Christian DUCOS – Tableaux/Poèmes – Le Pauvre Songe, 2022, 104 pages, 15€

Une chronique de Marc Wetzel

Christian DUCOS – Tableaux/Poèmes – Le Pauvre Songe, 2022, 104 pages, 15€


À douze reprises, dans ce recueil, Christian Ducos accompagne un tableau qu’il admire (souvent célèbre comme La Chaise de Van Gogh, Le baiser de Klimt ou Le boeuf écorché de Rembrandt …) de quelques strophes, toujours concises, élégantes et énigmatiques, qui souhaitent – dit une très brève préface – non commenter les oeuvres, mais raconter le saisissement contemplatif que l’auteur eut devant elles. Cette « tentative de dire cela qui saisit » est ce qui importe, dit Ducos, et il s’y tient.

Cela qui saisit, qu’est-ce donc ? La « saisie » n’est certes pas ici la confiscation d’un bien par un huissier, ni non plus le recours à l’arbitrage d’une autorité (comme on en appelle à l’avis d’un tribunal), ni même d’ailleurs l’appropriation par un geste ou la captation par une force physique; si le danseur saisit un partenaire, le musicien son orchestre, le sculpteur son bloc natif, comment un peintre, lui, peut-il nous saisir ? Pas plus que les formules d’un poète, les formes planes et mêlées d’un tableau n’ont moyens ni titres de nous « saisir », n’étant ni forces, ni choses, ni organes pour s’emparer, sinon métaphoriquement, de nous. Et pourtant, sans que le poète n’élève la voix ou même ne fasse le malin, sans que le peintre n’intensifie sa touche et ses coloris, ni ne corse ou caricature ce qu’il fait voir, nous pouvons être saisis, c’est à dire happés, investis et mis en demeure par un irréel venu nous émouvoir soudain à ses rythme et conditions, nous mettant à la disposition même de ce qu’il nous procure, et se satisfaisant (mystérieusement) de nous faire user de lui. Ce qui nous saisit nous met en mesure d’être assignés à sa contemplation : les rendez-vous de la perfection ne tolèrent aucun retard. Sa fascination, on le sait, rend le poète bavard (il aime commenter ce qui envahit sa conscience, et, probablement, ressaisir le cours de sa propre attention, redevenir maître de sa ferveur un peu « baladée » par cela même qu’il admire). Comment ?

La peinture, par principe, montre ce qu’elle figure ou représente, mais ne peut exprimer que ce qu’elle a dû d’abord montrer. La poésie, elle, dit ce qu’elle suggère ou évoque, mais ne peut exprimer que ce qu’elle a d’abord dû dire. Montrer ou dire, il leur faut choisir : tout poème est aveugle (hors du calligramme, il avance à tâtons, en étranger, dans les choses visibles qu’il n’est ni ne possède), et seule une peinture d’accompagnement pourrait prétendre et révéler qu’il fermait simplement les yeux, et soutenir, en l’illustrant, le regard qu’elle lui prête. De son côté, tout tableau est muet, – en tout cas inaudible – et seul un poème d’accompagnement peut le prétendre et révéler simplement silencieux, et prendre la parole qu’il lui donne. Seul un poète, non un prosateur, le peut, car le poète « joue avec des mots qui se jouent en retour de lui » (comme disait Etienne Souriau), exactement comme le peintre joue avec des formes colorées qui se jouent en retour de lui. C’est au fond un pléonasme : seul le poète peut formuler ce qu’il y a de poétique dans une peinture; mais cette évidence cache une irritante énigme : qu’est-ce qui rend poétique un tableau ?

Ce qui serait pictural dans un poème, on le sait : la catégorie du pittoresque dit exactement l’irrégularité intéressante, la couleur locale rude mais séduisante, l’effet singulier de présence rendu, verbalement, par une situation contrastée ou inattendue; mais, en retour, ce qui est poétique dans une peinture, quelle catégorie pourrait au mieux l’exprimer ? Peut-être celle du rayonnant, qui dit la capacité à éclairer au-delà de soi, à faire évoquer par des figures colorées plus qu’elles-mêmes, c’est à dire l’origine qui les permet, ou la destination qu’elles autorisent. Mais alors, pourquoi la peinture ne pourrait-elle pas « rayonner » toute seule, sans les mots d’un poète, en laissant au monde qu’elle pose sur la toile le soin de fixer lui-même l’amont et l’aval de sa propre présence ? La réponse que donne Christian Ducos (non pas en la formulant théoriquement ou formellement, mais en l’incarnant dans la souple et intrigante substance de ses poèmes) semble être celle-ci : la peinture (avec sa liberté géniale de composition) peut assembler les choses qu’elle illustre par tous moyens extérieurs à elles et entre elles, mais seuls les mots peuvent faire communiquer des choses par des éléments restant exclusivement intérieurs à chacune. Les mots ont seuls pouvoir de relier les choses par leur dedans à elles, dans leur dehors (grammatical et prosodique) à eux.

Par exemple, dans La Chaise de Vincent, aussi bien les éléments du siège (dossier, barreaux, pieds, paille …) entre eux que les rapports de la chaise avec le carrelage, la porte, la pipe, la caisse, la paroi, ne passent les uns par les autres que dans des mots. Formule géniale de l’auteur :

« comment peindre

autant d’espace

dans si peu de chaise 

mais aussi bien

comment peindre autant de chaise

dans si peu d’espace » ? (p.13) 

De même, dans la Nature morte (1920) de Morandi, pourquoi ces quatre ustensiles peints nous font-ils penser à une espèce de Sainte-Famille objective, chosale, minérale ? Parce que leurs entre-manifestabilités, leurs apparitions mutuelles croisées ont un véritable « air de famille » : chacune prend sur elle ce qu’elle offre de présence aux autres, comme s’il y avait gènes communs de leur entre-rayonnement. Cette entre-dépendance des pudeurs respectives de ces choses, les fait rayonner « poétiquement » par un quant-à-soi partagé, comme en une famille de vivants, mais que peut seul formuler un poème :  

« dans le même temps

où les choses

s’offrent à la lumière

elles viennent se recueillir

au plus sombre

de leur ombre

et c’est folie pour le peintre

de vouloir saisir 

l’impossible de ce moment » (p.57)

  .. mais ce n’est pas folie du tout, on le voit, pour le poète, de vouloir célébrer en être saisi ! Il sait dire, sur Le Boeuf écorché, comment les choses passent par le monde pour nous saisir, mais passent, dans les tunnels d’échos de leurs dénominations, les unes par les autres pour nous faire ressaisir leur monde :

