Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros

Une chronique de Marc Wetzel

Capture_decran_2017-12-22_a_12.37.35

Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros


                               (Un poète dans la guerre)

Lectures performance de Mazin Mamoory from Editions Lanskine on Vimeo.
   Mazin Mamoory est un des plus célèbres (et en tout cas le plus fébrile) des poètes irakiens actuels : on le voit sur Internet* filmé – ou se filmant – vociférant ses vers dans la suie des charniers, dans de la boue minée, dans des couloirs de prisons (miraculeusement) vides, sous des sortes de grilles héliportées, sur des affûts de canons ruinés. Il plaque un délire artisanal et ciselé sur l’inlassable et informe Délire collectif de son pays, et son chant récolte pour nous les affreux contrastes qu’il sème.

Trois exemples :

       « Je me lève souvent tôt 

       De la mousse noire s’accumule dans le robinet avec les morceaux d’os que j’ai oubliés dans le réservoir d’eau sur le toit

         Mon métier de tueur à gages n’est pas satisfaisant en ce moment

          Le prix des têtes a dégringolé

          Les milices de ma ville préfèrent maintenant les enlèvements

          Et dans le réservoir il n’y a plus de place pour les os

          Un ami m’a dit de m’en débarrasser avec de l’acide

          Mais le problème c’est que l’acide a troué le réservoir et le toit » (p.12)

        « La dernière explosion à la ville Al-Thawra ne m’a pas laissé beaucoup de chair. Je croyais que le C4 découpait les passants avec moins de violence.

      Je devais escalader les immeubles voisins ou ce qui en restait pour récolter les cris sourds devenus viande.

      Voulant récupérer les dix kilos de son enfant suspendu au sommet du pylône électrique, la mère court à perdre haleine.

     Tout ce qui lui importe c’est de se diriger vers le haut

  Avec les plumes d’oiseau éparpillées dans l’air, elle pourrait broder une nouvelle robe de la taille du nuage »  (p. 15)

         

         « La dernière fois où je suis allé en zone verte, une mitrailleuse m’a fait un grand trou dans la tête

        Qui laisse voir l’asphalte , mais les anciens pêcheurs du fleuve ont utilisé ce trou pour attacher leurs petites barques

      Ma tête est devenue écrou fixé au bord du fleuve autour duquel le monde tourne »  (p. 23)

  Toute illusion détruit le monde parallèle dans lequel elle est vraie :

         « De nombreux enfants émergent de sous les décombres

            Les écrans télé affichent un à un des visages défigurés qui ressemblent à des pièces détachées

        qui peuvent servir d’emblèmes à notre vie, mais je n’en ai vu aucun sur les bancs de l’école

          Personne ne m’a dit que nous ne sommes que des assassins sanguinaires

          Personne ne m’a dit que la religion est de la merde en boîte que nous avons fabriquée pour justifier notre monstruosité

         Et souiller la face du monde »   (p. 19)

  Ce que notre poète donne à voir est d’une monstrueuse finesse, mais saisie dans une attention parfaite, et c’est mieux ainsi : on préfère voir un film intéressant montré par un projectionniste rigoureux que l’inverse :

       «Je sors dans la ville et laisse mes doigts sur la porte

         Toute la journée je pousse la charrette

         Le soir, je reviens chez moi, la charrette collée au bras

         Je ne traverse le seuil qu’après l’avoir cassée morceau par morceau

         Nulle main à la maison ne tient ce que je désire

         Nul objet ne m’aide à te toucher à la fin de la nuit »  (p.11)

    

 Le temps de guerre est extraordinairement restitué par les certitudes (exclusivement négatives) qu’il inspire à ceux qu’il contient et broie : y garder son cœur de temps de paix est pire que la mort. C’est comme une maison dans laquelle, n’en sortant plus, il faut survivre d’une pièce l’autre. Les très nombreuses réalités devenues au fil des carnages tout à fait invisibles (l’innocence, la joie, la confiance, l’honorabilité etc.) exacerbent, comme chez un aveugle à toute paix, d’autres sens incongrus et sans-gêne. L’argumentation des divers belligérants est plus menue que le scrupule d’un sniper. Et l’humour noir est la dernière chose à suggérer de perdre ! Divers passages de Mamoory l’indiquent, dans l’extraordinaire « Qu’est-ce qu’un Irakien » ? (pages 34-42) :

        « Je revois toujours mon père me tendre un sac contenant un chat à égorger pour démontrer que je suis un homme sans cœur.

    Ici l’homme est sans cœur telle une vache qui trébuche sur son chemin vers le boucher »

        « Je suis entré dans une maison conique à deux chambres et me suis assis devant la porte à supplier les égorgés qui en sortaient de regarder la lumière du soleil »

        « Sans douleur mon nez s’est séparé de mon corps

           Je n’ai jamais souffert d’un problème pulmonaire, seulement d’une légère irritation à cause du tabac

            Mon nez est sorti dans la rue et m’a laissé humer l’odeur des chambres »

      « Le religieux chiite dit : Défendez votre communauté et tuez les sunnites

         Le religieux sunnite dit : Égorgez les chiites

         Scotché au mur, mon corps pense à lui-même au milieu de ce chaos »

      « J’étais proche de l’hôpital Yarmouk quand j’ai vu quelques enfants utiliser de longs fils pour attacher des anges noirs au nombril de leurs mères alignées dans la rue »

