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 Cécile A. Holdban, Pierres et berceaux, Potentille, septembre 2021, 16 pages, 7€

Une chronique de Marc Wetzel

Cécile A. Holdban, Pierres et berceaux, Potentille, septembre 2021, 16 pages, 7€


« Aux nouveaux-nés, l’ombre apprend

à trancher le fil de leur incomplétude.

Les premiers jours d’une vie,

les branches poussent sans racine

les yeux perdent leurs paupières

la nuit saigne dans les bouquets.

Après, on oublie.

Des pierres sur la table

une nappe bleue, un livre fané

je plante des mots pour pousser,

mon jardin est vide.

Tout est calme, tout est paisible

comme les pierres, comme les pierres

suis-je seule à m’agiter

enfermée, vociférant

dans le corps irréel de ce poème ? » (p.11)

 Le titre (Pierres et berceaux) reprend celui du poème le plus étendu de ce très court recueil : il est et restera énigmatique, mais l’énigme est splendide. Si tout oppose les pierres et les berceaux (qui cajolerait et bercerait une pierre ? Qui lancerait ou même ramasserait un berceau ?),  – comme la pierre inerte qui sait déjà tout de son peu d’être, et le berceau d’une vie qui ignore devoir apprendre tout d’elle-même – les voilà pourtant proches : bercer, c’est brandir et secouer un être le plus lentement et insensiblement du monde, c’est comme engourdir et pétrifier un corps que son agitation blesse et tord. Une « voûte en berceau », n’est-ce pas l’arceau naturel d’un immense lit de pierre ? Et la berceuse, n’est-ce pas la chanson d’avant la parole, qui connaît la chair qu’elle apaise et ménage mieux que ne le peut celle-ci ? Et, plus tard, bercer d’illusions un esprit ne sera-t-il pas la pire façon de le réifier ? Bien lu, le titre fait déjà penser, et espérer un chant résolutoire. 

L’expression de Cécile Holdban est un lyrisme sobre et lucide, sans clin d’oeil ni diversion. Ici, pas d’allitération : trop monolingue. Pas de confidence : elle est toujours restrictive. Pas d’enthousiasme : il serait redondant (l’étrange et constante joie du monde ici à être choses et événements suffit). Aucun didactisme : trop confortable. Aucune explication : jamais opportune. Pas même d’image souveraine, de cliché décisif  : une photographie serait hypnotique, et il nous faut, au contraire, bouger toujours avec tout ce qui arrive. D’incessantes, curieuses et anxieuses résonances interdisent ici tout prélassement. 

Ici, on explore plutôt méthodiquement l’inconnu; on avance, tente, teste ou trouve quelque chose, et fait presque aussitôt le point. Des variations imaginatives sont lancées pour parcourir le possible, qui elles-mêmes sont à leur tour parcourues, pour accéder aux attitudes qu’elles sont. On veut par exemple voir ce que soi-même, changé en ce qu’on observe, on donnerait : en oiseau, en fleur, en maison, en feuille… Les résultats sont immédiats, qui font saisir les transpositions voulues : métamorphosée en oiseau (page 4), l’auteure, pour devenir aisément frugivore, ailée et pattue, se retrouve (puisque restée par ailleurs libre) « perchée sur la branche du rien ». En fleur (p.8), en « violette de février », le temps de vie imparti (quelques semaines ou mois) change évidemment tout : les anniversaires défilent tout autrement en sursis saisonnier, et l’ombre « enfle » monstrueusement  en ces buissonnements et ramifications miniatures. En « maison », l’auteure se sent afficher aussitôt complet (quoi de plus polyvalent et diversifié qu’une maison, dont chaque pièce a sa fonction, sa mémoire, sa croissance distinctive, son quant-à-soi ?) : c’est comme, de fond en comble – de cave en grenier – s’arpenter soi-même, jusqu’à trouver, dans la dernière pièce, l’enfant même qui (p.3) s’exerçait à tout cela :

« À présent,

c’est dans mes mains

que je construis les maisons

comme les forêts, elles grandissent, s’assombrissent

je les sème directement

dans les veines.