« … la nacre chatoyante

des os

si ronds si frais

ou bien ces plages de graisse

qui tant poissent et bientôt

si bon puent

et ces perles de sang d’un noir troublant

qui appellent

qu’on les boive

et là

si tentant si tendre

le rouge éblouissant des viandes

ah ! laissons là visages humains

ce qui pend ici c’est le monde

écorché ventre ouvert » (p.71-72) 

  « Un poème ne sera jamais un tableau » avoue, lucidement, Christian Ducos; mais rien ne le montre mieux que ce qu’il en dit : seule la parole poétique fait saisir la supériorité sur elle du silence pictural

« attentifs

seulement

à l’attente

sachant

que 

de l’attente

il n’y a

rien

à attendre » (p.91) 

Que cherche ainsi notre poète ? Faisant dialoguer exclusivement les choses entre elles, ou les éléments de la chose entre eux, mais de telle sorte que chacun(e) y vienne par son seul dedans, Ducos allie la tendre innocence des choses à leur intime et fraîche interaction : les voilà, poétiquement, qui se pensent sans pouvoir penser à mal, en se complétant littéralement sans faute, ne se souciant, comme des enfants au jeu, que du concert de leurs spontanéités, de la perfection qu’elles forment ensemble (non de celle qu’on viendrait gagner dans son couloir !). Natures mortes poussées ainsi à confidences, hai-ku d’anges se volant dans les ailes, l’infatigable, l’inscrutable, l’indévisageable paix de la nature nous est soudain donnée par « celui-qui-écrit ».

« diabolique

cette 

innocence

mais sainte aussi bien

cette

violence des signes

qui ordonnent de faire face

à l’absence

d’un visage » (p.28-29)

                                                         ——-   

©Marc Wetzel

                         Hommage à Vincent DUTOIS

Par Marc Wetzel


Cécile Holdban me signale l’existence d’un auteur infiniment peu connu, dont quelques proses, dit-on, sont accessibles  – site/blog À la mèche lente sur Internet. Et en effet : ce sont toujours de courtes (six à vingt-cinq lignes) proses, extraordinairement acérées, drôles, élégantes, subtiles et sombres. Voici, par exemple, un trimestre estival brossé en quelques coups de semonce (et de trompette) :

« Juin est un mois de vents abrasifs au contact de quoi il se produit, parmi les arbres et dans la végétation, un mouvement immédiat de rétraction; et la terre devient incassable. L’eau du corps humain s’évapore, distinctement, par les joues en feu des garçons et des filles qui s’amusent. Juillet cherche à tuer des vieillards, reculés au fond d’une pièce obscure où ils feignent la pétrification : leur coeur bat à peine, les organes secondaires et les pieds reçoivent peu de sang. Août, plein d’orages, éviscère les chênes, foudroie des taureaux assis d’une tonne » (Climat tempéré bancal, 19/08/20)  

 On trouve, comme méthodiquement, un mot rarissime par texte (« amodié », « gâtine, « longévif », « pouacre », « acérer » (le verbe), « dormoir », « filipendule », « flehmen », « marégraphe », « feluque »…), comme si l’auteur, par modestie, se refusait à dégainer de francs néologismes. D’ailleurs, l’auteur ne cache ni sa propre conscience malheureuse, ni sa joie de la mettre personnellement en joue dès que l’occasion (poétique) s’en présente :

« Parfois, je surprends, au coeur de la forêt dense, loin de la civilisation des moteurs, un genre de créature que l’on dit de mauvaise humeur, âme sensible ou défectueuse que le monde déçoit et qui ne parle en tête à tête qu’avec elle-même. Une, de taille moyenne, suivie par des oiseaux sonores, qui la trahissent, marche à pas vifs, sans trébucher, courbée au-dessus d’un livre qui, peut-être, libère un gaz de consolation, ou hypnotise. Une autre … »  (Âmes sensibles, 01/09/20)

Son monde est un monde à l’ancienne (à l’indécrottable), où la haine, la veulerie, le ressentiment, la mesquinerie, l’attentisme, la résignation vont de soi (l’asthénie est civilisationnelle, et chose acquise); où, inversement, l’ambition, l’esprit d’aventure, et même la vanité sont inconcevables, passeraient pour lubies martiennes.

« Altéré, affaibli par les siècles, mal aéré, le sang des vieilles familles est désormais très malade. Il ne rend plus que des garçons pâles et inquiets, non musclés, enclins au rhume et dont le coeur à l’âge mûr cesse de battre plusieurs fois par an. Certains font des hémorragies à table. Des filles naissent irréparablement démentes, d’autres si lunatiques qu’elles ne seront jamais mères. On parle aussi, secret de polichinelle, de petites créatures incomplètes, cachées dans des instituts où elles vivent à la fenêtre comme des araignées » (Vivre empire, 17/12/21)

Il y a, chez Dutois, de monstrueux tics, non d’écriture (l’auteur est infaillible; il n’y a pas une seule formulation fautive, toc ou rentre-dedans. L’habitude est à l’indigène perfection), mais tics de relances, de ressorts d’intrigues, de reprises concluantes, de rendez-vous d’événements. Ses « au lieu de quoi … » sont de véritables odes au patatras. Ses « telle autorité, administration, ou source privée d’information … est formelle » précèdent le constat qui tue. Ses « de toute façon… » foudroient nos souhaits de salut, nos voeux de miracles, nos espoirs de sortie honorable. Un même titre ouvre plusieurs textes : « Vivre empire« , et la signification est nette : il y a de moins en moins souvent eu pire que ce qui arrive ! Romance de l’aléa mérité, fin d’un sacré grouillant de parasites brouillons et hagards, ironie du sort priant en vain qu’il puisse y en avoir un …

« On note le retour dans les bois des gens qui errent: variétés de criminels, malades des nerfs, esprits sans boussole que la tournure des événements déçoit. Certains construisent un feu que novembre, écartant les feuilles, éteint sans peine; invariablement la meute des chasses à cor et à cri piétine un couvert … »  (Vivre empire, 09/12/21)  

Trois modes, partout habituellement séparés (le descriptif, le narratif, le lyrique) sont, dans cette oeuvre-ci, comme à chaque instant mêlés, dans un art neuf, époustouflant, décisif : celui de la caractérisation. Pas de concepts, mais des équipes d’aspects comme consanguins, comme des coups de dés de la même main. Par exemple, un dimanche de promiscuité campagnarde s’installe pour jamais en deux lignes (formées d’une phrase de quatre mots, une autre de quatre virgules) :

« Les gens gênés écoutent. Sentent-ils, à la quinte systématique, au contact de l’air, du père qui gronde, qu’un nouveau drame se prépare ?« .

