Alan Booth (1946-1993)

Présenté et traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean-Marcel Morlat

Alan Booth (1946-1993) est l’auteur de The Roads to Sata, publié en 1986 et traduit en français sous le titre de Les chemins de Sata (Actes Sud, 1988, traduction d’Alain Labau). Son deuxième livre, Looking for the Lost: Journeys Through a Vanishing Japan (À la recherche des disparus : voyages à travers un Japon en voie de disparition), a été publié à titre posthume en 1994. This Great Stage of Fools: An Alan Booth Anthology, une anthologie de ses écrits journalistiques a paru au Japon en mai 2018 (Tôkyô, Brightwave Media). Les extraits qui suivent sont tirés du premier récit de À la recherche des disparus, Tsugaru, qui nous permet de marcher sur les traces de l’écrivain Osamu Dazai (1909-1948) en visite dans sa région natale de Tsugaru en 1944. Alan Booth fait des rencontres parfois hilarantes dans les localités qui parsèment une côte isolée et sous-développée et nous montre une région où s’affrontent modernité et traditions et où les effets du miracle économique japonais commençaient seulement à se faire sentir au début des années quatre-vingt-dix.

Lutteur de sumo

Le tournoi de Sumô

La journée était devenue caniculaire. Le vent avait diminué et je sentais que mes bras commençaient à brûler. Huit jours auparavant, je me battais contre la neige fondue ; il m’eût maintenant fallu un casque colonial. Je fis halte pour me reposer une fois ou deux près des bas-marais qui avaient commencé à se former au bord des rizières, chacun étant doté d’un panneau clairement rédigé qui m’informait qu’ils avaient été préservés dans cet état semi-sauvage comme sanctuaire pour le coucou de montagne. À travers la brume de chaleur m’apparaissait Kanagi, la petite ville où Dazai a vu le jour, dominée par un grand bâtiment au toit impressionnant dont je devinais, ayant vu des photos, qu’il s’agissait de sa demeure familiale. Mais je voulais différer une rencontre proche jusqu’à ce que j’en eusse vu un peu plus des autres communautés de la plaine ; je passai donc à la vitesse supérieure et poursuivis ma route en forçant le pas vers la petite ville de Goshogawara, dont les grands magasins semblaient être très proches et qui, une heure plus tard, ne semblaient guère être plus près. La cimenterie Asano s’offrit à ma vue à environ deux heures, et au-delà, parmi les dernières rizières, les rangées de pommiers courtauds aux fleurs blanches et à l’aspect poudreux.

Goshogawara semblait avoir énormément changé durant les quelque dix dernières années depuis ma dernière visite et, comme toutes les communautés de Tsugaru d’une certaine taille, Dazai l’aurait trouvé méconnaissable même si, selon ses souvenirs d’enfance, on pouvait la qualifier « d’ « industrieuse » — si l’on est bienveillant —, ou de « bruyante » — si l’on est malveillant.» Revoyant l’endroit en 1944, il écrivit : « Elle ne sent pas la campagne : si petite soit-elle, il y a déjà dans cette bourgade quelque chose de l’effrayante solitude qui caractérise les grandes cités. » 

Lorsque j’avais visité Goshogawara pour la première fois à la fin du mois d’octobre dix ou onze années auparavant, l’endroit m’avait frappé comme étant une ville d’agriculteurs dans son essence même. Les magasins dans la rue presque déserte étaient pleins de bottes en caoutchouc et de lourds poêles à mazout, et le long des ruelles calmes entre les magasins et la rivière on sentait le vide laissé par la récolte et la terne approche de l’hiver. Lorsque Dazai grandissait tout proche, à Kanagi, Goshogawara était composée de douze ou treize mille habitants. Depuis, sa population a plus que quadruplé. C’est la troisième ville en importance après Aomori et Hirosaki, mais ses industries sont toujours presque toutes primaires — du riz, principalement, et les immenses pommes rouges qu’elle achemine dans tout le Japon. Dazai raconte être tombé dans un fossé d’une profondeur d’un mètre lorsqu’il avait six ou sept ans, et le Goshogawara dont je gardais le souvenir depuis ma dernière visite était exactement le genre de ville où les vieilles femmes glissaient sans arrêt sur des systèmes d’évacuation des eaux pluviales engorgées par la glace et tombaient dans des fossés, agrippées à leur canne, en faisant « Oooooooooo ! ».

Mais les rues marchandes étaient à présent couvertes d’un toit visant à les transformer en arcades ; il y avait des haut-parleurs qui diffusaient les voix de filles guillerettes, sorties tout droit d’un jardin d’enfants, m’incitant à devenir un habitué de ces boutiques ; il y avait des McDonald’s, des Mister Donuts, des boutiques et d’élégants faux cafés rustiques avec des noms tels que Labrador et leur pédigrée peint sur leur vitrine : Depuis 1983. Il n’y avait aucune botte de caoutchouc en vue, aucun poêle, aucun fossé. La gare en bois dont je me souvenais avec une certaine affection avait été démolie et remplacée par son équivalent en béton armé. Et en ce beau samedi après-midi, la population entière semblait se baguenauder le long de ces arcades animées, les pères en polos Arnold Palmer, les mères permanentées, les bébés récurés, les enfants plus âgés dans leurs uniformes scolaires noirs lorgnant les éventaires de vidéos porno. 

J’avais prévu de passer la nuit à Goshogawara et, ayant plusieurs heures à tuer, je traversai la route en flânant pour me rendre à l’un des cafés à l’air flambant neuf. La gérante, un échalas dans les cinquante-cinq ans — portant un jean bleu serré et un T-shirt pailleté —, m’offrit des cadeaux en prime : une deuxième tasse de café, deux bonbons et un biscuit salé Ritz rassis. Une femme au foyer maigre comme un clou rentra avec trois cabas, s’affala à la table près de la fenêtre et commanda un café et un gâteau.

« Je ne fais pas les gâteaux, lui répondit la femme au jean serré. Et si vous preniez une tranche de pain de mie grillée avec de la confiture ? » Et la ménagère, qui se réjouissait évidemment de manger un gâteau et qui voyait un salon de thé à travers la vitrine à environ dix mètres en face, rougit, baissa les yeux, farfouilla dans ses sacs, se racla la gorge et commanda une tranche de pain de mie grillée avec de la confiture.

Elle venait tout juste d’ouvrir ce commerce, me confia la femme au jean serré lorsque la femme au foyer eut fini sa tranche de pain et qu’elle fut partie, mais il était clair qu’elle avait passé la majeure partie de sa vie à préparer des boissons en tous genres à la manière dont elle baissait sans arrêt les lumières d’une manière expérimentale. Ah oui, si j’avais visité Goshogawara à la fin octobre, mes sensations auraient inévitablement été différentes en comparaison avec le mois de mai. À cette époque, les dekasegis (travailleurs saisonniers) étaient tous rentrés au pays pour le repiquage du riz et, comme en ce samedi-là, ils seraient certainement sortis avec leur famille pour dépenser l’argent qu’ils avaient gagné sur des lignes d’assemblage lointaines. Mais à la fin octobre, après la récolte, ils seraient tous de nouveaux repartis et Goshogawara aurait rapidement retrouvé son statut habituel de ville sobre et monotone se caractérisant par son absence cruelle de mâles. Elle évoqua ce manque habituel d’hommes avec l’air d’une personne personnellement insultée par cette situation, et je supposais que c’était la raison pour laquelle elle avait troqué des boissons beaucoup plus fortes contre un café pour ménagères, par conséquent elle décida de laisser les lumières allumées.

 « Industrieuse », tel est le terme utilisé par Dazai pour décrire la ville. Il fait aussi remarquer que « les gens de Goshogawara sont de bons vivants », mais si leur plaisir est limité à deux visites par an cela ne peut guère former le socle d’une économie stable. Dans la plupart des principales villes japonaises, les tenanciers de bar considèrent la période de ni-pachi (février et août) comme une période creuse, février parce qu’elle suit la période chargée des fêtes de fin d’année de si près que personne n’a plus d’argent à dépenser sans compter pour la boisson, et août parce que les nombreux clients réguliers sont partis en vacances ou en visite dans leur ville natale pour la fête des morts. Mais dans les zones où la migration des dekasegis est toujours un facteur démographique principal, le calendrier des tauliers de bars est sans doute structuré différemment. Mai et septembre doivent être la période la plus occupée de la saison et, comme l’hiver dure six ou sept mois à Tsugaru, ni-pachi dure neuf ou dix mois. 

