Raymond PRUNIER – Poèmes 14-18 – Editions La Porte – 4eme trimestre 2018

Une Chronique de Marc Wetzel

  Raymond PRUNIER – Poèmes 14-18 – Editions La Porte – 4eme trimestre 2018 (non paginé, disponible, selon la singularité de cette collection, par abonnement ou commande*)

           « Non ce n’est plus le temps des meurtres appuyés d’artillerie

              Les saisons sont revenues

              Nous n’irons plus au bois massacrer les cousins

              Au Chemin des Dames roule la paix

              Enfin »

   Un siècle après, par petites touches incisives et sensibles, un auteur contemporain restitue, plutôt que les malheurs de la Grande Guerre, les folies, les ruines intimes, de la condition combattante d’alors.

    Il est ainsi, pour nous, à la fois le soldat et devant lui ; il passe de la dernière missive reçue aux parents (mère, père, fiancée) du mort ; il est dans les endroits que quelqu’un ne connaîtra plus, les moments qu’il ne partagera plus, et, en même temps, un homme encore vivant dans les tranchées regarde avec nous la guerre en cours, ignorant de quel côté du deuil l’armistice le trouvera. Ce n’est pas un pacifiste (une vie est la seule arme d’être, qu’on doit pouvoir défendre), ce n’est pas un belliciste (la guerre réserve à ses servants une dignité de taupes, et détruit toutes les fins dont elle se targue), c’est un combattant qui médite, qui réfléchit sans faire d’histoires ni s’en raconter.

     Il se sert des rares atouts de la guerre (l’extrémisme naturel, la mise à nu du destin, l’égalité d’insécurité) pour penser aussi loin et fortement qu’elle : il tend sa volonté, défie son imagination de rivaliser avec ce qu’il voit, fait une sorte de grand ménage d’automne dans sa mémoire, affine son intelligence pour lui donner la minceur d’une ombre-témoin. Ce combattant rétrospectif, qui vient offrir comme une lucidité posthume aux millions qui, parce que morts, resteront du camp des combattus, est un poète étonnant, vif et miséricordieux, qui redonne, en mains propres, les terribles clés de la guerre aux insoucieux héritiers de la paix, ses lecteurs, rappelant :

        « Pas d’armistice pour les bousculés »

       Tout est ici caractérisé de la monstrueuse rationalité de la guerre : une méthode à tuer des résultats, à couper les souffles, à égarer la vérité, et d’abord bien sûr à flétrir et brûler les idées :

          Tout l’est aussi de sa croissante imprévisibilité : même quand il y a des règles de guerre, il n’y a pas de limites dans leur usage, puisque chaque camp ne finit utilement une guerre qu’en forçant la reddition sans conditions de l’autre :

        Tout l’est encore de la paradoxale santé de la guerre, de l’inépuisabilité de ses ressources mortelles : si chaque homme n’a jamais que six litres de sang à perdre, plusieurs années s’ouvrent aux généraux pour que des millions aient achevé de s’en vider.

              « Solange

                 Chère femme

                 Dis aux petits que je marche vers le front de la loterie majeure

                 Ils comprendront (…)

                 Je vois notre passé

                Si je tire le gros lot (promis)

                Nous irons pique-niquer là-haut

                Soyez patients

                Il viendra bien le temps de la guerre démodée

                Elle dégoûte tellement

                Avec ses bottes ses rats sa boue ses effluves folles

                Dans cent ans je le jure ils auront nos crimes en horreur

                Pour le bébé que tu attends

                Attends

                Ne l’accouche pas trop tôt

                Ce monde ne le mérite pas encore

                Quand il viendra (avec la paix)

                Il sera le seul ange du temps de grâce très pure

                En attendant

                J’entends le claquement des culasses

                Il est douteux que je t’embrasse un jour prochain »

     Les « fantômes » qui reviendront ne veulent ni hommage rendu ni dépôt de gerbes (une gerbe est absurde comme une botte d’ombres, obscène comme une giclée de chrysanthèmes) mais réclament simplement qu’on rende autant qu’il dépend de nous la vie aimable, qu’on dilate la perfection disponible :

    « A peine nommés par vos mères vous fûtes expédiés chez les ancêtres

       N’ayez crainte nous allons vous rendre hommage et déposer des gerbes

              Mais non disent-ils tour à tour

       Et la rumeur de mille voix enchevêtrées

       Fait fuir d’un coup tous les corbeaux

       Comprends enfin notre retour qui te dit de rire

       – Les mâchoires encore encombrées de glaise et de craie

       Soudain me reprochent mes chagrins et ma peur de l’hiver –

       Danse clament-ils danse sur les ombres très obliques de nos croix qui prennent la terre entière

          Rougis les radis  jaunis les blés

          Croque les pommes du temps

          Explose de joie simple

          Vis

           Et ton hommage de novembre vaudra toutes les fleurs »  

   Il y a l’humanité minimale que la guerre rend inimaginable, comme les impossibilités objectives qu’un tortionnaire puisse caresser, un violeur inspirer confiance, un mitrailleur prendre en compte les mérites ou arranger les choses. Alors, le reclus des tranchées rêve, pour plus tard, de sa douceur, de sa loyauté, de sa délicatesse jurées de candide (!) survivant :

   « Tu seras ma marquise

      Je prendrai le temps de toucher nos peaux à travers les tissus »

    « L’horizon au bout des bras nous irons cueillir les violettes de mars et d’avril désarmés

       Tu murmureras

       Ne marche pas si vite

       Je ferai comme tu dis »

     « (Leurs consolations je n’en veux pas)

        Je veux tes yeux

        Vivre à la lumière de ton estime

        Être libre avec toi »

    La consolation est impossible, chante Raymond Prunier, quand de l’avenir est mort pour rien ; le désespoir est dépassé quand tombe celui dont l’espérance était plus jeune, plus pure, plus légitime que celle même des endeuillés. Une compassion normale échoue à supprimer les causes du chagrin qu’elle considère, mais la pitié extraordinaire du champ d’honneur doit oublier le défaut de toutes causes, et s’arranger avec ce qu’elle ne peut même pas concevoir :

      « Un Père.

