Salvatore Gucciardo « Ombres et lumières » une clé initiatique.

Chronique de Michel Bénard

Salvatore Gucciardo –  « Ombres et lumières. »
Préface de Giovanni Dotoli.
Illustrations Salvatore Gucciardo.
Editions  L’HARMATTAN  « AGA » collection L’ORIZZONTE – Format 14×21.  Nombre de pages 113.

Salvatore Gucciardo
« Ombres et lumières »
une clé initiatique.

Le préfacier, maitre et professeur émérite Giovanni Dotoli, voit en cet ouvrage particulièrement remarquable du peintre et poète Salvatore Gucciardo, créateur aux multiples talents : « Une fenêtre ouverte sur l’origine », ce qui me fait immédiatement songer à ce tableau bien connu de Gaspard Friedrich, où l’on aperçoit une femme de dos dans l’encadrement d’une fenêtre et face à l’immensité inconnue d’un paysage romantique. A quoi songe cette femme, que cherche telle ? Une réponse sur l’absolu, une révélation sur l’origine ? Qui suis-je ?    

Cette image symbolique correspond parfaitement au personnage de Salvatore Gucciardo que je connais depuis les balbutiements de notre intronisation dans le monde des arts et des lettres, c’est-à-dire plus d’un jubilé.

Ce dernier recueil mixte, poésie, prose et graphisme se révèle être en quelque sorte l’aboutissement et la concrétisation du message transmis opiniâtrement toute une vie durant dans l’œuvre initiatique et ésotérique du visionnaire hors-pair qu’est au travers d’une constance immuable, Salvatore Gucciardo.

Les illustrations sont d’une grande qualité et de belle unité, l’ensemble chargé de signes, de codes ésotériques et de symboles révélateurs. 

C’est indéniablement une chance et un privilège que de rencontrer au cours de sa vie de semblables créateurs libres et indépendants de tous systèmes et de toutes influences des modes éphémères, tant peintres, poètes, sculpteurs, musiciens etc. J’ai eu dans ma vie cette chance de croiser des personnages flamboyants. Victor Hugo ne disait-il pas pour reprendre un vers en exergue de cet ouvrage majeur : «  Chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière. » 

Rapprochons-nous de l‘œuvre pour en percevoir la mélodie et en découvrir les richesses symboliques s’exprimant de manière binaire, s’équilibrant ou se complétant d’un dessin poétique à une écriture graphique. Alliance détonante, alchimie enchantée où l’émotion transcende sur la raison. L’énergie développée ici soulève autant de questionnement que d’admiration, car l’œuvre de Salvatore Gucciardo est gigantesque et prodigieuse, je ne lui connais pas une seule journée où il n’a pas peint, dessiné, ébauché, écrit quelques lignes ici et là, car l’écriture bien que plus tardive est devenue aujourd’hui d’une haute importance.

Pour en revenir au professeur Giovanni Dotoli, il a parfaitement perçu le coté médiumnique de Salvatore Gucciardo et qu’au travers de cette inspiration transcendantale, il retourne et se nourrit des archétypes des origines, aux sources de nos essences, dans le magma de la création et des champs cosmiques, magnétiques et autres mondes parallèles. Une œuvre de ce dernier est une respiration sur le créé universel. L’artiste fusionne avec un environnement stellaire, il en lit les mythes, les sphères, les cercles comme une grande partition cosmogonique.  

Les plus grands spécialistes ayant connu Salvatore Gucciardo ne pouvaient que le confirmer, à commencer par l’immense maître Marcel Delmotte son père spirituel en quelque sorte, sans oublier le peintre ésotérique et symboliste Aubin Pasque, la grande figure de la littérature fantastique Thomas Oven, ainsi que le remarquable spécialiste de la démonologie, l’inoubliable Roland Villeneuve, l’incontournable critique d’art Anita Nardon  et beaucoup d’autres spécialistes de l’occulte, du satanesque, de l’animisme, du manichéisme sont présents autour de l’œuvre unique de Salvatore Gucciardo toujours porteuse de ce combat des origines entre le bien et le mal, la lumière et la ténèbre, à ce point particulier que le regard qu’il porte sur le monde contemporain est parfaitement d’actualité, à cette seule différence que cela fait plus de cinquante ans que Salvatore Gucciardo tire la sonnette d’alarme. Mais hélas l’homme est aveugle et sourd. Aujourd’hui nous sommes au seuil d’un chaos et nous sommes bien obligés de convenir que l’artiste-poète avait vu juste sur le devenir éminent d’un monde en souffrance et en perdition.

