René WELTER, Marcel MIGOZZI & LAWAND, «Célébrer vivre», Estuaires, 2018; 34 pages, 15 €

Chronique de Paul Mathieu

René WELTER, Marcel MIGOZZI & LAWAND, «Célébrer vivre», Estuaires, 2018; 34 pages, 15 €

Comme souvent avec le poète luxembourgeois René Welter, on est devant des poèmes très courts, très serrés: des strophes d’une ou deux lignes, des vers de deux ou trois mots. Il y a de l’épitaphe dans sa technique, du définitif. D’autant plus lapidaire en l’espèce que son nouveau recueil, «Célébrer vivre», a été rédigé avec le poète français Marcel Migozzi – un habitué de la maison – sans que rien ne permette de dire qui a écrit quoi. Les textes se répondent, se suivent, se complètent et, parfois, se nuancent légèrement. Pour le coup, le trajet est encore complété par deux peintures sur acrylique de l’artiste syrien Lawand qui apporte comme des îlots de couleur dans la lecture. Qui la prolonge aussi.

Les thèmes sont graves. Mais, outre la brièveté du temps et la précarité sociale, une place importante est laissée aussi à l’amitié, à la chaleur des échanges: «même / une bûche / ne brûle / longtemps / seule».

L’ensemble se fond dans un parcours où tout semble posé dès l’entame: «on n’écrit / pas assez / sur ce qu’on aime». C’est que, malgré les désastres innombrables, malgré la tension entre l’extérieur et l’intime de l’écriture, «vivre / fidèle / à la source / des matinaux / suffit». Au total, une poésie qui, au-delà de la dureté des mots, «lève-toi / marche / ou / marbre», s’achève malgré tout sur «demain» et «aimer».

Des éclairs de lumière dans la permanence obscure où l’on tente d’avancer, malgré tout.

© Paul Mathieu

Service de presse n°55 – décembre 2018


Traversées a reçu :

Les recueils suivants :

  • Anthologie de poésie chinoise – Modernité 1917-1939 & 1987-2014 – Edition bilingue

Shanshan Sun et Anne-Marie Jeanjean

L’Harmattan, collection Levée d’ancre, 2018

Shansan Sun et Anne-Marie Jeanjean traduisent avec justesse des poèmes chinois écrits entre 1917 et 1939, 1987 et 2014. Les rapports de ces poèmes à l’inoubliable tradition qu’ils bouleversent sont souvent tourmentés, parfois apaisés. Ils témoignent de formes diverses d’oppression dont les pesanteurs quotidiennes. Mélancoliques ou ironiques, d’amour ou de révulsion, ils ne se résignent pas à la réalité massivement établie et au langage en cours.

Chen Dongdong évoque un poète des temps anciens qui se moque de son bourreau et pour lequel, au loin, le soleil couchant dessine une aura dorée, celle qui surgit au crépuscule, juste avant l’annonce d’une nouvelle néfaste…

Zhang Zao parle de fleurs de prunier qui tombent et d’une jeune fille nageant dans la rivière comme de choses dangereuses et vraiment belles…

Des voix singulkières et de portée universelle, la liberté et la beauté chaque fois résurgentes.

Christian Cavaillé

Shansan Sun est spécialiste de la poési chinoise du VIIIème sièce, professeur, peintre et calligraphe. Il est l’auteur des encres de la couverture et des pages intérieures.

Anne-Marie Jeanjean est écrivain; elle explore les voies plurielles de l’écriture, travaille sur la période Shang de la culture chinoise et sur l’écriture visuelle.

  • L’Armistice se lève à l’Est, nouvelles

Jean-Marc Rigaux

Murmure des soirs, 2018

L’Armistice, 11 novembre 1918.

Onze heures du matin. Il gèle.

Tout s’arrête. L’aube d’un monde nouveau.

Onze nouvelles.

Soldats, mères, épouses, frères, orphelins, civils, descendants, un juge, un avocat, un accro à l’absinthe. Tous confrontés à l’expérience intime de la guerre.

Histoires de l’Histoire.

