Archives de Catégorie: Chroniques de Marc Wetzel

Marianne VAN HIRTUM (1935-1988) – La vie fulgurante, suivie de Le cheval-arquebuse – L’arbre de Diane (collection Les Deux Soeurs ), à partir de recueils publiés essentiellement chez Rougerie – dessins de l’auteure, décembre 2021, 92 pages, 12 €

Une chronique de Marc Wetzel


Marianne VAN HIRTUM (1935-1988) – La vie fulgurante, suivie de Le cheval-arquebuse – L’arbre de Diane (collection Les Deux Soeurs ), à partir de recueils publiés essentiellement chez Rougerie – dessins de l’auteure, décembre 2021, 92 pages, 12 €

« On étrangle de jeunes enfants

dans mon sommeil.

Des visages barbus dont les yeux ont la propriété

de voir en arrière

sont accrochés aux épines de mes lèvres…  » (p. 35)

 C’était là une poésie strictement surréaliste, avec, partout, ses finalités bizarres (« Un corbeau était assis sur la tête d’un homme./ J’ai là – dit-il – quelque chose à faire«  p.20), ses apparitions inconnues (« Une étrange Dame a frappé ce matin/ du pommeau de sa canne d’or/ à la porte de mon orange« , p.12), ses synchronisations baroques (« J’ai faim lorsque vous couchez sur les toits » p.52), ses restrictions merveilleuses (« Mais elle joue si bien l’endormie/ sur son grand lit de miroirs/ qui flotte encore sur un déluge«  p.11), ses humoristiques constats administratifs (« Dans la maison de redressement,/ il n’est pas de sauf-conduit./ On y circule sur les pattes sciées/ des petites vieilles de l’hospice » p.29), ses solennités enfantines  (« Je conduisis les grands éléphants rouges/ sous des chapeaux de cuivre » p.68), le train-train de ses expériences-limites (« Retirons le sable – retirons les roches/ retirons la mer :/ qu’est-ce que l’Océan va décider « ? p.51), les mises en garde décalées, à la fois tragiques et inoffensives (« Fantômes/ vous ne me reverrez jamais » p.54)… 

Mais toutes ces postures de présence réunies, ces sortes de tics évocatoires ensemble, font une parole remarquable, décisive, se rendant à la fois capable et digne de toutes les rencontres qu’elle s’aménage et nous propose, comme en cette « Chanson de l’ours » :

« Elles ont écarté sans y parvenir

tout ce qu’elles ont pu

les cloches de la nuit 

et l’ours est allé plus boîteux

qu’une arme sans yeux

la bouche a cherché place en son visage

et ne l’a pas trouvée,

sur le dos il n’a plus

qu’une échelle de poils

c’est la chaîne éternelle de l’ours qui monte et qui

descend » (p.63)

 S’élabore une stupéfiante et constante tension entre les pures images, qui créent un univers merveilleux comme en suspension dans le temps (« je n’ai pas plus de cils/ qu’une lune de diamants » p.66) et le pur récit, qui magnifie l’intrigue (« nous avions creusé des trous dans le sable/ pour y éteindre nos bougies » p.71). Images et récit se font mutuellement advenir afin que se révèlent sous nos yeux de lecteurs de magnifiques et fantastiques instantanés :

« C’était un Rat aux longs cheveux gris

tirant de son pelage de fines aiguilles de soie

les tendait – avec des façons

de baiser retourné –

à la petite-fille-cigale-du-silence

pour qu’elle en griffe le miroir » (p.31)

La noblesse de cette poésie tient aussi dans le fait qu’elle reste strictement fidèle au surréalisme puisque Marianne Van Hirtum figure parmi les rares poètes n’ayant jamais renié Breton après sa mort. L’auteure en assume aussi les limites en ce sens qu’elle ne vise pas à faire oeuvre de penseur, ni ne joue à l’âme mystique. Sa poésie sait opérer des rapprochements inattendus, mais ne prétend pas, pour autant, s’approcher de l’inespéré car le surréalisme ne vise à faire une oeuvre de vérité. Il s’agit avant tout d’opérer dans un état d’esprit de ravissement révolté, de confiance onirique, de boulimie de correspondances et d’échos.

Un simple état de l’esprit (si singulier et farouche soit-il) ne peut suffire à lui-seul assurer la liberté : « exprimer le fonctionnement réel de la pensée », tel était le but si exigeant que Breton fixait à l’automatisme psychique et cela requiert travail, inscription d’une force continue et orientée, comme on trace un sillon. Mais justement, que pourrait donc labourer au ciel la fulgurance d’un éclair ? D’ailleurs, si cette expression du fonctionnement de la pensée est elle-même une pensée, elle s’ajoute aussitôt à celle-ci, et brouille d’autant ce qu’elle prétend circonscrire. D’où son étrange satisfecit : « J’avais une minceur de pensée irréprochable » (p.22).

