Louis Parrot et la laideur splendide

Louis Parrot et la laideur splendide


Vers 1958, dix ans après le décès de Louis Parrot – à 42 ans ! – un lycéen qui fut moi flânait en explorant les coffres de bouquinistes le long de la rive droite de la Seine. Il cherchait vaguement ce qui avait trait à la poésie et à la musique, avec peu d’argent en poche bien sûr. Pour une poignée de pièces, il tomba par hasard sur deux volumes édités par Pierre Seghers (que je rencontrai bien plus tard) en mai 1945, et qui sentaient la guerre, à cause de leur médiocre papier fragile et de leur couverture à l’économie. Tous deux étaient édités dans une sorte de collection de minces recueils, Poésie 45, l’un s’intitulait « Combats avec tes défenseurs » et l’autre « Misery farm ». Le premier m’ennuya, hélas pour son auteur, et je l’ai depuis longtemps égaré. En revanche, le second m’est si bien resté inoublié qui m’accompagna toute ma vie depuis lors et je l’ai encore auprès de moi ce lundi 2 janvier 2015.

Louis Parrot fut ami de Char, de Reverdy, d’Eluard, poètes qu’il rencontra, pour Eluard vers 1935 et les autres quatre ou cinq ans, me semble-t-il, avant la première édition privée de Misery farmen 1944. (Il faudrait vérifier sur Internet, mais peu importe! 1) Communiste convaincu, c’est Louis qui fit publier dans l’Humanité des poèmes d’Éluard pour la première fois. Un certain ton du surréalisme se fit jour, du fait de ces fréquentations, dans les poèmes de Parrot, qui par rapport à de timides recueils antérieurs inauguraient une écriture neuve et personnelle. Si l’on songe qu’il devait mourir tout juste deux ans plus tard, on ne peut se retenir de se demander si vivant aussi longtemps que Char ou Éluard, il n’aurait pas été l’auteur d’une œuvre au moins aussi puissante que les leurs et non moins originale.

En son temps, parmi les poètes des années de la Résistance dont la maison en zone libre de Louis Parrot fut un des refuges, le personnage d’Ursule la laide qui ouvre le recueil, a été suffisamment populaire pour que les Surréalistes entre eux s’en fassent un clin d’oeil et un sujet de plaisanteries dénuées, je le précise, de toute méchanceté. Quoique Louis Parrot ait été actif en tant que journaliste et écrivain, il gardait de sa jeunesse difficile d’autodidacte une profonde et intime humilité dont les poèmes de Misery farm sont manifestement imprégnés. C’est une des composantes qui rend leur ton discrètement marquant. À la première lecture, on se sent dans un univers un peu étrange, déshérité, dont la pauvreté est évidente et ne cache pas l’aspect de solitude, de désœuvrement involontaire.

À la relecture, on découvre que cette indigence est riche d’images qui traversent le coeur, tout inattendues qu’elle soient. Cet univers au décor banal et misérable est transcendé par la poésie qui transsude de chaque page, de chaque poème, et qui métamorphose en beauté ce qui s’avoue officiellement laideur. Une sorte de mystère de la réalité évidente émane du recueil, de poème en poème, sans discontinuer et le lecteur en ressort troublé. Par la suite, l’envie de relire ces pages périodiquement revient, on s’y replonge en se disant que la magie de cette splendide laideur va se dissiper, et c’est l’inverse qui se produit. Les vers jetés, l’air négligé, de chaque poème, le vocabulaire ordinaire et le ton assourdi. Et je note au passage que certaines images d’Éluard qui ont fait florès et servi parfois de titres à des romanciers, telles que « un peu de soleil dans l’eau froide », sont postérieures à des vers de Louis Parrot tels que ceux-ci :

Mon amour est dans ton amour
Comme une tache froide au fond de l’eau
(Autre temps autres mœurs, M.F. p.21)