      Ailleurs, la bombe humaine portative qu’est le terroriste (celui qui attire l’attention horrifiée de ceux qu’il épargne sur les autres, qui étale quelques paillassons sanglants pour entrer plus commodément dans un cerveau collectif, qui transforme ses aléatoires victimes en cibles délibérées, qui électronise sa violence pour électrocuter une souveraineté, qui abat des pantins pour déséquilibrer leurs marionnettistes)  est admirablement saisi comme l’ahuri n’apprenant pas même à se servir des talents qu’il mutile :

         « J’ai mangé les yeux sans voir

            J’ai mangé les jambes sans marcher

            J’ai mangé les mains sans rien saisir

            J’ai mangé les cerveaux sans comprendre ce monde » (p. 45)

     Ce livre fait penser à un dépassement radical, irréversible, de l’anecdote légendaire d’un Alfred Jarry éméché, tirant, depuis son balcon, sur les enfants de la voisine effarée, et lui rétorquant : « Qu’importe, madame, nous vous en ferons d’autres » !  par cette autre, infiniment plus froide et juste, d’un chef de guerre blasé, épargnant, pour briser un instant la routine, le n-ième captif, et lançant à la mère, agenouillée de gratitude : « Qu’importe, madame, nous vous en tuerons d’autres » !

          « Ne t’inquiète pas, mère, nous ne faisons que mourir »  (p. 32)

      L’extraordinaire conscience lyrico-épique de Mazin Mamoory est, suggère-t-il dans la dernière strophe du recueil, comme un lit nomade qui chercherait inlassablement l’endroit d’un sommeil plus digne :

  « Solitaire est ce lit qui fait le tour des coins de la chambre pour sentir ton odeur

     Tel un chien ayant perdu la mémoire il est sorti

     toucher les marges de la nuit

     Mais ses pieds en fer ont rayé la face de la lune » (p.52)

   Le mot qui résumerait tout – malheur – n’est, par pudeur, jamais prononcé ici. Mais Mazin Mamoory propose une extraordinaire image de clés innombrables, de clés invasives, de clés géantes et pendantes, de clés intransportables (plus lourdes que leurs portes et leurs porteurs), exprimant qu’une vie perd alors commande de tous ses accès.

      « Dans ma chambre de nombreuses clés sont suspendues

         Je les utilise pour ouvrir toutes les portes fermées sur mon chemin

         Je les transporte sur mes épaules et sur ma tête

         Ce qui n’empêche pas certaines de toucher le sol (…)

         Je rase les murs pour que personne ne me voie

         Fatigué par le poids des clés »  (p.43)

      


 (* cf l’une de ses spectaculaires lectures-performances sur Viméo, témoignant, dans ses généreuses aberrations, d’un jusqu’au-boutisme particulièrement lucide.)

                                                                               ©Marc Wetzel   

        UNE RENCONTRE AUX VOIX-VIVES DE SÈTE

 

        UNE RENCONTRE AUX VOIX-VIVES DE SÈTE

Numérisation_20180731.jpg

   Marc-Paul Poncet tient ce jour-là (27 juillet 2018) le petit stand de la Revue Phoenix, place du Pouffre, au Festival de Poésie. Je ne le connais pas du tout. On sympathise (même âge, même ex-activité de prof de philo, même canicule à oublier sous le petit auvent, même malicieuse timidité peut-être, même attachement à Schelling ou Michel Henry). Je repars avec le double petit fascicule  – Poèmes du port que Luc Vidal (dans sa belle collection « Chiendents »)  a consacré, fin 2016, à Marc-Paul, sa pensée et ses écrits. J’ouvre chez moi le premier mince volume page 17, et j’y lis, bouleversé, ceci :

 

        « Seul celui qui se tait entendra son mystère

           Seul celui qui se tait comprendra

 

           Tu resteras tapi dans l’ombre

           Tu fermeras les yeux

           Tu compteras Ses pas

 

           Tu l’entendras se déplacer

           dans ta nuit

 

           Tu sentiras son souffle

           sur ton visage

 

           Tu entendras le fouet

           de son sang

           dans tes tympans

 

           Seul celui qui écoute comprendra

 

           Seul celui qui écoute

           entendra battre son cœur

           et La fera danser » (Pdp, I, p.17)

 

  D’abord, Marc-Paul aime bien (ce qui nous sépare) les chats ; il est vrai que c’est le seul animal dont le style assure la survie ; le seul aussi qu’on n’imaginerait pas dans une file d’attente. Et sa fidélité va, exclusivement, par bonds royaux, à ses proies :

 

           « Mais moi c’est toi que j’aime

              Tu es mon chat quand même

 

              Même si m’aime si

              Tu croques des souris » (Pdp, II, p.28)

 

  

      Son pessimisme drôlatique fait le constat suivant : ou bien (comme la mouche veule, ou le chat !) on n’a pas bâti de monde, et l’on vit sans œuvre, sans horizon aménagé ; ou bien (comme l’escargot héroïque, II, p.26) on a bâti son monde, et l’on est réduit à l’habiter. L’alternative est ruineuse : ou bien l’on ne survit qu’à sa faiblesse, ou bien on n’a pour force que celle du monde qu’on fait vivre ; ou bien l’on parasite un monde auquel on n’ajoutera rien, ou bien on se résume à ce qu’on a cru devoir ajouter au réel commun et qui ne réside que dans ce qu’on instaure, comme (amère et étroite victoire !) un « habitant de lui-même » :

 

       « Certains hommes le visage buriné

          par le soleil et les vents

          Ray-Bans posés sur le front

          regard perdu dans le lointain

          sont les survivants

          d’immenses épreuves

          d’immenses catastrophes

          Ils scrutent au loin l’horizon

          faisant face au danger

 

          et Ulysse aux mille ruses tue le cyclope

          renonce aux charmes de déesse

          brave tempêtes et périls

          et retourne vainqueur à Ithaque

 