Salvatore Gucciardo est un passeur d’énergie qu’il transforme en vision divine et en restitue une sorte d’image sacrée, encore faut-il en déchiffrer le code. L’œuvre de cet artiste singulier se mérite et pour que cette lumière sacrale nous guide il faut en être digne, c’est une œuvre génératrice d’absolu. Dans le cas contraire ce ne serait que paroles jetées aux profanateurs ignorants, réducteurs  et obscurantistes.

Introduisons-nous dans l’ouvrage qui s’ouvre sur la porte des « ombres » et des corps épuisés aux pieds des terrils qui se souviennent, ainsi que de la vulve du néant d’où sort un embryon conçu avec l’eau des ténèbres, la prémonition se confirme, l’homme géniteur du mal sera l’esclave de ses actes, des erreurs de son incohérence et cupidité.

Les illustrations à l’encre de chine insérées dans le recueil « Ombres et lumières » sont tout en courbes et alternances entre le blanc et le noir. Nous y retrouvons toute la dualité contenue dans les pages de l’ouvrage. 

Pareils à bon nombre d’artistes et poètes Salvatore Gucciardo à l’instar des prophètes aimerait restructurer le monde, le nourrir d’actions salvatrices et de corriger les erreurs de « Dieu.» Pour vouloir faire entendre sa voix, les épreuves sont nombreuses, les obstacles multiples et insoupçonnés et c’est le plus souvent une avancée vers l’inconnu. Comme Arthur Rimbaud, l’un de ses poètes de compagnonnage, Salvatore Gucciardo est un artiste d’une extrême lucidité car il se fait  « voyant, » porteur d’une belle sensibilité mettant dans sa besace de créateur des brassées de tendresse, des gerbes d’espérance et des réserves d’amour qui seront essaimées et incrustées dans chacune de ses œuvres. Pas une œuvre où ne soient symboliquement présentes toutes les valeurs fondamentales de l’humanité. Lorsque l’émotion devient trop forte ce sont toutes les fréquences vives de ses œuvres qui lui échappent et le consument. L’artiste est dans une sorte de brasier ardent, avec Dante il franchit les cercles de l’enfer et comme Ulysse il doit s’attacher au mât de l’existence et devenir sourd pour ne pas succomber à l’appel illusoire et hypnotique des sirènes.

Mais un artiste tel que Salvatore Gucciardo se ressaisit toujours pour se détourner des pièges et supercheries. Comme tous les authentiques artistes, Salvatore Gucciardo  prend le temps de l’instant de grâce, cet espace de réflexion entre deux œuvres, les temps de la mesure des cohérences de l’expression graphique et du langage écrit.

Dans l’œuvre de Salvatore Gucciardo, graphique ou écrite, nous rencontrons cette recherche d’absolu où la femme et l’homme ne feraient qu’un, sorte d’idéal premier de l’hermaphrodisme, symbole ancré dans la mémoire collective et que nous retrouvons dans les écritures avec ce mythe incontournable d’Adam et Eve. Epoque reculée où l’homme et la femme étaient censés ne faire qu’UN : « Nous représentons l’histoire de l’humanité. » « Essor fervent / Illumination sacrée / Sublimation / De l’homme et de la femme. »   

Avec Salvatore Gucciardo, nous sommes souvent enveloppés d’effluves vaporeuses alchimiques ou philosophales, l’Athanor caché dans les brumes de l’atelier où le silence du scriptorium n’est jamais bien loin. Mais rassurons-nous, beaucoup plus en lien avec la réalité notre créateur sait faire chanter et chante la femme. Ne parle-t-il pas de l’homme et de la femme : « Habités par le feu de l’exaltation. » ou encore dans un esprit similaire : «  Que la lumière sacrale est dans nos gènes. » Sans oublier ce regard de femme déposant sur le poète un duvet de douceur.