  • Au-delà de Kuiper, poèmes

Michel Thibeault

2018

L’auteur est né en 1972. Un long périple le porte assez tôt des côtes mouvantes et fumantes de la Réunion à la capitale. Son premier éveil musical fut Strauss, un vers de Racine fit s’écarquiller ses yeux. Ni prémices ni révélations, plutôt une intuition, qu’il réentendrait ce chant, ce rythme, ces sonorités étrangement familières plus tard, une fois franchis les Charybde et Scylla de l’existence…

  • Aujourd’hui est habitable, poèmes

Cathy Garcia Canalès

Cardère, Lirac, France, 2018

« bientôt nous irons nous aimer

la tête ourlée de pluie

couchés dans le foin

avec dans le coeur

un rêve encore salé

nos poitrines sentiront

la sauge et le lilas

nous irons allumer

un feu de souches veinées

dans le taillis des rides »

  • Charlie Chaplin – Le rêve, essai

Adolphe Nysenholc

M.E.O., Bruxelles, 2018

Le Rêve est vraiment un très beau texte que vous devez vite publier, car il reprend ce qu’il y a de plus original dans vos travaux pour le prolonger et le synthétiser de façon définitive. La dimension la plus nouvelle, i.e. l’aller-retour entre la vie et l’oeuvre, renouvelle l’interprétation de façon extrêmeemnt convaincante.

Francis Bordat

Un des tout meilleurs spécialistes mondiaux de Charlie Chaplin.

Positif, Paris

  • De l’inachèvement des jours, poèmes

Gérard Le Goff

Encres Vives, collection Encres Blanches, 2018

  • Les derniers jours du Moi, roman

Luc Templier

Weyrich, Neufchâteau, Belgique, 2018

S’en revenant de guerre, un homme découvre son nom gravé sur le monument aux morts de son village. Un choc existentiel qui le pousse épeudument à la recherche de lui-même… Dans ses carnets intimes, le fantasque héros nous précipite alors dans une quête insolite où se disputent sagesse et folie, rire et tragique, vrai et faux, un dépouillement jusqu’à l’os, avec pour question lancinante: que reste-t-il quand nous avons retiré de nos vies tout le superflu?

A travers cette fable douce-amère, au ton jubilatoire, Luc Templier revisite ses thèmes de prédilection: l’art, l’humour et la féminité… trois planches de salut. Un roman puissant, inclassable, d’une originalité parfaite sur la question de l’identité.

  • Le dieu des pierres, roman

Lorenzo Caròla

Traverse, 2018

« C’est parce qu’ils coïtaient que nous existons », dit Pascal Quignard dans son essai Le sexe et l’effroi. A la fois acte procréateur et nécessité narcissique, le récit de l’apprentissage de la sexualité d’un père n- architecte au long cours en Afrique – à son fils – le narrateur – dans les bordels de Naples à la fin des années 1940, est relaté ici, au moment du passage de ce dernier à l’âge adulte, au hasard d’un naufrage rocambolesque entre le fleuve Niger et le désert du Sahara.

Un roman d’initiation, d’aventure, d’amour et une écriture en subtiles vagues…

  • En chemin, poèmes

Alain Clastres

Unicité, 2018

Alain Clastres est un poète à part dans le sens où il n’explique pas ce qu’il est, mais ce que nous sommes en notre profondeur qui vient du sans-nom. Ce silence qui est toujours là, quoi que nous fassions, il nous invite à le sentir dans la présence de la nature, en en soulignant parfois un détail qui fait mouche à la manière des haïkus.

Il en va de même lorsque ce poète nous parle d’art pictural, de musique ou de poésie, il parvient à la fois à être objectif ou plutôt sans discours émotionnel, comme pour toucher l’essentiel, dans la simplicité des mots qui résonnent en nous.

Sa poétique tend vers le dépassement des concepts et ne s’attache qu’à la source de notre silence. Alain Clastres questionne, mais ne donne jamais de réponse, peut-être justement parce que la question est la réponse elle-même.

  • Enigmes du seuil, poèmes et dessins

Rio Di Maria

L’Arbre à paroles, 2018

« Le poème résiste

à tous les imbroglios de la vie

Voir

Etre regardé

l’accident

c’est survivre »

  • L’escalier, poèmes métaphysiques

Olga Votsi

Présentation et traduction du grec moderne par Bernard Grasset

Le Taillis Pré, 2018

« Sur les rainures incandescentes de la vertu

tout le jour vous vous penchiez,

tout le jour vous vous taisiez.

Vos entrailles étaient pr!s de s’embraser,

vous avez bu la lave bienfaisante,

vous vouiez montrer comment de tout son corps

seul survit le petit doigt de l’homme.