Elles s’agrippent

au souvenir granuleux d’âcres greniers

où jamais la poussière ne se pose,

aux tourterelles voletant dans les combles,

au reflet du chat se faufilant jusqu’aux tuiles,

jusqu’à l’enfant, minuscule, assise

derrière la porte de la dernière chambre

et qui regarde grandir ses paumes vides. »      

C’est une poétesse qui n’a pas de peine à aller à l’essentiel, parce qu’il vient comme spontanément à elle : l’extraordinaire image des « pierres sur la table » (quelle image plus forte du contraste nature/culture que ce très énigmatique dîner minéral, ou ce cairn domestique ?) résume l’acuité d’une imagination, qui semble  littéralement payer cash son endettement à l’égard de la nature. Chez cet esprit polyglotte, le seul effort de traduction concerne celle de la langue inarticulée des choses en un français parfait, qui recueille leur oscillation et berce (ou filtre et crible) leur montée en lui. Mais si l’oeil de la peintre est calme, si les mains sont entraînées à bâtir et modeler, si sa raison prête l’ordre qu’il faut à ses objets, la venue des choses à la parole, elle, demeure étrangement malaisée, menaçante, déportée. Rien n’y coule de source, tout semble seulement devoir briser un emmurement en suintant de fissures anciennes, anonymes, au sang sombre, témoins de torsions et tensions peu amènes ayant hissé l’âme sur son premier pavois :

« Les couloirs résonnent des voix des malades,

on entend l’écho des cathédrales qui tombent.

Le cerveau ressemble à une noix,

la noix est une barque, ou un labyrinthe.

Les paupières closes, tu reconstruis la ville, tu souffles sur la nuit,

tu cherches les passages secrets » (p.7)

 C’est une poésie qui s’adresse à nos commencements (continués). Comme on surveille spontanément son langage devant un nouveau-né, il faut autour de lui parler propre – car tout compte dans cette matrice extérieure en formation, rien ne peut parer aux mots entendus et le seul lait de l’esprit coule sans contrôle ni rival dans l’air des demeures – on se fait devoir de formuler avec parfaite justesse nos attention et fidélité à la vie des êtres et des choses (attention qui sait « coller » les propriétés pertinentes, et mémoire qui les range par l’âge de leur impact). Notre poète sait ainsi, pour nous, ouvrir, avec une sorte d’ardeur respectueuse, toute vie à sa sorte de patience en mouvement :

« Je plante mes mots dans la terre.

C’est le printemps.

Attendre. Vivre, vivre,

les arbres s’enivrent de leur propre patience

c’est ainsi qu’ils fleurissent » (p.12)    

Mais les arbres trouveront sur eux leurs bourgeons. Nous, c’est plus compliqué :  ne pouvant créer qu’hors de nous, nous devons, propres en et sur nous, tenir résolument le fil de la réalité que nous chantons :

« Repasse bien les plis de ta veste

noue bien ton foulard à ta vie » (p.9)

© Marc Wetzel

Éric Brogniet, Lumière du livre, suivi de Rose noire, Frontispice de Bernard Gilbert, Le Taillis Pré, juillet 2021, 168 p, 18€.

une chronique de Marc Wetzel

Éric BROGNIET – Lumière du livre, suivi de Rose noire* – Frontispice de Bernard Gilbert, Le Taillis Pré, juillet 2021, 168 pages, 18€


    Lumière du livre ? Le titre de ce recueil tient ce qu’il promet : une source de clarté, une « fenêtre » de sens, l’illumination de choses essentielles à la vie. Un livre ici – un volume de feuillets imprimés assemblés – offre sa triple lumière : celle d’un carnet, celle des marques, celle du lien. Et l’on peut même songer à la « lumière naturelle » d’un Descartes, où l’esprit ne compte que sur son propre travail (sans auxiliaire sacré, sans Révélation d’appoint !) pour éclairer la nature, et garde bon sens et lucidité dans son lyrisme même. Eric Brogniet a la mesure énergique, et la sagesse concise : l’homme qui ici chante pense net et droit.