Un esprit devant organiser ses occasions mêmes de se dépasser bondirait-il encore hors de lui-même ? Dans un texte final flamboyant, mais d’une stricte lucidité (« Le surréalisme est une grande peau d’ours »), la poète avoue l’insurmontable difficulté : « ne rien apporter qui ne fût entièrement « donné » comme à mon insu », voilà à quoi elle s’engage, et qu’elle sait contradictoire, puisque cela revient à ne fournir que ce qui lui échappe : cette hétéronomie enchantée relève d’une magie du sort qui ne peut être la sienne propre. D’où cette conclusion, à la fois fière et humble : « Mes gestes sont réglés par la clé qui contient le mystère de toute ma vie » (p.81). Mais la clé d’ouverture indéfinie et de fécondité ne s’ouvre elle-même donc pas ! D’où cette stratégie d’abandonner toutes ressources personnelles pour accéder au révélable :

« Sans rire, pour avancer,

j’emmènerai d’immenses coffres vides » (p.22)

ou :

« Il y a ici un extraordinaire débit

de chambres illimitées, où une foule de gens

se tuent sans arrêt pour sans cesse renaître » (p.9)

Mais alors, si ça n’est plus qu’à l’univers même de jouer, à qui son action sur lui-même trouvera-t-elle encore à se révéler ?

« Nous avons jeté nos mains dans la mer :

nous en avons chargé la mer

– et que ce soit elle – à la fin – qui agisse » (p.71) 

Le fameux « point sublime », depuis lequel, assure le surréalisme, l’esprit pourrait à la fois agir et rêver, imaginer et percevoir, délirer et comprendre, désirer et bénir … Marianne Van Hirtum n’a pas prétendu elle-même s’y établir (que resterait-il d’un Absolu où l’on pourrait planter la tente ?), mais seulement trouver les mots (« les mots ont fait famille dans ma bouche/ me floconnant des joues d’enfant-lutteur » , p.72) pour nous le faire voir. Ainsi :

« J’ai plusieurs rois dans ma famille

celui-ci est certes le plus beau

– ses duvets de chaleur mordante –

– ah j’aime tant jouer à travers vous

traverser vos portes – vos joues –

à chaque poupée nouvelle il meurt un enfant 

c’est le temps venu des poisons

l’époque des longues distances

ma longévité d’os vivant

je fus un primitif de l’amour et du bien

– mais dites-moi la route

qui mène à l’étoile filante –  » (p.61)

                                         © Marc Wetzel

Pierre GILMAN, Où le poème, Le Taillis Pré, février 2022, 114 pages, 15€

Une chronique de Marc Wetzel


Pierre GILMAN, Où le poème, Le Taillis Pré, février 2022, 114 pages, 15€

« Des mots parfois sortent par ma fenêtre

et s’en vont s’asseoir sur un banc

de la petite place proche de ma cour.

D’autres vont se cacher dans l’herbe

au pied du mur où grimpe une passiflore,

attendant qu’une lumière imprévue les découvre.

Je les regarde souvent s’accorder entre eux,

mais jamais ne leur dis que je suis là,

même quand ils se retournent vers moi.

Ils regardent au-delà de mes yeux

comme s’ils ne me connaissaient pas.

Ils parlent mais je ne les comprends pas toujours,

tant peut-être ils ont volé ma voix » (p.16)

 Sur le très officiel avis de décès de Pierre Gilman (mort, l’an dernier, à 72 ans), on lit, juste après son état-civil : Secrétaire particulier de la Confédération générale des satyres de progrès. L’humour – un peu dévastateur, car nul ne fut moins satyre ni progressiste ! – a donc survécu à la (dernière) maladie, comme la pureté de son chant survivait au désespoir – car ce qu’il avait à dire vivait plus et mieux que lui :

« Où le poème disparaît

comme les visages aimés dans la mémoire de l’aveugle.

Ce que nous avions à dire et que nous n’avons pas dit

S’abrite encore dans une blessure âpre à guérir.

Ce que nous avions à dire et que nous avons dit

Répète que le bonheur est plein de vide« . (p.11)

 C’était donc (malgré deux recueils seulement publiés, ce troisième est posthume) un franc et pur poète : ce qu’il avait à dire a sans cesse travaillé en lui, voilà tout, même s’il n’a pas bien su, jusqu’au bout, distinguer ce qu’il aura pu en formuler ou non. Ce qu’on voit partout en le lisant, c’est qu’en lui, en effet – et l’âme d’un poète a cette exacte substance – les choses changeaient (s’altéraient, bougeaient, s’étendaient et se contractaient, advenaient et périssaient) exclusivement selon des mots, mots qui résonnent entre eux d’abord, selon eux plus que selon lui, et n’obéissant pas tout à fait à leur travail de commande même.

« À voix basse nous déplaçons des terres provisoires,

mais il y a tant à faire et tout se défait,

quand la feuille de papier tient encore à son silence

et que les mots restent cachés à l’envers du jour » (p.11) 

L’imagination ici varie activement les apparences pour voir si une essence des choses était là, et subsiste : quoi de changé chez le riverain, si l’océan pénétrait dans sa chambre (p. 34) ? chez l’enfant sortant de contempler un tableau bleu (de Sam Francis !) si son propre petit tablier bleuissait d’autant (p.52) ? chez le même, moulant ses premières lettres, sommé par l’institutrice d’aller à la  ligne,  lui disant  « préférer écrire sur une seule et même ligne/pour qu’elle sorte de son cahier/et, dans un petit bois, ramasse des mots/qui viendraient lui parler d’elle » (p.62) ? Toujours l’auteur expérimente des occasions rêvées, pour voir ce qu’en dit – ou même ferait ! – le monde :

« Que deviendrait la mer désertée

et les poissons se révolteraient-ils ?