         Il avait fait cent mille pas

         Il avait même tenté de dormir deux cent nuits

         Depuis la seconde où il l’avait appris

         Mais il était resté sur la place à jamais

         Debout

         Stupéfait

         Granitique (…)

         Quand le maire avait osé dire – neutre féroce grave –

         Il est mort ton gars ton soldat

         D’autres mots s’étaient bousculés

         Héros médaille champ d’honneur

         Il avait repoussé le maire des deux mains

         Il avait senti qu’il n’oserait plus dire

         Mon fils (…)

         Il avait fallu ensuite

         Rouler une cigarette acheter le journal boire avec femme et amis

         Toutes choses à jamais impossibles impossibles impossibles »

     Ce dense recueil (une quinzaine de courts textes, on le voit, profonds et nets) pose, sans concepts ni emphase, des questions vraiment essentielles : comment empêcher la guerre (avec sa liberté de détruire, son égalité de spectres et son impitoyable fraternité d’armes) de ridiculiser, en nos cœurs, les valeurs de la démocratie ? Comment empêcher la religion de revenir prétendre, par compensations surnaturelles, qu’à la guerre on ne meurt pas historiquement pour rien ? En nous rendant, par sa force des choses, hyperadultes devant la mort, la guerre ne nous fait-elle pas régresser en irresponsables et puérils vandales de la vie ? Comment enfin désamorcer la fatale leçon d’immoralité (que le meilleur nuise et que le pire gagne ! Qu’advienne exclusivement et comme industriellement un Inconnu qui nous veut du mal !) de la condition guerrière ?

    Il y a chez Raymond Prunier (dramaturge et traducteur, né en 1947) – je dis crânement mon admiration – la magnifique ingénuité d’un Apollinaire, le courage nu d’un Péguy athée, l’âpre et inventive sollicitude d’un Pierre Garnier (autre germaniste, autre type bien et lui aussi humaniste inconsolable). Parmi nous, donc, un poète libre, lucide et bon – qu’on est surpris de découvrir et content d’aimer.  

© Marc Wetzel

    * Yves Perrine, Editions La Porte – 215, rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon

Sidérer le silence  – Poésie en exil (cinquante poètes d’ici et d’ailleurs)- Anthologie dirigée par Laurent GRISON, Les écrits du Nord, Éditions Henry, novembre 2018, 132 pages, 14 euros.

Une chronique de Marc Wetzel         

Anthologie Sidérer le silence - Ed. Henry - Novembre 2018-Couverture.jpg

Sidérer le silence  – Poésie en exil (cinquante poètes d’ici et d’ailleurs)- Anthologie dirigée par Laurent GRISON, Les écrits du Nord, Éditions Henry, novembre 2018, 132 pages, 14 euros.


 

                                              « Avec à voix basse le récit à

                                                      la police du port

 

                                                      D’Ulysse le rescapé d’Afrique

                                                      ou du Vietnam

                                                      qui croit à Poséidon douanier

 

                                                      Et aux passeurs qui font payer

                                                      les morts

                                                      en les jetant par-dessus bord »

 

                                                               Werner Lambersy, p. 63

 

     Un beau titre, justement énigmatique (sidérer n’est spontanément pas actif – parce que la sidération a la passivité d’une influence paralysante – ni transitif – autant vouloir que l’astrologue influence en retour les astres !), tiré du poème du maître d’œuvre de cette anthologie (Laurent Grison). Titre qui suggère de foudroyer l’indifférence, de frapper de stupeur notre mutisme même, d’interrompre une très taciturne absurdité. De mettre le silence face à son propre ébahissement.

    Devant quoi ? Le déferlement migratoire présent, l’hémorragie géopolitique du malheur terrestre. Tout ici, on le sait, est tragique et paradoxal : des naufragés dont on craint l’abordage en retour ! Une « invasion » par ceux qui ne sont armés que de leur fuite ! Une modernité qui entend confiner des masses entières là même où elle les a déracinées ! Des conquérants en haillons sur radeaux ! Une Europe victime de l’appel d’air de sa propre, pacifique et prospère multiculturalité, qui prétend ne pas pouvoir accueillir plus d’Afrique qu’elle n’en peut devenir, mais sait devoir ne pas en accueillir moins que ce qu’elle y aura fait advenir ! Nous, donc, qui avons la drogue de l’argent, les grimaces du patrimoine, la santé même des addictions, et les bien-nourris vertiges du transhumanisme pour digérer la perte de nos traditions, mais eux, non ! Eux qui fuient des régimes dont ils ont honte, des catastrophes dont ils ont peur, des désolations dont ils ont marre, leur réactionnel surnombre même qui fantasme d’avoir la mort à l’usure – eux devant nous et en nous : si l’on peut choisir notre niveau de tolérance à l’égard de ceux qu’on recueille, on ne doit pas prétendre choisir le leur !

   Le cœur humain prend donc les naufragés comme ils sont, n’impose pas quarantaine à des agonisants, ne se moque pas, surtout s’il est athée, de ceux que leur Dieu semble avoir abandonnés, donne asile (abri sacré, sécurité garantie, privilège d’insaisissabilité) au seul bien qui permet tous les autres : une vie qui vient être sauvée. C’est ce que rappelle Laurent Grison dans sa sobre préface :

 

   « Dans le silence de l’exil, le poème porte l’humanité (…) Alors que la nuit contraint des milliers d’hommes et de femmes à fuir dans la douleur avec l’espoir de trouver un refuge, s’entend au lointain la parole vibrante et intense des poètes témoins du monde »   

 

    En apparence, bien sûr, accueillir des migrants par des poèmes est indécent et incongru (même des mots qui chantent bien ne formeront ni bouées, ni vivres ni surtout visas !) : la poésie serait comme une diversion aggravant la douleur qu’elle commente, les poèmes d’insignifiants refuges de papier, et les poètes des témoins  éthérés pratiquant leur douteuse fraternité sur nuages. Le principe même de l’anthologie bénévole fait craindre le pire (la haine de soi de la mauvaise conscience) ou en tout cas douter du meilleur ( l’appel aux aèdes pour retendre un peu un arc humanitaire flapi). La horde des malheureux a davantage besoin de notre volonté que de notre imagination, et souhaite moins entrer dans nos rêves que sortir de son propre cauchemar. On hésiterait à lire plus avant ; on a tort !

