La Gaume en images par Paul Mathieu, Jean-Marie Lecomte, Céline Lecomte, Éditions Noires Terres

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C’est encore et toujours l’été!–N°88

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Nouveauté: Seul, Rémy Cornerotte, Editions Traversées- présentation par Francis Chenot et Jacques Cornerotte

Cover Seul


« Il n’y a pas d’autre chemin pour rejoindre l’Invisible que le visible. Le poète connaît le raccourci qui mène à l’Absolu. Il parvient à déployer son amour sur les autres. Il est les autres. »

      Rémy Cornerotte



 

Ces textes ont été écrits entre avril et mai 1994, à la faveur de la solitude bienfaitrice de la «Serre», une ancienne bergerie dépourvue d’eau et d’électricité, éloignée de tout, sur un rebord de l’Hérault. Remy aimait s’y retirer en ermite dans un lieu chargé de magie, au milieu de murettes remontées tant bien que mal et des chênes verts qui lui procuraient ombre et fraîcheur. C’est là que j’ai passé, moi aussi, des moments de grand bonheur tout simple, à discuter avec lui de la vie, de ses aléas et de ce qui nous passionnait tous deux : l’art roman, la musique baroque, la peinture … et tant d’autres choses plus intimes.

Jaques Cornerotte


 

Abstrait poétique

 

Il fut mon prof de math en cinquième et en quatrième latine à l’Institut Saint-Michel à Neufchâteau (les enfants de riches allaient plutôt à l’Athénée). Je n’aimais pas les maths et celles-ci ne m’aimaient pas davantage. L’abbé Cornerotte, qui s’efforçait de faire entrer quelques notions d’algèbre et de géométrie dans nos crânes de piaf, s’en est aperçu bien vite et me convoqua dans son bureau. J’y allais le cœur battant, mais, en entrant, je fus bien surpris. Comme un éblouissement : une grande toile aux tons orange, jaune et rouge, de l’abstrait (un gamin de douze ans n’y connaissait rien, mais pouvait réagir), à la fois chaleureux et apaisant. Je résume l’«engueulade» : Chenot, vous n’aimez pas les maths, mais ma peinture (il m’en a montré d’autres), ça va, continuez donc à écrire vos petits poèmes, il en sortira peut-être quelque chose. En ce temps-là, j’avais commis quelques mauvais poèmes d’esprit verlainien (en Ardenne, c’est naturel) : sans renier Verlaine, j’ai continué…

Puis Remy Cornerotte a été nommé curé à Martilly qu’il a transformé en village artisanal. Je l’ai croisé plus tard lors d’une conférence de presse de la Fondation Hergé (Georges Rémy fut aussi, on ne le sait pas assez, un bon peintre abstrait). Entre-temps, avec Yvette Schenéder, l’abbé Cornerotte avait imaginé l’Académie d’été que les familiers de ces stages à Neufchâteau et Libramont nomment AKDT. J’ignorais qu’il était devenu curé à Hatrival, non loin de Saint-Hubert. C’est une de mes stagiaires en journalisme, Framboisette Jassogne, avec laquelle j’ai gardé le contact, qui me l’a appris, ainsi que le décès de Remy.

 

Lors d’une discussion, elle me fait part d’un aspect inconnu du personnage : il avait aussi écrit des poèmes et elle en possède… qu’elle me transmet. Le tiers, semble-t-il d’un ensemble plus conséquent. Nouvel éblouissement pour moi : ce sont les textes d’un vrai poète, des poèmes d’aujourd’hui qui vont à l’essentiel, épurés et pourtant en prise avec les grandes forces de la nature, un peu comme les premiers écrits de Giono, il est vrai que ces textes ont été écrits en Provence. Je ne pouvais donc faire autrement que de les transmettre aux héritiers légitimes : Jacques, le neveu de Remy, et Patrice Breno, l’animateur de Traversées

 

© Francis Chenot


 