Et si demain des maisons enlevaient leurs toits

pour te saluer quand tu marches,

ou que, dans une cour de récréation

le moindre mot faisait boule de neige,

le monde te réinventerait-il ? » (p.60) 

Pierre Gilman avait les moyens de la liberté de ses mots : leur liberté toujours finançable d’aller et venir, toujours heureuse de se réunir, toujours légitime de s’étayer les uns les autres – liberté artisanale, aux antipodes mêmes de la latitude algorithmique de nos réseaux – qui, elle, est sans enfance, sans vide, sans distance à soi, sans usage de l’impossible, et demeurerait fermée aux consignes merveilleuses que se donnait cette conscience poétique :

« Garde du ciel pour plus tard

et éteins celui qui te rend visible.

Ne réserve pas pour ta vieillesse une lanterne,

et dépose ta lune en papier jaune sur la table.

Et par le carreau cassé de l’unique fenêtre

laisse partir tes yeux trouver un autre chemin

où vivre, aimer, rien que vivre et aimer » (p.18)

Le recueil se termine par une étonnante danse des prépositions. S’en récitant alphabétiquement la liste (à, après, avant, avec, chez, contre, dans, de, derrière … près, sans, sous, sur, vers), l’auteur les prend pour ce qu’elles sont : des mots invariables permettant à d’autres mots de se varier les uns les autres – et l’on voit alors, comme physiquement, avec ces sortes d’embrayeurs d’évocations, les compléments de présence hantant sans trêve cette inspiration (p.93-103) : 

« Chez l’homme qui sait quand un arbre est malade »

« Dans la proximité du poème qui émerge quand tu n’as plus rien à lui dire »  

« De l’ordre qui fut donné de séparer les étoiles pour que chacun sache laquelle brillait pour lui »

« Entre une enveloppe pleine et une autre vide dans la chambre du suicidé »

« Jusqu‘au sommet de la montagne qui a besoin de ton pas »

« Près du nomade roulé dans son épaisse laine »

« Sans qu’une roue de charrette ne s’arrête la nuit contre ta porte »

« Sous une robe que n’avertit pas le vent »

« Sur un oreiller où tu ne trouves pas ta tête de dormeur »

« Vers des seins à la puissante liqueur »

« Vers l’ordre du poète : »Ignorez-moi passionnément ! »

 Cet homme, c’est vrai, n’a pas tout dit, pas même à soi (la transparence est intrusive, l’intimité sans opacité n’est qu’un leurre), mais un coeur nu et noble s’est clairement risqué hors de soi, puisque, même dans l’imaginaire, on n’accède à rien sous abri. Où le poème, donc ? Exposé entre nous ! Si les mots n’ont que nous pour faire chanter leur matière, nous n’avons qu’eux pour noter nos pensées et faire lire l’esprit à lui-même.

© Marc Wetzel

Ainsi parlait MAETERLINCK (1862-1949)- Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves NAMUR – Arfuyen, septembre 2021,176 pages,14 € 

Une chronique de Marc Wetzel

Ainsi parlait MAETERLINCK (1862-1949)- Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves NAMUR – Arfuyen, septembre 2021,176 pages,14 € 

« Il n’y a pas de cause première. Il y a la cause circulaire où le commencement qui n’existe pas, rejoint la fin qui est impossible » (§ 301)

 Les philosophes pensent, on le sait, par concepts (qui leur permettent de se représenter les groupes d’êtres ou d’objets par l’entre-relation logique de leurs propriétés), mais ce qui permet, mystérieusement mais manifestement, à ce poète de philosopher sans concepts instruit et ravit. D’abord parce qu’un lien se fait toujours chez lui entre mise en images et constante activité :

« Agir, c’est penser plus vite et complètement que la pensée ne peut le faire. Agir, ce n’est plus penser avec le cerveau seul, c’est faire penser tout l’être. Agir, c’est fermer dans le rêve, pour ouvrir dans la réalité, les sources les plus profondes de la pensée » (§ 169) 

Ensuite parce que pour lui l’existence décide des notions, non l’inverse : « vie » et « mort » sont par exemple ce qu’en font vivants et morts, et Maeterlinck devine extraordinairement (dans une espèce de psychologie médiumnique et prosaïque !) leurs secrets ressorts d’être :

« Les hommes ne disent la vérité qu’aux morts parce qu’ils croient qu’ils la savent déjà, parce qu’ils sont convaincus qu’ils voient tout et qu’il est inutile de leur mentir; sinon ils les tromperaient aussi naturellement qu’ils trompent les vivants » (§ 343)

« C’est en naissant que nous mourons, puisque nous échangeons une vie éternelle et universelle contre une mort passagère et individuelle. N’est-ce pas jouer à qui gagne perd ? » (§ 439)

« Je n’ai jamais rencontré un mort mécontent, agressif ou revendicateur, menaçant ou tragique. On dirait que le trépas ne laisse vivre que la bonté des hommes. Peut-être sont-ils las d’avoir vécu. C’est après la mort qu’on doit sentir tout le poids de la vie » (§ 444) 

Maurice_de_Maeterlinck.jpg: Tucker Collectionderivative work: Electron, Public domain, via Wikimedia Commons

Enfin l’on pense avec des mots, mais non les mots avec lesquels nous retissons abstraitement la présence, mais ceux avec lesquels nous comprenons notre passé, les mots qui concrétisent notre propre continuité et se font d’elle l’hôte compréhensif !

