Jacques ANCET, Une phrase interrompue, et Vincent BIOULÈS, Peintures, Méridianes, 24 pages, 2026, 18€.

Jacques ANCET, Une phrase interrompue, et Vincent BIOULÈS, Peintures, Méridianes, 24 pages, 2026, 18€


   « Une phrase interrompue » est une ode funèbre au poète Bernard Noël (mort, à 90 ans, en 2021), écrite par Jacques Ancet (lui-même poète, et proche du premier par la vie et par l’esprit), et illustrée par Vincent Bioulès. « La vie est une phrase interrompue »  dit, sobrement, l’épigraphe de Victor Hugo qui ouvre le livre. Et en effet : puisque « interrompre », c’est rompre une continuation, empêcher la poursuite d’un processus en cours, sa mort coupe la parole d’une vie (en même temps qu’elle suspend à jamais son travail et son sentiment d’elle-même). Mourir, c’est s’arrêter d’être, et l' »interrupteur » ici ne bloque pas seulement le passage d’un courant, il signe bien la fin du circuit même. 

    Jacques Ancet, poète discret et résolu, y raconte ici (en neuf solennelles strophes de neuf longs vers), de l’intérieur, le monde poétique de Bernard Noël, comme reprenant directement ses thèmes, son ton, le sérieux de ses obsessions, sa phobie de la simple fantaisie lettrée (= de la surréalité gratuite). Ancet ne fait pas « revivre » Bernard Noël – ce serait aussi absurde que l’y faire remourir -, mais il propose, avec une étonnante fidélité, une version posthume (donc plaintive et synthétique à la fois) des exclamations usuelles et notations caractéristiques de Noël. On ne sait plus qui commente qui ici, tant – malgré un lyrisme plus suivi et humble chez Ancet, des accès de présence plus cinglants et martelés chez l’autre – leur confidentiel rendez-vous est écho parfait. 

   Qu’on compare (qu’on confronte de l’œil et du coeur) par exemple quelques extraits de Bernard Noël (tirés de La Chute des temps) à la première strophe de Jacques Ancet, citée in extenso. 

Noël, donc, en trois de ses notations caractéristiques (sur le désir, la voix, la mort, la fumée du sens, le ciel, la page, l’organisme etc.) :

 « les mots sont la fumée invisible

du désir

elle monte d’autant plus haut

qu’il y a 

des tombes dans ta bouche » (p.198)

« tu parles dans ma bouche

tu mets ma langue

mon ombre erre

dans ma vie

la page 

l’épaule des rêveuses » (p.210)

« l’œil vient sur la langue

il voit dans la salive

la baignade des morts » (p. 212)

Et voici donc ce qu’en « comprend » (recueille et discerne) Jacques Ancet :

« il s’est éteint dit-elle le ciel tombe la lumière brûle à peine

comment trouver la phrase qui emporte les doigts posés

le drap la bouche ouverte pleine d’une fumée de mots

évaporés au bord du mystère qu’il est à présent devenu

au bord de ce qui n’a plus de nom et lequel lui donner

et quelles images invoquer une silhouette peut-être dans la brume

visage arrêté dans l’instant qui le garde sourire un peu triste

voix lente bruit d’une page tournée sur la phrase arrêtée

une lueur tremble entre les syllabes dit-elle un éclat d’os » (p.5)

À ceci près que chez Bernard Noël presque tout pourrait être aphorismes, tirs d’haleine, glaires articulées (comme : « tout parle/ sauf l’être », « à quoi sert la pensée/ le fouet d’orties », « le souvenir/ cet os de la mémoire », « sueur/ le sens perdu/ comme une main/ qui remuerait du vent », « tout le réel est/ de seconde main/ seul l’absolu est impénétrable » etc.), alors qu’est comme digérée chez Ancet cette saccadée carte de formules partout brandie chez Noël, est assimilée et transfigurée ici la sorte de salve d’interruptions ou de sac d’éclairs qu’on lit chez celui-ci. Voici Jacques Ancet, donc, résumant la manière dont l’écriture de Noël pensait :

 » … que cherchait-il il fuyait le visible il creusait

les syllabes pour y trouver l’à vif de cet instant

où tout s’évaporait éclair qui n’était plus du sens

mais le monde peut-être dans la lumière soudaine

mais qu’éclairait-elle d’autre que sa disparition » (p.17)