Au fur et à mesure de notre avancée dans les arcanes gucciardiennes, véritable cheminement initiatique, nous nous engageons vers une forme de connaissance, de dépouillement allant jusqu’à côtoyer l’ivresse extatique des sages. Ensemencer l’ignorance, féconder l’inculte tel serait le désir de notre peintre-poète s’imaginant tout à fait en train d’enluminer les livres sacrés, c’est sur ce point tout à fait utopiste que je rejoins mon ami Salvatore Gucciardo, là où la bête surgit de l’Apocalypse, l’homme peut redevenir fondamental : «  Chaque image de l’homme est une anthologie. » 

Le temps, grand timonier de l’univers, est le maître mot du combat de Salvatore Gucciardo  dont l’œuvre globale, peinture et littérature, se voudrait intemporelle, passé, présent, futur se confondent, fusionnent, ils ne font qu’un, mieux, au niveau cosmique, le temps est censé ne pas exister, cela, notre artiste visionnaire l’a parfaitement compris depuis longtemps. Une fois initiés nous sommes occultés par son œuvre et nous parvenons à voyager dans un espace hors temps.

Il est toujours hasardeux et délicat de prétendre aborder un artiste de l’envergure de Salvatore Gucciardo, parce qu’il possède des clés que nous ne détenons pas, il entretient un dialogue en communion avec l’univers au travers des mythes, royaume de la poésie et de l’espace tangible au niveau de la réalité physique, voire scientifique. C’est ainsi qu’il interprète et transpose les messages célestes.

Thaumaturge, démiurge, alchimiste, mystique, initié, voyant, philosophe, peintre et poète ? Toutes proportions gardées et sous certains aspects Salvatore Gucciardo est tout à la fois, mais c’est avant tout un homme d’une belle humanité, qui peut et sait regarder les ombres et les lumières du monde.

Ici, je laisserai le mot de la fin à son prestigieux préfacier Giovanni Dotoli, qui confirme que la poésie de notre visionnaire : «…/… est un éclat d’absolu qui nous illumine. »

Ainsi, avant que vous entrepreniez ce merveilleux voyage dans le monde insolite de Salvatore Gucciardo, je vous suggérerai de prendre le temps nécessaire pour méditer sur ces deux vers :

« Il ne faut pas combattre le temps. Il faut chevaucher la lumière. » 

©Michel Bénard.
Lauréat de l’Académie française
Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres
Poeta Honoris Causa.

Nicole Portay Bezombes, Fileuse d’espoir, Editions Les Poètes français

                                            Une chronique de Michel Bénard

Nicole Portay Bezombes, Fileuse d’espoir, ( Editions Les Poètes français –  Préface de Michel Bénard – Illustrations, Auguste Haessler – Format 15×21 – Nombre de pages 83 )

Et si la poésie était une question de survie, de salut, alors mieux vaudrait sous le sceau de la confiance emboîter le pas sécurisant de la « Matriarche ».

La Fileuse d’espoir est en fait une semeuse qui patiemment en son jardin-refuge veille à la germination des graines sacrées. Si l’ombre est parfois présente dans cette œuvre, c’est pour mieux percevoir la lumière, la caresser et la déposer à sa juste place, là, précisément au centre du cœur et de l’esprit, jusqu’à l’enchâssement escompté.

Nicole Portay avance en poésie dans une posture semblable à celle du pèlerin qui, de station en station, gravit les degrés de l’élévation. Ses vers sont assoiffés de liberté, sont ciselés, sont peaufinés, la qualité d’une écriture soignée est la meilleure garantie pour l’élévation et la compréhension de la poésie, cela notre poétesse l’a parfaitement compris.

Bien loin des textes des premières heures, désormais nous sommes face à une véritable métamorphose, similaire à l’image de la chrysalide carapacée allant jusqu’à l’éclosion d’un merveilleux papillon multicolore.

Si Nicole Portay rêve parfois de devenir poète, elle l’est bel et bien et sur une margelle élevée.

Le poète est assimilé au magicien, au sourcier qui avance avec sa baguette de coudrier et c’est bien ce qui est évoqué dans le poème « Baladin », il traverse le miroir, il parsème de poudre d’or les terres en jachère et :

« …rend la semence de l’univers

Au sillon de la terre. »    

La poétesse Nicole Portay porte des yeux d’amour protecteur sur ses petits-enfants et les invite à danser au bord des étoiles.

Cependant notre poétesse a conscience que la voie initiatique pour retrouver l’origine de l’amour la plonge dans l’épreuve des défis et des tolérances.

Alors peut-être est-il sage de se fier à son ange qui viendra de ses ailes :

« Enlacer les blessures de ton âme

Sur un fil d’argent naissant. »

©Michel Bénard.

Nathalie Lescop-Boeswillwald. « Pour une éternité de plus. » Editions Les Amis de Thalie. 53 pages. Format 21 x 14 ½.