         D’autres personnes

         ne sont que les survivants

         de milliers de petites catastrophes quotidiennes,

         se lever trop tôt le matin

         se casser un ongle

         ou encore

         perdre son parapluie

         par temps de pluie

 

         petites catastrophes qui leur rappellent

         instant après instant

         que le monde n’est pas fait pour eux

         et qu’ils ne sont pas faits pour le monde

 

        et qui posées en rond

        deviennent le désastre circulaire d’une vie

 

        Survivants d’eux-mêmes … » (II, p.21-2)

 

       Marc-Paul aime, comme Verlaine, « le flou, l’inachevé, l’instant », c’est à dire l’exemplaire imperfection du poétique (car ce qui n’est net à aucune distance semble les défier toutes) . Mais lui-même l’avoue : l’approximation peut se faire complaisante. De même qu’on est séparé du réel par les concepts et les procédés qui nous le font saisir, on est séparé de l’irréel par les images et les addictions qui nous y mènent :

 

          « Cependant le poétique n’est pas la poésie. Et de la même manière que la recherche de la nouveauté peut devenir ennuyeuse, que la Beauté peut devenir fade, la poésie du flou, de l’indistinct … peut aussi devenir convenue, fade, et l’on peut facilement passer de la poésie au poétique pur et simple, qui n’est pas par lui-même poésie. J’espère ne pas être tombé dans ce travers » (I, p.7)

      

 

    Simone Weil dit souvent que la pure attention est prière (puisque tant qu’on examine exclusivement le possible, le réel est seulement à implorer ou remercier, et l’on ne peut mal y agir !), mais qu’en est-il de la pure distraction (n’est-elle que divertissant sabordage) ? Bien sûr, concède notre poète, elle déforme ou diffère le bien ; mais aussi, montre-t-il puissamment, quand la rêverie brouille trop les contours du mal, on ne le fait plus ! Comment commettre le moindre crime parfait dans les brumes d’un Turner ? Le pire des salauds s’abstiendra, suggère  Marc-Paul Poncet, si son forfait doit lui en voiler l’issue !

 

         « Du phare qui s’allume

            Au phare qui s’éteint

           Qui sait où est le bien

           Perdus dans tant de brume

 

           Et le rouge qui bouge

           Le soir au bouge rouge

           Et l’alcool d’eau de pluie

           Noyé dans l’eau-de-vie …

 

           Et du septième ciel

           Au septième sous-sol    

           Bien malin qui distingue

           Cachée dans l’entre-sol

                  EXIT

           La porte de sortie »  (I, p.32)

 

               Même si de cette pleine et fine abstention du mal, notre (délicat et résolu) auteur n’espère ni réconfort ni plénitude ; mais il préfère l’insistance angélique à tout l’ordinaire du harcèlement inter-humain :

 

         «  Il n’y a pas d’amour heureux

          Mais pas de bonheur sans amour

          C’est pour ça que j’aime toujours

          C’est pour ça que je suis malheureux » (I, p.28)

 

   Mais le malheur d’un poète (comme on voyait aussi chez Laforgue, chez Prévert, chez Mac Orlan) a toujours sur lui-même un sourire d’avance.


Marc Paul, poèmes du port vol 1,“les fêtes incertaines”, Chiendents n°110, cahier d’arts et de littératures.

N° 111 Chiendent – Marc-Paul : Poèmes du port 2 “Morana, poète fainéant”

⇓⇓⇓

à se procurer ici

©Marc Wetzel

                                       

                                                                           

 

Ida JAROSCHEK – ici soudain – Les écrits du Nord, Éditions Henry, mai 2018, 48 p., 10 euros

Une chronique de Marc Wetzel

Ida JAROSCHEK – ici soudain – Les écrits du Nord, Éditions Henry, mai 2018, 48 p., 10 euros


ida.png

         « ici soudain

            ce qui fait taire

            des centaines d’étourneaux

 

            une seconde

            d’inexplicable silence

 

            apnée du monde »  (p. 8)

 

   Tout le monde en a fait l’expérience : une très bruyante colonie d’étourneaux dans un arbre proche, qui s’impose comme un bruit de fond strident, inarrêtable. Un simple claquement de mains, alors, et tout se tait aussitôt, comme surnaturellement : le voile sonore se déchire brusquement. C’est le modèle même de l’événement subit, du jaillissement inopiné (comme si l’immense trésor de silence du réel s’ouvrait d’un coup) : sitôt possible, pas même encore conçu, mais déjà réel !

    Et cette « apnée du monde » est logique : le silence de la frondaison est pour nos oiseaux bavards le meilleur abri ; et si leurs cris et chants reprennent bientôt, c’est qu’un claquement de mains tire à blanc. Mais la saynète a tout du miracle trivial. Car, si le fatal, le coup du sort, est une mort subite de quelque chose dans le réel, une naissance subite comme celle-ci (mûrie avant toute préparation, interceptée avant toute détection) est ou fait miracle.

