ELOGE DE LEÏLA MENCHARI

Chronique de Mustapha Saha

ELOGE DE LEÏLA MENCHARI.

La décoratrice Leïla Menchari s’est éteinte le 4 avril 2020, victime de la monstrueuse hécatombe. Les vitrines flamboyantes d’Hermès, œuvres d’art incomparables, l’immortalisent. L’artiste est née le 27 septembre 1927  dans une famille tunisienne émancipée, d’un père avocat francophile et d’une mère féministe pionnière. Pendant son adolescence,  elle rencontre à Hammamet Violet et Jean Henson, amateurs d’art et mécènes, qui l’invitent dans leur villa plantée d’arbres fruitiers, de plantes aromatiques, de fleurs odorantes. Elle découvre les couleurs pulsatiles, les senteurs subtiles, les émotions tactiles. Elle côtoie les prestigieux invités, Luchino Visconti, Man Ray, Jean Cocteau…


« Mon premier voyage a commencé au pied de deux escaliers de pierre. C’était un endroit extraordinaire sentant le citron et le jasmin, un jardin à la fois anarchique et construit, une jungle folle avec des paons, des daturas énormes, une longue allée et un bassin sur lequel flottaient des nénuphars bleus. Je n’avais jamais vu de fleur poussant dans l’eau. Je suis entrée dans la rareté par ce chemin-là… C’est dans ce jardin, à l’écoute de ces esthètes, que j’ai compris ce qui déterminerait ma vie, la beauté et la liberté» (Leïla Menchari).

Violet et Jean Henson, fuyant l’Europe pendant la Première guerre mondiale, tombent sous le charme du modeste port de pêcheurs de Hammamet, édifient leur maison dans le style arabo-mauresque,  aménagent des jardins et des plans d’eau magnifiques, acclimatent le lotus et le jasmin persan. Pendant la Seconde guerre mondiale, ils sont arrêtés et déportés par les nazis. Ils retrouvent leur paradis tunisien jusqu’à leur mort au début des années soixante-dix. Ils reposent aujourd’hui dans le parc de leur grande demeure sous deux pierres antiques en guise de stèles. Les colonnes brisées, les chapiteaux, le pressoir d’huile romain, la roue solaire punique, reproduits dans les décors parisiens, sont autant d’éléments réels de Dar Henson dont Leïla Menchari est l’héritière. « La beauté des vitrines vient, en partie, des souvenirs ancrés au fond de moi-même ». (Leïla Menchari).

La vocation d’artiste se découvre donc dans cette maison parfumée et s’épanouit dans la vie bohème de Saint-Germain-des-Prés. Son compatriote Azzedine Alaïa l’introduit dans le monde fermé de la haute couture, où elle devient mannequin vedette chez Guy Laroche. En 1961, Leïla Menchari termine ses études à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris et se présente chez Hermès, rue du Faubourg Saint-Honoré, où Annie Beaumel lui ouvre grandes les portes de la création en lui disant simplement « Dessinez-moi vos rêves ». Elle n’a pas cessé, dès lors, de donner corps à ses songes. Cent vingt décors. Surgissent, dans l’espace réduit de la vitrine, les ruines de Carthage et les splendeurs de Byzance, la savane africaine et la jungle mexicaine, les papillons bleus et les paons blancs. « Jean-Louis Dumas, président de Hermès, me dit : « Ta vitrine est magnifique, mais il n’y a rien à vendre  ». Je lui réponds : « Ce n’est pas pour vendre, c’est pour rêver » (Leila Menchari).

