Les chants de Jane, Claude Miseur, revue du Grenier Jane Tony, Bimestriel Novembre/Décembre 2017, n°12

Une chronique de Patrice Breno

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Les chants de Jane, Claude Miseur, revue du Grenier Jane Tony, Bimestriel Novembre/Décembre 2017, n°12


Une plaquette d’une vingtaine de pages, voici la dernière livraison du vigilant Claude Miseur. « Les chants de Jane » se déclinent en vingt « petits tableaux pour se risquer plus loin que la couleur », comme il nous en parle en préambule.

Des poèmes en guise de clins d’oeil caractérisent le poète, que nous apprécions pour ses attentions et qui, l’air de rien, de ne pas brusquer, nous dépose ces textes si délicats. C’est que Claude est non seulement dévoué à l’écriture, mais aussi fidèle à ses amis.

Tout en retenue, ses mots portent à nos yeux ses craintes, ses hantises, mais aussi ses désirs, ses espérances.

Ne taisons pas nos souffrances sinon la douleur est là et « nommer ce silence » et puis « la tragédie n’est plus ».

« Se risquer plus loin que la couleur » c’est aussi « parler absence … distance … territoire … liberté ».

En ces quelques petits tableaux, Claude Miseur nous fait entrevoir par sa poésie la lumière qui doit filtrer malgré les ruptures.

« Et l’air parfois palpable

dont le cri scande l’inaudible

immobilité du guet

à cet instant lâchée

les prémices

attendent leur ravisseur

le hasard s’est posé

non loin d’ici »

©Patrice Breno

Mad, Michaël Lambert, éditions Murmure des soirs, 2016, 281 pages.

Chronique de Patrice Breno

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Mad, Michaël Lambert, éditions Murmure des soirs, 2016, 281 pages. http://www.murmuredessoirs.com


Mad, la cinquantaine, citadine, abandonne la ville pour la campagne, alors qu’elle excelle dans son art, la peinture.

Jean, fermier-cultivateur, bourru, lâché par son épouse qui rêvait d’un autre monde, d’une autre vie, se retrouve seul à seul avec Rémi, leur fils.

Ce roman narre la rencontre improbable entre Mad et Jean, deux êtres écorchés, que tout éloigne mais que tout finit par rapprocher.

Mad, comme son prénom le suggère, est folle, folle de vie, folle d’espérance. Elle veut tout recommencer à zéro. Et pourtant, loin de la ville, rien n’est vraiment simple : tout porte à l’exaspération : la terre pas si facile à cultiver ; les jeunes pas si faciles à apprivoiser, surtout les motorisés du quad qui saccagent tout sur leur passage, les routes, ses terres, son potager ; les chasseurs qui tuent sans vergogne…

Mad voudrait tout changer en un tournemain, le nouveau monde qui l’entoure et… surtout Jean dont elle tombe amoureuse.

Pourtant, à certains moments, elle sait canaliser sa force, sa violence, face à la jeunesse fougueuse de Rémi souvent incomprise de son père, face aux éléments perturbateurs qui la désarçonnent souvent. En cela, la peinture, qu’elle maîtrisait déjà en ville et qu’elle transpose dans son nouvel univers, lui sert de catharsis. Une art-thérapie en somme.

Ce roman est aussi une ode bucolique à la nature, au bio, au ravissement et/ou à l’incompréhension du monde animal et humain ; tout de sensualité et d’énergie mais aussi tout en retenue, ces presque trois cent pages gagnent à être lues, ne fut-ce que parce qu’elles exaltent l’amour et la vie, tout simplement.

L’actualité de l’auteur, Michaël Lambert, est à voir sur le site http://www.aveclesourire.be ; tout un programme finalement.

©Patrice Breno

 

Sacrifice, Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey, 2016, 357 pages.

Chronique de Patrice Breno

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Sacrifice, Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey, 2016, 357 pages.



Sybilla Frye est retrouvée de justesse, dans une cave sombre, torturée et violée, couverte d’excréments et d’inscriptions racistes. Elle dit avoir été enlevée par des « flics blancs ».

