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JEANNE CHAMPEL GRENIER, Une seconde éternité, proses, poèmes et tableaux, préface de Michel Lagrange, 78 p., ISBN : 9 78382 68 1381, Ed. France Libris, 2021

Une chronique de Claude Luezior

JEANNE CHAMPEL GRENIER, Une seconde éternité, proses, poèmes et tableaux, préface de Michel Lagrange, 78 p., ISBN : 9 78382 68 1381, Ed. France Libris, 2021

Les artistes ont l’éternité devant eux, dit-on parfois car le temps n’aurait guère d’emprise sur les arborescences de leurs rêves. Telle citation ou telle peinture, indépendamment de son époque, n’a-t-elle quelque chose  de pérenne et d’intemporel ? La beauté aurait-elle ainsi le génie d’échapper à l’abrasion des heures ? Admettons l’heureuse hypothèse. Mais une seconde éternité ? Einstein lui-même ne va-t-il en rester coi ?

Suivons donc ces espaces, non pas ceux d’un herbier, mais de ce chemin de mignardises, de cette tranche du ciel au gré d’une douce contemplation botanique. Au jardin des simples, cosignons la liberté avec l’encrier des libellules.

Le délicieux opuscule est préfacé par le poète Michel Lagrange qui nous propose de créer des passerelles avec le surnaturel et qui  s’adresse, plus loin, à Jeanne-au-pinceau : Bonheur spirituel, flambant neuf / Du regain dans un cœur qui bat / Jusqu’au panneau de toile en train de s’allumer.

Jeanne Champel Grenier est conteuse ou plutôt enchanteresse. Elle séduit, distille, transforme, illumine, capte les étamines, rehausse ses mots de corolles. Sa prose est parfois discursive, brodée de souvenirs personnels, d’un discret hommage à sa mère au gré d’une rose et de senteurs hispaniques se baladant en Ardèche. Sur ces diagonales fleuries ne cessent de vivre le Giverny de Monet, les mots de Khalil Gibran ou l’amitié créatrice de Miloud Keddar. Arabesques et rhizomes, parfums et harmonies du partage… Appétence pour le détail et l’humour qui me fait penser à l’écrivain alsacien Laurent Bayart. 

Bien qu’un tantinet latiniste (les noms de fleurs figurent également dans la langue de Virgile), Jeanne Champel Grenier est poète, tant dans sa prose que dans ses textes à la verticale. Il est d’ailleurs intéressant de comparer, au revers de certaines pages, ces deux modes d’expression, de même que l’élégante synergie de la plume et d’un pinceau tout à la fois vaporeux et précis. Vous avez dit jardin clos, bord des chemins où dansent les coquelicots / Maquillés de rimmel pour gitane d’un soir. Et Champel Grenier de poursuivre : Derviches miniatures à la frange des murs (…) C’est un luxe d’été, une villégiature / Cette fragilité qui marque la rétine.

Suivent, entre autres, au gré des cueillettes, les mimosas, brassée d’oisillons jaunes en duvet : couvée de bonheurs et de caresses. Sans oublier le tilleul qui me sert de balançoire à rêverie (c’est un être majuscule et je l’ai inscrit à la cime de mon arbre généalogique), sans omettre la nigelle de Damas, discrète émigrée et les silènes où les papillons de nuit viennent confesser leur légèreté et communier comme à l’église. Ce faisant, ils les pollinisent pour l’été… pour l’éternité, en somme !

Voilà peut-être une clé pour cette éternité, ces éternités tout à la fois fugaces et complexes du poète, qui s’inscrivent dans les rêves de mondes présents et parallèles, d’espaces minuscules et infinis…

Vous reprendrez bien un p’tit coquelicot ?

