JEAN-LOUIS BERNARD, CE LOINTAIN DE SILENCE, Editions Encres Vives, Octobre 2018.

Chronique de Nicole Hardouin                           

JEAN-LOUIS BERNARD; CE LOINTAIN DE SILENCE ; Editions Encres Vives, Octobre 2018.

                                       Le chemin secret va vers l’intérieur. Novalis

Comme le feu est dans le bois, le mot se tapit dans le silence.. Pour Jean-Louis Bernard le silence est la langue primordiale de l’ère adamique, c’était le temps illustre / où nous buvions le philtre / des lunes montantes. Le  poète en garde toute la saveur, toute la nostalgie.

Il écoute, traduit ce silence  en mots chandelles pour laisser glisser le rêve aux yeux clos et libérer l’urgence de l’accord des harpes nocturnes, où l’amante de porcelaine clouée à la barque d’errance est inatteignable, fragile et sœur du loup et de la ronce.

Le poète, alchimiste du silence, dans l’incandescence de ses mutations brûle la mer, naissent des marées de mots qui en flux et reflux envahissent sa page blanche, son athanor secret.

L’auteur adepte de la « la langue des oiseaux », la partage en transformations successives, laboure le champ / chant de l’intériorité, apparaît alors, entre souffre et soufre, entre or et plomb, l’entrée du chemin, la voie avec tous ses dangers, et ses métamorphoses.

L’écriture tourbillonne au-delà des berges proscrites dans un silence où floconne un soleil noir, ou passe un collier d’ambre : et de regret, fruits pendus aux ailes de l’abîme.

Ses mots, encore noyés de silence, naissent entre soupirs et éclats de lune noire, entre source et miroir, sertis d’une solitude, qui contemplent le vertige obscur / de l’exil et son archaïque légende.

Tout comme l’ombre est l’envers de la lumière, le silence aux mains de pluie est le sourcier de l’immuable. Tant de bruits se sont estompés, tant de paroles se sont tues et qui pourtant vibrionnent, ventent, écument en attente, demeurent encore entre épines et asphodèles, sous un mascaret de brume.

Ne serait-ce point le corps et la voix du Silence que le poète troue avec des lèvres suturées .pour aller / vers ce désert latent / où tout s’efface ?

J.L Bernard boit l’eau lunaire, il y puise l’énergie des forces obscures, orée des songes et des sources / amoncelés / sur nos chemin d’enfance, quelque chose qui, peut-être s’apparente au Savoir de l’origine, là où les dieux et les hommes dialoguent, là où la béance du souffle / écoute l’imminence en vendangeant ses cendres contre la nervure rouge d’une plume funambule/ sur la moire du chemin.

©Nicole Hardouin

Michel BÉNARD, D’encre et de lumière, Éditions des Poètes français, Paris, 2018

Chronique de Claude Luezior


Michel BÉNARD, D’encre et de lumière,  Éditions des Poètes français, Paris, 2018

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Coup sur coup, on entre dans ce livre par une préface puis une postface de Nathalie Lescop-Boeswillwald et Christian Boeswillwald, remarquables orants d’une grand-messe en poésie, comme si Adam et Eve nous ouvraient la porte d’un Paradis. Le ton est donné pour un parcours cabalistique des origines jusqu’au cosmos.

C’est que Michel Bénard est bien connu dans les milieux artistiques pour ses portes, collages et tableaux non figuratifs, dont les clés en polychromie se nichent dans notre imaginaire. En contraste, mais avec une même verve, l’auteur exprime ici, avec ses mots ô combien figuratifs, l’essence même d’un monde pétri de transcendance.

Il est l’infatigable célébrant d’un Amour Éros mais aussi Agapé tout à la fois extérieur, voire charnel : Femme effleurement de l’acte suprême (…) Me voici mendiant / Du miel sacré de tes lèvres et intérieur : Femme souffle précurseur / Jamais très éloignée des tourments de l’enfer. Tête dans les étoiles, sous les stèles du ciel, mais également pieds dans la glaise humaine, Michel Bénard revêt ses habits de Grand Prêtre au Temple d’Amon pour parer ses lignes de la déchirure d’une prière, de trirèmes perdues mais aussi d’une quête de ses racines.