Chronique de Michel Bénard 

Premiere couverture Pour une eternite de plus Nathalie.jpgNathalie Lescop-Boeswillwald. « Pour une éternité de plus. » Editions Les Amis de Thalie.  53 pages. Format 21 x 14 ½. 


Préface Michel Bénard. Postface Christian Boeswillwald. 

Illustrations originales (22 + 1 ère et 4 ème de couverture) Eliane Hurtado. 

 

« Passe le temps battant au rythme des saisons. » MB 

Comme chaque nouveau recueil de Nathalie Lescop-Boeswillwald « Pour une éternité de plus » une question se pose, sur quel chemin va-t-elle aujourd’hui orienter nos pas, nos cœurs et nos âmes ? 

Notre poétesse a le don du renouvellement, de la remise en question, mais l’ensemble demeure  toujours rattaché à la qualité du cœur, du ressenti, de l’émotion frémissante et de l’image révélatrice. 

Ne nourrit-elle pas ce profond besoin de réinventer l’amour afin de mieux le consolider, afin de mieux briser les habitudes réductrices. 

Immédiatement, c’est l’idée du métronome battant au rythme du temps qui passe et des saisons s’effaçant qui retient notre attention. 

Allant jusqu’à nous offrir l’envers du poème, sorte d’effet miroir. 

Les heures coulent avec lenteur dans l’imaginaire d’un chat dont les rêves s’ouvrent sur le monde. 

Au fil de la lecture, de belles visions s’offrent à nous en bouquets composés. 

Nathalie Lescop-Boeswillwald sensible et rebelle à la fois, se masquant derrière des voiles de pudeur, confirme à l’homme aimé la force du lien d’amour, tout en jouant de la dérision. 

Ce qui, à n’en pas douter, décuple les forces des « vieux enfants. » 

Les textes se présentent à nous sous un effet pendulaire oscillant entre prose et poésie marquant de leurs sceaux l’essentiel d’une réflexion sur la vie. Juste effleurement de la quintessence. 

Par la forme, nous côtoyons parfois le mode haïku. 

Notre poétesse veille dans le silence de la nuit campagnarde éclairée par un halo de lune à la métamorphose du monde. 

Soulignons la fidélité pérenne de Nathalie Lescop-Boeswillwald envers l’âme d’un frère trop vite emporté, mais dont elle reconstitue les pas dans «  Le chemin caillouteux ».   

La nuit occupe une place importante dans l’œuvre de notre amie, elle lui permet de transcender le rêve ; il arrive aussi que certains poèmes déploient les couleurs et le rythme d’un tableau impressionniste, les couleurs ne traduisent-elles pas ce que sécrètent le cœur et l’âme ? 

Ne sentez-vous pas ici un petit parfum rimbaldien nous envahir ? « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu …/… » ?  

Chaque ouvrage de Nathalie Lescop-Boeswillwald est également un prétexte où le clin d’œil à l’art en «  pARTage » n’est jamais bien loin. 


©Michel Bénard

Claude Bardinet – « Nomographie poétique » édition Edilivre – 2016 – 123 pages – format : 20 x 13.

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Claude Bardinet – « Nomographie poétique » édition Edilivre – 2016 – 123 pages – format : 20 x 13.


Le titre à lui seul nous interroge déjà, il légifère !

Oui, « Nomographie poétique » nous invite à un singulier voyage, beaux, périlleux, aussi incertain qu’une piste en Afrique en période d’hivernage.

L’objectif se mérite. L’énigme doit se résoudre.

Claude Bardinet poète ? Certes ! Peintre ? Assurément !

Alors risquons-nous dans l’aventure.

« Je m’envole au firmament…/… »

Il annonce la couleur. Abaque, serti d’un possible futur d’une théorie quantique, remettant en question bien des certitudes et autres idées reçues explorant l’esprit humain en ses zones solaires et lunaires.

Nous savons la vacuité absente et au nombre d’or, il évoque le noyau d’or.

Notre poète est peintre, docteur en lettres et géographe, il se fait scientifique, passeur, timonier et tente de fixer le point sur l’océan des connaissances en se plaçant dans le sillage universel autant qu’éclectique des O. Khayyâm, F. Pétrarque, M. d’ Ocagne, M. Fréchet, Le Corbusier, G. Pérec, E. Guillevic, J. Roubaud, A. Breton et bien d’autres beaux esprits.

Claude Bardinet transgresse les règles et normes établies, il nous convie à une sorte de transcendance cosmique en pesanteur et abysses insondables.