    Un poème, après tout, formule et recueille toujours mieux ce qui arrive (la migration vers nous de millions plongés là-bas dans la « nuit » de vivre) que toute autre œuvre de l’art : une danse (dynamique, mais muette), un film (qui, par nature, ferait écran à ce qu’il montre), une sculpture (concrète, mais inerte) ou même que la prose d’un laïus de bienvenue (à la pitié sans liberté et la dignité sans ardeur), parce que la poésie est un travail de langage qui n’en aliène aucun usager, et prend la voix de tous sans l’ôter à personne.

    C’est pourquoi seuls des poètes pouvaient ici nous entretenir et instruire de l’horreur se déportant d’elle-même, de ce vécu de l’invivable avec le discernement de James Sacré (pesant la misère des mots devant la misère du monde), la délicatesse de Claude Adelen (constatant qu’il n’a plus d’autres mots disponibles que les corps et les visages mêmes de ceux qu’ils évoquent), la justesse de Jeanine Baude (réclamant un autre temps dans le temps pour que le salut puisse y succéder à la perdition), la lucidité de Pilar Gonzalez Espana (estimant que la paix ne sera possible un jour qu’une fois la guerre de l’humanité contre elle-même complètement avérée, avouée, assumée), l’humour bourru de F.J.Temple (éclairant l’opposition entre migrateurs et migrants par ceci que, si les ailes sont sans frontières, les frontières sont d’abord sans ailes), l’ironie martiale de D.J. Danilov (déclarant que seules les blessures sont propres en ce monde sanglant), ou l’explosive acuité de Serge Pey (énonçant que porter d’autres sorts est l’unique moyen d’alléger le nôtre).

    Les poètes ici présents ont su oublier leur propre virtuosité, négliger leurs querelles formelles, taire leur érudition, pour s’en tenir à l’incompressible de leur art : le souci d’authenticité, le devoir de nuance, la justesse de voix. Il est touchant et noble que de méritants et confirmés poètes ne donnent pourtant pas cher ici de leur propre pouvoir. Tel Daniel Leuwers :

 

         « Le poème se tait, le poète s’est tu. Il ne sait où aller. Il chante pour les camps mais s’installe hors des camps. Il sent l’autre comme enjeu. Il enjoint le chemin et la perte des repères. Il veut « s’imaginer les uns les autres ». Mais il finit par ne même plus savoir d’où il parle »  

 

     Ou Michaël Glück, respectant la profondeur quasi-paléontologique de ce que nul ne peut prétendre tout à fait comprendre :

 

          « Nous marchons

             depuis les vallées

             dans la chair du monde

             Lucy nous expulse de son ventre fertile

             nous allons nous nous

             dispersons et multiplions (…)

             nous migrons

             d’un bâillon à l’autre »

 

     Ou Luigia Sorrentino décrivant le dernier mouvement de nuque de ceux qui partent risquer de mourir pour éviter d’être morts :

 

        « Aucune réponse de la montagne

           seul ce regard en arrière si humain

           disparaissait derrière le nuage »  (trad. Angèle Paoli)

 

    Faire chanter la langue française pour les migrants ? Ce n’est donc pas leur offrir naïvement (ou cyniquement) un abri inoffensif, ou le confort douteux d’une épitaphe. C’est au moins opérer (et offrir) une scrupuleuse métamorphose de mots pour accompagner (et soulager) comme on peut une espèce de mue de la dernière chance de la part de gens fuyant leurs nations faillies, leurs patries traquées, de gens (on cherche la contraposée de la nostalgie) qui souffrent du mal au pays, un pays qui n’aura pas su en rester un ! C’est ménager, c’est même peut-être bercer, un brutal dépaysement de destin (comme un écrivain transposerait avec succès une intrigue dramatique dans un cadre non-natif, ou un prophète conduirait une transmigration historico-spirituelle de l’âme d’un peuple du corps d’un territoire mourant à celui d’un territoire renaissant). C’est aussi apprendre à voir le danger caché dans notre peur, le dommage dans notre colère, le doute dans notre vanité. Comme une ceinture trop serrée asphyxie le repu qu’elle protège, Marilyne Bertoncini, dans son beau poème « Aux portes de Yeruham », rappelle que toute citadelle hermétique met, à s’écrouler, les sept jours exactement que mit à se former, jadis, un Monde s’ouvrant à lui-même.

 

  Deux derniers extraits d’un pari d’humanité réussi :

 

       « Ceux-là ne vont pas à la mer

          pour la mer (…)

          Derrière eux la terre qu’ils aiment

          harassée

          dépourvue

          où il n’y a de choix

          qu’entre la mort et la mort (…)

          Devant eux rien la mer immense

          un abîme à franchir

          comme on doit bien franchir le désespoir » (Jean-Pierre Siméon)

    

 

         « Des deux côtés du grillage

           Vous n’étiez plus des hommes

           Mais un flux à repousser.

           

           Étreinte étroite d’un fourré d’épines

           ou sur une branche fragile

           La fleur d’un printemps posthume

 

           Ce sont vos visages, vos noms inconnus

           Vies perdues sans traces

            Dans le piège liquide de la mer »  (Jean-Baptiste Para)

 

     On pourrait dire des rapports de l’inspiration et de la folie exactement ce que Caillois disait de ceux de la veille et du sommeil, à savoir que la veille se distingue du sommeil justement en ce que le sommeil ne sait pas, lui, se distinguer d’elle. Merci à Laurent Grison d’avoir ainsi su nous offrir cette anthologie éveillée et inspirée.

