Traversées N°96 -Été 2020

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Ivan de Monbrison, la cicatrice nue, Éditions Traversées, collection Poésies.

Ivan de Monbrison, la cicatrice nue, Éditions Traversées, collection Poésies, ISBN : 978-2-9601658-8-3

Tout d’abord, un fort beau titre, tout en minuscules, ce qui ajoute un zeste d’élégance. Et deux études pour personnage de l’auteur, annonçant la couleur (ou plutôt la noirceur) du propos.

Car le texte, éminemment poétique, est en effet caractérisé par un dégradé sépia où dominent ombres, squelettes, crânes et autres teintes oniriques : 

il y a ici ou là un cadavre affublé d’un masque

allongé au milieu d’un grand cercle doré

comme une sorte d’auréole qu’il tiendrait à bout de bras

ou bien d’arc-en-ciel par où passeraient les nuages

ils glissent tout contre la barrière de l’horizon et s’évanouissent

derrière une cloison d’où proviennent des rires bizarres

dans le brouhaha des os découpés à la main (…) (p.20)

  Question atmosphère, pourtant, la maîtrise de la langue nous fait penser à La Peste de Camus… Le monde de Schiele ou de Kokoschka ne nous semble pas très éloigné, malgré un siècle de différence. De son côté, Kafka est aux aguets…

Étrange et passionnante lecture au bord d’un précipice. 

Les mots, tels des bois flottés, paraissent être issus d’une écriture automatique, là, juste avant les indicibles remous d’une cataracte. 

La solitude peut être cependant nourricière :

je me retourne pour voir une dernière fois le paysage qui a tout

d’un visage féminin

seul

je suis seul

je suis une flamme dans le feu (p.7)

Malgré les empreintes qui se veulent indélébiles, malgré le sol spongieux, les mendiants, les oraisons funéraires et toute une procession de récurrences cauchemardesques, cette suite de poèmes garde une allure artistique de haut vol qui ne cesse d’intriguer le lecteur.

Ce qui me fait penser à nos neurones qui résident non seulement dans le cerveau et la moelle épinière mais aussi dans le système digestif : oui, ce puissant recueil est également écrit avec les tripes !

 Désespérance, certes, mais fascination ambiante :

À l’orée de l’ombre

il y a

ce morceau qui se détache du corps

il tombe dans le vide en se blessant de tous côtés

la chair brûle

le temps qu’on détricote comme la corde d’un chemin (…) (p. 38)

Opuscule de 42 pages d’une intensité rare, à mettre sous les yeux de tout insomniaque.

©Claude Luezior 

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Un chêne s’est abattu

Un chêne s’est abattu


Francis Chenot i. m. (Petitvoir 6 mars 1942 – Huy 13 juillet 2020)

Dans le profond de la forêt d’Ardenne, un chêne s’est abattu qui a laissé une grande clairière de vide et de lumière. Il avait pour nom Francis Chenot. Marquée par l’évidence et l’effacement, tissue de silence et issue de solitude, toute son œuvre s’est accomplie dans le cheminement discret de ceux qui arpentent les mots en profondeur, mais pour qui, un comble pour un taiseux, écrire est d’abord cri.

Au gré d’une vingtaine de recueils, toujours à arpenter ses Chemins de doutes, Francis Chenot dans sa perpétuelle errance n’avait cesse de Bûcheronner le silence. Il tenait bien de ces bois obscurs où Verlaine voyait briller les yeux des loups dans l’ombre.

On en revient toujours à ses lieux d’enfance et de fougères, écrivait-il dans le Post-scriptum au principe de solitude. Du coup, le poète se référait volontiers à l’Ardenne, ce pays qui sait le prix du pain. Il se voulait rivé au minéral, arrimé au schiste et au sol de la vieille terre de ses ancêtres, jusqu’à ses racines celtes et juives. C’est que derrière l’écorce, encore, il restait habité par ces tribus de fantômes qui ne nous quittent jamais et avec qui on va partager furtivement / le repas des souvenirs

Fondateur, avec Francis Tessa, du groupe « Vérités », à Amay (1964), Francis Chenot avait aussi, avec quelques autres, jeté les bases des éditions de « L’Arbre à paroles » dont il a dirigé la revue jusqu’en 2012. Je l’y revois encore, toujours assis un peu à l’écart, à lire quelque manuscrit ou quelque épreuve. 

Anarchiste assumé et revendiqué, ce marcheur des mots avait aussi été chroniqueur au Drapeau Rouge jusqu’au début des années 1990. Parallèlement à ses engagements poétiques et politiques de longue haleine, Francis Chenot s’avouait également passionné par la chanson fréquentée avec assiduité dans les festivals, mais aussi au travers d’une de ses créations propres, la revue Une autre chanson (1980-2009) qui entendait faire place à tous les compositeurs et interprètes dont la musique et les textes suscitaient tant le rêve et l’émotion que le questionnement du monde. 