Le poète, tel un bâtisseur, a fait ses choix : chaque page est une offrande sans titre individuel (bien qu’elle soit répertoriée par ses mots premiers dans la Table des poèmes en fin de volume) : chaque braise allume l’oraison suivante. Tout vers se revêt d’une majuscule en son début mais la verticalité du texte garde la charpente d’une construction prosaïque, avec sa ponctuation propre. Bien que non versifié, l’ensemble conserve une homogénéité, un style, une cohérence sans doute hérités de hautes traditions poétiques. Plus proche des maîtres d’enluminures que de plasticiens déjantés, cette écriture nous relie à un monde byzantin brûlant de ses feux et de ses ors :  divine luminosité / Se déposant / Parcimonieusement / Sur la Sainte Face / D’une icône. On sait d’ailleurs que plusieurs livres de Bénard sont parus en version bilingue français-roumain.

Tel un calice en orfèvrerie, chaque espace célèbre l’amour et le divin qui s’entrecroisent, dialoguent. se complètent et s’enchevêtrent en subtile connivence. Foisonnance de l’intraduisible, le parcours est initiatique, ésotérique, empreint d’une dimension jouissive et esthétique. L’écrivain enchante tantôt par sa fragilité, sa vulnérabilité, tantôt par les effleurements d’âmes à l’affût et les jachères de l’esprit. La poésie n’est-elle, de tout temps, la langue des dieux ? Chorégraphies complices / Nos silences se mesurent / À l’aune enluminée / Du destin de nos écritures.

Oui, Michel Bénard est cet officiant du temple (…) Pour le grand voyage initiatique, tout à la fois foetus en prière et poussière d’étoiles.

©Claude Luezior

Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme, Buchet Chastel (15€ – 181 pages) Rentrée littéraire – Août 2018 –

Chronique de Nadine Doyen

Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme, Buchet Chastel (15€ – 181 pages) Rentrée littéraire – Août  2018 – 

PRIX ERCKMANN-CHATRIAN

Fabienne Jacob décrypte les relations Hommes /Femmes avant l’ère du « hashtag me too » et passe en revue maintes rencontres en France, mais aussi à  l’étranger. La rue, le supermarché étant des lieux favorisant la promiscuité.

La narratrice évoque des pans de son parcours qui l’ont marquée depuis l’enfance jusqu’à son statut de femme. Sa vision est peut-être dénaturée, venant d’être « plaquée », situation qu’elle ne manque pas de rappeler.

La fille de l’Est, documentariste, s’intéresse à la façon dont les hommes draguent, au pouvoir de séduction: « jeu cruel ou hasard miraculeux, qui tient ainsi à l’approche du mystère de l’autre, à cette volonté de le dénuder pour en apprécier la vérité. », déclare Julien Bisson dans la préface du recueil de 11 nouvelles parues l’été 2018 dans Le 1.

Son premier souvenir ? Un contact violent, comme « une intifada », cible d’un garçon armé de cailloux (sur le chemin de l’école). Elle aurait pu en être traumatisée, elle préfère lui pardonner et y voir l’appel de quelqu’un de seul.

Quant à « P’tit pot de colle », la narratrice retrace le « drôle duo » qu’ils formaient en primaire, et évoque leurs retrouvailles quand elle retourne au village d’enfance où elle se métamorphose en « anguille immémoriale ».

Étudiante, elle a croisé un pervers exhibitionniste, par une journée de brume, dans un cimetière !

Fabienne Jacob ausculte les corps, leurs désirs. Elle revisite sa vie en communauté, à vingt ans, quand « la sève montait à l’assaut des corps ».

Elle décline une variation sur la voix, comme celle du professeur avec qui elle a noué une liaison adultère/clandestine à l’âge de 21 ans. : «  une voix méconnaissable. Un râle d’animal, on dirait. Le fruit de ses entrailles ».

Elle se souvient du regard pénétrant de cet homme croisé sur un pont « une pénétration profonde », « un acte fondateur » déterminant. « Une épiphanie ».

Une situation qui convoque une scène de « Sur la route de Madison ».

L’écrivaine souligne l’importance du code vestimentaire féminin et défend le droit à se vêtir comme bon nous semble. Les robes trop affriolantes, les jupes trop courtes, note-t-elle, émoustillent et provoquent sifflements et harcèlement dans la rue.

