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 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Une chronique de Marc Wetzel


 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Nous pensons à nos vies sans les penser, et tournons en rond dans leur progression même; la poésie, qui mène par principe à tout ce qu’elle sait formuler, et fait rencontrer tout ce qu’elle évoque, pourrait-elle théoriser une vie que nous nous remettrions à imaginer sans retour ?

« Tu nais puis toute ta vie tu essayes de revenir.

Le matin aux serviettes, le soir aux oreillers, aux couvertures et au rêve.

La terre mouillée sur les mains n’est pas agréable

car tout sort d’elle, sauf toi. Tu lui appartiens

et pourtant personne ne t’a appris à mourir.

Les jours changent de saveur mais tu ne changes guère de goût

ni d’allure et tu es malade, à la fin tu es toujours malade

de toi-même. Tu n’es pas assuré d’être vivant,

tu respectes les queues à la banque et les panneaux de signalisation.

Tu respectes l’inanimé pour sa présence même quand tu t’en vas.

Puis tu cèdes devant les publicités, les pilules

et les saisons,

branché à la perfusion du marketing

et tu attends de retourner dans quelque chose comme une mère » (p.25) 

 « Théories nocturnes«  … voilà bien un titre (paradoxal, ironique, provocant ?) de poète ! Car une théorie semble toujours là, au contraire, pour mettre au jour le fonctionnement d’une réalité (même pour expliquer la venue quotidienne de la nuit, il faut éclairer, et non assombrir, la mouvante interposition régulière que fait une moitié de Terre entre le Soleil et l’autre), et il fait toujours jour dans une théorie (l’articulation des hypothèses y doit être visible de l’esprit, ce qui est exposé par la raison devant constamment l’être à elle).

Une théorie conçue ou agissant de nuit, comme s’en figure notre jeune poète, n’est pourtant pas une simple facétie : même avant son sens de prise en considération intellectuelle d’une réalité, d’un corps cohérent de propositions qu’on avance pour rendre compte de ce qu’on voit s’ordonner et se dérouler ainsi ou autrement, « théorie » renvoie, dans son origine grecque, à un défilé de gens envoyés pour assister à un événement sacré, une procession de députés chargés, hors de chez eux, d’observer et de cautionner le cours d’une fête solennelle ou la consultation d’un oracle. « Théorie » est l’idée d’une sorte d‘ambassade désintéressée, faite non pour nouer un rapport de pouvoir, mais plutôt pour assumer ce qui la dépasse, pour se rendre auprès de ce qui lui échappe pour témoigner d’une volonté supérieure qui s’y manifeste, et acquérir le droit de lire le sort de tous. Avant donc d’être une troupe complète d’idées se déduisant les unes des autres, une « théorie » est un groupe d’envoyés au mystère se suivant méthodiquement les uns les autres, s’avançant vers la révélation que leur seule discipline de cheminement méritera. On y sent alors un poète davantage à sa place ou dans son élément ! « Théories nocturnes » y ajoute la marche plus périlleuse (en tout cas moins harmonieuse) dans l’obscurité, le risque de ne pas même pouvoir voir ce qu’on est venu enregistrer, et la pluralité des processions simultanément en marche vers leur vérité. En tout cas, dès la première page (éponyme) du recueil (p.11), au moins trois thèses « théoriques », ou considérations fondatrices, trois « avancées » spéculatives à la fois graves et ironiques – une logico-scientifique, une psycho-spirituelle, une historico-écologique respectivement, nous sont, poétiquement, données :

« La plus grande distance est celle de zéro à un« 

« Dieu est une cicatrice/ La peau est toujours la même » 

« En fait personne ne raconte rien d’important./ Car rien n’est important/ depuis qu’une tortue a mordu pour la première fois/ une bouteille en plastique » 

Ce qui reste d’une poésie traduite – surtout quand sa langue originale nous est si lointaine – c’est l’essentiel : une pensée qui chante. La leçon de vie d’un poète est donc toujours quelque chose comme : que ton existence se conduise comme une pensée chante ! Et il y a, sous la subtile sobriété et (parfois) l’obscure rudesse de ce jeune (né en 1988) poète, de naturelles indications morales, de nets appels à la vertu, car l’usage que la poésie a de la parole mime, en quelque sorte, celui que la vie a de sa propre humanité.

En toute poésie, d’abord, la parole se promet de trouver exclusivement ses ressources en elle même (et non, prosaïquement, comme arme, outil ou faux-nez d’autre chose : une idée, une intrigue ou une fonction), et ne trouver son appui que dans la suite « inspirée » qu’elle se donne à elle-même, dans la fécondité autonome de son propre cours. Ensuite, par le don de la surprise poétique, l’écrivain a coeur de redonner en mots ce qu’il a reçu d’eux : c’est comme bienfaiteurs de la pensée qu’il les reconduit dans ce qu’il sait faire résonner d’eux. En toute poésie enfin, même ésotérique ou nihiliste, le meilleur du mystère est comme solennellement partagé; promesse y est faite (et tenue, si le poète est, comme ici, intègre) que celui qui saura bien lire cela s’écrira mieux lui-même, formulera mieux le cours de sa propre conscience.

