Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€

Quand j’ai vu sur la plage errer une femme nue d’une beauté 

Qu’on ne saurait concevoir même en rêve.

Quand j’ai vu


Cher Xavier,

Je viens de refermer ton ouvrage, mais en fait, il demeure comme un oiseau volant. Car il nous permet, chose rare aujourd’hui, non pas de nous évader, mais de nous ancrer entre ciel et terre, grâce à tes mots, et au silence de la réparation. Sur les sentiers des Cinq Montagnes, je t’ai suivi, cher Xavier, j’ai marché à tes côtés ; de l’adret à l’ubac. Dans mon sac, j’ai emporté une tasse à deux anses, en terre, héritée des Chartreux. A la main, un bâton de merisier, solide, je marche sur les chemins des vernalisations, seuls capables de soulever la vie des graines dispersées, pour les distribuer à la bonne aventure. A table, dans le printemps verdoyant, chargé de floraisons : verrais-je encore fleurir les cerisiers de mon jardin à la saison prochaine ? Pour l’heure, dans le concert des oiseaux, je pense à ce sentier sans âge où je te suis, immobile, vers l’instant originel grâce à toi. Faute de siège, il y a la berge, et les nuées d’insectes évadés qui, comme les atomes, naviguent sans que nous puissions en entendre les sens, à part, peut-être, les fées libellules… D’un ciel l’autre, identique à la flamme du bivouac, à la cendre retenue par la racine des arbres ; un feu de vérités qui consume l’ignorance, et n’apporte aucune réponse. Dieu merci ! Dieu nous en préserve ! Tu as connu cette glaise qui intercède entre l’infusion et la terre, celle qui ne réduit pas l’énergie du souffle. Tu nous l’annonces, non comme une victoire, mais comme une tradition ancestrale, pour laquelle tu ne demandes aucune explication, l’évidence nous servira de modèle. Mais lève-t-on jamais les approximations et les incertitudes ?

« Je suis très heureuse qu’à présent tu saches lire même dans 

Mes rêves ! » acheva-t-elle avec simplicité. Avec l’admirable

simplicité que je lui envie.

Communion

Faut-il passer à la question comme on ampute un rêve pour oublier le mystère, seule chose patente en ce monde ? Une boussole dans ton sac, mais en fait, tu ne t’en sers pas. Sa magnétique est presque une superstition, car tu nous conduis où ton intuition te mène. Il ne s’agit pas de « qui m’aime me suive », mais plutôt de : « peut-être là-bas » vers le défilé des cailloux, où cinq ordonnances nous attendent. La nourriture, mots compris, n’est pas secondaire, ni même facultative. Elle est la motrice des rencontres, car il te faut nous convaincre de nos rêves. Si les disciples te fatiguent, c’est qu’ils ne sont pas réellement attachés aux songes, ils observent tes chaussures, mais ils ne connaissent pas encore ton allure. Les arbres sont témoins de ta respiration ; quilles intrépides parmi les rochers, les éboulis ; leurs écorces sont un livre clos, une métaphysique du papier. Tu veilles le soir, adossé à l’un d’eux, sur les herbages encore vifs, chargés de coumarines que les herbivores n’ont pas encore saisies, devant un paysage miniature comme au pays du Soleil Levant. En chemin, la conversation est une avancée vers le mime. Devant la beauté du monde, nous exposons nos émerveillements, mais restons à demeure en matière d’entendement, la jonchée des fleurs nous fascine, tu regardes devant toi. Ton point d’appui est un morceau d’arbre, il en oriente l’itinéraire. La pire chose serait d’égarer ce bâton de marche, de l’abandonner par mégarde ou de le poser près d’un rocher en oubliant que tu peux faire jaillir une fontaine. Mais pour quelle soif ?

Comme celle-ci,

exquisement nue


et ruisselante de diamants, sortait


de l’eau, vivement je saisis la robe.