Contemplant les rues affairées de Goshogawara à quatre heures, en ce samedi après-midi, je décidai après tout de ne pas y passer la nuit. Peut-être que c’était en raison des haut-parleurs, ou de la façon dont la femme au jean serré me serina de rester autant de temps que je voulais, tandis qu’elle partait à la recherche d’un autre cracker Ritz dans ses armoires. J’ai toujours préféré les choses hors saison. J’aime les champs de foire sous la pluie et les stations de ski lorsque la neige a fondu et les promenades en bord de mer en février. Je quittai les galeries marchandes, traversai la rivière Iwaki, et parcourus à pied les cinq derniers kilomètres vers la petite ville de Kizukuri. Le mont Iwaki avait l’aspect croustillant d’un biscuit salé sous le soleil de cette fin de samedi après-midi, les riches prés verts sur ses pentes inférieures faisant office de torchon pour la neige fondante.

À Kizukuri, une pharmacienne maquillée à l’excès et bigleuse, m’indiqua le chemin vers un ryokan (auberge traditionnelle) et, quelques secondes après mon arrivée, j’étais pris en charge par une assemblée de vieilles femmes — l’un de mes passe-temps favoris. Une mère portant un cardigan rouge foncé m’apporta du thé, une autre avec un châle noir alla me chercher un yukata (kimono de coton léger), une autre sur un manche à balai m’indiqua comment utiliser la machine à laver automatique. Elles n’arrêtaient pas de dire, en gloussant, que j’avais l’air d’avoir chaud, à quel point mon japonais était bon et que mes chaussettes étaient dans un sacré état, et plusieurs fois je les imaginai en train de joindre leurs mains et de m’acclamer tel Thane de Cawdor. Durant environ dix minutes, je me tins là, regardant mon jean, ma chemise et mes sous-vêtements tourner dans une soupe savonneuse qui avait l’aspect du dégueulis de chat ; « La terre a des bulles, comme l’eau », leur fredonnai-je de façon insensée. Mais lorsque je pointai la tête à la porte de la cuisine pour savoir où l’on entreposait les seaux en plastique, ces mères s’étaient volatilisées. Il était cinq heures et demie. J’errai à travers les couloirs à leur recherche, dans la salle de bains, en haut, mais tout ce qui pouvait ressembler à un corps semblait s’être évaporé. Je glissai mes pieds dans les mules en plastique du ryokan et les cherchai dans la cour. Il n’y avait pas un chat. Nul ne se trouvait dans l’appentis. Je devins nerveux. Il n’y avait nulle âme qui vive dans les rues de Kizukuri. 

Je revins vers l’entrée du ryokan et aperçus une grande photo en couleur d’un homme avec un visage poupin qui vous regardait avec douceur depuis le mur en face de la porte. En dessous se trouvait un panneau rédigé à la main qui l’identifiait comme étant le lutteur de sumô Asahifuji (Glycine du Soleil Levant) et qui expliquait qu’il avait vu le jour à Kizukuri et que c’était l’enfant le plus célèbre du pays. Depuis un endroit des profondeurs du bâtiment provint la voix étouffée d’un yobidashi — l’homme qui appelle formellement les lutteurs de sumô dans l’arène pour que ces derniers effectuent leur morceau de bravoure. Je jetai un coup d’œil à mon bracelet-montre. Il était six heures moins vingt-cinq et je savais exactement où les mères avaient disparu. Je suivis le son du yobidashi et trouvai tout le personnel du ryokan, et une ou deux autres personnes qui étaient passées pour regarder, assis dans le salon du propriétaire devant un poste de télé de 29 pouces qui retransmettait en direct depuis Tôkyô la dernière journée du tournoi de Sumô d’été d’une durée de quinze jours. Je trouvai un espace sur le sol entre deux des mères qui m’offrirent silencieusement des craquelins de riz. La femme du propriétaire du ryokan, assise à l’avant, frappa dans ses mains en signe de prière, après les avoir levées en direction de l’écran, puis s’inclina jusqu’à ce que son front touche le tapis. Derrière moi, une incantation débuta. Timidement, je grignotai un craquelin.

Asahifuji pénétra dans le cercle de combat. Son adversaire, le grand champion Hokutoumi (Mer de la Victoire du Nord), fit son entrée du côté opposé, à la suite de quoi l’épouse du propriétaire du ryokan commença une démonstration de ce qu’est la physiognomonie :

« Mais regardez donc son visage ! » lança-t-elle en pavoisant, tandis que Mer de la Victoire du Nord faisait claquer ses mains en frappant violemment son ventre, se débarrassant ainsi du sable mouillé. « Vous voyez bien qu’il va perdre ! Oui, Asahifuji va lui mettre une raclée ! Regardez ces sourcils ! Il n’y a aucun doute ! Regardez donc ! Regardez la façon dont sa bouche s’abaisse ! 

— Il vient d’Hokkaidô, hein ? demandai-je jovialement.

— Tous les meilleurs sont originaires du nord », répondit-elle en chuintant. 

Asahifuji se gargarisa avec de l’eau contenue dans une louche en bois et la recracha derrière une serviette en papier. Il faisait une demi-tête de plus que son adversaire, mais il avait la réputation de s’effondrer lors des crises. Tournoi après tournoi, ses supporteurs s’étaient attendus à ce qu’il se hisse au plus haut rang de sumô — grand champion — et, tournoi après tournoi, il avait échoué. Lors des derniers jours cruciaux, il se crispait, il s’inclinait face à un lutteur de bas niveau ou bien face à l’un des trois grands champions actuels sans sembler se forcer, et une fois de plus le conseil de promotion décidait qu’il n’était pas prêt. Mais cette fois, Asahifuji avait toutes ses chances de décrocher une promotion, cela depuis plusieurs mois, d’où les torchons tordus et les ongles rongés. Une mère douée en mathématiques expliqua : « En ce quatorzième jour, Asahifuji totalisait onze victoires contre deux défaites. Le favori, le grand champion Chiyonofuji, quant à lui, avait un total de douze victoires contre une défaite. Le combat d’Asahifuji contre Chiyonofuji était programmé pour demain. Si Asahifuji perdait aujourd’hui, eh bien Chiyonofuji devrait perdre aujourd’hui et demain pour égaliser leurs records en remportant douze victoires contre trois défaites. Si Asahifuji triomphait aujourd’hui et si Chiyonofuji perdait, ils devraient donc aborder la dernière journée avec des résultats égaux de douze défaites pour deux victoires. Si les deux gagnaient aujourd’hui et si Asahifuji était vainqueur demain, ils termineraient le tournoi avec des records identiques de treize victoires contre deux défaites et devraient donc s’affronter de nouveau. Si Chiyonofuji prenait le dessus aujourd’hui et si Asahifuji perdait… »

Je croquai mon craquelin de riz, observant le regard furieux que Hokutoumi jetait à Asahifuji, qui lui avait l’œil vitreux, et je compris que, à partir du moment où Asahifuji avait remporté sa onzième victoire à six heures moins le quart la veille en soirée, Kizukuri avait regorgé de mathématiciens. Les calculs, les discussions, les rêves, les offrandes de riz, de sel et de saké sur les autels dédiés aux dieux shintô du petit restaurant, avaient tous impliqué Asahifuji. S’il triomphait aujourd’hui, une équipe de cameramen radinerait pour filmer les visages de ses supporteurs avant et après le combat de demain — peut-être dans ce ryokan — et durant quelques secondes grisantes chaque téléspectateur japonais saurait qu’il y avait eu dans leur pays une ville du nom de Kizukuri, une petite ville obscure, une ville insignifiante, une bourgade dont le nom (qui signifie « fait de bois ») avait été tourné en dérision par Dazai. J’imaginais les mères du ryokan en train d’aller et venir toute la journée, occupées à enfoncer des aiguilles dans des poupées à l’effigie de Hokutoumi, à balancer de la laine de chauve-souris dans des chaudrons bouillonnants, à frotter distraitement les toilettes avec du thé et à fourrer des lavettes dans le cuiseur à riz.