« Vaincre ne suffit pas

Il faut pouvoir surmonter sa victoire

Afin de s’en libérer : c’est ce que dit

Le vent à la forêt enracinée » (p.50)

« Le plus haut des édifices

Ne vaut que par une pierre d’angle

Ce qui mûrit

Ne spécule pas sur l’avenir » (p.56)

« L’honneur réside dans l’inaction

Quand le monde est occupé

L’ermite se contente de peu

Un feu salutaire suffit à la nuit » (p.94)

 Mais c’est la pensée d’un poète, pour lequel l’intimité du devenir n’a pas de secrets, même s’il ne reste peut-être rien, in fine, de la découverte qu’il nous fait faire de celui-ci :

« Ce chuintement dans les herbes

Cette coulée dans les prêles

Trace d’une conscience : à la fin, la vie

Ne serait-elle que le souvenir d’un rêve ? » (p. 67)

 C’est aussi la pensée d’un poète qui sait réunir, en une strophe parfaite, plusieurs temps de la présence – le temps de l’instant, celui du jour, celui de l’année – qu’il synthétise au coeur d’une haie de houx :

« Haie emperlée, aube d’automne

Fumée et brouillard depuis le fleuve

Rien ne bouge, tout se tait

Dans les houx » (p.48)

C’est encore la pensée d’un poète, qui « ramasse » (avec ses framboises) les divers temps de leur cueillette, leur maturation, leur élégiaque conservation :

« Les grelots doux des tendres framboises

Dorment dans les caves où la lueur d’un falot

Éveille leur sang profond

Dans les sombres bocaux » (p.49)

Elle toujours, qui sait mêler extraordinairement les trois cours du travail (du sol, depuis le sol, dans le sol). On dirait à la fois le mantra d’un archiviste, et un ravaudeur de drapeau blanc  – les temps du rien, de l’attention et de la paix coïncident ici :

« Qu’entends-tu dans le lilas ?

La merle et la grive par les beaux soirs de mai

Quand le vieux jardinier qui dort sous la terre

Depuis longtemps est oublié » (p.68)

Une même vie peut alors mêler en elle les divers temps qui la fondent : ceux de l’étreinte, du sommeil et de la désillusion. En vingt mots, tout est dit d’amoureux se sachant mortels, de rêveurs se voulant ensemble, de désirants se devant la vérité : 

« Mêlez aux jours silencieux

Vos doux ébats, vous qui allez mourir

Le temps d’un songe

Qu’un rien pourrait trahir » (p.32)

Lire Éric Brogniet, c’est saisir l’occasion de prier par soi-même – et, si l’on peut se permettre d’appeler prière un chant si farouchement lucide (élégiaque, oui, mais versant Lumières : pas un gramme de superstition, de dogmatisme, et partout comme une farouche farandole de nuances !), alors voici une voix qu’on ne pourra soupçonner de prier pour ne rien dire ! Ses dénonciations (p. 90, 91, 92 …) des pactiseries et combines du monde numérico-financier (qui ne veille, lui, qu’à une chose : que ce qui lui échappe ne le dérange pas !) tranchent, et témoignent de nos traîtresses facilités, virtualisant tous nos combats, et différant tous nos efforts :

« La nuit du monde est assez vaste

Pour ces ombres jamais fatiguées

Des petits arrangements

Rentables avec l’ennemi » (p.93)

L’auteur, quoi qu’il en soit, n’en perd pas son goût d’être. La mélancolie (qui ne serait qu’une nostalgie fatiguée) n’est pas son fort. C’est que, dit-il sobrement, on naît de son enfance (p. 102)  – les plus fragiles de nos promesses sont infatigables; les plus prometteuses de nos fragilités sont souveraines ! -, et il n’y a nul besoin, hors de nous comme en nous, d’affranchir l’enfance, mais il s’agit de libérer ce qui se tenait devant son cheminement. Le coeur de l’être est son suffisant viatique :

« Un grand silence effleure une à une

Les pages du livre de la forêt

Alors seulement il se met à parler

Et raconte une histoire enchantée« 

                                                         ———-

  (*Certains extraits de Rose noire ont été publiés par la revue Traversées)

© Marc Wetzel

Jean Le Boël, Jusqu’au jour, Les écrits du Nord/Éditions Henry- Prix Mallarmé 2020- 84pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jean LE BOËL, Jusqu’au jour, Les écrits du Nord/Éditions Henry – (Prix Mallarmé 2020), 84 pages, 10 €

« Un jour le malheur les saisit

il serre les bras autour d’eux

il s’ajuste à leur peau

il s’enferme dans leur poitrine

il faudrait partir

ou peut-être pleurer

au moins détourner le regard

mais il reste assis dans leur ventre

sans parler

sans bouger

et ils font corps avec cette pierre » (p.58)  

