Alain Tronchot, Où va ce train qui meurt au loin?, poésie, préface de JP Siméon, éditions Traversées, 2019

Article de Martine Rouhart originellement publié sur le site l’AREAW à cette adresse:

https://www.areaw.be/alain-tronchot-ou-va-ce-train-qui-meurt-au-loin-poesie-preface-de-jp-simeon-editions-traversees-209/

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Alain Tronchot, Où va ce train qui meurt au loin ? Poésie, Préface de JP Siméon, Editions Traversées, 2019

Un long texte en prose, douloureux, qui fait entendre une polyphonie de voix, des hommes et des femmes livrés au même destin tragique, entassés dans des wagons qui filent vers l’innommable. Le livre raconte de l’intérieur l’histoire d’un convoi qui roule vers les camps… « Trois jours je crois / Est-ce long est-ce court trois jours ? / Ce n’est qu’un au revoir / Faut-il nous quitter sans espoir / Sans espoir de retour ».

Le départ, d’abord, plein d’incrédulités et d’interrogations, un arrachement et une plongée brutale dans l’horreur. « Nous étions nombreuses et amies pour la plupart / une dernière fois ils ont cité nos noms l’enfance rieuse de nos régions / Avant l’odeur/ du sang et de la pisse / Et le numéro désormais gravé relent hideux/ de notre identité bafouée/Oui dans ce bureau nous étions encore/ Réunies et unies davantage (…) Un soldat sans âge un grand seau dans les mains/ Pose le seau au milieu de cent dix femmes / Comme le rituel d’un lundi coutumier/ Il ferme la porte la serrure dicte sa loi déjà / autour du baquet narquois (…)Pas moyen de s’étendre car nous sommes cent dix femmes / Et un seau / vide encore de nos matières ».

Des existences se côtoient, à peine le temp d’une rencontre, d’ailleurs, les morts se succèdent.

« un garçon trébuche et peine à soutenir sa mère dont le sourire raconte une étrange histoire / Je distingue les yeux d’une femme qui ne s’affolera plus »(…) « Elle est morte Marie je le vois aussi / sa joue bleue me le dit / elle est partie sans bruit/ la tête écrasée sur une poche usée/ sans un regard »(…) « Le bataillon des cadavres /triomphant et serein/ gagne du terrain ».

Il y a la peur et les petites lâchetés, un certain « chacun pour soi » de survie. « L’homme jamais ne cesse d’être sauvage / Il suffit de le déshabiller dans le noir ».

Mais il reste les riens auxquels on se raccroche et aussi l’amour qui unit jusqu’au bout, même s’il ne permet pas de tenir. « Un homme attentif au dernier sifflement d’une poitrine fidèle ne lâche pas la main de sa complice fidèle ensemble ils ont parcouru / vingt ans / la main dans la sienne ».

Et puis, enfin (?), l’arrivée…l’arrivée vers quoi ? « Et nous continuons d’avancer sans savoir » (…) « Comme je regrette / la fraîcheur de la nuit et même l’imminence / de l’exécution (…) au bout de trois nuits deux jours plus de soixante heures je croyais à la fin comme à l’inespéré / ce n’était / que / le commencement ».

Habiter le monde en poésie, c’est aussi oser dire ce monde tel qu’il est, tel qu’il va mal. Le recueil est courageux, dur à lire, souvent violent ; « cette traversée sans concession de l’inhumain dans l’humain ne laissera aucun lecteur indemne » (JP Siméon pour la préface).

La force des images venues sous la plume du poète oblige la conscience à s’ouvrir aux horreurs passées qui ne sont pas seulement des affaires du passé (l’abjection et l’inhumanité ne sont-elles pas tapies en embuscade, jamais très loin de nos vies…). Dire cet indicible, le seul moyen, peut-être, de traverser le temps et de rétablir un pont vers le futur, vers l’humanité…

©Martine Rouhart

Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, éd Traversées, 2020

Article de Patrick Devaux paru sur le site de L’AREAW

Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, éd Traversées, 2020

Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, éd Traversées, 2020

Activités – Comptes-Rendus

Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, poèmes,traduction et préface de Xavier Bordes, éd Traversées, 2020 15 euros

Poète grec traduit en langue française par Xavier Bordes, Demosthenes Davvetas conjugue le sens de la réalité à plusieurs temps en ce compris celui qui passe, drainant une vie en miroir où « sitôt que tu t’oublies tu te mets/ à écrire, tu te mets/ à tournoyer à travers le temps/ plume en apesanteur/ laissant ses traces/ dans le vide de la vie ».

