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Rome Deguergue, La part des femmes suivi de &Ros(e) Noir(e), l’Harmattan, 2021

Une chronique de Maggy De Coster

Rome Deguergue, La part des femmes suivi de &Ros(e) Noir(e), l’Harmattan, 2021


De prime abord le titre de ce roman nous intrigue par sa graphie toute particulière qui nous renvoie à un double sens. 

Ce roman s’inscrit dans un cadre pluridisciplinaire, riche en références en tous genres : littéraires, théâtrales, socio-philosophiques, musicales, picturales etc. Belle preuve d’érudition et d’innovation. Rome Deguergue ne cède pas à la facilité en nous faisant cette offrande, elle nous entraîne plutôt à un véritable remue-méninge pour comprendre les méandres de ses pensées et découvrir La substantifique moelle de ses écrits, pour parler à la Rabelais

Dans le premier chapitre l’autrice table sur un ensemble de considérations relatives à l’acte d’écrire. Aussi se pose-t-elle les questions suivantes : Où commence la littérature ? où s’achève-t-elle ? Dans « Qu’est-ce que La littérature ? » Sartre nous convainc qu’  « écrire est un métier qui exige un apprentissage, un travail soutenu, de la conscience professionnelle et le sens des responsabilités », alors pourquoi écrit-on ? 

On n’écrit pas pour écrire mais on écrit parce qu’on a quelque chose à dire, parce qu’on a un lectorat à toucher donc à convaincre. 

Ecrire est une commande de l’esprit à laquelle on répond en y mettant sa sensibilité, son savoir, son vécu personnel ou impersonnel et son imagination, et c’est ce que Rome Deguergue semble faire à juste titre.

La part des Femmes répond sans doute à une motivation nettement féminine et féministe car quand on est femme on se sent concernée par la problématique de la femme en tant qu’être humain vivant dans une société faite par et pour les hommes. Et &ros(e) noir(e) dans tout cela ?

Eros peut être le mâle dominant qui transforme la femme en rose noire (fanée). Ainsi une idylle qui a bien commencé peut virer au cauchemar, par voie de conséquence on sombre dans le noir. 

Aussi nous présente-elle des femmes plurielles aux prises à des situations différentes et dans des lieux différents. Elles sont tantôt actrices de leur vie donc responsables, rêvant d’émancipation et « guidées par une force immanente » et tantôt victimes comme la fille du Vésuve chez les Napolitains. C’est l’histoire qui se répète :« Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées? » dirait-on. C’est le fait de la psycho-généalogie qui, bien évidemment, nous apprend que les histoires se répètent sur quatre générations. La romancière présente ces femmes telles qu’elles sont : ondoyantes et diverses comme dirait Montaigne. 

L’écriture est une nécessité, un cri, une libération et c’est ce que Rome Deguergue a voulu nous montrer en arpentant les coins et recoins de l’ âme humaine avec son flair de poète et romancière pour finalement consigner dans ce livre ces tranches d’histoires diverses et variées, d’une plume intelligente et habile. Aussi convient-elle avec Blaise Pascal : «  Il faut parfois crier ». Et elle a poussé un cri en écrivant « La part des femmes suivi de &Ros(e) Noir(e) », à lire et à relire.

©Maggy De Coster

Layli Long Soldier, WHEREAS/ATTENDU QUE –Traduction Béatrice Machet – Editions Isabelle Sauvage 2020

Chronique de Geneviève Liautard

Layli Long Soldier, WHEREAS/ATTENDU QUE –Traduction Béatrice Machet – Editions Isabelle Sauvage 2020

Maintenant

faire de la place dans la bouche

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Ce tercet plante le décor. Layli Long Soldier se donne pour objectif de s’ouvrir, de se désencombrer, de  parler avec d’autres mots pour faire advenir l’originel et cette injonction est immédiatement suivie par l’évocation de cavaliers et de chevaux dont on imagine que ce sont ceux de l’envahisseur.

Ce recueil est divisé en deux parties. La première reflète les préoccupations de l’auteure dont la plus importante, sans nul doute, est de voir, de regarder autour et en amont de la langue pour retrouver les mots originels. S’ensuit un va-et-vient entre la langue de son peuple – Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux Lakota Oglala – et la langue de l’envahisseur. Car c’est bien comme cela qu’on doit le nommer. 