©Claude LUEZIOR

Jean Le Boël, Jusqu’au jour, Les écrits du Nord/Éditions Henry- Prix Mallarmé 2020- 84pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jean LE BOËL, Jusqu’au jour, Les écrits du Nord/Éditions Henry – (Prix Mallarmé 2020), 84 pages, 10 €

« Un jour le malheur les saisit

il serre les bras autour d’eux

il s’ajuste à leur peau

il s’enferme dans leur poitrine

il faudrait partir

ou peut-être pleurer

au moins détourner le regard

mais il reste assis dans leur ventre

sans parler

sans bouger

et ils font corps avec cette pierre » (p.58)  

  Il y a quelque chose d’un peu menaçant dans la formule de titre « jusqu’au jour« … Le « jour » dont il parle n’est en effet ni le jour qu’il fait (un pan de Terre faisant face à ce qui l’éclaire), ni le jour qu’il est (une ronde sidérale de notre planète sur elle-même) – d’ailleurs la Terre ne compte ni ses tours, ni ses jours ! – mais le moment d’une vie humaine où tout change pour elle ou peut basculer. C’est un moment d’advenue du malheur. La joie était possible jusqu’au jour …

  Ce recueil n’a pourtant rien de tragique, il n’offre aucun mal sensationnel, il ne récite rien de fatal (« ça n’est décidément pas mon jour et ne pourra plus l’être »). La vie n’est pas fragile, mais les sursis de chacune le sont : les contradictions d’une existence la vaincront un jour ou l’autre. Mais Jean le Boël n’est d’abord ni sage, ni moraliste, ni même intellectuel, il est poète (son travail de parole est judicieux, digne et précis) : même quand il manie des idées, il chante. Le malheur rôde parce que, suggère-t-il, la beauté, comme équilibre éclatant, est toujours injuste (l’harmonie devrait être donnée à tout le monde, et elle n’est portée que par celles et ceux qui ont la chance de nous en donner le plaisir !); ou bien, la jeunesse, comme nécessairement mêlée à tous les autres âges qu’elle craint et qu’elle espère, est toujours impure; ou encore la folie ne peut se guider elle-même, car elle n’échappe au malheur qu’en laissant le réel lui échapper. Voici comment, respectivement, notre poète – sobre et incisif – exprime cela :

« injuste beauté

il suffit qu’elle soit (…)

et qu’elle rencontre

ce qui en nous l’épouse » (p.21)

« qu’avons-nous flétri de nos enfances

qu’elles nous poignent tant » (p. 20)

« folie des penseurs sur leur rocher

qui cherchent une voie

là où il n’y a pas de chemin » (p.33)

  Dans la toute-récente troisième édition de son (précieux) « Dictionnaire philosophique » (PUF), à l’article « Poésie », André Comte-Sponville, après l’avoir définie ainsi : »L’unité indissociable et presque toujours mystérieuse, dans un discours donné, de la musique, du sens et du vrai, d’où naît l’émotion » (p.994), ajoute ceci sur ce qu’il appelle l’essence multiforme de la poésie : »c’est une beauté qui ne ment pas, une émotion qui sonne juste, une vérité qui fait rêver, un aveu qui comble ou qui apaise » ajoutant malicieusement : « Le reste, même admirablement versifié, n’est que littérature« . Même si Jean le Boël a enseigné cette littérature, c’est donc, avant tout, un poète, comme on peut l’illustrer quatre fois :

Une beauté qui ne ment pas ?

« les fleurs de notre vie sèchent sous le soleil

qu’importe

elles renaîtront

autres et éternelles (…)

comment notre enfance vieillirait-elle » (p.47)

Une émotion qui sonne juste ?

« les bruyères se sont éteintes sur la tombe

fleurs qui se fanent au gris des caveaux

maintenant que vos os se mêlent

que reste-t-il en nous de vos chagrins

vos voix ne se chipotent plus

et nos enfances s’apaisent » (p.9)

Une vérité qui fait rêver ?

« quelle est

cette grande ombre penchée à nos côtés

celle qui nous veille

qui creuse ses galeries dans nos mémoires

qui ronge la falaise de nos corps

qui mange les quais de nos vies

celle qui nous laisse nus quand elle se découvre

celle qu’on ne retient pas, qu’on ne contient pas

qui revient

parce qu’on l’a toujours sue » (p.73)

Un aveu qui comble ou qui apaise ?