L’abysse vous offrait l’éblouissement

et vous l’avez à nouveau porté de vos deux mains jointes

pour le boire comme un céleste breuvage

dans une coupe si rare… »

Olga Votsi, née en 1922 et morte en 1998, poète, essayiste et traductrice, a été, de manière singulière, une aventurière de l’esprit. Immergée dans le monde, arpentant avec ardeur les chemins de la terre, elle a écrit une oeuvre humaniste, habitée d’une vibrante vie intérieure en constant dialoge avec l’extérieur, une oeuvre en quête d’absolu. Dans son ample langage se mêlent les figures de l’hellénisme, les symboles bibliques et les métaphores de la modernité.

Lire Olga Votsi, c’est traverser des pays à la fois familiers et étrangers. De son oeuvre s’élève, originale, unique, une parole poétique profondément métaphysique qui résonne jusqu’au seuil du XXIème siècle.

Bernard Grasset, extrait de la préface

  • Est-ce que tu as la clé?, témoignage

Françoise Tefnin

Murmure des soirs, 2018

« C’est pour trois jours! »

Nous sommes le 19 janvier 2005. Tu viens d’en prendre pour cinq ans, mais tu ne le sais pas. Nous non plus. Tu refuses ton admission dans cette maison de repos.

Catégoriquement.

Rien ne nous prépare à jouer le rôle de parents de nos propres parents. Comment incarner cette nouvelle posture à leur égard, affronter leurs demandes impossibles, leurs refus, leurs silences, la vieillesse implacable, les incompréhensions des institutions? Comment préserver ce qui peut l’être? Si possible, jusqu’au bout.

  • Et langue disparaît, poèmes

Gérard Leyzieux

Stellamaris, Brest, France, 2018

« La langue répète des sons usagés » qui annoncent « la fin du dit ». Le temps s’acharne à modifier notre quotidien, à perturber notre langue. Petit à petit les mots s’effacent, tout ne tient qu’à un fil, un filet de voix qu’étreint le silence sous la vague dévastatrice de l’âge.

Dans un contexte d’intrusions, d’errements et de parcours impromptus l’expression elle-même enregistre des bouleversements linguistiques: néologismes, formes agrammaticales, ruptures syntaxiques, ponctuation flottante, accords distendus, inattendus ou impossibles, perturbation de la référence énonciative manifestent le processus de « disparition » qui oeuvre implacablement.

Malgré ces mains lancées vers l’ailleurs, au bout de la langue la sentence sans appel de la solitude tord le « je » qui, finalement, coupe le son afin de ressentir ce souffle, venu du fond du temps, qui le mène à « la totalité d’être ».

  • Femmes de Rops, roman

Michaël Lambert

Murmlure des soirs, 2018

A la suite d’un attentat pâtissier sur une toile de Félicien Rops, l’inspecteur des assurances Jean Desjardins est engagé par les responsables du musée Rops pour évaluer les dommages. Cette enquête de routine se transforme bientôt, grâce à l’intervention d’une jeune assistante passionnée, en une quête des traces de l’artiste anticonformiste du XIXème siècle.

Qui a intérêt à récupérer la mémoire de Félicien Rops, peintre sulfureux et amoureux des femmes: les amateurs de tartes à la crème potaches, les bourgeois collectionneurs d’art rentable ou le petit inspecteur qui rêve de raviver sa vie sentimentale?

Une biographie romancée de Félicien Rops, qui joue à réinventer le présent à partir d’un passé fantasmé et de la correspondance de l’artiste, pour mieux croquer les rapports entre l’art, l’argent et l’amour.

Michaël Lambert vit à Liège où il est très impliqué dans la vie associative et culturelle. Auteur d’un premier roman, Mad, qui a connu un franc succès, il écrit également du théâtre, des nouvelles, des scénarios de bandes dessinées et de la poésie. Il est connu sur les scènes sous le pseudonymle de « L’homme chouette ».

  • Fenia ou L’acteur errant dans un siècle égaré, roman – récit

Lev Bogdan

M.E.O., 2018

A la fin du XIXème siècle, les Doukhobors, secte chrétienne communiste et pacifiste, sont persécutés par le tsar. Lev Tolstoï finance leur émigration vers le Canada, qu’organise son disciple Léopold Soulerjitski. Lors d’une escale, une fillette égarée d’un autre exosde est adoptée par l’infirmière de Fenia Koralnik.