Layli nous dit tout au long de ce cheminement de langue à langue que les mots, l’écriture sont vitaux. Les mots, peut-être pas ceux qu’il aurait fallu employer car il y a un fossé entre les deux cultures, une brèche à colmater ; il y a elle puis elle : regardes-tu comment je suis devenue deux ?

L’écriture est au centre de cette partie  du livre. Tous les moyens sont bons pour nous obliger à regarder sur la page, regarder/lire des mots jetés avec leur contenu d’abominations, ces mots qui changent à partir du moment où l’on en parle au passé et pourtant cela a bien eu lieu… : 

il fut traîné ou bien ils le traînèrent le long de la route… et cela commence avec sa tête sur le sol et ses cheveux dénoués

Tous les moyens sont bons. Layli avance en écriture avec brusquerie. Elle scande plus qu’elle ne chante à moins que ce ne soit le chant scandé de ses ancêtres qui remonte du plus profond : 

passages heurtés psalmodiés : regarder/lumière/herbe/corps/entier/bouge entièrement… ; 

mots biffés ou encore texte – pour nous laisser entrevoir des drames absolus comme la bataille de Little Bighorn – emprunté et partiellement tronqué : métaphore de tous ces braves qui sont tombés au combat et dont on retient que ce fut un massacre gratuit et qu’ils voulaient vivre en paix.  

Ou encore ce travail vertigineux sur la langue dans le poème intitulé « 38 » qui raconte la pendaison de trente-huit hommes dakotas sous les ordres du président Lincoln alors qu’il avait signé la proclamation d’émancipation. Et ce poème commence par « Here, the sentence will be respected, I will compose each sentence with care, by minding what the rules of writing dictate.” Le mot « sentence » en anglais a la double signification de « sentence » mais aussi de « phrase » et Layli promet que la phrase sera respectée… qu’elle composera chaque phrase avec soin, en ayant à l’esprit les règles qu’écrire édicte. Écriture sous auto-surveillance comme si les faits rapportés étaient si dramatiquement importants qu’il faille justifier qu’ils le sont dans une écriture exemplaire.

Faut-il comprendre que les faits pourraient être réfutés sous prétexte que mal écrits ?

Et cette suspicion que l’auteure s’auto inflige nous pouvons la comprendre quand elle rappelle les traités qui dépossédèrent progressivement les Sioux Dakotas de leur terre, traités dont le contenu était (volontairement ?) si obscur qu’ils ne pouvaient être compris. Tout se trouve dans le langage que nous utilisons, nous dit Layli.

Un mot chargé de significations et d’images ouvre la porte aux analogies et à l’imaginaire. Le fait qu’il soit entendu dans les deux langues double cette capacité à nourrir l’écriture ou à l’inverse à la scléroser. Mais c’est une traduction débordante pour comment je ne réussis pas à dire ce que j’ai à l’esprit virgule la douleur méta-locutoire d’être « pauvre en langue ».

Parce que je dois l’écrire pour le voir virgule je supplie le dictionnaire d’apprendre un mot pour « pauvre » virgule dans un langage que  j’ose appeler « mon » langage virgule qui suis-je [… ] parce que je me sens wahpániča je me sens seule.

Ensuite, il y a ce besoin de liberté chez Layli qui se traduit par un rapport corporel à l’écriture : Étrange comme allongée sur le côté ça fonctionne. Et quand ça fonctionne, elle reçoit des cadeaux-mots qu’elle accueille et elle le confesse, un mot peut être un poème, croyez-le, un mot peut détruire un poème. Un mot, c’est sérieux, écrire, c’est pour que je me souvienne, nous dit-elle.

Toute expérience est faite à travers le corps lui a dit quelqu’un, mais elle n’a pas senti.

Drames passés, drames présents, l’auteure avance en totale confiance avec son lecteur jusqu’au drame intime qui est vécu et revécu par l’écriture : Quand ai-je ? Où ai-je ? Perdu bébé. 

Dans la deuxième partie, Layli Long Soldier cite, commente et dénonce de façon détournée, les déclarations du Congrès d’avril 2009 qui visait à présenter des excuses aux peuples premiers d’Amérique.