©Marc Wetzel         

 

Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros

Une chronique de Marc Wetzel

Capture_decran_2017-12-22_a_12.37.35

Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros


                               (Un poète dans la guerre)

Lectures performance de Mazin Mamoory from Editions Lanskine on Vimeo.
   Mazin Mamoory est un des plus célèbres (et en tout cas le plus fébrile) des poètes irakiens actuels : on le voit sur Internet* filmé – ou se filmant – vociférant ses vers dans la suie des charniers, dans de la boue minée, dans des couloirs de prisons (miraculeusement) vides, sous des sortes de grilles héliportées, sur des affûts de canons ruinés. Il plaque un délire artisanal et ciselé sur l’inlassable et informe Délire collectif de son pays, et son chant récolte pour nous les affreux contrastes qu’il sème.

Trois exemples :

       « Je me lève souvent tôt 

       De la mousse noire s’accumule dans le robinet avec les morceaux d’os que j’ai oubliés dans le réservoir d’eau sur le toit

         Mon métier de tueur à gages n’est pas satisfaisant en ce moment

          Le prix des têtes a dégringolé

          Les milices de ma ville préfèrent maintenant les enlèvements

          Et dans le réservoir il n’y a plus de place pour les os

          Un ami m’a dit de m’en débarrasser avec de l’acide

          Mais le problème c’est que l’acide a troué le réservoir et le toit » (p.12)

        « La dernière explosion à la ville Al-Thawra ne m’a pas laissé beaucoup de chair. Je croyais que le C4 découpait les passants avec moins de violence.

      Je devais escalader les immeubles voisins ou ce qui en restait pour récolter les cris sourds devenus viande.

      Voulant récupérer les dix kilos de son enfant suspendu au sommet du pylône électrique, la mère court à perdre haleine.

     Tout ce qui lui importe c’est de se diriger vers le haut

  Avec les plumes d’oiseau éparpillées dans l’air, elle pourrait broder une nouvelle robe de la taille du nuage »  (p. 15)

         

         « La dernière fois où je suis allé en zone verte, une mitrailleuse m’a fait un grand trou dans la tête

        Qui laisse voir l’asphalte , mais les anciens pêcheurs du fleuve ont utilisé ce trou pour attacher leurs petites barques

      Ma tête est devenue écrou fixé au bord du fleuve autour duquel le monde tourne »  (p. 23)

  Toute illusion détruit le monde parallèle dans lequel elle est vraie :

         « De nombreux enfants émergent de sous les décombres

            Les écrans télé affichent un à un des visages défigurés qui ressemblent à des pièces détachées

        qui peuvent servir d’emblèmes à notre vie, mais je n’en ai vu aucun sur les bancs de l’école

          Personne ne m’a dit que nous ne sommes que des assassins sanguinaires

          Personne ne m’a dit que la religion est de la merde en boîte que nous avons fabriquée pour justifier notre monstruosité

         Et souiller la face du monde »   (p. 19)

  Ce que notre poète donne à voir est d’une monstrueuse finesse, mais saisie dans une attention parfaite, et c’est mieux ainsi : on préfère voir un film intéressant montré par un projectionniste rigoureux que l’inverse :

       «Je sors dans la ville et laisse mes doigts sur la porte

         Toute la journée je pousse la charrette

         Le soir, je reviens chez moi, la charrette collée au bras

         Je ne traverse le seuil qu’après l’avoir cassée morceau par morceau

         Nulle main à la maison ne tient ce que je désire

         Nul objet ne m’aide à te toucher à la fin de la nuit »  (p.11)

    

 Le temps de guerre est extraordinairement restitué par les certitudes (exclusivement négatives) qu’il inspire à ceux qu’il contient et broie : y garder son cœur de temps de paix est pire que la mort. C’est comme une maison dans laquelle, n’en sortant plus, il faut survivre d’une pièce l’autre. Les très nombreuses réalités devenues au fil des carnages tout à fait invisibles (l’innocence, la joie, la confiance, l’honorabilité etc.) exacerbent, comme chez un aveugle à toute paix, d’autres sens incongrus et sans-gêne. L’argumentation des divers belligérants est plus menue que le scrupule d’un sniper. Et l’humour noir est la dernière chose à suggérer de perdre ! Divers passages de Mamoory l’indiquent, dans l’extraordinaire « Qu’est-ce qu’un Irakien » ? (pages 34-42) :

        « Je revois toujours mon père me tendre un sac contenant un chat à égorger pour démontrer que je suis un homme sans cœur.

    Ici l’homme est sans cœur telle une vache qui trébuche sur son chemin vers le boucher »

        « Je suis entré dans une maison conique à deux chambres et me suis assis devant la porte à supplier les égorgés qui en sortaient de regarder la lumière du soleil »

        « Sans douleur mon nez s’est séparé de mon corps

           Je n’ai jamais souffert d’un problème pulmonaire, seulement d’une légère irritation à cause du tabac

            Mon nez est sorti dans la rue et m’a laissé humer l’odeur des chambres »

      « Le religieux chiite dit : Défendez votre communauté et tuez les sunnites

         Le religieux sunnite dit : Égorgez les chiites

         Scotché au mur, mon corps pense à lui-même au milieu de ce chaos »

      « J’étais proche de l’hôpital Yarmouk quand j’ai vu quelques enfants utiliser de longs fils pour attacher des anges noirs au nombril de leurs mères alignées dans la rue »

      Ailleurs, la bombe humaine portative qu’est le terroriste (celui qui attire l’attention horrifiée de ceux qu’il épargne sur les autres, qui étale quelques paillassons sanglants pour entrer plus commodément dans un cerveau collectif, qui transforme ses aléatoires victimes en cibles délibérées, qui électronise sa violence pour électrocuter une souveraineté, qui abat des pantins pour déséquilibrer leurs marionnettistes)  est admirablement saisi comme l’ahuri n’apprenant pas même à se servir des talents qu’il mutile :

         « J’ai mangé les yeux sans voir

            J’ai mangé les jambes sans marcher

            J’ai mangé les mains sans rien saisir

            J’ai mangé les cerveaux sans comprendre ce monde » (p. 45)

     Ce livre fait penser à un dépassement radical, irréversible, de l’anecdote légendaire d’un Alfred Jarry éméché, tirant, depuis son balcon, sur les enfants de la voisine effarée, et lui rétorquant : « Qu’importe, madame, nous vous en ferons d’autres » !  par cette autre, infiniment plus froide et juste, d’un chef de guerre blasé, épargnant, pour briser un instant la routine, le n-ième captif, et lançant à la mère, agenouillée de gratitude : « Qu’importe, madame, nous vous en tuerons d’autres » !