Il serait difficile de dire moins pour faire voir autant : Vincent Dutois est un maître de la prescience suspicieuse, de la pressentimentalité. Toute l’attention malheureuse et forcée (le versant sombre de la libre vigilance des hommes !) est ici mise en route, saisie, convoquée, contagieuse ;  le retour à l’envoyeur, la précaution fatale, les secours qui s’égarent ou tombent en panne, les prudences incrédules, la pathétique entre-prestidigitation des vaincus, tout ici est comme le « jeu » vendéen ou charentais « d’apercevoir l’Amérique » aux jumelles, exactement saisi comme cela saisit, exactement comme une vie ne sait jamais dérouler que ses moyens du bord (dans les réelles fins de repas, fins d’addiction, fins de vie). Trois exemples :

« Après le repas (pendant lequel on a ri : des guêpes élégantes, en jupes de combat, marchaient sur un oeuf qu’une semi-aveugle, bientôt centenaire dans vingt ans, allait gober), la force bruyante des hommes s’éteint et les vieillards malodorants, que les températures cherchent à tuer, se reculent au fond de la végétation, où ils pantèlent » (Le nécrologe, mai 21)

« Il faudrait, dit-on, pour que les maisons s’aèrent, un nouvel orage, que des nuages crèvent. Au lieu de quoi, la rumeur court de la découverte chez lui, avec son chien, du corps d’un bougre, âgé et seul et qui buvait, réduit à l’état d’aliment » (Vivre empire, 10/12/21)

« Emportée par une ambulance à la faveur de la nuit, la dame de la maison d’à-côté (avec la marquise et les volets bleu doux) avait eu, lors d’une conversation de voisinage, un avis prémonitoire sur les avis de décès récents » (Vivre empire, 14/12/21)

La densité du propos vient de ce qu’il unit les uns aux autres les rapports essentiels qui organisent (et empoisonnent, indissociablement) les affaires humaines. Ainsi, en dix lignes, se toisent et s’entre-pénètrent les relations hommes/femmes, jeunes/vieux, dedans/dehors, minéral/organique, animaux/humains, pros/amateurs, ringards/ connectés, normal/pathologique, actifs/passifs … qui, simultanément, tissent leur récit tendu et, toujours comme malgré lui, cohérent :

«  L’eau, sur la terre comme au ciel, n’est pas encore impotable. Un eczéma de petites maisons élémentaires, semées dans les plis du paysage, noircit au contact des quatre climats. On entend, au loin , le bruit contre les arbres des outils à main des hommes que les femmes, que tout inquiète, appellent, par des cris longs et rauques, à l’heure obligatoire du repas; les gens âgés, atteins de courbures, devenus peaux de chagrin, chevrotent des airs d’antan à des couples d’oiseaux encagés ou à des nouveau-nés, pour qu’ils s’endorment. Échappés des écoles, les garçons et les filles comme des garçons jouent, à l’air libre, à préparer des plans de bataille, des assauts, des guet-apens, à cueillir des fleurs. Cachés, dans les collines, entre les jambes des chevaux, ils observent, armés légèrement (silex, canifs, badines, bâtons pointus), le va-et-vient sonore des engins de chantier d’autoroute, des poseurs de rail et de lignes électriques qui, à la fin du deuxième millénaire, jour après jour progressent vers eux » (Fin du deuxième millénaire, nov.20) 

 Ici aussi, les ravins générationnels se creusent selon le cours réel du temps. L’érosion de la nostalgie passe physiquement avec ce qu’elle emporte. L’époque (lointaine pour qui n’y a pas grandi) où chaque vie humaine – malgré sa brièveté – prenait le temps de s’emporter toute (prenant soin de ne laisser aucun sillage incongru de soi), où l’on savait laisser propre le site d’existence à de plus vivants que soi rendu, est comme un autoportrait de la péremption même :

« Tout autre qu’eux sent bien, à leur reflet dans le verre, à la multiplication des plis, au crémeux de leurs joues, à leur teint ochracé, signe d’un désordre qui vient, qu’un demi-siècle a déjà passé. Nés ici, mariés entre eux, on dirait des chiens pathétiques qui cherchent à entendre, malgré la saleté des vitres, par-dessus les affiches d’un cirque en ville, l’écho qui s’éteint du concile des femmes autour de la vraie couleur d’un fil, du chant des vaisselles que le trot d’un commis sur le parquet en chêne émeut, de la voix d’un marchand de crayons (dont un sur l’oreille), sa dame impératrice à la caisse, maintenant tous deux réduits à l’état d’os, avec le même flehmen, le même sourire de dents que leur faisait l’idée d’un petit bénéfice » (Vivre empire, 13/12/21)  

L’auteur profite aussi d’imaginer pour résoudre, au jugé, d’irritantes énigmes, même scientifiques – comme celle, en fin d’été, du déclic migratoire des hirondelles :

« Selon moi, elles ont dedans leur petite tête étroite, accroché à la paroi, un nuancier, un tableau des couleurs qui agissent comme des drapeaux, de sorte que sitôt elles perçoivent le roux brûlé des merisiers, la chute des feuilles oxydées des charmes, sitôt une alarme inaudible est donnée entre elles, un angélus des hirondelles, le signal du départ » (Deuil provisoire, 05/09/21)

  Cette empathie heuristique n’empêchant pourtant pas de régler d’atroces comptes avec les sédentaires, les a-tempestives, les bestioles fixes, si cruellement épinglées :

« Reste ici, un rat volant, l’impossible pigeon ramier, pouacre, infectieux, crasseux et, bien sûr, sa grêle cousine, la tourterelle turque, mauvaise chanteuse à deux notes toujours les mêmes, pondeuse intempérante, d’une stupidité de fille cadette de propriétaire immobilier (on pense, à la voir, à une petite niaise mijaurée à la sortie de la messe) » (idem) 

Parfois, aussi, malgré la longueur disponible de vie, le moindre infime premier pas d’un tardif projet de sagesse n’a pu être effectué, et une horrible vieille, livrée à la fin d’elle-même, hurle d’angoisse et de rage devant l’invasion domestique de rats :

« Elle pense à des pièges, à des cages, à du poison, à envoyer des chats et des prédateurs ou sinon des gaz mortels; elle veut les anéantir, non pas les chasser mais les tuer tous, avant que des milliers de rats noirs, tombés de partout, ne la dévorent pendant son sommeil et emportent dans un trou, vers les profondeurs de la terre, sous les fondations, sa tête qui vacille; avant qu’ils ne jouent avec » (Les rats, nov.20)