Poète de la nature, Chenot avançait sous les frondaisons, attentif à ce regard sauvage de renarde et de louve avec la nuit qu’ensemencent de pâles lunaisons. Si ses textes annonçaient toujours quelque chose de rude, de rugueux – écorce et roche mêlées -, c’était peut-être pour mieux dissimuler la tendresse de l’aubier. C‘est qu’il était de ceux-là qui disent l’automne / en vêtement de velours et qui entendaient regarder la mort dans les yeux

Arpenteur des aphorismes qui affirmait Prendre ses mots en patience, il se risquait volontiers à semer ses cailloux comme une buée d’espoir sur les vitres glacées de l’extérieur. Dans ses lignes, réflexions sur le vocabulaire et uppercuts en trois mots (Mettre un mors à la mort) alternent ainsi avec des notes résolument plus politiques : Mieux vaut de pattes d’oie que le pas de l’oie. Avec ses étoiles qui cloutent le ciel et ses jeux de mots sur l’if qui…/… paraît faire fi / de possible anagramme, Chenot aimait les images pour ainsi dire définitives : jamais on ne passe le temps / c’est le temps qui passe.

Chez lui, la mise en route (en doute) de la poésie, c’est cet écureuil vite dégringolé d’un arbre et dont on n’a que le temps de voir le panache. Autant d’images qui sentent leur volée de pommes mûres et de canneberges maraudées au petit bonheur et qui rappellent qu’Écrire pour se justifier d’être au monde, cela suffit. Du coup, si le poète ne peut pas changer les choses, au moins peut-il affirmer son désaccord et s’écrier qu’il y a urgence surtout aujourd’hui d’oser l’impossible.

Au-delà de ses terres natales, Francis Chenot avait aussi ses horizons d’élection, l’Albanie ou Trois-Rivières sur les rives du Saint-Laurent. Qui mieux que lui pouvait établir une connivence entre Ardenne et Québec ? Plus que d’un rapprochement, c’est d’une continuité évidente entre pays de forêts et de neige dont il est question dans ces méditations habitées par quelque éphémère éternité.

Tenant de la simplicité et de la tranquillité, Francis Chenot menait sa barque dans la rumeur des habitudes simples et sans éclats. Suffit de prendre comme exemple les réunions de l’Académie auxquelles il aimait prendre part. Tous les matins, il achetait Le Monde à la librairie voisine avant d’aller prendre un café avec quelques amis histoire de le refaire, justement, le monde. Mais là aussi tout coulait sans bruit, sans heurts dans ce qu’il appelait le principe de fraternitude.

Celui qui, à l’instar d’Achille Chavée, n’aurait jamais accepté de marcher dans une file indienne a définitivement cassé sa pipe. Poète de l’automne, il nous a pourtant quittés au cœur de l’été, au cœur d’un bien triste été.

©Paul Mathieu

Décès de Francis Chenot

Francis vient de nous quitter. Vaincu par le crabe ! Un ami s’en est allé. Je ne trouve pas les mots pour te saluer et dire la tristesse qui m’habite. Le silence seul… Merci pour tout ce que tu m’as apporté. Christine te pleure aussi. Hasta la vista, amigo…
Patrice Breno


Décès de Francis Chenot

Article paru sur le site Le Carnet et Les Instants

Francis Chenot

Le poète Francis Chenot était, avec Francis Tessa et Rio di Maria (décédé le 23 mars 2020), l’un des fondateurs de la Maison de la poésie d’Amay.

Né le 6 mars 1942 à Petitvoir (aujourd’hui commune de Neufchâteau), Francis Chenot est l’auteur d’une vingtaine de recueils poétiques et de plaquettes. Son écriture était marquée du sceau du silence et de l’économie de mots – deux traits qu’il reliait volontiers à son Ardenne natale.

Co-fondateur de la Maison de la poésie d’Amay, Francis Chenot a créé les éditions de l’Arbre à paroles et a longtemps dirigé la revue L’arbre à paroles. Il a également été rédacteur en chef de la revue bimestrielle Une autre chanson.

Bibliographie sélective de Francis Chenot

francis chenot bucheronner le silence l'arbre a paroles

Mémoire de schiste (L’Ardoisière, 1981) vaut au poète le prix René Lyr en 1982 ; le livre sera réédité en 1990 à l’Arbre à paroles. Pour ce recueil et Le principe de solitude (et autres fragments de conjuration) (L’Orange bleue, 1997), il obtient en 1997 le prix Arthur Praillet.

En 2003, il publie le recueil qu’il considère comme son oeuvre la plus aboutie : Les carnets d’écorce (l’Arbre à paroles).

En 2006, l’Arbre à paroles et les Écrits des forges co-éditent Bûcheronner le silence. À l’Arbre à paroles, encore, paraissent en 2009 les recueils Petits matins et Déliquescents délits en 2011.

Le N°95- Printemps 2020

Le n°95