Le « je » s’installe dans ces « Attendus » pour remémorer la petite enfance, son lot d’humiliations et de craintes parce qu’une vie entière les yeux baissés/parce que des siècles dans la désolation. Et il fallait serrer les dents et avancer quand même et cette volonté de ne pas se plaindre se transmet de génération en génération : le frisson de ma fille n’est pas nouveau nous dit l’auteure, c’est une vieille pratique profondément ancrée qu’elle a apprise de moi en m’observant.

Et alors, le rire nerveux remplace les larmes face à l’hypocrisie des déclarations : L’arrivée des Européens en Amérique du Nord a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire des peuples premiers. 

Layli commente chacune d’entre elle avec la violence contenue de celle qui n’accepte pas ces soi-disant excuses mais elle avoue aussi qu’elle se lasse de son effort à faire coïncider l’effort de la déclaration avec dirons-nous la réalité des faits. Je suis lila bluǧo, je suis vraiment fatiguée nous dit la poète, quand je grimpe sur le dos des langues, les chevauche et les conduis jusqu’à l’épuisement.

On pourrait être étonné de constater que persiste encore et peut-être plus que jamais, ce que Layli appelle « le vide indien », ce malaise qui l’étreint dans toutes les circonstances de la vie et pas seulement en écriture – et ce mot « indien » est obsolète si l’on en croit le dictionnaire ; il faut le remplacer par « indien d’Amérique ».

Si le langage de la race est véritablement attaché au vide quel qu’il soit je ressens maintenant la coque me pénétrer, tête genoux pieds, si j’ose dire, en position fœtale… nous dit-elle.

Dans le chapitre « résolutions » de cette deuxième partie Laly Long Soldier insère ses propres résolutions et elle le fait dans une liberté d’écriture dont on peut penser qu’elle est un vertige, une façon désespérée de dire et de se faire entendre. Vertige mais pas chaos, désespoir mais volonté extrême de résister, face à ce et ceux qui occupe(nt) non seulement le pays mais la langue. 

Nous retiendrons de ce recueil sa composition maîtrisée qui court avec une grande subtilité de mise en page entre poésie expérimentale, poème visuel, prose, histoire, réflexion juridique et qui plus est entre deux langues.

Et pour terminer je reprendrai son introduction à la deuxième partie du livre :

 “I am a citizen of the United States and an enrolled member of the Oglala Sioux Tribe, meaning I am a citizen of the Oglala Lakota Nation — and in this dual citizenship, I must work, I must eat, I must art, I must mother, I must friend, I must listen, I must observe, constantly I must live.”

“Je suis citoyenne des États-Unis et membre de la tribu Sioux Oglala, ce qui signifie que je suis aussi citoyenne de la  nation Lakota Oglala : c’est au sein de cette double citoyenneté que je dois travailler, que je dois manger, que je dois œuvrer, que je dois materner, que je dois lier amitié, que je dois écouter, que  je dois observer et que constamment je dois vivre.”

« Lakota » signifie « allié » mais aussi « ami »

Ce recueil est traduit de façon exemplaire par Béatrice Machet qui s’est faite la spécialiste de la poésie amérindienne et dont le travail de passeur entre la francophonie et les peuples premiers des États Unis est plus que précieux.

©Geneviève Liautard

Benoît Duteurtre, Ma vie extraordinaire, Gallimard ; (20€ – 325 pages) ; Février 2021.

Chronique de Nadine Doyen

Benoît Duteurtre, Ma vie extraordinaire, Gallimard ; (20€ – 325 pages) ; Février 2021.


Avant de commencer la lecture de ce roman, il faut avoir en mémoire les trois enchantements de Benoît Duteurtre, qui lui sont prodigués par : « l’eau, la forêt, la prairie sur la montagne ». Le chapitre d’ouverture est à la fois une véritable déclaration d’amour à cette montagne vosgienne qu’il vénère depuis l’enfance et un coup de gueule contre les choppers en colère à qui on pourrait interdire la route des crêtes qu’ils envahissent «  dans un monstrueux tintamarre ».