Nous sommes en 1987, dans la ville de Pascayne, au centre d’un quartier noir du New Jersey, USA, où chacun, dans la misère et l’indifférence, fait ce qu’il peut pour survivre. Vingt ans se sont écoulés depuis les émeutes raciales qui ont fait des dizaines de morts, où la police avait pour mission d « tirer pour tuer » … « tous les âges du bébé au vieux si leurs visages étaient noirs ».

Une famille, plutôt un ersatz de famille : une mère, Ednetta, qui s’est amourachée d’une brute épaisse, Anis ; ce dernier, rarement présent, travaille pour le service voirie de la ville, mais fait subir un véritable enfer à son entourage proche.

Ednetta, complètement perturbée, met à l’écart sa fille Sybilla pendant quelque temps, de la presse, des curieux, des bons et des méchants qu’elle a bien du mal à discerner, mais aussi de son compagnon.

Toutes deux seront contactées puis encadrées et enfin manipulées par un pasteur et son frère avocat. Et puis le Prince Noir, au nom de l’Islam, prendra le relais pour « éduquer » Sybilla.

Ce livre reflète le contexte de l’Amérique livrée à elle-même, où Noirs et Blancs se livrent une lutte à mort ; ils se sont toujours affrontés, avec les dérives qui nous parviennent par médias interposés.

L’auteure s’est attaquée ici à un sujet éminemment sensible. Elle ne prend pas parti, à aucun moment. La corruption et la violence, la justice et le châtiment, le racisme et le profit… ce sont quelques-unes des fragilités que connaît l’Amérique depuis tant de décennies. Ce roman intemporel – écrit par un auteur blanc qui a le courage de parler avec force des dérives de l’establishment judiciaire et policier – signifie aussi à quel point l’innocence et la jeunesse détruites peuvent être des armes terribles dans des mains perverses et cupides. Il permet de comprendre comment et pourquoi des gourous illuminés parviennent à détourner et à diriger des foules éperdues et crédules pour servir leurs intérêts propres, que sont le pouvoir absolu et l’argent à flots.

Ce livre n’apporte pas de réponses, car il n’y en a pas. Il reflète par constat toutefois que rien ne résiste à l’intolérance, au racisme, à la méchanceté de l’homme et aux dictatures sous-jacentes. L’espoir, c’est que chacun y mette du sien !

A lire en retenant son souffle, tant l’horreur est permanente et … latente.

L’Amérique, une poudrière ! Le monde aussi …

©Patrice Breno

Sept histoires pas très catholiques, Armel Job, éditions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2016, 137 pages ;

Chronique de Patrice Breno

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Sept histoires pas très catholiques, Armel Job, éditions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2016, 137 pages ;


« Sept histoires pas très catholiques », ou 7 nouvelles percutantes, où Armel Job nous décrit avec passion et humour les bondieuseries qui sévissent dans les villages ardennais, dans l’après-guerre de 40. La bigoterie, le célibat des prêtres, la rumeur délétère … sont autant de thèmes croqués ici souvent avec une tendresse certaine mais aussi avec humeur. Celles ou ceux qui paraissent des saints sous prétexte d’être des grenouilles de bénitier sont-ils réellement en odeur de sainteté ?

Sept nouvelles reliées par un fil rouge, où le lecteur retrouve l’un des personnages-clés à chaque histoire.

Dans Le dolmen, Achille, envers et contre tous, est athée et, à cette époque, renier Dieu, c’est comme conjurer le sort et recevoir sur soi et les siens tous les fléaux imaginables. Fâché avec le divin dès sa plus tendre enfance, le sera-t-il jusqu’à son lit de mort ?

Les cigarettes de l’abbé Volner lui permettront-elles de résister à la tentation ? « L’usage exorbitant de Dieu lui-même réclamant le Saint Sacrifice »…, « l’usage suprême », à savoir « pas de femme » pour le prêtre.

Dans Le portrait d’Emma V., c’est aussi à s’y méprendre le regard de Dieu qui se lit dans les yeux de la femme peinte.

C’est un véritable vaudeville que l’écrivain nous apporte avec Une communion, ou comment une hostie volée remet les pendules à l’heure.

Aussi, « deux inséparables, deux amis, poursuivent leur tête-à-tête dans l’au-delà », in Le chêne et l’acajou.