En 1978, Leila Menchari prend la succession de sa pygmalionne, partie à la retraite, et devient directrice de la décoration. Elle imprime définitivement sa marque avec la grande vague sculptée en marbre de carrare et la fontaine aux dauphins de nacre, les colonnades en loupe d’orme et le salon de maharaja en argent massif, la cabane de pêcheur en racines de palétuvier et le rhinocéros blanc en polystyrène… La mode, l’artisanat, la mythologie, la légende s’entremêlent dans la féérie palpable. Chaque nouvelle devanture est un voyage onirique. Les vêtements et les accessoires s’incrustent dans les dunes de sable et les palmiers dattiers. Les cavaliers enfourchent des chevaux en crocodile rose bonbon. Les amphores antiques débordent de bijoux étrusques. Rien n’est trop beau pour ces décors éphémères. Des bois exotiques, des céramiques anciennes, des tigres et des panthères empaillées, des peaux de crocodiles, de lézards, de boas, de kangourous, d’autruches… sont importés des quatre coins de la planète. Le cuir, le verre, le bois, l’acier s’emboîtent et s’amalgament dans des compositions détonantes. La terre natale est source inépuisable d’inspiration, entre tentes sahariennes et purs-sangs arabes, tapis marocains et cuivres martelés, poteries émaillées et parures berbères, savamment amoncelés avec les foulards, les cravates, les selles, les bottes d’équitation, les cartables, les sacs à main de luxe dans des grottes de glace, des forêts tropicales, des plages sauvages, des cavernes enchanteresses. « Quand on fait un décor, il faut qu’il y ait toujours du mystère, car le mystère est un tremplin pour le rêve. Le mystère incite à combler ce qui n’est pas révélé par l’imagination » (Leïla Menchari). S’invitent les œuvres des amis artistes, les tableaux d’abstraction lyrique de Georges Mathieu, les opulentes peintures d’inspiration classique de Thierry Bruet, les compressions de cors de chasse de César, et aussi des fresques réalisées par des anonymes dans des pays lointains.

Son ami Michel Tournier la surnomme la Reine-Mage. Se subliment les matières qu’elle manie avec science et délicatesse, l’or et sa rutilance, l’encens, la myrrhe et leurs flagrances, le cuir, la soie, le cachemire et leur magnificence. « L’art de Leïla Menchari transpose de la profusion des objets exposés cette chaleureuse cohue du souk. Il y a de la générosité dans des ensembles d’une élégance pourtant raffinée » (Michel Tournier). Leïla Menchari explique sa démarche artistique : « J’ai toujours voulu que mes créations soient authentiques et sincères. Il m’arrive d’être surréaliste, mais toujours avec des choses vraies que les gens reconnaissent, des choses insolites, surprenantes, inattendues, mais parlantes ». 

Les scénographies de Leila Menchari accrochent le regard du passant parce qu’elles fusionnent le réel et l’irréel, le factuel et le virtuel, l’ordinaire et l’extraordinaire. Le spectateur s’attarde, s’absente à moi-même, plonge dans une rêverie sans fin.

« Soudain une image se met au centre de son être imaginant. Elle le retient, elle le fixe…  Il est conquis par un objet du monde, un objet qui, à lui seul, représente le monde… Son être est à la fois être de l’image et être d’adhésion à l’image qui étonne… Tous les objets du monde ne sont pas disponibles pour des rêveries poétiques. Mais une fois qu’un poète a choisi son objet, l’objet lui-même change d’être. Il est promu au statut de poétique. Quelle joie, alors, de prendre le poète au mot, de rêver avec lui, de croire ce qu’il dit, de vivre dans le monde qu’il nous offre en mettant le monde sous le signe de l’objet, d’un fruit du monde, d’une fleur du monde ! » (Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, éditions Presses Universitaires de France, 1960).

Bibliographie :

  • Michèle Gazier, Les Vitrines Hermès, Contes nomades de Leïla Menchari, éditions de l’Imprimerie Nationale, 1999.
  • Michel Gazier, Leïla Menchari, la reine-mage, préface de Michel Tournier, éditions Actes Sud, 2017.

©Mustapha Saha

Un bateau s’en va

Chronique de Paul Mathieu

Un bateau s’en va

En mémoire de Luis SEPÚLVEDA

luis sepulveda

llanuras levantadas por las olas,
forman la piel desnuda del planeta

Pablo NERUDA, Canto general

Au milieu des brouillards du Pacifique sud, du côté de l’île de la Désolation, un bateau a pris le large. Il s’appelait Luis Sepúlveda. Emporté par l’épidémie de coronavirus, il s’en est allé dans des conditions étranges comme un autre grand Chilien, Pablo Neruda, en septembre 1973, s’en était allé dans d’autres circonstances hallucinées, celles du coup d’état de Pinochet. 

Que l’on ouvre cet hommage par une métaphore de bateau n’est pas le fruit du hasard quand, dans ce trajet, la mer joue un rôle essentiel : J’ai grandi au Chili, un pays avec cinq mille kilomètres de côtes. J’ai du mal à vivre sans avoir le murmure de la mer dans les oreilles. La mer c’est comme une invitation à embarquer, à changer d’horizon. Amoureux du large, l’écrivain aimait à souligner qu’entre Valparaiso et Hambourg, où il a vécu pendant quatorze ans, existait un lien très fort puisque tous les ports sont des fenêtres ouvertes sur le monde.

