Jacques Merceron, Chants de l’éternel éphémère enté de Frères des vents, Collection pour une Terre interdite, Éditions Rafaël de Surtis, 68 pages, 19€.

Jacques Merceron, Chants de l’éternel éphémère enté de Frères des vents, Collection pour une Terre interdite, Éditions Rafaël de Surtis, 68 pages, 19€.


Le titre « Chants de l’éternel éphémère » résume parfaitement ce que sont peut-être les poèmes: entreprises d’inscrire dans les temps longs de la mémoire, les situations fugaces perçues par le poète. Une sorte de quête humaine d’échapper à l’oubli tout en révélant l’incohérence d’une telle démarche. Les poèmes de ce recueil sont autant de tentatives d’apprivoiser par les mots ce qui par essence nous échappe, s’évapore, se volatilise. 

Jacques Merceron met en parallèle les inscriptions observées dans les roches anciennes, fossiles ou traces furtives orchestrées par des bouleversements géologiques dans la très longue histoire de notre planète et traces laissées par les premiers humains sur les parois des grottes. Scènes de chasses, animaux fabuleux, mains en négatif et l’enregistrement de notre propre empreinte personnelle. Autant d’instants éphémères à jamais inscrits dans la mémoire du monde. Repérer ces traces nous enseigne sur la pertinence de nos actions personnelles. Interroger le temps sous ses divers aspects, comment il s’inscrit ou se révèle à nous au travers d’ oeuvres d’art (quelles soient naturelles ou d’origine humaine) m’a toujours semblé fondamental.

« Le temps à gouttes s’infiltre sous la roche
Déposé en milliers de cheveux d’anges
Dans la grotte où gît Protée
Récoltant aussi bien la pierre que l’eau
Que les mots d’infiltration
Qui suintent des brumes répandues
Sur les étangs »

Par ses vers, Jacques Merceron m’interroge sur l’aspect dérisoire, geste parmi tant d’autres, du poème, de son écriture. Mais il faut aussi sans doute comprendre l’écriture poétique comme l’unique une manière de voir, de considérer ou d’interroger la pertinence d’un tel geste, d’une telle volonté d’inscription dans l’histoire alors qu’elle subit mutations multiples.  

Le temps n’est qu’une succession de moments éphémères, de hasards fabuleux que le poète essaye d’inscrire. 

Écrire pour qui? Certainement pas pour soi car ce qui est merveilleux dans ces poèmes c’est que l’individu, l’égo s’efface au profit de ce qui nous est révélé. Un humain est passé par là, (Toujours l’homme sous l’animal),  la trace qu’il laisse devrait être la plus fulgurante et la plus anonyme. Que retiendra-t-on? Que restera-t-il de moi, de ce « je » qui affirme qu’il est, qu’il existe dans cette éternelle course de la lumière?  N’oublions pas le pixel que nous révéla il y a plus de 30 ans, à la demande de Carl Sagan, la photo de la terre vue depuis la sonde Voyager1 à plus de six milliards de km.

« Le trio empaumé qui semble s’échapper
En catimini
Sur la pointes des pieds
de la main géante

Illusion à plusieurs milliers
D’années

Gazelle bondissante
Au corps de lumière
Antilopes spectrales
Graciles aux cornes de filaments
Sabots en pointes de danseuses

En quête de moussons »

« Sur la roche
Bouquetins koudous oryx
Libres ou captifs
Parmi des humains

Fleurs de rocailles
Rouelles gigantesques
Aux moyeux énigmatique »

Par ces extraits, j’espère pouvoir évoquer la richesse des images convoquées par le poète mais aussi la richesse de son style qui se traduit par un amour exceptionnel de la langue. Sans être trop savante, elle est savoureuse, subtile. Le choix des mots se justifie par une allusion littéraire (je pense par exemple à la première utilisation du terme « remembrance » https://www.cnrtl.fr/etymologie/remembrance) ou pour une saveur découlant de son utilisation par d’autres auteurs (Baudelaire) pour d’autres images ou plus simplement pour former une succession mélodieuse de sons dont l’écho se réverbère inlassablement dans l’esprit du lecteur. 