          « Ne t’inquiète pas, mère, nous ne faisons que mourir »  (p. 32)

      L’extraordinaire conscience lyrico-épique de Mazin Mamoory est, suggère-t-il dans la dernière strophe du recueil, comme un lit nomade qui chercherait inlassablement l’endroit d’un sommeil plus digne :

  « Solitaire est ce lit qui fait le tour des coins de la chambre pour sentir ton odeur

     Tel un chien ayant perdu la mémoire il est sorti

     toucher les marges de la nuit

     Mais ses pieds en fer ont rayé la face de la lune » (p.52)

   Le mot qui résumerait tout – malheur – n’est, par pudeur, jamais prononcé ici. Mais Mazin Mamoory propose une extraordinaire image de clés innombrables, de clés invasives, de clés géantes et pendantes, de clés intransportables (plus lourdes que leurs portes et leurs porteurs), exprimant qu’une vie perd alors commande de tous ses accès.

      « Dans ma chambre de nombreuses clés sont suspendues

         Je les utilise pour ouvrir toutes les portes fermées sur mon chemin

         Je les transporte sur mes épaules et sur ma tête

         Ce qui n’empêche pas certaines de toucher le sol (…)

         Je rase les murs pour que personne ne me voie

         Fatigué par le poids des clés »  (p.43)

      


 (* cf l’une de ses spectaculaires lectures-performances sur Viméo, témoignant, dans ses généreuses aberrations, d’un jusqu’au-boutisme particulièrement lucide.)

                                                                               ©Marc Wetzel   

        UNE RENCONTRE AUX VOIX-VIVES DE SÈTE

 

        UNE RENCONTRE AUX VOIX-VIVES DE SÈTE

Numérisation_20180731.jpg

   Marc-Paul Poncet tient ce jour-là (27 juillet 2018) le petit stand de la Revue Phoenix, place du Pouffre, au Festival de Poésie. Je ne le connais pas du tout. On sympathise (même âge, même ex-activité de prof de philo, même canicule à oublier sous le petit auvent, même malicieuse timidité peut-être, même attachement à Schelling ou Michel Henry). Je repars avec le double petit fascicule  – Poèmes du port que Luc Vidal (dans sa belle collection « Chiendents »)  a consacré, fin 2016, à Marc-Paul, sa pensée et ses écrits. J’ouvre chez moi le premier mince volume page 17, et j’y lis, bouleversé, ceci :

 

        « Seul celui qui se tait entendra son mystère

           Seul celui qui se tait comprendra

 

           Tu resteras tapi dans l’ombre

           Tu fermeras les yeux

           Tu compteras Ses pas

 

           Tu l’entendras se déplacer

           dans ta nuit

 

           Tu sentiras son souffle

           sur ton visage

 

           Tu entendras le fouet

           de son sang

           dans tes tympans

 

           Seul celui qui écoute comprendra

 

           Seul celui qui écoute

           entendra battre son cœur

           et La fera danser » (Pdp, I, p.17)

 

  D’abord, Marc-Paul aime bien (ce qui nous sépare) les chats ; il est vrai que c’est le seul animal dont le style assure la survie ; le seul aussi qu’on n’imaginerait pas dans une file d’attente. Et sa fidélité va, exclusivement, par bonds royaux, à ses proies :

 

           « Mais moi c’est toi que j’aime

              Tu es mon chat quand même

 

              Même si m’aime si

              Tu croques des souris » (Pdp, II, p.28)

 

  

      Son pessimisme drôlatique fait le constat suivant : ou bien (comme la mouche veule, ou le chat !) on n’a pas bâti de monde, et l’on vit sans œuvre, sans horizon aménagé ; ou bien (comme l’escargot héroïque, II, p.26) on a bâti son monde, et l’on est réduit à l’habiter. L’alternative est ruineuse : ou bien l’on ne survit qu’à sa faiblesse, ou bien on n’a pour force que celle du monde qu’on fait vivre ; ou bien l’on parasite un monde auquel on n’ajoutera rien, ou bien on se résume à ce qu’on a cru devoir ajouter au réel commun et qui ne réside que dans ce qu’on instaure, comme (amère et étroite victoire !) un « habitant de lui-même » :

 

       « Certains hommes le visage buriné

          par le soleil et les vents

          Ray-Bans posés sur le front

          regard perdu dans le lointain

          sont les survivants

          d’immenses épreuves

          d’immenses catastrophes

          Ils scrutent au loin l’horizon

          faisant face au danger

 

          et Ulysse aux mille ruses tue le cyclope

          renonce aux charmes de déesse

          brave tempêtes et périls

          et retourne vainqueur à Ithaque

 

         D’autres personnes

         ne sont que les survivants

         de milliers de petites catastrophes quotidiennes,

         se lever trop tôt le matin

         se casser un ongle

         ou encore

         perdre son parapluie

         par temps de pluie

 

         petites catastrophes qui leur rappellent

         instant après instant

         que le monde n’est pas fait pour eux

         et qu’ils ne sont pas faits pour le monde

 

        et qui posées en rond

        deviennent le désastre circulaire d’une vie

 

        Survivants d’eux-mêmes … » (II, p.21-2)

 

       Marc-Paul aime, comme Verlaine, « le flou, l’inachevé, l’instant », c’est à dire l’exemplaire imperfection du poétique (car ce qui n’est net à aucune distance semble les défier toutes) . Mais lui-même l’avoue : l’approximation peut se faire complaisante. De même qu’on est séparé du réel par les concepts et les procédés qui nous le font saisir, on est séparé de l’irréel par les images et les addictions qui nous y mènent :