L’encre peut se faire ciel bleu de la Méditerranée alors qu’aussi un monde complet peut surgir soudainement, image vive entre « deux fleurs toutes blanches/ l’une en face de l’autre », le souci du détail étant suffisant à évoquer « la dimension du monde », le doctorat d’Esthétique acquis par l’auteur à l’Université de Paris VIII n’y étant certainement pas pour rien.

Une philosophie douce, parfois aphoristique, imprègne une poésie dense prenant pleine conscience de l’événement ou de l’instant présent : « Tu t’abandonnes complètement à tel mot/ qui va te faire tournoyer dans/ la connaissance du Tout » avec cette approche d’un voyage très intérieur : « Regarde en toi pour voir/ le monde/ L’inverse n’est pas valable ».

La motivation à remettre en place une persévérance parcourt le texte écrit presque en volume architectural comme pour en faire un rempart protecteur de l’instant majeur perdu : « J’écris- j’écris -j’écris/ pour encore une fois tenter/ de bâtir un mur d’encre/ pour contenir/ la dangereuse hémorragie/ de mon amour perdu ».

Une sorte de désespoir très contrôlé habite ainsi le texte dans sa décision à vouloir perpétuer : « tu as fui à l’improviste/ la couche de l’amour/ et tu m’as laissé/ grenade de désir en mains/ dégoupillée/ prête à m’atomiser en l’air ».

L’énergie qui amène à vivre passe ainsi par la tragédie et l’expression de celle-ci, ce que nous savons aussi cher aux Grecs anciens.

Dans « Le sang d’un poète » de Jean Cocteau il y a cette image forte de la « Tête vivante de la statue qui l’observe », comme ici, en quelque sorte, la perte ou l’absence sont monumentalisées. Il s’agit suivant la postface de Cocteau de « surprendre l’état poétique », ce que fait admirablement Demosthenes Davvetas, descendant en lui pour resurgir, mieux, et aussi pour eux, au milieu des autres avec ou sans son Eurydice qui, on le sait, restera éternellement présente dans l’esprit d’Orphée : « Comme en un rêve incarné/ tu vins puis t’en allas/ et ce qui est resté/ de toi depuis lors en moi/ est un matériau/ que je veux exploiter/ pour ma poésie ».

Poésie rangée en colonnades d’éternité pour une écriture à lire gravée dans le marbre du temps non pas suspendu mais révélé à sa juste grandeur.

Patrick Devaux

Où va ce train qui meurt au loin, Alain Tronchot, Éditions Traversées, 2020

Où va ce train qui meurt au loin ?

d’Alain TRONCHOT

Préface de Jean-Pierre Siméon, 39 p., Éditions Traversées, Virton (Belgique), ISBN 978-2-9601658-6-9, 1er trim. 2020

Rarement, un opuscule provoque sans sommation un tel traumatisme. Et je pèse mes mots car les mots du poète ont ici, au goutte à goutte, valeur de souffrance. Qui se décline à la première personne d’une femme-médecin jetée dans une carcasse plombée, à savoir dans un wagon à bestiaux vers un camp de concentration nazi.

La police d’écriture (mais pourquoi donc dit-on « police » ?) est petite, la couverture noir-blanc et sépia est éloquente : nous voici embarqués dans un récit décharné, vertical, comme de simples notes jetées sur un bout de papier et qui commencent crûment par :

Nos cris sans autre sillage

que le cahot des plaintes étranglées

par l’acier

obsédant que la roue ronge et roule crisse et traîne sa carcasse

Et la nôtre

Tout est dit. Rien n’est encore dit, tant l’indicible est à venir. La voix d’un homme intervient. Les voix s’entremêlent et se confondent. Par une plume trempée dans le sang. Ose-t-on parler de prose poétique ou de poésie, tant ces termes véhiculent généralement dans notre esprit d’autres notions plus affables ? Mais Jean-Pierre Siméon, le poète, ici préfacier, a raison :  la poésie (…) est notre seul moyen de saisir le réel entier, dans son épaisseur de faits et d’effets, de sens et de sensations multiples et contradictoires. La poésie est en quelque sorte la preuve du réel et de la violente polyphonie des sacrifiés (…)

Oui, la lumière blafarde de l’écrivain, entre deux lampadaires décharnés, frappe les tôles du désespoir. Renaissent ici les heures qui sont plus longues que les jours, vibre le silence du fusillé, coulisse le verrou, s’étrangle la gorge du bafoué.