   Bien sûr, notre poétesse célèbre ainsi l’émergence, l’irruption, l’avènement de tout autre chose qu’un mutisme de volatiles, et cette autre chose n’est pas moins, je crois, qu’une étreinte idéale, la déflagration parfaite du coup de foudre vivant. On y est deux (on ne surprendra jamais Narcisse en galante compagnie !), on y est dans l’improviste de la bonté, de la douceur consentie (si le viol prend au dépourvu, l’amour tendre, lui, donne au dépourvu), on est dans la réciprocité d’élans (chacun des cœurs s’étonne de battre par l’autre, échangeant d’opaques « cargaisons » de « pulpe » contre de secrètes « haleines » de « buissons »). Dans les bien-nommés transports amoureux, chacun charge à son bord les purs traits de présence de l’autre, et « ici soudain », en effet, l’étreinte se fait monde, car tout monde est cohérent, est commun, est habitable. Ce qu’Ida Jaroschek chante ainsi :

 

              « cette lumière

                 un étrange appui

 

                 une ombre

                 tourne et tremble

 

                sur ce chemin

                qui nous mêle

 

                ce pré qui nous ressemble

 

                un geste soudain

                nous attache

 

                adopte le monde »  (p.28)

 

      Il y a des érotismes joyeusement acrobatiques, où les chairs se servent mutuellement de ravin et parapet, ou de corniche et tremplin, mais deux corps confortablement couchés (se reposant enfin de leur verticalité pensante) éprouvent encore le meilleur de l’amour : la disponibilité n’est plus forcée d’être debout, on peut s’allonger d’autre chose que de sommeil, de terreur ou de maladie, chacun est pour l’autre l’horizon nécessaire et le sol suffisant : les jambes, qui n’ont plus à nous porter, « émergent de la nuit » (p. 32), libres comme des bras ; et les bras s’appuient sur leurs propres caresses pour faciliter l’entre-pénétration des ombres (des nuits portatives) que demeurent les corps. Chacun est en charge de la simple et noble démultiplication de l’autre. Une « éclosion de froissements » (p. 31) a lieu, dans l’intensité bénévole de la complicité sensible. On peut alors

 

                 « aimer

                    sans destination

 

                    du vent au vent »   (p. 30)

 

          puisque « c’est à peine

                            qu’il faut être »  (p. 22)

 

          et que l’insensible marée d’écume est littérale :

                  « peuple-moi

                     de ta lenteur

 

                     tout ce blanc

                     ébroué

 

                     qu’à peine

                     tu soulèves

 

                     océan »   (p. 34)

 

  Bien sûr, l’âge rôde, le cancer prend ses aises, et bien des cornets de friandises moisiront dans des pochettes sans danse ni chant, mais il existe un langage infatigable, que nul miracle même ne prend au dépourvu, qui est fait pour détailler les provisions charnelles et concrètes constituant la Providence réelle, langage (le néant est bien surpris d’y être pardonné !) d’une limpide, chaleureuse et vaillante poétesse :

 

               « mort blonde

                  et claire

 

                  mouvante

                  au vent du soir

 

                  dans un tintement

                  de graminées

 

                  je te porte

                  dans la fraternité du langage »  (p. 39)

 

©Marc Wetzel

Estelle FENZY – Mon corps c’est ta maison – La Porte * – 2018, 16 p.

Une chronique de Marc Wetzel

Estelle .png

    Estelle FENZY – Mon corps c’est ta maison – La Porte * – 2018, 16 p.


 

      Une maison, c’est à la fois un refuge ( = une tanière où faire halte), un sanctuaire (= un domicile qui a droit à lui-même) et un logis ( = un bâtiment qui s’entretient, qui s’affaire à son ménage). Et elle est les trois, car un cercueil aussi est un refuge, un temple est un sanctuaire, une cage aussi est un logis. Quand donc une amoureuse déclare faire de son corps la maison d’un autre, elle prend un risque solennel, celui de faire de sa présence charnelle une véritable maisonnée (où plusieurs générations d’élans et de sentiments vivront sous un même toit) et un domicile actif (qui veut bien servir d’adresse vivante au meilleur de quelqu’un).

 

                         « Mon corps c’est ta maison

 

                           Un abri vers le sud de notre temps

                           libre, rien n’y vient arrêter les gestes »

 

        Une liberté ne peut pas, en apparence, se donner plus ouvertement (la maison close est clandestinement collective, la maison ouverte est dévolue à un seul)  et dangereusement (je suis ta maison : fais comme chez toi !). Et pourtant l’ardent et subtil poème d’Estelle Fenzy prouve l’inverse : d’une part, quoi de moins ouvert, quoi de plus complexe, indéfini et opaque qu’un corps (il sera pour son hôte maison sans fondations, aux pièces indénombrables, labyrinthe plus enchevêtré qu’une conscience, habitacle organique à milliards de mues et contorsions de survie obligées à chaque seconde) ? D’autre part, quoi de moins autonome et loisible pour l’être qu’on y accueille (je suis ta maison : fais donc comme chez moi !) ? Il y est comme dispensé d’évasion sensée (on peut tout à fait ôter sa laisse à la bête cloîtrée), et condamné à la plus enveloppante et enracinée des révoltes (tout déménagement se fait dans la forteresse). Franche (ou ironique) ambivalence de cette fidélité territoriale à autrui : pourquoi se chercher encore là où on nous trouvera toujours ?

 

                               « Mon corps ton immunité ta terre insolente

                               un pays sans talismans ni amulettes

                               où les oiseaux n’ont pas besoin de nid  »

 

           Mais là encore, notre poète dépasse l’apparence, et suggère deux remarquables aperçus sur la condition humaine .

  D’abord, puisque chaque être humain loge en lui (en elle) un animal, on ne pourra l’apprivoiser – impartialement, intelligemment – seul(e). « Mon corps, c’est ta maison » signifie alors : « Que ton amour vienne m’aider à dresser ou domestiquer la part de moi qui, livrée à elle-même, m’échapperait toujours ».