Remy Cornerotte était né à Gérouville, le 21 mai 1921, aîné d’une famille qui compterait neuf enfants. Prêtre, il a aussi mené durant de nombreuses années une carrière artistique certes trop modeste mais forte, à l’image de l’homme énergique qu’il était. Peinture, sculpture, poterie, poésie, décors de théâtre, rien ne l’arrêtait. Sans compter son amour pour Bach, le luthérien. Et les Huguenots comme les Cathares, pour leur liberté d’esprit. C’est lui qui mettra en place, avec une poignée de passionnés, la Maison artisanale de Martilly , sa première vraie paroisse avant de se lancer, aux côtés d’Yvette Schenéder, dans l’organisation de stages artisanaux et de danse. Ce seront là les prémices de l’Académie d’Été. Ami de Georges Rémy et de Fanny Vlamynck, il avait intégré la fondation Hergé et organisé une vaste exposition au Centre Pompidou à Paris. C’est au presbytère d’Hatrival qu’il nous a quittés en juillet 2008.
J.C.



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Seul Bon de commande

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L’homme sensible, Éric Paradisi ; Éditions Anne Carrière, Mars 2018,(176 pages 17€)

Chronique de Nadine Doyen

L-homme-sensible

L’homme sensible, Éric Paradisi ; Éditions Anne Carrière, Mars 2018,(176 pages 17€)


Eric Paradisi nous saisit dès la scène d’ouverture avec ce gros plan sur un très jeune garçon tentant de réveiller sa mère avec beaucoup de délicatesse. On guette comme lui un signe de vie. Si l’enfant n’a pas conscience de la réalité,  le lecteur a compris le sens de l’inertie qu’il constate.

Et c’est là que la phrase de Romain Gary résonne : « Avec l’amour maternel , la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »

Comment va se construire Vincent, dépouillé de sa mère avec qui il semblait entretenir une relation très fusionnelle ? L’affection de son papa peut-elle combler ce manque ? Pour le père aussi, la morsure de l’absence est douloureuse.

L’auteur n’a-t-il pas déclaré dans un roman précédent que « Les gens qu’on aime reposent en nous. Ils s’éveillent n’importe où et ne s’endorment jamais » ?

Le père, Léonard, ayant pris de la distance avec Dieu, est sidéré par son jeune orphelin qui affiche sa détermination à être baptisé, afin de se sentir « plus proche de sa mère ». Ce qui permet au jeune Vincent de converser avec elle, de lui confier des secrets. De même il réclame « un arbre pour maman » qu’il croit au ciel.

L’originalité du roman réside dans la façon de raconter le parcours du héros, sous deux angles. Eric Paradisi  mène en effet deux narrations en alternance, entrelaçant les courts chapitres : Vincent enfant, ado et Vincent adulte, professeur Leenhardt, bientôt 44 ans. Il endosse une double casquette :  paléontologue chercheur et enseignant à l’université de Toulouse. Son credo du moment : « l’élan ». Il veut démontrer que le mouvement était déjà représenté à l’époque d’Homo Sapiens dans les peintures rupestres, après avoir débusqué  dans la grotte Chauvet, 8 pattes au bison !

Mais remontons son passé et son rapport aux corps. Très tôt, il prend conscience que son « physique ingrat », au visage d’ogre, sera un handicap dans ses conquêtes féminines. Contraint à assumer cette tare, il brille par son intelligence, ses résultats.

Un alter ego de Riquet à la Houppe. Résigné, il fait de sa laideur un atout.

Son coeur va battre pour Alice, camarade de jeux au primaire.

Leur partie de cache -cache dans le cimetière rappelle une scène du film « La promesse de l’Aube ». Au lycée, il devient « L’indispensable Vincent », généreux, le bon copain, celui qui est prêt à dispenser des cours particuliers, qui lui financent ses visites aux prostituées, lui, Centvingt, frustré de rentrer seul après une boum.