Pour échapper aux pogroms qui se multiplient, nombre de juifs fuient l’Empire russe. Parmi eux, Jocob « Yankele » Adler, le Grnd Aigle du théâtre yiddish d’Odessa, qu’interdit le pouvoir tsariste. Après un séjour à Londres, il ira aux Etats-Unis constituer le socle de ce qui deviendra le théâtre de Broadway…

L’auteur, à travers le regard de Fenia, retrace le parcours eratique des plus importants monstres sacrés du théâtre et de l’écran, Jacob Adler et sa fille Stella, Richard Boleslavski, Michaël Checkhov, Maria Ouspenskaïa…

Une saga passionnante; enrichissante aussi, tant l’idéal de ces acteurs et pédagogues tranche sur l’aspect égotique et commercial qui d’ordinaire nous est présenté…

  • Gésir – Tombeau d’Icelle, poèmes

Emilie Gévart

La chouette imprévue, Amiens, France, 2018

D’une voix vive et bouillonnante, Emilie Gévart nous partage dans ce premier recueil un message d’amour à sa grand-mère disparue.

Des souvenirs du quotidien à la célébration du verbe, on y vit l’urgence d’écrire les instants partagés pour ne pas oublier.

La poésie se fait ici héritage précieux, témoin de l’absence, épitaphe de retrouvailles au delà du temps.

  • Jusqu’à la cendre, poèmes

Claude Luezior

Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018

Afin que nul ne les ébruite, ces poèmes et proses ont été commis par une âme nocturne. Au fil de rêves et de combats, au gré de désirs, d’angoisses et de révoltes. Peut-être un jour, un archéologue trouvera-t-il une pierre de Rosette pour en révéler le sens? Une pierre noire, nervurée de signes cabalistiques. Ou une météorite jetée dans l’espace par un dieu bienveillant.

Traduira-t-il les lignes du poète en une langue enfin compréhensible? De sa truelle, découvrira-t-il dans le grès cette épitaphe:

A satiété, des Sibéries dans nos coeurs: à quand un peu de réchauffement poétique?

Mais toi, mon Lecteur unique, toi qui en as déjà le code, garde jalousement ce recueil sous ta manche. Et pour l’instant du moins, ne le confie qu’à un ami.

  • Laisse tomber la poussière, poèmes

Olivia Del Proposto

Petit Rameur, 2018, 24p. A6

  • Mémoire vive des replis, poèmes

Marilyne Bertoncini

Editions Pourquoi viens-tu si tard?, 2018

Est-ce tenter l’impossible que vouloir donner forme au passé, matière à ce qui fut et n’a laissé que des traces de sa dispartion, que faire ressurgir du néant le sens et la mémoire?

Avec une langue et des images précises et puissantes, sous les plis cumulés, déployés, déroulés indéfiniment du passé et du présent, comme l’incessant mouvement des vagues, ce livre donne voix à ce que le temps a recouvert, parole aux murmures de tout ce qui habite nos mémoires.

Par son regard posé sur les détails du monde, Marilyne Bertoncini, mêlant les sources vives et fluides de son imaginaire, nous offre un accès à l’infini de notre propre mémoire.

Carole Mesrobian

  • Sensations dérivées, poèmes

Eva Pechová

D’Ici et d’AilleurS, collection « Voix d’aujourd’hui », nd

Laisser exister ces vers, c’est comme retrouver un souvenir oublié et réprimé. Trouver une autre façon pour le nommer. C’est comme redécouvrir les mots, les dérivées des sensations. Ce recueil est une recherche dans le temps et dans l’espace, des questions qui s’ouvrent à travers les images accumulées, les jeux de mots, les petites futilités quotidiennes. Ce ne sont que les sensations éprouvées plus de mille fois mais jamais les mêmes, les sensations dérivées prononcées avec une telle urgence d’être dites à l’heure.

  • Sur les traces de la Louve, récit de vie

Guy Denis

L’Harmattan, 2018

Quels sont les secrets d’une vocation? Par quels chemins mystérieux voyage-t-elle? Devenir galeriste, est-ce un appel, un destin, ou le résultat des hasards successifs? A priori, être galeriste, c’est vivre entre l’économie et l’esthétique, c’est être partagé entre les échanges et le coeur. Quel impératif l’emporte et comment passer du numéraire à l’esprit, du matériel au spirituel? A travers quelques anecdotes et faits saillants d’une carrière de vingt ans, l’auteur tente de répondre à ces questions.