 De cette si singulière virtuosité – tout à la fois de compassion et de cruauté – il faut dire ici qu’elle n’est qu’un moyen. L’auteur est une immense intelligence qui, peut-être, veut seulement nidifier pour nous dans le langage : on voit, admirablement, en tous ces micro-récits, le monde comme il s’advient, les vivants comme ils sont sommés – également, indifféremment – de tenir et passer (on n’a de valeur que sursitaire, semble-t-il dire partout – mais de sursis qu’à son poste !), les agonies mêmes comme, exactement, elles se passent en nous faisant une fois pour toutes passer (et, à ce titre, normalement vindicatives, crispées – on s’effondre comme on a vécu, mal ! – et de plus en plus évasives au-dedans), et ce dernier texte dira, mieux que ma plaidoirie, le prodigieux talent de Vincent Dutois, et sa si inactuelle maîtrise :

« Il proteste, à travers le mur, et maugrée qu’il n’est toujours pas au confort dans le lit. Une petite fille s’est cachée dans sa voix lorsque, à pousser sur les os de mains sans chair, il crie, de ce cri spécifique aux êtres à vif, qu’il ne veut plus que le monde touche à son corps. Il tient mal assis dans l’attitude d’un dieu du courroux, son oeil est un bétyle brûlant, des muscles acèrent la bouche et sa langue assoiffée lape l’air. Il entend ses dents fendre et grogne que l’eau à boire a le goût d’un gaz, que les gens dans la pièce ont forte haleine, que l’afflux des mouches empire : elles passent sous la porte leurs yeux de la couleur du sang de monstre miniature. Selon lui, des enfants cavalcadent à l’étage. Vers le soir, à bout de souffle, il appelle des absents et les invective » 

Vincent Dutois (né en 1966) est un croquemort bénévole, un ascète des innombrables corps d’appoint qu’il visite et ponctionne. Il écrit comme Lucchini parle. C’est Dhôtel revu par François George, Michon chez Michaux, Krebs déguisé en aimable libraire. C’est le génie rédigeant sa lampe : gare, lecteur t’y frottant, à tes voeux !

« Il y a que la mort soudaine, par brutalité du choc, laisse parfois le corps à peu près intact, à peine déjeté ni trop désarticulé, au bord de la route secondaire ; de sorte que le promeneur ébahi s’étonne de la beauté chez les bêtes, de la vraie couleur du fin tissu de l’armure d’un plumage, de la densité des yeux tandis qu’ils s’éteignent (on peut s’entr’apercevoir dans le mercure de ceux des rats), de l’acéré et du pointu des griffes qu’un dernier instinct a sorties. Mais, déjà, des mouches en émail, malades d’excitation à la seule idée du sang, accourent et, suspendu dans le ciel, un manège d’oiseaux éboueurs tournoie, appelle et vocifère » (La beauté chez les bêtes, juin 21) 

(Toutes les images proviennent du blog de Vincent Dutois)

 © Marc Wetzel  


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Hommage à Jacques BASSE

Par Marc Wetzel

                        Hommage à Jacques BASSE

 Jacques Basse, par ailleurs poète et peintre né en 1934, a cette autre activité, qu’on considèrera exclusivement ici, de dessiner des portraits selon photos. Il n’a donc, pour la plupart, jamais rencontré les six cents personnes (personnalités) qu’il figure. Il ne prévient pas, se procure un cliché, fait (facilement, rapidement – « sans effort ni délai », dit-il; il pouvait, du temps de ses bons yeux, en faire trois par jour) son dessin, l’envoie au concerné, demande en retour un autographe et un petit texte. Et, presque infailliblement, les obtient.

Gens de foi, gens de loi, gens de laboratoires et théories, gens d’idées, gens de soins, gens de scène, gens d’affaires publiques, gens d’aventures et explorations, gens du monde sonore et, bien sûr, – et de plus en plus souvent – gens de mots, poètes surtout, tous, ébahis, flattés, mis si étrangement en demeure de cautionner leur apparence (toujours commune, au sens où Basse use volontiers de leurs images moyennes et connues, et ordinaire, au sens où ce sont photos sans grande pose ni effets, prises à la vient-vite et comme lucidement fidèles, sans apprêt ni recul) répondent présents et le signalent.

Le résultat, particulièrement déroutant, peut se nommer : un bestiaire de célébrités quelconques, un virtuose florilège de physionomies de gens réputés et marquants. Qu’ont-ils en commun ? Ils auront fait quelque chose d’eux-mêmes (ce sont des visages qui ont, d’une manière ou d’une autre, su se servir de leur partie supérieure), et auront dû réagir à une image d’image d’eux-mêmes (écrire, en quelques mots, comment leur moi constate qu’en effet lui ou elle, là, c’est bien ça, car ça l’est incontestablement, et qu’en même temps un inconnu a décidé de prendre pour modèle d’eux une image et de leur en faire à la fois gratifiant et indéclinable cadeau public).

Les portraiturés sont embarrassés par le principe (comment dédicacer une image offerte et subie de soi, sans devoir grotesquement se prendre pour une oeuvre ?), et soucieux des conséquences (quel usage aura-t-on d’une si baroque galerie de sortes de flyers mémoriels, où Lévi-Strauss doit côtoyer Poivre d’Arvor, Jean-Marie Pelt Philippe Bouvard, Jacques Lanzmann François Fillon et Jaccottet Ruquier, et chacun des 592 autres ces huit-ci, ou inversement ?). Dans cette Académie informelle (mais extraordinairement figurative !), nul ne choisit ses collègues. Basse n’a, pour tous, entériné au profit de chacune leurs valeurs qu’en piégeant les unes auprès des autres leurs vérités. Ou l’inverse ? En tout cas, cette oeuvre si caractéristique et perdurable est délicieusement problématique, autant pour ceux qui constatent avoir assez réussi leur vie pour y figurer, que pour celui (c’est mon cas) qui échouait à s’en figurer pleinement … la raison ultime.