Il nous extirpe de nous-mêmes aux forceps et perçoit déjà l’aurore des temps nouveaux.

« Je sais qu’il reste fort à faire

Mes espérances sont oniriques. »

Avec lui, nous sillonnons dans l’indéfini, le possible en gestation, les acquis revisités.

Je serais tenté de dire que la poésie de Claude Bardinet est une voie initiatique qui ne s’adresse qu’à des esprits aguerris, des disciples.

Mais à bien y songer et surtout à le lire c’est faux, car cette poésie plutôt informelle a son rythme, son souffle, ses images mêmes hermétiques se révèlent.

Il suffit pour les lecteurs néophytes de se laisser transporter pour cueillir ça et là d’intrigantes images.

« L’œil photographe

Ne hume pas

Il mémorise

Il archive…/… »

J’y vois très bien le rituel d’une danse séculaire conduisant à la transe des esprits et des corps luisant de fards et de transpiration.

A ces instants précis, l’homme se fond à la Terre-Mère et ainsi par extension à l’univers.

Fervent militant et défenseur de la couche d’ozone, avocat écologiste d’une terre en péril, (Même ses livres portent le label «  Imprim’ Vert. ») le poète devient photographe du désastre.

Comme Henri Chopin, il rythme ou musicalise la pandémie.

Au fil de notre pérégrination, nous découvrons un Claude Bardinet qui tire la sonnette d’alarme en espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard. A ce titre notre poète se fait le berger des abeilles.

Mais Claude Bardinet a bien des cordes à son arc et il sait redevenir le poète sensible, fragile, émotionnel et romantique qui s’envole vers le firmament dans la joie, le rire et l’amour.

Sa plume soudain s’empourpre, fleurit, calligraphie des embellies.

Il prend aussi position entre autres, pour les vietnamiens qui ont dû surmonter leur destin malheureux ou pour le manchot « empereur » luttant contre les vents glacés et protégeant l’œuf unique sur ses pattes.

Romantique, oui ! Il laisse glisser ses pensées sur le miroir de la Loire. Il sait se faire épicurien amoureux des bons vins et philosophe pour apprendre le fameux : « Connais-toi, toi-même ! »

Allez, permettons à Abélard, à Saint Bernard, ou au moine tibétain de lui donner un petit coup de pouce.

« A souhaiter que son destin

Se confonde avec le chemin

Ecrit dans ses pieux parchemins. »

Homme de lumière le poète s’insurge et fustige l’inquiétante et sombre résurgence des obscurantismes et fanatismes de toutes obédiences.

A ce propos d’ailleurs et pas tout à fait sans raison, Spinoza ne disait-il pas : « Dieu est l’asile de l’ignorance. » Quant au poète grec Odysseus Elitys, il nous rappelle que : « La poésie corrige les erreurs de Dieu. »

Les textes sont parfois sarcastiques, désopilants, acides, tout un monde à contre sens et à contre courant de l’ordre établi, mais ne manquent jamais d’humour.

Jeux de la dérision afin de ne pas trop se prendre au sérieux, reflets détournés ou modifiés de notre société dont il dénonce également l’absurdité et l’iniquité.

Il lui arrive aussi d’user de quelques vieux aphorismes qu’il accommode à la sauce bardinienne.

Quant à l’épilogue, chute incontournable, vous resterez plantés sur une possible équation entres abaques futuristes, verbicrucistés indécises, quantiques probables, vacuité discutable et entropies incertaines.

A vos tablettes, calculettes et faites au mieux pour tenter la probable résolution.

©Michel Bénard

Jean-Paul Person « L’état crépusculaire » éditions La Nouvelle Pléiade – 2016

Chronique de Michel Bénard

Jean-Paul Person « L’état crépusculaire » éditions La Nouvelle Pléiade – 2016 – 79 pages. Format 15×21.


Le poète se fait parfois chineur de mots patinés, de rêves délavés afin d’élaborer son poème, il fouille dans son grenier aux souvenirs.

Jean-Paul Person ouvre en grand sa fenêtre afin de mieux s’envoler et rejoindre la cohorte de ses songes, il porte en lui cette sorte de personnage volant dessiné par Folon.

Il s’invente souvent les amours les plus improbables, à sa manière il transcende d’idylliques images en hommage à la vie et aux amours virtuelles.