Guy Denis est né à Bruxelles en 1942. Il a passé son enfance dans une ville en ruines, détruite à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Essayiste, romancier, poète, dramaturge, il a fondé avec son épouse la galerie d’art La Louve s.a. en 1997. l’écrivain est président de l’Académie luxembourgeoise, il a publié deux romans aux éditions L’Harmattan.

  • Les trains qui roulent sur la mer…, poèmes

Sydney Simonneau

Interventions à Haute Voix, 2018

Les revues suivantes :

  • Arpo n°74, automne 2018
  • Art et Poésie de Touraine n°234, automne 2018

Une revue élégamment illustrée en couleurs ; poèmes de Jean Gallé, Guy Péricart, Nadia-Cella Pop, Eric Jouanneau, Catherine Réault-Cosnier, Rémi Godet, Yvan Jade, Frank Dardalhon, Claude Felgerolles et autres ; chroniques de lecture…

  • Bleu d’encre n°40, hiver 2018
  • Cabaret n°28, hiver 2018
  • Debout les mots n°71, octobre à décembre 2018
  • Décharge n°179, septembre 2018 ; 180, décembre 2018
  • Florilège n°172, septembre 2018

La poésie me semble être une forme de « dire autrement », capable d’évoquer, entre ses mots et ses silences, les mystères de l’indicible. Elle tient au corps, au cœur, autant qu’à la pensée… 

Patrick Lefèvre, dans son éditorial

Des poèmes, des nouvelles, des articles (un hommage à Paul Valéry ; est-ce que la poésie peut encore évoluer?… ; poésie révolutionnaire d’Angola), des chroniques et notes de lecture très pointues, bref une revue qui tient le haut du pavé… et une équipe qui semble bien dynamique…

  • Florilège n°173, décembre 2018
  • Le Gletton n°507-508, juillet-août 2018 ; 509, septembre 2018 ; 510, octobre 2018 ; 511, novembre 2018
  • La lettre de Maredsous, 47ème année, n°2, septembre 2018 ; 3, décembre 2018
  • Libelle n°302, juillet-août 2018 ; 303, septembre 2018 ; 304, octobre 2018 ; 305, novembre 2018 ; 306, décembre 2018
  • Nos lettres n°27, octobre 2018
  • Plumes et pinceaux n°142, décembre 2018
  • Portique n°112, octobre à décembre 2018 ; 113, janvier à mars 2019
  • Rose des temps n°30, janvier-avril 2018 ; 31, mai-août 2018
  • Septentrion n°3/2018, 47ème année, 3ème trimestre 2018

Martin Suter, Le cuisinier, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, préface inédite de Serge Joncour (8,90€ – 302 pages),Christian Bourgeois éditeur, signatures Points

Chronique de Nadine Doyen

Martin Suter, Le cuisinier, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, préface inédite de Serge Joncour (8,90€ – 302 pages), Christian Bourgeois éditeur, signatures Points ISBN : 9 782757 874912

On pourrait s’étonner de voir le nom de l’écrivain Serge Joncour associé à ce roman de Martin Suter qui nous immisce dans les coulisses d’un restaurant quand la brigade est au fourneau et aborde la thématique de la cuisine ayurvédique, moléculaire.

Mais pas si étonnant si on a en mémoire la panoplie littéraire que l’auteur a décliné dans la revue Décapage (1), consacrant un chapitre sur « Les livres et la cuisine ». D’ailleurs il ne cache pas sa préférence pour « les auteurs qui aiment manger. »

Il confie avoir été plongé, enfant, au coeur du métier de restaurateur par ses parents, et a ainsi baigné, comme le héros du roman, Maravan, dans les exhalaisons de cuisine, fumets. Odeurs qui convoquent les souvenirs d’enfance pour le protagoniste.

Le livre passe par l’odeur, affirme Serge Joncour, dans une émission.

Le Cuisinier de Martin Suter en est la preuve.

D‘où vient la passion de cuisiner de Maravan, ce jeune réfugié Tamoul, demandeur d’asile, que Martin Suter met en scène dans son roman ?

