Jean-Pierre Otte, Quarantaine suivi de Quelques érotiques, éditions Sans-Escale,  82 pages. ISBN : 978-2491438425. 15€

Les érotiques de Jean-Pierre Otte


Depuis que j’ai découvert l’écrivain Jean-Pierre Otte grâce au magnifique N° spécial que la revue Traversées lui a consacré, Je n’ai pas cessé de découvrir son œuvre riche et variée, toujours exigeante et toujours portée par une écriture  exceptionnelle  et merveilleuse. Sous le titre de Quarantaine suivi de Quelques érotiques, il publie aujourd’hui un nouveau recueil de poèmes – c’est un événement.

Les quarante poèmes de Quarantaine furent écrits  dans le temps du confinement dont ils conservent les reflets d’ombre, ces solitudes en cercles clos où certaines choses, cependant, restaient vivantes bien qu’en sourdine. Nous étions alors en suspens. C’était le « temps mort ». « Dans le champ personnel, rien ne semblait bouger, plus rien de neuf ne semblait pouvoir advenir. Mais, en réalité, tout se jouait dans l’invisible, dans ce qui se dissimule dans l’intimité, dans « le camp retranché ».

Les critiques déjà parues ça et là  à propos de ce recueil, s’intéressent surtout aux rondeaux de la Quarantaine, et j’ai pris plaisir à m’intéresser plutôt aux poèmes érotiques de la seconde partie du livre. On y découvre un Jean-Pierre Otte intime, dont la principale vertu est de nous enseigner que l’on ne fait pas seulement l’amour avec son sexe et qu’il s’agit dans toute relation amoureuse, d’affronter et de partager le réel de l’autre plutôt que de se servir de lui comme un écran sur lequel projeter ses fantasmes.

Ce sont de brèves lunes de miel où la vie
fuyante n’est que heurt, ravissement rapide, 
étourdissement, cavale, toute vie poreuse dilatée,
où l’on ne fait qu’entrevoir,
dans un coït rude et prompt,
la figure foudroyante de l’amour.
L’homme se satisfait de l’épanchement
tandis que la femme, par le sortilège du corps,
voudrait enclore en elle l’univers entier, 
comme l’arbre à papillons qui, à la nuit tombante,
se referme dans ses propres bras.

Voilà de très beaux poèmes qui pourraient venir en illustration des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes ou de la mélancolie lucide d’un Pascal Bruckner.

Notre époque, obsédée par l’authenticité immédiate, la vie en temps réel et la transparence, crée de nouvelles formes d’aliénation. On veut éviter à tout prix « l’illusion », mais n’est-ce pas justement dans les jeux d’ombres, dans ce qui n’est pas dit et dans ce que l’on éprouve en secret,  que réside le réel d’une rencontre. On en viendrait même à penser que « performance » amoureuse devient une autre forme de mensonge – disons, un mensonge d’efficacité.

Quand la vie se vit comme un éclair,  aussitôt consommée dans un ravissement fulgurant, pour l’homme, c’est comme un feu d’artifice, une volée en éclats. Sa satisfaction est dans l’épanchement. La femme, quant à elle, rêve d’une communion plus profonde  et voudrait saisir et transmuer l’évanescence du moment en un instant d’éternité.

 
D’entrée, le désir les dépossède 

de toute vie personnelle, obsédés qu’ils sont

par l’occasion d’une coucherie qui ne fasse

pas illusion et ne soit pas une tromperie du présent.

L’amour est une besogne et l’amant se doit d’être 

au mieux de son rendement, sans timidité

– laquelle pourtant le disposerait à plus de subtilité,

à une inventivité qui ne serait pas sans délices.

Ce sont toutes sortes d’approches et de perceptions subtiles que Jean-Pierre Otte partage avec nous dans le registre du « désordre amoureux », où il ne convient pas que la  « performance » évacue ce qui fait la richesse profonde, subtile et sensible  de la rencontre amoureuse, laquelle doit jouer ainsi qu’un bain révélateur et  permettre  une véritable communion entre deux êtres.

Subtile et souveraine, elle se veut davantage

qu’aimée: elle demande qu’on l’adore

dans ses rondeurs, ses plis délicieux et ses sillons,

tandis que lui n’a pas nécessité d’un accord profond, 

ni d’endroits de contact très nombreux pour se produire.