« nous voudrions passer sur cette terre

comme le nageur dans la rivière

sans rien troubler que le reflet des rives

et l’eau après lui se referme » (p.33)

 Le travail de sagesse et ses limites mêmes sont souvent pensés par la philosophie. Par exemple, dans le Dictionnaire de Comte-Sponville cité plus haut, la vérité de et sur l’échec est (à la fois rigoureusement et vigoureusement) formulée ainsi :

« ÉCHEC : L’écart entre le résultat qu’on visait et celui, moindre, qu’on obtient. C’est pourquoi l’histoire de toute vie, comme disait Sartre, est « l’histoire d’un échec »: le réel est plus fort que nous, qui nous résiste et nous emporte. On n’échappe à l’échec qu’en cessant de viser un résultat. Non parce qu’on cesserait d’agir, ce qui ne serait qu’un échec de plus, mais parce qu’on ne vise plus que l’action même. C’est ce qu’on appelle la sagesse, qui serait la seule vie réussie. On n’a une chance de l’atteindre, au moins par moments, qu’à condition de cesser de la poursuivre » (p.412).

  Ce qu’un philosophe sait ainsi dire et faire comprendre, il est plus rare qu’un poète y parvienne aussi fortement : savoir faire, dans une parole adulte, quelque chose de son enfance; savoir défaire, de cette parole adulte, quelque chose de sa maturité trahie ou dévoyée; savoir enfin qu’on ne peut tout cela que jusqu’au jour de ne plus savoir ni faire ni défaire. Avec des auteurs de la qualité de Jean le Boël, l’hospitalité poétique de la vie à l’égard de la pensée se fait aussi troublante et authentique que peut l’être la fidélité philosophique de la pensée à la vie. Ainsi notre poète sait (comme vient de faire le philosophe) exprimer, sur l’échec, inévitable et miséricordieux, quelque chose que même un rêve ne saurait mieux dire :

« nous ne cèderons rien

nous partirons avec chaque part de nous

que la vie emportera

quand la mort viendra

il n’y aura plus à prendre » (p.51)

                                                          ———

© Marc Wetzel

Béatrice Pailler, Louves, dessins de Valérie Rouillier, La tête à l’envers, collection Fibre-s

Une chronique de Lieven Callant

Béatrice Pailler, Louves, dessins de Valérie Rouillier, La tête à l’envers, collection Fibre-s


Dans ce monde où certains auteurs produisent à la chaine des livres ou sortent des « nouveautés » à un rythme qui ressemble à celui où l’on commercialise de nouveaux smartphones, d’autres auteurs se réservent le privilège d’écrire un livre en l’entourant d’amour, de patience, de discrétion et effectuent avec leurs éditeurs un véritable travail artistique. 

Le geste semble simple et dérisoire. Pourtant, il est plein de vie, plein d’intentions ludiques et poétiques. Le livret est composé d’une seule grande feuille pliée quatre fois créant ainsi huit pages, couverture et quatrième de couverture comprises. La grande feuille a deux faces, l’une contient le dessin de Valérie Rouillier, l’autre les textes de Béatrice Pailler.

Ce livret est un petit être qu’on a choyé comme un louveteau peut-être. On a choisi avec soin le papier, son épaisseur, sa texture, sa teinte. L’illustration magique résonne comme une pluie de traits bleus abreuvant une terre ocre. Une forêt de mots s’avance. 

Louves, elles sont le sang de la forêt, son souffle, son âme. Jamais domestiquées, libres, sauvages et conscientes, elles jouent ce rôle protecteur et nourricier de la vie libre. Elles sont à la forêt ce qu’est la poésie à l’existence humaine. 

Louves toujours sur le point de s’effacer, de disparaître. L’équilibre discret de l’écriture poétique est sans cesse menacé comme celui d’un paysage où disparaissent les libertés. 

« Petit feu du chant, la haie des oiseaux s’éteint. » 

mais

« une louve enfantine mord la bure des ombres, ici se parle encore la langue des oiseaux. »

Béatrice Pailler réussit à émouvoir son lecteur sans se servir d’artifices inutiles. Son écriture raffinée renvoie sans cesse à la beauté épurée de la nature. Sa démarche s’inscrit dans celle qu’a ouvert Jean Giono. L’invitation à se ressourcer au plus près de la forêt en contemplant les tableaux vibrants qu’elle nous offre est lancée. Marchons à pas de louve. 