  Il y a quelque chose d’un peu menaçant dans la formule de titre « jusqu’au jour« … Le « jour » dont il parle n’est en effet ni le jour qu’il fait (un pan de Terre faisant face à ce qui l’éclaire), ni le jour qu’il est (une ronde sidérale de notre planète sur elle-même) – d’ailleurs la Terre ne compte ni ses tours, ni ses jours ! – mais le moment d’une vie humaine où tout change pour elle ou peut basculer. C’est un moment d’advenue du malheur. La joie était possible jusqu’au jour …

  Ce recueil n’a pourtant rien de tragique, il n’offre aucun mal sensationnel, il ne récite rien de fatal (« ça n’est décidément pas mon jour et ne pourra plus l’être »). La vie n’est pas fragile, mais les sursis de chacune le sont : les contradictions d’une existence la vaincront un jour ou l’autre. Mais Jean le Boël n’est d’abord ni sage, ni moraliste, ni même intellectuel, il est poète (son travail de parole est judicieux, digne et précis) : même quand il manie des idées, il chante. Le malheur rôde parce que, suggère-t-il, la beauté, comme équilibre éclatant, est toujours injuste (l’harmonie devrait être donnée à tout le monde, et elle n’est portée que par celles et ceux qui ont la chance de nous en donner le plaisir !); ou bien, la jeunesse, comme nécessairement mêlée à tous les autres âges qu’elle craint et qu’elle espère, est toujours impure; ou encore la folie ne peut se guider elle-même, car elle n’échappe au malheur qu’en laissant le réel lui échapper. Voici comment, respectivement, notre poète – sobre et incisif – exprime cela :

« injuste beauté

il suffit qu’elle soit (…)

et qu’elle rencontre

ce qui en nous l’épouse » (p.21)

« qu’avons-nous flétri de nos enfances

qu’elles nous poignent tant » (p. 20)

« folie des penseurs sur leur rocher

qui cherchent une voie

là où il n’y a pas de chemin » (p.33)

  Dans la toute-récente troisième édition de son (précieux) « Dictionnaire philosophique » (PUF), à l’article « Poésie », André Comte-Sponville, après l’avoir définie ainsi : »L’unité indissociable et presque toujours mystérieuse, dans un discours donné, de la musique, du sens et du vrai, d’où naît l’émotion » (p.994), ajoute ceci sur ce qu’il appelle l’essence multiforme de la poésie : »c’est une beauté qui ne ment pas, une émotion qui sonne juste, une vérité qui fait rêver, un aveu qui comble ou qui apaise » ajoutant malicieusement : « Le reste, même admirablement versifié, n’est que littérature« . Même si Jean le Boël a enseigné cette littérature, c’est donc, avant tout, un poète, comme on peut l’illustrer quatre fois :

Une beauté qui ne ment pas ?

« les fleurs de notre vie sèchent sous le soleil

qu’importe

elles renaîtront

autres et éternelles (…)

comment notre enfance vieillirait-elle » (p.47)

Une émotion qui sonne juste ?

« les bruyères se sont éteintes sur la tombe

fleurs qui se fanent au gris des caveaux

maintenant que vos os se mêlent

que reste-t-il en nous de vos chagrins

vos voix ne se chipotent plus

et nos enfances s’apaisent » (p.9)

Une vérité qui fait rêver ?

« quelle est

cette grande ombre penchée à nos côtés

celle qui nous veille

qui creuse ses galeries dans nos mémoires

qui ronge la falaise de nos corps

qui mange les quais de nos vies

celle qui nous laisse nus quand elle se découvre

celle qu’on ne retient pas, qu’on ne contient pas

qui revient

parce qu’on l’a toujours sue » (p.73)

Un aveu qui comble ou qui apaise ?

« nous voudrions passer sur cette terre

comme le nageur dans la rivière

sans rien troubler que le reflet des rives

et l’eau après lui se referme » (p.33)

 Le travail de sagesse et ses limites mêmes sont souvent pensés par la philosophie. Par exemple, dans le Dictionnaire de Comte-Sponville cité plus haut, la vérité de et sur l’échec est (à la fois rigoureusement et vigoureusement) formulée ainsi :

« ÉCHEC : L’écart entre le résultat qu’on visait et celui, moindre, qu’on obtient. C’est pourquoi l’histoire de toute vie, comme disait Sartre, est « l’histoire d’un échec »: le réel est plus fort que nous, qui nous résiste et nous emporte. On n’échappe à l’échec qu’en cessant de viser un résultat. Non parce qu’on cesserait d’agir, ce qui ne serait qu’un échec de plus, mais parce qu’on ne vise plus que l’action même. C’est ce qu’on appelle la sagesse, qui serait la seule vie réussie. On n’a une chance de l’atteindre, au moins par moments, qu’à condition de cesser de la poursuivre » (p.412).