« Je sais, du moins pressens,

A fleur de peau, à fleur diaphane,

Chaque battement de son sang…/… »

Il lui arrive de rattacher le rêve à la réalité, il devient alors délicat de faire la part de réel ou de l’imaginaire, nous traversons alors une sorte d’entre deux indéfini, un « état crépusculaire. »

Le langage tente de rompre avec l’expression usuelle, il étonne, intrigue, interroge, mais en aucun cas ne nous laisse indifférent. L’écriture se veut libérée, tout en rythmes brisés, en fractures verbales, en ruptures mélodiques.

« Rampant,

je m’immondice,

m’emboue,

me sépulcre. »

Jean-Paul Person porte un peu en lui cet esprit du « poète maudit » qui retrouve au fond de ses poches la charpie de ses rêves mêlée à sa vie.

Ce besoin de rêve, folle course vers les chimères, est omniprésent, Jean-Paul Person lui offre son ciel étoilé et s’envole avec lui.

Oui, notre poète rêveur sème sur son chemin des idylles interdites, des amours clandestines, des courtisanes éphémères autant qu’inaccessibles.

L’éclat d’un simple regard le trouble, l’intrigue, le transporte et lui noue le ventre, alors il tisse le poème d’amour au rythme de ses fantasmes.

« J’ai retrouvé ton visage,

tes yeux,

obsessionnellement différents.

Trop tardif, j’étais celui

Dont tu n’espérais plus la venue. »

Pour cela il lui arrive d’user de néologismes improbables, mais mot après mot, il érige une œuvre singulière et personnelle.

L’insignifiance quotidienne l’afflige, il joue alors de la déraison ou de la dérision, il se construit tout un monde dans la tête qu’il convertit progressivement en poème.

Il s’approprie un langage nouveau, une existence marginale, il bouscule l’ordre établi, le bon sens et la raison..

Il révise le dictionnaire à en faire perdre les cheveux qu’ils restent à nos « immortels » !

A sa façon Jean-Paul Person inverse le monde, il donne un passeport crédible à ses illusions.

Il joue à la marelle avec l’inconsistance du monde.

« Pourquoi existe-t-il des hommes

qui ne font que passer ? »

Parce que sans doute n’ont-ils pas compris que la poésie est peut-être l’ultime voie d’espérance qui leur soit encore offerte.

©Michel Bénard

Béatrice Pailler, « Jadis un ailleurs », Édition L’Harmattan – collection Poètes des cinq continents – 2016 – 113 pages.

Chronique de Michel Bénard

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Béatrice Pailler, « Jadis un ailleurs », Édition L’Harmattan – collection Poètes des cinq continents – 2016 – Format 13,5 x 21,5 – 113 pages.


« …/…de sa voix s’exalte le cantique halluciné des vapeurs opiacées. » BP.

Une écriture est née ! Le décor est planté, il ne nous reste plus qu’à nous laisser emporter pour nous perdre dans les méandres de ses énigmes.

Béatrice Pailler a le don des visionnaires, elle perçoit l’envers du miroir, traverse son tain et anticipe les aurores boréales.

Elle porte sur le monde cette vision singulière et personnelle toute festonnée de nuances poétiques.

Le langage est riche, les images sont fertiles, elles enfantent des univers d’entre deux où l’on discerne tout juste la part du réel ou celle du rêve.

« …/…à cette heure, mon corps murmure les chants des anciens temps. »

Son encre est toute de miel et de douceur liquoreuse. Elle ponctue le temps plaintif, violent, béni ou silencieux.

Notre poétesse s’exprime dans un vocabulaire qui convie à l’étonnement, au ravissement.

Son chant littéraire l’extirpe de la réclusion. Elle nous suggère un voyage entre le rythme de la vie et les respirations de la mythologie, un embarquement vers Cythère où nous descellons quelques fragments d’amour aux frôlements érotiques, mais où la morsure n’est jamais très éloignée.

« A toi, je laisse, au creux d’une main, l’irritante brûlure de mon sein…/…la morsure de ma toison.

Et sur ta langue où s’enracine la fièvre, je dépose la sève de mes baisers, l’amère salive, souillure de mes poisons. »

L’écriture ciselée avec préciosité, de richesses filigranées et d’orfèvreries inusitées s’impose à nous et bouscule nos fondements.

Il arrive à Béatrice Pailler de se faire l’archéologue de la vérité et n’hésite pas pour cela à fouiller dans les cendres funéraires.

François Villon ne lui serait-il pas soudain revenu du mont des gibets dans un tournoiement de bacchantes aux parfums soufrés de Walpurgis ?

