse le rythme de la lecture. 

Geneviève Haroche -Bouzinac livre un portrait foisonnant de Louise de Vilmorin, qui la révèle sous des facettes très variées : Louise mondaine/Louise intime, femme libre, excessive, « very sweet, enchanting », jalouse, autodidacte, croqueuse d’hommes, au pouvoir de séduction incontestable.  Une foultitude d’amants. L’échec de ses deux mariages la rend malheureuse et lui fait dire qu’elle a tout raté. C’est avec Malraux et ses chats que « la reine de Saba » finit sa vie.

Avec émotion, avant de refermer cette biographie, on se recueille sur le banc du jardin de Verrières aux côtés de celle qui « voulait être un souvenir ». 

Le récit est émaillé de nombreux extraits de l’oeuvre de l’écrivaine qui incitent à la lire, en particulier sa poésie, sa nouvelle Madame de ainsi que son journal.

Ce livre d’une richesse éblouissante, d’une ampleur époustouflante, dévoile avec brio le destin incroyable de Louise de Vilmorin. Une vie intense bien difficile à résumer en quelques pages. La biographe y décrypte avec minutie toutes ses publications.

« Absolument indispensable » pour Gérard Collard de La Griffe noire.

(1) Les photos en pages centrales méritent qu’on s’y attarde à nouveau une fois que l’on a pris connaissance de « la vie de bohème » de « cette reine des nomades ».

(2) In « L’avenir est à ceux qui s’aiment ou L’alphabet des sentiments » de Jean Chalon, à l’entrée « Louise (de Vilmorin) ».

© Nadine Doyen