  Ce qu’un philosophe sait ainsi dire et faire comprendre, il est plus rare qu’un poète y parvienne aussi fortement : savoir faire, dans une parole adulte, quelque chose de son enfance; savoir défaire, de cette parole adulte, quelque chose de sa maturité trahie ou dévoyée; savoir enfin qu’on ne peut tout cela que jusqu’au jour de ne plus savoir ni faire ni défaire. Avec des auteurs de la qualité de Jean le Boël, l’hospitalité poétique de la vie à l’égard de la pensée se fait aussi troublante et authentique que peut l’être la fidélité philosophique de la pensée à la vie. Ainsi notre poète sait (comme vient de faire le philosophe) exprimer, sur l’échec, inévitable et miséricordieux, quelque chose que même un rêve ne saurait mieux dire :

« nous ne cèderons rien

nous partirons avec chaque part de nous

que la vie emportera

quand la mort viendra

il n’y aura plus à prendre » (p.51)

                                                          ———

© Marc Wetzel

Georges DRANO – La Barrière de pluie – Editions la rumeur libre,  juin 2021, 104 pages, 16 € 

Une chronique de Marc Wetzel

Georges DRANO – La Barrière de pluie – Editions la rumeur libre,  juin 2021, 104 pages, 16 € 


« L’arrivée dans un village inconnu, un jour

de grande chaleur est une entrée dans un autre temps.

« Ici, c’est le monde du silence » dit ma compagne.

En effet malgré les cris et les rires des enfants

qui continuent à nous suivre, tout est voué

au calme et à la lenteur, au temps mesuré.

Les zébus couchés devant les portes

ignorent notre présence. Des femmes vont et viennent

d’une case à l’autre portant des seaux ou des bassines.

Assis sur des bancs des hommes attendent,

des poulets picorent et courent ici et là,

un souffle de vent soulève la poussière » (p.53)

    Ce sont de courts récits versifiés (de divers séjours humanitaires au Burkina-Faso au début des années deux mille). Et l’on sent tout de suite ici l’absence d’artifice, car un chemin de vraie découverte va souvent à la ligne, se déporte pour reprendre ses esprits. La course à l’imprévu a besoin de souffler (le respect intrigué est comme haletant). C’est aussi que le propos est modeste : pour n’être pas en avant, pour ne pas se retrouver devant ce qu’il rapporte, il se recule régulièrement – non pour se cacher ou trahir, mais pour, s’il le faut, se laisser interrompre. On voit ainsi le poète inviter le lecteur à s’interroger tous les huit à dix mots (et moi, qu’aurais-je alors – en lieu et place de cet humanitaire poète – dit, voulu ou senti ? etc). La scansion est pédagogue  – non pour se demander bêtement « me lit-on ? », comme le mauvais prof racle sa gorge en « m’écoute-t-on ? » – et vérifie que la disponibilité du lecteur ne s’use pas, ou ne s’exploserait pas le crâne sur un mur du vrai. Ces phrases coupées sont comme des vagues régulièrement ouvertes à la glisse du sens, attestant à chaque offre que le lecteur voit toujours bien comment lire.

« Sur une terre qui efface tout

et sombre très tôt dans la nuit

seuls les animaux semblent

se souvenir de l’existence du jour.

Nous occupons une modeste

maisonnette derrière les manguiers.

La nuit est chaude. Le sable est monté

jusqu’à la lune. Alors commence

le nocturne des animaux

avec les aboiements des chiens

qui, de l’un à l’autre, semblent mesurer

les distances, d’ici à là et là-bas,

de concession en concession

jusqu’au fin fond de la brousse

et encore plus loin. Ils n’en finissent pas

de se répondre, lorsque la vieille pompe

rouillée d’un âne entre en action

et remonte des paquets d’obscurité

derrière la paroi. (…)

Tous ces errants du jour en quête

de pitance et de point d’eau laissent

monter dans la nuit la plainte

de leurs existences. Enfin tout retombe

dans le silence, à peine si l’on entend

le piétinement hasardeux de quelques zébus

qui déambulent dans l’ombre d’un air absent.