 Un qui n’a jamais « fui le visible » (même à sa première époque picturale de non-figuration, il ne célébrait et sanctifiait que lui), c’est, bien sûr, Vincent Bioulès (né en 1938). « Regardez un peintre au travail », écrivait tranquillement Bernard Noël, « le visible sort de sa main » (Journal du regard, p.75). Voilà Bioulès. Bien sûr, la foi les sépare : là où Bioulès fonde sa liberté même de créer dans sa confiance en l’Amour créateur de Dieu, Noël voit, avec sa lucidité drôlatique, dans l’amour le simple « côté beurré/ de la condition » ! Mais, pour les deux, la joie nous tombe dessus, comme une ardeur de vie tombe sur les vies. Et Bioulès aussi est d’âme infatigable. Comme Noël disait : « On n’en vivra jamais assez » (La Chute des temps, p.24) Bioulès écrit (dans son extraordinaire Journal) : « Il faut toujours construire » (p.412). J’ignore ce que Bernard Noël et Vincent Bioulès ont su et vu l’un de l’autre, mais trois choses les rapprochent : leur courage spirituel (les deux, dans leur art respectif, s’approchent de comprendre ce qu’on ne peut pas vouloir comprendre !). Et ce courage même repose sur l’intuition qu’un Verbe garantit et protège ce que la vie fait d’elle-même, que toute l’aventure de la réalité est globalement surveillée, hantée, contrôlée par une Parole inspirée et digne de confiance (simple providence logico-verbale ou toit d’une supervision politico-culturelle chez Noël, et, chez Bioulès, insaisissable, mais figurable, Providence d’un Absolu en quelque sorte dévoué, mystérieusement attentionné, d’un Dieu qui aura voulu faire de la finitude même son Prochain !). L’un et l’autre également sensuels et impatients – tout constamment angoissés qu’ils soient – ont ainsi une œuvre qui inspire la confiance qu’elle respire. Il y a, dans le journal de Bioulès, relation d’une étonnante confidence à son épouse, qui dit comment l’œuvre inlassable lui confère une compréhension que son existence non-créatrice lui refuse absolument (et il suffirait de remplacer « peindre » par « écrire », pour entendre l’analogue aveu d’un Noël) :

« Je dis souvent à Rosa que je mourrai dans l’extrême ignorance de la vie. Je ne puis rien saisir. La seule solution est donc de peindre sans relâche » (Journal, p.361). 

   La commune question d’Ancet et Bioulès ici posée est peut-être ceci : quel paysage (verbal ou pictural) pourrait-il recueillir le parcours d’une vie donnée ? Y a-t-il, dans un paysage strictement temporel (puisque c’est le devenir d’un destin déterminé et achevé dont on illustre ici vue d’ensemble), l’équivalent, dans le spatial, d’un ciel et d’un sol, d’un avant- et arrière- plans, d’un déplacement latéral ? Chez Bioulès ici : comment peindre le pur temps d’une vie ? Chez Ancet : comment rendre « personnellement » (et d’abord depuis quels pronoms je/tu/il/elle/nous/vous/ils – qui auront été l’obsession au moins stylistique de Noël !) une vie qui les aura tous parcourus, et qui n’est justement, à présent, plus personne) ? Fixer en image le temps d’une vie, représenter le cours d’un destin, comment faire ? Faut-il y faire exclusivement figurer les éléments incessants d’elle, ceux revenus tous les jours (astres, nuages, horizon, lignes de relief, ombres et lueurs …) ? Ou tenter plutôt de formuler (Ancet) ou former (Bioulès) surtout l’auto-transformation de cette vie, son effort en un sens intemporel de se relancer constamment elle-même – comme si l’on souhaitait prendre cliché d’un Phénix, ou encadrer Protée ?! Conviendrait-il de n’en marquer que les contrastes simples, les tensions élémentaires, aligner à la Péguy, ou empiler à la Rothko, ses bains de présence ? Ou encore préférer, à l’inverse, confondre sciemment les opposés (les bleus du ciel et de la mer, les taches et les nébulosités, les spirales de la galaxie et du limaçon, les fluides murs rougis du crépuscule et de l’aube …) pour unifier les pôles d’une Terre désormais périmée ?  Mais ce pélerinage se sait impossible : si l’on voulait réellement représenter le temps terminé d’un homme dans sa pure fonction d’organe et moyen mixte, temporaire et jetable de la vie humaine, c’est un placenta qu’il faudrait horriblement « encadrer » ! Mais qui voudrait voir en l’œuvre d’une vie le simple placenta du mourir ?

Mieux vaut donc, avec Ancet et Bioulès, voir ici dans le corps humain une mer bénie – que l’infini, par ailleurs, nous veuille ou non du bien ! Infini (disait et montrait cette « Phrase interrompue ») qui ne disparaît avec chacun de nous que pour mieux rejaillir entre les autres ! 

Alexandre LECOULTRE, Là où chante l’orage, éditions art&fiction (Lausanne, Genève), 104 pages, 2026, 13€.

Une chronique de Marc Wetzel

Alexandre LECOULTRE, Là où chante l’orage, éditions art&fiction (Lausanne, Genève), 104 pages, 2026, 13€.


   C’est une modernité facile à comprendre : ce sont des gens fatigués de vivre ainsi, même librement. Pas fatigués, bien sûr, de la liberté (puisqu’une liberté peut toujours  changer pour autre chose qu’elle-même) mais fatigués de vivre ainsi, même si ça les laissait quand même vivre dans l’initiative, dans l’indépendance, dans la créativité. Ils ne disent tous que ça : basta, la vie qu’on nous mène – et même celle qu’on nous laisse bricoler entre deux slogans, deux gadgets, deux stages, deux motivations. Bastas. Merci les compagnies !