« Et la lune noire, lune du désespoir, seule au ciel luit. »

L’écriture procède d’un rythme parfois tellement réaliste qu’il pourrait nous donner le mal de mer.

« Tangue, tangue le rafiot, forte houle au creux de l’eau. »

De temps à autre nous croisons sur notre chemin de poésie quelques émanations baudelairiennes. Béatrice Pailler sait égrener avec bonheur ça et là des soupçons d’images romantiques, réalistes, oniriques, érotiques tout juste voilées au travers de formules soignées, denses, serties d’un langage des plus raffinés.

Malicieuse, elle joue de l’éblouissement des saisons, des futaies corsetées, des dentelles de pluie, des ramures ébouriffées, elle détourne l’ordre du temps.

Elle façonne son verbe par des expressions singulières et des formules personnalisées qui ne peuvent pas être lues de manière linéaire, mais plutôt de façon binaire, voire trinaire.

Les cadences se heurtent, s’opposent, de délicates frondaisons s’entrechoquent avec les pierres et les gouffres béants.

Oui une écriture est née !

Il ne lui reste plus qu’à trouver la voie de sa révélation.

Étrange, vous n’allez pas me croire ? Je me suis même surpris à penser, que c’est aussi beau que du Rimbaud !

©Michel Bénard

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Barnabé LAYE – Fragments d’errances – ACORIA Editions 2015 –

Chronique de Michel Bénard 

 

Barnabé LAYEFragments d’errances –  ACORIA Editions 2015  – 

21 ½ x 13 ½ – 74 pages.  Préface de Giovanni Merloni. Illustrations photographiques Laetitia Laleye & Colette Senghor.   


 

Afin de m’imprégner comme il se doit de cet ouvrage sensible à la vie globale, je me suis assis seul sous l’arbre à palabres, je me suis rapproché de la mer et de la terre africaine, pour mieux écouter la musique des rêves, et la parole du poète Barnabé Laye. Belle voix africaine.

Ce nouveau recueil « Fragments d’errances » se révèle encore être une pièce d’anthologie, d’ailleurs son préfacier le poète et peintre Giovanni Merloni le confirme : « Barnabé Laye est un poète, un grand poète, mais il  est aussi un écrivain, un grand écrivain. »

Oui, notre ami le poète Barnabé Laye vient de poser son sablier sur la table et regarde s’écouler irrémédiablement les poussières du temps.

Il défie l’épreuve du miroir, mythe ancien, souvenez-vous Narcisse, lié à l’interrogation, à l’éternité, à la remise en question de nos vanités aveugles. Il lance un défi provocateur à l’œuvre incontournable du temps.

Regarder le miroir en face c’est s’affronter à la vie, ne pas lui céder une once de terrain, ne pas sombrer dans l’imposture, ni l’illusion et saisir à bras le corps la réalité, oui :

 

« Un jour il faudra briser la glace. »

 

Il y a toujours ce miracle d’aube, du jour nouveau où la beauté vibre sous la profusion de lumière. Nous l’appellerons l’espérance !

Barnabé Laye souligne avec subtilité l’inconstance de l’homme à la fois ange à ses heures, mais le plus souvent démon, toujours insatisfait, qui lorsqu’il possède un peu de bronze désire déjà ardemment détenir l’or.

Mais ce dernier sait aussi s’illusionner, car il lui suffira parfois d’un simple coin de ciel bleu pour croire au miracle !

Le poète sait qu’il faut nous méfier des fausses paroles, des verbiages hypocrites, des mensonges masqués par les dogmatiques, politiques, moralistes, religieuses, les écrits apocryphes dont même les animaux se détournent.

 

« Il faut oublier dans les décombres

Les prophètes des brûlantes Géhennes

Les prophètes des harems aux quarante vierges

 

Voici venir

Les mots pour incendier les mensonges.

 

Les éléphants s’en vont jouer à la marelle. »

 

Notons cependant que la nature dit vrai, lorsqu’il pleut des soleils, que le désert devient vert et que le ciel s’imprime de bleu.

Le poète ici prend conscience de la valeur du temps et de sa fuite effrénée. Le compte à rebours nous marque implacablement de son sceau.

Nous avançons pareils à des aveugles sur nos « Fragments d’errances » et fragiles espérances.

 

« Gravées sur la peau du temps nos lignes de vie nos errances

Et l’obscur destin qui nous pousse en avant. »

Comme des moines Chartreux ou bouddhistes, il nous faudrait pouvoir entrer en prière, nous fondre dans les lumières mystiques du matin et nous préserver derrière nos rêves.