« Surtout n’envions le passé d’aucun homme. Notre passé fut créé par nous-mêmes, pour nous seuls. Il est le seul qui nous convienne; le seul qui ait à nous apprendre une vérité que personne n’eût pu nous apprendre, le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse donner. (…) Il n’y a point de passé vide ou pauvre, il n’y a que des événements misérables, il n’y a que des événements misérablement accueillis » (§ 238 et 240) 

Le premier devoir de penser est donc, pour ce poète, de vouloir passer, et de voir (et concevoir) passer ce qui est :

« Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne veut pas comprendre qu’il n’est qu’un passant. Il ne renoncera jamais au rêve irréalisable d’être un passant qui ne passerait pas » (§ 379) 

« Il est puéril de se demander où vont les choses et les mondes. Ils ne vont nulle part et ils sont arrivés » (§ 273)

   Un amoureux de la nature souhaite que la réalité reste naturelle, mais la préoccupation de la nature même est de rester réelle : ne pouvant obtenir que d’elle-même ses propres états, elle doit sans cesse relancer son propre pouvoir d’accomplissement, produire sa propre actualité. C’est par exemple vrai de toutes les communautés d’insectes, où l’incessante capacité d’avenir d’une vie collective prime. Mais Maeterlinck semble l’étendre à tout système naturel : l’intelligence de sa constante réactualisation est son exercice nécessaire, et son effort suffisant. La perfection y serait diversion, impasse, irrésilience, stratégie exactement contre-reproductive

« On dirait que la nature ne sait pas ce qu’elle veut, ou plutôt, ne fait pas ce qu’elle veut, que quelqu’un lui retient le bras pour l’empêcher de trop bien faire » (§ 283), car « le désir du parfait n’est peut-être qu’une des plus misérables infirmités de notre cerveau » (§ 312)

Ce dynamisme vital (prendre conscience à temps, et viser ce qui se révèle advenir) est d’ailleurs fondamentalement pessimiste, car il implique que la nature ne garde d’elle-même que ce qui lui permet de devenir autre, elle ne conserve que ce qui la transforme en ses états suivants. Sa constante imagination du réel d’après vaut stricte amnésie du meilleur :

« Ce que nous avons le plus de mal à admettre, c’est qu’il ne se forme pas dans l’espace ou dans le temps, une sorte de réserve où s’accumuleraient les fruits de toutes ces expériences, de tous ces efforts, de toutes ces luttes contre le mal, la misère, la souffrance, l’imbécilité, la matière; qu’un jour tout sera perdu, tout sera à recommencer comme si rien n’avait été fait et que si le pire aggrave les maux et nuit à tout le monde, le meilleur ne modifie rien et ne profite à personne » (§ 285)

Surtout que tout horizon est fini, puisque la mort (sans perte pour elle !!!) nous en barre irrémédiablement l’accès :

« Vivre, c’est perdre le temps que l’on doit à la mort. Mais la mort étant éternelle n’y perd rien » (§ 315)

Mais il y a bonheur à le comprendre, puisque de toute façon « on n’a que le bonheur qu’on peut comprendre » (§ 113), et que « Il y a bien plus de terres inconnues dans le bonheur qu’il y en a dans le malheur. Le malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à mesure qu’il devient plus profond » (§ 114). Le bonheur est comme la joie de pouvoir vivre se contentant d’elle-même, et s’élevant à savoir être sa propre suffisante bonne heure :

« Vous ne pouvez vous dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d’où vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de vivre » (§ 116).

C’est pourquoi « notre bonheur nous juge » (§ 139), y compris celui des autres :

« Il faut être heureux pour rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux » (§ 119)

Bonheur de comprendre, mais sans orgueil de penser. La fraternité de Maeterlinck avec les irréfléchis ( qui « ne jouissent de la vie qu’en oubliant qu’ils vivent » § 325), et les médiocres ( qui ne font jamais « monter la vie universelle à la surface de leur conscience » §329) est totale, et constante : la tâche réelle de l’esprit (non pas du tout agrandir ce qu’on admire, mais « éclaircir ce qu’on n’aime pas » § 148) est épuisante, ingrate et  facilement arrogante – sa tentation est de rêver une vie meilleure que l’ordinaire en oubliant ou trahissant (§ 153) les conditions ordinaires de la vie et « la simplicité de l’existence la plus normale » (§ 158). La vie réelle est jeune, opaque et laborieuse, et, pour Maeterlinck, la rêvasserie planquée et satisfaite du pur intellectuel n’est qu’un lâche contresens. C’est écrit sans ménagement, y compris pour lui-même !