La pyxide et son parfum enivrant, « divin », vous transforme son homme…

L’auteur a de ces phrases-choc qui bousculent tout un chacun :

« La loyauté un jour ou l’autre implique la trahison. »

« Si Dieu n’était pas le plus fort, il ne serait plus Dieu ».

« Nous nous fabriquons tous nos illusions. Sans quoi comment pourrions-nous vivre ? »

7 nouvelles, 7 histoires d’amour qui tournent bien ou mal, quelle importance, pourvu qu’il y ait l’ivresse. Et c’est bien ce que nous ressentons à la lecture de ces pages magiques.

Armel Job est un conteur hors pair. Il sait nous emballer du premier au dernier mot, il sait faire s’entrechoquer les âmes, nous parler d’amour et d’amitié, mais aussi de trahison et de lâcheté, bref de tout ce qui rassemble ou désunit hommes et femmes.

©Patrice Breno

Hellade, Bernard Grasset, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2015, 119 pages, 15 €.

Chronique de Patrice Breno

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Hellade, Bernard Grasset, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2015, 119 pages, 15 €.


Bernard Grasset traduit régulièrement l’hébreu et le grec. Son oeuvre est constituée de recueils de poésie, d’essais et de livres d’art. Ses livres sont à recommander. Pour mémoire, je retiendrai Chemin de feu, paru aux éditions Le Lavoir Saint-Martin en 2013, ainsi que les deux recueils de traduction des œuvres de Rachel Blaustein, essentielles dans la poésie hébraïque : Regain (2006), et
De loin, suivi de Nébo (2013), tous deux parus chez Arfuyen.
Récit de voyage, d’aventures et de mémoire, Hellade retrace la recherche par un homme (Bernard Grasset) et un enfant (son fils) de la Toison d’or, ce qui prend valeur d’initiation.
Par ce livre, l’auteur nous invite à revisiter toute la Grèce, son histoire, sa culture, sa géographie et ses arts. Notre civilisation occidentale doit tant à la civilisation grecque, berceau intellectuel de l’humanité. Nous assistons ici à un retour aux origines d’un père qui souhaite offrir à son fils les émotions qu’il a lui-même rencontrées in illo tempore.
Ces textes en prose relèvent d’une poésie et d’une sensibilité à fleur de peau.
Les références à la fin de chaque chapitre sont nombreuses : Pindare y côtoie Platon et Euripide et tant d’autres. Des anciens et des modernes aussi : Jeanne Tsatsos et Olga Votsi, par exemple.
Quel plaisir de lecture ! Il me semble revenir à chaque page à mes études gréco-latines où, avec mes camarades, je savourais thèmes et versions, anabases, paraboles et autres philosophies de temps anciens qui finalement restent toujours d’actualité…
De la Vendée à la Grèce, en train, bateau et car, BG nous apprend à prendre le temps de déguster chaque instant et nous dévoile les lieux qu’il aime comme un kaléidoscope tout en couleurs.
L’avion, trop rapide !

« Je fais le voyage d’un poète qui serait peintre et musicien, le voyage d’un penseur qui serait exégète, je fais le voyage d’un père ».

Il faut prendre le temps d’apprécier chaque moment, ce que nous ne savons plus faire, à une époque où le profit et la vitesse font loi :

« J’aime cette sublime lenteur du voyage en bateau dans un monde où il n’est plus que hâte » … « si loin de la cacophonie de notre civilisation, si près du murmure de la lumière ».

Je ne peux que vous inviter en compagnie de Bernard Grasset et de son fils à embarquer dans ce voyage fabuleux à la recherche de je ne sais quel Graal, qu’on l’appelle Toison d’or ou Eldorado… Une découverte ou redécouverte de la Grèce, de ses personnages illustres, de ses monuments incontournables, rien que du bonheur ! Superbe balade dans les rues d’Athènes, de Delphes, où nous revivons les moments-clés de cette culture d’où nous venons !

©Patrice Breno

 

Entendu ce matin, Saïdeh Pakravan, éditions Caractères.

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Entendu ce matin, Saïdeh Pakravan, éditions Caractères .