On n’a donc pas de mal à reconnaître, respectivement, dans les simples conditions d’exercice d’un parler poétique, trois vertus communes : loyauté, gratitude et générosité. Ou, pour le dire négativement, en poésie, la manipulation traîtresse, l’arrogance spirituelle et la sécheresse de coeur sont comme techniquement impossibles. On pourrait, avec Carlo Ossola, nommer urbanité cette cordialité tissant les liens utiles à ce qu’une parole humaine est venue faire là. Aménité sans complaisance ni astuce qui, même angoissée et perplexe, étaye noblement le bien quand il est possible et paralyse ou enraye discrètement le mal qui se croit nécessaire. Ainsi s’expriment vertus de loyauté, gratitude et générosité en trois passages comme :

« Je vous porterai les racines

même après mille labours.

Dieu est là, telle une noix,

derrière les yeux » (p.26)

« Aujourd’hui je suis un homme sans  souci

qui sait

que nous étions rêvés par les enfants des Sumériens

dans la poudre à canon du printemps.

Notre sort astral a été

écrit par

des coeurs brûlants » (p.32)

« Notre satiété n’a coupé la respiration à personne,

seul le silence s’est retiré dans de petits bruits

hors du corps et nous aimions » (p.34)

  Et ce dernier génial passage, qui semble bien les résumer tous :

« Il faut trouver l’endroit, une intention ouverte

qui ne prive pas. Comme les barrages

construits par les castors. Il faut

tendre le ventre vers le ciel, inviter dieu

à poser sa tête, à essayer de s’endormir.

Il faut renoncer aux angles droits

et à tout autre intouchable,

avec ses pouces partager le coeur à l’infini, telle une pomme,

distribuer aux enfants.

Il faut verser, comme une volée d’oiseaux dans un arbre,

les humains dans les humains » (p.43) 

 L’effort poétique de compréhension peut-il pour autant réussir ? L’avancée théorique restera « nocturne », car la pensée a beau chanter, elle rencontre presque aussitôt des choses dont elle ne peut décider. Par exemple, dit le poète, aimer – qui est vouloir le bien d’un être – consiste surtout à lui épargner ardemment le pire, à désarmer, autant qu’on peut, le pouvoir du mal sur cet être aimé. Mais quel est le plus grand mal : le vice privé et personnel (dans la surenchère passionnée des désirs) ou l’inégal traitement des prétentions (dans le dérèglement public des échanges, ou la corruption des contrats) ? Est-ce le vil ou bien l’injuste ? On l’ignore. Mais alors comment l’amour pourra-t-il s’assurer du mal à défaire ?

« je ne sais toujours pas ce qui a apporté plus de mort

l’individu ou le collectif

et s’il est possible d’aimer vraiment

sans ce savoir » (p.54)

De la même façon, complexité du monde et maturation d’une vie en lui sont-elles seulement compatibles ? La complexité force à prendre en compte des déterminismes de plus en plus divers, en interférences de plus en plus chaotiques; mais la maturité est, à l’inverse, un effort d’optimalité dans un secteur que prudence et lucidité savent de mieux en mieux isoler des autres. (« Chargé de pioches j’ai fait le geste vers l’été en moi » p. 51). Où forger alors son « été » idéal si toutes les saisons s’en mêlent et s’emmêlent ?! Même la maturité démocratique se mène une vie impossible si perfectionnement et diversité tirent par principe en sens opposés ? D’où les délicates contorsions d’une civilité se rêvant à la fois authentique et solidaire !

« Je voulais lever l’ancre, trouver un frère, lui dire

approche et tu entendras en moi la chair sauvage et silencieuse de la nuit

monter comme la grande marée. Dis-moi

comment démolir les murs, comment ensuite fabriquer un continent

une famille, comment tirer à trois-poins, comment siffler

dans une ville qui envahit tes poumons tel un cancer.

Comment fermenter enfin sans dire de sottises » (p.55)  

Alen BRLEK

C’est, comme on l’a deviné, un formidable poète, qui mérite pleinement l’attention à laquelle il nous appelle, et dont les quelques obscurités viennent de ce que la clarté lui est donnée par grâce, et que la grâce est, on le sait, une présence qu’on a moins le plaisir de construire que la joie d’intercepter. C’est comme si ce qui manquait au réel venait, dans l’esprit de ce méditatif et malicieux poète, directement donner le coup de pouce qui nous le révèle. Avec l’art merveilleusement difficile d’un visionnaire savant et nuancé, mais sans oeillères.   