   Ça n’est d’ailleurs pas « des gens », mais une seule et simple personne qui raconte ce qui se passe, à chaque « voix » (dix se succèdent – et il y a trois pages intercalaires, où un chœur reprend ça, fait un point plus général et donne un avis collectif sur les réponses en cours et les questions en suspens). Ça fait donc treize tranches de confessions ou commentaires, treize à table, donc, mais tous se levant et la quittant, oui « à table » seulement pour « débarrasser » ! Pour expliquer pourquoi l’on ne s’attardera bientôt plus à attendre mieux, en produisant le bruit typique (pas agressif, mais sans appel) du siège qu’on repousse. Donc des gens, un(e) par un(e), qui se lèvent d’eux-mêmes, las du menu, écœurés de la tablée, ne décolérant plus de s’être laissé parquer en plein Paradis, voilà ce livre.

   De pures voix, bien distinctes, mais dont on ne lit que ce qu’elles se disent, pas du tout qui c’est (pas une physionomie, pas une dégaine, pas même un accent – vraiment aucune indication de vêtements, de tailles, d’âges, de lieux, de styles mêmes. Rien que du discours, impérieux, mais sortant de lèvres anonymes et de faces invisibles). La voix 1 arrive « avec son cv troué comme une passoire« . La voix 2 n’espère même plus que misères et guerres aient trouvé à s’exporter sur une autre planète. La voix 3 décide que l’ennui, qui s’est dégoûté de tout, garde loisir de s’explorer lui-même. La voix 4 s’irrite d’être, de toutes les façons possibles, et par tous les organismes qui la contrôlent ou la conditionnent, opprimée « à des fins de formation ». La 5 vérifie en partant (ce qu’on ne fait jamais en quittant un cimetière) qu’elle a bien tout laissé fermé et éteint derrière soi. La 6 assiste, oisive, à un défilé de chapeaux (et de fronts de mômes voulant récupérer leur ballon) au-dessus d’un muret. La voix 7 se donne ironiquement à elle-même du « Madame » depuis qu’un listing de ses qualités est revenu signé par le DRH. La 8 se réveille sans raison au milieu de la nuit, et renonce à éclairer la nature morte qu’elle se sent former avec les meubles et les babioles de la chambre. La voix 9 est une ultime cliente avant fermeture à laquelle le tenancier radin offre judicieusement la tournée. La voix 10 enfin grimpe, de nuit, sur un arbre, non pour s’y pendre, mais pour en décoller – parce que, décidément, ça lui « fait mal au cœur de penser que les bourrins ont gagné« .

   Car ils ont incontestablement gagné. Ce livre, baroquement titré « Là où chante l’orage » se nommerait plus parfaitement « L’involontaire conspiration des bourrins ». Qui sont les bourrins ? Les lecteurs n’auront pas besoin d’un dessin : c’est eux-mêmes. « Bourrin », c’est à peu près tout le monde, et c’est beaucoup de choses en chacun : pas tant le viandard chauvin, l’anti-bobo à gilet citron ou le bûcheron à moto, mais plus classiquement (et étymologiquement) un mauvais cheval d’abord, (un canasson maladroit et rétif), une bourrique (un âne entêté et borné), mais présent ici comme en armada fonctionnelle, en version collègues de travail malcommodes et épais, en résolus bourreaux du goût, de la sociabilité et de la décence. Mais ici, surtout, bien sûr, des collègues branchés (des ânes numériques d’abord, des bourriques de l’appli, du rappel automatique et du téléchargement), des camarades d’atelier et de bureau dont le télétravail même n’interrompt plus les blagues et les crasses. Leur néant formaté, leur loyauté de co-larbins, leur fredonnement de musiques d’ambiance ou d’attente téléphonique, leurs commérages (et compérages) de stricte solidarité, le mesquin gardiennage de leurs « buts », tout cela est arrivé, en début de livre déjà, à pleine maturité, qui dégoûte et dont seul un coup de folie délivrera. Et c’est ce qui se passe : ici s’approche (p.21) la dépression, qu’on reconnaît précisément à la force qu’on n’a plus de répondre aux questions qu’elle nous pose ! Ici la gêne explosive des bavards (p.24-25) pétant à la figure de ceux auxquels les mots commencent justement à manquer. Ici la communication d’entreprise réduite à « une boule à neige de bruits » (p.54) dont on descend rejoindre les flocons. Partout une sidérante interconnexion d’abonnés absents, qu’Alexandre Lecoultre – en gracieux polémiste, scrupuleux aède de l’immense mobilisation pour rien, et esprit inconsolable des évanouïes présences réelles ! – formule comme personne : 