« Traverser l’espace, c’est toujours traverser le temps »

Valentine Goby, La fille surexposée, Alma éditeur, Paris, 2014

Née dans une famille iranienne, de langue française, depuis des générations, si Saïdeh Pakravan savait lire à trois ans, à six, elle savait qu’elle serait écrivain. « L’écriture coulait dans mes veines », nous dit-elle sur son site ; beaucoup des siens ont écrit avec plus ou moins de succès.

Enfant, elle suivait « sa famille au cours de diverses missions diplomatiques de » son père : d’Iran, elle va au Pakistan, en Inde, en France, puis aux Etats-Unis. Aujourd’hui elle passe régulièrement d’un continent à l’autre. Inutile de dire que le français et l’anglais sont maîtrisés.

Dans Entendu de matin, la démarche de Saïdeh Pakravan est on ne peut plus originale. Lors de ses joggings matinaux, notre auteure – tel un troubadour – pique ci et là des paroles de hasard, qui deviennent sources de poèmes.

Si l’auteur « change de pays comme on change de chemise », France-USA-France, tout chez Saïdeh est course, observation à la loupe du monde en mouvement, de la vie de tous les jours… Elle tente de répondre aux questionnements de chacun, se projette dans ses pérégrinations et ses observations et y entremêle ses choix, relations, sentiments et réflexions propres :

« … et si le poème qui me vient

porté par quelques mots happés au vol

n’était qu’une fuite de plus

devant ce temps rempli de mauvais choix ? »

Ses poèmes, tels des propos philosophiques, tentent de nous dire « comment le monde fonctionne », comment la vie tourneboule à Paris, au téléphone, dans la rue, sur le net, bref « comment la terre continue à tourner », avec sa galerie de bien-pensants.

Une saveur et une fraîcheur incomparables se marient pour notre plaisir dans cet ensemble magistral.

Beaucoup de créateurs fixent des images sur leur rétine ; l’auteure ici retient des paroles qui s’envolent, les rattrape au lasso et les retranscrit sur la page blanche, pour les y immortaliser.

Je terminerai en paraphrasant l’auteure par ces mots : « Pardon », Saïdeh, « vous n’auriez pas » des poèmes à nous proposer, juste pour le plaisir de les déguster sans retenue aucune !

©Patrice Breno

Bernard Grasset, Les hommes tissent le chemin – Voyage 2 – 2000-2008 ; peintures de Jean Kerinvel ; éditions Soc & Foc, 2014, np.

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  • Bernard Grasset, Les hommes tissent le chemin – Voyage 2 – 2000-2008 ; peintures de Jean Kerinvel ; éditions Soc & Foc, 2014, np.

Un ouvrage bien construit, où les peintures de Jean Kerinvel apportent de la dimension et de la couleur à la poésie de Bernard Grasset.

Le regard de Bernard « contemple les volutes du mystère » qui plane autour de chaque lieu qui l’interpelle, une fontaine, un jardin, un clocher, la Loire, les vignes…, tous des endroits où la mémoire s’incruste et ne décolle pas.

Les hommes tissent le chemin, au détour des rues, au retour de l’océan ; ils « écoutent la lumière » qui les illumine et les éblouit tout à la fois.

C’est à chaque fois l’éloignement (le train ; le bateau : « partir encore vers le large »), l’errance (« marcher encore, gravir ») mais aussi le retour sur soi, vers son pays ; mais il faut revenir par le « chemin dans les ruelles » tout tracé pour découvrir encore et encore d’autres lieux, d’autres liens.

Si Bernard Grasset recherche la liberté, la lumière, l’évasion, il est aussi le poète du retour, de la « résistance ». Son cheminement ne s’arrête jamais : « L’écho des années/Prolonge l’aventure ».

L’auteur voyage sans arrêt et alterne entre partance et revenance, à la recherche du Jardin oublié.

Jean Kerinvel, grâce à ses peintures, développe une abstraction aérée et vive, où l’on discerne sa volonté de casser une géométrie trop stricte, un agencement trop étriqué vers un espace surdimensionné, qui s’ouvre sur des horizons de découverte et de liberté.

Une association entre peinture et poésie qui a sa raison d’être.

Un ouvrage passionnant à découvrir.

©Patrice BRENO