Maurice Nadeau. Le journalisme littéraire, plus qu’une passion, une vie.

Maurice Nadeau. Le journalisme littéraire, plus qu’une passion, une vie. 


Après le premier tome rassemblant les chroniques des années 1945-1951 passées à « Combat », voici celles des quatorze années suivantes publiées dans sa revue les Lettres Nouvelles (lancées en mars 1953) et dans L’Observateur, Les Temps modernes, L’Express. Plus de 1500 pages de recensions littéraires mais pas seulement car Maurice Nadeau ne pouvait se couper des débats sur le rôle des intellectuels et de la littérature, ni échapper au contexte de guerre froide et de colonisations finissantes, avec par exemple des appels contre la guerre d’Algérie, contre la torture et pour le droit à l’insoumission. Celui des 121 qu’il cosigne, la lettre ouverte à André Malraux témoignent de ces engagements. De purement littéraires, les Lettres Nouvelles prendront donc leur part aux préoccupations idéologiques, sociales, voire politiques du moment (cf. « Adresse aux abonnés », mars 1958).  

Impossible bien entendu de lire un tel ouvrage au fil de l’eau. Car s’il s’ouvre sur Albert Camus, Julien Gracq, Samuel Beckett, Edgar Morin, un vrai festin pour le lecteur, l’ensemble est à picorer au hasard des pages et des noms, connus ou inconnus. Toutes les grandes figures littéraires contemporaines de notre pays sont là, certaines plus que d’autres comme Paul Léautaud, Henri Michaux, Simone de Beauvoir, Maurice Blanchot, Raymond Queneau, Marguerite Duras, Claude Sarraute, Roland Barthes, Michel Leiris, Claude Simon, Romain Gary. Force est de constater aussi une certaine parcimonie dans les comptes rendus des œuvres de Sartre et de Malraux (« Les mots » pour le premier, « La métamorphose des Dieux » pour le second font exception). Quelques retours en arrière ponctuels avec Baudelaire, Kafka et Mallarmé. Maurice Nadeau analyse, critique, en résume parfois, rarement, l’histoire. Il n’hésite pas à dire et à répéter son admiration pour William Faulkner, Proust et Céline. 

S’il apprécie les auteurs, et ceci comprend ses amis, il ne leur cache pas le fond de sa pensée. Prenons quelques exemples savoureux saisis au fil du volume qui ont dû en amuser certains et faire grincer des dents à d’autres. Sur « Au moment voulu », il peste : « pour parler du dernier récit de Maurice Blanchot avec quelque chance de se faire comprendre, il faudrait d’abord se flatter de l’avoir compris. Je ne vois personne, pas même Georges Bataille, qui se félicite d’y être parvenu. » Sur « Le marin de Gibraltar » : « on ne voit point que Marguerite Duras ait eu un autre dessein que celui d’amuser en nous procurant quelques heures d’évasion qui, grâce à son talent, sont du meilleur aloi. Mais … on ne serait pas fâché … qu’elle se souvienne qu’elle a autrefois nourri de plus hautes ambitions. » Pour Jacques Prévert auquel il a toujours marqué une tendresse amusée, il dit à la sortie de « La pluie et le beau temps » en 1955 tout en jugeant le livre inégal : « on va, on vient, on retourne sur ses pas sans craindre de se perdre et avec le plaisir de découvrir sans cesse ce que pourtant on connaissait déjà. » De Robert Merle, il « a été un bon Goncourt . C’est de plus un auteur sage : il n’a pas profité de sa soudaine notoriété pour nous asséner chaque année un nouveau roman. » L’enthousiasme suscité par Julien Gracq pour « Le château d’Argol » et « Un beau ténébreux », laisse place à l’ennui distillé selon lui par « Le Rivage des Syrtes », pourtant primé au Goncourt 1951. 

Maurice Nadeau ne peut rester insensible aux tentatives portées par le « nouveau roman. » Si « Portrait d’un inconnu » de Nathalie Sarraute ne l’avait pas convaincu, il en va tout autrement de son livre « Le planétarium » qu’il qualifie d’évènement littéraire dans une chronique en juin 1959 à France-Observateur. Il reconnaît en Claude Simon un « vrai romancier » pour « Le sacre du printemps » mais n’hésite pas à ajouter : « il manque un peu d’habileté ou de savoir-faire, c’est vrai, mais il nous change de beaucoup d’autres qui commencent par là et ne vont guère plus loin. » Et à la sortie de son second livre « Le vent, tentative de restitution d’un retable baroque », il commence son article en s’exclamant : « il n’est pas tous les jours donné au critique qui avait chaleureusement salué un inconnu à son premier roman de constater dix ans plus tard qu’il ne s’était pas trompé. » Car, on l’aura compris, une des missions de Maurice Nadeau est aussi de découvrir les talents et donc de prendre des risques. Les ouvrages d’Alain Robbe-Grillet, de Michel Butor, de Robert Pinget tomberont bien entendu dans ses mains et sous sa plume. Il n’en reste pas moins que cela ne le fait pas rêver. « Que restera-t-il du « nouveau roman ? Des œuvres, certainement, pas ses théories, déjà en grande partie caduques. » Dans un entretien avec Madeleine Chapsal, il parlera quelques mois plus tard de « cul-de-sac »