Georges-Antoine DRANO – (1964-1994)

                                                        

 Par les circonstances étranges de la vie, j’ai eu G.A. comme élève, en Terminale, au Lycée Climatique de La Baule, en 1980. Il avait seize ou dix-sept ans, j’en avais vingt-sept, et le seul souvenir que j’ai, qui est plutôt une impression globale et confuse – je crois me souvenir du ton de ses quelques  prises de parole –  est qu’il était plus mûr, et plus instruit (en tout cas dans les choses de l’art et de la nature) que moi. Un ange, grand, au nez retroussé, à boucles brunes, au front droit et large, avec des yeux qui ne cillaient pas. Et des propos très doux, sûrs de ce qu’ils cherchaient, peut-être ironiques, à la fois vaillants et fins (exactement comme si une armée de nuances vous arrivait dessus). J’invente un peu, en tout cas j’extrapole, je complète de quelques images plus ou moins fidèles une intuition qui fut forte. Avec souvenir d’une brève visite des parents, à la porte arrière du Lycée, presque sous les pins : deux collègues, très artistes et très militants, sympathiques et vaguement méfiants, qui se demandaient surtout si le jeune imbécile que j’étais avait bien compris à quel miraculeux jeune homme son prof de philo avait affaire . Je les ai rassurés, je crois, car, oui, les âmes exceptionnelles, oui, faisaient partie des rares choses que je comprenais. C’est d’ailleurs auprès d’elles que j’ai, comme tout le monde, appris à comprendre. 

 C’est un peintre : il mettait les choses à plat, pour bien faire apparaître le réel à lui-même.

 Il avait l’image facile (même quand ce qu’il représente ne ressemble pas à du connu, cette chose ressemble si fort à elle-même aussitôt qu’on ne l’oublie plus).

 Il avait le « coup de crayon » : trois-quatre lignes, et l’effort de présence réussissait. Dans sa silhouette arrivait la chose entière.

 Il n’avait pas besoin – en tout cas pas usage – de profondeur spatiale. Une unique et suffisante surface accueillait toutes les rencontres, à la loyale, sans perspective.

Dans cet entre-bousculement – qui est un entre-flottement très bien structuré, dit un critique – des êtres résumant bien leur apparence qui portent ce qu’ils contiennent …

Quand un personnage a un sort un peu compliqué (et les siens l’ont tous), pas besoin d’être gros pour être un poids lourd !

Des filiformités qui se pèsent des tonnes; car tout va de transformation en transformation, et l’or des silhouettes lui a suffi.

 Georges-Antoine Drano a hanté le vestiaire de la condition humaine, et il y a établi un atelier.

 Il ne triche pas; il sait qu’on ne peut pas éloigner le mal sans le répandre. Il peint, écrit-il, pour rhabiller le monde – le rhabiller pour prévenir, pour empêcher ce qui est nu, ou disgracieusement vêtu, de se dégrader en monstrueux.

  Comme on recuit quelque chose pour empêcher le cru de se pourrir.

  Il habille le monde pour qu’aucune vêture acquise ne dégénère.

  C’est un virtuose toiletteur de toutes les négligences.

Il dit : Éduquons le regard au bien Être, et il met une majuscule à Être… Il voulait que l’Être présente bien, porte beau.

Jamais violent, mais résolu. Son regard a l’air de dire à ce qu’il rencontre : « je te pose là selon ton mérite, mais ce n’est pas toi qui m’arrêteras ».

Très farouche, mais fraternel : il coordonne, il met en confiance les uns avec les autres les dinosaures, robots, diablotins, squelettes fardés, sirènes géantes, androïdes à casque à pointe qui le hantent. Il les force, même quand ils hurlent et s’empoignent, à une bidimensionnelle convivialité. Que leur Enfer auto-proclamé ne fasse pas … le Malin !

Très investi, mais impartial. Son Martien, sa petite grenouille à antennes, son Edward G.Morrisson (qui commence par la mort et finit comme nourrisson), son Martien est Martien justement pour pouvoir être impartial : il est ainsi à égale distance de tous les fantasmes humains. C’est un arbitre qui ne comptera jamais les points, mais qui veut de la solidarité chez les joueurs (terrestres, même l’ange de la lessive Saint-Marc, qui éponge aussitôt ce qu’il viendrait faire) : un Martien drôlatique, malicieux et consterné. Un lutin holographique, grave et léger, à l’insaisissable disponibilité.

Un Martien sans illusions, mais qui a gardé son « esprit de plaisir » et sa naïveté. La naïveté, c’est un regard qui se souvient (qui voit les précédents, mais n’en joue jamais), qui s’ouvre fidèlement, qui n’interroge pas les clients à la porte. L’esprit de plaisir, c’est veiller à ce que les pires présences soient contentes d’être ensemble, soient ravies de n’être pas ailleurs, de se retrouver où l’esprit les convoque.

 Le peintre, lui, qui avait la fantaisie ardente de sa mère, et l’acuité bonhomme de son père, est prévenant et généreux. Prévenant, car il veille à toujours remuer délicatement ceux qui, dans le tableau ou devant lui, empêchent les autres d’avancer. Généreux, parce qu’il se risque toujours à révéler quelque chose, à faire se découvrir une possibilité en cours du monde à ses risques et périls, simplement par respect de l’avenir, par amour du prochain, par confiance en la profusion qualitative de la vie. 