L’auteure tient à revendiquer sa liberté de porter des robes.

On se souvient des manifestations pour la jupe.

N’est-elle pas, elle-même » habitée par une curiosité malsaine : « tenter de percer l’énigme sous la robe », quand elle réussit à avoir un entretien avec une ex-nonne ?

Elle se remémore un été en Sicile où « les mots d’une langue étrangère sont des cailloux » et où la chaleur contraint à s’habiller léger, ce qui attise le regard.

Elle a gardé en mémoire, amusée, quelques exemples de la façon dont certains hommes l’ont abordée, soulignant leur accroche inventive ! (« Vous avez de beaux pieds »! Pensait-il lui proposer une séance de réflexologie ?! )

Mais chez son amie Farida, elle découvre une autre façon de draguer: sur les sites de  rencontres dont le concept de Teddy par géolocalisation. Va-t-elle oser le tester ? .

Au village natal, ce sont les confidences de Kirsten qu’elle récolte. Pour cette femme  libre de soixante-six balais, l’âge n’est pas un obstacle à la séduction.

La narratrice aborde la question de comment survivre/rebondir après une rupture d’autant que cela a été violent pour elle. Elle analyse l’impact de cette phrase couperet : « Je n’ai plus d’élan pour toi » et s’étonne de sa réaction de sidération qui l’a plongée dans un état d’anesthésie émotionnelle.

Sa consolation, elle confesse la trouver dans les phrases inspirantes et énergisantes qu’elle consigne sur le grand tableau blanc de son bureau. (« Vivre comme une Russe ». «  Arrêter de penser aux signes ».)

A moins que ce soit au rayon d’un supermarché où les solos se reconnaissent qu’elle  croise un homme qui lui plaise et qu’elle ose le suivre et l’aborder.

En évoquant ce fléau subi par les harceleurs (insultes,frôlement, mains baladeuses, « parole crue, offensante, vile »), il convient de ne pas banaliser ces pratiques scandaleuses, mais d’en parler et de sensibiliser autrui. C’est à un ami qu’elle confie sa détresse et elle fera de son conseil un viatique : « arrêter d’attendre ».

Elle revient sur l’épreuve douloureuse de vider la maison de ses parents, « tâche d’autant plus colossale », qu’elle ne peut plus compter sur l’ex.

Et derrière cette porte « le vide et le silence » qui convoque un flot de souvenirs.

Dans ce récit,« Fabienne Jacob alerte sur le harcèlement tout en appelant à conserver la rue comme un territoire de séduction et d’observation ». (1) Toutefois, place au respect et à la délicatesse.

Si elle a découvert l’imparfait du subjonctif avec celui qui l’appelait Niemandsrose, on peut rappeler la déclaration de Jean Cocteau : « Le verbe aimer est difficile à conjuguer, son passé n’est pas simple, son présent n’est qu’indicatif, son futur est toujours conditionnel ».

Elle signe un roman touchant à l’intime où chacun, chacune peut se retrouver dans le parfum de féminité qui s’en dégage. Deux mots clés : « élan et attente ».

Laisser vous « pécho » (2) par l’auteure, et dirigez votre élan vers son roman !

©Chronique de Nadine Doyen

(1) ( entendu à  LGL, La Grande librairie)

(2) pécho= séduire

Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Une chronique de Alain Fleitour

 Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Les jours où l’on manifeste contre les violences faites aux femmes, qu’on se souvienne du destin terrifiant d’Agnès, exécutée parce qu’elle était une femme, reconnue coupable de meurtre car elle était une femme, ce que Hannah Kent glissera pudiquement dans cette phrase, « femme qui pense n’est jamais tout à fait innocente », p 162.


Le roman, « à la Grâce des Hommes » de Hannah Kent est le poignant portrait d’une femme islandaise, Agnès. C’est au sein de la famille de Margrét, qu’elle attendra son exécution, la dernière d’Islande. Sa présence bouleverse l’âpre vie familiale portée par le froid féroce où le givre froisse les draps, les craquelle sans jamais calmer le vent.

