Archives de Catégorie: Chroniques de Marc Wetzel

  Ainsi parlait Paul Valéry – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Leclair – Arfuyen, mai 2021, 176 pages, 14€

Chronique de Marc Wetzel

  Ainsi parlait Paul Valéry – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Leclair – Arfuyen, mai 2021, 176 pages, 14€


 Notre homme, on le sait, est sensuel (« Le doux éclat d’une épaule assez pure n’est pas détestable à voir poindre entre deux pensées ! … Les messieurs sont ainsi, même profonds. » fr.110), intrépide (« Je ne suis pas bête parce que toutes les fois que je me trouve bête, je me nie – je me tue » fr.114), réaliste (« L’idéal est une manière de bouder » fr. 354), travailleur (« Le spontané est le fruit d’une conquête » fr.152),  discret et secret (« Qui se confesse ment, et fuit le véritable vrai lequel est nul, ou informe, et en général, indistinct. Mais la confidence toujours songe à la gloire, au scandale, à l’excuse, à la propagande » fr.139), tragique (« La vie est à peine plus vieille que la mort » fr.269), mufle (« Qui se parfume s’offre » fr.419) et stoïque (« Les Plaintes sont des EXCRÉMENTS » fr.415), mais, ne rabrouant que les pairs auxquels il s’adresse, ne secouant que la léthargie des meilleurs (« Il y a comme un crépuscule des demi-dieux, c’est-à-dire de ces hommes disséminés dans la durée et sur la terre, auxquels nous devons l’essentiel de ce que nous appelons culture, connaissance et civilisation » (fr.411), il sait n’humilier que les cerveaux qui le comprennent, et y entre, à bon droit, comme chez lui.

« Le ciel de l’esprit est surtout plein de perroquets » (fr.184)

    C’est que Valéry n’était pas tendre : il méprise fort ce qui s’arrange d’être bête, et carrément hait ce qui prétend nous éviter de penser. Mais si la compassion n’est pas son fort, c’est que la souffrance d’autrui n’a guère à apprendre à la sienne, considérable : de l’immensité même qu’elle parcourt, sa curiosité ne pouvait par principe pas se (ni le) protéger.

     Un point difficile est en lui la gestion sensible de l’orgueil : son intelligence, qui s’aimait bien, se châtiait à proportion, c’est vrai, mais l’ascète mental doute parfois du bien-fondé des coups qu’il se porte, de la légitimité de la violence qu’il fait à sa « bêtise » : comment consentir à tant d’efforts intérieurs, si l’on ne peut  pas même être fier de ses mérites ? Si aucun moi ne justifie l’amour qu’il se porte, à quoi bon si dûrement se construire ?

  Valéry serait, de nos jours, peu adaptable à nos résiliences et dolorismes soft (« Les gens qui parlent d’utiliser leurs souffrances, c’est tout bonnement des gens qui n’ont pas assez souffert. Et les martyrs qui n’ont pas cédé, la constance des martyrs prouve surtout que les bourreaux manquaient d’imagination » (fr.39), à notre communicationnite (« La publicité, un des plus grands maux de ce temps, insulte nos regards, falsifie toutes les épithètes, gâte les paysages, corrompt toute qualité et toute critique, exploite l’arbre, le roc, le monument, et confond sur les pages que vomissent les machines, l’assassin, la victime, le héros, le centenaire du jour et l’enfant martyr » (fr. 161), à notre néo-primitivisme (« La fatigue et la confusion mentales sont parfois telles que l’on se prend à regretter naïvement les Tahitis, les Paradis de simplicité et de paresse, les vies à forme lente et inexacte, que nous n’avons jamais connus » (fr.101), aux saines émulations de nos success-stories (« L’esprit libre a horreur de la compétition. Il prend parti pour son rival. Il sent trop que si les défaites nous abattent, les victoires nous suppriment » fr.267)

    Son génie propre tient au contrôle (incessant, exact, intransigeant) de ce qui l’en sépare. La discipline rationnelle et critique est donc le coeur de son effort : on sent qu’il fait des maths (et de la physique) pour ne pas avoir à croire les savants, mais pouvoir devoir seulement les comprendre. Sa vaillance psychophysiologique est hors-pair et saine : pas (sinon café et nicotine) de drogue – l’idée est que la pensée est le suffisant excitant de l’esprit; nul raccourci vrai, par nature, vers la post-vérité; une exemplarité sans nul conformisme (on l’entend nous dire partout comme : »faites comme moi, inventez-vous ! »); un cartésianisme de précaution (dans le dédain des songes (« Le réveil fait aux rêves une réputation qu’ils ne méritent pas » fr.264), le soupçon que l’inconscient est bête comme la vie, le rejet des facilités supérieures de l’irréel …, il est – comme tout organisateur exclusif de ses expériences – peu souple). Et les rarissimes fois où son ignorance le mène au piquet, il s’y précipite (non sans un assassin clin d’oeil à Bergson) !