On a toujours intérêt à mourir le dernier ! Et si les positions politiques et de réflexion d’Éluard s’affichaient notoirement aux côtés du Parti Communiste, dont les membres lui assuraient la vente de ses recueils comme au poète Guillevic et à nombre d’autres, Louis Parrot était un modeste qui ne s’affichait pas, mais qui était profondément sincère, épris de fraternité, et peu intéressé par les mirages de l’ambition et de la célébrité. Il était plutôt quelqu’un qui se voulait un témoin, un homme dont la chanson est celle de la condition difficile, de la vie dure et de l’environnement crasseux de ceux qui n’ont aucun moyen de s’en extirper mais son capables d’y trouver une intensité de vie…

C’est un homme du « lait dans la cendre », des « étoiles de terre » et du « pays perdu », le pays qui ne nous sera jamais rendu : cendre, charbon, incendies, tisons, la consumation n’est jamais éloignée de cet univers en perpétuelle lutte contre une désespérance sournoise. Cela s’exprime avec parfois des inflexions digne de Verlaine, d’une simplicité brûlante, pleine de non-dits éloquents:

LE PAYS PERDU

Les haillons du pauvre

Un regard suffit

Les pieds sont de braise

La poitrine est d’or.

La pie au gibet

Prépare en hiver

Les feux noirs et pourpres

D’un lustre de neige.

Couchant sur la plaine,

Pieds nus sur la route,

Pourquoi me fuis-tu

Mon pays perdu ?

Il ne faut pas demander aux poèmes de Louis Parrot les fanfares cuivrées de certains de ses contemporains, le côté épique, l’héroïsme flamboyant. Ce sont poèmes pensifs, dont les idées et la philosophie font indirectement leur chemin jusqu’à nous, un peu comme une odeur de jasmin qui ne dévoilerait pas son jardin d’origine – probablement parce qu’il est perdu. Leur musique est une musique pénétrante, qui semble relater une tristesse acceptée, lutteuse sans illusion, venue des tréfonds de l’âme, dont l’atmosphère m’évoque cette Valse Triste (opus 44, quelle coïncidence !2) que Sibelius écrivit pour le drame Kuolema – autrement dit « Mort ». Le recueil de Misery farm, au demeurant, s’achève sur un long poème prophétique dédié à la poétesse Lise Deharme, aujourd’hui oubliée, et ce poème résume dans son seul titre tout ce qui faisait la sincère et intense « humanité » de Louis Parrot, qui mourut à peine trois ans après l’avoir écrit : ce titre c’est « À bon coeur mauvaise fortune ».

C’est contre cette mauvaise fortune que je voudrais lutter, avec l’appui d’autres admirateurs de ce poète, en contribuant à lui rendre une place dans le nouveau siècle, place qui, de toutes manières (Je veux dire : si l’on songe à la situation actuelle de la poésie en général), ne risque pas de froisser sa modestie…

  1. Misery farm (Hors commerce, Poitiers, 1934. Nouvelle édition augmentée, Éditions Seghers, Paris, 1945) ↩︎
  2. https://youtu.be/8CX4AeqyCKo?si=TqAYzY8j2MO-FHWG ↩︎

Bartabas, Les cogne-trottoirs, roman, Gallimard, collection Blanche, 288 pages, janvier 2026, 21€.


Violent, sensible, exubérant, torride ! Généreux, réconfortant, gorgé d’espérance, car dans de ce livre traversé par l’odeur du sang, l’adversité – c’est peu dire – la souffrance jusqu’à l’insupportable, est surmontée, magnifiée, courageusement, joyeusement – il s’agit de la vraie joie, pas d’une joie de pacotille -, fraternellement, car ces cabossés de l’existence sont solidaires, en union de solitude.

L’âne Balthazar, s’il n’écrit pas ses mémoires comme Cadichon, n’en pense pas moins, sait entendre ce qui n’est pas dit, et braire à bon escient. C’est le sage de l’histoire, le philosophe bienveillant.  Il « apprend (à Marie) à fermer les yeux pour mieux entendre le récit de la pluie et accepter la machinerie de l’existence ». Est-ce le cousin de Balthazar, celui du film de Robert Bresson, « Au hasard Baltazar » ? En tout cas il se range parmi les ânes pour lesquels nous nous prenons d’affection : outre Cadichon, l’âne-Culotte d’Henri Bosco, Modestine, l’ânesse de Stevenson, sans oublier Trotro l’ami des enfants. 