Puis la nuit se ferme jusqu’au réveil

matinal ouvert par les cris des coqs

dont les appels viennent alléger

la pesée de notre sommeil. » (p.71)

  Les animaux diurnes n’espèrent rien : ils ne font que regretter le jour écoulé (parce que toujours mal écoulé), et se plaignent d’être à présent comme morts jusqu’à la venue du sommeil. Que demain puisse être meilleur ne les console pas, car demain ne leur est rien, et la misérable brousse est hors-providence. Ils s’endorment de désespoir (comme des suicidaires sans idée du néant), car les jours passés – qui leur sont tout ce qu’il y a à vivre – ont été invivables. Le porc, la pintade, l’âne, les chiens efflanqués sont si naturellement malheureux qu’ils n’attendent pas même d’un jour cesser d’être. Contrairement aux hommes, ils ne disposent pas même de ressources irrationnelles pour donner cohérence à leur dénuement.

« Toutes les formes, toutes les silhouettes

se ressemblent et nous avons l’impression d’être pris

dans un manège qui nous repasse les mêmes décors

ou de suivre un mur noir qui avance avec nous » (p.83) 

  Un jour, le poète et sa compagne tentent de revenir à pied, de nuit (toujours vite et tôt tombée) à la mission protestante qui les héberge. Au premier grand arbre à contourner, ils se perdent. Divers sauveurs (un motard, une petite famille débrouillarde, et même un âne de passage) se présenteront à temps, mais l’essentiel est dit et compris : les nasaras ( = les blancs, ou les chrétiens) se perdent – le moindre buisson leur fait labyrinthe – parce qu’ils ont justement perdu leur intuition : ils n’ont plus idée des lieux qui se dessinent, des moments qui s’amorcent. L’art de se laisser saisir par ce qui pourrait arriver (sentir, non pas l’imminent – ce qui est près de se produire – mais la propension de présence – ce qui se tient prêt à se produire) leur échappe. L’agenda naturel du devenir leur est illisible. Devant les « masques » venus faire (et défaire !) publiquement la causette, devant le gardien du logis qui dort trop profondément pour nous l’ouvrir, devant l’éleveur bénévole de phacochères – ces mal-aimés (sans chanson !) de la brousse -, devant des femmes ardentes à vivre dans leur lassitude même de survivre, devant le lecteur de sable qui sait comment la terre exauce (ou non !) les voeux d’une main posée sur elle … notre poète l’est pour apprendre à comprendre (et nous y aider). 

« … À la sortie

de Piéla nous sommes déposés

dans le temps silencieux en quittant

la grande piste à hauteur d’une petite mare

asséchée pour descendre dans la brousse.

À partir de là l’étendue nous appelle,

nous nous efforçons de suivre les traces

et les empreintes laissées par les passages

des vélos, des remorques et des troupeaux.

Sur le sol mouvant nous empruntons

les sillons d’une mémoire fugitive où le sable

d’un bas-fond tente parfois de retenir la voiture » (p.51)

   Georges Drano, 85 ans, – à l’oeuvre abondante, publiée surtout chez Rougerie – est un auteur actif (il a invité, à Frontignan, avec sa compagne Nicole Drano-Stamberg, elle-même poète remarquable, des centaines de poètes lors de rencontres justes et fécondes : j’y ai connu et entendu James Sacré, Serge Nunez Tolin, Pierre Oster, Jean-Claude Leroy, Pierre Dhainaut …) et profond : d’une constante et admirable justesse (sur les rapports de la nature et du travail, de la paix civile et de la guerre politique, des orientations personnelle et collective de vie, de l’humanité du vice et de la vertu d’humanité, des va-et-vient de parole et silence au coeur de toute fidélité, il est toujours d’expression sobre et décisive), son hospitalité athée à l’égard de l’inconnu (son art et son pouvoir de rencontre de ce qui ne venait pas à la nôtre !) s’étend spontanément à l’humain : il a souci de révéler à soi-même le meilleur de chacun, son chant grave (mais amusé !), noble et fin sachant se faire entendre de ce qui nous séparait de nous. 

                                           © Marc Wetzel

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.

Chronique de Marc Wetzel

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.