  « Le Piquet de jadis avait pourtant ses vertus. Se taire, quelle leçon !… Contenir les mouvements et les bonds qui naissent d’une jeune énergie et qu’il faut que l’esprit oblige à se résorber, quelle notion plus immédiate de la durée… Et la contemplation des accidents du badigeon de la muraille, quelle occasion de rêverie !… » (fr.220)

   La pire chose qu’il pourrait voir arriver est qu’on admire ses convictions, pour  deux fortes raisons : « Convictions : mot qui permet de mettre, avec une bonne conscience, le ton de la force au service de l’incertitude » (fr.331); « Je trouve indigne de vouloir que les autres soient de notre avis. Le prosélytisme m’étonne. Répandre sa pensée ? Répandre – sa pensée – sans les reprises, sans l’absurde qui la nourrit, la baigne, – sans ses conditions … Répandre ce que je vois faux, incertain, incomplet – verbal; ce que je ne supporte qu’à force de retouches, d’astérisques, de parenthèses et de soulignements ?! » (fr. 370)

  Sa morale est limpide : une volonté ne fait le bien que par élimination (« Si tu es bon, c’est que tu gardes ton mauvais » , fr.242), et personne ne peut se dire non à ma place (« L’être moral se meut comme le chien vient au fouet » fr.384). Aucun raffinement des façons de se dire oui ne fera jamais vertu – et l’ironie se fait là cruelle : »Je suis un honnête homme, dit-il, – je veux dire que j’approuve la plupart de mes actions … » (fr.369). À l’inverse, son sublime mot d’amour pour Catherine Pozzi (« quand tu n’es pas là, je suis absent« ) semble renvoyer l’attention christique au prochain à du naïf, du faux-fuyant, du déclamatoire (« Où est l’homme qui ne peut pas dire que « son royaume n’est pas de ce monde » ? Tout le monde en est là » (fr.312), « L’éternité occupe ceux qui ont du temps à perdre. Elle est une forme du loisir » (fr.314), « La mort nous parle d’une voix profonde pour ne rien dire » (fr.315).

  Enfin, son insistance sur les rapports étroits entre poésie et bêtise (fr.129) étonne : mais quand le poète ne veut pas sortir, dit Valéry, de « l’hésitation prolongée entre le son et le sens », l’imbécile, lui, ne peut sortir de l’hésitation perpétuelle entre discours et vérité (il échoue à dire ce qu’il n’ose pas penser, mais son vertige le colle à cet ineffable par défaut). L’imbécile néglige ce que parasite le poète, mais le poète parasite justement ce que négligeait l’imbécile :

 » Un poète est le plus utilitaire des êtres. Paresse, désespoir, accidents de langage, regards singuliers, – tout ce que perd, rejette, ignore, élimine, oublie l’homme le plus pratique, le poète le cueille, et par son art lui donne quelqaue valeur » (fr. 356) 

   Mais la nuance est claire : ce que l’esprit prosaïque dépasse, il en fait boucan; mais ce qui dépasse l’esprit poétique, il en fait musique :

« Les choses abstraites ou trop élevées pour moi ne m’ennuient pas à entendre; j’y trouve un enchantement presque musical » (fr.109) 

 Le premier mot qu’aurait prononcé Valéry enfant est « clef ». Le travail d’Yves Leclair, efficace et joyeux, aide à trouver la porte.