   Ensuite, toute expressivité d’un corps humain requiert témoin fidèle, qualifié et constant : un corps n’exprime sa pureté que dans la pudeur (et il n’y a pas de pudeur isolée), sa douceur que dans la tendresse (et il n’y a pas non plus de tendresse célibataire), sa délicatesse, sa fine aisance, son charme que dans la grâce (et la grâce, comme irradiation du mouvement de vivre, exige une bénévole interception par autrui, elle n’est rien toute seule et suppose un enregistreur vivant de notre justesse). « Mon corps, c’est ta maison » signifie alors : « Sois l’intendant objectif de ma finitude ». Nul contact de vie n’a de sens hors d’une sorte d’étreinte idéale :

 

                          « Le compas de mes cuisses, liens que l’on noue

                           qu’on dénoue, s’ouvre comme s’ouvrent les silences

 

                            et tous les espaces qui me séparent de toi »

 

   Rien, on le voit, n’est plus noble et fiable que ce que notre poète appelle elle-même « l’accueil démesuré » de son corps à l’égard de l’extraordinaire confident qu’elle convoite et convoque. Exigeante (elle ne tolère que les miracles !), mais fraternelle (ce qu’elle demande à l’impossible, c’est de nous révéler une nécessité partageable). Elle est comme l’étrange et magnifique huissier d’une… réintégration locative !

 

  « J’ai taillé des portes trop grandes pour ma maison ». C’est donc, non pour elle-même, mais pour autrui, qu’Estelle Fenzy voit grand.

©Marc Wetzel


* On rappelle l‘originale formule des belles Editions La Porte :

   4 euros le livret. Abonnement : 6 livrets trimestriels 22 euros port compris pour la France. Règlement à : Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon- France.

 

       HOMMAGE A MARC GRANIER* , GRAVEUR CÉVENOL

Chronique de Marc Wetzel

marc granier 6

       HOMMAGE A MARC GRANIER* , GRAVEUR CÉVENOL


           

     La gravure est cet art unique d’entailler la matière pour révéler (et rendre reproductible) ce qu’elle contient, ce qu’on devine la hanter. Et le bois, le cuivre, le linoléum sont comme de loyaux analphabètes voulant bien faire lire ce que l’artiste leur apprendra à écrire.

 

        Chez Marc Granier, quand on veut voir la substance des Cévennes (il en habite l’entrée-Sud, entre Ganges et Le Vigan), les veines réelles de leur teneur, leurs fondations compactes, c’est simple : on soulève le sol, on le rabat de côté, le temps d’observer leurs entrailles géologiques sous le couvercle écarté. On est alors témoin de l’immense armada des sortes de vagues morphogénétiques qui agitent le réel. C’est Héphaïstos en Atlas.

 

       Chez lui aussi, les corps (ces choses délimitées, prises d’un seul tenant, les organismes privés qui hantent le monde) se détachent à peine (donc avec peine) de la texture générale. On dirait qu’un cordon temporel les lie encore à leur source, qu’une insensible glu initiale les tient au socle. Ce décrochage échoué, jamais achevé, des êtres, leur désamarrage interminable, a l’immense avantage, au rebours, de rendre tous les retours faciles. Plus en effet l’on s’éloigne et se veut autonome, plus aussi grossit la laisse invisible qui court jusqu’au Principe, plus aisé et naturel alors revient le geste de s’y refondre. Le théoricien de l’extraction a comme les épaulettes clouées sur le fond de caverne. Belle leçon que cette signature de levée d’écrou prise dans le registre, solidaire de l’Agenda !

marc granier 1

           C’est que, chez Marc Granier, une solidarité de destin semble relier des choses qui pourtant n’œuvrent pas ensemble, des processus qui se tournent le dos. La vérité est que, même disposant d’une étendue infinie, il n’y a qu’un seul présent, pour toutes choses qui surgissent ou continuent simultanément, à se partager. Il n’y a qu’une seule immense opportunité à répartir entre les innombrables demandes de réalité. Le monde vu par ses forces (car telle est la perspective unique de Granier, au dynamisme célébrant le réseau de tous les autres) rappelle à toutes les parts prélevantes le tarif d’occupation et le taux de Conservation (d’énergie, d’impulsion, de copyright) du Milieu subsistant.

 

          Chez Marc Granier, les êtres sont aussi rappelés à leurs devoirs d’univers. Chaque espèce de choses est avertie de son registre vrai : les racines n’ont faim que d’assise, d’eau et de sels ; la part aérienne a soif de lumière ; plus bas qu’elles, les nappes et blocs souterrains ont goût de maintien mutuel, ont appétit d’équilibre. Les fossiles fuient le jour comme des taupes ; la foudre n’exploite et n’explore que des failles sans matière ; le vent se fiche bien de la composition de l’air qu’il déplace etc. La seule chose que notre ardent graveur « n’entaillera » donc jamais, c’est le fonctionnement sacré du monde. Il s’abstiendra de le diviser  contre lui-même, de rayer son unité. On le voit n’en inciser que les sillons constitutifs ; sa magnifique intuition campe résolument dans les rainures natives du Tout.

marc granier 2.jpg

            Et la leçon de cet étagement méthodique des strates d’activité du réel est claire et forte. C’est d’apprendre à l’immense variété concentrée que nous sommes les diverses attitudes que nous conjoignons, mais que le monde séparément déploie. Par exemple (sauf crémation ou engloutissement) un jour nous serons morts et enfouis : instruisons-nous donc à l’avance, semble dire l’artiste, de ces couches et remblais géologiques qui n’ont jamais eu peur, eux, de leur complète, primordiale et définitive obscurité, ne se lamentent pas sur leurs usuels confinement et asphyxie, ne font pas procès d’étanchéité à la Glèbe commune ! Prochains gisants, nous pouvons déjà intercepter la Sagesse gravée du sous-jacent. Et pareillement ce qui en nous danse, vibre, s’ouvre, mais aussi s’obstrue, titube, rancit, se surmène, peut gracieusement s’instruire des voltes analogues du Monde !