Robe et plume

Je te regarde avancer et tes yeux se fixent souvent sur ces murailles de pierres sèches, revenues à l’état sauvage. Il n’y a plus de mains d’hommes, mais un conclave de paysans absents, un oubli entamé à flanc de côteau, un effort inachevé où pourtant s’avancent quelques floraisons inattendues, vestiges des étapes messicoles et des vergers. Oiseau après oiseau, tu relaies leurs chants. L’eau est ton étape, la source du langage. Le Domaine qui nous retient par le cœur est loin de la foire aux ogres où certains moribonds s’apprêtent à dévorer une cervelle de singe. A l’horizon d’un bouquet de fleurs, la fiancée arrive en chantant et sa halte mystérieuse imprime le poème inattendu telle la danseuse au fond d’un verre de saké. La montagne repique vers tes yeux, les sommets enneigés s’élèvent encore entre les nuages, aucune trace de déplacement. Immobile comme face à un tigre, tu ajustes tes habits pour te rendre vers la salle d’armes où des harpons de glace s’égouttent sur un fil tendu. Sans flèche désormais établie aux limites du vertige, ton arc devient un instrument de musique. L’enluminure de l’aube s’envole avec les étamines dispersées par le vent, pollens et chagrins instruits des circonstances. Après cette halte dans le proche, il te faut repartir vers l’ermitage. Comment ne pas espérer une charge moins lourde, ou penser à Ausone écrivant la Moselle ; le poisson échappé à l’enfant embarqué dans les remous du fleuve. 

Moi, j’ai humé le parfum de ses cheveux,

 de son corps nu, 

senti sa taille si mince au-dessus des hanches,

 à travers la chemise de nuit, translucide et légère.

Le vol d’une buse

Je t’aperçois désormais entre les branches d’un cryptoméria ; je m’arrête. Des hameaux inspirent leurs foyers et leurs fumées s’élèvent depuis la vallée. Les femmes n’y sont pas prisonnières. Natives de ces berceaux angéliques, elles ne veulent pas renoncer à leur nature foncière. Elevés dans les cieux teints de nuages, leurs fils nourris de rubans colorés décrivent, tels des cerfs-volants, la tierce géographique du cosmos. Les hirondelles s’élèvent en gazouillant, la vallée se dessine, il faut repartir. Au loin les arbres de cet éden vernaculaire regorgent de fruits et, sans autres papiers, tu écris avec ton doigt sur la peau d’un bambou ou d’un aralie la primeur de l’instant, pour évoquer un soi dépossédé sans pleurs. Les tessons du philtre d’amour brisés par inadvertance te laissent sans reproche et sans peur. Tu ouvres la boite à infusions et comme dans une chambre d’échos, s’en échappe le chant des sirènes et l’accord des fées. Chères parentés, amour pour nos prédécesseurs, clef de la générosité et de la conscience d’être. Après quelques heures de marche, un rameau de myrte te conduit vers un balcon de roches saillantes. Tu observes en contrebas la fatigue latente monter vers toi. En effet, depuis un pin noir tortueux qui ne dépasse pas un mètre, et qui a peut-être deux cents ans, tu perçois l’extrême rudesse de sa condition, mais également sa richesse, qui le conduisent à se proportionner. Il est là.

Le vent était si doux sur la colline que ma compagne et moi nous sommes endormis,

                                Cet après-midi-là, dans notre Pavillon de Rêves Parfumés.

                                                                                          Communion

L’éveil du monde minéral, arqué en un souffle nouveau, te parle de l’alliance, de l’enfance neuve des arceaux de jasmin. Un mot encore ; simplicité. La vendeuse de mouron passe dans la rue, elle abolit les devantures qui apparaissent à ses yeux. Des paysages lui font face. Elle ne sait pas pourquoi. Elle est une campagnarde avec son panier d’osier et son fichu noir sur la tête, une lanterne berce ses yeux, le soir tombe, elle regagne sa masure, surprenant une martre assombrie. Vivre ailleurs, pour ne ressembler à rien, et se dire sauvé par un livre d’images pieuses. Présentes à la palpitation des choses, les sauvagines de ce monde sont capables de s’élever telle une ombre profane dans les nues.

Cueillir sans recueillir, voilà le drame. Nous sommes trop éloignés de l’enfance ; laissons-nous la chance de la récolte sacrée : se nourrir, honorer, se soigner, telle la cueilleuse d’Akrotiri, vêtue et parée pour la récolte, fresque inoubliable du voyageur. Tes mots sont des jalons d’intuition poétique, ils ne gouvernent pas le temps, ils ne le surveillent pas, ils sont les grains du sablier ; ils sont des mains portées pour la récolte souveraine. Dépenses et distances relatives imprègnent le bâton de marche. Il doit être coupé à bonne main, ajusté à l’allure, il doit, comme les mots, être disponible et disposé de sa ressource propre. L’amour ordinaire, semble l’amour accompli. Il n’y a rien à résoudre devant l’évidence de la beauté. 