« la connerie, je répète, la connerie

est une chaîne immense qui va de l’ingénierie à la clientèle

en passant par de multiples intermédiaires 

pour vendre des choses aux gens

des choses dont ils n’ont pas besoin, des choses

dont ils ne savent que faire

tout le monde se félicite, se tape dans le dos

mais l’origine de cette affaire

est une fumisterie comme tant d’autres

contrairement

à ce que pensent les crédules de la deuxième zone

c’est même pas un complot, un truc machiavélique

ordonné des grands groupes, non, c’est simplement

de la connerie à l’état originel

et ensuite ça sonne, mais pas comme chez ta voisine

ça sonne dans l’immensité des réseaux impersonnels

dans l’entrelacs des câbles

des matériaux métalliques extraits de la misère des peuples

dans le vide interplanétaire au cœur de plastique

chez ta voisine, quand tu sonnes et qu’elle n’est pas là

il y a comme une présence

qui s’échappe de sous la porte

tu imagines tout à fait la lumière d’avril

qui tombe

la poussière qui plane sur le tapis

tout ça filtre sous la porte, habite la porte

la porte et la sonnette, même que tu peux sentir que

ta voisine s’est parfumée pour partir en ville et que

malgré le parfum, il reste sa vraie odeur

qui est comme la transpiration de l’âme de ta voisine

celle que tu respires quand tu discutes avec

sur le palier

en silence

mais là

maintenant

ça sonne mais il n’y a pas de sonnette

pas de porte, pas d’appartement, pas âme qui vive, puis

ça finit de sonner

tous nos collaborateurs sont momentanément occupés

merci de patienter » (p. 38-40) 

 Il s’agit ici, bien sûr, de l’hallali de l’action humaine (qui se servait de dispositions acquises pour atteindre ses buts), de la fin de tout travail vécu et compris (qui rendait vivable un monde que nos corps s’efforçaient de servir mieux), de la mort des efforts lucides et sensés (qui tâchaient de se réussir à leur pénible, mais propre et incomparable, place) – toutes choses anciennement et heureusement envasées dans l’artisanat de nos sueurs, à présent pour toujours englouties dans l’océan informationnel et pulvérisées en « modes opératoires ». Qui donc (demande l’incisive page 69) s’honorerait durablement, se dignifierait sérieusement ou se consolerait sincèrement, de missions à effectuer, de prestations qui lui incombent, de clientèles à satisfaire, de renominations de son métier, d’envols téléguidés et d’alléchants storytellings ? La honte d’y réussir se fait radicalement honneur d’y échouer ; le silence qui (p.90) permettait aux paroles de s’atteindre les unes les autres est introuvable ; la poésie (qui pouvait seule voir les lumières « pousser les ombres à sortir des objets« , p.74, ou la « perte » comme un scintillement « de reflets, d’odeurs et d’échos » dans une bouteille vide, p.79) s’est tue. Alors on lève le camp, et la dixième et dernière voix de ce livre grave et tendre tire sa révérence :     

car

« c’en est trop

cette fois

je monte vers la cîme des sapins, je m’agrippe à une étoile

et je quitte gentiment cette terre

que j’ai ma foi tant aimée

avant tout cela

ca y est

tout rapetisse et devient plus calme

et la terre

et les bruits

et moi » ( p.96) 

  On le voit : ce jeune auteur suisse, à la profondeur utile et drôle, à la nostalgie hospitalière (qui « tend des bras immenses dans l’espace minuscule« , p.28) – fait une œuvre importante, et belle. 

Saïd SAYAGH, De l’ombre (poèmes et calligraphies), Edition bilingue français/arabe, Mars-A publications, 94 pages, 2025, 20€. 

Saïd SAYAGH, De l’ombre (poèmes et calligraphies), Edition bilingue français/arabe, Mars-A publications, 94 pages, 2025, 20€. 


 Voici un étonnant chef-d’œuvre – que j’ai eu l’honneur et la joie de préfacer il y a peu – que je me permets (en quelques lignes, et avec quelques-unes de ses images) de signaler et caractériser ici . 

C’est un recueil conçu sur un lit d’hôpital, dicté au téléphone par quelqu’un de très affaibli (la septicémie gagne le corps, une main malade risque d’être perdue, diverses affections annexes se déclarent). Ce n’est donc pas un texte drôle, divertissant, ce n’est pas l’heure d’avoir de l’humour, de feindre de se réjouir, de rire ou de faire rire de ce qui nous arrive. Car ce qui arrive, c’est la fin. Alors c’est grave, et le ton est grave. Ce n’est donc pas non plus un texte virtuose, sûr de soi, astucieux ou malin, mais un texte laborieux et modeste (car survivre est un travail, et cette survie s’obtient de justesse. Un travail, c’est une force de vie qui  doit se déplacer d’urgence, s’appliquer autrement, improviser là où on ne sait pas faire). Et enfin ce n’est pas un texte achevé, définitif, auto-suffisant : c’est le contraire d’un testament, parce que dans un testament il n’y a pas de points de suspension, et il n’y a pas d’images. Là, il y en a : le texte hésite sans cesse, et des calligraphies s’offrent comme des appuis, des haltes, des sortes de garde-à-vous rassurants pour une pensée dont les mots, eux, courent dans tous les sens et risquent de s’égarer, et de tout perdre.