© Lieven Callant

Amélie Nothomb, Premier sang, Albin Michel, août 2021 ( 173 pages – 17, 90 €)

Une chronique de Nadine Doyen

Amélie Nothomb, Premier sang, Albin Michel, août 2021 ( 173 pages – 17, 90 €)

Comme Philippe Besson dans certains de ses livres, Amélie Nothomb écrit à la première personne. Pour son trentième roman, tel un caméléon, après avoir été Jésus, elle endosse le costume de son père Patrick, disparu récemment. Un sacré défi qu’elle relève là avec l’art qu’on lui connaît !

En  ce temps de pandémie, on sait la douleur incommensurable des familles qui ont perdu un proche à cette période, privées de recueillement sur la sépulture. Ce fut le cas pour l’écrivaine.

Pour la fille orpheline, n’est-ce pas la meilleure façon de converser avec le disparu qu’elle admirait et aimait tant? La Dame au chapeau va donc dérouler la généalogie de son géniteur ainsi qu’une tranche de sa vie avant sa propre naissance jusqu’à ses débuts dans la fonction de diplomate.

Certaines situations ( souvent inconfortables) donnent l’impression de durer une éternité et ce fut le cas pour le narrateur, âgé de 28 ans dans le chapitre d’ouverture. Une entrée en matière choc, violente ! Le lecteur s’interroge : qui sont ces douze exécutants qui le mettent en joue ?

Les négociations n’auraient donc pas abouti ? Quel rôle avait-il ? Qu’en est-il des autres otages ? Quelle ironie du sort, lui qui dit avoir envié à Dostoïevski cette expérience du peloton d’exécution !  Avouons que l’introduction fracassante est réussie ! Elle fait revivre les affres d’un otage survivant. On comprend mieux le sens de cette phrase slogan du rescapé parue en citation comme teaser (1): « Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre ».

La mort rôde en embuscade et  l’écrivaine de nous rappeler que « mourir est une tradition familiale » chez les Nothomb. Le père du narrateur, militaire, est mort accidentellement en 1937, alors que ce dernier était encore bébé ( 8 mois). Les photos montrent un autre visage de la veuve, qui « avait épousé le seul Nothomb qui n’était pas un barbare » ! Avant « un air heureux », maintenant « un sourire figé ». Inconsolable, les grands-parents maternels le prennent en charge. 

Des fragments de vie sont détaillés selon les âges.

À 4 ans, trop entouré d’adultes, on l’inscrit en maternelle. Il est aimé, car «  gentil et agréable ». Pour son cadeau d’anniversaire, il pose en page, vêtu d’un « costume de velours noir avec un grand col de dentelle blanche », assis sur sa mère, dont l’élégance fascine ce portraitiste bruxellois de renom. « Les  grands couturiers sont enthousiastes d’avoir à habiller un si noble désespoir ».

À 6 ans, âge de l’entrée en primaire, la famille considère qu’il faut l’aguerrir. Où donc ? Chez la tribu des « barbares ! Et nous voilà embarqués avec « Paddy » au château de Pont d’Oye. Il imagine alors un château avec pont levis, mais c’était plutôt un « château faible », «  une bâtisse du dix-septième siècle dont la beauté était due à «  son emplacement, adossé à la forêt et surplombant un lac », avec «  un jardin foisonnant de rosiers sauvages ». Mais le confort est spartiate, surtout l’hiver.

Pour ces vacances d’été chez le baron, la grand-mère lui coupe ses anglaises. Il faut dire que pour le portrait de ses 4 ans, le photographe l’avait pris pour une fille. Mais pourquoi sa mère refuse-t-elle de l’accompagner ? Quels souvenirs cruels y sont associés ? Pourquoi lui glisse-t-on des friandises dans sa valise lors de ses séjours? On suit son expédition, son installation. L’autrice a le don de dispenser des indices qui créent un mystère. 