« En bas de chute
Eau et roche
Amants de toujours
S’étreignent
À coups de morsures
Convulsive » Remembrance Niagara

« Cerné par le silence
L’esprit titube dans l’insondable
Du temps écartelé »

« Avançant sur le sentier
Soumis au brun craquelant des feuilles
Ton regard tremble sous la fraîcheur
D’un vert de talus et de tombes »

Jacques Merceron est un voyageur singulier à l’instar des oiseaux, frères des vents. Ses poèmes ont de l’étoffe, de la profondeur aucun d’eux jamais ne pèse sur l’esprit du lecteur. Tous réveillent notre conscience sur notre monde, ce qu’on en fait. Chaque poème comme une particule, un grain de sable dans la machinerie étrange qu’est la mémoire. À quoi nous faut-il donner de l’importance? 

Pierre-Jean Foulon, En danger d’écriture, Thuin : Editions du Spantole, 2026.

Pierre-Jean Foulon, En danger d’écriture, Thuin : Editions du Spantole, 2026.


Méditer la liberté, c’est s’inscrire dans le mouvement du devenir, dépasser nos abstractions et nos idées toutes faites. À travers ce petit livre élégant regroupant cent aphorismes marqués en chiffres romains, Pierre-Jean Foulon pose un regard lucide sur une époque où la pensée se mue de plus en plus en lieux communs, où la bêtise, la hâte et le divertissement nous empêchent de percevoir notre nature voire d’exprimer notre désir réel.

Ainsi, à travers ces petits jets de prose poétique aussi cinglante que caustique, le poète s’interroge sur le statut de l’art et des crises qu’il traverse, rend visible le lien qui nous unit à la nature et pose la question de savoir si, dans un monde capturé par le capital, l’écriture et le langage sont encore en mesure d’exprimer les choses authentiques de la vie ; mieux, il met ici au jour une forme de savoir qui dépayse, fustige la raison, déjoue les faux-semblants et bouscule le poids mort de l’institué.

En bref, si à travers ce livre, Pierre-Jean Foulon exprime ses doutes face à la triste ordonnance du monde comme il va, il nous rappelle également que l’art en général et la poésie en particulier demeurent, plus que jamais, des fenêtres ouvertes sur l’inconnaissable beauté du monde.

Dans le cœur des orages comme dans celui des poètes, fonctionnent de dangereux alambics distillateurs d’immenses nuits sauvages

La vivisection du corps et des pensées d’un poète plonge le lecteur en un précieux malaise existentiel

Méfie-toi de ton maître lorsque, dans le déferlement de ses consignes, il t’ordonne de renoncer à tes passions

Les seigneurs de la raison revêtent leur armure quand paraît un prophète annonciateur de merveilles

La chute en des cavernes peuplées d’ombres détruit à tout jamais la possibilité de croire aux idées pures

David Giannoni, Alrededor : poéconte et musique, , musiques par Roberto Grilli , Bruxelles : Maelström reEvolution, 2025.

David Giannoni, Alrededor : poéconte et musique, , musiques par Roberto Grilli , Bruxelles : Maelström reEvolution, 2025.

ce livre s’accompagne d’un univers sonore et musical, accessible sur les plateformes de streaming et téléchargeable à prix libre sur Bandcamp http://urlr.me/qTGwN


Alrededor, qui en espagnol signifie « autour », est un conte poétique évoquant la quête initiatique d’un homme qui quitte ses proches et s’isole sept ans dans la forêt, près d’une rivière, afin de chercher de l’or qu’il soit réel ou symbolique. Durant ce séjour, sa femme, sa fille et quelques proches le rejoindront lors de rituels et de moments intimes tandis que, dans le même temps, il sera amené à rencontrer son double : Loup.

On l’aura compris, ce récit est avant tout celui d’une ascèse qui n’est pas sans rappeler celle évoquée dans « Mont analogue », ce roman inachevé de René Daumal rédigé entre 1939 et 1944. En effet, dans ce roman d’aventures alpines, René Daumal évoquait l’histoire d’un groupe d’amis partis à la découverte d’une montagne mystérieuse, lieu d’une très haute valeur symbolique censé regorger des plus hauts secrets de la spiritualité ; en bref, à travers ce roman, Daumal évoquait une quête spirituelle où l’alpinisme servait de métaphore à l’élévation intérieure. Et Il n’en va pas autrement dans  « Alrededor » où David Giannoni, associant à sa démarche sa femme Nadejda et sa fille Gioia, met au jour  la quête initiatique d’un homme qui se défait de ses certitudes intellectuelles et matérielles pour s’extirper d’une vie stagnante, retrouver un rapport spontané avec l’existence, unifier son être avec le grand Tout, découvrir  une nouvelle perspective cosmique et en définitive, se mettre au monde une seconde fois.