Un immense appétit, une fécondité intérieure hors-normes : on pourrait dire que son inconscient l’a mangé vivant, mais aussi qu’il a inventé une nourriture « chic », succulente, très substantielle et pourtant étonnamment assimilable, pour les inconscients des autres. Comme on voit chez Dali ou Shakespeare, son inconscient a donné la becquée aux nôtres, prodigieusement.

Son monde montre, c’est vrai, un peuplement scabreux, et une inquiétante extra-lucidité dans l’emprise et la royauté des clins d’oeil : à l’évidence, il a connu le monde de la domination, l’ambivalence des huis-clos, la prise en otage des pulsions – mais il y a chez lui une sorte de laïcité tranquille à l’égard du diabolique, qui montre qu’il n’était pas dupe de ses tentations mêmes. Il est resté libre, souverainement neutre dans le désordre délicieux des convulsions de l’âme, leur si rigoureuse avalanche. 

Malgré sa si précoce maturité intellectuelle et esthétique, restant spirituellement réservé, ne se mêlant jamais des énigmes dont il ne se sentait pas partie prenante, ni même de celles qu’il sentait ne pas pouvoir résoudre.

Sa théologie : tous les dieux ont à s’entre-instruire. Sa religion : cessons de prier sans réfléchir. Mais la question qu’il pose au mystère reste, elle, redoutablement ardue et profonde, comme : l’ancêtre commun de tous les créateurs, seul apte à les protéger d’eux-mêmes, est-il le totem vivant du Sacré-Coeur ? Ses Christs hésitent à sortir de leur toile, et cette réticence est encore un mouvement ! Les spécialistes savent ce qu’il doit à Wifredo Lam, à Miró, à Victor Brauner, à André Lhôte, à Picasso, à Rebeyrolle (?), mais nous, nous n’avons pas besoin de spécialistes pour savoir ce que nous lui devons …

   … ce que nous devons à ce jeune dieu grec, qui si étonnamment toute sa vie a cherché sa Croix, et qui, « ayant pris la peinture en otage », lui aura paradoxalement sacrifié son destin, douloureusement et merveilleusement.

©Marc Wetzel

                                            


Exposition : émotion et beauté pour l’inauguration du mouvement interrompu de Georges Antoine Drano

EXPOSITION : LE MOUVEMENT INTERROMPU GEORGES ANTOINE DRANO

Suite à la donation du fonds Georges Antoine Drano par Nicole et Georges Drano, la Ville de Frontignan la Peyrade présente une exposition estivale dédiée à l’oeuvre foisonnante de cet artiste frontignanais disparu prématurément

DU 8 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2022

Exposition

Public : tout public

Contact : Ville de Frontignan la Peyrade

Vernissage : le 8/07 à 18h.

Exposition du mardi au samedi, de 10h à 12h et de 14h à 18h

Salle Jean-Claude-Izzo,
rue député Lucien-Salette
34110 Frontignan la Peyrade.

Anna BABI – Vivarium – images de l’auteure – Les éditions du passage (Montréal), 3eme trimestre 2021, 72 pages, 14 € 

Une chronique de Marc Wetzel


Anna BABI – Vivarium – images de l’auteure – Les éditions du passage (Montréal), 3eme trimestre 2021, 72 pages, 14 € 

« … je suis le vent qui rouvre vos plaies

le hibou perché qui vous guette

la bactérie qui vous bouffe

ou un litre de lait suri

un pissenlit fané depuis des lustres

la rouille de vos vieux os

l’eau qui noie vos chairs

l’arme que vous possédez pourtant

et qui vous perdra un jour » (p.9)

Comme il s’agit d’un premier recueil d’une jeune femme québécoise prenant pseudonyme littéraire (Babi suggère seulement qu’on y prendra en compte l’enfant qu’on a été …) – pas d’antécédents littéraires ni repères biographiques (on sait seulement qu’elle étudie la littérature et l’histoire, et qu’elle est comédienne),  le titre est notre seul appui : un vivarium, c’est comme un géant aquarium aérien et terrestre, et en même temps un modèle réduit, vitré et acclimatant, de milieu naturel, où l’on tente d’établir coexistence instructive entre bestioles choisies. C’est comme une famille zoologique à l’essai, composée pour l’observation et la prise de paris, comme : cette micro-Création durera-telle ? que deviendront concurrence et symbiose si méticuleusement organisées ? cette jungle de poche, sous cloche, et rationnellement surveillée, mérite-t-elle un avenir ? Ou même : s’intéressera-t-elle assez à elle-même pour jouer le jeu de la survie ? Mais la zoologie n’est ici qu’un voile.