Il égrène donc ses réminiscences juvéniles, ressuscitant le grand-oncle et la tatie, à la source de cette passion indéfectible, chez qui il passait avec sa soeur les grandes vacances estivales. Les séjours au Moulin, c’était la parenthèse enchantée. Et en même temps il embarque le lecteur dans la voiture de Jean-Sébastien, son compagnon, dans un road trip découverte de la vallée des lacs vosgiens. Tous ceux qui connaissent la région des lacs, les randonneurs, n’auront pas à se laisser convaincre, ils savent contempler la beauté de cette nature et la respectent.

Pas étonnant que l’auteur s’insurge et dévoile sa part animale quand la sérénité de son coin de paradis est polluée par les nuisances sonores des motards ! « Rengaine » connue des lecteurs du conte philosophique En marche qui dans un chapitre oppose ces envahisseurs (« semant le bruit, le danger et confondant les petites routes européennes avec les étendues américaines d’Easy Rider ») et les villageoises leur faisant barrage: « Les murs tremblent quand vous passez comme des sauvages ». Si beaucoup s’indignent du saccage de Paris, le Vosgien d’adoption fulmine devant le saccage de la nature qu’il compare à « un tableau romantique allemand ».

Pour l’auteur, il reste à faire aimer ce décor à son ami comédien. Il le décrit avec des termes dithyrambiques :magie du lieu, délice d’un bain, lac féerique, éblouissement. Il décline et détaille ses enchantements liés à la nature : « l’eau, la forêt et la prairie sur la montagne », que l’on appelle ici des ballons.  Il se délecte à admirer une libellule aux ailes transparentes faire du surplace !

L’écrivain se fait conteur et tisse en trois chapitres prenants, l’histoire du loup de Belbriette, du projet de Crazy Park et de ce monde nouveau d’anticipation qui mène à 2070, nous tenant en haleine d’un épisode à l’autre. On suit le rêve utopique de Denis, « rockeur urbain » devenu un musicien à succès éphémère, qui, depuis ses quinze ans s’imagine construire une maison de verre dans cette clairière, comme Lloyd Wright. Mais ce site ne serait-il pas une zone nature protégée ?

On s’y déplace d’ailleurs en tricyles à biopropulsion, pour respecter le plan : «  Save our Planet ».

La musique est omniprésente dans ce récit. Dès l’enfance Benoît apprend le piano, le travaille chez Rosemonde qui lui a enseigné les rudiments du solfège ainsi que les gammes ; il retrouve trace au Moulin de partitions illustrées de la Belle Époque. Contrairement aux ambitions des parents qui voyaient des études de médecine, c’est en musicologie qu’il s’inscrit. Rappelons que l’auteur est mélomane, critique musical et anime une émission hebdomadaire de radio, consacrée aux musiques légères (1). Ne vous fiez pas à internet qui est pour lui, « le miroir déformant d’une vie, avec des photos flatteuses ou ratées qui ne lui ressemblent guère ». 

Dans la partie 2, un nombre intrigue : 14 600 jours, il correspond au bilan de sa vie de 20 à 60 ans.

Sylvain Prudhomme s’est aussi amusé à calculer les jours vécus lors de ses quarante ans. (2)

Dans la troisième partie, Benoît Duteurtre rend hommage aux vieilles dames dont la comédienne et chanteuse Suzy Delair, ce qui n’est pas sans rappeler Les Dames de coeur  de Jean Chalon. (3)

Dans ce récit, une série de portraits se tissent, et nous faisons tour à tour plus ample connaissance avec les protagonistes. L’ange, stoïque au volant, à qui l’auteur consacre un chapitre entier, dévoilant les circonstances de leur rencontre. Jean-Sébastien incarne le personnage de Victor dans Livre pour adultes. L’écrivain salue son travail de webmaster pour la création du site de son œuvre.