                                     ©Marc Wetzel

FIÈVRE (16 mars-10 mai 2020) –  Gouaches : Elisabeth DETTON, textes : Raymond PRUNIER- Editions Lumpen (2021), 48 pages, 9 €

Chronique de Marc Wetzel

FIÈVRE (16 mars-10 mai 2020) –  Gouaches : Elisabeth DETTON, textes : Raymond PRUNIER- Editions Lumpen (2021), 48 pages, 9 €

« Je laisse la barque d’épidémie à l’attache derrière moi, où, de sa pointe, elle désigne l’aval avec sa féroce insistance coutumière. Je m’engage sur la berge vers l’amont et mes pas sont si prudents que les semelles semble-t-il craquent et gémissent un peu (…) C’est en amont que je trouverai la fin des regrets; je compte sur la peinture et l’écriture pour que textes et gouaches ne cessent d’inventer les aubes qui nous manquèrent » (p. 36)

  Un accès de fièvre montre un organisme rebattant les cartes de son infection : l’activation défensive du métabolisme est comme un coup de chaud salubre, mais risqué : l’ardeur agitant le joueur ne doit pas incendier sa table; ni ruiner sa partie. Ce fut toujours vrai de l’individu; ça l’est, pour la première fois, de l’Humanité.

« C’est inquiétant. Le sang bat aux tempes, je me blesse pour un rien, une chaussure dont le talon résiste, la pointe d’un couteau qui glisse sur ma paume à cause d’un aboiement dans la rue. Une branche cogne à la fenêtre. Conclave de fantômes … » (p. 10)

  Le sous-titre (« Chronique du confinement« ) de ce petit livre semble oser un génitif subjectif : c’est le confinement même qui tient ici chronique, via des gouaches et des textes, en disant par eux quelque chose de lui-même. C’est qu’il nous force à soliloque (comme ici, en chaque double page, s’entretiennent l’une de l’autre l’image et la parole); il est, comme se présente exactement ce livre, une sorte de ré-encadrement de vivre, un entre-éloignement ordonné des contagiosités, la double illustration plastique et discursive des étapes d’un rétablissement à construire

  Plus précisément, la peintre ici fait dans la variation, dans le petit, dans la constructivité et même dans la palette thermique, lorsque, respectivement, elle multiplie les fenêtres sauves de ses images, elle réduit (à proportion exacte du vivable) le format du représenté, elle esquisse des maquettes de possible renouveau et joue enfin sur les teintes de la fièvre (comme en une fidèle nosographie du périlleux). 

  Ses images sont, bien sûr, des fenêtres immobiles, silencieuses et plates, et, comme dans le confinement strict, on n’y verra au dehors qu’elles ou par elles. Mais vingt fenêtres scellées savent mieux donner sur le monde qu’une Porte béante de la liberté commune, que la brèche informe de la latitude ordinaire. Ses gouaches renouvellent l’accès même qu’elles restreignent. Ces images d’Elisabeth Detton sont, de plus, insistantes ou entêtantes (bien malicieuses fenêtres, qui viennent frapper à des portes inconnues en nous !); elles sont indigènes, de genèse sédentaire, d’advenue authentique (elles semblent être restées là où elles sont nées, elles sont « du coin » – et ce coin est le style natif de leur monde – et leur chantier est frais comme un berceau. On les voit habiter toujours, à l’étroit mais probes, dans ce qui les a rendu possibles); enfin ces images sont belles et franches comme des gestes de vie : ce qu’elles contiennent à la fois les comble et les embarrasse; ce qu’elles mesurent et balisent à la fois les ouvre et les fige; ce qu’elles rassemblent à la fois leur est soumis et les dépasse. Tout est résolu, humble et intelligent en chacune des gouaches, véritable petite créature anxieuse et débrouillarde, qui, confinée dans son cadre, nous fait pousser avec elle les murs de sa condition. 

« Les pierres comme les peaux tiédissent sagement; le songe du peintre est tout de douceur: ses tours empruntent aux champs et aux vallons l’ombre qui salue dès l’aube la présence un peu chaude des intérieurs solides. Rien de médiocre dans cet équilibre délicat entre le chaud et le froid. Ce pourrait être une définition de ma vie présente : le tiède où je suis confiné et, du fond de ma paume, cette sensation de chaud, fièvre que je redoute d’éprouver un matin. Je songe au souffle court qui peut me saisir impromptu. Je souris d’être vivant… » (p.30)

  Et le poète, lui ? Raymond Prunier fait se dire le confinement d’au moins trois façons : il s’exprime d’abord directement dans le moyen de parole mis à mal (« la gorge est justement ce lieu où l’angoisse a fait son nid » p.8); il nous signe ensuite des sortes de bons de sortie, des échappées dérogatoires, des formulaires de délivrance : vitraux ou parvis de cathédrales (p.20 et 22) que sa parole visite, pièges à ombres victorieux (p. 32), rideaux solennels de théâtres à rouvrir (p.34) éventail à épiphanies …