L’arbitre écarta les pieds et inclina son éventail. Les lutteurs s’accroupirent. Toute respiration cessa. Et, pour faire bref, Asahifuji l’emporta. Il y eut un moment de vacarme infernal. Deux mères se relevèrent en sautant et firent le tour de la pièce en dansant. La femme du propriétaire renversa la théière. On entendit le frère qui gérait le magasin de sushis juste à côté traverser les couloirs à l’arrière du bâtiment à toute allure, criant tel un maniaque. Et pour clore cette courte histoire avec l’avantage du recul, Asahifuji perdit aisément face à Chiyonofuji le jour suivant et, rebelotte, fut disqualifié par le conseil de promotion. J’étais ravi d’être à Kizukuri samedi, et non pas dimanche, et les lutteurs avaient à peine quitté le cercle sacré que les mathématiciens étaient déjà à pied d’œuvre : « Maintenant si Onokuni battait Chiyonofuji, alors Asahifuji et Chiyonofuji auraient tous les deux accumulé douze victoires contre deux défaites le dernier jour, mais si Chiyonofuji mettait une pâtée à Onokuni, il totaliserait treize victoires contre une défaite, ce qui voudrait dire qu’Asahifuji…»

Au dîner, les mères me demandèrent d’inscrire mon nom et mon adresse sur certaines des pages de leur bloc-notes. Tout d’abord, je les écrivis en japonais, ce qui parut décevoir tout le monde, je les rédigeai donc plusieurs fois en anglais et les mères, assises en cercle autour de ma table, plièrent ces papiers plusieurs fois, comme des porte-bonheur pour invoquer l’amour, et les fourrèrent à l’intérieur de leurs gilets.

Je sortis faire un tour. La lune et les étoiles étaient très illuminées. Et à l’intérieur de mon futon cette nuit-là, je rêvai que je retournais à la maison de mon enfance à Londres et que je trouvais mon père, à l’agonie, dans son lit. Mon épouse et ma fille étaient parties et nul ne savait où les trouver. C’était Londres, mais c’était également le Japon, et Leytonstone était une banlieue de Tôkyô. Un garçon que j’avais connu à l’école se trouvait également au Japon et je courais dans tous les sens avec une envie frénétique de le voir ; c’était un garçon auquel j’avais à peine adressé la parole. Je rencontrai un étudiant de mon université et le saluai tel un frère perdu de vue depuis longtemps : c’était quelqu’un que je n’avais jamais aimé.

Je me réveillai en sursautant à quatre heures du matin. Au-delà des toits plats, le ciel était cramoisi. Je me dis que c’étaient les cosses dans mon oreiller qui devaient m’empêcher de dormir.

Le Hatsumode

Festivals japonais : le hatsumôde et le Namahage

Les rituels que les Japonais ont institués pour reconnaître la puissance divine ont été — et sont — rigoureusement exclusifs. Les événements tels que la fête de shichi-go-san lorsque l’on emmène les enfants d’un certain âge jusqu’à leurs sanctuaires locaux pour qu’ils soient bénis, ou le hatsumôde, la première prière du Nouvel An, ne sont pas tant des célébrations religieuses que des démonstrations de japonicité. Ce sont des gestes qui confirment l’appartenance à la tribu, et c’est pourquoi, lorsqu’un non-membre l’effectue, il risque non seulement de se faire remettre en question, mais aussi de paraître désinvolte, comique, présomptueux, voire condescendant ou encore cinglé. 

Le Namahage

Certes, on tombe occasionnellement sur des exceptions à cette règle. Dans quelques rituels plus anciens, on attribue à la personne extérieure — à l’étranger — la possession d’un peu de la vertu de la puissance divine ; comme dans les vieux films hollywoodiens dont l’action se situe dans la jungle dans lesquels Cary Grant se retrouve au beau milieu de cannibales et est soudainement proclamé roi. 

Un soir de la Saint-Sylvestre, huit ou neuf ans auparavant, j’avais séjourné dans un petit village de la Péninsule d’Oga dans la préfecture d’Akita, non loin du sud du mont Iwaki. Je m’y étais rendu pour prendre des photos et écrire sur le rite annuel pour laquelle cette péninsule est connue ; un événement tribal s’il en fut. Le Namahage de la Péninsule d’Oga est une survivance presque unique d’un type de rituel (certains anthropologues le surnomment « rituel de visiteurs ») dont on pense qu’il était courant il y a bien longtemps dans tout le Japon, mais qui de nos jours, dans son état pur — c’est-à-dire une forme que les gens prennent au sérieux — est pratiquement éteint. À la nuit tombée, le soir de la Saint-Sylvestre, un groupe d’hommes jeunes du village se déguisent en diables. Ils sont affublés d’énormes masques cornus, de volumineuses capes de paille, ainsi que de bottes en paille afin d’apparaître plus grands que nature et plus effrayants. Ils portent aussi des armes et d’autres instruments pour faire du tintamarre et se rendent d’une maison à l’autre dans le village en criant, en proférant des menaces et en exigeant des cadeaux. 

Les principaux objets de leurs menaces sont les enfants paresseux et désobéissants et les femmes mariées récemment au sein de la communauté — des gens, bref, qui ne connaissent pas encore leur place et ont besoin d’apprendre. Les diables rugissent et parcourent les pièces des maisons qu’ils visitent en piétinant, tirant les enfants terrifiés de leurs cachettes, les fourrant dans des sacs, menaçant de les embarquer vers les montagnes et réduisant les plus jeunes et les plus sensibles parmi eux à un tel état d’hystérie qu’ils en mouillent leurs culottes. Puis le maître de maison, lequel s’agenouille de manière formelle devant les diables, leur offre du saké et d’autres rafraîchissements. Dans certaines maisonnées, on force les enfants tremblants à s’approcher des diables et à leur verser le saké. Après cela, les diables sortent dans la rue pour visiter la prochaine maison, se saoulant davantage et devenant plus tapageurs chaque fois qu’ils pénètrent avec fracas dans une nouvelle maison, et la bonne fortune, le bon ordre, et toutes les bonnes vieilles vertus confucéennes — l’obéissance conjugale, la tyrannie patriarcale — protègeront les maisons qu’ils ont visitées pendant le restant de l’année.

Ordinairement, il n’est guère facile pour une personne extérieure d’observer ce rituel parce que, d’une part,  il a lieu dans des foyers privés et, d’autre part, parce que les villageois se donnent beaucoup de mal pour décourager les touristes de se présenter. Ils ont réussi, malgré tous les efforts des agences de voyage, à s’accrocher à la notion que leur Namahage est une affaire sérieuse et importante. Environ six semaines après la clôture de ce festival, le même groupe de jeunes hommes — leurs nombres parfois gonflés par des gens des agences de voyages — revêtent des masques, des capes et des bottes de paille et se pavanent dans le sanctuaire voisin, attirant des flopées de touristes et de caméramen en dépit, ou à cause de, la neige profonde. Des affiches colorées font de la publicité pour ce pavanement et ce festival a été catalogué par quiconque catalogue de telles choses comme l’un des « Cinq Plus Grands Festivals de la Neige du Nord-Est du Honshû ». Il est certain que les touristes et les caméramen rentrent dans leurs villes avec l’impression qu’ils ont vu le Namahage. Et il est certain qu’ils ne l’ont pas vu. Ce qu’ils ont vu est une concoction théâtrale destinée à les duper, une tentative astucieuse et courageuse pour s’assurer que, pendant au moins quelques années supplémentaires, le vieux rituel des visiteurs pourra continuer d’être cela, et non pas un spectacle.

J’étais donc prêt à être refoulé. Mais je décidai d’améliorer mes chances de me présenter dans le village non pas le soir de la Saint-Sylvestre mais quatre ou cinq jours plus tôt, et en passant ces journées à traîner dans les centres communautaires où l’on fabriquait les capes de paille, à faire un brin de causette avec les jeunes hommes qui se feraient passer pour les diables, à boire du saké avec eux, et à discuter de tout et de rien en particulier jusqu’à ce que, enfin, lorsque la veille du Nouvel An serait là, il soit suggéré, seulement à moitié pour rire, que je pourrais bien me faire passer pour un diable moi-même, puisque j’étais grand en comparaison et que je n’aurais pas besoin de masque, mon nez et les autres parties de mon visage étant arrangées naturellement pour provoquer des hurlements plus sauvages chez les enfants du village que n’importe quel démon. À la fin, il fut décidé que je pourrais accompagner les diables dans leurs tournées, me rendre dans les maisons avec eux, accepter le saké des propriétaires, prendre des photos d’eux si je le désirais, et effrayer autant de jeunes épouses que je le souhaitais.