« Hélas! Rien n’est fait, tant qu’on n’a pas appris à endurcir ses mains, tant qu’on n’a pas appris à transformer l’or et l’argent de ses pensées en une clef qui n’ouvre plus la porte d’ivoire de nos songes, mais la porte même de notre maison … » (§ 191)

« Si déjà le sang coule sous la porte permise, quelle est l’horreur qui veille sur le seuil interdit ? » (§ 215)

« Il est bon que dans les misères humaines, le plus vieux prenne sur ses épaules tout ce qu’il peut porter; puisqu’il n’a plus que quelques pas à faire pour qu’on le soulage du fardeau… » (§ 252)

Le goût de la vérité est ainsi franc, sans confort et exclusif : la vie même de la vérité doit faire éclater la cohérence (« Qui n’ose se contredire n’a jamais fait le tour d’une idée » § 395). Il n’y a pas d’amour malheureux de la vérité (« Une vérité, si décourageante qu’elle paraisse, transforme le courage de ceux qui savent l’accepter » (§ 135) , et toute désillusion, bien conduite, a quelque chose de sacré, qui seule fait du penseur un sage :

« L’intelligence et la volonté, comme des soldats victorieux, doivent s’habituer à vivre aux dépens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles doivent apprendre à se nourrir de l’inconnu qui les domine » (§ 105)

« Le penseur ouvre la route « qui va de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas », mais le sage ouvre la voie qui mène de ce qu’on aime à ce qu’on aimera, et les sentiers qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler longtemps encore » (§ 118)

Ce poète, qui a, si fortement et finement, la tête métaphysique, suspecte pourtant, comme avisé lecteur de Kant, le vent des usuelles idées métaphysiques : libre-arbitre, absolu, Dieu, ou même (contrairement à Kant alors) la sainteté morale …

« De même qu’une bulle de savon ou un astre ne peut subsister un instant dans le vide, de même la liberté humaine ne peut se maintenir que sous la pression de toutes les volontés qui l’entourent et entre lesquelles elle a d’autant moins le choix qu’elle ne les connaît point » (§ 322)

« La pensée de l’inconnaissable et de l’infini ne devient vraiment salutaire que lorsqu’elle est la récompense inattendue de l’esprit qui s’est donné loyalement et sans réserve à l’étude du connaissable et du fini » (§ 231) 

« Dès que notre intelligence sommeille un instant, nous créons un Dieu; mais ce Dieu n’est pas digne de nous » (§ 320)

« Une vertu maladive est souvent plus funeste qu’un vice bien portant; en tout cas, elle s’éloigne davantage de la vérité, et il n’y a rien à espérer loin de la vérité » (§ 196)

  On ne peut qu’être sincèrement reconnaissant du travail de féconde collecte et de présentation rigoureuse de cette oeuvre, fourni par Yves Namur, lui-même grand poète. Sa suggestive préface sait nous faire rencontrer Maeterlinck avec les yeux mêmes des plus grands – Rilke, Pessoa, Artaud, Cocteau (« Jamais ange ne sut mieux se travestir pour évoluer parmi les hommes que sous une apparence de businessman robuste et sportif » …), Jules Renard, Jean Rostand, qui l’aimèrent – et nous présenter cet auteur fascinant de virtuosité et de justesse. On ne peut qu’admirer un auteur qui est l’ami du meilleur de chacun; du meilleur seulement, il est vrai – mais en une si profonde (et énigmatique !) droiture :

« En attendant, il n’y a qu’à continuer de vivre afin de voir ce que la vie finira par donner. Du reste, elle a déjà donné tout ce qu’elle donnera; mais nous l’ignorons encore. Elle a l’éternité pour nous l’apprendre, mais l’homme n’a pas encore eu le temps de l’écouter » (§ 391) 

© Marc Wetzel

 Joël CORNUAULT – Les Grandes soifs – frontispice de Gabrielle Cornuault, Le Cadran Ligné,  janvier 2022, 128 pages, 16€

Une chronique de Marc Wetzel

 Joël CORNUAULT – Les Grandes soifs – frontispice de Gabrielle Cornuault, Le Cadran Ligné,  janvier 2022, 128 pages, 16€


 « Le vol des oiseaux, seuls ou par petits groupes hors des migrations, m’évoque des images de fluidité, de surprise, bonne et mauvaise. Au monde irréversible, refermé sur l’inéluctabilité des phénomènes, de l’histoire, des événements, les oiseaux semblent en préférer un autre. Celui de la bifurcation imprévue, du renversement de tendance et de perspective – voyez-les virer sur l’aile -, ou du sursaut : voyez rebondir la bergeronnette – un esprit libre » (p.63)

    Pour cet auteur (71 ans) paisible, malicieux et fraternel, les « grandes soifs » qu’évoque le titre ne sont en tout cas pas des soifs de grandeur ! Mais bien plutôt, pour un illimité flâneur, ce sont, comme il le dit lui-même (p.38), soifs « de recherche », « de merveille », « de jouvence » et « d’utopie ». « Le goût du pouvoir, la soif de gloriole, la concurrence rendant impossible de considérer la vie dans sa totalité«  (p.83), c’est bien plutôt et exclusivement « l’appétit de l’esprit » qui anime ce contagieux rêveur, aux fièvres curieuses, partout aussi « ému » qu’un enfant « par le trésor qu’il a surpris » (p.65), et toujours aussi soucieux que lui de « partager l’enchantement qu’il vient de connaître ». Devant la belle surprise, l’adulte se pince pour s’assurer de ne pas rêver; l’enfant, lui, rêve pour s’assurer d’en être pincé. Et notre auteur est un grand enfant, colporteur de trouvailles, espion des courants d’air, bourlingueur de l’insolite, fan des contrastes du merveilleux. Et si, parfois, l’enfant est « méchant », dit-il, c’est que jusque dans son paradis, « il doit apprendre en toute rigueur à encaisser les coups » (p.70)