C’est bientôt  une vie haletante, consommée en hâte, 

avec cependant quelques attitudes choisies pour rester

dignes dans l’office, en évitant du regard le miroir.

Éviter soigneusement le miroir, serait-ce ne pas vouloir voir, refuser de voir le réel – le mensonge vrai – de ce qui est en train de se passer, ou de ne pas se passer ? Tout rapport amoureux s’accompagnerait-il en sourdine d’une déception ou d’un désenchantement :  deux langages corporels, deux attentes qui ne se rencontrent et ne se complètent pas  ou qui ne se rencontrent et ne se complètent que fort rarement?

Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.

Sainte Thérèse et Sylvia l’athée


Le récit-fleuve Thérèse mon amour 1 de Julia Kristeva nous révèle un corps-âme fait pour baigner, pour se couler dans les eaux vives de l’amour – on a envie de dire : grand dommage qu’une telle capacité d’aimer se soit déversée dans la mystique !

La paranoïa de l’amour christique, une « heureuse folie » ?! L’extase : « Une étincelle jaillie du ‘sein de Dieu’ vient l’embraser et lui faire ‘sentir l’ardeur de l’incendie’ […] ». Le « Divin Archer » tire le coup qui « ‘pénètre jusqu’aux entrailles’ avant de ‘retirer sa flèche’ […] ‘la savoureuse douleur’ […] ‘tantôt elle dure un bon moment, tantôt elle passe vite’ ; l’âme en quête de l’intériorité amoureuse n’est guère maîtresse d’elle-même, cela dépende toujours de l’Autre… qu’elle trouvera pourtant en elle, fugace éblouissement » (p. 410).

Rarement le masochisme (psychologique-physique) aura atteint de tels sommets – sinon avec son collègue Jean de la Croix, celui-là empruntant d’autres canaux, plus arides, mystiques-ascétiques.

Dieu merci, Thérèse d’Avila était aussi une grande écrivaine, sinon on n’eût jamais pu goûter sa contagieuse folie : « L’alchimie en question, façon Thérèse (débit rapide), commence par l’envie de raconter. Rien de nouveau jusque-là, la confession a toujours fait de même, tant d’exercices spirituels s’en servent aussi, et le jeune Thomas d’Aquin lui-même s’était aventuré à penser que la théologie en soi ne serait qu’une ‘narration de signes’. Pourtant, Thérèse ne fait pas que les suivre : elle trouve de nouvelles paroles pour déplier en espaces les temps de son aventure amoureuse avec l’Autre. Son génie baroque lui a soufflé que seule l’‘image’, elle-même générée par la ‘relation’ et l’‘entretien’ (comunicaciόn), bien sûr amoureux, peut susciter un ‘récit’. […] Car d’expérience elle sait : l’imaginaire est vital pour la survie du sujet qui n’existe que s’il est amoureux. […] Si je suis ? Il y a être et être : moi, je suis transférée, indéfiniment, à l’Autre. […] Enfin, l’image s’intériorise en sensations sans mots ni images » (pp. 652-654). Je serais tenté d’ajouter qu’ainsi l’âme se corporalise, se carnalise ! (Et je participe à cette folie.)

Dans la lignée d’Erasme, Montaigne parlera d’un « moi » tout aussi labyrinthique, mais n’ayant rien en commun avec le moi mystique : « Il se trouve autant de différences de nous à nous-mêmes que de nous à autruy » (p. 626). Chez Thérèse, l’Autre (ou le « Moi »), c’est toujours en majuscules : « Puisque ce Moi dans lequel le Seigneur m’invite à me chercher (‘Cherche-toi en Moi’), ce Moi du Seigneur, ce Moi Autre, eh bien, il se recueille au plus intérieur de moi-même, bon sang ! » (pp. 626-627).  Et ce sublime mélange de masochisme et de paranoïa : « Souffrir par et pour Jésus la met à mal, mais, puisqu’elle est sûre qu’Il existe, qu’Il l’approuve et qu’Il la récompensera de sa grâce éternelle, ce mal est de toute évidence préférable au désir insatisfait, au manque d’amour qui ruine la santé dans le symptôme hystérique. Thérèse le sait et l’écrit : ‘Je ne suis pas plus mal que d’habitude. Les peines sont pour moi remèdes et santé’ (Lettre 253) » (p. 493). Et : « Le bénéfice retiré des persécutions déjouées les surpasse en puissance : vous obtenez la réunion avec le Grand Autre qui non seulement satisfait au désir incestueux de posséder le Père, mais vous assure la grâce de vous métamorphoser – par le Verbe qu’Il est – en Éternité »  (p. 495).