Le poète qu’incarne Barnabé Laye parle au vent, aux arbres et aux oiseaux, un peu comme Saint François d’Assise, Khalil Gibran ou Rabindranath Tagore,  il se fait détenteur et porteur de mémoire.

Nous surprenons aussi notre ami à jongler avec les couleurs de la vie jouisseuse. Pareils à Rabelais ou Epicure, il a le sens de saveurs fragiles, délicates et volatiles de la vie qu’il met en bouche comme un vin rare, précieux, capiteux, il en savoure les arômes, les finesses, les subtilités de terroirs. Un vieil armagnac et un bon havane peuvent être en certains moments privilégiés les bienvenus, ils sont bien là aussi de merveilleux fragments d’extases.

Et si la poésie était, comme le disait le regretté peintre-philosophe Ladislas Kijno : «…/… savoir encore s’étonner à partir de rien, le grand étendard des signes, une possibilité de ralentir le temps. » Et si la poésie était : « …/… savoir ramasser les feuilles mortes des galaxies perdues, une caresse métaphysique. Si la poésie c’était sortir du désespoir pour nous conduire vers l’Amour ? Si la poésie était l’antidote des catastrophes ? »     

Barnabé Laye se fait peintre d’images sensibles et révélatrices qu’il colore souvent en choisissant chaque mot sur sa large palette en y mêlant ses nuances.

Tendresse, intimes senteurs d’amour, il écrit à fleur de peau sur l’épaule de la bien aimée. Délicatesse émouvante de la métaphore.

 

« Le voyage jusqu’au bout de ton corps

Jusqu’au bout de ton cœur

Jusqu’au bout de nos envols. »

 

Nous quitterons momentanément les chemins de la versification pour ceux de la prose narrative, mais la voix de la poésie est toujours au rendez-vous, éclatante comme :

 

« …/…les roses de sable nées de l’étreinte du sel et du sable dans le ventre chaud de la terre. »

 

Il nous arrive de croiser  quelques textes poétiques quelque peu anecdotiques, comme par exemple celui de Dédé l’indétrônable pilier de bar et ses acolytes, une façon de détourner le drame d’un terne quotidien et de jouer de la dérision.

Ici et là nous rencontrons quelques aventures imprévues, les rencontres furtives du hasard dans le métro avec une jolie inconnue qui disparaît à l’angle d’un couloir. Mais le hasard existe-t-il vraiment ?

Thème récurrent chez Barnabé Laye il y a toujours un retour au jardin de l’enfance, au rêve de sable humide, de grands soleils flamboyants et de paquebots en partance pour des îles inconnues. Tout n’est que gestes simples et naturels, paroles réconfortantes, souffle sur les braises pour raviver la flamme.

Nous sommes les jouets de la temporalité, tout est éphémère, provisoire, la camarde est déjà là avec sa faux en filigrane dans un lointain encore indéfini. La parade est de résolument lui tourner le dos pour retourner vers la lumière et la poésie de la vie si énigmatique.

En admettant que la poésie soit l’arbre de vie ! ?

Vite il faut aller planter un arbre sur le placenta et la délivrance du dernier né de la tribu  et attendre patiemment l’heure de l’éclosion du premier bourgeon.

Barnabé Laye place dans le silence des mots le droit de croire au bonheur des aubes nouvelles, ces mots qui font tomber les masques et teignent de bleu l’horizon et pour qui :

 

«  Seul le bonheur est vrai

Tout le reste est palabre. »

 

Il arrive aux plus vaillants missionnaires humanistes au terme d’un combat pour l’équité, la sagesse, la paix, l’abolition de l’ignorance, la tolérance, d’être saisi de lassitude, avec un peu ce sentiment de se battre contre des moulins, alors les larmes deviennent :

 

« …/… paysages bleus des poèmes

Des silences cachés aux creux des mains enlacées

Filles des extases soudaines et des émerveillements. »  

 

Alors il ne reste plus qu’à reprendre courage, à ne surtout pas marcher à contre sens et selon la devise du grand poète et homme de lettres franco- libanais Salah Stétié : «  Passons outre ! »

Du miroir au masque il n’y a qu’un pas pour aller vers les étoiles qui retombent en poussière apaisante.

 

« Afin que brille au petit matin le soleil de tous les possibles. »

© Michel Bénard