 Ainsi, systématiquement,  Jacques Basse prend pour modèle (de son dessin) une image (photographique, prise ailleurs et par un autre). Non par respect de l’art photographique même (sinon, il photocopierait le cliché, et voilà tout), mais par intérêt pour ce qu’une photo (plutôt qu’une présence réelle, une pose physique) doit être seule à pouvoir lui présenter : une présence personnelle sans la personne, c’est à dire – comme me le suggère Lieven Callant – une expressivité sans chair, qu’on peut, presque comme on ferait d’une chose, transposer sans en être troublé . Et, on l’a dit, il rencontre rarement – en tout cas facultativement – ses portraiturés : il ne fixe donc rien, complémentairement, de mémoire (la figuration sensible qu’il considère devant lui, pour la reproduire, n’est pas plus mentale qu’elle n’est réelle). Travaillant l’oeil sur le cliché de quelqu’un, il interprète (par dessin) une figure photographiée. Cette méthode de redoublement délibéré de l’image le fait nous présenter une version de ce qui lui était déjà (matériellement), non pas présenté, mais représenté. La question est donc : interpréter (graphiquement) une image,  comme le fait à chaque occasion de son travail Jacques Basse, est-ce imagination, est-ce redoublement délirant (lubie ou folie), est-ce connaissance,  est-ce perception ? On peut – en se servant d’indications précieuses d‘André Comte-Sponville – saisir que cet acte est en même temps les quatre, et aucun pourtant, sinon un énigmatique cinquième genre d’acte, qui fait probablement le mystère de cette oeuvre. Ce que l’ami philosophe pense, c’est en effet ceci : l’imagination nous libère du réel, mais en nous en séparant (car son irréalité nous fait perdre la présence nécessaire dont seul le réel nous instruit); la folie nous en sépare sans nous en libérer (car elle est une imagination qui s’ignore, et une évasion qui s’emprisonne dans l’ailleurs); la connaissance nous libère du réel sans nous en séparer (car, faisant saisir ce qui fait que les choses sont ainsi, la nécessité qu’elle révèle y être à l’oeuvre ne nous fait plus autant obstacle); la perception, enfin, nous relie au réel sans nous en délivrer (car elle ne nous rapproche de lui, ne nous rapporte à lui, qu’en nous enchaînant aux moments ou aspects sensibles que cette perception unifie).

Or, que fait Jacques Basse en interprétant graphiquement un portrait photographique ? Il perçoit l’image-support autrement, mieux, plus librement que nous; ou, plus exactement, il saisit les éléments sensibles constituant  l’image photographique comme susceptibles d’une autre unification que celle qui fut enregistrée par le photographe et fixée sur la photo. Pour lui, l’image photographique n’est qu’un instantané technique, dont il refuse d’entériner la perception acquise, qu’il veut et sait redécomposer en ses sensations élémentaires pour les rassembler autrement, les ramener (et pour ainsi dire rameuter) à une autre unité possible d’elles, qu’il peut à son tour rendre visible. Il a le regard légitimement libre (car toute photographie, à deux dimensions, est déjà une transcription, un choix du rendu d’apparence – Basse ne dessine pas selon une tête sculptée, car, à trois dimensions, buste et sculpture ne seraient plus véritablement des portraits, devant interpréter leur propre sacrifice d’une dimension, et assumer l’artificielle platitude née de cette amputation, mais déjà des essais de présence directe), et, en même temps, prophétiquement nécessaire : pour dessiner un modèle présent en chair et en os, il suffit, en plus du talent, de  psychologie; mais pour dessiner sa représentation photographique, il y faut un tout autre genre d’observation, à la fois pré- et post- psychologique, c’est-à-dire un discernement simultanément physiologique et métaphysique.

Cet art, si singulier, du portrait sur image dépasse donc à la fois la motivation de croquer de la présence personnelle (que reste-t-il d’un psychologique « intérêt pour l’individu » quand il s’est ainsi incroyablement multiplié par six cents ?!), et  brouille, spéculativement, la distinction pourtant centrale partout ailleurs, entre idole et icône (l’idole est un dieu qu’on croit voir en oubliant qu’il n’est qu’une image; l’icône est un dieu comme il paraît lui-même nous regarder, nous faisant oublier que la condition glorieuse, l’arrière-cour sacrée depuis laquelle il nous considère est née d’un regard d’homme). Or que font ces centaines de portraiturés ? Ils nous présentent ce que quelqu’un a su refaire de leur image, les libérant d’une première image qui les aura séparés d’eux-mêmes, et, dès lors, les liant à une délivrance désormais sous les yeux de tous. Ils sont en vadrouille conditionnelle, en liberté surveillée  par un talent qui nous les expose. En un sens, donc, toutes ces personnes sont à la fois figurées, connues, hallucinées et perçues ; en un autre, elles bénéficient d’une présence inédite, née d’un travail de démantèlement-virtuose et de réunification-surprise d’aspects déja présents ensemble, donc cohérents (sur un cliché déjà existant, et fidèle), mais réinterprétés, de bout en bout, au crayon, donc jugeant non-valides leurs purs traits photographiques, fixés d’abord comme avait agi sur eux (et avait été interceptée physiquement) la lumière réelle, mais invalidant de facto (présence nécessaire, mais non-suffisante !) ce qu’on pourrait appeler un premier état de personnes … Basse nous fait ainsi percevoir ce qu’il a réimaginé de présences fixées, en nous faisant connaître notre folie même de la représentation. Il a bien réuni, d’où notre trouble, les quatre modes (si peu compatibles entre eux) de notre présence d’esprit au monde. Incroyable réussite d’une nette impossibilité !

 Qu’accomplit-il ainsi ? Un autre philosophe contemporain – Francis Wolff – a bien montré que quatre choses sont faciles à la parole, dont les images sont pourtant incapables : d’abord montrer l’abstrait, la présence générale ou figurer un concept (une image peut présenter telle ou telle couleur, mais non représenter la couleur, comme le fait tout de suite, lui, le mot « couleur »); ensuite exposer une négation (toute image affirme ce qu’elle expose; elle ne peut dire de ce qu’elle contient que « voici … »; pour prétendre montrer que « ceci n’est pas une pipe », il faut le formuler, donc le dire); encore, exhiber du pur possible (le subjonctif et le conditionnel n’ont aucun équivalent plastique, puisqu’une image ne peut évoquer son contenu qu’indicativement et tel quel); enfin l’image ne représente qu’au présent (comme dit Wolff, à voir son image, on ne peut pas déterminer si une personne est vivante ou morte, et les paradoxes si aisés à prononcer – je suis mort récemment, ou je ne naîtrai que dans quelques millénaires – sont sans effigie, sans équivalent illustré possible). Mais c’est là la force d’indécidabilité supérieure de l’image : que serait l’imagé hors d’elle ? Quelque chose ou rien ? On ne sait pas. On n’est même pas sûr, devant elle, de ne pas halluciner (et si ce que l’image représente hors d’elle, pour nous, était « réellement présente » en elle ? Si son anodine fiction était une redoutable hantise ? etc.).