« c’est une patte d’oiseau 

cachée sous la boue

un chant de percnoptère

le sang des terriers

la nuit qui enveloppe

la boucherie de la jungle

la paix sous les lacs et au fond des rivières

le nom des baleines, l’engrais de la terre

ou au creux de l’hiver

l’écrasement du monde

je cherche dans toutes les filles

les pieds froids de ma soeur

(ils sont des pieds d’ange

à n’en plus finir)

Je ne connais pas la prière

qui pourra nous recoudre au ciel  » (p.45)

La très jeune femme qui nomme ainsi son recueil le peuple, certes, des quelques espèces attendues : hiboux, rats, araignées, fourmis et asticots (une décomposition de ce monde parqué est donc prévue, voire déjà en cours), mille-pattes, loups et scorpions … mais ce vivarium contient trois figures humaines, trop humaines, qui réorientent tout : un papa (inquiétant); des jeunes filles aimablement soeurs, mais « folles à toutes les sauces », « maigres et tranquilles dans la lumière grise des couloirs », ou « tulipes qu’on arrose d’essence »; enfin l’une d’elle évoquée surtout, précocement et tragiquement disparue (drôle de vivarium qui traque ses soeurs ou les fait disparaître ?), elle qu’on aurait souhaité « protéger de tout », et d’abord, de « mains voraces », « du silence des motels », et de « serrures de chair » dramatiquement « ouvertes, coulantes ». D’un coup, ce vivarium  à la fois ludique et expérimental se fait implacable garderie anthropologico-éducative où dissolution, harcèlement, asphyxie et vengeance mènent leur bal.

« J’ai connu moi aussi le froid des ruelles

et le motel avec un miroir au plafond

nos yeux transparents sont les mêmes

nos cuisses bleues nos dents serrées

combien de fois pour que ce soit vrai

les feuilles sont mortes je suis vivante

tu es morte je suis vivante

ma soeur est morte je suis vivante

nos soeurs sont mortes mais je les venge » (p.43) 

Être enfant, déjà, on en réchappe, au mieux, de justesse : on avale sans savoir quoi, nos jouets n’écoutent pas plus nos cris que des arbres, on est porté où on ne veut pas, on n’est ni conscient qu’on s’endort ni libre de s’éveiller, on doit répéter tout ce qu’on entend pour commencer à savoir ce qu’on dit, il faut laborieusement ou hypocritement mériter ses cadeaux. L’enfant, faute d’expérience, ne peut se faire confiance; et, faute de savoir, ne peut se passer de confiance. Mais être une enfant, montre Anna Babi, démultiplie ces aléas, complique toute la formation d’humanité. Un petit garçon se sent espionné pour ce qu’il cache; mais une petite fille, pour ce qu’elle montre. Lui doit seulement s’arranger de l’indifférence qu’il suscite; elle, s’inquiéter aussi de celle qu’elle rompt; lui recourt au sabre magique, par un courage lui assurant raison; elle, devant bien plutôt abriter son coeur dans la prudence, forge bien plus difficilement son bouclier magique. Là où le petit garçon n’a qu’à dire intelligemment oui ou non à la loi et à l’autorité du père (il se fiche bien, lui, de désirer ce qu’il lui suffit de respecter ou non), la petite fille doit affronter une rationalité de ce pouvoir toujours troublée d’une chair intrigante, d’une dérangeante nuance oedipienne. La peur masculine de n’être pas aimé en sa révolte se résout en transfiguration d’enchanteurs et princes charmants; mais la peur féminine d’être désirée dans son obéissance se compense moins glorieusement en marâtres et sorcières d’appoint.  

« On m’enterre sous la fourrure d’un chat

on dirait presque la peau de ma mère

alors que je descends les fleurs m’étouffent

dans le noir le sang s’assèche

je suis née depuis longtemps

je suis une poudre et je me glisse

sous vos dents, vos griffes

on m’a vue naître d’un noyau sec » (p.49)

Ce recueil, écrit peut-être d’abord par une jeune femme pour d’autres, comprend pourtant mieux le drame ambigu de la paternité que bien des traités psycho-sociaux. Que peut, en effet, un art de se faire obéir sans technique de commandement ? Comment acquérir la compétence de père sans commencer à ne l’avoir pas ? Et quelle est cette « compétence » qui ne saurait elle-même juger seule de ce qu’elle sait ou non produire ? Les filles pardonnent à leur mère par solidarité charnelle, car l’hérédité les fait strictement peaux de mère en fille, mais le père, qui n’accouche que de et par mots, comment assumer ses désirs et négocier avec leur (même résiduelle) indiscrétion ? Si le présumé « héros au sourire si doux » fait véritablement les yeux doux, en Satan des pouponnes ? 

« Ils sont nos pères, tapis dans l’obscurité

de couloirs dont nous ne savons plus les couleurs

ils prennent la forme de lépismes

ou de monstres dont nous sommes fières

ils sont les pères que nous avons eus

plus grands que nous

silencieux

immenses

ils sont la sueur, la force, le métal, la laine

(nous sommes le gras, le rose, la terre, la peur)

et ils n’ont pas vu nos sangs

ils n’ont pas su nos plaintes » (p.29)

 En face, Anna Babi ne manque pas d’armes : « les longues mains affutées » d’une virtuose des textures de présence à déjouer ou induire; d’étranges « tresses de combat » pour aider qui perd pied à courir contre le courant; l’art de s’introduire savamment dans les « bottes », les « bras » et les « têtes molles » d’autrui; l’art aussi de pérenniser les rôles salutaires (« tu seras une enfant éternelle et je serai ta mère / on se ressemblera tellement / nous serons la même »); l’art suprême enfin (p.37), qui est à la fois art de vivre et d’écrire – de la cueillette en terre invisible ! Cette toute jeune femme est une admirable écrivain, nette, résolue, passionnément lucide – et directe. Puisse sa sauvage maturité ne pas se civiliser trop vite; puisse sa vengeance savoir ne faire souffrir en retour que le mal; puisse son esprit ne pas se meurtrir trop où il ose si généreusement descendre.  