Les jeunes romanciers ont donc une place privilégiée. Célia Bertin (Prix Renaudot 1953), Gabriel Veraldi (Prix Femina 1954), Jean Cordelier, Christian Chéry, Charles Duits, Nadine Berthier, Yves Velan, Guy Heitz, etc. Simples promesses un instant aperçues, œuvres oubliées ou disparitions malheureuses comme celles de Jean Reverzy (Prix Renaudot 1954) et de Jean Forton, publié chez Gallimard et dont les romans et les inédits sont aujourd’hui repris par La Finitude et Le Dilettante. Sur un futur prix Nobel, il commence sa note par : « il est tout jeune : vingt-trois ans. Il a un nom difficile à retenir : J.M.G Le Clézio. Il a écrit un ouvrage dont le titre semble avoir été choisi pour ne pas attirer l’attention et tomber aussitôt dans l’oubli : Le Procès-Verbal. Autant de motifs pour le critique à mesurer ses mots. » Et il la termine par : « J.M.G Le Clézio. Aux initiales près, c’est un nom qu’on doit retenir. » Il ouvrait sa chronique sur « Un certain sourire » en mars 1956 par : « On dit que les milieux littéraires sont une jungle, qu’on s’y envie, qu’on s’y déteste, et que les critiques, dissimulés dans des fourrés, y attendent les auteurs, escopette au poing. Françoise Sagan le croyait, qui proclamait qu’à son deuxième roman on la descendrait « comme un perdreau ». Eh bien ! ce n’est pas vrai. »  Roman, essai, théâtre, témoignage mais aussi poésie. « On ne se rappellera peut-être plus qui a eu le Goncourt cette année mais il faudra se souvenir du premier recueil d’un grand poète : Yves Bonnefoy. » Quelques années plus tard, à la parution d’un autre de ses ouvrages, il parlera d’un « poète neuf, savant et original. »

Maurice Nadeau n’hésite pas à prendre position sur d’autres registres comme cette tentative de définir des signes d’identité d’une littérature de gauche. Peu après, il défendra dans un éditorial, « une littérature en marche » comme celle que doit soutenir les Lettres Nouvelles en laissant « les gloires assises à leur admiration mutuelle. » Il consacrera de longs articles aux relations entre intellectuels et communisme comme aux débats traversant les années 50 et toujours d’actualité. « Le roman est-il en crise ou en progrès ? Est-il destiné à périr ou à prendre une extension insoupçonnée ? » « Depuis vingt ans qu’on crie à la mort du roman, il est curieux de constater que le genre n’a pas plus perdu la faveur des lecteurs que celle des écrivains. » Pour Nadeau, impossible de croire un seul instant à une telle disparition et si la France ne suffit pas à le satisfaire, il a le monde à sa porte. Kateb Yacine, Mohammed Dib (auquel Europe vient de consacrer un numéro de belle facture), Albert Memmi (qui nous a quittés il y a peu) mais aussi les incontournables Jorge Luis Borges, Alejo Carpentier, Ernest Hemingway. Tant d’autres encore… Les articles se font plus rares à partir de 62-63 et ce Tome 2 se clôt en 1965 sur un avant dernier texte intitulé « La culture, c’est l’art d’hier », un dialogue malicieux et caustique entre deux personnages parlant d’un certain Philippe Sollers qui pourraient bien porter le même nom. 

Ces « soixante ans de journalisme littéraire » nous peignent un homme de grande culture, de passion pour la littérature et les idées. Il nous livre aussi et surtout le portrait d’un homme engagé et libre. Il nous reste à attendre les 47 ans de chroniques dans la « Quinzaine littéraire » qu’il aura fondée en 1966 pour boucler cette traversée des temps de l’après-guerre jusqu’au siècle présent.

©Jean-Louis Coatrieux

BONNE ROUTE, LOUIS

BONNE ROUTE, LOUIS

« Autoportrait aux attributs »
huile sur toile – Louis Delorme

Ce dimanche 19 avril 2020, notre ami Louis DELORME nous a quittés nous laissant des montagnes d’écrits, de peintures, de sculptures, sans compter ses  »recensions » à la fois fines et profondes que chacun garde en souvenir. Claude Luezior, poète franco suisse, bien connu de toutes les revues de poésie de qualité, et qui avait noué un lien fraternel avec Louis, nous avait présentés l’un à l’autre car il avait deviné en nous une fibre semblable qui nous a permis de tisser ensemble nos mêmes passions durant quatre années d’amitié.  »Mon frère en poésie », comme le dit son épouse Michèle, a écrit une foison de textes, Louis était un œil, une oreille, un cerveau et une écriture toujours en alerte, ses mille et un textes le prouvent. Mais, pour ma part, je dirais que les poèmes de Louis les plus beaux sont, à côté de ceux qui révèlent son amour sincère de la nature et des humains, incontestablement, ceux écrits à son épouse, ceux faisant allusion à leur bonheur. Ils respirent l’attachement véritable, sans effet de style, sans débordement, des mots que l’on pourrait dire encore à deux doigts de perdre la vie.