« Réduit alors à mon cadre petit je dois en pleine fièvre réinventer les couleurs du monde et ses formes insaisissables. C’est un éventail où, vivant, je porte mon souffle pour faire vivre à la fois tous les visages de notre temps » (p. 18)

Enfin il raconte (ce qu’aucune peinture ne peut accomplir) l’âge de sa propre présence (« M’assaille le regret d’avoir tant vécu – l’auteur a alors 73 ans -; c’est trop de regards qui me visitent, que je vois, que je sens, ils errent dans le silence, marchent à mes côtés; on dirait une moquerie lointaine dans la solitude de mes lieux déserts » (p.10).

La parole complète les gouaches par ce qu’elle leur fait faire. Une gouache (p. 13) montre un ovale oblique, une couronne penchée, un rond échancré, mais seule la parole d’en face (p. 12) en propose la sensible synthèse : »Tu le sens, n’est-ce pas, qu’on vit de biais « . Ou encore, on peut aisément évoquer, non pas du tout dessiner, un « calendrier qui ne répond plus de rien » (p. 24). Et la plus nuancée des fenêtres picturales ne pourra jamais conclure : »Ma fenêtre, supplice, ouvre sur ce qui m’est fermé » (p.16) 

  Avec le déconfinement, viennent une convivialité retrouvée avec humour (« on salue les voisins qu’on évitait depuis des décennies » p.40), une convalescence à prudemment discerner (« C’est également le signal du retour vers le quotidien émietté. Je reviens vers le jardin pour contempler le lieu explosé; où poser le regard ? » (p.42), et aussi, surtout, l’immense et simple joie de sentir que notre amour du monde a survécu :

« Chaque seconde va être un autre monde, épiphanie des fièvres vaincues avec patience, étouffées avec soin. Dans nos mémoires flotte un nouveau calme que nous saluons au nom de l’épreuve dépassée » (p.44)

  Après le splendide « Le chemin » (voir Poezibao, 18 novembre 2019*), , le duo Detton/Prunier réussit son pari de correspondants inter-arts de guerre sanitaire.

                                                     ————–

©Marc Wetzel

  Yves NAMUR – Dis-moi quelque chose – Arfuyen, 156p., février 2021, 14€

Chronique de Marc Wetzel

  Yves NAMUR – Dis-moi quelque chose – Arfuyen, 156p., février 2021, 14€


   « Dis-moi quelque chose » est le même début des 115 chants de six (2+3+1) lignes qui font ce recueil. Par exemple, le chant 33 :

« Dis-moi quelque chose

Que seule la poussière recouvrirait

Parce qu’il faut bien

Qu’elle aussi oublie parfois

La vie triste

Et les regrets du mort« 

ou le 47 :

« Dis-moi quelque chose

Qu’emportent avec eux les agonisants

Quelque chose qu’on imagine

De l’ordre du peu du simple

Ou de l’invisible

Mais quelque chose qui éclaire« 

On ne saura pas qui est ainsi harcelé et mendié, mais le schéma est clair : le poète demande qu’on lui accorde une parole qui suspende une impossibilité qu’il ne peut lever seul, mais dont il restera, ultimement, juge. C’est que, si dire, c’est parfois faire (promettre, introniser, menacer, abjurer … c’est s’engager, sacrer, violenter, trahir …), s’entendre dire quelque chose (c’est donc là l’unique voeu des 115 strophes), c’est, pour l’auteur, pouvoir défaire quelque chose, ou au moins s’en défaire. Ce qui tuerait le non-sens, il doit l’entendre d’autrui !

Chaque chant d’abord nomme et affronte, en effet, une impossibilité centrale, constitutive : remonter le temps (5, 11), creuser l’impondérable (16), comprendre sans penser (28, 60, 106), choisir sa fatalité (40), devancer l’éternel (43), paralyser l’usure (50), piloter son agonie (52), anéantir le néant (58), sonoriser l’inconscient (67,72), saturer sa solitude (81), rendre sa vie nécessaire (92, 105), ou, comme on vient de lire, transfigurer la poussière (33) et faire déjouer Thanatos (47). Sur tous ces points désespérés, « dis-moi quelque chose » signifie surtout : révèle-moi ce que j’attends, et fais-moi devenir ce que j’aime.