Ce que je fis, mais lorsque nous fûmes passés par six maisons, j’avais bu tant de saké (il était particulièrement malpoli pour des créatures divines de refuser l’hospitalité de mortels japonais) que j’étais incapable de braquer mon appareil-photo. Donc à la septième maison, lorsque je fus invité à rester pour la soirée, je m’écroulai avec reconnaissance dans un fauteuil, m’endormis brièvement, et me réveillai juste à temps pour regarder le concours de chansons Verts-et-Rouge à la télévision. Mon hôte se tourna vers le policier du village et, entre neuf heures et les cent huit coups de cloches — correspondant au même nombre de penchants humains devant être éradiqués selon le bouddhisme — qui retentirent dans tout le Japon à environ onze heures trente —, nous éclusâmes une autre grosse bouteille de saké. Tandis que minuit approchait, le policier se releva en chancelant et me dit qu’il était temps pour nous d’aller prier au sanctuaire, et que cela faisait partie de son devoir officiel. Puis il s’écroula dans son fauteuil et nous nous retrouvâmes à ramper sur son tapis, au milieu des chips et des coupes à saké, essayant de manœuvrer ses jambes à l’intérieur de son pantalon d’uniforme sans que ses couilles se coincent dans sa braguette. 

Au sanctuaire, je découvris un autre rituel en cours. C’était le hatsumôde du village, mais au lieu de visiter le sanctuaire séparément ou en petits groupes familiaux comme le font en général les gens des villes, le village entier s’était rassemblé juste après minuit afin d’offrir une prière communautaire, les femmes faisant taire leurs enfants pleurnichards à l’aide de menaces d’une autre visite des diables, et les hommes restant jusqu’aux premières heures du jour pour boire dans le petit sanctuaire de bois non chauffé et se réchauffer près du feu de joie à l’extérieur, là où les charmes inefficaces de l’an dernier — les talismans en forme de flèche censés chasser les mauvais esprits, les o-fuda, les plaques zodiacales — étaient en train de se réduire, tout comme l’année, en une pile de cendres incohérentes.

Le policier et moi-même nous joignîmes aux villageois dans le sanctuaire et bûmes encore plus de saké. Puis, à environ une heure moins le quart, le prêtre s’approcha et m’offrit sa coupe de saké et, après une ou deux minutes de badinage sacerdotal, me dit qu’il serait très reconnaissant si je daignais mener la prière communautaire. Cette proposition me dessoûla assez rapidement, ou plutôt cela eut l’effet de me rendre malade plutôt que de me donner soif. Deux fois, avec la plus grande désinvolture et dans un dialecte complètement incompréhensible, le prêtre m’expliqua ce que je devais faire. Je devais m’approcher de l’autel avec cette branche, la tourner comme ceci, puis comme cela, la déposer ici — pas là—, m’incliner trois fois, frapper mes mains comme ceci — pas comme ça — et retourner à ma place. Derrière moi — nul besoin de s’en soucier —, les villageois s’inclineraient et frapperaient tous des mains en suivant mon exemple. Dans un profond silence, je m’approchai de l’autel, la tête pleine de Cary Grant, et fis tout foirer. Je tournai la branche dans le mauvais sens, la plaçai au mauvais endroit, m’inclinai environ neuf fois, frappai des mains au mauvais moment, et revins à mon siège. Tout le monde était immensément content. Et puis je sortis et vomis dans les buissons.

Je me suis parfois accordé quelques instants pour me demander pourquoi l’on m’avait choisi pour accomplir ce rite et pourquoi j’avais été admis dans ces foyers pour voir le Namahage alors que tant d’autres avaient été refusés. Par exemple, une équipe de télévision japonaise s’était pointée au village à cinq heure de l’après-midi le soir de la Saint-Sylvestre et à cinq heure trente on les avait envoyés promener. « Eh bien, est-ce que les diables ne pourraient pas faire une petite danse pour nous, alors ? » avait demandé le réalisateur en pleurnichant et en suppliant l’un des responsables du centre communautaire. On l’avait escorté jusqu’à son minibus. Mais j’avais forcé sept portes d’entrée, m’étais assis devant sept foyers de cheminées et avais bu environ cent coupes de saké. Et tôt le lendemain matin, j’avais dirigé les villageois dans le cadre de la cérémonie de présentation des vœux de nouvel an adressés à leur divinité. La plupart des Japonais, en entendant cette histoire, prétendraient que cela démontre la gentillesse et la considération avec laquelle les étrangers peuvent s’attendre à être traités au Japon, et le vif désir qu’on les Japonais de présenter leur « culture » aux personnes extérieures. Je ne doute pas que le fait que je sois étranger — l’étranger dans toute sa splendeur — avait joué un rôle important dans cette histoire. Les diables, de même, sont des personnes extérieures. Ils viennent de la montagne aride, de l’autre côté du lac ; ils sont également grotesques, brutaux ; ils menacent et dérangent. Et le traitement que l’on m’avait accordé était exactement le même que celui qui leur avait été réservé. On les invite, on est aux petits soins pour eux, on les supporte avec résignation, cette seule nuit sur trois-cent-soixante-cinq autres afin que, pour les trois-cent-soixante-quatre nuits qui restent, ils promettent de se tenir à l’écart.  

… Je finis ma bière. Le soleil venait de se lever et je pris la route d’un pas pesant en direction de Hirosaki pour accomplir des rituels de visiteurs bien à moi.

Traduit de l’anglais par Jean-Marcel Morlat (Grande-Bretagne)

  • Ces extraits sont tirés du livre Looking for the Lost: Journeys Through a Vanishing Japan d’Alan Booth publié par Kodansha International, New York/Tokyo/London. Copyright © 1995 Estate of Alan Booth. Ils sont publiés avec l’aimable autorisation de l’ayant-droit.

Hommage à Loïc COLLET, chroniqueur, prêtre et poète

      Hommage à Loïc COLLET, chroniqueur, prêtre et poète


Par Marc Wetzel

« Je viens encore devant toi avec mes brindilles d’écriture

Je ne suis que le locataire de la maison des mots

Tant que le bail n’est pas révolu, tu m’entendras »  (p. 14)

C’est sur cette strophe que je tombe en ouvrant le recueil de 2014 (« Le coeur raccommodé« ) de Loïc Collet, reçu hier matin. Je connais l’homme (nous nous sommes rencontrés une fois, il y a quelques années, lors d’un hommage au poète Vincent la Soudière, organisé par Sylvia Massias), et nous nous écrivons souvent; mais je découvre là, pour lui-même, le poète :

« C’est bien de dire la lumière,

d’ouvrir la fenêtre vers l’intérieur et le dehors,

d’enjamber la rambarde et de plonger

dans le sourire des heures »  (p. 5)

Cette strophe de la première page donne le ton, sobre et net, de tout ce recueil : au matin, qui est quoi qu’il en soit retour de la lumière, la saluer. Ouvrir ses fenêtres comme elles sont (se rabattant vers nous) pour justement nous avancer, nous éloigner de nous, gagner le dehors. Enjamber la rambarde, non physiquement pour en finir, mais perceptivement et affectivement pour rejoindre le monde qui commence là. « Plonger« , c’est comme bénir la tête la première, c’est écarter, mains jointes, ce qui nous retenait de vivre. Et aller « dans le sourire des heures » : c’est là voir le temps comme il passe, en écartant (et relevant) légèrement les commissures du présent, en témoignant pour nous d’un possible visage du sort, en marquant parfois la faveur d’une heure douce, apaisée, partageable, muette et brillante au milieu de tant d’autres âpres, tendues, confisquées, bavardes et ternes. En quatre courtes lignes, le poète  restitue donc ce que le monde peut guider et offrir de notre disponibilité même à lui.

« Un jour se lève pour rompre des lances

et se jeter en avant des ombres.

Il ferme la porte aux rêves.

Il verse dans la Présence,

entre les voiles du sommeil

et les courbatures du coeur »  (p. 21)

Disponibilité (la curiosité constante et non-heurtée à l’égard d’un meilleur possible) et confiance (l’assurance que ce qui nous dépasse n’est pas d’abord là pour nous égarer ou écraser) vont de pair dans un esprit vaillamment patient, qui laisse à ce qu’il cherche le temps de devenir visible, et comprend que sur un mur impeccable, trop plat et plan, fébrilement ré-enduit à chaque faille ou lézarde (« la paroi est si lisse que les graines tombent à terre et les lichens manquent d’eau« ), rien ne pousserait, la stérilité ne désarmerait plus :

« Mais le poète est patient et le mur n’est assuré

ni des fondations ni contre la fissure inopinée.

Le poète attend, il attend l’ouverture

comme d’un poing fermé, face à l’envie de voir.

Il ouvrira le poing, avec le coffre de mots.