Né à Ovalle, à un peu plus de 400 kilomètres au nord de Santiago, le 1er octobre 1949, Luis Sepúlveda affirmait devoir beaucoup à son grand-père paternel qui lui lisait des pages entières de Don Quichotte. L’origine probable d’une vocation ! Plus tard, dès treize ans, vinrent l’embrigadement dans les jeunesses communistes et la rencontre avec Salvador Allende. Le jour du coup d’état de Pinochet, le 11 septembre 1973, tout s’est arrêté : À la fin de la journée, j’étais devenu un adulte. Après trois ans passés dans les geôles du dictateur et de ses sbires, grâce à une intervention d’Amnesty international, l’auteur chilien fut condamné à l’exil en 1977. Son périple passa par la plupart des pays d’Amérique du sud avant de le conduire en Europe où le temps a fini par panser certaines blessures : Le baume de l’oubli atténue toutes les passions quand les exils durent trop longtemps (La Lampe d’Aladino). 

Depuis 1997, le romancier avait fixé sa résidence à Gijón dans les Asturies, au nord de l’Espagne. C’est de là qu’il continuait à parler d’un pays martyrisé, un pays de vent, de lumière et de fruits que plus d’une fois nous avons laissé, oublié, sur quelque quai de gare en Europe.

En dépit des apparences, son installation sur la vieille terre ibérique sonnait plus comme un retour aux origines que comme un déracinement. Quand Luis Sepúlveda a débarqué à Gijón, il a su que ce pays ne lui était pas étranger : J’ai éprouvé le besoin de renouer avec la patrie. Mais la patrie, ce n’est pas notre terre natale. Notre patrie, c’est la langue maternelle. Cela ne l’a jamais empêché de revenir le plus souvent possible vers le Cono sur ni de saluer avec tendresse le Chili : Ese pais defectuoso. Ese pais perfectamente idiota y nuestro [Ce pays défectueux. Ce pays parfaitement idiot mais qui est le nôtre].

Les yeux sans cesse tournés vers l’ailleurs, vers l’inattendu, l’écrivain voyageait d’abord sur les ailes de son imagination. Veut-on un exemple ? Voilà quelques années, lors d’une rencontre avec le public au Botanique à Bruxelles, il l’avait montré de façon amusée en évoquant un spectacle scolaire auquel participait son fils alors âgé d’une dizaine d’années. À un moment donné, durant la représentation, une mouche était venue bourdonner autour des acteurs en herbe. À partir de ce moment-là, commentait Sepúlveda, mon fils et moi nous n’étions plus intéressés par le spectacle, mais uniquement par l’insecte importun, car, nous deux, nous savions bien que ce n’était plus une simple mouche, mais un vaisseau intergalactique en mission de reconnaissance sur notre planète.

Cette capacité d’inventivité a été exploitée à foison dans ses récits. Ainsi, avec le héros de son roman le plus connu, Le Vieux qui lisait des romans d’amour : coincé dans un trou perdu ironiquement appelé El Idilio, Antonio José Bolivar qui connaît la forêt équatoriale comme personne n’en développe pas moins un extraordinaire sens de l’analyse quand les pages qu’il déchiffre péniblement lui demandent parfois de concrétiser un monde si différent du sien, un monde qu’il ignore. Allez savoir ce que c’est qu’une gondole quand vous vivez au fond de l’Équateur au bord du Nangaritza, un lointain affluent de l’Amazone ! Sensible à la beauté de la langue, ce héros inclassable prend un malin plaisir à commenter les livres sentimentaux au même rythme qu’il les dévore. Un plaisir également à se laisser bercer par l’agencement harmonieux des mots : Quand un passage lui plaisait particulièrement, il le répétait autant de fois qu’il l’estimait nécessaire pour découvrir combien le langage humain pouvait aussi être beau.

Le lecteur lui aussi ne peut qu’être séduit par la musicalité des phrases et par la drôlerie tendre de personnages cocasses et douloureux en même temps. Le trio des protagonistes du roman phare que l’on vient de mentionner s’avère volontiers d’un comique irrésistible. Ainsi, ce dentiste qui doit officier sans anesthésie, arrachant les chicots à qui mieux mieux tout en justifiant comme il peut son manque d’équipement : Enfonce-toi bien ça dans le crâne. C’est la faute au gouvernement si tu as les dents pourries et si tu as mal. La faute au gouvernement.