Quant à lui, la bête, il reconnaît son côté animal, son « instinct primaire » capable de fulminer, de bouillonner, mais se définit comme « un hédoniste, gouverné par la mesure et la raison »…

Le narrateur, hanté par la déliquescence du corps (presbytie), par la mort, confie ses craintes quant à cet amour fusionnel : « Nous redoutons de nous perdre ». Parmi les obsessions de Benoît Duteurtre, on compte les chaussettes orphelines (un cauchemar), les clés et les lunettes fugueuses ! Autre  « embarras de sa vie » : ses archives qui s’empilent, remplissent des armoires. Ceux qui gardent tout depuis des lustres comprennent aisément l’encombrement, parfois le capharnaüm que cela crée, toutes ces correspondances, les press-books ! Sa vocation précoce d’écrivain l’a conduit à  donner priorité à installer son bureau devant une fenêtre. Il décline aussi sa géographie sentimentale, son goût des lieux (Étretat, New-York), plus que pour les humains. Il évoque ses jobs alimentaires, ses différents domiciles, son quotidien (courses avec caddie, sans honte), ses addictions, ses amours, ses fréquentations, ses relations (Houellebecq, Sempé…).

Un portrait sans complaisance avec autodérision et sincérité. Délicatesse, pudeur et tendresse.

Dans le chapitre « littérature », l’écrivain dresse un panorama de ses publications et revient sur ses débuts difficiles pour percer. C’est en marchant que ses idées s’organisent et que ses romans s’élaborent. Le journaliste recense aussi son impressionnante pléthore de contributions à des revues.

Il rend un hommage touchant à ses disparus dont sa professeure de musicologie de l’université de Rouen (qui lui avait offert l’hospitalité dans sa maison de Fécamp), son cousin, le couple sans enfant, Rosemonde et Albert, le grand-oncle dentiste, résistant, fervent gaulliste, (Kabert, le héros de son enfance, qui avait construit une cafourotte, une cabane pour les jeux). 20 ans d’écart. Leur généalogie est déroulée ainsi que leur rencontre, leurs études, leur mariage, se précisent les liens avec le Président Coty et leur installation au Moulin, où une phrase d’Alphonse Daudet avait été inscrite dans le vestibule par Rosemonde. On devine son affection pour ce couple qui le considérait comme un fils, lui offrait des vacances studieuses mais aussi théâtrales d’où le retour au Havre plus difficile, où à la liberté « allait se substituer l’ordre familial ». L’autorité du père, une mère à cheval sur les principes. Il se remémore ses séjours en compagnie d’un cousin, « biologiste dans l’âme » avec qui il se livrait à de multiples expériences ainsi que leurs sorties, dont celle à La Moineaudière. Quand on a soi-même connu ce lieu, on comprend combien les jeunes pouvaient être impressionnés par la lumière noire et les minéraux exposés. Il se souvient des parties de belote, des galettes de pomme de terre et des pots de confitures. Pour y avoir séjourné depuis longtemps, il a été le témoin « du déclin de l’agriculture montagnarde, de la disparition des bidons de lait au bord des routes », des routes élargies, et de la ruée des touristes ! Mais il a nourri « sa besace affective », de moments doux et réconfortants auxquels se rattacher. Son viatique : « s’efforcer de goûter chaque instant ».

Hélas, il a fallu pour la veuve quitter le Moulin, vendu en viager. Toutefois le narrateur a pu profiter de la générosité d’amis pour y revenir, « épisodes à la vertu curative », car il ne cache pas qu’à 20 ans il a mené une « vie parisienne dissolue » qui a viré à la catastrophe. Puis, ses parents ont acquis une maison, dotée « d’un panorama merveilleux », devenue son sweet home vosgien actuel.

C’est avec « une intensité redoublée », qu’il a ainsi retrouvé le paradis de son enfance.

Benoît Duteurtre signe un roman enraciné au coeur des Vosges, bruissant de sons (symphonie liquide), exhalant de multiples odeurs (foin coupé, résine, bois, fougères au parfum anisé…) , aux accents autobiographiques, dans lequel on retrouve la verve du contempteur impitoyable de son époque. En vrai ambassadeur, il réussit avec talent à nous donner l’envie de nous évader, de nous oxygéner sur les crêtes, de retrouver son éden. Le roman d’une vie à la fois « extraordinaire » dans des lieux inspirants mais aussi « infernale » qui prend une valeur testamentaire !

© Nadine Doyen


1) Étonnez-moi Benoît, sur France musique.

2) Nouvelle : Dans le ventre de la baleine de Sylvain Prudhomme- La nouvelle revue française.