Pour exemplifier le côté physique de son masochisme : « Vous vous donnez le fouet avec application, c’est banal, mais vous savez faire beaucoup mieux : votre nièce Teresita jure que vous frottez vos plaies avec des orties » (p. 496) ; et : « ‘Rien ne lui procurait plus de plaisir que de se martyriser le corps pour Notre-Seigneur’ (Anne de la Trinité) ; ‘Ses cilices sont faits en plaques coupantes pour taillader le corps en plaies saignantes’ (Marie de Saint-Ange) » (p. 497). Sans atteindre, c’est vrai, au « goût du martyre de Jean de la Croix » (ibid.) !

Dieu merci, grâce à la présence de votre bienaimé confesseur Jérôme Gratien (de trente ans votre cadet), vous aurez eu aussi, entre le masochisme et le sadisme, des pauses joyeuses, bienfaisantes ! peut-être même y a-t-il eu une transfiguration, un transfert de l’amour mystique en un amour personnel partagé !

Tentons de résumer les relations, ou postures, dialectiques-mystiques entre Thérèse et son Jésus : « fille-mère de ton Père-Fils », aux côtés du dantesque « Vierge mère fille de ton fils », mais aussi de la paire : « Fils-Père devenu Époux » et « fille-mère devenue Épouse » !

Un mot s’impose sur les relations entre Thérèse et son père terrestre : « Mieux que quiconque, don Alonso, ce père aimant, trop aimant, sait combien Thérèse est belle et séduisante […] » (p. 151). Thérèse confesse : « ‘Nous étions trois sœurs et neuf frères. Tous, par la bonté de Dieu, ressemblèrent à leurs parents pour la vertu ; je fus la seule à faire exception. J’étais pourtant la préférée de mon père et, tant que je n’avais pas offensé Dieu, ce n’était pas, me semble-t-il, sans quelque raison’ » (p. 156).  « Cependant que le patriarche don Alonso ponctuait doctement, au-dessus des têtes penchées de son épouse et de sa progéniture, que seuls les ‘bons livres’ méritaient une telle passion, et qu’il convenait de se méfier des livres en langue castillane. Thérèse acquiesçait à son père, comme il se devait, et n’en faisait qu’à sa tête. Elle dévorait la nuit en cachette les fameux romans » (p. 167). (Cela me rappelle la réaction de l’adolescente Julia Kristeva devant la recommandation de son père d’éviter à tout prix la lecture de Dostoïevski !) 

Mais, ce sera son oncle Pedro qui lui ouvrirait les portes de la mystique, ce long chemin de croix, qui fera d’elle la sainte de la Contre-Réforme ! Et son père est prêt à la suivre, à suivre aussi son frère, « […] en se faisant religieux à son tour ! […] Le beau trésor ! Père et fille en commune oraison ‘à la manière d’Osuna’. […] Vous avez réussi […]. La boucle est bouclée, vous dis-je : la fille apprendra à son père à faire oraison, autrement dit à aimer, comme si elle était le père de son père. Tel fut votre premier triomphe sur… l’homme » (pp. 189-190).

Thérèse mon amour, ce labyrinthique récit dédié au père de Julia Kristeva, contient aussi la pièce de théâtre « Dialogues d’outre-tombe », une « pièce » capitale de l’édifice (écoutons la narratrice Sylvia Leclercq, l’alter ego de Julia Kristeva) : « Ai-je enfin terminé mon analyse de la paternité, du complexe d’Œdipe, pour être exacte… comme il convient à la SPP… en tirant papa de l’oubli, en me réconciliant avec sa voix […] le tout enlevé grâce à ma colocataire ? (Sourire forcé.) Eh bien, cela suffira pour aujourd’hui, et pour longtemps encore, j’espère… Je peux prendre congé de Thérèse, maintenant, en me retirant dans la voix juvénile de mon père… » (p. 649). « Mais enfin, combien de fois ai-je dû l’entendre depuis » [ce chant que chaque matin son père fredonnait sous la douche] : « Depoooo…suit, depoooo…suit poteeee…ntes… de seee…de… Et exaltaaa-aaaa-aaaa… vit huuuumiiles… » (p. 650). Le Magnificat, BWV 243 en majeur de Bach : « ‘Il a fait tomber les puissants de leurs sièges, et il a exalté les humiliés’ », « sans qu’il évoque […] ce frémissement que Thomas l’agnostique m’avait transmis rien qu’en chantant. Et qui m’a reconduite à Thérèse sans que je le soupçonne, laquelle m’a reconduite à lui. Avec ce rêve, la boucle est bouclée… » (ibid.).