Ce livre est d’une fracassante modernité sur la condition féminine, un plaidoyer Hugolien sur l’abolition de la peine de mort, un vertige de violence à l’encontre des femmes .
Agnès est abandonnée par sa mère à 2 ans, elle devient orpheline à 8 ans de sa mère adoptive Inga sa vrai maman, celle dont elle a reçu ce cadeau merveilleux pour une fille islandaise de savoir lire et de savoir écrire.
C’est de ce don, qu’Agnès tire toute la beauté qu’elle perçoit du monde et son unique désir d’orpheline est de grandir et de gagner sa liberté.


« Inga avait compris que j’aimais apprendre », « aussi elle m’enseignait tout ce qu’elle pouvait », « elle m’apprenait les sagas et dès que son mari était assoupi elle me demandait de les réciter à mon tour », p 174.
Elle a 8 ans et son petit frère 3 ans quand survient le drame, où sa vie bascula. Après la naissance d’une petite fille dans un froid glacial, Inga meurt en couche après trois jours de souffrances, dans une mare de sang. Aucun moyen d’alerter un voisin dans ces enfers islandais où le blizzard est féroce. le récit est douloureux.


Il me faut poser le livre. Le bébé s’endort dans les bras d’Agnès en effaçant le jour. La honte où tout se mélange, la peur et la culpabilité envahissent son corps d’enfant. « Chaque jour laisse l’impression que s’est arrivé hier ».
Björn ne gardera pas Agnès, elle quittera la maison de son enfance son frère Kjartan est poussé dans les bras de la religion, et la plus proche paroisse.


Est-ce le sacrifice d’Inga sa mère qui la sauvera, par son désir de voir Agnès se réaliser ? Ou est-ce le deuil ineffaçable qui doit s’achever dans sa propre mort, avec en filigrane cette certitude d’enfant, de retrouver un jour sa mère, car pour une orpheline ne pas y croire serait insoutenable ?
Ce roman, est devenu par les mots de Hannah Kent, une réflexion puissante sur la condition féminine, on ricoche sans cesse sur l’héritage de Simone de Beauvoir, la soumission des femmes, la lecture de la religion confisquée par les hommes, l’exercice de l’autorité captée par les hommes.


Natan ne s’y trompe pas, ébloui par son intelligence et sa beauté, « tu ne ressembles pas aux habitants de cette vallée », ici, « les gens ignorent qui nous entoure, n’y comprennent rien. Ils ignorent s’ils sont morts ou vivants, cette manière de se résigner, d’accepter les choses comme elles sont », ajoute Natan page 265.


Natan est ambiguë, déjà entouré de femmes, et de la mère de son enfant, « il la veut comme un prédateur, pas comme un sage, ou comme son égal, le jour viendra où le même homme lui rappellera, « n’oublie pas d’où tu viens », « tu es une servante rien de plus », « une femme qui pense on ne peut pas lui faire confiance. Voilà la vérité ». p165


Le roman est écrit comme un dialogue tissé entre deux femmes qui s’écoutent et se répondent, Hannah et Agnès, puis Hannah finira par s’effacer pour laisser Margrét devenir son double, et poursuivre le dialogue, autour de « qui je suis vraiment » ? Car personne avant Margrét ne l’avait écoutée avec le cœur.
Essai de réhabilitation d’Agnès, réhabiliter la femme au sens de celle qui s’instruit, de celle qui apprend les gestes de la sage femme, de celle qui maîtrise la laine, la tond, la carde, la tisse, de celle qui écrit. Elle est condamnée car elle est pleinement une femme, différente des autres femmes, résignées ou servantes.


« De la vie elle n’a vu que les arbres. Moi, j’ai vu leurs racines tordues enlacer les pierres et les cercueils ». Avec elle on a percé les pierres, avec Margrèt on les a aimées, comme ses filles on a pu les écouter.
L’écriture sobre, ciselée, s’ incruste d’images poétiques ou noires, émaillant un texte percutant.
Magnifique.

©Alain Fleitour

Blanchard Stephen, Hors Je, préface de Joël Conte, France Libris, 2016, 48 p.

Blanchard Stephen, Hors Je, préface de Joël Conte, France Libris, 2016, 48 p.