« J’aperçois ma jeune beauté… 

   La voute étoilée. »

Anniversaire

La richesse du langage longe la nuptialité dans un lyrisme réel, suffisamment retenu pour nous permettre de nous identifier à celui qui aperçoit. Les sentiments sont la source de la concordance sensuelle, magnétique, cosmique. On ne démêle rien ; l’écheveau se déroule dans la grâce de la vie. 

La couleur aux portes des blancheurs éternelles est une prière exaucée devant le petit bol couvert de rosée. Tu avances, et le rivage nous renvoie à l’écume, aux sables, aux arbres échoués. Rivière, galet de l’autre face, galet des ombres bleues, pisés des fonds immémoriaux des naufrages et des flottaisons. Rien ne te fait dévier de ta marche. Ni corsages, ni cortèges, ni sortilèges ne t’arrêtent. Tu entraines le silence à chaque mot, à chaque pas, puis il se reforme dans le mouvement de la vie. Une cloche tinte au loin, étrange sonnaille ; tu es le berger et le troupeau à la fois. Marcher, bâton en main, comme si tu plantais un arbre à chaque pas, formant une forêt nourrie dans les siècles des siècles, sans reproche. Avec joie, tu montes en longeant le torrent sur un sentier d’encre neuve ; point de barbelés, juste un plessis de branchages mordorés en bordure. Le pétrichor souverain ombreux et salutaire en embaume encore l’air.

Si nous restons ainsi assez longtemps, peut-être l’eau calmée

Rendra-t-elle à notre pensée la substance unifiée du monde.

Sur l’étang aux lotus

Peindre avec les yeux, c’est-à-dire regarder ce que l’on prend pour le réel avec admiration. Tu as laissé à main droite le jardin de solitude où jadis tu avais admiré la rosée délicate perler sur une feuille de ginkgo biloba. Dans le détail de l’apparition de la Déesse, tu perçois les récifs des océans retirés. Un vaste ensemble dont tu t’inspiras pour décorer sagement la tasse en porcelaine presque translucide que la Dame t’offrit en présent. Mais où sont les anges peccables, ceux qui rêvent de franchir le seuil des humains, devenir des âmes mortelles afin d’écouter le souffle des inspirations ? Ils viennent d’être chassés de l’Ether, pour recouvrer la parure des immortels, avares d’illusions et d’incertitudes. Il faut lever le camp. Dans ma jeunesse, j’avais lu dans la collection rouge Lobsang Rampa, décrivant les voyageurs qui célébraient le beurre de yack et les sorties en corps astral. Elévation, apparition, aucune prévention ni médecine pour ceux qui, issus de la voie lactée, s’échinent à disparaitre. Tu avais avancé encore, je te voyais de loin converser avec, peut-être un esprit du lieu, sorte d’Annapurna de la conscience mais doté de six sommets. Tu semblais distrait, la sagesse en bas de page ne te convenait pas. En fait, je te voyais devenir pèlerin, l’avance avait changé, non pas le cap, ni la quête. De portes en puits, le serrurier ne fait plus bonne mesure, il se désole devant l’absence de clefs.

Le seul visage qui m’émeut dans cette vie :

 et c’est celui de la compagne qui la nuit dort

près de moi douce comme le paradis.