« Il y a 40 ans que le temps m’érode, m’use, me consume. Je viens de faire le calcul : 14 610 jours et 14 610 nuits que sans y penser je fais l’expérience du temps. » No  638 , septembre 2019.

3) Dames de coeur et d’ailleurs de Jean Chalon, éditions La Coopérative.

Planète solaire L’instant s’égoutte, Jeanne Champel Grenier, Illustrations de l’auteur, Éd. France Libris, 107 p., Orthez, 2021

Une chronique de Claude Luezior

Planète solaire L’instant s’égoutte, Jeanne Champel Grenier, Illustrations de l’auteur, Éd. France Libris, 107 p., Orthez, 2021


Lire Jeanne Champel Grenier, vivre un instant à la lumière de ses tableaux sont une expérience toujours positive, toujours nourrissante. Cette suite de souvenirs d’enfance, mais également de contemplations philosophiques, le plus souvent tendre mais sans concession au désarroi ambiant, fait preuve d’une vision profonde et chamarrée : celle du poète.

D’emblée, voici la tonalité de ce recueil : Alors, je décidai de saisir sur ma route, le verre à demi plein et de le brandir afin qu’il se remplisse de cette lumière, de ce cru céleste qui éclaire loin, et longtemps. 

Puis : Au fond de moi et en périphérie, un fakir marche sur les braises d’un amour qui cache son nom, et je brûle d’écrire l’impossible douleur des mots qui clouent le secret à ma porte.

L’écriture est élégante, la prose est forte en images, le propos est dense, même quand il est teinté d’humour. Concernant son tilleul, éminent arbre de vie : Il est d’une patience et d’une générosité sans pareille. Il me connaît, me reconnaît. C’est un être majuscule et je l’ai inscrit à la cime de mon arbre généalogique.

Empathie envers les êtres et toutes choses qui prennent vie sous des yeux émerveillés, bienveillants. Oui, lire Champel Grenier est un bol de lumière.

Parfois, les gènes ardèchois et catalans de l’auteure ne peuvent s’empêcher de jouer avec les mots, dans un château en ruine : Parfois s’y arrête, accompagné de son chien, un pauvre laissé-pour-compte, ou pour comte, ou pour conte, qui sait ? Tout est là : un grand bol d’affection, un zeste de dérision heureuse, le bonheur simple du ravi. On pense à Pagnol, à Daudet. Colette n’est pas loin. Et Laurent Bayart se tient en embuscade ; le tout est daté de juin 2020… ou deux mille vins. 

Maintes lignes sont particulièrement enlevées : LIBRE, l’oiseau a tout réussi. Il témoigne du Ciel, Lui, le prodige aérien, surgi du magma vivant des possibles, bien avant les hommes et leur mémoire. Dès la naissance, il lui suffit de quelques miettes pour mettre la vie en musique et nous transporter jour et nuit, sur les portées d’harmonie. Ou bien : Quand la femelle couve, l’embryon la reconnaît aux petits coups de bec en morse qui rassurent, et racontent tous les soirs, l’histoire de la chouette au bois dormant. Magnifique ! 

Exponentielle légèreté de l’être :  le poète ne cesse de nous enchanter, de nous nourrir par sa vision simple mais sacrée. Justement parce qu’elle remonte aux sources, à l’eau lustrale, à l’infiniment humble, aux écorces essentielles de la vie. Du coup, les violettes deviennent un tatouage de l’âme,  le ciel se fait diamantaire qui va retomber en pluie de milliards de carats insaisissables. Et sur le parvis d’une cathédrale, en guise de prière : Ô gouffre structuré mi-intime mi-sacré aux abyssaux vitraux qui s’élèvent infiniment, avec autour de soi cette odeur de moisi, d’encens et de marée qui vous interroge ad vitam aeternam.

Textes solaires, tandis que l’instant s’égoutte…

Encore quelques paragraphes pour la célébration de sa mère :  Ton souvenir, c’est toujours une écriture de printemps, simple et tendre, sans fioriture. (…) Je ne t’ai pas perdue : tu es juste devant moi… Sans oublier le final du recueil : Ah qu’elle sera courte, l’Eternité ! Courte et renouvelable à satiété…

Quoi de plus tendre, quoi de plus beau ?