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Dans ce recueil, l’auteur refuse d’utiliser la première personne en guise de réponse à ses détracteurs qui lui en reprochent l’usage. Ce choix est aussi une contrainte et dans une perspective oulipienne, on pourrait noter l’omniprésence du jeu.

Parler de soi dans le monde (mouvement centrifuge) et évoquer le monde de sa place (mouvement centripète) sont deux positions complémentaires. L’auteur semble privilégier la seconde.

Néanmoins, l’absence de pronom à la première personne ne prive pas le recueil de sa dimension lyrique : « Il faut garder en soi / les promesses de l’aube », « vivre dans l’intervalle d’un sourire ». S’ensuit-il pour autant, une dissolution du moi ?

Des tournures impersonnelles, prophétiques (« il est grand temps », « un jour viendra sans doute… »), des injonctions (« il faut savoir… », « il faut arrêter… », « qu’il est bon de… ») ou des verbes transitifs à l’infinitif (« se noyer… ») laissent apparaître le prescripteur, l’observateur critique de la société, l’homme en marge qui s’évertue à « recueillir des mots », rêve de peuples rassemblés (p 12, 22, 45) ou contemple la beauté d’un paysage (p 32).

Ces différents regards posés sur l’avenir, la société actuelle (le consumérisme, la téléréalité, le loto, la violence), l’inspiration (« la muse ment », dit-il et son corolaire : la complainte) se croisent.

Être « hors je » est-il synonyme d’une existence menée à côté de certaines règles sociales (une vie de poète) ? Est-ce la capacité de l’auteur à voir en dehors de soi (la société), au-delà (l’avenir), près de soi (les mots) même si « la vie suit son cours / avec le vide inhabituel / des jours sans… » ? Est-ce une manière d’occuper singulièrement une place et de s’y maintenir coûte que coûte ?

©Basile Rouchin

Ni plus ni moins, Haïkus de Katina Vlahou, Photographies de Bernadette Mergaerts, Editions Fileni Lorandou, Kerkura, 2018

Chronique de Cypris Kophidès

Les Haïkus de Katina Vlahou

Ni plus  ni moins qu’un texte et qu’une image : un haïku (Katina Vlahou) et une photographie (Bernadette Mergaerts) côte à côte. Quand le regard enveloppe les deux, il saisit le mystère d’une rencontre.

C’est un territoire qui se dessine peu à peu à la lecture de cette suite de trente haïkus : chuchotement de pétales, froissement de feuilles, réseau d’affinités entre rythme des saisons et rythme du poème. Un territoire traversé par un escargot, la lune, un nuage, une petite barque, une grappe de raisins, le sable, le ciel… Un territoire où dansent les mots maturité, mémoire, souvenirs, futur, rêve, sagesse.

L’eau imprègne les paysages, gouttes ou pluie automnale, source, vagues ou mer immense, eau qui appelle à la rêverie. Une plante se courbe, une fleur se plie. Cette révérence n’est pas servitude, bien au contraire. Elle est signe de la maturation effectuée, inscrit dans le dépouillement. Tout est prêt, tout est mûr. Déclin ou/et plénitude ? L’accomplissement se fera-t-il ? La récolte arrive. Elle peut être jouissance sans possession : Ta fleur / sera la plus belle / si tu ne la cueilles pas.

Du cyprès ou du cyclamen, nous partageons le chagrin ou l’amour. Les sentiments humains s’enlacent aux mouvements d’un coquelicot ou aux couleurs d’un papillon dans une sorte de danse immobile où se révèle l’intime de l’auteure. La sensibilité de Katina Vlahou trouve dans la forme minimale du haïku l’épure où capter la beauté dans son éphémère passage, ce presque rien à recueillir avec toute la délicatesse possible pour tenter de le restituer sans l’altérer, une forme qui permet aussi de dire le profond, le complexe, sans s’appesantir :

Et si je porte ma vérité / comme un masque / me reconnaîtras-tu ?

En trois vers, elle célèbre un instant modeste, une attente, la solitude des êtres, mais aussi la vie partout présente, fragile, furtive, ignorée. Elle contemple, rêve, interroge ou s’interroge. Certains haïkus sont une injonction, ils sont adressés, et le tutoiement intervient, d’autres sont des aphorismes, d’autres questionnent :

Quelle école / t’apprendra l’amour / petite âme ?