Le visage mystérieux

Être éveillé au sommet de l’ignorance, l’évidence était là. Comme au premier jour des enfants peut être Théo et Tao, jouent au pêcheur sur un petit ponton, et l’eau limpide éclaire les fines gravelines dorées près desquelles s’échappent des truitelles. Les Monts Jaunes ont changé de couleur, le silence également. Des centaines de battements de cœur rédigent leur mémoire, avec l’eau qui transmute sans cesse la vision d’un monde uni. Aucun rêve n’est plus doux que la réelle fusion des sensibles.  Il ne faut rien brusquer, la cime est à portée de voix ; ceux du paléolithique sont demeurés clos derrière des éboulis de pierres mûres comme des fruits exotiques. Un pavillon flotte au loin, teinté d’orange, presque la silhouette d’un moine ou d’un marchand de couleurs. Des acheteurs de chlorophylle reproduisent les liaisons de feuilles intimes. Il y avait une voie de chemin de fer, et, près du passage à niveau, dans la première vallée que tu as empruntée, le garde barrière était un ancien soldat avec une pension de blessé de guerre. Il ne parlait à personne ; il t’a simplement dit « c’est là-haut » ! la nasse est pleine d’éventails. Ta phrase loisible reste accessible. De chantier en chantier progresse l’incertitude comme les dons de l’été. Les éclats de forêt émergent parmi les ans et les froidures. Un if millénaire déchiffre le paysage, l’orange de Noël piquée de girofle médite près des sabots. Sur la borne milliaire une phrase fantôme est gravée, sorte de registre des convenances. Il me semble que tu es proche du sommet embrassé par l’amour. La lyre du conteur s’espace, le silence s’épure comme un fil de soie tendu de sentiments délicieux. Le calligraphe enjoué, éprit de la voie des fleurs, approche de ce long poème d’amour et d’humilité contagieuses. Heureux sois-tu, Xavier, d’avoir si magnifiquement haussé nos cœurs et nos esprits vers cette grâce de l’amour qui te fut donnée, seule raison de la poésie. 

Saint Augustin, le 30 avril 2026

De tout cœur,

 Jean

Lectures d’avril 2026 de Patrick Joquel

Patrick Joquel: www.patrick-joquel.com


Titre : Jamais dire toujours
Auteur : sébastien joanniez
Éditeur : La joie de lire
Année de parution : 2025
prix : 14 €

Un livre de poésie. Comme un manifeste. Qu’est-ce que la poésie ? Qui peut vraiment répondre à cette question ? Les poètes arpentent chacun leur voie poétique. Les chercheurs universitaires déroulent leurs réflexions. Les lecteurs, leurs affinités… Et Jean-Pierre Siméon rappelle que la « poésie, c’est autre chose ». Bref, on la reconnaît, mais on ne sait pas qui elle est.

Dans ce livre saisissant, Sébastien Joanniez, propose des poèmes comme autant de pistes pour aborder la poésie, pour en écrire si on s’y sent appelé. C’est tout simple. Tout riche. Ça se lit et se relit. Ça ouvre des horizons.

Un livre que tout poète et tout médiateur poésie (poète, enseignant, chercheur, bibliothécaire, animateur et j’en oublie…) devrait glisser dans sa poche et présenter. C’est d’ailleurs ce que je vais faire, au hasard de mes voyages/livres.

À mettre aussi dans les bcd et cdi, dès 10 ans.

https://www.lajoiedelire.ch/products/jamais-dire-toujours-1?_pos=1&_sid=5117e35b0&_ss=r

Titre : Pencher le cœur
Auteur : Philippe Mathy
peinture : Marie Alloy
Éditeur : L’Ail des ours
Année de parution : 2026
prix : 8€

De petits pavés de prose à déguster au jardin. Ce petit monde clos sur lui-même et qui ouvre le cœur à l’infini. Au rythme des saisons. Au tout petit. À la vie mystérieuse et à la mort. Au renouveau. Marcher au jardin ou s’ancrer à la Terre.

Partout petits battements dans l’herbe qui tremble, feuilles des buissons qui frissonnent, branches qui se frôlent, insectes chaque jour qui circulent, oiseaux qui découpent le ciel à découdre leurs vols. Par tout petits battements jusque dans mon corps où la douleur compte les années…

Parfois on va un peu plus loin. On sort. Au dehors. Dans le monde. Celui de Philippe Mathy borde la Loire, alors suivons son regard quand il marche le long du fleuve :

La lumière n’en finit pas de bégayer sur le fleuve. Sans rien comprendre je ne me lasse pas de son discours.

Des pages comme des instants de promenade, de méditation, d’écoute. À l’affût. De la joie et de toutes les vies.

De mes jardins de passage, j’aurai goûté à l’éphémère des saisons. Chaque année couleurs et parfums n’étaient ni autres ni les mêmes. C’est en butinant comme une abeille que j’ai appris à chanter le temps qui me quittait.