©Claude Luezior

  Ainsi parlait Paul Valéry – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Leclair – Arfuyen, mai 2021, 176 pages, 14€

Chronique de Marc Wetzel

  Ainsi parlait Paul Valéry – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Leclair – Arfuyen, mai 2021, 176 pages, 14€


 Notre homme, on le sait, est sensuel (« Le doux éclat d’une épaule assez pure n’est pas détestable à voir poindre entre deux pensées ! … Les messieurs sont ainsi, même profonds. » fr.110), intrépide (« Je ne suis pas bête parce que toutes les fois que je me trouve bête, je me nie – je me tue » fr.114), réaliste (« L’idéal est une manière de bouder » fr. 354), travailleur (« Le spontané est le fruit d’une conquête » fr.152),  discret et secret (« Qui se confesse ment, et fuit le véritable vrai lequel est nul, ou informe, et en général, indistinct. Mais la confidence toujours songe à la gloire, au scandale, à l’excuse, à la propagande » fr.139), tragique (« La vie est à peine plus vieille que la mort » fr.269), mufle (« Qui se parfume s’offre » fr.419) et stoïque (« Les Plaintes sont des EXCRÉMENTS » fr.415), mais, ne rabrouant que les pairs auxquels il s’adresse, ne secouant que la léthargie des meilleurs (« Il y a comme un crépuscule des demi-dieux, c’est-à-dire de ces hommes disséminés dans la durée et sur la terre, auxquels nous devons l’essentiel de ce que nous appelons culture, connaissance et civilisation » (fr.411), il sait n’humilier que les cerveaux qui le comprennent, et y entre, à bon droit, comme chez lui.

« Le ciel de l’esprit est surtout plein de perroquets » (fr.184)

    C’est que Valéry n’était pas tendre : il méprise fort ce qui s’arrange d’être bête, et carrément hait ce qui prétend nous éviter de penser. Mais si la compassion n’est pas son fort, c’est que la souffrance d’autrui n’a guère à apprendre à la sienne, considérable : de l’immensité même qu’elle parcourt, sa curiosité ne pouvait par principe pas se (ni le) protéger.

     Un point difficile est en lui la gestion sensible de l’orgueil : son intelligence, qui s’aimait bien, se châtiait à proportion, c’est vrai, mais l’ascète mental doute parfois du bien-fondé des coups qu’il se porte, de la légitimité de la violence qu’il fait à sa « bêtise » : comment consentir à tant d’efforts intérieurs, si l’on ne peut  pas même être fier de ses mérites ? Si aucun moi ne justifie l’amour qu’il se porte, à quoi bon si dûrement se construire ?

  Valéry serait, de nos jours, peu adaptable à nos résiliences et dolorismes soft (« Les gens qui parlent d’utiliser leurs souffrances, c’est tout bonnement des gens qui n’ont pas assez souffert. Et les martyrs qui n’ont pas cédé, la constance des martyrs prouve surtout que les bourreaux manquaient d’imagination » (fr.39), à notre communicationnite (« La publicité, un des plus grands maux de ce temps, insulte nos regards, falsifie toutes les épithètes, gâte les paysages, corrompt toute qualité et toute critique, exploite l’arbre, le roc, le monument, et confond sur les pages que vomissent les machines, l’assassin, la victime, le héros, le centenaire du jour et l’enfant martyr » (fr. 161), à notre néo-primitivisme (« La fatigue et la confusion mentales sont parfois telles que l’on se prend à regretter naïvement les Tahitis, les Paradis de simplicité et de paresse, les vies à forme lente et inexacte, que nous n’avons jamais connus » (fr.101), aux saines émulations de nos success-stories (« L’esprit libre a horreur de la compétition. Il prend parti pour son rival. Il sent trop que si les défaites nous abattent, les victoires nous suppriment » fr.267)