Que nous murmurent ces tableaux éphémères ? Ni plus ni moins que rencontrer le monde dans un coquillage, une anémone de mer, un caillou dans l’eau, saluer l’humble force de leur présence, laisser advenir en nous ces vies minuscules, se laisser pénétrer par tout ce qui bouge imperceptiblement, entraîné par le temps, maître invisible des cycles et des saisons, constant passage de couleurs et de souffles.

L’essentiel, oui. Τα ελαχιστα,

Dans ses photographies, Bernadette Mergaerts trouble nos sens en donnant à voir un reflet ondoyant, une ombre fantomatique, des signes nuageux, un ciel renversé ou une terre qui s’envole. Ses photos ne sont pas retouchées : il s’agit bel et bien de morceaux de paysage surgissant par le cadrage carré, un cadrage choisi par la photographe. Son regard capte un morceau de réel où matière, signes et couleurs proposent une ligne graphique, une esthétique picturale. Figuration et abstraction y perdent le tranchant de leurs frontières.

Un haïku et une image se font face, interrogent, l’un et l’autre, chacun à sa manière, le caché, l’infime, le trois fois rien en qui se découvre un infini. D’une page à l’autre, nous sentons une double création à l’œuvre et c’est peut-être là ce qui émane aussi de roboratif de ce livre, la jubilation de la rencontre de deux sensibilités.

Nous contemplons la photo avec les mots du poète, les mots du poète dansent devant la photographie, s’y accrochent ou glissent, double résonance pour celui qui regarde.

Le livre refermé, l’énigme insiste, le désir naît de revenir à la première page :

Ouvre grand mon corps / portes et fenêtres / L’amour est là.

©Cypris Kophidès

Corfou octobre 2018

Ni plus ni moins,Haïkus de Katina Vlahou, Photographies de Bernadette Mergaerts, Editions Fileni Lorandou, Kerkura, 2018

Il faut saluer la traduction fine et sensible en langue française de Bruno Dulibine et rendre hommage à la belle réalisation de l’éditrice Fileni Lorandrou.

ADONIS – Lexique amoureux – (Collection NRF – Poésie/GALLIMARD – traduit de l’arabe par Vénus Khoury-Gata, Issa Makhlouf et Houria Abdelouahed. – 510 pp.)

Chronique de Xavier Bordes

ADONIS – Lexique amoureux – (Collection NRF Poésie/GALLIMARD – traduit de l’arabe par Vénus Khoury-Gata, Issa Makhlouf et Houria Abdelouahed. – 510 pp.) ISBH – 978-2-07-275046-5/

Voici le quatrième et le plus massif des volumes d’Adonis publiés par Gallimard dans la petite collection Poésie. C’est dire à la fois l’abondance créatrice du poète Adonis, et l’intérêt que lui porte le public, doublé sans doute d’une curiosité pour la poésie de langue arabe. D’emblée, je dirai qu’il est impossible ici, et de faire tant soit peu le tour de la question, que ce soit de la personnalité du poète, ou de ce que véhicule sa poésie, en particulier par rapport à la littérature poétique dans les langues qui utilisent l’arabe pour écriture, et dont pour toutes, plus ou moins, les thèmes et la vision d’un monde se sont « littérarisées » par l’apport culturel de l’Islam et de la langue du Coran.