©Marc Wetzel 

 

 Ida JAROSCHEK, À mains nues, Éditions Alcyone (collection Surya), avant-propos de Gilles Cherbut, 92 pages, 1er trimestre 2022, 20 €

Une chronique de Marc Wetzel

 Ida JAROSCHEK, À mains nues, Éditions Alcyone (collection Surya), avant-propos de Gilles Cherbut, 92 pages, 1er trimestre 2022, 20 €


« Nous avons vécu au fond d’une eau

que la lumière n’atteignait pas

debout dans nos voix

liés comme flamme

séparant l’onde de la nudité

corps-mort de mon poids

dans le flottement d’une parole

dérive et ancrage des sentiments

pour retenir la barque fragile, carcasse, esquif

jaune tremblé glissé entre les reflets où entrevoir

ta mort et le secret plié dans l’or des genêts » (p.82)

  Une poésie, donc, impressionniste (mais les impressions ne cachent pas ici qu’elles font la loi !), décousue (mais, à proportion et aussitôt recousue, comme si chaque mouvement, toujours inattendu, était la meilleure suite non du mouvement précédent, mais de son écho en nous), à la fois tragique et alerte (la probabilité, la proximité peut-être, de la mort propre, a fait fuir l’âme, mais on ne se soucie, franchement, que de la retrouver !), éthérée et méthodique (d’un côté de folles apesanteurs s’essayant à se mériter mutuellement, de l’autre un coeur des choses qui serait comme ouvert, scruté et réparé par une stricte chirurgienne cardiaque !), baroque (« J’ai une ombre d’avance sur ta mort/ mes orteils de nacre crochetés à ta boutonnière » p.77) et tendre (« Je te le dis comme vent à ton oreille/ attends, attends encore un peu » p.67) qui, toujours, comme on vient de lire, danse, énonce, s’embarque sans cesse (même sa passivité dérive, mais ne stagne jamais), en appelle partout à plus qu’elle-même (à la souffrance s’il le faut, à la mort, à la couleur jaune, et, régulièrement … à de très mystérieux grands fauves, que l’auteure semble avoir apprivoisés moins en elle que directement en eux !)    

   Le grand fauve, même « indolent, délié et calme » (p.31) n’est ni doux (sauf aux soins à progéniture – il ne s’abstient de violence que là où la vie ne pourrait s’en nourrir) ni patient (sauf à la chasse – il n’a la force d’attendre que là où sa ruse va vaincre) – mais il a une sorte d’innocence, qui tient à ce qu’il ne pourrait se laisser aller, être à-demi vivant, rester malade ou couché sans très bientôt disparaître. Le grand fauve ne peut se permettre d’être un seul instant moins que lui-même : il flancherait, s’étiolerait, manquerait à son propre appel, s’évanouirait plus vite que ses propres traces ! Dès qu’il ne mobilise plus tout de lui-même, il va n’être rien. C’est tout lui, ou personne. Qui ne désirerait qu’à-demi ne jouirait guère que de soi.

     La danse (plus encore que le chant, ou le théâtre) occupe une place singulière dans cette poésie. Bien sûr, on ne parle pas en dansant (les montagnes russes de la voix lui ou nous donneraient alors la nausée), mais justement : la danse écrit quelque chose dans l’espace qu’elle ne peut pas elle-même dire, elle le montre seulement. Mais ici on ne danse pas d’abord pour être vue (même si ce ne peut être non plus pour voir, car les yeux iraient en tous sens comme la voix, et ne fixeraient que le zigzaguant flou qu’ils se donnent), on danse pour que le corps explore utilement et agréablement l’espace. Mais c’est une exploration forcément muette, même quand la danse est virtuose. Ce que le corps dansant lit de l’espace ne s’y inscrit évidemment pas. Alors, il y a les mots pour mettre en forme ces traces d’air et de sueur, les mettre en forme de volutes, de sillages, de tourbillons, certes tous indirects, codés et extérieurs – puisque verbaux – mais soudain transmissibles. Il suffit de lire, et l’on « voit » ce que la danse pense.