Souvent au cours de ces aventures mi-burlesques mi-tragiques, les personnages paraissant comme tiraillés entre deux univers ou, à tout le moins, entre des positions plutôt antagonistes. Sans compter les revirements de situations assez peu attendus comme celui de cet ancien guérillero qui, dans Un nom de Torero, se reconvertit en videur de bordel… Signe de la prostitution inévitable qu’exige un monde moderne déraciné, détourné de ses valeurs primitives ?

À l’évidence, plus on avance, plus on a l’impression que tout oscille sans cesse entre gravité et insoutenable légèreté. L’impression qu’on est toujours dans un pays de carnaval, pour reprendre le titre d’un roman de Jorge Amado. Comme le soulignait Pierre Lepape dans Le Monde : Nous demandons du rire et des larmes, du rêve et des émotions, de la couleur et de la musique. Sepúlveda nous offre tout cela en brassées généreuses et fraîches.

Sans trop de surprise, ce travail littéraire s’inscrit bien dans la foulée d’autres grandes œuvres sud-américaines. Ses accents font immanquablement songer au García Márquez de Cent ans de solitude, mais ils rappellent aussi de façon prégnante le réalisme magique qui caractérise tant Miguel Ángel Asturias que Julio Cortázar. Comme ce dernier, l’écrivain chilien a le don de camper un monde en quelques lignes. La plupart du temps, dès l’incipit, on est plongé, presque au sens étymologique, dans l’atmosphère de ces coins perdus d’Amazonie où la vie est scandée par la forêt, le fleuve et la lente attente de la saison des pluies : Le ciel était une panse d’âne gonflée qui pendait très haut, menaçante, au-dessus des têtes

On comprend pourquoi, dès sa publication en 1992, Le Vieux qui lisait des romans d’amour s’était imposé comme un phénomène littéraire tant auprès du grand public que chez les critiques les plus tâtillons. Position inconfortable ou, en tout cas, assez peu orthodoxe ! Les ouvrages suivants ont confirmé ce succès initial : Histoire d’une baleine, Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre (1997), Roses d’Atacama (2001), La fin de l’histoire (2016), Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Histoire d’un chien Mapuche (2016) …

On connaît les composantes essentielles de cette écriture : parler au nom des opprimés, célébrer les peuples premiers, défendre l’environnement… À ce titre, le face-à-face permanent avec les forces sauvages et le retour à la vie en son sein constituent un défi peu banal. Une prouesse qui réclame des mines de connaissances pratiques pour affronter un quotidien sans indulgence. Le séjour que l’écrivain fit, en 1977, chez les indiens Shuars – les Espagnols les ont appelés les Jivaros – compte beaucoup dans l’éternel hymne à la création qui fonde une partie de son parcours. Cet hymne, il le lance aussi à ce sud qui, disait-il, est « son sud » De même, on a là des éléments clés pour comprendre la vengeance – le rééquilibrage – de la nature mis en scène déjà dans Le Monde du bout du monde qui se terminait par l’image récurrente, inévitable et significative du ressac de l’océan : C’était l’écho violent de ma mer. La voix rauque et sèche de ma mer. Le ton éternellement tragique de ma mer.

Avec une exaspérante régularité, le monde nous rappelle son poids et son intransigeance foncières. C’est lui qui s’impose à nous, pas l’inverse. Du coup, la marche en avant de ce que nous avons audacieusement et pompeusement appelé le progrès se trouve, quoique nous ne voulions pas l’entendre, encore soumis aux aléas d’un temps qui nous dépasse. La récente épreuve de la pandémie et du confinement le prouve à l’envi quand elle jette ses griffes sur des troupeaux inconscients qui ne s’attendaient plus à cela.

Que l’on on compte Luis Sepúlveda au nombre des victimes de cette sorte de retour de flamme ne manque pas d’une amère ironie quand on songe qu’à travers ses romans il comptait parmi les premiers lanceurs d’alertes quant aux dangers à enfreindre l’ordre naturel. Le journal Noticias de Gijón qui, le 16 avril 2020, annonçait son décès précisait que l’écrivain chilien était mort à Oviedo, à l’Hôpital universitaire central des Asturies où il avait été admis 48 jours plus tôt alors qu’il rentrait du festival littéraire Cirentes d’Escritas à Póvoa de Varzim au Portugal. Bien triste fin de parcours et combien injuste pour ce militant de la cause de l’homme résolument réinscrit dans son environnement et dans la grande chaîne de la fraternité.