En fait, aucune mystique chez son père, d’autant moins chez Sylvia l’athée, entre eux deux c’était une mystique de l’amour d’où surgira, pour la fille, cette capacité d’aimer, de comprendre la vie et les êtres, qui la guidera vers d’autres types de « fondations » : l’écriture des livres (où elle appliquera, systématiquement, instinctivement, la règle de Nietzsche : « ‘Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes pressés’ » (in Je me voyage, p. 275), et la pénétration des âmes ; elle sera bergère des âmes errantes, les aidant à renaître : « J’accueille leurs voix qui m’accueillent, je la com-prends, elle me com-prend, floraison de l’intelligence sensible, du sensible intelligent. Cet appui sur la voix autre, et son appui en moi, me situent autrement dans le lien à autrui : l’autre persécuteur s’invagine en autre recevant-et-reçu. Je ne suis plus un infans, je deviens un sujet parlant-désirant, un enfant pensant, j’échafaude des théories sexuelles, je suis un chercheur en puissance » (p. 510). Et : « Pour rester en vie psychique, en vie tout court, je ne peux que tenter de réhabiter mes demeures intérieures. Avec quelqu’un d’autre. […] Mais à l’infini… » (p. 663). 

Et c’est grâce à cette capacité d’aimer que Julia Kristeva a pu traverser le continent mystique catholique de même qu’orthodoxe, et comprendre ainsi Cet incroyable besoin de croire (une des dimensions fondamentale de l’être humain, que Freud aussi avait reconnue, à son grand regret !), qui est le titre de son bel ouvrage de chez Bayard (2018).

Je pourrais continuer, car j’ai pris des notes jusqu’au bout de cette nuit mystique, mais cela suffit à démontrer que, même pour un spinoziste comme moi, cette lecture de sainte Thérèse a sa poésie, son interrogation éthique-existentielle, son magnétisme ! Je n’oublierai pas le Post-Scriptum, qui est une vibrante lettre à Diderot « sur la subversion infinitésimale d’une religieuse » (p. 667) ! J’ajouterai juste que chacun de ses ouvrages est aussi une autoanalyse, (une étape vers) une renaissance ! 

Je ne sais pourquoi,  La Transverbération de sainte Thérèse de Bernini (du début du livre) me rappelle la Piéta de Michel-Ange ! Peut-être parce que les deux surprennent l’instant éternel de l’amour d’une femme-mère-fille ! En regardant longuement, amoureusement, les deux visages de vierges, je dirais que Bernini s’est inspiré (de la plus lumineuse des manières) de Michel-Ange !

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  1. Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.
    ↩︎

Louis Chopinx, Un goéland s’est posé sur la table, CFC Éditions, octobre 2025, 141pages, 14€.

Louis Chopinx, Un goéland s’est posé sur la table, CFC Éditions, octobre 2025, 141pages, 14€.


« Un goéland s’est posé sur la table » est également le titre donné au premier texte de cet ouvrage en trois parties et qui comporte 52 courts textes reliés entre eux par cette image saugrenue, irréelle, magique d’un oiseau dont l’envergure dépasse de beaucoup la taille d’une table ordinaire derrière laquelle on se poste pour écrire, rêver et rêver encore.

Chaque texte à sa manière questionne la vie, l’être humain qui la subit ou tente de s’adapter comme il peut à une réalité normative. À la mort, à la disparition, à la solitude, à la maladie. La lectrice que je suis en parcourant ces pages n’a pu s’empêcher de songer à la poésie révélée dans « Un certain Plume » d’Henry Michaux, poésie interrogeant la réalité dans ce qu’elle a d’absurde, lui proposant comme grille de lecture un humour dérisoire, le rêve, l’hallucination, l’art, la magie. 