Il nommera la graine coincée au plus profond

jusqu’à la rendre au sommeil quand elle aura parlé » (p. 31)

La vaillance spirituelle de cet homme (Loïc Collet est un prêtre-ouvrier largement octogénaire, qui a beaucoup voyagé pour aider, travaillé pour mériter la capacité d’espérance qu’il donne, aimé pour comprendre) est réaliste et ingénieuse : on dirait qu’il apprivoise et irrigue la source des choses pour en asperger les personnes, en humecter les âmes; il semble savoir attabler les éléments, même sauvages et discordants, à une sorte de tablée de conciliation; tout son art est de faire s’appuyer les choses contraires l’une sur l’autre pour qu’un « convoi » de vie passe sur le tablier de pont ainsi dressé. Toujours et partout, avec et en lui, l’espérance est suffisamment informée et affûtée pour permettre progrès (comme il le dit lui-même, la colombe, branche au bec, de retour à l’Arche, prend le temps d’observer tendrement ceux qu’elle prévient du regain de la Vie). Quelques courts extraits illustrent tous ces aspects :

« La colombe de l’arche est de retour 

avec la branche sauvée des eaux

la branche de la terre récif

la branche d’un trait de soleil

Elle est de retour dans nos rêves

Elle annonce un lieu pour les enraciner (…)

La boue se craquelle

le ciel se fissure de bleu

la colombe regarde de l’écoutille

les passagers s’ébrouer »  (p. 70)

Mais aussi :

« Je ne changerai pas le granite

contre les saphirs du ciel

Ici l’instant plénier

Ici l’image improbable

Ici la musique dans la cave

Ici la coutume disloquée

Je les jette comme des ponts

Les pierres s’appuient l’une à l’autre

Le convoi passe, en sûreté  »  (p. 69)

« Derrière les yeux il t’est donné de voir l’abîme

Retourné comme un gant vers le haut,

Comme un front déplissé de ses tourments,

Habillé, en paix, de ses rêves d’origine.

Ta main serre l’insaisissable,

Ouvre la porte à l’absent,

Fait signe au lointain et il vient

Comme un torrent caché dans quelques gouttes de mots »  (p. 59)

C’est un poète : il chante le pays que nous voulons ensemble, irrésistiblement. Le pays d’une vie plus large que nos besoins; d’une nature plus profonde que ses conflits; d’une pensée qui saurait ne cueillir que ce qu’elle étreint :

« Nous voulons un pays plus large que la faim

Plein de cris et d’éclats, de baisers sous le vent

Et de villages fiers où des vieillards chenus

Trépignent plus de vie que l’écume au tonneau (…)

Le glas n’est pas fini que la cloche reprend

Le chant des fiançailles et bientôt des semailles

Le reflux des orties et des guêpes brûlantes

Les mélopées du blé sous la meule de pierre.

Le couchant dormira dans ses rumeurs de paix

Dans les rumeurs de terre où les germes s’éveillent

Où l’enfant est plus vif que le corbeau vorace

Où la femme est plus forte que l’oiseau de malheur » (p. 37)

Religion (car, pour l’auteur, nous n’assumons véritablement le monde que dans l’attention à ce qui le dépasse) et poésie font ici utile, aisé (mais exigeant) ménage : le Fils prodigue qu’il s’agit de sortir accueillir, le coeur content, sur le parvis désert, c’est soi, c’est le pénitent hagard qui s’ignorait, et  dont un chant de vie élargie vient soudain, grâce au poète, révéler la honte perdue :

« Au travers du marécage tu jettes

Sur la boue un fagot pour sentier

Et ceux qui sont allégés d’eux-mêmes

Atteindront la falaise de pierre.

Tu nous accorderas des nuits oublieuses des chagrins.

Jusqu’à l’aube tu garderas la main sur le loquet

Pour ouvrir à celui qui est parti sans merci,

À celui qui n’a pu lire son voeu le plus secret » (p. 60)

C’est un homme, si j’ose résumer ce que j’en sens, qui a l’Incarnation psalmodieuse : il sait réellement gré au divin d’avoir pris forme humaine. Il veut comme payer de retour cette inscription (fatale et bienfaisante !) de l’Absolu dans notre chair la plus voisine. Il tente de rouvrir les coeurs sans grand avenir des autres en nous faisant d’abord voir en Dieu un tel lauréat de Présence :

« Quel homme, quelle femme, un jour peut-être,

recevront leur chair de ce plaisir de vivre

que tu as éveillé dans ton lot de matière ?

Qui gardera la trace de ton humaine transhumance

dans les quatre élements et la cinquième essence ?

Et qui te tiendra au coeur de l’existant

sinon tes amis, dans le temps, hors du temps,

évoquant du silence ton nom ébloui ? »  (p. 11) 

    On trouvera, pour compléter l’approche de cet auteur, (sur le site de La Cause Littéraire), une note de lecture consacrée à son dernier ouvrage (2019), co-écrit avec Yvonne Leray : https://www.lacauselitteraire.fr/la-bague-aux-3-amours-yvonne-leray-loic-collet-par-marc-wetzel

©Marc Wetzel

Écrivains à découvrir: Angèle Vannier (1917-1980)

Angèle Vannier (1917-1980), la traversée ardente de la nuit, de Dominique Bodin & Françoise Coty, avec une préface de Jean-Pierre Siméon. © 2016 Editions Cristel, Saint-Malo.


Par Gérard Le Goff

Nota. Les références entre parenthèses qui suivent les citations correspondent à la numérotation des pages de l’ouvrage faisant l’objet de cet article. Les citations extraites des œuvres d’Angèle Vannier figurent en italiques.

Dominique Bodin et Françoise Coty proposent une biographie à la fois linéaire, dans le respect de la chronologie, et ordonnée par cycles selon « le temps cosmique d’Angèle Vannier » (page 22), rappelant ainsi que l’astrologie prit une place importante dans sa vie comme dans son œuvre.

Né le 12 août 1917 à Saint-Servan, dès l’âge de huit mois, l’enfant est confié à la garde de sa grand-mère maternelle. Celle-ci, veuve, vit à Bazouges-la-Pérouse, bourg planté au milieu de nulle part entre Combourg (le « berceau du romantisme », comme le proclame la réclame) et le Mont-Saint-Michel (cet aimant mystique).

La petite fille grandit dans une vaste demeure de granit, nommée le Châtelet, en compagnie de trois femmes, toutes aussi austères que ses murs : la grand-mère, Olympe, la tante Eugénie, pieuse et célibataire, et la servante Amélie, non moins croyante. Angèle qualifiera plus tard l’ambiance de la maisonnée de janséniste. En ses premières années, l’enfant écoute les contes et les légendes du pays, apprend des chansons populaires aussi bien que des cantiques, le tout prodigué la plupart du temps par Amélie.

A l’âge de huit ans, Angèle fait la connaissance de ses parents, de ses deux sœurs et de son frère. La famille réside à Rennes. Demeurera secrète la raison pour laquelle elle fut d’abord confiée à sa grand-mère avant d’être récupérée par ses parents huit ans plus tard. Comme, de même, on ne sut jamais pourquoi, devenue adulte, elle n’évoquera jamais sa fratrie. L’enfant suit une scolarité normale dans des établissements d’enseignement catholique. Durant les vacances, tout ce petit monde séjourne au Châtelet. Angèle en parle comme d’un temps heureux, composé d’escapades en forêt, de parties de pêche et de soirées au coin du feu.

Une suite d’événements tragiques bouleverse son existence. Elle a quinze ans quand sa mère meurt, le 1er décembre 1932. En 1933, son père fait faillite. La même année disparaît Olympe. « Ainsi de cette prime enfance insolite, presque sauvage, fortement marquée par la crainte de Dieu et la menace de l’enfer, Angèle va s’affirmer une jeune fille au caractère bien trempé » (page 32).

Après sa réussite aux baccalauréats, le reste de sa famille, notamment son frère, futur médecin, lui impose des études de pharmacie, « réputées convenables à l’époque pour les jeunes filles de la bourgeoisie contraintes de gagner leur vie autrement que par mariage » (page 32). Pourtant la jeune femme se sent plus attirée par la littérature, et plus particulièrement par la poésie. Elle écrit dans ses cahiers d’écolier depuis sa plus tendre enfance.

En 1939, l’étudiante en troisième année de pharmacie développe un glaucome. En novembre, elle perd la vue. Elle a vingt-deux ans. Tandis que le mal évoluait, personne dans son entourage ne voulut la prendre au sérieux. Traumatisée, elle quitte Rennes pour aller se réfugier au Châtelet. Elle y demeure prostrée toute une année. 