On assiste à la rencontre du petit-fils avec son grand-père, le baron Pierre Nothomb pour qui « rien n’importe autant que la poésie ». Pas surprenant que Patrick en vienne à vénérer Rimbaud, le poète ardennais qui, grâce au Bateau ivre, lui a révélé le pouvoir de la poésie. « La poésie comme seul bagage, elle éclaire l’inconnu » (2). Le recueil reçu en cadeau  lui devient précieux, indispensable.

Puis il fait connaissance avec la tribu des enfants, « une horde de Huns », une vraie tornade, dont Donate, l’anormale. Les jeux avec ses oncles et tantes déclenchent sa vocation de gardien de but.

Pourquoi donc tient-il à revenir aux vacances parmi  ce clan fantasque, féroce ? Sa Bonne-Maman qui le récupère dans un tel état de maigreur, en haillons, est horrifiée. Une éducation darwinienne ! Jean, l’un des 13 enfants, dévoile une autre facette du père, nourrie par la haine. Des révélations qui montrent un personnage «  égoïste, grossier ». La façon dont les repas se passent est hallucinante. 

À 15 ans, il connaît ses premiers émois, la déception amoureuse, puis s’éprend de Danièle. On suit Patrick jusqu’à ses études de droit, son mariage avec Danièle (une union qui scandalise dans ce milieu bourgeois), son premier poste de consul à Stanleyville (Congo). C’est là qu’il va devoir faire preuve de sang froid, lui qui ne supporte pas la vue du sang, quand il se retrouve otage, quatre mois effroyables. Un traumatisme qui justifie la scène d’ouverture. Il devient un héros, «  aux talents de Schéhérazade ».

L’écrivaine livre un pan de l’Histoire du pays alors que le Congo vient d’avoir son indépendance, en 1964 et proclame président le chef de la rébellion Gbeyne. Ce récit est si prenant que la traque du sempiternel mot « pneu » passe au second plan !

L’académicienne belge affiche son côté patriotique, avec l’hymne national «  La Brabançonne », chanté par Donate. Elle rappelle les spécialités tels les chocolats et les spéculoos sur lesquels les « sauvages, les fauves affamés » font table rase lors des visites de Patrick au château!

 Amélie Nothomb aborde la question du deuil, de la résilience et du manque du père. Elle souligne combien la beauté de la terre apparaît plus ostensiblement à celui qui va la quitter. 

«  Les livres sont le territoire où les vivants et les morts peuvent se rencontrer », pour Jean-Marie Laclavetine. Comme le fit remarquer Stéphane Hoffmann, l’Académicienne belge « a de l’esprit même parlant de ses drames, et chaque roman est un set contre un adversaire infatigable », «  écrire relèverait de la purification »(3), écrire pour tenter d’apprivoiser l’inacceptable.

Certains ont peut-être écouté La Divine Comédie de l’écrivaine,(4) elle y confiait déjà son désarroi et rendait hommage à ce père tant aimé. Pour rappel, dans ce podcast, elle évoque ses souffrances passées et dévoile comment elle les a surmontées. Elle mentionne le livre qui l’a doublement sauvée, aidée à traverser l’épreuve de la mort de son père. Elle le considère comme un chef-d’oeuvre pour avoir réussi à la faire entrer dans le charme en dépit de son état de souffrance, de son chagrin incommensurable. Il s’agit de « Naissance de l’Odyssée » de Giono. Ainsi, elle a appris à apprivoiser la mort, à l’intégrer dans son existence et confie parler davantage à son père depuis sa disparition. Une légende africaine dit que les morts continuent de vivre parmi nous tant que nous parlons d’eux. D’ailleurs la baronne belge mentionne ici dans l’épilogue, l’ouvrage qu’il a commis relatant cette prise d’otages, la plus grande du vingtième siècle :« Dans Stanleyville », (Kisangani).

Si Amélie Nothomb produit immanquablement un livre par an, immanquablement elle nous surprend, elle nous bouleverse. Comme Baptiste Liger l’écrit dans le magazine Lire : « C’est une œuvre riche et cohérente qu’elle construit petit à petit, à partir de ses courtes fictions ». Un tournant majeur.