©Paul Mathieu

BONNE ROUTE, LOUIS

BONNE ROUTE, LOUIS

« Autoportrait aux attributs »
huile sur toile – Louis Delorme

Ce dimanche 19 avril 2020, notre ami Louis DELORME nous a quittés nous laissant des montagnes d’écrits, de peintures, de sculptures, sans compter ses  »recensions » à la fois fines et profondes que chacun garde en souvenir. Claude Luezior, poète franco suisse, bien connu de toutes les revues de poésie de qualité, et qui avait noué un lien fraternel avec Louis, nous avait présentés l’un à l’autre car il avait deviné en nous une fibre semblable qui nous a permis de tisser ensemble nos mêmes passions durant quatre années d’amitié.  »Mon frère en poésie », comme le dit son épouse Michèle, a écrit une foison de textes, Louis était un œil, une oreille, un cerveau et une écriture toujours en alerte, ses mille et un textes le prouvent. Mais, pour ma part, je dirais que les poèmes de Louis les plus beaux sont, à côté de ceux qui révèlent son amour sincère de la nature et des humains, incontestablement, ceux écrits à son épouse, ceux faisant allusion à leur bonheur. Ils respirent l’attachement véritable, sans effet de style, sans débordement, des mots que l’on pourrait dire encore à deux doigts de perdre la vie.

 Jeanne Champel Grenier

UN APRES COMME ON LES VOUDRAIT

(Extrait du recueil  »Prolongations »2018)

Je voudrais m’endormir un soir sur ta gondole

Celle qui m’a bercé tout au long de mes jours,

Où j’ai pu rassembler tant de rêve et d’amour,

Où le geste fut joint toujours à la parole.

J’aimerais qu’on me joue l’ultime barcarolle

De cette belle vie nous avons fait le tour :

Je crois que je ne t’ai pas assez fait la cour,

Pourtant tu m’as guéri de bien des idées folles.

Je l’imagine doux le tout dernier sommeil

Et je ne souhaite pas qu’il y ait un réveil,

Si c’est pour déplorer ton éternelle absence.

Il était enchanteur l’inattendu cadeau

De la vie et je dois mesurer notre chance ;

Que le spectacle cesse au baisser de rideau !

                                           Louis Delorme


La poésie en cadeau

Mes sincères remerciements sont adressés à toute l’équipe de Traversées, à tous les poètes qui gravitent autour de la revue pour ses nombreux et amicaux messages suite au décès de ma maman.
D’elle, j’ai reçu en cadeau la poésie.


Le ciel enveloppe l’ile lointaine de mes souvenirs, 

la mer borde 

les rochers et les plages 

d’une étoffe blanche et souple

Les arbres écoutent le bruissement d’un ruisseau 

quelques oiseaux profitent 

des dernières gouttes du jour

Alors que la nuit s’avance

pour toujours 

maman 

s’endort.

Hommage à Gonzague Saint Bris par Jérôme Attal

Chronique de Jérôme Attal – 8 août 2017

Hommage à Gonzague Saint Bris

 