« N’oublie pas, ce petit feu qui tremble dans ta main

c’est ma bouche » (p.71)

    Ce que cette danse pense n’est, c’est vrai, ni serein ni joyeux, ni même très confiant (d’où l’amène sobriété des textes : leur malheur n’insistera pas). Mais en retour la pensée danse, comme physiquement – et s’en donne d’admirables moyens. « J’ai vu la mort de près, elle avait ses chevaux » (p.26) : comment mieux dire qu’on cravachait vers le rien ? « Oublier tous les plis de tous les draps du monde » (p.59) : comment mieux suggérer que l’espace pur, sans relief ni revêtement, pourrait devenir (si la danse en lui est juste) habitable ? « C’est la montagne entière/ qui voudrait monter dans mes jambes » (p.60) : cette image du désir admiratif (l’altitude d’autrui inspire au moment même où son manque nous aimante) semble à la fois dire et montrer à l’amour tout ce qu’il a à savoir.

   Même si l’être partenaire semble ici plus invoqué qu’accessible, on ne danse jamais seul. La souffrance, peut-être, l’aura éloigné – mais l’énergie est là, qui soutient la beauté de l’autre dans son combat, et se propose, elle, en « vrai bond » (« Avant qu’on ne ferme ton visage/ que ton être tout entier s’y retire/ dernière énigme, premier faux bond/ Je déposerai monnaie d’échange/ des mots sous tes paupières » p.25) ; et même si l’autre est absent parce qu’il est mort, le deuil qu’on porte est lui-même comme une danse de soutien, un geste à sa place dans le monde qu’il a connu – et toute danse met ensemble des gestes  (« ta mort tombée dans ma main comme un fruit » p.23). Comme toute poésie vient, à son tour, « greffer à la langue » ces « essors » et « soubresauts » : rester vertical, comme un ludion d’horizon, voilà son parler.

   La sensibilité (pour employer un mot faible, car même son impressionnabilité a quelque chose de chorégraphique) de l’auteure est si grande, et peut-être si douloureuse (« La douleur m’arrime/ où je ne peux pas dormir » p.11, ou « cette douleur sourde muette tout autant » p.73) que parfois l’inconnu – qui n’a pas encore de visage, de traits, donc pas non plus de « cicatrices », qui n’a que des précédents indifférents – lui vaut mieux, la rassure (?), est comme préempté dans une sauvagerie qui n’aurait pas encore décidé d’elle-même. Mais Ida Jaroschek danse déjà, sans encore tout à fait savoir avec qui, et d’une danse déjà prête « à dépecer la peur » (p.24). À mains nues, en tout cas (nul ne danse ganté, ni ne voudra croire que les gants furent le premier outil !), pour palper, mais en amoureuse, les pures et premières fluidités de l‘espace et du temps, comme semblent bien le dire, respectivement, ces deux précieuses strophes :

« Je ne suis pas étrangère à ces flammes

qui ont remplacé ton visage

Ce fleuve sans rives qui t’emporte

est un lit sans lendemain » (p.41) 

Oui, en amoureuse, qui aura tremblé juste :

« Dans l’affolement des signes

je vois nos pensées » (p.42)

© Marc Wetzel

Marianne VAN HIRTUM (1935-1988) – La vie fulgurante, suivie de Le cheval-arquebuse – L’arbre de Diane (collection Les Deux Soeurs ), à partir de recueils publiés essentiellement chez Rougerie – dessins de l’auteure, décembre 2021, 92 pages, 12 €

Une chronique de Marc Wetzel


Marianne VAN HIRTUM (1935-1988) – La vie fulgurante, suivie de Le cheval-arquebuse – L’arbre de Diane (collection Les Deux Soeurs ), à partir de recueils publiés essentiellement chez Rougerie – dessins de l’auteure, décembre 2021, 92 pages, 12 €

« On étrangle de jeunes enfants

dans mon sommeil.

Des visages barbus dont les yeux ont la propriété

de voir en arrière

sont accrochés aux épines de mes lèvres…  » (p. 35)

 C’était là une poésie strictement surréaliste, avec, partout, ses finalités bizarres (« Un corbeau était assis sur la tête d’un homme./ J’ai là – dit-il – quelque chose à faire«  p.20), ses apparitions inconnues (« Une étrange Dame a frappé ce matin/ du pommeau de sa canne d’or/ à la porte de mon orange« , p.12), ses synchronisations baroques (« J’ai faim lorsque vous couchez sur les toits » p.52), ses restrictions merveilleuses (« Mais elle joue si bien l’endormie/ sur son grand lit de miroirs/ qui flotte encore sur un déluge«  p.11), ses humoristiques constats administratifs (« Dans la maison de redressement,/ il n’est pas de sauf-conduit./ On y circule sur les pattes sciées/ des petites vieilles de l’hospice » p.29), ses solennités enfantines  (« Je conduisis les grands éléphants rouges/ sous des chapeaux de cuivre » p.68), le train-train de ses expériences-limites (« Retirons le sable – retirons les roches/ retirons la mer :/ qu’est-ce que l’Océan va décider « ? p.51), les mises en garde décalées, à la fois tragiques et inoffensives (« Fantômes/ vous ne me reverrez jamais » p.54)… 

Mais toutes ces postures de présence réunies, ces sortes de tics évocatoires ensemble, font une parole remarquable, décisive, se rendant à la fois capable et digne de toutes les rencontres qu’elle s’aménage et nous propose, comme en cette « Chanson de l’ours » :