Au fil des textes, se profile le portrait d’un être humain sensible, amusant et amusé, fin observateur, grand rêveur, aimant l’art, les voyages, l’écriture. On comprend aussi que la poésie n’est pas une posture, elle est une manière d’appréhender le monde, d’être. Elle est sans doute aussi une manière de lui répondre. Déraisonnable, lunatique, rêveuse, subversive. Une poésie qui ne cherche point à apprivoiser son lecteur et encore moins celui qui écrit. Rien ne s’impose au poète pas même la page blanche qui imposerait un diktat: produire du texte, produire du poème pour endormir, calmer des blessures, panser des plaies n’est pas du tout la même chose que de répondre à une invitation à rêver, à penser, à comprendre ce qu’écrire, peindre, jouer implique vraiment pour la personne, le « je » ou « nous », commun. 

« J’ai mis l’océan dans un caillou qui me plaisait particulièrement et je l’ai emporté avec moi. Un adulte m’a surpris en train de cacher la merveilleuse pierre dans l’une de mes poches. Il n’a pas posé de question, il n’a rien dit. J’ai compris qu’il n’avait pas compris. 

Depuis que je sais que la magie est invisible pour eux, les limites de la magie sont invisibles pour moi. » P32

« Le saule ne pleure plus. Peut-être qu’on s’habitue aux larmes comme au bruit d’un ruisseau. » P34

Il est aussi fait allusion quelques fois à une peinture, à un peintre, à un épouvantail.  Les tableaux pourraient être ceux de Vincent Van Gogh. Curieusement, il plus question de l’artiste « malade », seul, schizophrénique, de sa marginalité  qui a construit un univers dans lequel on peut entrer, faire l’expérience de la lumière, de la couleur que de l’artiste assimilé et reconnu qu’il est aujourd’hui. On entre dans ses toiles par les tournesols, par ce qu’il montre d’un paysage, une vision qui tranche d’avec la vision de son époque.

De la même manière, on visite le Palais Idéal du Facteur cheval en ne tenant compte que de la magie que ces oeuvres révèlent abolissant les frontières. L’architecture du texte ressemble à l’architecture du Palais idéal grâce à son utilisation du quotidien, de ce qui nous est familier comme le fait le rêve. Il se charge de remodeler le réel vécu en se servant de ses éléments. 

«  comme si elle avait été la pointe d’un pinceau qu’on plonge dans un verre, la pierre laisse derrière elle des ondes vert émeraude. Au terme de sa course, elle coule. Comme si elle avait explosé, du fond du lac se propage une vive lumière. » P49

« Il (le Loup des siestes) est insaisissable. Ce qui me surprend le plus, c’est sa capacité à ne jamais laisser d’empreinte dans la neige du papier. » P55 

Le texte p 57 dont le titre est « Dans une caisse en bois » » n’est pas sans me rappeler le jeu de question-réponse que l’on peut lire dans le « Petit-Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry

« Avancer dans une direction imposée ne t’apporterait rien de plus que d’être immobile »P62 

« Que reste-t-il de l’horizon sans le ciel pour tenir compagnie à l’océan? » P63

« Le ciel a avalé la frontière qui le distinguait de l’océan. Je ne nage plus, je me contente de flotter. Je m’en remets au courant, tant pis si je ne suis plus une caisse en bois. » P66

Cette phrase se réfère aussi à la position du personnage principal de ce livre, le « je » qui décide :

« Je crois bien que je me sens comme ce cocotier. Je n’ai pas l’âme à travailler mais je ne me sens pas malade pour autant. »   « Attendre et ne rien faire ne m’était jamais désagréable. Je persistais à trouver l’existence merveilleuse et m’amusais beaucoup, tant dans la réflexion que la contemplation. »P59. 

« Des rides et des cernes partent de ses yeux, comme si deux petits cailloux noirs s’étaient jetés dans ses iris et que l’onde s’était propagée sur son visage. Le tableau n’est ni signé, ni daté. » P83

Les divers textes font référence à d’autres textes, à une mosaïque d’autres oeuvres artistiques et c’est sans doute cela qui confère à ce livre sa magie. C’est avec un plaisir enfantin qu’on se laisse embarquer par les histoires. Jamais aucune lourdeur grasse, toujours une belle délicatesse, une pensée non conformiste.

Parfois, le « je » devient le protagoniste d’une toile, d’une scène, d’une pièce de théâtre. On joue, on est. On fait partie d’un jeu, d’une pièce de Samuel Beckett ou d’un rêve, la réalité en devient absurde, on l’interroge afin qu’elle ne devienne glauque et ne fisse par engloutir la blancheur de la page d’écriture, de la lumière. 