  C’est un rêveur réaliste, qui interroge même ce que son imagination transfigure. L’observation est aiguë : si, dit-il, « il se voit peu de bancs sur les parvis des églises », c’est qu’on est, devant le bâtiment, pressé d’y entrer, et, sortant de lui, pressé de s’en éloigner. D’ailleurs, devine-t-il, il y a bancs publics et bancs publics : certains, hors-la-loi et sordides, sur lesquels « il fait froid dormir » (p.30), et d’autres, accueillants et sages, sur lesquels il fait chaud somnoler. « Le petit peuple de la flânerie ou de la lassitude » s’y succède, observant de là les « trottinettes véloces » slalomant sans honte autour des miséreux à poussettes. 

  Il cultive le lapsus même avec gourmandise. De même que le hasard est surtout remarqué et chéri par ceux qui, connaissant les si diverses lois de la nature, contemplent avec goût leurs interférences inopinées, de même le jeu de mots cultive au mieux son improviste chez les gourmands connaisseurs de lexique, syntaxe et phonologie, qui, littéralement, orchestrent les chevauchements de son et sens inaperçus des béotiens : l’art des « rectifications subconscientes » (p.101) est ainsi central dans les grandes soifs de poésie. « Car longtemps je fis la lourde oreille et j’eus ma tanière de voir« , avoue-t-il à ses délicieux dépens. Le P.V. est moins onéreux, d’ailleurs, pour qui ne brûle en voiture que les yeux rouges… comme serait moindre la déception devant un immeuble de bonne espérance.  « Depuis toujours » écrit Cornuault, « le lapsus supprime l’hiatus entre humour et révélation« , et en effet : quoi de plus surprenant que cette sorte de foi de l’inconscient en lui-même, et de plus drôle que comprendre d’autant mieux un vocable qu’on l’aura pris pour un autre ? 

  Toutes les balades à pied sont chez lui salubres : « promenade régulière », « promenade répétitive », « sortie automatique », « furetage intrigué », « exploration délibérée », tout est bon pour une liberté luttant avec ses pieds contre « la commercialisation envahissante du plein air« , qui « rend de plus en plus difficile au fugueur de dégoter une cachette près des vagues, un panorama sous les étoiles, une jouissance d’herbe où rêver …« (p.49). Sommet de finesse vitale est chez l’auteur la « promenade rétrospective« , dans laquelle on teste encore et encore la capacité d’un même lieu « à tourner la clé des souvenirs », où la nostalgie tente sa chance toujours avec succès, car miracle : la rencontre admirative portera autant sur ce qui n’aura qu’à peine changé que sur l’advenue d’un jadis tel quel. Le fantôme attrape-coeurs ne peut décevoir, le coeur attrape-fantômes ne peut être déçu. Le dépaysement temporel (p.100) y est garanti, puisque même si je n’y reconnais rien que je fus, la course du pélerin s’y rajeunit, et la nostalgie du temps même où toute nostalgie était inconcevable triomphe des rétrospections poignantes, ou même (l’auteur cite là Gaston Puel) des  cauchemardesques :

« Ne te retourne pas.

Ne te raconte pas des histoires aimables.

Derrière toi, tu le sais,

Il n’est pas de temps heureux« . (p.96)    

  Enfin, avec ce disciple d‘Élisée Reclus (mais en moins impérieux), de Michel Butor (mais en moins prolixe), de Roger Caillois (mais en moins sceptique) d’Henri Raynal (mais en moins solennel), enfin l’on vient lire et saisir des manoeuvres spatiales non-militarisées (oui, un jeu de vivre décidément non-guerrier !), des ressources analogiques non-numérisées, des pensées non-informatives, des présences non-actualisées (« Actualité de qui ? actualité de quoi ? je vous le demande« , p.89) enfin, avec Joël Cornuault, voici un prospecteur authentiquement « géophile » (p.84) de nos chances d’humanité ! Rêveur intègre, convaincu, avec Fourier, que l’exubérance lyrique de la nature « n’est pas sans objet » (p.117), puisque « Sans l’analogie, la nature n’est plus qu’un vaste champ de ronces… » (p.118) et, avec cela, merveilleux écrivain, comme on voit, par exemple, dans ce portrait d’un singulier buraliste de la mer Égée :

« Serré dans sa loge, il ressemblait à une caissière de music-hall des années 1960, avec son guichet ourlé d’un chapelet de lampes minuscules. Au centre de cette mandorle profane, sa tête dépassait, encadrée par des sachets de sucreries multicolores, des grappes d’objets cubiques, briquets, mouchoirs, stylos à bille et minces jouets guerriers présentés dans des conditionnements en carton multicolores ou sous coque de plastique … » (p.90)

   Joël Cornuault, qui fut libraire à Bergerac puis Vichy, dirige par ailleurs, en complet accord avec son « désir de magie », une originale et délicieuse petite revue semestrielle (« Des pays habitables«  *), dont le numéro 5 vient tout juste de sortir (on y trouve un sculpteur de bouchons de champagne, le remède universel de « la femme à trois jambes », une visite cathare de Jean Malrieu à Breton, Ahmed Rassim réclamant qu’on l’enterre une main dehors et le fantôme incrédule de Jean-Claude Carrière…).