À découvrir dès le collège.

https://www.editions-aildesours.com/35845-2/

Lectures d’avril 2025 de Patrick Joquel

Lectures d’avril 2025 de Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com

voir ma lettre/info de mai : https://www.patrick-joquel.com/livres/info-lettre-mai-2025/

Le coup de cœur d’avril : Le livre de Sophie

Titre : L’homme de Skrida
Auteur : Sophie Braganti
Éditeur : Esperluette Éditions
Année de parution : 2025

C’est un récit poétique écrit en Islande, en automne. Un homme, une vie. Entre XVe et XVIe siècle. Quelques ossements. Quelques mots sur un cartel. C’est tout. Une époque. Une île. 

Sophie Braganti y séjourne quelques semaines. Remplit ses cahiers d’impressions, d’images, d’informations. Son appareil photo aussi. Elle marche dans les landes, sous les brumes et brouillards, sous le ciel bleu aussi, dans les vents d’automne, avec le silence à la main. Elle marche, elle roule en vélo. Elle emmagasine de la solitude. Et puis elle écrit. Elle imagine la vie d’un homme.

Sous la forme d’un long poème épique en plusieurs chants, elle m’a entraîné dans l’ombre de cet homme d’une vingtaine d’années, 1,63 mètres dont les ossements ont été exhumés tombe 130. J’ai donc marché dans les traces de ce jeune homme, de sa famille ; puis de son départ vers le Monastère où un frère le prendra en charge. Une vie simple. Ou plutôt simplement une vie. 

La magie a opéré : le livre fermé, cet ami reste avec moi. À son tour il me suit dans les ombres de mes imaginaires.

Une belle réussite que cet homme de Skrida.

À offrir aux amoureux de l’Islande et de ses grands espaces bien sûr, mais aussi aux grands adolescents qui cherchent leur chemin. À toutes celles et à tous ceux qui donneraient quelques heures de leur vie (ou davantage) pour se laisser détourner des urgences quotidiennes pour explorer un moment du passé, un moment d’imaginaire.

https://www.esperluete.be/index.php/catalogue-2/litteratures/en-toutes-lettres/lhomme-de-skrida-detail


*Poésie* 

avec Encres Vives et les éditions Unicité

Titre : L’heure bleue
Auteur : Régine Ha Min Tu
Éditeur : Encres Vives (549)
Année de parution : 2025

Dès la première page, ce petit cahier, le 549e d’Encres Vives, m’a saisi. Une connivence. Une complicité. Une évidence. 
Ça commence en juin, ça se termine à l’automne fin octobre ou novembre. Je suis plus hivernal mais qu’importe.
Ça se passe à l’heure bleue, le crépuscule. Je suis plus en phase avec l’heure bleue de l’aurore. Mais qu’importe.
On est là. Dans ces instants où vivre affleure. Où l’on se sent en harmonie (aujourd’hui, on dit « connecté » ; mais qu’importe). Ces moments où on respire, heureux, paisible et partagé.
Des poèmes plutôt courts, pas besoin de beaucoup de mots pour dire ces moments-là. 

Parmi toutes les voies de la poésie, celle de l’instant, de la joie et du présent est une voie que j’apprécie, que j’explore aussi et en particulier dans les dynamiques haïku ; dans le texte court et soyeux, comme ceux de Régine Ha Min Tu, j’apprécie aussi et beaucoup. Une douce illustration de cette étrange émotion qu’on appelle poésie.

Merci.

À lire dès le lycée.


Titre : Est-ce un songe ?
Auteur : Dan Bouchery
Éditeur : Unicité
Année de parution : 2025

Une anthologie personnelle, un travail toujours en cours mais qui donne un bel aperçu d’années d’écriture. Dan Bouchery nous offre ici un survol de ses territoires, de ses pages. Un voyage bien agréable en 9 étapes.
L’identité, la création, la vie, l’amour, la condition humaine, la révolte, la guerre, les bêtes, l’humour.
Les facettes d’une personnalité, des reflets. Une vie. Avec différents regards selon les jours. Selon l’humeur. Un quotidien que le crayon accompagne, dont le crayon témoigne, que le crayon engage.
Un livre comme une balise dans la bibliothèque ! Un livre à garder ou à offrir et dans ce cas à offrir à celles et ceux qui ont envie de vivre.