    Son génie propre tient au contrôle (incessant, exact, intransigeant) de ce qui l’en sépare. La discipline rationnelle et critique est donc le coeur de son effort : on sent qu’il fait des maths (et de la physique) pour ne pas avoir à croire les savants, mais pouvoir devoir seulement les comprendre. Sa vaillance psychophysiologique est hors-pair et saine : pas (sinon café et nicotine) de drogue – l’idée est que la pensée est le suffisant excitant de l’esprit; nul raccourci vrai, par nature, vers la post-vérité; une exemplarité sans nul conformisme (on l’entend nous dire partout comme : »faites comme moi, inventez-vous ! »); un cartésianisme de précaution (dans le dédain des songes (« Le réveil fait aux rêves une réputation qu’ils ne méritent pas » fr.264), le soupçon que l’inconscient est bête comme la vie, le rejet des facilités supérieures de l’irréel …, il est – comme tout organisateur exclusif de ses expériences – peu souple). Et les rarissimes fois où son ignorance le mène au piquet, il s’y précipite (non sans un assassin clin d’oeil à Bergson) !

  « Le Piquet de jadis avait pourtant ses vertus. Se taire, quelle leçon !… Contenir les mouvements et les bonds qui naissent d’une jeune énergie et qu’il faut que l’esprit oblige à se résorber, quelle notion plus immédiate de la durée… Et la contemplation des accidents du badigeon de la muraille, quelle occasion de rêverie !… » (fr.220)

   La pire chose qu’il pourrait voir arriver est qu’on admire ses convictions, pour  deux fortes raisons : « Convictions : mot qui permet de mettre, avec une bonne conscience, le ton de la force au service de l’incertitude » (fr.331); « Je trouve indigne de vouloir que les autres soient de notre avis. Le prosélytisme m’étonne. Répandre sa pensée ? Répandre – sa pensée – sans les reprises, sans l’absurde qui la nourrit, la baigne, – sans ses conditions … Répandre ce que je vois faux, incertain, incomplet – verbal; ce que je ne supporte qu’à force de retouches, d’astérisques, de parenthèses et de soulignements ?! » (fr. 370)

  Sa morale est limpide : une volonté ne fait le bien que par élimination (« Si tu es bon, c’est que tu gardes ton mauvais » , fr.242), et personne ne peut se dire non à ma place (« L’être moral se meut comme le chien vient au fouet » fr.384). Aucun raffinement des façons de se dire oui ne fera jamais vertu – et l’ironie se fait là cruelle : »Je suis un honnête homme, dit-il, – je veux dire que j’approuve la plupart de mes actions … » (fr.369). À l’inverse, son sublime mot d’amour pour Catherine Pozzi (« quand tu n’es pas là, je suis absent« ) semble renvoyer l’attention christique au prochain à du naïf, du faux-fuyant, du déclamatoire (« Où est l’homme qui ne peut pas dire que « son royaume n’est pas de ce monde » ? Tout le monde en est là » (fr.312), « L’éternité occupe ceux qui ont du temps à perdre. Elle est une forme du loisir » (fr.314), « La mort nous parle d’une voix profonde pour ne rien dire » (fr.315).

  Enfin, son insistance sur les rapports étroits entre poésie et bêtise (fr.129) étonne : mais quand le poète ne veut pas sortir, dit Valéry, de « l’hésitation prolongée entre le son et le sens », l’imbécile, lui, ne peut sortir de l’hésitation perpétuelle entre discours et vérité (il échoue à dire ce qu’il n’ose pas penser, mais son vertige le colle à cet ineffable par défaut). L’imbécile néglige ce que parasite le poète, mais le poète parasite justement ce que négligeait l’imbécile :

 » Un poète est le plus utilitaire des êtres. Paresse, désespoir, accidents de langage, regards singuliers, – tout ce que perd, rejette, ignore, élimine, oublie l’homme le plus pratique, le poète le cueille, et par son art lui donne quelqaue valeur » (fr. 356) 

   Mais la nuance est claire : ce que l’esprit prosaïque dépasse, il en fait boucan; mais ce qui dépasse l’esprit poétique, il en fait musique :

« Les choses abstraites ou trop élevées pour moi ne m’ennuient pas à entendre; j’y trouve un enchantement presque musical » (fr.109) 

 Le premier mot qu’aurait prononcé Valéry enfant est « clef ». Le travail d’Yves Leclair, efficace et joyeux, aide à trouver la porte.

                                     ©Marc Wetzel

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