   Honneur à ce poète profond, aimable et rigoureux, qui, purement et simplement, confirme l’exclamation (rapportée p.68) de George du Maurier, « l’un des plus beaux rêveurs de tous les temps » :

« Les régions où j’ai trouvé le bonheur sont accessibles à tous »  

© Marc Wetzel

https://revuedespayshabitablelibrairielabreche.wordpress.com

Céline AURIMOND – En attente de toi – Le nouvel Athanor, 68 pages, 3eme trimestre 2021, 15€

Une chronique de Marc Wetzel

Céline AURIMOND – En attente de toi – Le nouvel Athanor, 68 pages, 3eme trimestre 2021, 15€


« J’enveloppe tes nuits de mes jours.

On dit que sous mes voûtes, tu ne vois pas grand chose. Noir.

Mais qui sait comme tu irradies de sous tes paupières fermées ?

Qui sait ce qu’encore courbé vers les terres, tu vois du ciel ?

Tu vois peut-être plus loin encore, là où ce n’est plus le ciel ?

Après tout, tu n’as pas encore pied.

Qui sait tout ce que tu vois, que nous ne voyons plus ? » (p.22) 

     Le titre de ce recueil sobre et subtil est trompeur : car il s’agit bien d’un chant de gestation – d’une jeune poétesse enceinte qui « attend » un enfant -, mais loin de se porter imaginairement en fin de grossesse, et de viser la naissance attendue, cette future mère est bien plutôt en attention du bébé qu’elle porte et de son propre corps constamment en action pour le former. Elle n’attend pas un avenir encore absent, puisqu’elle forge, de maintenant en maintenant, sa possibilité même. Elle l’avoue à l’être qu’elle porte : « Tu es mon invitation au présent » (p.36). Il faut donc comprendre ainsi le titre : « En formation de toi« , et la surprise vient de ce que cette prosaïque méditation de vivipare, cette pure et simple introspection de mammifère en acte, est d’une rare et radieuse splendeur. 

   Comment, pourtant, faire poésie d’une gestation ? La force de ce thème est justement qu’il n’y a là ni psychologie ni sociologie possibles : c’est un monde antérieur à toute expression partageable, à toute complicité mimétique (échographies et chirurgie in utero y feraient, au mieux, des présentations sans vie). La future mère et le foetus ne peuvent en rien s’étudier l’un l’autre, s’exercer à se répondre, se sécuriser par signes, se saluer, s’éprouver proches. Leur présence commune se fait sans danse, ni spectacle, ni même rituel – mais pour autant … sans poésie ? Car la mère voit au moins la voûte mobile qu’elle forme elle-même autour du petit être, et lui entend déjà, peu à peu, le corps qui l’enveloppe émettre un bruit mystérieusement non-corporel : la voix. Et si poésie il y a, elle est elle-même antérieure à tout art (l’enfant n’est pas une oeuvre) ou technique (la fécondité n’est pas un labeur) : pour le port continué d’un enfant, prudence et confiance suffisent, qui se passent d’outils. Mais alors, de quoi pourra donc être fait le magnifique chant de conception que constitue ce livre ? De sortes de gestes intérieurs qui portent un être neuf au monde en le formant apte à y vivre, et qui ont des noms très simples, très étranges, très archaïques, très spécifiques : faire place, se laisser redessiner, sanctuariser un hôte, donner de prendre forme, s’inaugurer vestiaire flottant – oui, puisqu’une « eau navigable s’est mise à trembler » (p.15), apprendre à être nagée !  Postures les plus naturelles et les plus sophistiquées, postures qu’à la fois il faut avoir et être, étranges rots de… gestation, bulles de… présence, incandescences … ombilicales, dans l’atelier forcément anonyme de construction de tous les noms.

   Ce qui est remarquable, c’est le renoncement à savoir ce qu’on fait ainsi arriver. On ne le peut pas : question corps vécu, la grossesse d’une sage-femme n’est guère plus avisée ni lucide que celle de la femelle lambda. Céline Aurimond se  l’avoue en cinq mots : du petit qu’elle porte ou d’elle, « Qui est le plus enfant ? » (p.47). C’est peut-être bien elle (elle a encore moins pied en lui que lui en elle; il la « déboussole » et la « chavire »; la « glissade » du petit ira jusqu’à l’horizon, alors que la sienne propre …). Il est sa « nouvelle langue vivante » (p.42), mais la parle mieux qu’elle !  Car « in-fans » le dit bien : le corps qui en crée un autre ne se parle pas. La démiurgie intime est muette, et reste inconnue (d’elle-même et de nous), car elle est fécondité anonyme pour être universelle. Ce que fait de lui-même le foetus pour grandir, sa recette d’auto-élaboration, les irrésistibles thèmes qui l’inspirent, – que l’embryologue décrit comme il peut du dehors, sans jamais tenir la clé de ce pouvoir de se faire – la poétesse enceinte (à la fois fée et sorcière ontogénétiques) est aux premières loges de son mystère. Qu’en dit-elle ? Elle note ses trucs de parasite ingénieux, de demi-clone solaire, de crieur privé, en impressions fidèles, car elles-mêmes en formation :