En effet, le poète évoque ici  la trajectoire d’une quête spirituelle par le détachement, le lâcher prise, l’aventure, l’introspection, le travail du souffle, le jeu, le mouvement d’un geste qui à chaque instant redessine l’espace ; mieux, le poète évoque ici l’histoire d’un homme soucieux de faire de chaque instant de sa vie une opportunité d’éveil. Ici,  chaque texte  « chante » pour des images inconnues, célèbre les contours  d’une vie sans visage ;  ici,  chaque  texte nous rappelle  qu’il faut toujours penser à élargir la définition qu’on a de soi, suivre l’ordre de la nature plutôt que de chercher à le bouleverser ; ici, enfin, le monde minéral, végétal et animal s’entrecroisent, produisent un rythme, initient un mystère. En bref,  « Alrededor » est un texte d’initiation à l’inconnu de soi qui nous rappelle  qu’il y a urgence à vivre, à être et à devenir sans fin…   

extrait

C’est alors qu’il l’entrevit

Ce reflet

Comment cela pouvait-il être ?

Il plongea au plus près de l’origine

Du scintillement

Yeux ouverts il vit

Son cœur battait la chamade

Il poussa de toutes ses forces sur ses jambes

Alla plus loin encore

Plus profond

Il y était

L’air manquait

Il fit ce dernier effort

Et de ses deux mains

Délicatement

Il retira du mur de pierre

Tout en bas

La pépite d’or                    

Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, éditions Al Manar, 2026, 133 pages, 22 €

Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, éditions Al Manar, 2026, 133 pages, 22 €


Marie-Hélène Prouteau poursuit ici une œuvre qui tient fermement « le fil de l’humain ». En ce temps de « poings fermés » et d’inhumanité croissante, le titre semble souhaiter nous prêter main-forte. 

          En dix-huit proses vibrantes, nées de rencontres marquantes avec des œuvres d’art et des êtres inspirants, elle nous transporte à travers les siècles, les lieux et les milieux, faisant surgir les pouvoirs multiples de mains inoubliables. Chacune s’ouvre sous le signe d’un poème ou d’un texte éclairants, de Guillevic à Alejandra Pizarnik, en passant par Jabès, Desnos, Bobin, Hélène Cixous, Bachelard, Focillon, d’autres, et Celan si présent dans son œuvre.

Les mains choisies émergent d’une culture ouverte, croisant les horizons et époques, de l’art contemporain à la préhistoire, de l’Histoire au mythe, en cet espace intérieur où se côtoient Spinoza et Charlot, Camille Claudel et Nelson Mandela, Cy Twombly, Tomas Tranströmer prix Nobel et une sculptrice d’un centre social.

Mains d’enfant qui découvre le monde, l’explore, mains ouvrières qui travaillent les matières : pétrir, modeler, tailler, dégrossir, creuser, modeler, sculpter, polir, sasser, tramer, réparer, « mains reliées à la chair du monde ». Mains animées par l’esprit, le cœur et le rêve. « Dans les mains s’est glissée l’âme de celle qui travaille », envahie par la vie de Mandela. Contre ces mains cruelles qui persécutent, étranglent, torturent, anéantissent, se lèvent des mains résistantes, portées par la révolte, le courage et la liberté. Mains solidaires, secourables, aimantes, désirantes, reliant profondément les êtres. « Main poète qui, fécondée par le mythe, embrasse l’origine des choses. Comme leur irrémédiable fin ».
Erri De Luca, précédant le final, semble rassembler en lui de multiples mains pour « embrasser la matière de la vie », celles de l’ouvrier, celles de l’activiste révolutionnaire,  celles qui escaladent, aiment, lisent, écrivent, toutes ses mains « pétrisseuses de réel et rêveuses infiniment ».