marc granier 7

    Une dernière chose : le dernier livre d’artiste paru (« Dans les veines des Cévennes ») de Marc Granier est fait sur de sobres et éclairants textes de Laurent Grison**. Celui-ci restitue comme personne le combat de condensations qu’on voit au sommet de l’Aigoual (et nous empêche souvent en retour de le voir !) ; les sortes de géantes dunes de schistes en cordons innombrables des Cévennes ; les causses – ces gros plateaux arides qu’on ne peut pas habiter et qu’on veut parcourir ; il rend comme à elle-même la sorte d’éponge feuilletée du calcaire profond, la ramifiée et folle hydrophilie souterraine expliquant l’absolue sécheresse de son grenier. Laurent Grison renvoie les éléments les uns aux autres, par retentissements emboîtés, par enveloppements poético-fonctionnels successifs : l’eau y a goût de fruit (de châtaigne …), le ciel y a texture d’eau, le massif venteux de Lozère a mandat de ciel etc. Tout y est, en quelques brèves strophes, situé et compris, du terrain des choses à la carte de leurs signes, puis au territoire de notre usage et notre pétrissement d’elles. Et chacun des deux artistes trouve ainsi en l’autre le terroir en miroir qu’il mérite.

 

   Hommage commun, donc, à nos deux (l’un farouche, l’autre malicieux, mais l’un et l’autre francs de la présence) tenanciers du beau ! 

 

                                               ——————

 

   * Marc GRANIER, né en 1953 dans les Cévennes gardoises. Il y est revenu vivre, après une fructueuse escapade bretonne. Edite lui-même, aux Monteils, de remarquables livres d’artistes, avec des poètes amis ou alliés. On disposera sur son site de tout ce qui permet de joindre l’artiste et rejoindre ses œuvres.  

  ** Laurent GRISON, né en 1963. Poète, essayiste, historien de l’art. Préside, depuis peu, la Maison de la Poésie de Montpellier. Auteur de nombreux et importants ouvrages. A publié dans Traversées (n°74, 77, 81 et 82)

 

VINCENT BIOULÈS A QUATRE-VINGTS ANS

Une chronique de Marc Wetzel

VINCENT BIOULÈS

A QUATRE-VINGTS ANS


bioulès portr

               Vincent Bioulès est né le 5 mars 1938 à Montpellier ; il y vit et travaille encore. Il a bien fait d’accepter de vieillir, pour devenir peut-être un des plus grands peintres du monde.

        « Le fait que tout le monde se moque complètement de ce que je fais me donne une liberté extraordinaire »

bioulès 1

      Il a été peintre abstrait (un des fondateurs de Supports/Surfaces), le temps de se venger, comme les autres, de ce que le monde des formes et des êtres en finira inévitablement avec nous. Mais il est redevenu, depuis plus de quarante ans, peintre figuratif pour, bien plutôt, consoler la réalité de ne pouvoir jamais en finir avec elle-même.

     « Figurer, ce n’est pas représenter le réel, c’est faire accéder au réel »,

       … et le réel reste le meilleur accès à lui-même !

bioulès 8     

    Bioulès va presque tous les jours sur le motif, dans sa camionnette-studio, le regard fidèlement résolu : il sait que le trône du Dieu des choses envie le modeste pliant de leur peintre.

bioulès 6

   C’est un paysagiste crucial, car il s’y montre lucide faiseur de miracles. Le miraculeux tient à ce que son tableau parvient à restituer l’impression de parfaite complétude qu’il eut, lui, devant le motif. Mais plus miraculeux que tout miracle est sa lucidité : Bioulès est le moins romantique des thaumaturges. C’est que le travail extraordinairement sévère par lequel le monde se produit lui-même (par accouchements, et par agonies, qui sont les seuls événements ayant titre à lever le doute) est rendu par lui dans tous ses pans, par tous ses pores, avec toutes ses affres. Dans des paysages poliment apaisés, scandaleusement sereins, mais, – arides ou touffus – au grain toujours « implacable » (comme le signalait Pierre Wat) ! C’est ce qu’on saisit dans la ligne de conduite du peintre : 

« Témoigner sans cesse de cette invraisemblable condition d’animal vertical sur la planète, la tête dans l’azur et le cœur serré sans raison »

bioulès 7

    Je ne sais pas d’où Bioulès tient que le mode d’emploi intime de l’univers est une effarante tragédie (il parle lui-même d’épouvante du monde visible) ; mais je crois bien que, pour lui, peindre est exactement l’art qu’a la peur de produire des images habitables d’elle-même.  

bioulès 10

     « Si la peinture me permet de tenir l’épouvante en respect, comme la bête face au bâton ferré du dompteur, c’est qu’elle me permet de sortir de moi. Le paysage, la mer, l’espace, le ciel ventilé me retirent de moi-même. Me voici seulement confronté avec le monde solaire et dur où les ombres marchent fraternellement avec la lumière. Et il est doux d’en revenir épuisé »   

      Avec lui, ainsi, la peinture trouve, pour sa suspension silencieuse et ouvragée du cours du monde, bien plus qu’une excuse : une raison !

bioulès 12

      Ce peintre est un homme compliqué : pour le dire familièrement, c’est un scrupuleux colérique et malicieux (scrupuleux comme le surmoi surveille le ça ; colérique comme le ça réveille le moi ; malicieux comme à son tour le moi taquine et charrie toujours un peu le surmoi), mais il s’en justifie très bien :

     « La vie n’est pas simple ; pourquoi la peinture devrait-elle le devenir » ?

bioulès 15

     La manière de Bioulès est d’une confondante clairvoyance ; il apprendrait à voir à un coffre-fort. Dans ses tableaux, on plonge exactement comme la lumière ferait, si … elle y voyait quelque chose ;  mais la lumière est aveugle : elle ne va qu’en ligne droite dans le labyrinthe indéfini des reliefs. Sur la croûte terrestre, les ombres la toréent partout, et les quelques lueurs diffractées suivent des coups qu’elle prend. Seuls les peintres figuratifs comprennent combien la lumière est malheureuse. Si Bioulès lui-même ne donne que ce qu’il a, sa lumière donne ce qu’elle est.  