Si en Suisse, il est contraint d’accepter une place de commis, relégué à la plonge, aux découpes de légumes ou à la manutention, il a hérité du savoir faire d’une grande tante et acquis une expérience de cuisinier au Sri Lanka. Pays qu’il a quitté pour fuir la guerre, mais sans perdre le contact avec sa sœur et Nangay, sa grande tante malade à qui il envoie de l’argent pour lui permettre de se soigner.

On suit d’abord Maravan chez Huwyler, où sa dextérité est remarquée.

Un récit rythmé par les gestes de manipulation d‘un arsenal d’ustensiles («  tawa »), par le ballet d’actions diverses, bien rodées, il déverse, ajoute, mixe, oint, pétrit, laisse reposer, découpe en rubans ou en petits coeurs, râpe, étale, fait réduire, injecte du ghee, congèle et  innove. Ça mijote, croustille ou explose dans le palais.

« Lorsque l’on goûte la cuisine de quelqu’un, l’on peut deviner, si ce n’est sa personnalité, du moins les relations qu’il entretient avec les produits, donc avec les saisons, le monde auquel il aspire, la vie qu’il cherche à offrir. », déclare Ryoko Sekiguchi. (2)

Maravan rêverait d’avoir un restaurant, de créer une start up : « Maravans catering ». Andrea, ex-serveuse dans l’établissement huppé où tous deux travaillaient avant d’être congédiés, est prête à investir pour ce concept. Elle qui avait décelé son talent « sous l’ongle du petit doigt », vu le spécialiste du curry à l’oeuvre.

Vont-ils réussir dans leur challenge de repas à domicile sous le label : « Love food », alors que la crise économique se profile (en 2008) ?

Le Love Menu dont Maravan a le secret se révèle aphrodisiaque au point de faire tomber les deux convives dans les bras l’un de l’autre même si le partenaire n’est pas de la même orientation sexuelle. Expérience vécue par Andrea, lesbienne. Puis testée par Esther, sexologue qui, convaincue, leur adresse des couples désireux de stimuler leur libido , d’éveiller le désir, d’ « imprimer un nouvel élan à leur relation ».

La nourriture comme lien, prélude à l’amour, aux vagues de plaisir.

L’allusion d’Esther, quant à la connotation sexuelle de son bouquet d’arums blancs convoque les photographies de fleurs de Robert Mapplethorpe d’une étonnante puissance érotique.

Leur entreprise connaît des hauts et des bas, comptant sur le bouche-à-oreille. Opiniâtres, ils se lancent des défis. Parmi leur clientèle, une galerie de personnages haut placés, d’autres aux activités suspectes, tous cherchant la discrétion. Suspense.

L’écrivain ausculte la relation complexe du trio : Maravan /Andrea/ Sandana, aborde l’homosexualité (Andrea/ Makeda) et les liaisons extra-conjugales. Mais lève aussi le voile sur le mariage arrangé par les parents dans la culture hindoue, ce que Sandana, rebelle, refuse. Il dénonce la hiérarchie rigoureuse, le despotisme du chef (à cause du « culte des stars ») et son machisme dont Andrea et Maravan ont été victimes.

Martin Suter a l’art de créer un décor envoûtant, exotique, émaillé de termes hindous, nous initiant à tous les rites («  puja, méditation », « pottu » sur le front), aux nombreuses fêtes. Il soulève la question de l’exil, de l’intégration. Pas facile pour Maravan de s’adonner à ses prières chez lui, « à la lueur de la dîpam ». Le choc des cultures, le contraste des tenues : « punjabi », « sarong »,  « sari », « tibeb brodé ».

La diaspora tamoule, installée en Suisse perpétue les traditions, ce qui donne l’occasion à Maravan de fournir des pâtisseries, confiseries ou « le pachadi aux fleurs de nîm ».

Et l’auteur de faire saliver le lecteur à l’évocation des mets concoctés par Maravan, « gourou de la cuisine érotique » : « mothagam, chappatis, espumas, injeras…».

Une vraie jouissance en bouche. Délicieusement fondant.

Qu’il décrive les intérieurs, le travail de Maravan en cuisine, la tenue vestimentaire ou le physique des personnages, il ne lésine pas sur les détails les plus infimes.