Il est entouré d’hommes et de femmes profondément attachants, brûlés jusqu’à la moëlle – en eux flambe le feu sacré – qui suscitent notre admiration, parce qu’ils avancent, s’abreuvant à leurs larmes, jusqu’au bout de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, d’autant plus vivants qu’ils donnent réalité à leur rêve. 

Christian, l’Ange blanc, le funambule de Jean Genêt, avance sur son fil, le sexe dressé en guise de balancier. « Nu, il taille l’air de ses bras et trace un chemin secret que lui seul semble voir ». Le corps s’élève. La place. Les tours de la cathédrale. Spiritualité du corps. 

Le langage n’est jamais vulgaire car les mots sont justes.  On pisse, on pleure, on saigne, c’est simplement la réalité des vivants. Les moments où la poésie vous prend aux tripes n’en sont que plus « précieux ».  La poésie populaire est chantée dans les bas-fonds par des analphabètes anonymes » pourrait être un slogan de Léo Ferré, clamé par son poète Bipède volupteur de lyre / Epoux châtré de Polymnie/ Vérolé de lune à confire/ Grand-Duc bouillon des librairies/ Maroufle à pendre à l’hexamètre/ Voyou décliné chez les Grecs/ Albatros à chaîne et à guêtres/ Cigale qui claque du bec (Poètes vos papiers). De même : « Vos théâtres ne sont que des maisons closes, leurs toits sont des couvre-ciel ! On y pratique la contemplation béate, à distance…Un théâtre où le public s’identifie à des spectres ! Des spectres professionnels !»

Baltazar tourne sa queue sept fois avant de braire, il préfère penser et aimer. Si la muette (l’angelotte) parle avec ses mains, et son corps, les livres lui ouvrent un passage vers une autre vie, ils parlent à son silence.

La langue superbe de Bartabas fixe des moments intenses : « Dans l’euphorie du soir, comme des apôtres fatigués, les yeux brûlés de rimmel, ils lèvent leur verre à la santé de l’angelotte. Ils savent que nul n’apaisera jamais le sang qui les calcine ; cette nuit, le vin aidant, ils ne veulent être que tendresse et douceur. » Nous avons sous nos yeux ce tableau – qu’aurait pu peindre Le Caravage – nimbant les saltimbanques, grandioses, d’une clarté crépusculaire, et nous sommes remués. 

La naissance, la mort, les deux bouts de l’existence, touchent au Mystère. Entre, On souffre pour ne pas mourir. La vie, la mort, celle des hommes, des femmes, celle de l’animal. Au-delà encore la vie. Au centre, le désir, un désir fou, irrépressible qui se pose où il peut. Chacun garde une dignité, même dans l’abjection.

L’Amiral, au passé énigmatique, au rut fougueux, à la verve gouailleuse, qui porte son navire tatoué sur son torse, et crache le feu, lui-même pétri de poésie et de peinture, a su déceler en chacun de ses baladin son meilleur : la force chez le Cyclope, le goût des sentences et des formules chez René le Baron, ancien professeur de Lettres et de Philosophie qui devient l’Érudit, la tendresse offerte chez l’Ange Gabriel à la vie chaotique, qui a gardé pour toujours l’envie de pleurer, l’espérance chez le Père Joly, prêtre défroqué, qui ne cesse de croire dur comme fer à la Rédemption, et nous entraîne à sa suite, le chant chez Madame Lili, la Castafiore, qui a échappé de peu à la rafle du Vel d’Hiv et reporte son affection sur Vagabond, son chat « Une vraie artiste ne renonce jamais, jamais elle ne baisse pavillon. ». Tous avaient un avenir social et professionnel tracé, qu’une chiquenaude a fait basculer, donnant une autre impulsion à leur destinée qui s’accomplit malgré tout, devenant mission.  L’Amiral les porte, les transporte sur l’élan de sa voix. Et il a besoin de ce rapport à l’autre pour se sentir lui-même vivant.