   Il est une sorte de nostalgique du travail acharné. Ses « Ah, si j’avais su …. » sont sincères ; mais « Ah, si j’avais vu … », voilà ce qu’il n’aura jamais dit, car il n’a jamais cessé, depuis soixante ans, de transformer le moindre moment en créneau d’une meilleure vision. Et voulant toujours montrer ce qui lui échappait dans ce qu’il voyait, il s’est toujours moins tenu, si l’on peut dire, dans la création de l’inconnu que dans la destruction du méconnu. S’il peint infiniment juste, c’est parce qu’il peint pour voir de plus près sa décision de faire voir ; mais d’abord, s’il sait faire voir, c’est que le métier de son dessin ouvre toujours la route :

      « Être sûr de son dessin délivre le pinceau, fait envoler les couleurs, libère le geste, stimule le plaisir de la touche. Tout le reste est blablabla »

bioulès 18

    L’impartialité veut une distance égale à l’égard des extrêmes. Il l’a. La compréhension – qui est une espèce de compassion méditative – exige, en plus, que cette égale distance soit la plus courte possible (pour pouvoir rejoindre au plus vite les folies opposées où le monde s’égare). Il l’a aussi. Mais s’y ajoute, chez Vincent Bioulès, la disposition troublante d’une méthodique charité. Car il est chrétien : l’examen de conscience a chez lui puissance de don, et majesté de miracle.

    Si, à l’évidence, il jouit contagieusement du motif, ce n’est que par bribes, et pour nous. Par bribes parce que, s’il approuve, en connaisseur, les éclats incessants du monde, et en note d’innombrables croquis (comme on jubilerait devant une armée de fragments objectifs, un immense spectacle d’aphorismes de plein air), notre peintre retourne, heureux d’y être forcé, à l’atelier pour y bâtir ce texte suivi dont l’analphabète nature n’est capable qu’en l’homme. Et il le fait pour nous seulement, car il se sait sensuel (et sait qu’il n’existe pas de pureté sensuelle), et son humilité véritable se punit peut-être d’avoir un style, puisque tout style (dit-il) s’enorgueillit de sa maîtrise de la jouissance.

   Quand on le lit ou l’écoute, c’est un homme instruit, avisé et ironique ; petit récit, dans ses Carnets, d’une rencontre lors d’un vol Osaka-Hong-kong :

           « En allant aux toilettes, j’étreins sur mon passage une japonaise quadragénaire, ivre de liberté. C’est le bordeaux. Les cultures, si diverses, si contradictoires, ne sont séparées , comme le bien et le mal, la vie et la mort, le mensonge et la vérité, que par une feuille de papier cigarette, celle même tendue sur les portes à claire-voie des maisons japonaises. A nous d’aller librement de part et d’autre. Il suffit souvent d’une bouteille de bordeaux et de l’allègement suprême d’un avion épousant la rotondité de la Terre pour franchir la feuille sans que nous nous en rendions compte »,

    mais l’homme est extraordinairement sensible : sa magnifique intelligence ne l’aura probablement que de justesse sauvé d’innombrables tourments. Bien sûr, pourtant, son château de cartes émotionnel reste inébranlable, car à l’intérieur de tout tableau le vent est nul. Judicieux choix de la peinture !


     Vincent Bioulès a le génie rude, virtuose et bon. Si parfois chez lui la joie se cache, ce n’est que comme en a le droit tout enfant. Et les peintres sont peut-être les seuls enfants indemnes du monde, surtout ceux qui, comme lui, savent (comme le montre un dernier extrait des Carnets, lors d’une visite du Caire en 2002) tout faire vivre d’un enfant malade :

         «  Une petite anorexique au visage adorable, au corps prêt à tomber en poussière. Je pense à la détresse de ses parents. Ses omoplates battaient des ailes sous son tee-shirt, le sang retiré de son visage donnait à son regard l’apparence d’un reflet. Un être humain dans un miroir déjà passé de l’autre côté des humains »

     Seul un homme qui plaint le monde aura su, comme peintre, le faire aimer.


    

      ©Marc Wetzel

Luc BOUVIER – Voix russe – AMEditions, 2018 – 156 p.

Chronique de Marc WetzelNumérisation_20180219.jpg

Luc BOUVIER – Voix russe – AMEditions, 2018 – 156 p.


Une nation, c’est d’abord un territoire, et qu’est-ce que le territoire russe, sinon « une immensité sans abri » et « l’inhumaine étendue de sa steppe » ? (p.7) ; c’est aussi la température d’une sorte de matrice commune, et ici, un « froid hostile » auquel est abandonné le consentement de celui qui vient y naître, et dont toujours témoigneront « les profondeurs paniques de sa culture »  ? Une nation est aussi, et surtout, dit l’auteur, de manière surprenante et décisive, une voix, une expression singulière qui avance adossée au fond inarticulé des choses, comme celle de l’homme russe qui « a dû retrouver en lui le grand silence d’où montent les images » (p. 8) – comme celui d’où a émergé l’icône de la Trinité d’Andréi Roublev (qui orne la couverture de l’ouvrage).   