 

          « Cependant le poétique n’est pas la poésie. Et de la même manière que la recherche de la nouveauté peut devenir ennuyeuse, que la Beauté peut devenir fade, la poésie du flou, de l’indistinct … peut aussi devenir convenue, fade, et l’on peut facilement passer de la poésie au poétique pur et simple, qui n’est pas par lui-même poésie. J’espère ne pas être tombé dans ce travers » (I, p.7)

      

 

    Simone Weil dit souvent que la pure attention est prière (puisque tant qu’on examine exclusivement le possible, le réel est seulement à implorer ou remercier, et l’on ne peut mal y agir !), mais qu’en est-il de la pure distraction (n’est-elle que divertissant sabordage) ? Bien sûr, concède notre poète, elle déforme ou diffère le bien ; mais aussi, montre-t-il puissamment, quand la rêverie brouille trop les contours du mal, on ne le fait plus ! Comment commettre le moindre crime parfait dans les brumes d’un Turner ? Le pire des salauds s’abstiendra, suggère  Marc-Paul Poncet, si son forfait doit lui en voiler l’issue !

 

         « Du phare qui s’allume

            Au phare qui s’éteint

           Qui sait où est le bien

           Perdus dans tant de brume

 

           Et le rouge qui bouge

           Le soir au bouge rouge

           Et l’alcool d’eau de pluie

           Noyé dans l’eau-de-vie …

 

           Et du septième ciel

           Au septième sous-sol    

           Bien malin qui distingue

           Cachée dans l’entre-sol

                  EXIT

           La porte de sortie »  (I, p.32)

 

               Même si de cette pleine et fine abstention du mal, notre (délicat et résolu) auteur n’espère ni réconfort ni plénitude ; mais il préfère l’insistance angélique à tout l’ordinaire du harcèlement inter-humain :

 

         «  Il n’y a pas d’amour heureux

          Mais pas de bonheur sans amour

          C’est pour ça que j’aime toujours

          C’est pour ça que je suis malheureux » (I, p.28)

 

   Mais le malheur d’un poète (comme on voyait aussi chez Laforgue, chez Prévert, chez Mac Orlan) a toujours sur lui-même un sourire d’avance.


Marc Paul, poèmes du port vol 1,“les fêtes incertaines”, Chiendents n°110, cahier d’arts et de littératures.

N° 111 Chiendent – Marc-Paul : Poèmes du port 2 “Morana, poète fainéant”

⇓⇓⇓

à se procurer ici

©Marc Wetzel

                                       

                                                                           

 

Ida JAROSCHEK – ici soudain – Les écrits du Nord, Éditions Henry, mai 2018, 48 p., 10 euros

Une chronique de Marc Wetzel

Ida JAROSCHEK – ici soudain – Les écrits du Nord, Éditions Henry, mai 2018, 48 p., 10 euros


ida.png

         « ici soudain

            ce qui fait taire

            des centaines d’étourneaux

 

            une seconde

            d’inexplicable silence

 

            apnée du monde »  (p. 8)

 

   Tout le monde en a fait l’expérience : une très bruyante colonie d’étourneaux dans un arbre proche, qui s’impose comme un bruit de fond strident, inarrêtable. Un simple claquement de mains, alors, et tout se tait aussitôt, comme surnaturellement : le voile sonore se déchire brusquement. C’est le modèle même de l’événement subit, du jaillissement inopiné (comme si l’immense trésor de silence du réel s’ouvrait d’un coup) : sitôt possible, pas même encore conçu, mais déjà réel !

    Et cette « apnée du monde » est logique : le silence de la frondaison est pour nos oiseaux bavards le meilleur abri ; et si leurs cris et chants reprennent bientôt, c’est qu’un claquement de mains tire à blanc. Mais la saynète a tout du miracle trivial. Car, si le fatal, le coup du sort, est une mort subite de quelque chose dans le réel, une naissance subite comme celle-ci (mûrie avant toute préparation, interceptée avant toute détection) est ou fait miracle.

   Bien sûr, notre poétesse célèbre ainsi l’émergence, l’irruption, l’avènement de tout autre chose qu’un mutisme de volatiles, et cette autre chose n’est pas moins, je crois, qu’une étreinte idéale, la déflagration parfaite du coup de foudre vivant. On y est deux (on ne surprendra jamais Narcisse en galante compagnie !), on y est dans l’improviste de la bonté, de la douceur consentie (si le viol prend au dépourvu, l’amour tendre, lui, donne au dépourvu), on est dans la réciprocité d’élans (chacun des cœurs s’étonne de battre par l’autre, échangeant d’opaques « cargaisons » de « pulpe » contre de secrètes « haleines » de « buissons »). Dans les bien-nommés transports amoureux, chacun charge à son bord les purs traits de présence de l’autre, et « ici soudain », en effet, l’étreinte se fait monde, car tout monde est cohérent, est commun, est habitable. Ce qu’Ida Jaroschek chante ainsi :

 

              « cette lumière

                 un étrange appui

 

                 une ombre

                 tourne et tremble

 

                sur ce chemin

                qui nous mêle

 

                ce pré qui nous ressemble

 

                un geste soudain

                nous attache

 

                adopte le monde »  (p.28)

 

      Il y a des érotismes joyeusement acrobatiques, où les chairs se servent mutuellement de ravin et parapet, ou de corniche et tremplin, mais deux corps confortablement couchés (se reposant enfin de leur verticalité pensante) éprouvent encore le meilleur de l’amour : la disponibilité n’est plus forcée d’être debout, on peut s’allonger d’autre chose que de sommeil, de terreur ou de maladie, chacun est pour l’autre l’horizon nécessaire et le sol suffisant : les jambes, qui n’ont plus à nous porter, « émergent de la nuit » (p. 32), libres comme des bras ; et les bras s’appuient sur leurs propres caresses pour faciliter l’entre-pénétration des ombres (des nuits portatives) que demeurent les corps. Chacun est en charge de la simple et noble démultiplication de l’autre. Une « éclosion de froissements » (p. 31) a lieu, dans l’intensité bénévole de la complicité sensible. On peut alors