« Elles ont écarté sans y parvenir

tout ce qu’elles ont pu

les cloches de la nuit 

et l’ours est allé plus boîteux

qu’une arme sans yeux

la bouche a cherché place en son visage

et ne l’a pas trouvée,

sur le dos il n’a plus

qu’une échelle de poils

c’est la chaîne éternelle de l’ours qui monte et qui

descend » (p.63)

 S’élabore une stupéfiante et constante tension entre les pures images, qui créent un univers merveilleux comme en suspension dans le temps (« je n’ai pas plus de cils/ qu’une lune de diamants » p.66) et le pur récit, qui magnifie l’intrigue (« nous avions creusé des trous dans le sable/ pour y éteindre nos bougies » p.71). Images et récit se font mutuellement advenir afin que se révèlent sous nos yeux de lecteurs de magnifiques et fantastiques instantanés :

« C’était un Rat aux longs cheveux gris

tirant de son pelage de fines aiguilles de soie

les tendait – avec des façons

de baiser retourné –

à la petite-fille-cigale-du-silence

pour qu’elle en griffe le miroir » (p.31)

La noblesse de cette poésie tient aussi dans le fait qu’elle reste strictement fidèle au surréalisme puisque Marianne Van Hirtum figure parmi les rares poètes n’ayant jamais renié Breton après sa mort. L’auteure en assume aussi les limites en ce sens qu’elle ne vise pas à faire oeuvre de penseur, ni ne joue à l’âme mystique. Sa poésie sait opérer des rapprochements inattendus, mais ne prétend pas, pour autant, s’approcher de l’inespéré car le surréalisme ne vise à faire une oeuvre de vérité. Il s’agit avant tout d’opérer dans un état d’esprit de ravissement révolté, de confiance onirique, de boulimie de correspondances et d’échos.

Un simple état de l’esprit (si singulier et farouche soit-il) ne peut suffire à lui-seul assurer la liberté : « exprimer le fonctionnement réel de la pensée », tel était le but si exigeant que Breton fixait à l’automatisme psychique et cela requiert travail, inscription d’une force continue et orientée, comme on trace un sillon. Mais justement, que pourrait donc labourer au ciel la fulgurance d’un éclair ? D’ailleurs, si cette expression du fonctionnement de la pensée est elle-même une pensée, elle s’ajoute aussitôt à celle-ci, et brouille d’autant ce qu’elle prétend circonscrire. D’où son étrange satisfecit : « J’avais une minceur de pensée irréprochable » (p.22).

Un esprit devant organiser ses occasions mêmes de se dépasser bondirait-il encore hors de lui-même ? Dans un texte final flamboyant, mais d’une stricte lucidité (« Le surréalisme est une grande peau d’ours »), la poète avoue l’insurmontable difficulté : « ne rien apporter qui ne fût entièrement « donné » comme à mon insu », voilà à quoi elle s’engage, et qu’elle sait contradictoire, puisque cela revient à ne fournir que ce qui lui échappe : cette hétéronomie enchantée relève d’une magie du sort qui ne peut être la sienne propre. D’où cette conclusion, à la fois fière et humble : « Mes gestes sont réglés par la clé qui contient le mystère de toute ma vie » (p.81). Mais la clé d’ouverture indéfinie et de fécondité ne s’ouvre elle-même donc pas ! D’où cette stratégie d’abandonner toutes ressources personnelles pour accéder au révélable :

« Sans rire, pour avancer,

j’emmènerai d’immenses coffres vides » (p.22)

ou :

« Il y a ici un extraordinaire débit

de chambres illimitées, où une foule de gens

se tuent sans arrêt pour sans cesse renaître » (p.9)

Mais alors, si ça n’est plus qu’à l’univers même de jouer, à qui son action sur lui-même trouvera-t-elle encore à se révéler ?

« Nous avons jeté nos mains dans la mer :

nous en avons chargé la mer

– et que ce soit elle – à la fin – qui agisse » (p.71) 

Le fameux « point sublime », depuis lequel, assure le surréalisme, l’esprit pourrait à la fois agir et rêver, imaginer et percevoir, délirer et comprendre, désirer et bénir … Marianne Van Hirtum n’a pas prétendu elle-même s’y établir (que resterait-il d’un Absolu où l’on pourrait planter la tente ?), mais seulement trouver les mots (« les mots ont fait famille dans ma bouche/ me floconnant des joues d’enfant-lutteur » , p.72) pour nous le faire voir. Ainsi :

« J’ai plusieurs rois dans ma famille

celui-ci est certes le plus beau

– ses duvets de chaleur mordante –

– ah j’aime tant jouer à travers vous

traverser vos portes – vos joues –

à chaque poupée nouvelle il meurt un enfant 

c’est le temps venu des poisons

l’époque des longues distances

ma longévité d’os vivant

je fus un primitif de l’amour et du bien

– mais dites-moi la route

qui mène à l’étoile filante –  » (p.61)

                                         © Marc Wetzel

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