Un poète qui désespère ainsi de la parole (en tout cas de la sienne) montre une rare honnêteté : il ne croit plus en sa propre alchimie (faire surgir de la matière l’esprit qui s’y cacherait – il n’y prétend plus), il se refuse à toute anecdote et confidence (ce qu’il est seul à penser ne l’intéresse pas, et il préfère à lui-même la profondeur qui l’humilie), il ne voit plus de quoi seul prendre encore significativement conscience (le vocabulaire de sa stricte lucidité est en échec). L’homme, on le sait, est médecin (il n’est donc pas demandeur de corps subtils, et sait que la santé – qui va par détours et tient à ce que le corps sait faire de lui-même – n’est pas la vérité) : il sait ce dont guérir ne suffit pas à sauver. Et s’il y a encore quelque chose qu’il doive vivre, il réclame de se l’entendre dire.

L’étonnante mélancolie du propos n’est ici dépassée que par l’extraordinaire humilité d’un auteur pourtant sûr de son oeuvre, d’un homme plus légitimement fait, jusque-là, pour nous dire quelque chose ! « En fait peu m’importe« , lâche le chant 108, « dis-moi n’importe quoi« . C’est qu’il veut s’entendre dire quelque chose qu’il ne pourrait plus rester le même en le redisant (110). Il attend de la réalité qu’elle lui confie ce qui la rend telle (112). Il attend donc que Dieu plaide coupable (74). Et qu’il lui dise, l’Être affichant complet, de quoi s’entendre enfin (115). Ainsi :   

« Dis-moi quelque chose

À poser sur une goutte d’eau

Un mot délicat et si fragile

Qu’on se demanderait

S’il faut vraiment le prononcer

Ou simplement le regarder » (110)

« Dis-moi quelque chose

Et nous parlerons enfin du réel

De ce que sont vraiment les oiseaux

Les chevaux en pleine course

Les pierres tombées ou la pluie

Et aussi le silence des carapaces » (112)

« Dis-moi quelque chose

Qui grimpe facilement à l’échelle

S’approche du ciel

Et touche peut-être du doigt

La seule faute

De Dieu » (74)

« Dis-moi quelque chose

Même si cela ne sert peut-être à rien

Parce qu’il y a ici trop de ciel

À regarder trop d’oiseaux

À entendre

Trop de tout en fin de compte » (115)

© Marc Wetzel

Christian VIGUIÉ – Damages* – (approche graphique de Olivier Orus), Rougerie, mai 2020, 13 euros, 80 pages.

Chronique de Marc Wetzel

Christian VIGUIÉ – Damages* – (approche graphique de Olivier Orus), Rougerie, mai 2020, 13 euros, 80 pages.

Appeler « Damages » un chant de deuil est franc et périlleux. Damer, c’est en effet battre et compacter – donc s’efforcer de combler et rétablir – mais c’est aussi tasser et enfoncer, risquant de ré-enfouir les disparus. Damages : des nivellements qui à la fois trépignent (une piété qui piétine) et préparent à rebâtir (qui rebattent tout un jeu de fondations). Progression et régression ainsi mêlées, comme l’avoue l’auteur, dans un avertissement parfait :

« Damer consiste à tasser la terre, l’aplanir, la convertir afin d’y dessiner la plupart du temps la veine des routes, pour y voir se dresser immeubles et maisons ou quelque chose d’autre.

C’est aussi, malgré nous, le fait de piétiner un même sol, allant à l’encontre de ce que nous voulions, nous qui aurions aimé surprendre un peu plus d’autrui et de nous-même.

« Damages » est ici et avant tout un chant de deuil, un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon. Tout cela dû à une suite de décès dont ceux de mon père et de ma mère« 

Mais composer un chant de deuil, n’est-ce pas toujours vain comme ajouter des feuilles à un arbre mort (p.8) ? Ce très remarquable recueil (à la fois pudique et profond, sobre et troublé, isolé et fraternel) montre que non.

« J’ai fait mes adieux à mon père

Je lui ai dit qu’il pouvait revenir

dans son enfance

ou dans la mienne

surgir pareil à un parfum

ou s’accorder à la forme d’un nuage

Il pouvait revenir aujourd’hui ou demain

en poussant simplement la porte

en tenant dans ses mains

le jour

et l’entrouvrir de nouveau

comme une rose finie » (p.10)

Première leçon : la poésie apprivoise les revenants. Viguié dit à son père qu’il peut, qu’il doit sans crainte, qu’il doit sans crainte d’être craint, revenir. Il n’y a pas d’effraction à craindre de la part de ceux qui, en mourant (dit la page 20), ont par principe cassé leur clé. Avec cette précision qui ouvre à tout : un mort ne peut plus du tout devenir (il a passé le temps de se changer en un être de plus tard), mais il peut revenir à la parole et par elle.