Ainsi, Adonis écrit en arabe, connaît une vaste popularité dans les pays qui ont accès à cette langue, ou la pratiquent couramment, mais par bien des côtés, sa poésie fait écho à de grands précurseurs tels que Hafiz ou, pour la pensée, à des Ibn Arabi ou des Sohravardi, par exemple. En lisant ce Lexique amoureux, on ne peut s’empêcher de songer aux divers aspects de la notion du « coeur » telle qu’on peut la lire chez les Soufis et dans le Coran. Cependant, Adonis se dit occuper une situation paradoxale en laquelle une forme d’athéisme n’est pas incompatible avec les concepts de la mystique musulmane. Il s’ensuit une œuvre d’une richesse extraordinaire par son dialogue poétique entre la modernité du penseur, qui n’ignore rein de la pensée « cartésienne », et l’abondance culturelle des symboles issus de la tradition. Ainsi tout dans Adonis est extrêmement plurisignifiant, ce qui évidemment est difficile à faire percevoir dans une traduction en français dont le vocabulaire n’évoque aucunement les « atomes lexicaux de signifiés » que le mot arabe correspondant produit dans une conscience de culture arabe. On n’a donc essentiellement, il faut l’avouer, qu’un « aperçu », dont la face disons de « culture européanisée » est forcément en français la plus sensible : cependant que des traductions moins adaptatives (ou davantage « mot à mot ») seraient terriblement réductrices, car on peut dire facilement en arabe, sur les sentiments les plus divers et les plus subtils, des choses qui en français paraîtraient ridiculement sentimentales, et disons « mal-compréhensibles ». Il est de fait, en ce sens, que la compréhension métaphysique du cosmos, que ce soit pour un athée ou un croyant, dans la langue du Coran – qui constitue le fondement de l’expression et de la pensée en arabe classique – reste bien plus spontanée que dans le monde purement occidental. De là découle que par la superposition inconsciente des signifiés dénotatifs, connotatifs et symboliques « empilés », le principe de non-contradiction (la fameux « tiers-exclu ») aristotélicien est déjoué. L’espace dans lequel se meuvent les idées du monde moyen-oriental est essentiellement platonicien. C’est ce que l’on constate simplement par exemple avec la façon d’écrire : l’occidental écrit de gauche à droite parce que ce qui l’intéresse au premier chef est de voir la matérialisation de ce qu’il a écrit, sa réalisation. Lorsqu’on a écrit on a le tracé d’encre sous les yeux, on peut donc « vérifier » à mesure ce qui est tracé et qui suit l’acte de la main. En revanche en arabe, on écrit de droite à gauche, la main cache ce que l’on vient immédiatement de tracer, parce que c’est moins ce qu’on a écrit qui importe que ce que l’imagination projette incessamment d’écrire encore. Ce n’est donc pas tant la réalisation que l’élaboration des idées qui compte. De même, dans le monde moyen-oriental, la démarche dans les discussions est très différente de celle de l’occident : pour informer, on va s’étendre longuement sur les circonstances, puis on expliquera le résultat d’un événement ou d’un acte, puis on expliquera ce qui s’est passé, et enfin on désignera ce qui en été la « cause ». Et on débattra longtemps, avec une sorte de mentalité « juridique », de l’exact degré de responsabilité de cette cause à partir de l’ensemble des informations préalables sur ses conséquences et l’influence des circonstances. De même, en conversant sur un projet, on finit par décider de ce qui sera « bon ». Puis les choses en restent souvent là, puisque l’essentiel est dit, et que la matérialisation est secondaire. En lisant la poésie d’Adonis, j’entends, de façon globale et synthétique, il me semble que les choses s’y passent quelque peu de la même façon : chaque recueil accumule et présente au lecteur d’abord une masse de faits, puis peu à peu au cours du livre, ils forment une sorte de « paysage mental » d’ensemble. Et finalement l’essentiel est donné, compact, et évident. Par exemple (page 379) le prologue d’ « Histoire qui se déchire sur le corps d’une femme » propose quelques données qui interrogent sur un événement et ses circonstances. Ensuite, le choeur, la femme, le narrateur, racontent les mille fragments d’une histoire. À la fin, à la page 500, un court poème ramasse en quelques vers tout le message, ici le problème de la position et de l’action du poète qui est au coeur de tout le livre… D’autant que l’Islam n’aime pas trop les poètes, craignant qu’on en fasse des prophètes !

On m’excusera de ne rien citer en particulier, et d’inviter le lecteur intéressé à acquérir le livre, car pour développer ma thèse… il y faudrait, non pas quelques poèmes cités, mais un livre entier au moins, qui n’est pas de mise ici, d’autant que nous ne parlons que de la version en français qui, si soigneusement traduite qu’elle soit par trois traducteurs dévoués et incontestablement valeureux, n’autorise pas beaucoup de justes commentaires. En français, s’imprégner à la longue du poème d’Adonis en fréquentant sa poésie bien traduite est le mieux qu’on puisse faire pour approcher son œuvre, de résonance universelle.

©Xavier BORDES (Paris -Nov. 2018)