   « Une chose bien étrange s’était produite ce matin-là : j’avais soudainement l’intime et profonde conviction de naître. Ce qu’alors je venais de ressentir au tréfonds de moi-même, ce tremblement singulier, ces soubresauts cadencés et répétés qui m’avaient traversé tout le corps, c’était donc bien cela : je venais, oui, je venais de donner naissance à un corps. Mais pas à n’importe quel corps. Je venais de donner vie à mon propre corps d’homme. Quel sentiment curieux et à la fois voluptueux ! Quel plaisir plus doux et plus fou que celui de se voir marchant, courant et même sautant dans le dehors ! (…) Sur la pointe des pieds, sans crier quoi que ce soit, tout en silence. Je naissais ! » (p. 9-11)

   Le bon docteur Namur se souvient donc d’avoir, un jour de sa « cinquantaine passée », accouché de lui-même. Tout y a été : l’urgence d’un emballement, les contractions centrifuges, le frisson de délivrance. Et tout de suite les prosaïques réflexes d’un nouveau-né véritable : chercher maison (ou au moins, dit-il, l’abri d’une haie), se guider à des voix – les seuls bruits sensés -, ouvrir très vite – dans un champ visuel encore brouillé, sans emploi pour lui-même, chaotique, la porte de voir (p. 12).Si, après l’expulsion, la porte de nature qu’on laisse derrière soi se referme seule (même si l’Origine du monde de Courbet vient hanter tout le livre), la porte d’humanité (renaissance ou naissance, même combat) reste, devant soi, à frayer, à flairer, à faire, à forcer peut-être …

  Personne ne s’est jamais demandé comment naître; et pas davantage, voit-on ici, renaître. Namur précise seulement à sa correspondante (ce petit livre est une lettre, écrite sur dix ans, à une inconnue) et à nous (la lettre est donc publique) qu’il vient de lui arriver de naître à nouveau. La fin de la missive indiquera dans quelles douleur, latitude et résolution ça se fait (« comme un mât de bateau qu’on aurait lancé dans mon oeil droit ou planté dans l’interdit » p.84; « naître : c’est, parfois, s’habiller avec une robe ou un costume de fête, c’est aussi l’enlever, se promener nu dans la rue, au nez et à la barbe de tous les badauds » (id); « c’est à coup sûr faire bégayer le penseur qui venait d’assez loin, celui qui se désole d’être né, d’être là ! » (p. 85). Mais ce qu’il fait, une fois re-né, est bien détaillé et surprenant : il en profite pour écouter mieux merles et rouge-gorges; réfléchir plus à loisir (ou plus impartialement ?) à silence, solitude et vide; et enfin rêver (résurrection de haute fantaisie ?) que (p.38) des anges lui pleuvent sur le dos, que (p.56) ses meubles s’envolent, qu’enfin (p.72) une mouette « plane sans fin sur l’î de l’île » …

 S’il y a bien quelque chose, dans les activités post-partum de l’auteur, de déroutant ou d’ingénu (d’innocemment franc, de fermement candide), la re-naissance lui est pourtant affaire sérieuse, et même tragique. D’abord parce que, si « ce qui naît de ce monde porte dès la naissance la vieillesse de ce monde » dit-il en citant A.Porchia, ce qui renaît (comme il arrive biologiquement à un clone, par ailleurs) porte la double anciennenté du monde et de la première version vécue de lui-même. Ensuite, les maîtres de sa première vie, qu’il nomme et commente avec ferveur (Stétié, Jabès, Juarroz, Michaux), se tiennent cois devant la seconde : cette renaissance du disciple les prend de court; leur facilitation du mystère s’est d’un coup périmée. C’est (pour oser une hypothèse) la sorte d’hébétude – voire d’incrédulité psycho-spirituelle – qu’on trouve chez le Christ entre Résurrection et Ascension : il renoue mal avec ses paroles d’avant, il se retrouve avec peine dans la pourtant éclatante confirmation de sa messianité, il n’est à présent qu’un Dieu  taiseux. « Un oiseau s’est aujourd’hui posé sur mes lèvres (…) Mais avais-je seulement pu croire que par ce geste-là l’oiseau m’invitait forcément à garder le silence ? » (p.57). Comme la colombe du Saint-Esprit vient clore la bouche du Fils ressuscité, pour fonder l’Église, le sentiment de Namur éclate :

« N’être enfin que ça : un homme qui se tait » (p.63)  

Mais, laissant le Christ de côté, il suffit d’évoquer Lazare : sa sortie du suaire est, d’évidence, peu bavarde. L’épreuve du renaissant radical est énigmatique et immense; énigmatique comme le passage suivant :

« Ne suis-je pas moi-même à l’épreuve du livre ?