Deuxième leçon : « Le monde se renverse à cause d’une mort » (p.16). Définitivement de l’autre côté du miroir, le regard disparu y inverse les directions, mais aussi, dans le temps, l’avant et l’après. Il recule avec le présent même où nous avançons.

Troisième leçon : le néant est comme transparent (le rien n’a rien à cacher). C’est que la matière d’une vie a explosé (pourriture ou cendres), mais il n’y a alors justement plus rien pour faire obstacle à ce qui fut. Viguié suggère, délicatement, qu’avec ce qui a cessé à jamais d’être, les contraintes de déchiffrement ont changé du tout au tout. La mort est cette « clé transparente » qui laisse apparaître, pour la parole (pour « l’enveloppe transparente des mots » p. 35), ce qui est devenu objet derrière elle. Exfiltré de tout devenir, le mort n’a plus que le temps mystérieux de son nom :

« Lorsque je passe sous l’acacia

que tu as planté

je m’étonne que ton nom

ne veuille plus tomber comme une feuille

ni s’élever avec la lenteur d’une fleur

Je m’étonne que ton nom

soit cette feuille et cette fleur

qui ne veulent ni chuter ni croître

Je me dis alors 

que ton nom est l’envers d’une fleur

l’envers d’une feuille

l’envers de croître et de chuter

Ainsi je me convaincs

que tu as planté deux arbres

un arbre planté dans le réel

et l’autre dans l’abîme

et que l’abîme est une ombre immobile

ou le premier feuillage de l’arbre réel » (p. 41)

Et ce temps mystérieux est ici sans Dieu. D’abord parce que la vérité, pour les survivants, est « une cruche cassée » (p.28) qu’on ne peut emplir d’aucune eau. Ensuite (p.37) parce qu’il est vain de penser à éterniser ou statufier une présence qui, dès la vie déjà, s’éclipsait et se dissolvait. Enfin, ce que les morts auront su vivre n’éclairera pour nous ces présents d’aujourd’hui (qu’ils ont à jamais quittés) qu’en nous et par nous, actualisés par nos seuls confiance et amour : le garde-à-vous intemporel d’une lointaine Communion des saints est un prestige vide :

« Pourquoi le jour

que nous n’avons su retenir

aurait un dieu

ou un corbeau sur son épaule ?

Pourquoi garderait-il les yeux ouverts

à notre place

nous qui ne savons garder

ni la forme d’un nuage

ni celle d’une pierre ?

À cause de cela

je préfère être un mystère sans importance

au milieu des mystères des choses

aussi insignifiant qu’une porte qui grince

ou qu’une pomme qui tombe

emportant avec elle

la couleur du soleil » (p. 37) 

La deuxième, plus courte, partie du recueil dit le deuil de la mère. C’est donc moins l’exemplarité d’une vie que la puissance de sa source qui est chantée ici. Et, logiquement, le départ de celle même qui nous fit surgir fait qu' »il y a un grand silence dans les choses qui ne savent plus apparaître » (p. 72). De même, cette vie qui s’est passée avant la nôtre pour la permettre en elle renvoie l’auteur à une très étrange mort « qui se passera après, quand il n’y aura plus ni oiseaux ni mémoire » (p.68), – la disparition, toujours, mais cette fois celle de plus personne ! Enfin, la mère est l’unique présence en amont, et le seul pardon suffisant, à la fois de nos incapacités rationnelles (comme se faire bon géomètre) et de nos irrationnelles (comme se montrer rebelle décisif), ce que dit un passage qui bouleverse :

« C’est ta mort

qui me réveille

car je ne sais pas dessiner un cercle

avec mes mains

pas plus que je ne peux dresser un mur

avec mes rêves » (p. 71)

Avec les proches disparus, dit l’auteur (p. 43), nous partageons l’espace subsistant (« le bruit du soleil », « la fenêtre brisée », « le lierre qui a vécu et rêvé » …) dans « le temps que nous n’aurons plus« . Mais qu’est-ce qui peut bien subsister, s’ils ont emporté jusqu’à la maison de vivre ? L’auteur juge ainsi, superbement, son recueil : 