 Jeanne Champel Grenier

UN APRES COMME ON LES VOUDRAIT

(Extrait du recueil  »Prolongations »2018)

Je voudrais m’endormir un soir sur ta gondole

Celle qui m’a bercé tout au long de mes jours,

Où j’ai pu rassembler tant de rêve et d’amour,

Où le geste fut joint toujours à la parole.

J’aimerais qu’on me joue l’ultime barcarolle

De cette belle vie nous avons fait le tour :

Je crois que je ne t’ai pas assez fait la cour,

Pourtant tu m’as guéri de bien des idées folles.

Je l’imagine doux le tout dernier sommeil

Et je ne souhaite pas qu’il y ait un réveil,

Si c’est pour déplorer ton éternelle absence.

Il était enchanteur l’inattendu cadeau

De la vie et je dois mesurer notre chance ;

Que le spectacle cesse au baisser de rideau !

                                           Louis Delorme


Poèmes de Xavier Bordes

Poèmes de Xavier Bordes sur RCF

émission présentée par André TARDY

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Ce poète contemporain , né en 1944, est un spécialiste de musique et de poésie grecque.
Son 1er recueil poétique date de 1979. Nous écouterons quelques poèmes  extraits de son ouvrage de 1998, « Comme un bruit de source », aux éditions Gallimard  qui lui valut le prix Max Jacob.

Hommage à Nissrine SEFFAR, peintre qui laisse littéralement les sols traverser sa toile …

 

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Laissez parler tous ceux que le silence effraie,
(Allons, ne dites rien de ce qui impressionne !)
Venez à nous Nissrine avec votre œuvre bonne,
Et montrez-nous ces sols que le monde effaçait.

Et ces toiles de lin que vous partez étendre
Sur ces lieux de douleur et sur ces trottoirs fous
(Où le pire des hommes leur donna rendez-vous)
Dépliez-les pour nous sur ces cimaises tendres.

Si l’on vous comprend bien, ces dégâts , ces prodiges
(Que vous copiez avant qu’ait séché le malheur)
Ces empreintes sauvées de faits dévastateurs,
Sont comme un tocsin plat qui sonne et vous oblige.

C’est place Tien-An-Men qu’on vous rêve penchée
Passant votre rouleau sur le relief à perte
De deux mètres carrés des dalles recouvertes
(Pour boire leur relief et pour devoir trinquer)

Alors que vos amis surveillent la police
(Et s’embrassent un peu pour faire diversion)
Et pendant qu’on les happe et les mène en prison,
Vous roulez votre toile aux mille marques lisses.

Vous rejoindrez bientôt le plus proche atelier
Pour rehausser de mousse et de pâte acrylique
Ces traces de la Bête immonde et magnifique
(Que rassemble sous lui le tapis qui priait)

Un sol est la patrie la plus superficielle et basse,
Mais aussi la partie plus physique et fidèle,
Des crimes qu’on colmate en un jeu de marelle,
(Et du  plâtre et du lait jetés dans la crevasse)

Reproduire la fièvre équivaut à prendre acte,
(Rien n’est plus militant, malgré les apparences,
Que copier le proscrit par simple transparence)
Et le meilleur et vous avez passé ce pacte.

Car décalcomanie, c’est prière railleuse
(C’est l’histoire d’un sol laissée aux géologues,
Mais un sol de l’histoire pris aux idéologues !!),
Et votre geste est beau, révérence rageuse.

Car après tout le sol n’était qu’un corps faillible
(Un photographe aveugle que votre toile étreint)
S’il fut dans le passé le support des destins,
L’artiste retouchable attend vos doigts terribles.

Et nous, nous attendons votre étonnant courage
Et d’artiste et d’Arabe et de femme et d’amie
Sans hypocrite ardeur ni subtile anarchie,
(Tant vos efforts ont fait l’admirable ménage !)

Votre art est sans intrigues, œillades  ni querelles
(Aucun facile appel n’en salit la vitrine)
Votre toile est un sol qui pour nous se démine,
C’est un haut de planète et c’est un bas de ciel.

Même un « corps mort » jeté dans le débarcadère
(Bouée de peau larguée dans nos naufrages gris)
Est, Nissrine, assuré d’une seconde vie
Si vous êtes sa Muse et sa maroquinière.

Et nous vous admirons de restaurer l’honneur,
De réparer le tort et d’éponger le mal,
D’aller jusqu’à vous faire agent collatéral
Du contact infernal (en solidaire ardeur)

L’absence d’horizon est sans désespérance,
(Vous le décalqueriez s’il venait jusqu’à vous !),
Et l’incréé peut-être est ce que nous avoue
Votre tendre ferveur exilée dans la France.

Il n’y aura jamais, c’est vrai, de Mer Promise,
Mais la manne inviolée mourant dans les tiroirs,
Les miettes de famine, le plancton de miroir,
Se rassemblent enfin dans votre œuvre insoumise.

©Marc Wetzel


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