Sa sœur Hélène la rejoint bientôt pour cause de guerre. Celle-ci lui fait la lecture. Angèle découvre à l’occasion deux poètes : Paul Valéry et Paul Eluard, qui exercent sur elle une forte impression. Encouragée par la tante Eugénie et la servante Amélie, qui voient dans cette activité une thérapie, l’aveugle commence à composer des poèmes. L’ «[…] épreuve de la cécité a ouvert à Angèle Vannier la voie de l’expérience poétique, soutenue par son entourage le plus proche et nourrie de son univers d’enfance […]. Une expérience qui se fait dans la douleur et qui la transforme profondément, comme une deuxième naissance » (page 35).

Durant toute sa vie, elle n’aura de cesse de défier son terrible handicap en refusant d’apprendre le braille et d’arborer une canne blanche. Ses poèmes seront souvent dictés à son entourage ou enregistrés sur des bandes magnétiques.

Au Châtelet, on est abonné à la revue Le Goéland, publiée à Saint-Malo par Théophile Briant. Cet homme a été directeur de galeries d’art à Paris jusqu’en 1934. Poète et écrivain français, féru d’astrologie, il compte parmi ses relations : Jehan Rictus, Jean Cocteau, Francis Picabia, Colette, Max Jacob, Louis-Ferdinand Céline, mais aussi le danseur Serge Lifar et encore le couturier Paul Poiret. Désormais installé en Bretagne, à Paramé, dans un ancien moulin aménagé qu’il baptise : la Tour du Vent, il crée sa publication qui « tient à la fois du journal et de la revue, défendant une poésie à la fois humaniste et cosmique » (page 43).  C’est presque naturellement qu’Angèle Vannier songe à lui adresser quelques textes. Théophile Briant est subjugué. Il « […] ne cessera de répéter qu’Angèle fut sa plus belle découverte » (page 45).

Sous le parrainage de Théophile Briant et de l’astrologue Conrad Moricand, elle complète sa connaissance de la poésie (Milosz, Rilke, Supervielle) et découvre l’ésotérisme et l’astrologie. Cette formation complémentaire l’entraîne « dans une confusion du chrétien et du païen, entretenue plus tard délibérément dans sa vie privée comme dans son œuvre » (page 54).

Mais le mentor du Goéland l’incite également « à sortir de sa réserve, à se faire connaître dans d’autres milieux […] et à rendre visite aux grands qu’il connaît comme Colette ou Jean Cocteau » (page 54). Suivant ces conseils, elle commence à publier des textes dans d’autres revues et se rend à Paris. Elle rencontre Paul Eluard, qu’elle admire par-dessus tout, mais s’évanouit devant lui au premier rendez-vous, telle une midinette en présence d’une vedette de la chanson.

Théophile Briant fait éditer son premier recueil : Les songes de la lumière et de la brume aux Editions Savel en 1947. Il en écrit la préface. « Sous son titre apparemment romantique […] c’est une poésie des éléments, panthéiste (les eaux dormantes, la voix des arbres, l’esprit des pierres, l’âme des animaux) aux références religieuses, bretonnes, légendaires » (page 60).

Emportez-moi dans la charrette pauvre et nue / Avec le grand vieillard et la femme et l’enfant, / Emmenez-moi crever l’oraison des étangs / Des étangs noirs, pétris du charme des ciguës. (1)

Le recueil rencontrant un certain succès, ses textes faisant l’objet d’émissions radiophoniques, Angèle Vannier comprend qu’il va lui falloir s’ancrer à Paris. 

C’est en 1950 que Théophile Briant publie dans sa propre maison d’édition son deuxième recueil : L’arbre à feu, dont la préface est cette fois-ci rédigée par Paul Eluard en personne.

De ma vie je n’ai jamais vu / Plus beau visage que sa voix / Ses yeux portent l’âme des eaux / Blessés à mort depuis des siècles / Par le silence des grands bois / Son front descend de la lumière / Comme l’Egypte du mystère / Et sa bouche a juste le poids / Le poids terrible du bonheur / Que pouvait supporter mon cœur. (2)

L’existence de la jeune provinciale aveugle se transforme de façon spectaculaire. Parallèlement à ses activités littéraires, sa vie sentimentale devient, elle aussi, agitée, émaillée de brèves rencontres amoureuses. « Très vite il apparaît que depuis son débarquement à Paris, sous l’influence de Théophile Briant et de Conrad Moricand […] la jeune binoclarde bas-bleu, sans âge, d’un mètre cinquante, ronde, habillée comme une Marie Besnard dans son box d’accusée, cramponnée à son sac à main, figée derrière d’énormes lunettes, chrysalide peu propre à inspirer l’amour, s’est transformée en ardente jeune femme, très animée, aux grands éclats de rire, parfois véhémente, à la parole crue, assez impudique aux dires de certains de ses contemporains. » (page 69).

Cependant, la radio lui ouvre une voie royale vers le succès. « La poésie d’Angèle Vannier est servie par sa voix exceptionnelle, dont quelques auditeurs privilégiés […] ont déjà ressenti la puissance lors des lectures de ses poèmes […] » (page 71).

N’étant pas insensible à la chanson, elle va commencer à écrire des textes destinés à être mis en musique. Elle se produit dans les cabarets parisiens à la mode. Plusieurs compositeurs proposent de mettre en musique ses paroles, persuadés d’obtenir ainsi de grandes chansons. Grâce à Jean Cocteau, Angèle Vannier rencontre Edith Piaf, qui décide d’interpréter et d’enregistrer sa chanson : Le chevalier de Paris. Le titre remporte le grand prix du disque de l’Académie Charles-Cros en 1951. Son succès devient international. Une version, réécrite en anglais, est chantée par Frank Sinatra et, en allemand, par Marlene Dietrich.

J’ai pas peur des loups/ Chantonnait la belle / Ils ne sont pas méchants / Avec les enfants / Qu’ont le cœur fidèle / Et les genoux blancs. (3)

Mais Théophile Briant, le soutien de ses débuts, se méfie de ce succès jugé trop rapide et artificieux. Il met en garde sa protégée contre les attraits d’une vie facile et par trop mondaine. Ce qui n’empêche pas Angèle Vannier de produire de nombreuses émissions radiodiffusées. A la fin de 1950, elle a son émission hebdomadaire de vingt minutes sur Paris-Inter. 

En 1953, paraît son troisième recueil aux éditions Seghers : Avec la permission de Dieu. « Le livre confirme […] l’état de transe poétique né de rencontres amoureuses, comme voie d’accès à une autre réalité et s’exprimant par des poèmes surgis par rafales » (page 85). L’ouvrage reçut un excellent accueil critique.

Dors mon bourreau / Dors mon agneau / Dors mon seigneur / Mon serviteur / Mon climat des quatre saisons / Mon prisonnier mon vagabond / Mon vêtement de grand voyage / Mon oiseau rien que de passage / Dors mon gibier / Dors mon chasseur / Mon faux-semblant porte-malheur. (4)

C’est au printemps 1954 qu’Angèle Vannier va faire la connaissance d’André Guimbretière, professeur à L’Ecole nationale des langues orientales (dont il sera plus tard le directeur). Cette rencontre décisive se fait dans le cadre d’une réunion d’intellectuels et de poètes franco-belges, sous l’égide du Journal des Poètes, une influente revue bruxelloise.

Erudit passionné de poésie, André Guimbretière n’aura de cesse de promouvoir l’œuvre d’Angèle Vannier et notamment en Belgique. « Dès septembre 1954, l’accueil de la Belgique est chaleureux, orchestré par le Journal des Poètes. La presse salue la présence d’une poète aveugle, auteur de recueils distingués par Eluard et la grande romancière Colette […], mais aussi une vedette de la radio et de la chanson, auteur du Chevalier de Paris et de La Fille aveugle » (page 91). Dès lors, elle enchaîne les interventions dans ce pays : conférences, récitals que relaient les médias.

Cependant, à la même époque, Angèle souffre des disparitions successives de ses maîtres : Paul Eluard, fin 1952, Conrad Moricand en 1954 et Théophile Briant en 1956.

Son quatrième recueil : A hauteur d’ange paraît outre-quiévrain, en juin 1958, chez un éditeur de Dilbeek, dans la province du Brabant flamand.

Je me suis exilée dans le grain de la pierre / Et j’en reviens au goût du sommeil minéral / Non pas acte de mort ni retour en arrière / J’explore sans frémir la mémoire du sang / Pour retrouver les plis du premier mouvement / Et la langue interdite                                      aux fables des amants (5)

« Malgré les succès qui s’enchaînent depuis quelques années, Angèle Vannier, qui aborde la quarantaine, est lasse de cette vie erratique » (page 104). Elle rêve d’une union durable, de l’amour véritable. Son vœu le plus cher va se réaliser avec la rencontre de Michel Auphan : « […] un jeune homme de quatorze ans son cadet, qu’elle a croisé plusieurs fois depuis 1956 dans les milieux ésotériques celtes et les cercles divinatoires parisiens […] » (page 106). C’est un scientifique qui prétend réconcilier les mathématiques et l’astrologie. Il a publié un livre, en 1956, intitulé : L’astrologie confirmée par la science.