Les images créées par Jacques Basse, qui sont donc clairement toujours des portraits de portraits, sont donc déroutantes où on n’attendait pas qu’elles puissent l’être, car, devant elles, on sait qui l’on voit (la personne est connue, il y a son nom, elle a contresigné son image etc.), mais on sait d’autant moins ce que l’on voit. Pour reprendre les termes de Wolff, une image normale « représente » ce qu’elle n’est pas (elle est présente, mais ce qu’elle représente ne l’est pas), et n’est pas ce qu’elle représente (elle est, toute seule, l’image, mais n’est qu’indirectement, que pour nous, qu’en effet de présence, l’imagé) : dans un cliché, on voit le portraituré dans son portrait, ou le portrait comme le portraituré qu’il montre; mais dans un dessin sur cliché de Jacques Basse, que voit-on ? On voit, exceptionnellement, une double absence (l’image dessinée fait voir, en l’absence de la photographie de départ, l’absence de la personne réelle que cette photographie, déjà et comme telle, montrait), et, en même temps une double présence (l’image dessinée a en elle-même la propriété de rendre présent le cliché qui rendait déjà lui-même présente la visibilité de quelqu’un). 

Pourquoi ce procédé est-il, dès lors, particulièrement troublant, quand il figure des poètes ? Parce qu’ils sont les seuls dont la parole a vu quelque chose qui soit déjà un portrait de la réalité (et même, si leur voix est bonne, un autoportrait par délégation d’elle). Les écoutant ou lisant, on a quelque chance de saisir ce qui, dans l’être des choses, assure leur incessant passage à l’acte. Et dans l’être des personnes ? Aussi. Simplement, on ne peut pas fonder la conscience (on ne peut légitimer la présence de la conscience qu’en la supposant déjà là, et l’inconscient lui-même n’apparaît qu’à la conscience). Mais qu’importe : on ne peut pas non plus fonder les mathématiques (car leur propre fécondité leur est un mystère; les structures formelles qu’elles mettent rigoureusement en oeuvre dans l’esprit humain, elles n’en reçoivent pas la puissance morphogénétique, le dynamisme vivant, de lui, mais  d’ailleurs), ni d’ailleurs la morale (la relance active du Bien que celle-ci encourage et justifie, en court-circuitant la violence et privilégiant ses victimes lui est, aussi, un mystère : le coeur découvre en lui une générosité, une réciprocité transitive (je ne peux pas, disait Michel Serres, rendre à mes parents, mes modèles, mes institutions ce qu’ils m’ont donné, mais je peux faire l’effort équivalent d’en devenir méritoirement pour d’autres) qu’il ne se doit pas (le coeur se doit le pouvoir de vouloir le bien, mais non le bien, en général, de pouvoir vouloir). On ne peut donc pas fonder la conscience, mais on peut montrer ceux qui (les poètes) nous rendent celle que leur parole sut extraire et obtenir de la nature. Comme le sourd sur les lèvres, notre artiste lit assez sur les traits des inspirés pour en faire deviner la puissance (pour nous, sans lui, à jamais) muette. 

 Jacques Basse, 88 ans, a ainsi, dans cette oeuvre de toute une vie, montré ce dont la poésie est directement capable, en montrant indirectement (par images d’images) les poètes qui s’en sont montrés dignes. Il n’y a pas d’équivalent connu d’une telle entreprise. « Le tracé poussé avec adresse jusqu’à l’âme devient un privilège » dit, avec justesse, l’auteur. Mais avoir distribué ainsi son privilège n’est plus simple justesse, mais bonté. C’est diffusion du pouvoir secret des coeurs. Qui montre mieux ?

                                              ©Marc Wetzel

On pourra s’informer, plus complètement, de l’oeuvre de l’auteur sur son site : Jacques Basse

et y saisir comment mieux approcher, ou se procurer, les divers tomes de cette anthologie  continue de portraits aussi surprenants qu’exemplaires.

                                                       ——-

 

Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€


L’universalité de la torture le prouve : on fait violemment avouer ceux qui nous semblent seuls à savoir quelque chose d’intéressant. Mais d’un poète qui, en sens inverse, avoue toute sa vie quelque chose qui paraît plutôt indifférer les autres, et qui insisterait pour qu’un lecteur lui explique, du dehors, ce qu’il peut bien être seul à savoir – et dont lui-même (le poète) ne devine que le trouble associé, l’amère et pourtant jubilatoire insistance, l’effet sur lui de ce qui l’accompagne, à son insu, depuis à peu près toujours, de ce poète (né en 1941), donc, hanté par ce qu’il a affronté sans jamais l’avoir vu en face, que dire ?…

« Toute surface abolie

bleus et blancs inédits

ouvrent l’instant de mer

la mer

son lent tempo du petit matin

cette certitude qui vient

cette sérénité plein jour

plein jour sans écaille

plein jour aileron

plein jour    plein jour » (p.16)

  … Qu’il est vieux, qu’il est seul, qu’il arpente sans mot dire quelques kilomètres carrés de la côte languedocienne, qu’il n’y attend personne (en tout cas, pas un quelqu’un qui serait déjà formé), mais qu’il se sent lui-même comme « attendu » par quelques micro-milieux qu’il traverse, par ses biotopes favoris, par les « éléments » constituant les canaux, les dunes, les arbustes, les filets (de pêcheurs), les lagunes et les pluies, qu’il croise ou pénètre.

« faire corps

avec la peur du scarabée

sur le versant sombre de la dune

faire corps

avec le sort des chardons bleus

dévoués à l’emprise du sable

faire corps

avec le double de la dune

deviné dans ces deux nuages dos à dos » (p.47)

Et ce n’est pas un délirant, pas un manieur de providences, pas même un fan de hasards, mais c’est bien ça qu’il fait : il y va, il se rend à certains endroits (en certaines heures, saisons et circonstances, sans doute) pour savoir si, oui ou non, il y avait, justement, « rendez-vous ». Encore une fois, ni paranoïa, ni mythomanie, ni animisme (c’est un savant politiste et sociologue, un universitaire, un tout à fait rationnel sur lui !) dans cette constante et simple interrogation – qu’il mène et qui le mène partout : « Me voudra-t-on quelque chose ici ? ».

« Venus

sans y être tenus

tiraillés

entre tourments et extases

leurs faces lissées par

les rafales

leurs pas guidés par

l’appel de l’instant » (p.42)

 Il vient voir ce que ça donne d’être arrivé où il est. C’est un touriste (un marcheur d’agrément, un visiteur à pied), mais ontologique, mais de micro-déplacements, mais perplexe et scrupuleux. C’est un collectionneur (en tout cas un collecteur) de présences personnelles. Et, à ce titre, avec les décennies qui roulent, passent et, une à une s’écartent, que sait-il, qu’en a-t-il appris ?