Si l’écriture ne le ressuscite pas en chair et en os, elle fait sentir sa présence, entendre sa voix parmi les vivants et lui offre un tombeau de papier des plus touchants, émouvants. Transformer son père en un magnifique personnage de roman, c’est sans doute le plus beau cadeau qu’elle pouvait lui faire et dont il serait fier. Une façon d’apprivoiser l’inacceptable et de trouver un apaisement.

 «  Il m’a donné la vie. Je lui donne une mort sereine », confie-t-elle.

Une biographie posthume qui émeut profondément et réussit à nous chambouler, à nous faire vibrer.


© Nadine Doyen

(1)  Citation parue dans le Figaro, tweet du 13 avril 2021. (2) Olivier Frébourg Un si beau siècle.

(3) Le Figaro Magazine 21 mai 2021.

(4) La Divine Comédie d’Amélie Nothomb, documentaire audio réalisé par Laureline Amanieux, à retrouver sur Audible.fr.

Georges DRANO – La Barrière de pluie – Editions la rumeur libre,  juin 2021, 104 pages, 16 € 

Une chronique de Marc Wetzel

Georges DRANO – La Barrière de pluie – Editions la rumeur libre,  juin 2021, 104 pages, 16 € 


« L’arrivée dans un village inconnu, un jour

de grande chaleur est une entrée dans un autre temps.

« Ici, c’est le monde du silence » dit ma compagne.

En effet malgré les cris et les rires des enfants

qui continuent à nous suivre, tout est voué

au calme et à la lenteur, au temps mesuré.

Les zébus couchés devant les portes

ignorent notre présence. Des femmes vont et viennent

d’une case à l’autre portant des seaux ou des bassines.

Assis sur des bancs des hommes attendent,

des poulets picorent et courent ici et là,

un souffle de vent soulève la poussière » (p.53)

    Ce sont de courts récits versifiés (de divers séjours humanitaires au Burkina-Faso au début des années deux mille). Et l’on sent tout de suite ici l’absence d’artifice, car un chemin de vraie découverte va souvent à la ligne, se déporte pour reprendre ses esprits. La course à l’imprévu a besoin de souffler (le respect intrigué est comme haletant). C’est aussi que le propos est modeste : pour n’être pas en avant, pour ne pas se retrouver devant ce qu’il rapporte, il se recule régulièrement – non pour se cacher ou trahir, mais pour, s’il le faut, se laisser interrompre. On voit ainsi le poète inviter le lecteur à s’interroger tous les huit à dix mots (et moi, qu’aurais-je alors – en lieu et place de cet humanitaire poète – dit, voulu ou senti ? etc). La scansion est pédagogue  – non pour se demander bêtement « me lit-on ? », comme le mauvais prof racle sa gorge en « m’écoute-t-on ? » – et vérifie que la disponibilité du lecteur ne s’use pas, ou ne s’exploserait pas le crâne sur un mur du vrai. Ces phrases coupées sont comme des vagues régulièrement ouvertes à la glisse du sens, attestant à chaque offre que le lecteur voit toujours bien comment lire.

« Sur une terre qui efface tout

et sombre très tôt dans la nuit

seuls les animaux semblent

se souvenir de l’existence du jour.

Nous occupons une modeste

maisonnette derrière les manguiers.

La nuit est chaude. Le sable est monté

jusqu’à la lune. Alors commence

le nocturne des animaux

avec les aboiements des chiens

qui, de l’un à l’autre, semblent mesurer

les distances, d’ici à là et là-bas,

de concession en concession

jusqu’au fin fond de la brousse

et encore plus loin. Ils n’en finissent pas

de se répondre, lorsque la vieille pompe

rouillée d’un âne entre en action

et remonte des paquets d’obscurité

derrière la paroi. (…)

Tous ces errants du jour en quête

de pitance et de point d’eau laissent

monter dans la nuit la plainte

de leurs existences. Enfin tout retombe

dans le silence, à peine si l’on entend

le piétinement hasardeux de quelques zébus

qui déambulent dans l’ombre d’un air absent.