Le mariage est célébré civilement le 23 décembre 1959. Angèle Vannier considère cette union comme un pacte sacré, tout aussi empreint d’amour que de mysticisme. De son côté, Michel Auphan n’envisage pas l’existence sous le même angle. Il mène avant tout une carrière. Souvent absent, il préfère la fréquentation des scientifiques à celle des poètes.

En couple, Angèle Vannier s’est assurée une forme de vie sécurisée mais qui s’avérera cause de sécheresse créatrice. « […] depuis son mariage ouvrant une période affective relativement stable, elle n’a pu écrire une seule ligne de poésie pendant trois ans […] » (page 111). Elle songe un temps à travailler la prose, mais les résultats ne sont guère probants.

Au début des années soixante, elle reprend ses tournées en Belgique et renoue avec la célébrité dans ce pays qui lui a toujours prodigué un bon accueil.  En 1962, elle bénéficie de la reconnaissance des milieux lettrés en France « grâce à la sortie de son très attendu choix de poèmes assorti d’un disque pour lequel elle enregistre elle-même quelques-uns de ses plus beaux textes » (page 115).  Elle remporte le prix de poésie de l’Académie française en 1963.

Ces réussites lui permettent de renouer avec son activité radiophonique. « A partir du 19 mai 1962 en effet, sollicitée par France Inter, elle prépare une série de douze émissions de vingt minutes, chacune intitulée Climat, sous sa meilleure formule : mélange d’ésotérisme et de féerie bretonne, en s’appuyant sur son œuvre et celle de grands auteurs » (page 119).

Cette série connaîtra une large audience, suscitant l’admiration des plus grands. Ainsi René Char l’invite à lui rendre visite en son fief provençal.

Cependant, cette intense période de créativité retrouvée « ainsi que ses multiples prestations publiques en France et en Belgique l’ont fatiguée et amenée à procéder à une sorte de bilan littéraire et poétique, même et surtout personnel – les deux étant indissociablement liés » (page 124). En effet, les relations au sein de son couple se détériorent. Il est loin désormais « le mirage de la plénitude à deux » (page 125). Ils ne se sépareront pourtant qu’en 1967 pour finalement divorcer en 1971. « Fatiguée, insomniaque et très amaigrie […], elle s’effondre et doit annuler tous ses engagements de décembre 1963 et janvier 1964 » (page 125).

Les années qui suivent seront consacrées à des expérimentations aboutissant à de profonds changements. Dominique Bodin et Françoise Coty évoquent cette période sous le titre : « Le temps des métamorphoses (1963-1967) ». Angèle Vannier, conseillée par le fidèle André Guimbretière, étudie les nouvelles évolutions littéraires : que ce soit la prose avec le « nouveau roman » (Duras, Sarraute, Robbe-Grillet) ou la poésie. La découverte d’Yves Bonnefoy agit sur elle comme une révélation. 

Cette période de transformation aboutit à la publication aux éditions Seghers, en 1966, du recueil : Le sang des nuits. « La diversité virtuose de l’écriture va déconcerter les lecteurs français et belges et réjouir des poètes de la nouvelle génération comme Marcelin Pleynet ; [ …] Le livre […] reçoit les compliments d’Yves Bonnefoy qui y voit le meilleur de sa poésie et de René Char » (page 132).

Ce château m’appartient ce soir jusqu’à la gorge / Mon cri nourrit la nuit tournante des couloirs / Et les grands escaliers que mes pas interrogent / Et l’ombre d’un passé qui voûte le miroir (6)

Elle renoue avec l’activité radiophonique. En 1967, elle obtient de France Culture la réalisation d’une série de neuf émissions. Celles-ci sont basées sur des choix de poèmes des plus grands auteurs du vingtième siècle, ainsi que des siens propres. « Le public averti de France Culture […] salue le travail d’Angèle Vannier » (page 137). La performance est renouvelée en 1969 avec treize émissions, puis en 1970 avec six émissions, toujours sur France Culture.

Néanmoins, l’auteur semble ne pas pouvoir se satisfaire de ce succès. Elle caresse le projet de réaliser une œuvre en prose d’envergure. Ce souhait transparaît dès 1967, relayé par la presse. Elle travaille sur cette biographie imaginaire, sur cette invention vraie dans le doute et l’exaltation. Le manuscrit est publié par Flammarion en 1969, sous le titre : La nuit ardente. « La forme de l’ouvrage surprend à juste titre puisqu’Angèle Vannier elle-même laisse planer le doute : roman ? nouvelles ? long poème ? autobiographie ? » (page 147). Le contenu est jugé par la critique tout à la fois trop ésotérique, trop lyrique, trop onirique, pour ne pas dire : halluciné. Trop de tout, tout de trop. « A l’automne 1969, La nuit ardente est pourtant en lice pour le prix Goncourt dans la première sélection »  (page 147). Sans suite. Le public va lui aussi bouder le livre.

Ces tribulations vont pousser Angèle Vannier dans ses retranchements poétiques. Les secrétaires devenant trop coûteuses, elle va imaginer une « écriture orale » au magnétophone. Jusqu’à trois appareils sont utilisés en même temps. Elle prend l’habitude d’intégrer à ses récitatifs des extraits musicaux : musique classique, musique moderne, chansons de variété. Elle aboutit, selon elle, à une présentation dramatisée de sa poétique. « De cette époque tourmentée va naître la femme-parole somnambule, selon sa propre expression, accouchant dans la douleur par les cris et l’écriture automatique parfois, des grands textes fondateurs de Théâtre blanc et Rouge cloître, dont le sens profond échappera aux lecteurs les plus avisés » (page 152). 

En 1969, après les refus de Flammarion et de Pierre Seghers, elle adresse son projet : Théâtre blanc à une petite maison provinciale, d’excellente renommée cependant depuis les années 1950. René Rougerie est un éditeur de poésie inspiré, doublé d’un artisan amoureux du beau livre. C’est lui qui va publier les inédits de Saint-Pol Roux, sauvés du désastre par sa fille Divine.  Pour le moment, il accepte d’éditer le nouveau recueil d’Angèle Vannier en avril 1970.

Ce lieu n’est pas offert / il est le fruit d’un duel / Qu’on puisse y baptiser quelque chose de sable / n’est pas exclu du jeu pour le moment // Mais il faudrait l’appui / Lequel / Alors le jour pourrait tuer le jour (7)

Ses textes sont difficilement accueillis. « C’est une poésie qui n’est plus seulement narrative, mais plus fragmentée, plus orale, viscérale. Elle accouche comme toujours, à la faveur d’un état de transes sensuelles, d’images mentales érotiques, épurées par la cécité, qui sommeillaient dans une sorte d’avant-mémoire » (page 155). 

Mais la plupart des essayistes du temps ne perçoivent là qu’une littérature énigmatique et provocante. En 1972, Le rouge cloître est également publié chez Rougerie et connaîtra un semblable désaveu.

Des portes verrouillées / accostent le passant / Il y a parfois très longtemps / qu’à l’intérieur du cloître / le bruit des vagues seul aurait pu pénétrer /                                                    et qu’il absorbe / seconde après seconde / cet écart pourpre / de deux corps /                lisiblement sans cesse séparés (8)

Parallèlement, dans sa vie personnelle, Angèle Vannier subit une série de tourments et d’inquiétudes. Son mari Michel Auphan s’éloigne de plus en plus souvent, ostensiblement, laissant entrevoir la perspective d’un divorce proche. La servante Amélie, qui entretenait la demeure de Bazouges, se meurt. Des difficultés financières récurrentes la minent. Elle envisage de plus en plus souvent de vendre le Châtelet. Elle songe à quitter la capitale pour s’installer à Dinard, puis à Saint-Malo, se souvenant qu’elle était native de Saint-Servan et qu’Aristide Briant demeurait à Paramé.