À partir du lycée, je dirai.

https://www.editions-unicite.fr/

*

Les lectures de Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

poésie

Titre : Sur la pointe des pieds
Auteur : Christophe Jubien
Illustrations : Laurent Pinabel
Éditeur : MØtus
Année de parution : 2024

Des poèmes courts. Chuchotés. Des toutes petites merveilles du quotidien. Christophe Jubien les voit, ces invisibles. Ces muettes. Il nous les partage, sur la pointe des pieds. Sans vouloir déranger. Juste comme ça. Un sourire. Un sourire d’enfant : « tu vois, c’est ça ». C’est presque rien mais c’est bien mieux que rien. Un ancrage au monde. Un encrage de la vie simple. Pas besoin de Lamborghini ou d’Aston Martin pour découvrir le monde, même si ce n’est pas interdit, quelques pas lentement posés sur le trottoir du jour, le carrelage de l’appartement et tout devient réel. Vivant. La poésie, c’est aussi cela : cette attention au trois fois rien qui rendent le monde neuf.

Les illustrations de Laurent Pinabel joue de cette simplicité, comme un enfant lui aussi et avec humour et couleurs.

Un livre murmuré qui donne envie d’être heureux. 

Offrir du bonheur à tout âge.

*

Titre : Mais pourquoi donc est-ce que je parle à ce rocher ?
Auteur : Daniel Birnbaum
illustrations : Paolo Leone
Éditeur : Association Francophone de Haïku
Année de parution : 2023

Lire et relire Daniel Birnbaum qui est parti en 2024 est à la fois nécessaire et plaisant. Des haïkus tout simplement. Une vision du monde proche. Un humour. C’est salutaire. Et ça se partage volontiers !

Il tape trois fois au carreau

mais comment répondre

au bourdon

une feuille tombe

sur une autre feuille

encore plus de silence

premier novembre

le vent s’obstine

à remuer les feuilles

et dans un autre recueil de haïku chez le même éditeur on trouve ceci que j’aime beaucoup :

matin d’hiver

la neige tombe

jusqu’au silence

Tout va de trois vers/ Daniel Birnbaum

*

Titre : signe-moi que tu m’aimes
Auteur : Levent Beskardès 
traduction en français : divers traducteurs dont Brigitte Baumié 
Éditeur : éditions Bruno Doucey
Année de parution : 2 024

Un livre étonnant. Des poèmes écrits en langue des signes. Dans l’espace. Des poèmes gestes si je peux le dire ainsi. Les poèmes sont également dessinés par l’auteur, ainsi on peut les lire en langue des signes. Ils sont ensuite traduits en français. Je peux alors les lire et entrer dans l’univers de Levant Beskardès. Découvrir son regard sur le monde. Sa perception. Forcément décalée, différente : questions de sens. Ces différences nous enrichissent. Le monde n’est pas tout à fait le même pour chacun.

*

Titre : des fourmis qui gigotent
Auteur : Ludivine Joinnot
Images : Valérie Linder
Éditeur : L’ail des ours, collection Graines d’ours
Année de parution : 2024

Un livre avec trois longs poèmes. 

Le premier : Dans cette maison-là évoque la chaleur familiale. Le home sweet home. Le bonheur de vivre. De vivre ensemble. De s’écouler avec les jours.

On se dit que la vie est belle

on voudrait qu’elle dure longtemps

longtemps, longtemps, longtemps

Le second Ma tête est dans les trains évoque le voyage. Un trajet en train. Le paysage à la fenêtre. Le ciel. Le temps qui passe. Le silence et le rêve du voyage.

Ma tête est dans les trains

le ciel change de couleurs

une voix annonce le prochain arrêt

Le troisième Des fourmis qui gigotent évoque un autre voyage en train. Celui d’une petite fille qui emmène sa Nonna en voyage en train. Comme deux petites filles. L’impromptu. La surprise. Et la joie.

Nonna s’est mise à rigoler

sans plus pouvoir s’arrêter

et moi, j’ai ri avec elle,

même si je ne savais pas trop pourquoi

nous avions soudain le même âge

et des souvenirs plein nos bagages

Les images et leurs couleurs ajoutent encore un peu plus de chaleur à ces pages. On se sent bien dans ce livre. Comme un cocon.