« Éveillé

avec le regard du fond

l’homme avance

parmi les choses du bord de mer

choses semblables et choses étranges

accompagné

par l’escorte des mouettes

il rejoint ce lieu crucial

où la mer sacrifie son sel pour les salins » (p.57)

 Une certitude : partout où il va, il se met – littéralement – à la place de l’endroit. Par exemple, ce « littoral »; ce promeneur baroque semble spontanément et résolument renverser les rôles de l’immense rivage, et demander : qu’est un littoral, pour la mer ? Pourrait-elle y saisir son littoral ? S’y sent-elle, de quelque façon, débarquer ? Y a-t-il là pour elle côte – et côte flottante ?! Le « litus » latin (dont vient litoranus, et notre littoral) est mot d’étymologie obscure, mais si, comme Jacques Guigou, on prend la place de la mer, alors le participe passé « litus » (de lino-linere = étaler, couvrir) prend tout son sens. Le littoral devient ce que la mer, périodiquement, recouvre, barbouille, c’est à dire à la fois souille et efface. Il est son impossible, et inévitable flanc à elle (comme on dit flanc de colline, mais fluctuant), la côte thoracique du va-et-vient de sa respiration. C’est elle, la touriste de ses courants, le flanc de ses houles, la dévaleuse de ses rives.

 Et pour elle, quel mal y-a-t-il ? En son fond, bien sûr, elle est blessée de plastiques, de surpêche, des eaux usées de notre Éden industriel; mais là, sur le rivage où la mer enflée avance – avançant, non parce qu’on le lui dit, mais parce qu’elle gonfle selon les conséquences de ce que notre raison technoscientifique s’est depuis un bon siècle dit à elle-même, elle est exactement sans mal littoral !

« Sans mal

ce littoral et sa bonne nécessité

sans mal

ces sables ensemençant

sans mal

l’éphémère substance de la mer

sans mal

l’observance de cette lumière

sans mal

ces fleurs du tamaris d’été

validées par le vent » (p.28)

Voilà donc ce que notre incessant promeneur est venu demander au bord mouvant et frémissant, de mer : le secret de l’absence en celui-ci du mal, car si les eaux littorales ne connaissent que la bonne nécessité, nous en connaissons toutes les autres (les contraintes fâcheuses, arbitraires, vaines, conflictuelles, contradictoires); si en elles matière et lumière se respectent (observance) l’une l’autre, et ne s’entre-répondent (ensemencement) qu’en juste mesure, nous violentons ce qui nous fait vivre et mourons de nous violenter; si le littoral ne retient que des fleurs de tamaris validées par le vent (c’est à dire à la fois brassées, fécondées et sauvées par lui),  nos produits ne trouvent rien hors d’eux qui les recycle ou les justifie. C’est que nous, à l’inverse, jouissons mal – de ne pas savoir désirer, et désirons mal – de ne devoir que jouir. Alors que pour la nature littorale, toujours :

« Ici

à même ces sables irréfutables

tu sais maintenant

que     pour la mer

désir et jouissance

ne font qu’un » (p.29)

Sombre, c’est vrai, est ici la leçon de présence, mais la beauté du crépuscule n’est, pour la beauté elle-même, qu’une aube de plus; littoral avec bien.

©Marc Wetzel

Paul de ROUX – Les pas – Le silence qui roule – préface de Jacques Réda, mars 2022, 96 pages, 16€ 

Une chronique de Marc Wetzel

aquarelle de Jacques Bibonne, « Le front contre la vitre » 13×20 cm (2021) 

Paul de ROUX – Les pas – Le silence qui roule – préface de Jacques Réda, mars 2022, 96 pages, 16€ 


« Quand l’espèce était moins étendue, moins omniprésente

il devait y avoir du repos dans cette idée :

finir à même la terre avec toutes choses

et les os des oiseaux comme flûtes enfouies.

N’est-ce pas cette idée, sur l’herbe, qui revient

quand on est allongé et qu’on acquiesce

– étourdiment peut-être – à tous les parfums de la terre

à la musique mystérieuse de la terre

– pas seulement dans les arbres avec le vent

mais où elle est aussi odeurs, choses non dites à jamais ? » (p.75)

   « Les pas » du titre, oui. Chaque poème est ici comme une courte marche, – qui dit beaucoup le monde, et très peu « je » -, qu’on ferait autour d’un état de choses (un goûter, un plongeoir temporel, la promiscuité urbaine des bruits, une vague assurant en même temps roulis et tangage, des vieux chats qui n’envient pas notre longévité, des uniformes muets, dans un placard, qu’on n’ose tuer que par pulvérulence …) et qui fait penser à une courte balade circulaire dans une salle d’attente, où l’on a la chance d’être seul, et la malchance d’attendre un verdict ou un geste chirurgical peu amènes. 

   Ces pas sont lents, toujours. Ils prennent le temps de s’examiner eux-mêmes, ils bavardent (intérieurement) avec les pas voisins, ils enquêtent sur les constants dysfonctionnements qu’ils croisent (sans dresser jamais la moindre contravention), ils font des constats de conduite des gens et des choses, comme si un chroniqueur de la présence notait, par provision, des attitudes à archiver, moins pour lui (le temps lui est neurologiquement compté, et le mur d’horizon se fripe déjà comme un carton noirci) que pour nous. C’est un homme qui, à voix basse, les yeux malicieux mais baissés, nous chante sans arrêt quelque chose comme « Que diriez-vous de …  » ? Que dirions-nous d’hésiter davantage ? Que dirions-nous de laisser meilleur loisir à l’avenir de se former ? Que diriez-vous de repermettre aux animaux, comme vous y contraignaient les hivers désertés de jadis, de vivre et mourir alors tranquilles ? Que diriez-vous de soudain moins respecter votre propre jungle ? De deviner l’effigie réelle sur la piécette de votre âme ? De ne pas profiter de vos échecs pour faire reculer la lumière ? On est là, on lit, et quelqu’un est déjà passé derrière nos yeux, et nous montre combien on voyait peu, mal, flou ou pour rien. Un poète, lui, sait comment les oiseaux se servent de leurs yeux, et (puisqu’ils ne voient que saisonnièrement le monde, et la part de monde qui s’ouvre, non à eux, mais devant eux, y déchiffrant la mêlée de leurs prochaines ressources et la dissipation des derniers obstacles, car ils sentent large), comme ici, en février, où ils ont, eux, le proche printemps déjà sous les pattes et derrière la voix :   