Puis la nuit se ferme jusqu’au réveil

matinal ouvert par les cris des coqs

dont les appels viennent alléger

la pesée de notre sommeil. » (p.71)

  Les animaux diurnes n’espèrent rien : ils ne font que regretter le jour écoulé (parce que toujours mal écoulé), et se plaignent d’être à présent comme morts jusqu’à la venue du sommeil. Que demain puisse être meilleur ne les console pas, car demain ne leur est rien, et la misérable brousse est hors-providence. Ils s’endorment de désespoir (comme des suicidaires sans idée du néant), car les jours passés – qui leur sont tout ce qu’il y a à vivre – ont été invivables. Le porc, la pintade, l’âne, les chiens efflanqués sont si naturellement malheureux qu’ils n’attendent pas même d’un jour cesser d’être. Contrairement aux hommes, ils ne disposent pas même de ressources irrationnelles pour donner cohérence à leur dénuement.

« Toutes les formes, toutes les silhouettes

se ressemblent et nous avons l’impression d’être pris

dans un manège qui nous repasse les mêmes décors

ou de suivre un mur noir qui avance avec nous » (p.83) 

  Un jour, le poète et sa compagne tentent de revenir à pied, de nuit (toujours vite et tôt tombée) à la mission protestante qui les héberge. Au premier grand arbre à contourner, ils se perdent. Divers sauveurs (un motard, une petite famille débrouillarde, et même un âne de passage) se présenteront à temps, mais l’essentiel est dit et compris : les nasaras ( = les blancs, ou les chrétiens) se perdent – le moindre buisson leur fait labyrinthe – parce qu’ils ont justement perdu leur intuition : ils n’ont plus idée des lieux qui se dessinent, des moments qui s’amorcent. L’art de se laisser saisir par ce qui pourrait arriver (sentir, non pas l’imminent – ce qui est près de se produire – mais la propension de présence – ce qui se tient prêt à se produire) leur échappe. L’agenda naturel du devenir leur est illisible. Devant les « masques » venus faire (et défaire !) publiquement la causette, devant le gardien du logis qui dort trop profondément pour nous l’ouvrir, devant l’éleveur bénévole de phacochères – ces mal-aimés (sans chanson !) de la brousse -, devant des femmes ardentes à vivre dans leur lassitude même de survivre, devant le lecteur de sable qui sait comment la terre exauce (ou non !) les voeux d’une main posée sur elle … notre poète l’est pour apprendre à comprendre (et nous y aider). 

« … À la sortie

de Piéla nous sommes déposés

dans le temps silencieux en quittant

la grande piste à hauteur d’une petite mare

asséchée pour descendre dans la brousse.

À partir de là l’étendue nous appelle,

nous nous efforçons de suivre les traces

et les empreintes laissées par les passages

des vélos, des remorques et des troupeaux.

Sur le sol mouvant nous empruntons

les sillons d’une mémoire fugitive où le sable

d’un bas-fond tente parfois de retenir la voiture » (p.51)

   Georges Drano, 85 ans, – à l’oeuvre abondante, publiée surtout chez Rougerie – est un auteur actif (il a invité, à Frontignan, avec sa compagne Nicole Drano-Stamberg, elle-même poète remarquable, des centaines de poètes lors de rencontres justes et fécondes : j’y ai connu et entendu James Sacré, Serge Nunez Tolin, Pierre Oster, Jean-Claude Leroy, Pierre Dhainaut …) et profond : d’une constante et admirable justesse (sur les rapports de la nature et du travail, de la paix civile et de la guerre politique, des orientations personnelle et collective de vie, de l’humanité du vice et de la vertu d’humanité, des va-et-vient de parole et silence au coeur de toute fidélité, il est toujours d’expression sobre et décisive), son hospitalité athée à l’égard de l’inconnu (son art et son pouvoir de rencontre de ce qui ne venait pas à la nôtre !) s’étend spontanément à l’humain : il a souci de révéler à soi-même le meilleur de chacun, son chant grave (mais amusé !), noble et fin sachant se faire entendre de ce qui nous séparait de nous. 

                                           © Marc Wetzel

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