La femme lui reste un mystère, vu les échecs répétés, il se met à fantasmer sur les poitrines, à l’instar de Baudelaire, allant jusqu’à en dresser un recensement insolite !

Ado, il découvre « le temple de la nudité » sur l’île d’Oléron, puis au musée des Augustins, où il flashe sur l’Olympia de Manet, qu’il croit entendre lui chuchoter une invite ! A l’université, il nourrit un amour platonique exponentiel pour Lætitia, une relation sapée par la guerre en Bosnie où elle décide de retourner auprès des siens.

Toutes ces déceptions antérieures expliquent, nul doute, que Vincent choisisse une compagne, atypique,« non organique », en silicone, concept né au Japon. On découvre un homme métamorphosé, épanoui, amoureux, attentionné qui apprivoise peu à peu celle qui va devenir sa muse, sa confidente, sa Vénus, qu’il considère vraiment comme sa femme et dont il nous dévoile le portrait par bribes. Une femme dévouée, qui « comble ses désirs », qui ressemble à  L’Olympia de Manet et lit Cent ans de solitude de G.G. Marquez. Sa mère l’aurait-elle acceptée ? se demande-t-il.

Le récit s’accélère sur la fin, suite au drame que va subir Olympia. Le narrateur aborde un sujet ô combien d’actualité, en se glissant dans la peau de la victime, il montre son empathie et combien le traumatisme va gangrener le couple. Vincent, taraudé par la culpabilité, s’emploie à mener à bien ses découvertes sur le médaillon.

Il nous fait partager son excitation au fur et à mesure de sa progression vers la résolution de l’énigme, grâce « à l’invention du thaumalitique ». Quelle opiniâtreté !

Son Graal ? Démontrer que « Seul Homo Sapiens était un homme du cinéma ».

Il se consacre à la rédaction d’un ouvrage, très remarqué à sa sortie, « en pleine guérilla littéraire », qui le fait monter à Paris pour des interviews où il  rencontre la plasticienne Bérénice. Le miracle du hasard et de l’amour conduit à un happy end.

En filigrane, l’écrivain aborde divers motifs : la violence faite aux femmes, la peur du jugement d’autrui. On sent aussi sourdre cette inquiétude permanente due aux dramatiques attentats, ce qui explique le retour précipité de Vincent à Paris, à l’annonce d’un acte terroriste. Angoissé, pris de panique, il veut voir Bérénice, en chair et en os, s’assurer qu’elle est indemne.

A notre ère du combat pour la parité, le romancier, aussi acteur, que l’on subodore adhérant du mouvement « He for She », rappelle les noms des pionnières qui ont contribué à l’essor de Hollywood, soulignant comment elles furent écartées des studios par les hommes » quand le cinéma s’est industrialisé.

Eric Paradisi célèbre le culte de la beauté avec une grand B : celle des peintures rupestres, celle d’ Olympia, ce qui n’est pas sans rappeler la pensée de Dostoïevski « La beauté sauvera le monde », tout comme l’art, la lecture, la soif de culture ont sauvé Lætitia ou « Les passeurs de livres de Daraya ».

Il met en opposition « le monde qui bouge » et « le monde qui ne bouge pas ».

On retrouve avec plaisir l’écriture, pétrie de sensualité, de l’auteur de « La peau des autres ». Il y met en scène « un couple d’un genre nouveau ». Il distribue une si infinie salve de baisers, que le lecteur en perçoit  l’effleurement et en frémit.

Eric Paradisi, à la sensibilité exacerbée, signe un roman touchant, original,  baigné de tendresse, sous l’égide d’Indiana Jones, traversé par les requiems de Dvorak ou la musique de l’Apprenti sorcier. Saluons les qualités de ce livre, inspiré par les travaux du paléontologue émérite Marc Azéma sur le mouvement dans l’art pariétal, « destiné à un public varié, amateur d’Art, de cinéma, de beauté ».

©Nadine Doyen