Jean MAISON, Postérité du hasard, Poèmes, Ed. De Corlevour-,Revue La Forge.

Jean MAISON, Postérité du hasard, Poèmes, Ed. De Corlevour-,Revue La Forge.


CONTRAIREMENT à certaine opinion fort répandue, quand le poète « montre la lune », quand les lecteurs à courte vue « regardent le doigt », le poète n’est pas dans la lune. C’est la splendeur « terraquée » (Guillevic) qui l’attire, au point que si les étoiles ou les horizons lointains, chargés de « départs inassouvis » (Laville de Mirmont), sont volontiers ses thèmes de prédilection et contemplation, l’on peut dire que le poète est authentiquement « terre à terre ». C’est du point de vue terrestre que le cosmos le captive. La poésie pour lui n’est pas une fuite, et le rêve est moins un refuge qu’un espace créateur où bâtir les éléments d’une comparaison avec l’espace du réel, afin de tirer de la conjonction des deux une perspective, une profondeur, comme dans un stéréoscope. « Si tu ne mets pas un pied hors de la terre, jamais tu ne tiendras debout dessus. » (Elytis). Et en ce sens, notre herboriste éminent, Jean Maison, savant conjugueur de simples et de plantes les plus inattendues, est remarquablement poète, son dernier recueil en témoigne :

Les mains plongées
Au charroi des parcelles
M’intiment à la terre
Quatre dimensions
Et l’oeuvre sédimentaire du paysan
Arpentent l’année neuve

Voilà qui est un aveu laconique mais complet du rapport enraciné de notre poète à son existence terrestre. Il cultive le carré du vrai : à sa quadrature il unit son œuvre sédimentaire. Dès lors, les constats quotidiens associent le concret et le mystique en une vision qui tout ensemble tarit assez tôt la parole, d’où le laconisme de ses poèmes, cependant que cette synthèse zeugmatique  l’illumine :

La lumière se glisse dans l’essence du soir
Se maintient-elle
Que tout s’éveille en sa présence

Que de merveilleux silence dans ce haïku 5-7-5 caché (La lumière se / glisse dans l’essence du / soir Se maintient-elle) agrandi en un presque tanka par le troisième vers octosyllabe, porteur du nombre de l’infini : « le 8 redressé par un fou de philosophe » (Apollinaire). Cette présence de lumière, cette lucidité qui transit l’essence, il convient de « chercher en soi » ce qui l’incarnera, en devenant « l’ardente évidence du mot » ; à laquelle Jean Maison parvient en purifiant son langage à travers la « présence » de choses densément réelles : 

Saurai-je laver mes mots
Parmi les graviers de la rivière
Et mon coeur avec étonnement
Dans l’inconnu de sa raison

Sans vouloir citer tout ce recueil (ce que je ferais volontiers !), je voudrais montrer comme ce coeur, étonné par l’ici-bas, magnifie l’instant à la moindre occasion en le plongeant dans l’inconnu de sa raison, qui est joie poétique :

Dans la nuit avancée
Les herbages exhalent leurs arômes
Au son des clarines
Quelle joie d’être en si bonne compagnie
Sous l’orage des senteurs
Vers le souffle de juin

Ici, le poète herboriste se dévoile au passage ! Notons que, dans la lignée de Baudelaire, pour lui les parfums et les sons se répondent. Et ce compagnonnage nocturne de senteurs suscite le souffle, en lequel je vois le « pneuma » grec, l’esprit, l’inspiration, sous l’effet d’un enthousiasme « orageux » . Ce qui amène à découvrir l’optimisme implicite d’une poésie dont la nature est de pousser, pour ainsi dire végétalement. De croître sans jamais renoncer.

Encore quelques citations pour introduire aux beautés paisibles de ce subtil recueil de Jean Maison, avant de laisser au lecteur la satisfaction de découvrir les autres :

La plénitude d’un feuillage
Ouvre parfois
À de miraculeuses pauvretés
Une branche de cerisier
Se dessine sous l’orage
Le ruisseau s’endort
Dans un lavoir
À la lueur d’un roseau

Ce roseau, un calame peut-être, n’éclairerait-il pas le miroir de l’écriture qui « endort » l’écoulement du temps, qui fixe dans sa mesure ce qui nonobstant fuit. L’image de la source, origine de l’eau paradoxale en ce qu’elle coule sans que les reflets à sa surface soient emportés par le courant, est toujours en relation avec les manifestations mesurées, nombrées, du langage « premier », associées à la physis, la nature dont l’élan, je le disais plus haut, pousse (phytei), ce que les arbres manifestent de façon particulièrement évidente :