« Un chant qui porte en lui une sévère et rêche contradiction : tenter de trouver un point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre du prévisible et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable. Voilà pourquoi, sans doute, il est un chant, un étrange étonnement, puisque ceux qui sont partis et que nous continuons follement d’aimer, ont emmené avec eux le plancher et le plafond d’une incroyable maison, lieu où nous avions appris à marcher, à rêver, à combattre la fatalité du monde » 

                                              ————-

*de substantiels (pages 10 à 29) extraits de ce recueil avaient été proposés, en pré-publication, dans le n° 86 de Traversées. On s’y reportera (déc.2017). 

© Marc Wetzel

Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel


  Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 € 

« Dans mon enfance (Anne Rothschild, poétesse et plasticienne belgo-suisse, est née en 1943), mes parents ont vécu en Chine, sans que je puisse les accompagner. Depuis, j’aspirais à découvrir ce monde peuplant mon imaginaire. En 2018, le voyage s’est concrétisé, donnant lieu au récit de ce périple initiatique, né de la confrontation entre images du passé et Chine d’aujourd’hui« . Le petit texte de la 4eme de couverture dit fidèlement ce que cherchait (et nous fait trouver) ce recueil.

Plus précisément, montre la page 12, son père – diplomate belge – y a vécu de 1944 à 1950; sa mère ne l’avait rejoint qu’en 1948, « rapatriée malade au printemps 1949, lors de l’arrivée des communistes« . Alors confiée à ses grand-parents paternels bruxellois, la petite fille attend les cartes postales d’une mère malheureuse partout, et d’un père heureux ailleurs. Soixante-dix ans plus tard, la visite d’un sanctuaire fait revenir le temps de l’abandon :

« À travers un portail, un rayon de soleil illumine la face dorée d’une déesse. Guanyin, mère de la compassion, ouvre ses mille bras au dévot. Je reconnais en elle la statue en bois peint de la maison de mes parents. Enfant, je déposais à ses pieds mes chagrins. J’aimais ses longs doigts gracieux, ses paupières baissées sur un secret. Une colombe nichait dans sa chevelure. Sans doute venait-elle combler l’absence d’une mère toujours en fuite. La menace d’un père trop exigeant » (p. 50)

Ce contexte n’est pas anecdotique, pour trois raisons dont la poète travaille la profondeur. D’abord, nous dépendons du passé de nos proches (de nos parents d’abord, bien sûr), qui est le secret de leur perspective : nous ne pouvons pas aller directement là d’où eux-mêmes viennent, et puis leur aventure de vie nous est d’autant plus inconnue qu’elle s’est souvent modifiée (voire interrompue) pour permettre la nôtre. Même égoïstes, ils se sont suffisamment effacés devant notre venue pour nous masquer leur devenir spontané; nous nous faisons rarement (et laborieusement !) touristes de leur pays intérieur. Pour comprendre un peu leur patrie objective, il faut douloureusement aller là où ils nous ont fui. La nostalgie se mêle alors d’une générosité qui rend à l’autre la liberté même dont il s’est privé pour nous (ou celle, au moins, qu’il s’est culpabilisé de poursuivre). La gravité souriante du recueil s’en ressent.