Se joignent à eux Gaspard, l’homme aux rats, ancien vétérinaire, qui a tout perdu en jouant aux courses, et s’est mis à fréquenter les rats ; Clovis Trouille, le comptable pétomane, qui, les soirs du week-end, mène une vie parallèle ; Abdelkader le circassien, acrobate hors pair, que l’Amiral appelle « Le Petit Prince des Trompe-la-Mort », Andrea, l’illusionniste.  Il y a aussi la fille aux oiseaux, dite la Mésange, qui « charme » ses volatiles, et Cascabelle, la blanche Cascabelle, percée jusqu’au fond de ses entrailles, qui se cherche un groupe auquel se joindre, les féministes, les muettes, et trouve une aile sous laquelle se reposer. 

Un grand-duc blessé les unit, car, outre l’âne Baltazar, les animaux entretiennent une relation mystique avec les humains. Cascatelle entre dans la tête de l’oiseau, ouvrant « grand les yeux alors que l’oiseau abaisse enfin ses paupières en relâchant la pression de ses serres. » 

Bartabas peint le portrait de chacun des Baladins, hissant les formes et les couleurs, tableaux qui s’imposent à nos yeux, et à nos cœurs. Car l’essentiel n’est-ce pas d’aimer ? 

Les saltimbanques se déploient dans les rues, sur les places de Paris, boulevard Saint-Germain, devant l’église, au jardin des Tuileries, traversent le Pont-Neuf. Une soirée étrange et baroque à l’Hôtel Meurice, où le spectacle se joue dans la salle. Les bars, le parc des Buttes-Chaumont. On va à l’église parfois, à la cathédrale, celle de Reims, aux anges de pierre. Puis c’est Lyon, Avignon.

Bartabas nous immerge dans ce monde de baladins qu’il connait si bien, Célébration des corps en ébullition, des cœurs brûlant à fleur de peau. Assistez chez vous au nouveau spectacle de Bartabas ! S’il porte en lui quelque chose de l’Amiral, le révélateur de talents, c’est d’abord lui le metteur en scène, le monteur en selle de l’histoire initiatique de Cascabelle et de son âne, qui rejoignent ainsi la grande famille Zingaro.

Dans le temps où s’enchâsse la lecture de ce livre, je découvre dans le film Plein Pays, présenté par son réalisateur Antoine Boudet », Jean-Marie Massou, un personnage « extraordinaire » , artiste de l’art brut, qui vécut dans le Lot, où, seul avec son tracteur, il a creusé en profondeur de longs souterrains, orné des pierres, créé des musiques étranges, qui attendait les extra-terrestres, un « sauvage » génial qui aurait très bien pu, – et même dû dans la logique des choses – sans diverses interventions, passer son existence en hôpital psychiatrique.  Mais cela est un autre sujet. Quoique…..

Sonia Elvireanu, La voix de la lumière / La voce della luce, Traduction en italien : Giuliano Ladolfi, Editions Ladolfi, 170 pages, Version bilingue, 2025, ISBN : 978-88-6644-765-8.

Sonia Elvireanu, La voix de la lumière / La voce della luce, Traduction en italien : Giuliano Ladolfi, Editions Ladolfi, 170 pages, Version bilingue, 2025, ISBN : 978-88-6644-765-8.


Le titre enchante, de même que l’œuvre picturale de la première de couverture. Comme d’habitude, la langue italienne semble être du français en couleurs ! La préface bilingue de Giuliano Ladolfi est tout à la fois sensible et savamment ciselée. En fin de volume, on découvre une bibliographie impressionnante de l’autrice roumaine bien connue Sonia Elvireanu, de même que celle du poète-éditeur et traducteur G. Ladolfi.

Les thèmes des poèmes sont en prise directe avec la nature : La mouette / Le peuplier / Comme une feuille /Le sentier / Pavots / Crépuscule / Le thé / Ciel, mer, rivage / La flamme etc.

Le chant d’un oiseau scintille

dans les ombres du crépuscule

l’infini bleu frémit

comme la lumière

qui m’enveloppe

Caractérisé par ses touches douces, le style fluide nous fait penser aux Nymphéas de Claude Monet. La nature est passerelle (japonaise ?) vers l’invisible…

On est en phase avec le titre du livre : la lumière, voix surtout intérieure, chuchote, fait ses confidences aux choses, les transmute en êtres familiers.