C’est donc un livre tragique (le corps lâche prise, il ne peut plus assurer : la machine à vivre se grippe et s’enraye – et comme un corps est le seul moyen d’être au monde, quand le corps perd tous ses moyens, adieu le monde !), tragique, mais noble. Noble car le corps signale que, chargé normalement de nous défendre de tout, il ne peut cette fois même plus se défendre de lui-même, et voilà que Saïd Sayagh 1, loin d’en vouloir à son corps, le comprend. Il comprend que son corps était resté dans l’ombre (la plupart des humains se servent toute leur vie d’un corps dont ils ne devinent pas le mystère, un mystère qui leur veut du bien, ou, en tout cas, qui fait ce qu’il peut), et que la maladie est justement le moment où le corps ne peut plus rester dans l’ombre : la structure anonyme se réveille, se dévoile, s’expose avec éclat(s), et la salle des machines ne peut plus être traitée en passager clandestin ! La noblesse, ça consiste à saisir qu’un corps, c’est si compliqué que vient le moment où il ne peut plus s’arranger de sa propre complexité : il n’arrive plus à produire et faire durer cette lumière qu’on appelle la vie, et l’ombre se fait. L’ombre s’avance et prend la main. L’écrivain-calligraphe, noblement, sait alors qu’il devait tout à sa main, et que sa main, elle, devait tout à son corps, et que ce corps le fonde et le dépasse. La noblesse, c’est alors la fidélité à ce qui nous fonde, et l’hommage rendu à ce qui nous dépasse. Noble veut dire « bien né », et ce texte est vraiment bien né, il est né là où la valeur et le mérite se trouvent, dans la souffrance, dans l’urgence, dans la gratitude, dans la confiance. 

Et c’est alors parce que ce livre est un hommage au moyen général de vivre qu’est un corps, que ce moyen était resté dans l’ombre, et qu’il risque bien de n’en sortir que pour nous y replonger fatalement avec lui, que ce livre est profond. L’ombre dans laquelle notre corps passe sa vie menace logiquement de venir nous chercher pour nous y rapatrier. Ce n’est peut-être que justice. Car l’ombre a une vie ingrate : elle est plate, elle est passive, elle est terne, elle est grise, elle traîne partout et ne retient, ni ne détient, ni ne soutient, rien … 

Mais c’est justement cette ombre difficile que ce texte chante et que ces calligraphies célèbrent. L’ombre est privation de lumière mais aussi protection contre elle, elle est à la fois une éclipse et un abri. Elle n’est pas du tout un morceau de nuit, car la nuit avale aussitôt toutes les ombres. L’ombre est visible, elle n’est d’ailleurs que visible (l’ombre d’un corps qui hurle est silencieuse, celle d’un corps qu’on parfume ou qui pue est inodore), elle est la pure visibilité, car si je ferme les yeux, il n’y a plus d’ombre, et c’est l’ombre de mes paupières, alors, qui tombe sur mes yeux. De même ici, dans ce profond et fraternel livre, c’est l’ombre de la vie (non celle de la mort) qui est tombée sur un corps, et l’a illuminé. L’ombre de l’enfant s’allonge, devant lui, dans la lumière du soir, mais c’est pour lui montrer, justement, le chemin de grandir. 

Les calligraphies, merveilleuses de netteté et d’énergie, sont aussi des hommages de la main (de l’artiste) aux mouvements bienfaisants du monde qui l’auront sauvée. Leur force singulière vient de ce que ces calligraphies sont autant d’autoportraits des diverses puissances de la vie. Car qu’est-ce que la vie ? C’est de l’eau qui se serait un peu compliqué les choses. Un organisme n’est qu’une citerne alerte et sophistiquée de fluides blanc et rouge. La cellule vivante est une eau structurée, circonscrite, compartimentée, sachant s’opposer à elle-même, une eau prodigieuse qui fait naître d’elle un nageur. La calligraphie de l’eau le montre ici, avec ce flux bleu faisant tourner sur lui-même le disque qu’il est aussi, et qu’il devient, et – comme un cyclique moulin à courants – en est renouvelé à son tour. Un peu comme la voix (autre image ici) est un vent articulé, un souffle qui se subdivise et délimite, se fait tinter et retentir lui-même, et qui relance en retour la pensée qui l’anime. Et le même corps humain est voix et silence – voix des formes et silence des fonctions. Il est aussi, superbement, à la fois la maison et le chemin

 Décidément, comme le montrent le texte et l’image de « L’Esseulé » (fin du livre) : Dieu, à jamais sans corps (et donc sans ombre !) doit se sentir bien seul ! (2)2

  


  1. Né à Meknès, Saïd Sayagh est docteur en Histoire, agrégé d’arabe, écrivain, poète, traducteur de poésie, calligraphe. ↩︎
  2. De nombreuses remarques s’inspirent ici de l’excellent petit livre de l’essayiste et esthéticien (et ancien professeur de microbiologie !) Philippe Boutibonnes (né en 1938) : « La Lumière offusquée – De l’ombre » (L’Ollave, 2009)   ↩︎

Stenka MORRIS, Poèmes sur le falloir, Visuels de Muriel Rodolosse, Editions Exopotamie, 84 pages, septembre 2025, 17€

Stenka MORRIS, Poèmes sur le falloir, Visuels de Muriel Rodolosse, Editions Exopotamie, 84 pages, septembre 2025, 17€