À lire et sans se lasser dès cinq ans par exemple, et donc à déposer dans toutes les bcd des écoles et bien sûr au-delà car la poésie échappe aux étagères.

*

Titre : Et le vent sur la terre des hommes
Auteur : Bernard Grasset
Éditeur : éditions Henry
Année de parution : 2024

Certains prennent des photos. D’autres esquissent des aquarelles. Écrivent des cartes postales. Ou des poèmes. Bernard Grasset, quand il voyage, écrit des poèmes. Librement. Quand on lit ces poèmes, on voyage à son tour. Bien assis. Des images passent dans nos yeux. Des paysages. Des émotions. Un partage. Les mots du poème donnent à voir. On feuillette ce recueil comme un livre d’images et de sensations. Le vent. La mer. L’espace. La solitude et la rencontre. 

Un livre à offrir à tous ceux qui aiment partir à l’aventure, à la découverte. Un livre à mettre dans les cdi de collèges et lycées pour inciter à tenter un carnet de voyage à chaque déplacement pédagogique ou personnel.

*

Patrick JOQUEL : Sur les sentiers de l’invisible, photos de Laurent DEL FABBRO, éditions de la Pointe Sarène.

Merveilleux petit ouvrage pour découvrir l’arrière pays niçois.

Ces quelques photos de laurent Del Fabbro se passent de commentaires et les textes de Patrick Joquel incitent à partir sur place immédiatement.

Michel Lautru

***

album

Titre : Balla le faux lion
Texte et dessins de Kemo
Éditeur : ineffable éditions
Année de parution : 2024

Une légende sénégalaise. Celle de l’homme victime d’un sort qui le transforme en lion. Que choisir ? Vivre avec les lions ou demeurer fidèle aux humains ? Quels sont les regards des autres du village face à la transformation ? À la différence ? Des questions bien contemporaines et cependant venues du fin fond de l’Afrique sahélienne. Comme quoi l’humain est bien le même qu’il vive ici ou là, aujourd’hui, hier ou demain. 

Ce magnifique album aux couleurs sablées ou bien nocturnes selon les chapitres s’adresse à tous ceux qui aiment s’asseoir et écouter. Écouter la voix des ancêtres mais aussi celles du vent, de la lumière et de son cœur (ou de sa conscience). 

Un conte à donner à entendre et à voir dès cinq ans et jusqu’à plus soif. Le conte, comme la poésie, s’adresse à tous ceux qui en sont curieux.

***

Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com  

Les lectures d’octobre 2024 de Patrick Joquel

album

Titre : La grève du Père Noël
Auteur : Susie Morgenstern
illustrations : Theresa Bronn
Éditeur : efa
Année de parution : 2024

Un album tout coloré, joyeux et léger ; malicieux aussi. On connaît la joyeuse malice de Susie qu’accompagne ici la malice joyeuse de Theresa. Un album à offrir à Noël. Pour accompagner un Père Noël fatigué à la découverte de Nice. Il cherche une idée de cadeau. Un cadeau pas comme les autres. Un cadeau qui rend heureux. Quel est ce cadeau magique ? Je ne le dirai pas ici mais je vous invite à le découvrir. Soyez curieux !

https://www.lefestivaldulivre.fr/evenements/lecture-dessinee-la-greve-du-pere-noel-avec-susie-morgenstern-et-teresa-bron/

*

Titre : André cultive l’avenir
Auteur : Julie Rieg
illustratrice : Dominique Devun
Éditeur : De fil en mémoire
Année de parution : 2 024

Une biographie à hauteur d’enfance de André Aschiéri, maire de Mouans-Sartoux pendant des années, député aussi. Un homme qui a développé la ville avec une vision humaniste de la cité autant que de ses habitants. Il a mis à l’honneur pour tous, la vie associative, le sport, la culture avec un regard acéré sur l’écologie. Le vivre ensemble et en accord avec la planète.

Un livre pour découvrir un homme qui s’est engagé en politique tout entier et sans jamais rien lâcher.