Près de la bonne fontaine
Sur la pierre nuancée
La mesure dirige l’éclat de l’origine
Pour disputer au soir
Le parler des grands arbres
Dans l’été frémissant

De fait, pour l’énoncé du monde, pour « un instant que rien n’abrège » (J.M. p.80), il y a compétition entre la poésie, cette « bergère aux yeux clairs » mais aussi cette « bonne fontaine », et le règne végétal (Cadou) volubile des grands arbres enracinés, quand il s’agit de tenir tête à l’approche de la nuit : ce soir de l’été, mentionné à plusieurs reprises, qui peut-être serait celui de la vie de Jean Maison, si l’on tente de décrypter la symbolique de cette intense ambiance, à la lumière de notre imagination personnelle… Et c’est en ce côté de rivalité « nuptiale », où se devine un clin de l’influence de René Char, que Jean Maison rejoint les poètes de notre temps, les Du Bouchet, Bonnefoy, Jaccotet et autres voix puissantes de la poésie moderne.

Reprenant en conclusion, les altérant sans doute pour tirer leur projet à moi, certaines formules de Jean, je dirai volontiers : « C’est un autre enjeu que d’explorer, à l’aune d’un hêtre, la souffrance du jour, la vie décimée et redite, les versions intransigeantes rétablies dans les phrases. / Voiles ! Éclipses de silence, explorant sans cesse le savoir immédiat du vent, portez en nous la feuille sentinelle, faites de la primitive intention le partage de l’amour en vie ». Est-ce une illusion ? En tout cas je crois lire dans ces lignes, grâce à la « feuille sentinelle » notamment par laquelle toute page poétique me semble résumée, feuille que le printemps verdit gaiement (surtout celui dit « des poètes », comme l’oeillet du même nom !), je crois lire, disais-je, l’art poétique de Jean Maison, art auquel je me rallie avec un amical et admiratif enthousiasme !

Jean-Jacques Didier, Mauvais temps, Gros Textes Éditions, 76 pages, format 14X10 cm, ISBN : 2-35082-625-6, 8€.

Jean-Jacques Didier, Mauvais temps, Gros Textes Éditions, 76 pages, format 14X10 cm, ISBN : 2-35082-625-6, 8€.


Par quelque bout qu’on l’aborde, ce petit livre (où se répondent, comme d’une chambre à l’autre, dans une irrécusable cohabitation, textes brefs et aphorismes rehaussés de collages de Mother Cuttin’) semble à première vue une anatomie de la dislocation et du désenchantement, lequel ne réussit toutefois pas, quoi qu’en dise l’auteur, à se survivre dans le détachement.

Mauvais temps sans contredit pour l’optimisme béat et ses adeptes : Jean-Jacques Didier, dans son dernier recueil, nous administre une piqûre (de rappel ?) : il n’est pas inutile d’envisager, de dévisager la face noire des choses – Pompéi et Auschwitz au joli mois de mai (et vous, lecteur où en est donc votre joli « moi de mai » ?), le « futur foutu tas d’os » que nous sommes, piqûre que l’auteur s’inflige en priorité à lui-même, sans luxe d’aménité. L’auteur pleut sa lamentation par giboulées : tempétueux l’échec dès l’origine – « nés d’une purée » –, celui de la vie, de préférence imaginée (tout de même, « voyage intéressant »), celui de la fin programmée – « les dates de péremption nous précèdent » ; lumineuses les petites ébriétés « d’ajouter de nouvelles questions aux réponses ».

L’auteur ne se prive pas de pimenter le tout d’une pincée d’ironie sardonique par laquelle, sous couvert de jouer astucieusement avec les mots, instruments par excellence pour passer à côté de tout, il soufflette nos indifférences désormais mondialisées, ce qui est à coup sûr d’un effet roboratif. Un livre coup de poing parce qu’il nous donne (avec quelle assertivité, quelle foi ferons-nous face ?) l’envie de ne pas être d’accord avec lui. Un livre caresse parce qu’il nous dit, qu’à l’instar de l’enfant qui joue « la paille dans la crèche vivante », « demain peut-être nous retrouverons notre âme. »