« Falloir. Toujours. Obscène obsession. Falloir qui place en tout acte l’étincelle d’un feu dévorant. Il faut ! Vertigineuse injonction. J’écris, entre les vers pour que tu lises entre les lignes, ciselant de fines craquelures au marbre des pages, des mots que je cherche encore. … » (p.63)

  J’étais (un peu complaisamment) en train de lire les pages des derniers mois du Journal de Jules Renard – il a 46 ans, sa machine à vivre le laisse tomber, il voit bien qu’il meurt – quand j’ai reçu et parcouru ce recueil (au titre si étrange et caractéristique « Poèmes sur le falloir  » !) d’un vieil inconnu, et, relisant les trois passages alors recopiés de Renard, j’y ajoute (c’est la quatrième citation ici, un peu plus longue) un extrait de Stenka Morris. Pour l’un comme l’autre, leur arrivait ce qu’on ne peut pas vouloir : devoir ne plus pouvoir ! Je m’imaginais leur même monologue, quelque chose comme : »Voici la catastrophe. À toi de jouer, malheureux élu ! », sauf qu’à ce diagnostic (« il va falloir cesser d’être »), Renard ne survit pas, et Morris, semble-t-il, si (« J’écris pour après la catastrophe … »). 

« Le cerveau qui s’en va, impossible de le retenir. C’est comme si un pissenlit voulait rattraper ses poils » 

« Mon coeur bat comme un mineur enseveli qui, par des coups irréguliers, donnerait encore des signes de vie« 

« J’entre dans les mauvaises nuits, en attendant la nuit » (trois notations de fin 1909-1910 du Journal de Renard, donc).

Et voici l’extrait de Stenka Morris (p.49):

« J’écris pour après la catastrophe, lorsque lire sera devenu nécessaire et non subterfuge de soi. Lorsqu’enfin saouls nous aurons cessé de brader la mystique aux lumières sonnantes et trébuchantes du marché. Le peu qu’il restera de nous saura. Le peu saura que nous savons sans connaître et que nous connaissions sans voir. Le peu, déconcerté, nous débaptisera de l’attribut Sapiens« 

  Ce si étrange titre pour un recueil de poésie, qui ne précise d’ailleurs que son inattendu thème à l’infinitif – substantivé – (« le falloir »), nous dit quelque chose comme un singulier programme : « Je vais chanter le il faut« . Falloir, verbe impersonnel (comme pleuvoir) – comme lui sans première ni deuxième personne, ni impératif, mais, lui, non plus participe présent (on peut dire « des coups pleuvant sur … », mais rien ni personne n’est « fallant » sur …). On sait que le verbe vient du latin fallere (tromper, échapper à – comme on trompe un associé ou une attention), et ne s’est qu’assez récemment divisé en faillir (faire défaut, manquer à ou manquer de peu) et falloir (qui dit aussi « manquer » dans « peu s’en faut », « tant s’en faut », pour dire « de justesse » ou « de beaucoup », mais surtout – et lui seul – ce qui est requis ou approprié, c’est-à-dire, justement ce qui ne manquera pas d’arriver ou de convenir). « Faillir s’il le faut« , dit synthétiquement la page 68.  Falloir, ce n’est pas du tout faillir à son devoir, c’est bien plutôt devoir ce qu’on ne veut pas, c’est être tenu à (et par) ce à quoi on n’a pas souscrit, ou se retrouver lié à ce qu’on ne s’est pas prescrit. « Il faut » (sauf dans l’étroit sens de l’obligation morale, quand il faut rembourser son voisin, éduquer son enfant, informer son patient ou neutraliser un psychopathe – ce qui, d’ailleurs, entraîne conflit des devoirs quand le patient est psychopathe, ou le voisin mal élevé) renvoie à des faits, des états de choses, des situations qui ne se sont pas invités, comme la foudre, le Covid ou un carambolage routier – et qui n’entraînent, eux, aucun dilemme de conscience (il n’y a pas de possible conflit de falloirs !) : étrange devoir sans exigence, ou requête sans idéal, nécessité sans gré, issue d’une sorte d’initiative (plutôt fâcheuse) du monde – et qu’on n’a pas à vouloir  accomplir, mais au mieux à consentir d’accepter. Le cours du réel met en défaut notre volonté disponible, spontanée, connue; ce qu’il fait, c’est justement défaire notre pouvoir d’action acquis : l’incident de vie nous requiert, dans une adversité qui ne se retirera pas toute seule (« nécessité » n’est pas, étymologiquement, négatif pour rien, « ne-cedo » disant bien que ça ne « cède » pas, que quelque chose ne reculera pas devant notre liberté mise à l’épreuve, comme le confirment l’in-évitable, l’in-éluctable, l’in-dispensable, l’ir-réversible, l’in-falsifiable : en toute nécessité (physique, biologique ou logique : falloir, c’est toujours faire besoin), il y a de l’inempêchable, en amont (l’oxygène, indispensable pour respirer) comme en aval (le gaz carbonique, inévitable par respirer) – l’exemple est de Comte-Sponville – avec bien sûr la mortalité, qui est nécessaire jusque dans sa contingence, comme dans la tranquillement tragique sentence de Cicéron (« vita, quae necessitati debetur » : la vie, qu’on doit rendre au destin). Si, en morale, comme dit Kant sans rire, « la majesté du devoir n’a rien à voir avec la jouissance de la vie », dans le cours réel des vies, la souveraineté (en tout cas, l’autorité) du falloir a tout à voir, elle, avec la nudité de la mort. « Il faudra bien que je naisse au non-choix« , écrit l’auteur (p.52), c’est-à dire … qu’il ne faille plus rien !