À cela se greffe avec élégance et discrétion une touche mystérieuse en relation étroite avec un au-delà propre au poète:

je me tiens sur l’épaule d’un mot

qui ouvre ses volets

le rayon traverse le poème

comme la trace de l’amour

qui se glisse dans cet instant 

La petite parole, flamme discrète, se fait prière :

Sur la crête d’une montagne,

un autel, autrefois,

un ermite sur le mont chauve,

au-dessus de l’abîme,

sous le ciel brouillé 

On retrouvera cet ermite, homme de Dieu et compagnon de route, tout à la fin de ce livre, sous l’infini du ciel… Spiritualité discrète et amour sont vivaces au travers d’une dimension omniprésente de la nature en effervescence. 

                        elle (la pleine lune) s’amincit jusqu’à devenir un arc

    sur lequel grandit l’amour sans fin,

    sa lumière te décompose avec dévotion,

    comme une révérence aux saints.

Pas de vers mielleux mais concentré d’affection, d’humble tendresse et de bienveillance. 

   Les pavots enflamment la terre

   comme les flammes du soleil levant,

   minces et fragiles, ils jaillissent

   de la terre comme une source,

   leur soie,

   brûlure sur brûlure,

   les noces de la vie,

   le sang coule dans l’air

   avec la vie marchant sur la mort.

   (Il sangue scorre nell’aria

   Con la vita che cammina sulla morte.)

Hymne bilingue à la vie. Les poèmes de Sonia Elvireanu traduits et publiés par Giuliano Ladolfi se dégustent tel un élixir rare en français et dans la langue des anges.

Avec délices, avec respect.

Jeanne Champel Grenier, ABCD’AIRE, Editions France Libris.

Jeanne Champel Grenier, ABCD’AIRE, Editions France Libris


 Comme on se délecte à la lecture de cet ABCD’AIRE dans lequel l’humour, la profonde légèreté, la lucidité et la tendresse qui caractérisent toute l’œuvre de Jeanne Champel Grenier éclatent comme autant de bulles de champagne !

Voilà bien ce qu’il nous fallait en ce janvier morose !

Pensez donc, nous voilà embarqués dans la danse effrénée des mots qui jouent entre eux, « sonnent, résonnent, s’assemblent, s’entremêlent, se perdent de vue, se cherchent et se flairent . » ( p 9) et en ces temps saturés de discours et de mauvaises nouvelles accumulées ( transportées à cul de mule )  on rejoint la danse sans hésiter.

On en vient à préférer « l’adipeux », celui qui parle peu, et « l’aérosol » celui qui plane, le distrait, celui qui aère – les poètes sont tous des aérosols .

C’est tout un monde fantasque que l’on rencontre au fil de ces pages :

Du « bêtabloquant », cet « usager qui ne circule qu’en période de vacances » au « cachemire », « celui qui s’admire en cachette », de « l’émeu » cet « oiseau incapable de voler et qui meugle », de « l’esthète « , cet « artiste nourri au sein » au « faucon », « espèce rare mais les vrais sont de plus en plus nombreux » au beau filleul qui n’est autre que notre tilleul au féminin, on rit. On rit franchement.

Simples jeux de mots me direz-vous.

Eh bien non. 

On pense aussi à la petite Sidonie Colette découvrant un presbytère sur son muret.

( J’imagine ici fort bien la définition que pourrait en donner Jeanne Champel Grenier.)

Même amour des mots. Même sensualité.

On égratigne avec précision ici ou là, du « rectorat », « arrière train du rat, très peu de moyens, recto verso ) au « gouvernement », « groupe de VRP qui gouvernent par le mensonge. »

Et ça fait du bien cette liberté non surveillée.

Les jeux de mots sont précisément l’inverse des jeux de mort.

À noter que cet abécédaire est magnifiquement illustré d’une centaine de dessins de l’auteur.

Aimé Césaire affirmait que « la poésie est cette démarche qui, par le mot, l’image, le mythe, l’amour et l’humour, nous installe au cœur vivant de nous-même et du monde. »

Nous y voilà et c’est cadeau pour les « inconsolés » que nous sommes. C’est à dire ceux « qui ne peuvent se passer de soleil. »

Merci, merci à Jeanne Champel Grenier pour son regard salvateur posé sur le monde !

Jean Pierre Vidal, S’effacent et demeurent, éditions Le Silence qui roule, 2025.175 pages.