 

                 « aimer

                    sans destination

 

                    du vent au vent »   (p. 30)

 

          puisque « c’est à peine

                            qu’il faut être »  (p. 22)

 

          et que l’insensible marée d’écume est littérale :

                  « peuple-moi

                     de ta lenteur

 

                     tout ce blanc

                     ébroué

 

                     qu’à peine

                     tu soulèves

 

                     océan »   (p. 34)

 

  Bien sûr, l’âge rôde, le cancer prend ses aises, et bien des cornets de friandises moisiront dans des pochettes sans danse ni chant, mais il existe un langage infatigable, que nul miracle même ne prend au dépourvu, qui est fait pour détailler les provisions charnelles et concrètes constituant la Providence réelle, langage (le néant est bien surpris d’y être pardonné !) d’une limpide, chaleureuse et vaillante poétesse :

 

               « mort blonde

                  et claire

 

                  mouvante

                  au vent du soir

 

                  dans un tintement

                  de graminées

 

                  je te porte

                  dans la fraternité du langage »  (p. 39)

 

©Marc Wetzel

Estelle FENZY – Mon corps c’est ta maison – La Porte * – 2018, 16 p.

Une chronique de Marc Wetzel

Estelle .png

    Estelle FENZY – Mon corps c’est ta maison – La Porte * – 2018, 16 p.


 

      Une maison, c’est à la fois un refuge ( = une tanière où faire halte), un sanctuaire (= un domicile qui a droit à lui-même) et un logis ( = un bâtiment qui s’entretient, qui s’affaire à son ménage). Et elle est les trois, car un cercueil aussi est un refuge, un temple est un sanctuaire, une cage aussi est un logis. Quand donc une amoureuse déclare faire de son corps la maison d’un autre, elle prend un risque solennel, celui de faire de sa présence charnelle une véritable maisonnée (où plusieurs générations d’élans et de sentiments vivront sous un même toit) et un domicile actif (qui veut bien servir d’adresse vivante au meilleur de quelqu’un).

 

                         « Mon corps c’est ta maison

 

                           Un abri vers le sud de notre temps

                           libre, rien n’y vient arrêter les gestes »

 

        Une liberté ne peut pas, en apparence, se donner plus ouvertement (la maison close est clandestinement collective, la maison ouverte est dévolue à un seul)  et dangereusement (je suis ta maison : fais comme chez toi !). Et pourtant l’ardent et subtil poème d’Estelle Fenzy prouve l’inverse : d’une part, quoi de moins ouvert, quoi de plus complexe, indéfini et opaque qu’un corps (il sera pour son hôte maison sans fondations, aux pièces indénombrables, labyrinthe plus enchevêtré qu’une conscience, habitacle organique à milliards de mues et contorsions de survie obligées à chaque seconde) ? D’autre part, quoi de moins autonome et loisible pour l’être qu’on y accueille (je suis ta maison : fais donc comme chez moi !) ? Il y est comme dispensé d’évasion sensée (on peut tout à fait ôter sa laisse à la bête cloîtrée), et condamné à la plus enveloppante et enracinée des révoltes (tout déménagement se fait dans la forteresse). Franche (ou ironique) ambivalence de cette fidélité territoriale à autrui : pourquoi se chercher encore là où on nous trouvera toujours ?

 

                               « Mon corps ton immunité ta terre insolente

                               un pays sans talismans ni amulettes

                               où les oiseaux n’ont pas besoin de nid  »

 

           Mais là encore, notre poète dépasse l’apparence, et suggère deux remarquables aperçus sur la condition humaine .

  D’abord, puisque chaque être humain loge en lui (en elle) un animal, on ne pourra l’apprivoiser – impartialement, intelligemment – seul(e). « Mon corps, c’est ta maison » signifie alors : « Que ton amour vienne m’aider à dresser ou domestiquer la part de moi qui, livrée à elle-même, m’échapperait toujours ».

   Ensuite, toute expressivité d’un corps humain requiert témoin fidèle, qualifié et constant : un corps n’exprime sa pureté que dans la pudeur (et il n’y a pas de pudeur isolée), sa douceur que dans la tendresse (et il n’y a pas non plus de tendresse célibataire), sa délicatesse, sa fine aisance, son charme que dans la grâce (et la grâce, comme irradiation du mouvement de vivre, exige une bénévole interception par autrui, elle n’est rien toute seule et suppose un enregistreur vivant de notre justesse). « Mon corps, c’est ta maison » signifie alors : « Sois l’intendant objectif de ma finitude ». Nul contact de vie n’a de sens hors d’une sorte d’étreinte idéale :

 

                          « Le compas de mes cuisses, liens que l’on noue

                           qu’on dénoue, s’ouvre comme s’ouvrent les silences

 

                            et tous les espaces qui me séparent de toi »

 

   Rien, on le voit, n’est plus noble et fiable que ce que notre poète appelle elle-même « l’accueil démesuré » de son corps à l’égard de l’extraordinaire confident qu’elle convoite et convoque. Exigeante (elle ne tolère que les miracles !), mais fraternelle (ce qu’elle demande à l’impossible, c’est de nous révéler une nécessité partageable). Elle est comme l’étrange et magnifique huissier d’une… réintégration locative !

 

  « J’ai taillé des portes trop grandes pour ma maison ». C’est donc, non pour elle-même, mais pour autrui, qu’Estelle Fenzy voit grand.

©Marc Wetzel


* On rappelle l‘originale formule des belles Editions La Porte :

   4 euros le livret. Abonnement : 6 livrets trimestriels 22 euros port compris pour la France. Règlement à : Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon- France.

 

       HOMMAGE A MARC GRANIER* , GRAVEUR CÉVENOL

Chronique de Marc Wetzel

marc granier 6

       HOMMAGE A MARC GRANIER* , GRAVEUR CÉVENOL


           

     La gravure est cet art unique d’entailler la matière pour révéler (et rendre reproductible) ce qu’elle contient, ce qu’on devine la hanter. Et le bois, le cuivre, le linoléum sont comme de loyaux analphabètes voulant bien faire lire ce que l’artiste leur apprendra à écrire.