« Ils avancent comme un choeur

ils avancent quand nous ne voyons pas encore

le printemps naître entre les branches nues

eux dans le froid et la brume lisent un grand livre

et, frissonnant peut-être, ils chantent, les oiseaux

les camions frôlent l’arbre où ils s’assemblent

un carcan de fer et de béton semble les retenir

avec ces passants qui ne lèvent pas la tête et se hâtent

eux s’en tiennent à leur lecture, de tout leur corps

chantent le soleil voilé, la vie humiliée » (p.65) 

  C’est à la fois un penseur et un poète, parce qu’il est un esprit qui à la fois se sert de son âme et la sert en retour. Par exemple, sa naissante surdité (p.67) : le clavier répond moins, à proportion, sous ses doigts – c’est ce que son âme murmure; et en même temps voilà que son esprit se compare lui-même à un piano  inaccessible, un rivage hérissé d’accidents, à une sorte de « stèle » portuaire auprès de laquelle il ne peut plus faire relâche :

« Comme un piano autour duquel il aurait tourné longtemps

lui, rêvant à la musique, l’oubliant en parlant

quand il est pris de vin, et les touches ne bougent pas

mais un piano n’est pas seulement la stèle de la musique

– qu’il puisse l’être suffit, il le regarde

comme on croise au large d’un cap rocheux, sans une baie où aborder

les touches volent et se taisent, un jour

la membrane se déchirera, il entendra » 

 ou lorsqu’il constate sa fatigue, l’usure de s’être efforcé, la moins-value du travail sur soi, l’épuisement de l’envie même de puiser, l’asthénie comme il l’appelle (c’est plutôt elle qui semble savoir l’appeler par ce vrai nom !) : son âme sent que « ses jambes sont lourdes », et demande où de telles jambes pourront bien le « mener », mais aussitôt son esprit s’est demandé (dans la foulée, si l’on ose dire) ce qui (quel chemin, quelle vitesse, quel consentement ?) les a elles-mêmes menées à cette lourdeur ? Il revient systématiquement au mal dont il partait, et rapporte loyalement à la plaie l’histoire même de sa blessure :

« La tristesse est dans les jambes aussi, dans la main

quelle décrépitude dès le début, curieux

tout de même cette fatigue primordiale, cette fatigue

juvénile en quelque sorte, de quelle course venue

de quel décret ? lui ne sait pas

il regarde le jour monter dans les vitres

il regarde la lumière, il ne sent

que ses jambes lourdes – où le mèneront-elles ? » (p.66)

   ou, même (avec l’admirable honnêteté de ceux qui ne voient que ce qu’ils font voir) lorsqu’il refond sa montante impuissance (ou peut-être même son indifférence sexuelle) dans l’épopée collective, ondulante, planétaire, anonyme, extérieure,  de la libido terrestre :

« Ce matin, toute nue, une jeune femme ouvrait ses volets

son corps svelte se pencha un instant, tout uniment doré

le poids des seins aigus les entraînant

dans l’air frais, sur la rue et ses bruits.

Brève apparition, comme si la Terre

montrait à la fenêtre son sexe ocre et toujours juvénile » (p.71) 

   C’est un poète qu’on n’admire pourtant qu’avec quelque chose de l’ordre de la compassion : peut-être a-t-il limité sa propre force créatrice parce qu’il respectait trop la puissance (de consistance et de lumière) de la Nature. Il hésite à empiéter, dans un combat qui ne lui a pas clairement révélé son rôle. Il a étonnamment scrupule à faire quelque chose de ce monde dont il se sait mystérieusement fait, comme l’indique (p.78) cette si étrange confidence d’un tailleur de pierre : « Quelle idée/ vouloir faire quelque chose de ça ! Quand c’est ça/ qui me fait !« . Il se sent figurer lui-même sur le mode d’emploi du Tout, mais dans un idiome indéchiffrable. Il laisse par exemple l’exclusivité de toute activité d’altitude aux hirondelles :

« très haut les hirondelles ont des cris excités

comme si elles devaient déménager le ciel » (p.82) 

   Même son ardeur religieuse semble se voiler du sentiment d’avoir une lumière de retard sur ce qu’il regarde, alors qu’au même moment une immense concrète lucidité lui fait deviner (comme devant un bas-relief, dans un musée propret, p.83) que ce qui fait défaut à la perfection est … la santé de l’érosion !

« – ne vous manquait peut-être que cela :

les gouttes sur vos boucles, la détérioration

subtile, irrémédiable, de l’air, de la pluie » 

   Cette ré-édition, si judicieuse et féconde, d’une oeuvre parue en 1984 (Paul de Roux avait 47 ans, avant une « horrible » fin de vie) montre une « course » de vie d’une rare pudeur (comme si toute révélation n’était complète qu’en celui sachant n’y pas répondre),  d’une dérangeante franchise (comme dans l’amer constat que nous nous occupons volontiers de ce qu’il manque d’âme et de sens à ceux qui ont pourtant tout, mais passons au large de ceux qui ne se sont plus rien !)

« … dans l’épouvante des odeurs d’huile qui brûle

un misérable se détache d’un porche, nous nous croisons

nous nous regardons hargneusement peut-être » (p.32)

 mais d’une tendre et contagieuse intuition (les moments de grâce y sont, même dans l’échec ou la catastrophe, ceux où l’univers vient accompagner la minute de conversion de celui  qui le considérait) :

« Plus bas que la parole

et sous les faits et gestes

en toute utilité, toute nécessité

un champ d’étoiles ressuscitées

reçoit celui qui tombe et passe

au travers du plancher » (p.33)

  Comment ne pas plaindre et admirer tout à la fois celui qui voit et comprend, comme Rilke, Follain ou de Roux, que nos objets, et les choses mêmes, se détournent à raison de nous, vont vers leurs durées étrangères et leurs sites de vie changée, redeviennent tout autrement disponibles au monde dès que se relâche d’eux notre unilatérale attention ? La médiocrité ne sait pas quoi faire du mystère; lui, a su.

« Les chaises, sur la terrasse, dans la nuit

au seul bruit de la rivière, des arbres

vers quels inconnus tendent-elles leurs bras ?

Ne sont-elles pas à l’image de ce lieu

lorsque nous dormons et que les souffles

venus d’autres espaces pénètrent doucement les pierres

les modèlent pour un autre âge de la terre ? » (p.20)

©Marc Wetzel