Jean Pierre Vidal, S’effacent et demeurent, éditions Le Silence qui roule, 2025.175 pages.


Ce recueil de Jean Pierre Vidal, tissé de fragments, de présences – en particulier celles de son père et de sa mère morts – livre une méditation profonde sur ce qui demeure du passage du temps. 

Le poète se parle à lui-même, il s’interroge, il se souvient. Il nous parle de nous.

S’effacent et demeurent rassemble des noeuds de vie – moments précieux pour le poète vécus avec ses êtres aimés. Traversés par des voix, des phrases fortes qui se détachent, sorties des ténèbres. Comme celle de sa mère : « Tu veux donc que je meure tout-à-fait, pour toujours ? Elle supposait à tort mon athéisme devant mon abandon de l’Église, comme si l’espoir de la vie éternelle lui était ôté d’un coup, avec la possibilité de m’y retrouver pour toujours ».

Le recueil se compose de dix chapitres, qui, pour le bonheur du lecteur, mêlent des formes extrêmement variées. Tels les fragments notés dans le « Train Lyon-Vierzon, à la fin novembre » dignes d’un mémorialiste classique. Un sous-chapitre du livre est d’ailleurs consacré à La Rochefoucauld. Ou bien encore une réflexion sur les exercices spirituels selon Pierre Hadot et Goethe et, plus largement, sur des concepts de la philosophie grecque antique, Ananké, le destin, Tyché, le hasard, Elpis, l’espérance. Ou encore dans le train Vierzon -Pétersbourg, la rencontre d’une bande de jeunes filles voyageuses nourrie de la finesse d’observation du poète. 

Ce qui frappe au fil du livre, c’est le déploiement de la métaphore ferroviaire, véritable matrice qui travaille ces pages. À un double titre. Celui du déplacement qui relie divers lieux essentiels pour le poète. Il y a « la chambre de solitude » du père, la « chambre de l’amour et l’atelier », la « chambre de mort ». D’une autre façon, l’évocation du prince Mychkine dans son train […] Tolstoï dans sa dernière échappée belle » associe des allusions à la modernité comme la vitesse de la machine, le ballast et « l’habitacle hors du temps » qu’est le wagon. 

De plus, dans ce déroulé temporel du voyage en train, le poète se trouve en compagnie de Reverdy, de Simone Weil, de Novalis, de Philippe Jaccottet dont il a commenté l’œuvre. Ou de Maître Eckhart très présent dans le recueil. Le regard des mystiques révèle la connivence secrète du poète. Ce double mouvement de translation entre le monde visible et le monde intérieur mène à la dépossession et au dénuement déjà présents dans le double vocable du titre : « Acceptant de me fondre en tous ces êtres et choses de hasard, tous ces « êtres » sans nom, je suis devenu moi-même personne et j’ai joui d’exister sans nom ».

Jean Pierre Vidal inscrit plus largement le train comme métaphore de l’existence et de ses tribulations. Image de ce voyage sans retour qu’est la vie. Ce qu’il appelle « la traversée du pays du deuil ». C’est là que se déroule le combat d’ordre spirituel. La vie continue. Même si le temps commence à manquer. Il y ainsi des passages touchants dans le chapitre « Semence et blé vert » qui évoquent la constellation de plusieurs figures aimées. Sa mère, sa marraine, sa fille, son petit-fils à travers l’image végétale symbolisant la vie relancée. 

Combien de vies portons-nous en nous ? Jean Pierre Vidal nous invite à le méditer. 

Il faut bien reconnaître qu’il y a de la joie à cet exercice spirituel qui suit la séparation brutale de son pays natal et s’interroge aussi bien sur le divin, sur le sens de la foi. « Je suis riche de mes pertes. Avant ma naissance, j’avais déjà perdu la Lozère, la Suisse, la France même ; toute paix à Verdun ou à Sétif ; la foi dans la Tradition avec un père épicurien et moderniste ».

Jean Pierre Vidal nous offre ici un intense chant de lucidité, de solennité et aussi de tendresse. Un recueil qui se déploie, selon la belle formule de Stendhal, tel un miroir le long du chemin, le chemin de l’humain.