 

        Chez Marc Granier, quand on veut voir la substance des Cévennes (il en habite l’entrée-Sud, entre Ganges et Le Vigan), les veines réelles de leur teneur, leurs fondations compactes, c’est simple : on soulève le sol, on le rabat de côté, le temps d’observer leurs entrailles géologiques sous le couvercle écarté. On est alors témoin de l’immense armada des sortes de vagues morphogénétiques qui agitent le réel. C’est Héphaïstos en Atlas.

 

       Chez lui aussi, les corps (ces choses délimitées, prises d’un seul tenant, les organismes privés qui hantent le monde) se détachent à peine (donc avec peine) de la texture générale. On dirait qu’un cordon temporel les lie encore à leur source, qu’une insensible glu initiale les tient au socle. Ce décrochage échoué, jamais achevé, des êtres, leur désamarrage interminable, a l’immense avantage, au rebours, de rendre tous les retours faciles. Plus en effet l’on s’éloigne et se veut autonome, plus aussi grossit la laisse invisible qui court jusqu’au Principe, plus aisé et naturel alors revient le geste de s’y refondre. Le théoricien de l’extraction a comme les épaulettes clouées sur le fond de caverne. Belle leçon que cette signature de levée d’écrou prise dans le registre, solidaire de l’Agenda !

marc granier 1

           C’est que, chez Marc Granier, une solidarité de destin semble relier des choses qui pourtant n’œuvrent pas ensemble, des processus qui se tournent le dos. La vérité est que, même disposant d’une étendue infinie, il n’y a qu’un seul présent, pour toutes choses qui surgissent ou continuent simultanément, à se partager. Il n’y a qu’une seule immense opportunité à répartir entre les innombrables demandes de réalité. Le monde vu par ses forces (car telle est la perspective unique de Granier, au dynamisme célébrant le réseau de tous les autres) rappelle à toutes les parts prélevantes le tarif d’occupation et le taux de Conservation (d’énergie, d’impulsion, de copyright) du Milieu subsistant.

 

          Chez Marc Granier, les êtres sont aussi rappelés à leurs devoirs d’univers. Chaque espèce de choses est avertie de son registre vrai : les racines n’ont faim que d’assise, d’eau et de sels ; la part aérienne a soif de lumière ; plus bas qu’elles, les nappes et blocs souterrains ont goût de maintien mutuel, ont appétit d’équilibre. Les fossiles fuient le jour comme des taupes ; la foudre n’exploite et n’explore que des failles sans matière ; le vent se fiche bien de la composition de l’air qu’il déplace etc. La seule chose que notre ardent graveur « n’entaillera » donc jamais, c’est le fonctionnement sacré du monde. Il s’abstiendra de le diviser  contre lui-même, de rayer son unité. On le voit n’en inciser que les sillons constitutifs ; sa magnifique intuition campe résolument dans les rainures natives du Tout.

marc granier 2.jpg

            Et la leçon de cet étagement méthodique des strates d’activité du réel est claire et forte. C’est d’apprendre à l’immense variété concentrée que nous sommes les diverses attitudes que nous conjoignons, mais que le monde séparément déploie. Par exemple (sauf crémation ou engloutissement) un jour nous serons morts et enfouis : instruisons-nous donc à l’avance, semble dire l’artiste, de ces couches et remblais géologiques qui n’ont jamais eu peur, eux, de leur complète, primordiale et définitive obscurité, ne se lamentent pas sur leurs usuels confinement et asphyxie, ne font pas procès d’étanchéité à la Glèbe commune ! Prochains gisants, nous pouvons déjà intercepter la Sagesse gravée du sous-jacent. Et pareillement ce qui en nous danse, vibre, s’ouvre, mais aussi s’obstrue, titube, rancit, se surmène, peut gracieusement s’instruire des voltes analogues du Monde !

marc granier 7

    Une dernière chose : le dernier livre d’artiste paru (« Dans les veines des Cévennes ») de Marc Granier est fait sur de sobres et éclairants textes de Laurent Grison**. Celui-ci restitue comme personne le combat de condensations qu’on voit au sommet de l’Aigoual (et nous empêche souvent en retour de le voir !) ; les sortes de géantes dunes de schistes en cordons innombrables des Cévennes ; les causses – ces gros plateaux arides qu’on ne peut pas habiter et qu’on veut parcourir ; il rend comme à elle-même la sorte d’éponge feuilletée du calcaire profond, la ramifiée et folle hydrophilie souterraine expliquant l’absolue sécheresse de son grenier. Laurent Grison renvoie les éléments les uns aux autres, par retentissements emboîtés, par enveloppements poético-fonctionnels successifs : l’eau y a goût de fruit (de châtaigne …), le ciel y a texture d’eau, le massif venteux de Lozère a mandat de ciel etc. Tout y est, en quelques brèves strophes, situé et compris, du terrain des choses à la carte de leurs signes, puis au territoire de notre usage et notre pétrissement d’elles. Et chacun des deux artistes trouve ainsi en l’autre le terroir en miroir qu’il mérite.

 

   Hommage commun, donc, à nos deux (l’un farouche, l’autre malicieux, mais l’un et l’autre francs de la présence) tenanciers du beau ! 

 

                                               ——————

 

   * Marc GRANIER, né en 1953 dans les Cévennes gardoises. Il y est revenu vivre, après une fructueuse escapade bretonne. Edite lui-même, aux Monteils, de remarquables livres d’artistes, avec des poètes amis ou alliés. On disposera sur son site de tout ce qui permet de joindre l’artiste et rejoindre ses œuvres.  

  ** Laurent GRISON, né en 1963. Poète, essayiste, historien de l’art. Préside, depuis peu, la Maison de la Poésie de Montpellier. Auteur de nombreux et importants ouvrages. A publié dans Traversées (n°74, 77, 81 et 82)