Très prenante, l’écriture nous fait vivre intensément les êtres et les œuvres, suscitant leur présence vivante. Chaque personne surgit dans son cadre de vie, cabinet de travail, musée ou prison, avec sa silhouette, son histoire, ses émotions, ses luttes. Voici Pétrarque méditant sur son existence au mont Ventoux, Rosa Luxemburg en cellule réalisant patiemment son herbier, Spinoza polissant en silence les lentilles en « passeur de lumière ». Mandela dans la carrière du bagne.

On goûte la souplesse de la langue captant tour à tour la grâce délicate, potelée, palpitante, de l’enfant au rouge-gorge, la puissance de la chevauchée fatale emportant Dahut, le rythme jazzy de la danse rêvée des petits pains de Charlot dans « la ruée vers l’or », le tourbillon vertigineux de la valse né de  Camille Claudel, l’énergie ardente et magnétique de la main levée d’Ariane Mnouchkine « qui réchauffe la main de nos rêves ». Tant d’autres modulations de l’écriture, ainsi ce silence de la main inerte, paralysée, désaccordée, de Tranströmer, bientôt sublimé dans un concerto pour la main gauche. 

L’engagement dans l’écriture, très sensible, agit fortement sur le lecteur, entrainé dans ces proses tour à tour animées par l’empathie, le respect, l’admiration, le désir, « les solidarités fraternelles ». Il se révèle aussi dans le choix de l’ouverture, ces mains de Louise Bourgeois, ouvertes aux migrants à Ellis Island, qui résonnent dans le présent, et du final, inscrivant le livre dans le temps lointain de l’appel des mains négatives aux parois millénaires. 

Ceux qu’elle évoque ont laissé en l’écrivaine leur empreinte de vie et d’éthique vivantes. Ainsi Erasme, « sa tranquille insurrection contre les inégalités », dénonçant la soif du toujours plus jamais rassasiée, sa sévérité envers les puissants. Ou Spinoza qui cherche à penser librement hors des dogmatismes et superstitions. Nelly Sachs qui transcende la douleur par l’écriture. 

Parfois, le passage  au Je et au Nous accentue aussi la voix de l’écrivaine.
« Les mains heureuses » de l’émouvante promenade au phare naissent de son expérience. Face aux mains rencontrées sur les tableaux, photographies, sculptures, livres et autres sources qui l’habitent, elle relie les époques, médite, questionne, dénonce, interprète, rêve. « Cinq siècles après Erasme, son espoir de trouver le chemin de l’équité affleure là, ténu, en nous, malgré l’air du temps », « le monstre doux » caché de l’argent à l’œuvre. Elle rappelle « la guerre toujours là et la frénésie religieuse ».  Condense parfois bellement ses pensées : « Polir, méditer, n’était-ce pas la vie même ?». S’interroge avec Pétrarque sur « le soin de l’âme », le sens de la vie. Propose une relecture féministe de Dahut, victime du patriarcat, sœur de tant de femmes réprouvées. Revendique avec Ariane Mnouchkine sa part d’utopie. Imagine la scène des mains négatives, relie le geste et l’intériorité dans l’image inédite de « poème tactile ». 

Les créations puissantes de Marie Alloy semblent surgir du fond du noir, du feu ou du sang, de l’éclaircie, animées de mouvements accordés au texte. 
D’une profonde humanité, ce livre fervent et fraternel, après « Celan, sauver la clarté », cherche et partage, à travers les noirceurs humaines, cette « poignée de lumière » qui aide à « persévérer dans son être », avancer, espérer, créer librement, se relier aux autres et à l’univers.             

Éric Chassefière, Alors seulement s’ouvre la nuit, préface de Paul Sanda, La rumeur libre Éditions, 154 pages, 20€.

Éric Chassefière, Alors seulement s’ouvre la nuit, préface de Paul Sanda, La rumeur libre Éditions, 154 pages, 20€.


À lire ces poèmes d’Éric Chassefière, je sens l’absolue nécessité pour l’auteur de les écrire mais aussi de les donner à lire. Si la nuit s’ouvre, c’est seulement parce qu’on a pu les écrire, ces poèmes. Leur trame est faite de fils de lumières, de toutes les lumières. Celle qui fait naître de multiples fois l’univers depuis une obscurité absolue, celle qui conquière tous les espaces et nous exhorte à mesurer le temps en suivant les chemins qu’elle parcourt, celle toute petite de l’espoir au fond d’un coeur sensible, celle qui découpe avec minutie les ombres du feuillage, magnifie le jardin, un paysage, un visage. Celle qui accompagne le poète dans ses quêtes nocturnes des mots tout en éclairant la page, la main et l’encre qui s’incruste dans le papier. 