« Il faudra bien que tombent ces années

suspendues au ciel menaçant de la nuit

que vienne la catastrophe tant attendue

– Savoir inexorable –

comme une pensée ancienne laissée au bord

du chemin

que l’on retrouve en repassant, intacte,

dont on reprend le fil 

en arrêtant le pas,

un réflexe du fond des âges surgi des entrailles

pour survivre à tout ce qui existe …« 

   Mais Morris poursuit (en indiquant un libre usage de l’impossible, et devinant qu’il faudrait déverrouiller de l’intérieur le falloir même) – et cela vient bousculer, mystérieusement mais décisivement, nos banalités spéculatives et nos trop attendues angoisses :

« Il faudra bien qu’elle tranche sa propre tête

et la balance à bout de bras

celle que la beauté subjugue

pour nous montrer les confins du possible (…)

Il faudra bien que je naisse au non-choix

comme l’écorce se crevasse

au remous de toute sève

dessinant tant de sans-issues

Que je rince ma bouche

au vinaigre du nécessaire

pour que ma bave même

dissolve l’encre de l’aveuglement

coulée sur l’espoir du papier.

Il fallait bien qu’éternellement je naisse » (p.51-52) 

  Trois remarques seulement.

D’abord, comme un poisson dans l’eau lugubre de ce falloir, chez cet auteur, un considérable humour (une visite, par exemple, chez sa neurophysiologue ?), quand son esprit fait face à ce qui est en train de le défaire :

« C’est pourtant bien ce qu’elle m’a dit :

« Vous avez ceci de particulier que lorsque

vous pensez,

des arbres s’éclairent dans votre tête »

Elle tenait cela de ces machines à colorier le

        cerveau

d’où elle tirait une bonne part de sa foi

Machines chargées de décider elles-mêmes

ce que des temps immémoriaux

nous devrions croire ou expurger … » (p.69-70) 

 Ensuite, le livre est merveilleusement illustré par les « visuels » de Muriel Rodolosse (eux-mêmes appelés  – ou commentés ? – par les dix « filigranes » de l’auteur) : on y voit des sortes de paysages pris à leur propre piège, mais, en multipliant sur chacun les textures, les directions, les plans, les échelles, les saisons,  on les sent aussi parvenir à s’échapper à eux-mêmes, à modifier les conditions d’exercice de leur propre présence !! Un filigrane, toujours décoratif, ajouré et implicite, semble bien jurer d’abord avec le sérieux, la compacité et l’aveuglante évidence du « falloir », mais il y a pourtant en lui un sceau secret, une sorte d’attestation ineffaçable, une impression inextirpable – qui évoque exactement le « falloir être soi » de l’authenticité même !

  Enfin, chez cet auteur si peu saisissable (« jamais nécessité » écrit-il, p.27, « ne fut plus lâche que la lumière » !) si sévère (« aveugles et sourds à ce qui nous traverse« , tels nous voit-il, et pétris de haine « pour nous soulager« ), si désillusionné (« Ce que l’on croit secours n’est qu’ancre qui nous retient » !), la vérité vient prendre, pour nous broyer, la sûre légitimité d’une bénédiction : « Alors, dans l’absolu d’un regard d’amour posé sur le monde, tout refleurit, sans aucune illusion » (derniers mots du recueil). Espérance d’un chaos nous offrant, par principe, tous les moyens de le bousculer ? En tout cas, ce généalogiste de la nécessité a le coeur clair, et généreuse est son intransigeance. Noble et profonde est l’œuvre. 

Ida JAROSCHEK, Carnet de ciel, textes et photographies de l’auteure, préface de Jacquy Gil, Éditions Pourquoi viens-tu si tard ? , 94 pages, juin 2025, 13€. 

Ida JAROSCHEK, Carnet de ciel, textes et photographies de l’auteure, préface de Jacquy Gil, Éditions Pourquoi viens-tu si tard ? , 94 pages, juin 2025, 13€. 


   L’épaule salement blessée, et douloureuse – voilà ce qui maintient longtemps l’auteure dans sa chambre d’hôpital, où – par un hasard qu’il faut saisir – une fenêtre haute, de bon angle et sans vis-à-vis s’ouvre, jour et nuit, sur un vaste ciel qu’elle peut, vaille que vaille, photographier. Et de très courts (parce que le geste d’écrire n’est pas aisé ?) poèmes viennent, qu’elle note : voilà tout ce petit livre, qu’un éditeur associatif veut bien recueillir et soutenir ; et qui intéresse et émeut.