L’épreuve, comme une épée noire qui transperce le coeur et le grossit mille et mille fois.

Écrivant épreuve, c’est le mot preuve qui surgit et me préoccupe (…) En fait, il me suffit d’évoquer le mot Dieu pour que le mot preuve disparaisse aussitôt de ma vue et du livre. Et c’est bien mieux ainsi » (p.44)

Épreuve immense aussi, incommensurable. Pourquoi ? La réponse est dans le titre, merveilleusement sobre et net, du livre : renaître, c’est encore n’être que ça ! Oui, c’est renaître que ça … !

  Ça ? L’allusion (féroce) à Lacan – que l’auteur jeune étudiant avait, dit-il (p.26), entendu grotesquement pérorer, sous les quolibets et les tomates d’un public flamand – assume le sens psychanalytique du terme. Non pas, donc, le simple diminutif de cela (ce qui serait déjà troublant, car « cela » renvoie à ce qui a déjà été dit ou fait – comment ça, cher monsieur ? c’est comme ça, voyez-vous … – ce qui augure mal d’un franc renouveau !), mais bien le « Es » freudien, l’empêchement du soi, ou son auto-échappement. Irritante question : quel est l’inconscient réel de Lazare II ?

  Ce qu’Yves Namur constate – enregistre, comme le bon clinicien que, même rené, il demeure – c’est la plus surprenante des conséquences : sa pensée, ses pensées, dit-il, l’abandonnent. Non par confusion mentale, ni besoin de distraction; mais c’est, écrit-il génialement à sa correspondante, « qu’elles me quittent pour affronter l’inconnu » (p.76). Oui, ses pensées ont elles aussi à naître, elles sont « happées » par un « mouvement centrifuge » les faisant s’éloigner de lui. Renaître, c’est être soi-même reversé à l’inconnu; c’est se retrouver devant une langue du monde à presque complètement reprendre ou réapprendre. Seule consolation : l’in-fans le redevient lucidement !

« La langue – et j’entends par le mot langue tout ce cortège de sons dont j’use pour te parler – cette langue-là me paraît bien lointaine.

  Non pas qu’elle vienne de très loin ou qu’elle soit peu audible. Non, ce n’est pas cela que je veux dire.

  La langue m’est lointaine parce que je n’en saisis qu’une infime parcelle. La langue m’est lointaine parce qu’elle m’est encore obscure » (p.77)

  Yves Namur est, on le sait, l’anti-mystificateur. La leçon de cet étrange récit de naissance est donc plutôt toute prosaïque : vivre humainement, c’est  – par l’usure, par l’inertie des mérites, par notre mort qui lève déjà les bras plus loin, par la péremption de toutes les « prescriptions » (p.37) – se devenir normalement incompréhensible. Il n’y a alors qu’une manière de se relire rigoureusement : renaître.

 Moins d’ailleurs renaître au sens que pouvoir refermer, lentement et par soi-même, la porte du sens. Voilà la sorte de vaillante tristesse d’Yves Namur.

« La vie, c’est peut-être cela, un mot qui devient illisible.

Arrivé à cet instant précis de ma vie, je sais pertinemment que mon carnet doit être refermé.

Parce qu’on habite justement ce que l’on quitte » (p.87) 

 Le dernier mot de cet étonnant petit livre est celui-ci : trace. En fin de compte, n’être vraiment que ça : une trace, dit la dernière page. Une trace, c’est un trait de mémoire qui a traqué une présence, et tracer une ligne, c’est se représenter ce qu’on va pouvoir suivre. Mais le passage exemplaire d’une vie n’est lui-même qu’un exemple qui passe. Et puis, il y a la merveilleuse arrivée de la neige, neige salutaire (p.86) qui recouvre indifféremment naissances et renaissances, car belle et loyale mémoire s’abolit sans rancune. Et notre poète aura fait vivre une langue dont il peut renaître. Qui dit mieux ? 

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© Marc Wetzel

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