*

poésie

Titre : Est-ce que tu rêves encore
Auteur : Christine De Camy
Éditeur : la Boucherie Littéraire
Année de parution : 2 024

On aime bien dire d’une poète c’est une rêveuse ; pareil pour un poète. Égalité dans les stéréotypes de la poésie. Cependant, la poésie c’est toujours autre chose. Si elle sait rêver, comme certaines fictions littéraires, elle sait aussi jouer, aimer, explorer, interroger et bien d’autres sentiers aussi… Ce recueil explore et interroge le rêve. Ce truc bizarre qui joue dans notre cerveau pendant que le corps dort à poings plus ou moins fermés, comme un bébé ou bien comme une bûche disent les anglais. Ce truc quasiment insaisissable même pour ceux qui essaient d’y être attentifs, d’en sauver quelques bribes au réveil, dans un carnet de nuit. Ce truc dont on dit certains matins :

– J’ai fait un chouette rêve, cette nuit…

– J’ai cauchemardé cette nuit…

– Je n’ai pas rêvé…

Cette dernière phrase est un mensonge : on a oublié.

Ce truc qu’on se souhaite mutuellement au coucher :

– Dors bien ! Beaux rêves !

Mille et une questions autour du rêve dans ce livre. Certaines résonneront avec le lecteur, d’autres non. Aucune explication, juste des échos. Des interrogations qu’on espère partagées. Pour se rassurer peut-être…

mille et un

– Es-ce que tu …

Un livre qui se lit à plusieurs voix, comme une foule interrogative, une foule en recherche. Un livre à partager dès le lycée.

https://www.livre-provencealpescotedazur.fr/ressources/catalogue-des-parutions/est-ce-que-tu-reves-encore-729303066795

au matin ils s’effritent souvent

entre tes doigts comme ils s’émiettent

est-ce que les tiens à l’aube s’effilochent aussi

est-ce qu’ils te bribes de rêves

la sonnerie tranche net

est-ce qu’elle t’alarme ça bat dedans

est-ce qu’elle t‘écarquille

la nuit vole en éclats

rêve congestionné suspendu rêve cisaillé

et tu sautes à pieds joints

et plus question de

d’autres fois dimanche peut-être

ton sommeil s’étire et baille

restent quelques flocons sur tes mains dés écailles

est-ce que balai haussement d’épaules

un rêve n’est qu’un rêve

et poubelle pu

est-ce que dans ta paume tu les cueilles

*

Roman

Titre : La planète des dormants
Auteur : Gaël Aymon
Éditeur : Nathan
Année de parution : 2018

Un vaisseau spatial en perdition atterrit sur une planète dont les relevés disent qu’elle est habitable et déserte. Habitable oui, déserte non. Les astronautes découvrent un peuplement humain. Mystère sur son origine. Ils entrent en contact. Les opinions divergent dans les deux groupes : les pour, les contre… En dire plus serait divulgacher l’intrigue et ses rebondissements. Ce serait dommage. Un livre SF mais qui résonne bien avec des questionnements actuels : pollution, colonisation, rencontre et différence… Je l’ai dévoré en une après-midi d’automne sous alerte orange…

À lire dès le collège.

https://site.nathan.fr/livres/la-planete-des-sept-dormants-roman-sf-dystopie-9782092580110.html?srsltid=AfmBOoq7B8qcpQcZJoFi6Yg-nt-_AVq3YxzqC4lJrrm3v1rW4z6uW-yU

*

Titre : Rufus le fantôme
Auteur : Chrysostome Gourio
Éditions Sarbacane
Année de parution : 2017

Raconte-moi une histoire de fantôme. Pas une histoire à faire peur. Non, une histoire du quotidien. La vie du fantôme Rufus : l’école, les copains, le désir d’avenir, le projet d’un métier. C’est là justement que ça coince un peu : le désir de métier de Rufus ne correspond pas à l’attente de ses parents, fantômes eux aussi. Il se débrouille pour apprendre ce métier en cachette auprès d’un professionnel (fantôme aussi). Comme tout métier, il est frappé de ré organisation pour gagner en productivité. Révolte en sourdine des professionnels et finalement Rufus va innover. Créer une grande première dans la société des fantômes.

C’est vivant, drôle et tient bien en main. À lire des 8 ans.

https://editions-sarbacane.com/romans/rufus-le-fantome

*

© Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com