   La poète n’y décrit nullement sa douleur, pourtant incessante. Elle ne la juge pas, elle ne l’esquive pas, elle la visite seulement avec des mots et la compare aux humeurs du ciel qui passe. Car le ciel, évidemment, ne cesse de changer, comme les accents et les degrés d’agitation d’une douleur qui continue, mais elle aussi toujours autre, malheureusement toujours nouvelle, sans cesse d’actualité, comme si la chair ne se lassait pas d’avertir de son mal. Comme la volupté est l’exacte, intense et bonne contemporanéité sensible du corps avec lui-même, la douleur en est la mauvaise. Car avec elle, la douleur, (et l’on n’est avec elle que toujours aussi en elle !), adieu l’insouciance, attention exclusive portée à l’impuissance propre, et bonjour l’humilité forcée – oui, on est par elle littéralement tenu de crier « Vive l’humilité », tout en sachant bien, comme dit Comte-Sponville, qu’on ne saura en faire une vraie vertu que trop tard, à l’arrivée du soulagement, au retour de la santé ! 

  Cette humilité imposée devant la douleur (qu’Ida Jaroschek traduit sobrement et précisément par un « l’exigence du peu / à mon épaule« , p.40) n’est pas la seule leçon tirée. La poète a le mot absolument exact pour dire l’ambiguïté de sa souffrance (« quelque chose couve à mon épaule ») : cette inquiète et studieuse couvaison renvoie – comme l’est, en effet, la stagnante irradiation de la douleur, son prélassement suspect, son insistance sans fard (« des nerfs nus agissent contre des nerfs nus, et bientôt la douleur naît » disait Diderot dans sa Physiologie) – autant à la maturation d’une vengeance ou la formation d’un complot qu’à la consécration d’un développement. Là encore, deux mots suffisent : « poids ou adoubement » (p.16) pour dire cette pression souveraine de l’élancement sur l’organisme, qui le vêt solennellement de son cilice, comme un chevalier de son armure ! Mais c’est peut-être l’acuité (page 80) de la peine qui formule le mieux la pointe fine de la douleur, qu’on reconnaît infailliblement puisqu’elle se distingue aussitôt de tous les autres événements de notre chair, et que pourtant, dans son intense ténuité, on ne peut pas du tout se représenter ! Aussi imparable qu’indéchiffrable, ainsi avance, de son immense piétinement en nous, une douleur dont la poète souligne la « délicatesse » (mais privée de toute douceur !), la « porosité » (mais sans abandon, complicité ni tendresse !) et l’envol insituable  et insidieux – que dit cette autre parfaite expression (« être ce corps/ où commence le vent« , p.20), comme si l’apaisement n’allait lui-même venir qu’en un battement de son « aile noire ».

   Les teintes toujours fluctuantes du ciel, la course entremêlée des nuages, les courts embrasements de l’aube et du soir sont pourtant là en témoins représentables, eux, dans la sorte de malicieuse compensation, là-haut, d’une gymnastique (devenue, elle, évidemment impossible à l’alitée !) sans articulations ni sol, et d’une dansante et infatigable diplomatie (que la non-négociable douleur, elle, ignore) des nuées qu’aucun trouble n’arrête, qu’aucun pouvoir ne menace, qu’aucun échange n’indispose. Dans le corps couché, souffrir moins est le seul remède à la douleur; dans le carré d’atmosphère étendue à la fenêtre, au contraire, d’indéfinies nuances ne cessent de s’arranger entre elles, les humeurs de là-haut vaquent (même dans le pire orage) à leurs loyales et ouvertes transformations, aucun usage par le ciel de ses propres éléments ne mettra, lui, sa propre existence en cause : là où il n’y a pas du tout quelqu’un à demeurer et sauver, aucun compte à rebours ne s’enclenche, aucun sursis ne pose de conditions, rien ne menace une mise en œuvre toujours absente : alors un corps de chair, si diminué soit-il, peut se doter, sans indiscrétion, illusions ni trahison, d’une inarrêtable et silencieuse « façon d’être au ciel » :

« rien
ni un regard
ni un mot
n’arrête
la course des nuages » (p.50)

Et:

« l’azur
s’invite à l’horizon
tout est là
dans ma façon d’être au ciel
l’imaginaire
à mon épaule » (p.58)

  Jacquy Gil, dans sa remarquable préface, souligne, légitimement, l’exercice d’exorcisme sans mensonge (sans sorcellerie, avec les simples arts de bien voir et de bien dire) et de « transmutation » sans leurre ni déloyauté, opérés dans ce livre par une danseuse-née – résiliente, infiniment sensible et résolue –  qui, par mots et images, aura su se redonner le cours même des gestes d’elle disparus. Oui, ainsi qu’il l’écrit :

« Une belle et double victoire pour Ida Jaroschek, – sur elle-même : après celle de l’esprit, celle du corps. La douleur qui peu à peu s’estompe, les gestes qui retrouvent leur mobilité, voire une plus grande amplitude, comme au temps où elle prenait un immense plaisir à accompagner la lecture de ses textes de quelques pas de danse  » (p.9)