Je crois que nous sommes faits, comme le chemin que nous prenons, d’une somme d’apparitions et de disparitions. Nous tenons le cap, plus témoins que responsables -il me semble – de ces apparitions, de ces disparitions. Amis, amours, personnes qui font partie d’un décor qui est le nôtre, d’un entourage, d’une circonstance ou d’un projet, un temps donné. Depuis près de dix ans que j’incarne la dégaine et le cœur de mes livres avec bonheur dans les dédicaces, les rencontres en librairie et les salons du livre qui m’invitent à leur programme, maintes fois il m’est arrivé de croiser Gonzague, de le voir déambuler dans les couloirs des wagons de train, parler d’histoire de France, s’endormir derrière un journal ou danser jusqu’à plus d’heure le soir au milieu des filles qui dansent. Les filles qui dansent, ça me fout le bourdon. Mais un salon du livre sans qu’une fille puisse y danser, ça ne donne pas envie d’y mettre les pieds. Gonzague avait pris la décision que la vie des livres doit être une fête et qu’il faut toujours participer à la danse. S’y jeter comme dans un texte. S’y laisser submerger puis remonter à la surface, au bon moment. À chaque fois qu’on se croisait, il me demandait « alors, c’est quoi ton livre cette année ? » je lui racontais en deux trois phrases l’argument, il plissait des yeux comme un chat espiègle et répondait toujours : « Ah, c’est très intéressant, il faut absolument que tu viennes à la forêt des livres ! » Parfois je recevais l’invitation la semaine suivante, parfois elle n’arrivait jamais. Comme avec ces amis que l’on croise, auxquels on promet de se revoir vite, dans le mois, et ça peut prendre une année ou deux sans que l’on s’en rende compte. J’avais lu de lui son roman d’enfance qui se passe à Brighton. Je trouvais le titre tellement formidable (Brighton dans le titre et j’ai tendance à trouver ça formidable) que je l’avais tourné à ma manière et, une fois, croisant Gonzague à l’occasion d’un salon du livre, je lui avais dit : « Je viens de lire Les fantômes de Brighton, j’ai beaucoup aimé. ». Il m’avait regardé avec une moue dubitative et amusée : « Euh ? Tu veux dire : Les vieillards de Brighton ? ». La honte, je m’étais planté dans le titre. Mais bon, du coup, j’avais un peu oscarwildisé Gonzague et il n’en avait pas pris ombrage. Il conservait d’ailleurs de son enfance une petite touche british dans le regard qu’il posait sur vous, mais principalement, bien sûr, ce qui le caractérisait le mieux c’est ce côté vieille France boosté par une débordante jeunesse. C’est comme avec Malek Chebel, les deux luisaient de générosité sous la panoplie de leur personnage public, et ça va faire tout drôle de ne plus le voir et de profiter d’un petit mot d’esprit comme un salut fraternel entre deux gares, deux destinations, ou de s’échanger un sourire avant que lui ne plonge au milieu des filles qui dansent et que je me tienne en retrait, toujours au bord du plongeoir et espérant que les filles qui s’abandonnent à la danse comme au milieu d’une mer hypnotique et agitée viendront se coller à moi à leur retour comme à un récif, une plage, un Ithaque décisif. 
Il y a quelque chose d’irréel aujourd’hui. Je suis au bord d’une piscine avec David Foenkinos et Salim Bachi, nous attendons de partir dédicacer ce soir à Cassis, et David via son smartphone nous apprend la mort de Gonzague dans un accident de voiture, du côté de Pont Lévêque. Et c’est vraiment irréel de se dire que nous ne le verrons plus apparaître au cours d’un prochain voyage pour le livre. Disparaître à la fin du week-end, et le voir réapparaître un prochain week-end.
Que son voyage à lui maintenant soit magnifique, et qu’il choisisse la destination, le siècle, l’instant, ou la piste de danse, qui lui plaira le mieux.

Jean-Luc WAUTHIER nous a quittés…

Jean-Luc Wauthier
Jean-Luc Wauthier

Les plus grands poètes sont ceux qui vont jusqu’au bout d’eux-mêmes. C’est ce qu’a fait durant toute sa vie Jean-Luc WAUTHIER, cet auteur au chant de haut vol qui devait malheureusement s’éteindre en mars dernier, à Sart-en-Fagne, à l’âge de 64 ans.

À côté de son œuvre abondante embrassant avec un égal bonheur le roman, la nouvelle, l’essai, y compris des centaines d’articles, de conférences ou de textes de présentations qui lui auront permis de mettre en relief toute la richesse de notre littérature, cet ancien président du centre belge de l’Association des Critiques Littéraires se dépensait sans compter dans diverses autres instances culturelles telles que la Maison internationale de la Poésie, l’Association des Écrivains belges de langue française ou encore « Le Journal des Poètes » dont il assumait le poste de rédacteur en chef.

Membre du Fonds national de la littérature depuis de nombreuses années déjà, il était titulaire, entre autres, des Prix de la Ville de Charleroi (1975), Nicole Houssa (1976) et Émile POLAK (1986) de l’Académie, ainsi que Lucian BLAGA, décerné en 1998 par le Centre Culturel Roumain pour l’ensemble de son œuvre.

Vigneron et musicien dans l’âme, il savait tirer parti des caractéristiques de ses centres d’intérêt pour les appliquer en humble artisan qu’il était au niveau de son écriture, toujours délicate, souvent raffinée, mais sans excès, considérant celle-ci à la fois comme une nécessité intérieure et, pour reprendre une formule de S. Fumet, qu’il citait volontiers, « une faille dans la satisfaction de soi ».

Après avoir brillamment terminé sa carrière professionnelle en tant que professeur de littérature à la Haute École Paul-Henri SPAAK, il venait de publier l’an dernier un roman, « Les tablettes d’Oxford » et un nouveau recueil de poèmes : « Sur les aiguilles du Temps ».

Aujourd’hui comme demain, nous n’entendrons plus sa voix enjouée, mais celle, infiniment moderne, de la musique de ses vers, elle, continuera encore pendant longtemps, c’est certain, de nous interpeler.

L.S.