Ensuite, ce pays de la vraie liberté du géniteur est la Chine. Pour notre très européenne poète, c’est le grand écart. Malgré l’admiration culturelle, c’est la vie des antipodes qu’elle rencontre. Elle a beau noter, émue, une étrange proximité des traditions chinoise et juive (p. 48-49), (« même respect du texte, même culte de la connaissance« , même longue histoire, même sens de la famille, même « rapport à l’argent dénué de culpabilité« , même souplesse diasporique, même intelligente patience devant la multitude sacrée de règles d’action et de vie), la vie chinoise réelle surprend l’auteure, qui s’en laisse honnêtement déstabiliser. On sent pointer des doutes centraux, comme : que deviendraient mes convictions fondamentales si ma conscience avait dû se forger ici, socialement et matériellement ? que deviendraient mes désirs – et ce qu’il me reste de vocation – si je devais habiter désormais ici jusqu’à la mort ? quelle objectivité exiger de soi quand le destin de ce peuple fait d’elle un luxe délicat, plus ambigu qu’on pensait, moins mérité d’office qu’on n’imaginait ? Des attitudes d’esprit qu’on blâmait à part soi (la passivité, la paresse d’esprit, l’hypocrisie) s’expliquent soudain autrement – comment discipliner tant d’impulsions sans large recours à l’abstention ? comment limiter ses illusions sur les dieux ou sur les voisins sans  se fermer d’autant à la comédie d’autrui ? ou  comment cacher sa méfiance sans la fondre dans une stricte étiquette expressive ?  Même la soumission à l’arbitraire (« Partout des contrôles d’identité, de sécurité. La présence de la police est continuelle, sur tous les fronts » p. 57) que signale l’auteure à ses hôtes d’un soir quand elle est assurée de pouvoir « parler sans contrainte« , s’éclaire autrement : un Pouvoir qui prend toute la responsabilité sur lui est-il pour autant irresponsable ? Comment juger de la folie des chefs si l’on doit d’abord sans cesse déminer la sienne propre ? Si « l’absence de spiritualité, qui règne même dans les temples où les prières semblent poursuivre un but purement matériel nous interroge« , l’athéisme superstitieux (qu’évoque Elie Faure à propos de l’âme chinoise) n’est-il pas la meilleure prévention du fanatisme religieux ?

Enfin, Anne Rothschild use de ce pèlerinage tardif pour mieux faire la part, en elle, de l’écrivain et de la plasticienne. Si elle admire ce qu’elle voit s’exécuter devant elle dans un atelier de calligraphie, ses notations restent incisives (ironie et bienveillance viennent ensemble quand un artiste content de lui signale, sans rire, que « le poème » (par lui calligraphié) « a été écrit par le ministre des Transports » (p. 45). Elle restitue, si l’on peut dire, autant dans l’espace que dans la langue, les formules d’autrui, comme celles de la guide Estelle (p. 64) : »Les Chinois mangent tout ce qui vole dans le ciel, sauf les avions. Tout ce qui nage dans la mer sauf les sous-marins. Et tout ce qui existe sur la terre, sauf la table …« . Mais c’est la propre attitude créatrice de l’auteure qui sait s’instruire d’elle-même dans ce qu’elle observe là-bas. L’impression du lecteur est qu’Anne Rothschild a l’humilité de ne jamais formuler plus que ce qu’elle en pourrait dessiner, mais aussi l’exigence de ne pas écrire moins que ce qu’elle devine : l’anecdote littéraire suit le flair figuratif, comme on voit ici (« Des dragons taillés d ans la pierre, véritable dentelle – le sculpteur était payé en fonction du poids des déchets … » p. 77), ou là – dans un entrecroisement plus malicieux et instructif encore (« Les portes en bois sculpté ornées de scènes mythologiques exquises. Elles ont été  sauvées du saccage des gardes rouges, grâce à l’idéogramme Mao, qu’un homme avait eu la clairvoyance de peindre sur les panneaux« ). 

Tout cela forme un ensemble fin et drôle, mais avant tout intègre et profond. L’auteure veut comprendre (elle sait que le droit d’ignorer ne s’excuserait que chez le pauvre et le déclassé, non chez elle) et, clairement, la régression n’est pas son fort (« Et si, comme l’ombre portée des montagnes, le passé n’était qu’un reflet insaisissable, un manteau de ciel dont il fallait se défaire pour tâter le pouls du présent ? » p. 27). Elle dit ce qui est (il pleut presque partout, les oiseaux ne chantent presque plus jamais, les routes sont presque toujours rugueuses …), résume (p. 40) les limites taoïstes de son exploration (« la voie est un gouffre sans fond« ), avoue l’incurable divergence entre la charge attelée d’une vie et la santé native des choses (« Mon souffle de plus en plus court. Le coeur s’emballe et cogne contre ma poitrine. J’étouffe. Le poids des ans m’écrase. L’air saturé d’humidité se mêle à ma transpiration. La terre dégage une odeur puissante de nature en rut  » p. 67). Mais elle espère à juste titre avoir utilement pensé, et contribuer ainsi à rendre mieux observable ce dont nous dépendons :

« Dans ce « voyage sans contrainte » dont parle le Tchouang Tseu, ai-je réussi à composer avec les images qui habitaient mon enfance ? À lâcher les amarres ?  À m’ouvrir au silence des signes indéchiffrables et au lointain de ce monde ? »    

© Marc Wetzel  

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