Bien entendu, Jean Ferrat, dont le père mourut à Auschwitz, nous revient de notre mémoire adolescente :

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers

Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés

Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants

Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

(Nuit et Brouillard : Ferrat chante Aragon)

Le projecteur d’Alain Tronchot est encore plus rude, nu, brutal : 

Ce gamin fébrile penché sur un vieillard à l’agonie

Cette mère impatiente et coupable

d’effacer d’une caresse l’interminable sueur (…)

L’acier chuinte la prière aux morts et ceux qui vont mourir

Silhouettes pénitentiaires. Nourrissons déshydratés. Mépris sanglé à toute parole. Gestes iniques :

Un soldat sans âge un grand seau dans les mains

Pose le seau au milieu de cent dix femmes

(…)

Un seau encore vide de nos matières

Courage, lecteur ! Donne-moi la main. Juste pour 39 pages. Tu regagneras ensuite ton domicile douillet. Courage pour affronter, quelques minutes encore, ce cheminement macabre mais bien réel où l’inhumain a bafoué toute dignité…

Et Tronchot de « conclure » (sans conclusion) :

à mesure que la touffeur m’inflige son parfum sauvage saveur des vieilles juments promises à l’abattoir le wagon s’affaisse se disloque sous les cris (…)

ce n’était

que

le commencement

Disparition de la ponctuation qui s’efface sous le sens. Désintégration de la phrase. On est loin, très loin d’aimables muses et de leurs rimailles en « poétique » fadeur. On est au-delà d’un Céline ou d’un Apollinaire ou du réalisme cru de Curzio Malaparte dans Kaputt. Tronchot nous ramène à notre condition où la lumière tremblante de la vie ne saurait occulter les affres de ce train qui meurt au loin…

© Claude Luezior

Barbara Auzou, Les mots peints, peintures de Niala (Alain Denefle), éd. Traversées

===> Article originellement écrit pour l’AREAW et publié ici


Barbara Auzou, Les mots peints, peintures de Niala (Alain Denefle), éd. Traversées

L’époque 2018

Il y a entre les deux artistes en titre, outre une évidente complicité, une symbiose qui dépasse les entendements habituels de relations d’artistes.

On ne sait qui répond ou suit l’autre dans sa démarche tant ils font œuvre commune.

Pressentis dans une époque déterminée, les textes ont pourtant une consonance universelle dans leur de compréhension d’autrui en commençant par l’alter égo qui les occupe dans leurs échanges respectifs.

Barbara accompagne le moindre geste du peintre : « Je te trouverai absorbé dans l’intervalle/entre le geste et son intention/entre la beauté et son interrogation/ au cœur d’une lumière différée ».

C’est que la voix de la poète se fait écho de la recherche d’Absolu du peintre duquel, de visu, on devine bien les références sans qu’elles ne soient clairement énoncées.

Il y a sans doute prise de conscience de la poète dans le geste commencé ou fini de l’œuvre globale de l’artiste mis picturalement en évidence et sans doute, pour elle, une profonde recherche de ses propres repères essentiels : « Dans le secret de ma solitude arasée/ j’offrais le perchoir de mon poignet » suscitant l’accompagnement dans le geste du peintre.

Il se dégage de l’ensemble une douce sensualité quand « Elle abrite ce qu’on ne retient pas/ Aux draps du quotidien blême », en opposant la « fière citadelle des corps ».

Une sorte d’érotisme mental se dégage de l’œuvre commune dégageant une sorte de bleu ressemblant beaucoup à ceux du grand Chagall : « nous dansons sous des ciels qui voyagent/dévêtus sans hâte au paravent des nuages/ et sans la moindre crainte/ nous tendons loin des mains travailleuses ».

La ténacité d’être se révèle entre oiseaux, mer, couples bleutés dans des « jardins suspendus », suscitant un univers au-delà du conventionnel de tout un chacun, où les deux artistes ont trouvé leur concert d’être au monde. Car, en effet, il pourrait aussi s’agir de musique, un genre de flûte traversière qui passerait d’un monde à l’autre de ces deux artistes, vivant ensemble, une sorte de profonde solitude accompagnée : « Au bleu pavot du matin/ nous avons mis en dépôt dans nos mains/ jointes/ l’oiseau chaud de nos poumons/ nous promettant que son vol n’emprunte/ jamais la triste artère du commun ».

Entre « Mots Peints » et peintures écrites, le lecteur ne choisira sans doute pas, trop content d’approcher une certaine intimité étalée en douces mais puissantes rêveries qui donnent au texte une beauté couplée et lancinante.

©Patrick Devaux

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