Luc Bouvier veut en effet montrer, sur l’exemple de la civilisation russe, qu’une nation est d’abord une voix (le « concert des nations » sera donc réalité moins instrumentale que vocale !). Cette idée – qu’une nation a d’abord le style lyrique d’un sujet collectif, ou qu’elle est la constante métamorphose historique d’une voix primordiale  – est neuve et belle. Parce qu’elle éclaire autant sur la nation que sur la voix, en proposant comme leur source commune une vocation inspirée. Ainsi l’auteur illustre-t-il la position centrale, la situation centrale de compositeur de la vie, qu’occupe, selon lui, Chostakovitch :

« Composer, c’est saisir les métamorphoses de la voix. Cela suppose, d’abord, d’avoir unifié en soi-même la voix personnelle et la voix nationale. Chostakovitch est en relation permanente avec lui-même, mais il est aussi la voix de la Russie au vingtième siècle, et la voix de l’orthodoxie athée. (…) Le compositeur pense parce qu’il donne une interprétation musicale d’une situation pulsionnelle de la vie sur Terre » (p. 137-8)

L’appartenance nationale consiste en une communauté de cœur d’un peuple. Un cœur n’est pas nécessairement noble ni intelligent (le cœur français, par exemple, a la vulgarité de sa vanité et de sa peur du ridicule ; le cœur espagnol a la sottise de son honneur véhément etc.),  mais il est toujours au moins fidèle (il bat au mieux de lui-même pour l’organisme) et profond (il s’enracine dans le fond même de chair qu’il irrigue). Même l’agitateur opportuniste qu’est le cœur italien,  le malicieux et ingénu égoïsme de l’anglais, la rigueur illuminée et ambivalente de l’allemand ont, par principe, cette fidélité (cette loyauté à l’égard du meilleur de ce qui nous anime) et cette profondeur (cette solidarité avec le fondement mystérieux de l’être) de tout cœur, dont témoigne exemplairement, selon l’auteur, l’âme russe.

« Un art développe la vie d’une âme personnelle ou collective. Une âme s’éprouve, une âme est une voix qui se cherche une expression. Le régime communiste n’a pas apaisé le cri de la Russie (pas plus que la consommation ne l’apaisera), et n’a pas pu, non plus, le faire taire » (p. 27)

L’auteur, Luc Bouvier, fait preuve de l’inspiration même dont il disserte : il y a, dans son style, comme une délicate tension sans cesse intégrée, assimilée, comme exactement la sorte d’aliénation féconde et distinguée qu’est (disait Mikel Dufrenne) l’inspiration ! Ainsi, c’est la nature problématique et première de la voix générale qui hante et structure sa propre voix, comme on en juge ici :

« Quelle est cette voix pré-sonore ou insonore ? (…) Elle est ce qui s’entend lorsque quelqu’un se met à l’écoute de sa vie profonde, de sa tournure pulsionnelle. (…) Elle est donnée comme un sceau porté sur l’âme. Elle évolue avec l’âge. (…) Cette voix interne ne doit pas être confondue avec le moyen qu’elle empruntera pour s’exprimer, ni avec la matière dans laquelle elle s’imprimera, ni avec le code auquel elle aura recours, et encore moins avec les sujets et le contenu qu’elle mettra en avant. La difficulté à entendre la voix intérieure tient justement à ces multiples confusions : il faut parvenir à la dégager de tout cela, à la saisir comme nue »  (p. 135-6)

Il y a aussi, dans son rythme de recherche, obstiné mais toujours vif et renouvelé, quelque chose, en effet, de russe :

« Pour un Allemand comme Hegel, la vie est une logique secrète qu’il faut retrouver, un ordre enfoui qui commande de l’intérieur tous les développements. Pour un Grec, la vie est poussée, croissance, débordement bien plus que développement. Mais pour un Russe, s’il faut en croire Jankélévitch, la vie est spontanéité, surgissement imprévisible, surprise. Ce n’est pas que cette vie soit plus vivante, mais elle est certainement plus russe. C’est la vie à la russe »  (p. 45)

Il y a, enfin, une crudité dans le déchirement exprimé par cet auteur, parfaitement conforme aussi à la teneur russe de son sujet : foncier comme une ivresse (personne ne peut tituber à distance de lui-même !), et sincère comme une nausée (ce n’est qu’une fois squelette qu’on perdra le vertige de se vider de soi-même !) :

« Vomir d’angoisse comme on vomit du mal de mer, c’est recevoir au plus intime l’effroi de devenir cadavre. Vomir est-il un événement vocal ? Est-ce là quelque chose de la voix ? »  (p. 116)

Ce petit livre, vif et instruit (les musicologues apprécieront la sagacité des remarques sur Moussorgski, Chostakovitch, Denisov, Martynov, Schnittke ou Silvestrov ; les philosophes celles sur Soloviev, Chestov ou Berdiaev ; les poètes sur Tsvetaieva, Mandelstam ou Akhmatova …) montre admirablement, dans l’exemple russe, comment (p. 141) les voix poétique et musicale cryptent et sauvegardent  ce qu’il serait devenu impossible d’accueillir dans la parole même.    C’est que, suggère Luc Bouvier, seules les nations savent « tenir le vide » de l’Histoire. En se montrant dignes de ce qui, les ayant constituées, nous oriente en et par elles.    

©Marc Wetzel