C’est pourtant au cours de cette période de doute qu’elle s’attelle à un projet « prométhéen » (dixit les auteurs) qui sera au final intitulé : Les otages de la nuit. Commencé en 1968, l’ouvrage sera achevé en 1972. Il s’agit d’une « anthologie internationale d’environ cent cinquante poètes et romanciers aveugles […] » (page 163). Cette somme, se présentant sous la forme d’un manuscrit de sept cents pages, ne trouve pas immédiatement preneur. Il déroute à la fois les éditeurs en raison de son érudition et de son style particulier. « La superposition incessante du rationnel et de l’énigmatique, le passage du continu au discontinu, d’un chapitre à l’autre et à l’intérieur même d’un chapitre, désorientent le lecteur non initié, surprennent et passionnent les autres puisqu’il s’agit rien moins que du récit d’un voyage initiatique les embarquant au cœur de la cécité. » (page 163). Le livre ne sera publié qu’en 1978. Et encore, par une petite maison d’édition et dans une version tronquée d’une centaine de pages.

«  […] les difficultés de publication de cette somme gigantesque vont freiner ses ambitions et la conforter dans sa décision de se réinstaller en Bretagne […] » (page 163). D’autant plus que son divorce avec Michel Auphan est officialisé et notifié en 1972. Angèle Vannier le vit non pas comme l’échec d’un mariage (fait de société somme toute banal, même à l’époque), mais comme la ruine de sa théorie sur l’amoureuse alchimie.

La décision de retour au pays sera, quant à elle, entérinée en 1973. Angèle Vannier va commencer à vivre « le temps des replis », selon l’expression employée par Dominique Bodin et Françoise Coty. Semblant partager une certaine amertume avec l’aveugle, les auteurs écrivent : « Oubliée d’un Paris tout occupé à ses chapelles littéraires, fataliste sans être résignée, elle quitte [la capitale] et réintègre sa demeure familiale […] » (page 168). Plus question de vendre le Châtelet cependant ; au contraire, elle fait procéder à des travaux de modernisation et d’embellissement de l’austère demeure de granit.

De retour en Bretagne, Angèle Vannier multiplie les conférences, les récitals de poésie, les émissions de radio (sur France Culture et Radioscopie avec Jacques Chancel) et de télévision au cours desquels elle dit ses textes, s’inscrivant ainsi dans la tradition celte des conteurs.

D’ailleurs, dès 1971, à l’occasion d’un récital, elle fait la connaissance de Rémi Chauvet, jeune harpiste de talent (lauréat du Concours des Jeunesses musicales de France, entre autres), qui se produit sous le nom de scène de Myrdhin (Merlin, en breton). Ce dernier accepte de l’accompagner à la harpe et lui révèle ainsi sa vocation de barde. Aujourd’hui, il dirige toujours, et ce depuis 1984, les Rencontres Internationales de Harpe Celtique, festival européen qui se déroule, chaque mois de juillet, à Dinan. Leur collaboration va durer jusqu’en 1980. Avec lui, elle crée, notamment, La Vie tout entière, un spectacle, où se mêlent à la perfection musique et poésie, qui va, avec plus de soixante récitals donnés, circuler dans une bonne partie de l’Europe.

Elle prend également position sur des dossiers actuels, comme le féminisme ou le renouveau de la culture celtique, mouvement foisonnant qui bouillonne depuis la fin des années soixante. Parallèlement à ces activités diverses et variées, elle devient chargée de mission du Ministère de l’Education nationale avec pour objectif la sensibilisation des collégiens et des lycéens à la poésie. Elle va s’acquitter de cette tâche de 1976 à 1980, visitant de nombreux établissements scolaires partout en France. Elle intervient aussi en milieu carcéral.

La création poétique d’Angèle Vannier, par contre, durant ce temps, se révèle ardue. Elle semble vouloir réécrire sa propre vie, la peupler de personnages réels et imaginaires à la fois. Une sorte d’ « auto-hagiographie » précisent les auteurs : « A l’image de sa vie privée, son œuvre poétique devient circonstancielle (un même titre désignant tantôt un ensemble de poèmes, tantôt un montage pour un récital ou une conférence, tantôt une pièce de théâtre) sans véritable ligne directrice, sans publication majeure, dispersée dans des revues. » (page 176). 

Elle parvient tout de même à proposer chez Rougerie un recueil achevé : Ordination de la mémoire (au titre révélateur) qui paraîtra en 1976.

Faudrait-il s’ouvrir la mémoire / comme une veine sous la mer / Chercher à tâtons dans les cendres / le point vulnérable du feu / Et dans la mort / Dans la mort / fermera-t-on la porte de la grange / qui bat / qui bat / depuis que / Depuis que cet orage a découpé tout vif / le phrasé des lilas le soir / qui balançaient / qui balançaient… (9)

« Scrutant désormais sa vie et ses textes comme un seul et même rébus, Angèle Vannier se place au centre de son œuvre satellisée autour d’elle : images et personnages, signes et symboles, investis d’un même degré de réalité […], ce qui lui permet d’en disposer librement et, par une confusion fascinante du temps réel et du temps imaginaire, de pénétrer elle-même dans l’espace de l’écriture […] » (page 177).

Son style et les thèmes traités, de plus en plus énigmatiques, apparaissent aux yeux de certains, même parmi ses fidèles, comme les prémices d’une folie à venir. Ainsi, Rougerie lui refuse son Juan, sorte de livret d’un opéra impossible et demeuré inachevé. Cette création chaotique aboutit parfois à une œuvre inspirée. Dans cette veine, Dominique Bodin et Françoise Coty privilégient le texte : L’écharpe rouge et les chiens bleus, paru en revue en 1977.

Si vous voulez que je revienne / tenez en laisse les chiens bleus / qui se découpent sur la neige. / Ils ont veillé sur mon berceau / ma mère était sans homme au fronton de la fable / mais votre cou s’enroule — et le mien — / sur une écharpe rouge / qui m’envoûtait à la naissance / au fond d’un lac / où je perdais mes yeux / éblouie. (10)

Malgré tout, Angèle Vannier continue de donner des spectacles, la plupart du temps accompagnée à la harpe celtique par Myrdhin. Mais l’épuisement physique la guette. Elle avoue souffrir du cœur. 

« […] après une nouvelle séquence de deux ans de sécheresse poétique, les derniers grands poèmes de Brocéliande, écrits en sept jours, […] seront publiés en février 1979 chez Rougerie sous le titre Brocéliande que veux-tu ?, constituant son dernier recueil de poèmes achevés […] » (page 178).

Que veux-tu Brocéliande avec tes grands yeux verts / battus / cernés par les caresses des amants / noués et dénoués au bord de ta fontaine / ton cœur ricoche dans la nuit / sur les serments défaits (11)

Un programme lourdement chargé l’attend en 1980 : « […] avec trois prestations officielles, un récital, plusieurs conférences sur le surréalisme et les poètes Eluard, Bonnefoy, Breton, un périple turc ponctué de nombreuses réceptions […] » (page 195). A son retour à Bazouges-la-Pérouse, elle souffre d’une bronchite et semble épuisée. Elle s’éteint peu après. Elle a soixante-trois ans. « Son acte de décès porte la date du 2 décembre, jour de la sainte Viviane […] elle est inhumée le vendredi 5 décembre au cimetière jouxtant l’église paroissiale de Bazouges, non loin du Châtelet» (page 196).

Avec la présente chronique, je n’ai fait qu’effleurer la richesse du texte de Dominique Bodin et Françoise Coty. Les auteurs ont pu accéder aux archives familiales et converser avec des familiers de l’écrivain disparu. Leur biographie détaillée constitue une excellente introduction à l’œuvre d’Angèle Vannier. C’est d’ailleurs la première biographie consacrée à la poétesse de Bazouges-la-Pérouse. L’ouvrage est complété par une somme iconographique impressionnante, par une bibliographie et par un choix de textes.

Les écrits d’Angèle Vannier sont assez difficiles à se procurer, surtout les premiers. A titre personnel, je recommande l’anthologie : Poèmes choisis, parue chez Rougerie en 1990, et toujours disponible, qui permet la découverte d’extraits de toutes ses œuvres de 1947 à 1978.

___________________________________________________________

  1. Emportez-moi, in : Les songes de la lumière et de la brume.
  2. De ma vie, in : L’arbre à feu.
  3. Le chevalier de Paris.
  4. Tu as bien fait ton métier d’homme, in : Avec la permission de Dieu.
  5. Je me suis exilée, in : A hauteur d’ange.
  6. Présence d’un château, in : Le sang des nuits.
  7. In : Théâtre blanc.
  8. In : Le rouge cloître.
  9. Elle se perd, in : Ordination de la mémoire.
  10. Clef, in : L’écharpe rouge et les chiens bleus.
  11. Avec tes grands yeux verts, in : Brocéliande que veux-tu ?

©Gérard Le Goff