L’exploration du poète se tourne aussi vers les lisières comme le peintre se confronte au cadre du tableau: une fenêtre sur le monde, une fenêtre vers l’extérieur, vers le jardin. 

« Il n’est en ce coeur du monde
d’autre chemin que la lisière » P43

Si on choisit ce que l’on regarde, observe et montre volontiers, on choisit aussi ce qui reste dans l’ombre, qu’on ne montre pas. Écrire c’est poser ce choix, dessiner des contours, ne point ignorer l’obscurité, sa masse lourde de souvenirs, de peurs, de silences qu’aucun mot n’accompagnera vers la lumière. Éric Chassefière choisit d’aborder la vie non par sa masse brute et brutale mais par ses contours. Il observe cette zone indéfinissable qui marque à la fois la fin et le début des choses. Écrire est un long cheminement même s’il ressemble parfois à celui de Sisyphe et n’être qu’un éternel recommencement. 

« Paysage tel jardin d’un temple
où l’on entre par une porte dérobée
en sorte que la beauté nait de l’éblouissement
l’illusion de profondeur de la minceur du seuil » P49

Grâce au poème, le monde devient poreux.

Pour écrire, Éric Chassefière a besoin de lumière, de voir, de regarder, d’observer avec minutie son jardin intérieur mais aussi le jardin comme miroir de la vie, de la nature, de l’autre. Il a besoin de sentir, de laisser la lumière lui traverser les paupières et l’emplir de chaleur. Contempler pour mieux comprendre, comprendre pour faire corps. Le poème acquière ainsi une matérialité, l’assemblage de mots, de signes fait sens. 

« Se parler à travers la nuit
à travers tout ce qu’on n’entend pas des mots
Aimer que la lampe n’éclaire qu’à peine
que l’encre ne se fixe qu’à peine sur le papier. » P19

Page 20, j’apprends déjà que le poème est « Jardin dans un silence blanc (…) le jardin trace la pénombre de la pensée » Le but du poème et là s’explique aussi un peu le titre de l’ouvrage est d’ « Ouvrir sur rien que la lumière/ la porte de son désir d’instant. (…) / Ici c’est une autre lumière mille chemins miroitant au vent/ il faut  se faire ombre pour sentir le vent/ que ce soit la lumière qui nous pense. » P21 Le poème éclaire le millefeuille de la vie.

Si le désir d’embrasser la vie par le poème comme on désire embrasser l’être qu’on aime, sans déception on se rend compte que ce désir absolu de faire corps avec l’autre rencontre une limite bien claire. Cette quête induite par le désir ne peut obtenir satisfaction complète au risque de détruire ce que le poème tente d’établir finement. 

« On se tient là dans le soir au bord du monde
les touffes d’oyat sur la dune sont ultime volupté. » P28

« Il faut écrire avec le corps » P29 

Pour Éric Chassefière, il n’est jamais question de perdre pieds mais bien au contraire de s’ancrer dans la vie, la réalité et sa vérité grâce au travail lent et construit de l’écriture.

« L’humain n’est que dans la phrase
ce qui va du silence à la voix.
S’ouvrir à soi est condition du jour
ce sont mots choisissant les mots. » P29

« Écrire chercher à habiter
vivre de devenir
devenir soi-même et autre,
Écrire pour rejoindre » P35

« Tu n’écris que pour aimer » P36

« L’encre est tendresse de la page.
Écrivant on délie le corps
on le fait jardin
libre dessin d’un temps à accueillir. P39

« La lampe, la page
le plaisir physique d’écrire »  (..)
que le poème soit premier jardin. » P115

Éric Chassefière est un explorateur de la lumière, de l’ombre, des lisières. Sa poésie s’inscrit au coeur de l’existence, écrire est impératif. Le poème s’installe aux frontières intangibles de la lumière et de l’ombre. Quand la nuit tombe, l’écrivain s’installe à sa table de travail qu’éclaire la lueur d’une lampe. Jour et nuit se frôlent, obscurité et lumière se parlent du bout des lèvres.