« Tu me répands

À en faire dévier toutes les courbes » (p.17)

« Tu enfonces tes cristaux un à un

Dans la paille du nid  » (p.44)

« Petit rameau tout fin qui s’élance cambré

Plus loin que ses propres tigelles

Dans la sève du monde  » (p.46)

« Tes sursauts, tes étonnements

De bout de chair qui se façonne » (p.64)    

Mais voilà bien, in fine, pourtant,

« … une aventure de mer et de ciel

Dont personne, jamais, ne saura rien

Pas même moi

Qui t’offre un simple paysage

Une modeste baie sauvage

Où cacher ton trésor » (p.62)

Tout juste peut-on comprendre qu’une forme aussi élaborée de vie qu’est la larve d’homo sapiens à la fois permet et exige, pour se réussir, d’user de toutes les compétences disponibles, de tout l’immense et immémorial atelier de faune et flore, se servant des résultats vivants que les autres êtres sont (et dont ils ne peuvent se détacher) comme de simples moyens que nous avons (et que nous pouvons indéfiniment attacher à autre chose), nous faire ce qu’ils ne peuvent qu’être : « ventouses », « coraux », « corolles », « colonnes », « pouls », « bouquets », « bouillons », « pointillés », « galets »…  Mais tout cela se fait en la femme sans elle, d’où la modestie métaphysique de son chant :

« Mais je suis l’arbre sans racine

Lourde d’un fruit d’été

Qui n’appartient qu’à la vie seule « (p.33)

Mais alors, à quoi bon cette attention passionnée à l’être qu’on forme, si rien ne peut en être su ? C’est qu’il y a place, déjà, pour la pensée. Au moins pour une promesse (celle, s’il le faut, et tant que ça dépend de nous, de porter autrement l’humain que notre généalogie ne se sera portée elle-même, et ainsi s’engager à protéger l’enfant à venir du passé qu’on est !). Un passage – un seul du recueil – d’une grande virulence, règle des comptes avec une ancestralité de fraude et de « disgrâce », avec les « pétris d’inconscience », les « pauvres potiers errants » parmi « les faux semblants dans lesquels nageaient/tous les miroirs de la maison » :

« De quoi pourraient-ils être fiers, en toi

Eux qui voudraient encore pouvoir mirer, à leur guise

Leurs visages d’écorchés dans le tien ?

Sauraient-ils être fiers de tout ce qu’ils ne t’auront pas donné ? (…)

J’ai laissé loin ceux et celles qui se croient seulement victimes

À leur rang d’inconsolables condamnés 

Ceux et celles qui perpétuent le cercle de disgrâce

Dont ils se plaignent les premiers

Bâtisseurs de l’échafaud (…)

Ils ont laissé leurs petits pépier dans la boue

Parce qu’eux-mêmes étaient incapables de voler

Moi je t’offre, contre la magie noire qui s’ignore

Un coeur d’eau capable de pleurer … » (p.55-56)  

 Son constat est ainsi juré : ceux qui m’auront donné réalité n’auront pourtant pas donné vie à ma capacité même de la former ! Il dépend de nous, non de lui, que l’atavisme ait ou non le dernier mot ! Et l’autre pensée est à la fois de respect de la vie qui surgit, et d’amour de son compagnon de genèse, en termes remarquables :

« Je ne te crée pas à mon image. Ce n’est pas la même histoire. Celle-ci commence par un « nous » (p.24).

D’ailleurs, dit-elle simplement à l’enfant qu’elle porte : « Je nous attends« 

et, au futur père :

« Rien de meilleur que ce moment après l’amour

Où je m’enroule très lentement contre ton flanc

Je pose ma tête sur ta poitrine grande ouverte

Comme le bébé qui tète à l’univers

Enfouis, visage et regard

Dans la peau chaude

Où germent les silences les plus bavards

Être, encore un peu, de l’infini

L’enfant avant la mère » (p.60)

  Bien servi par une excellente préface (éclairante et nette) de Frédérique Kerbellec, ce recueil d’une poétesse encore peu connue de 35 ans étonne et enchante par une authenticité que ne blessent ni la virtuosité du propos, ni l’inventivité de son monde. Touchent sa familiarité, déjà, avec le fond des choses; la justesse d’un coeur qui bat plus « vite » de devoir « battre pour plusieurs », l’unité en Céline Aurimond des ateliers de présence qu’elle a poétiquement et est organiquement, et sa même humilité ici, sur ce quai d’accostage des mots et là, sur cette rive de montage des formes, puisque, dans les deux cas, se dit-elle,

« L’essentiel se passe bien en-dessous de mes tâtonnements » (p.63)    

©Marc Wetzel

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