L’argent, nerf de la guerre, sorte de fil rouge. Deux classes sociales se côtoient, d’un côté celle capable de s’offrir des restaurants réputés, celle qui vit dans des « penthouses gigantesques », et de l’autre cette communauté tamoule, entassée dans des immeubles gris.(banlieue)

L’argent qui permet de se procurer « un rotovapeur », ustensile magique et indispensable pour Maravan. Mais aussi l’argent pour soutenir la lutte des LTTE, que deux Tamouls réussissent, sous la pression, à extorquer à Maravan (3).

En parallèle l’auteur radiographie la situation des banques, pointant l’évasion fiscale et les affaires occultes comme les exportations d’armes. Avec les fréquents allers -retours  entre la Suisse et le Sri Lanka, il démontre l’horreur, la sauvagerie de la guerre et dépeint des scènes touchantes entre Maravan et sa sœur, tous deux en pleurs, à l’annonce des drames.

Tout en campant le récit en territoire helvète, véritable melting pot, les termes anglais sont de mise : « joint venture, outfit, catering , « business-plan », « fifty-fifty », « I absolutely worship you», « hoppers », « cheers ».

En toile de fond, le récit qui court de 2008 à avril 2009 embrasse la crise financière, économique (dépôt de bilan, chômage), les soubresauts d’un monde violent avec le conflit des Tamouls au Sri Lanka (guerre civile), la coupe d’Europe de football (dont la Suisse avait été éliminée), la campagne des élections américaines et la victoire d’Obama. Cette vaste fresque du monde suscite l’admiration de Serge Joncour, car même si tout romancier caresse un projet ambitieux, « bien peu y arrivent », fait-il remarquer.

Ce qui fait l’originalité et « la richesse de ce roman-monde », comme le souligne Serge Joncour dans sa préface, c’est qu’il combine plusieurs genres à la fois « roman social, visionnaire, satire géopolitique et même thriller ». Martin Suter signe un roman dépaysant, exquis, quelque peu sulfureux, débordant de sensualité (cf la couverture), aux multiples senteurs (santal), arômes et saveurs (gingembre, réglisse, cannelle, coriandre…), qui a «  le goût de la vie : amer, sucré, acide, frais et épicé ».

Il met en exergue l’art de cuisiner, synonyme de « métamorphoser », pour le virtuose Maravan qui « grandit entre poêles et casseroles » et savait dès cinq ans « préparer des menus entiers  ». Un récit qui ne manque pas de piment !

«  La cerise sur le gâteau » ajoute Serge Joncour (4), ce sont les recettes offertes en annexe « qu’il n’est pas interdit d’essayer » !

©Nadine Doyen

(1) Revue Décapage 55, automne hiver 2016 – Flammarion

(2) Nagori de Ryoko Sekiguichi – P.O.L

(3)LTTE :Tigres de Libération de l’Îlam tamoul/Liberation Tigers of Tamil Eelam

(4) Dernier roman de Serge Joncour : CHIEN-LOUP, Prix LANDERNEAU 2018, Éditions Flammarion

Claude Luezior « Clames » Librairie Editions Tituli – Paris –Format 21×14 nombre de pages 82.

Chronique de Michel Bénard

Claude Luezior « Clames » Librairie Editions Tituli – Paris –Format 21×14 nombre de pages 82.

S’exprimer, oui ! Mais surtout surpasser la médiocrité, le vulgaire et ici c’est bien cela que notre poète aguerri et engagé clame, avant tout sortir de la fange, du cliché, du langage au rabais, du ravaudage de faubourg. Oui clamer, transmettre avec discernement et sagesse comme le barde, trouvère ou griot, restituer une signification au Verbe et hisser haut les mots.

Faire du langage un refuge protecteur, une vigie sur les chemins hasardeux de la vie.

Au travers de ses « Clames » Claude Luezior dont nous connaissons depuis bien longtemps la qualité de poète « orpailleur » dont la parole fait foi, se présente à nous sous une facette nouvelle, sorte de défi oscillant entre réaction et provocation.

L’écriture se découvre à nous cadencée, rythmée, syncopée. Claude Luezior joue avec quelques subtilités de langage, sortes de jeux verbaux, sens, contresens, métaphores, mais le tout reposant toujours sur les fondations de la réflexion.

La forme tient en quelque sorte au principe du « slam » voire par extension du « rapp » mais avec l’élégance de relever le défi en l’habillant de subtilités qualitatives. Ce que ces deux nouveaux modes de vulgarisation ont souvent quelque peu oublié.

Il est indéniable que Claude Luezior se fait plaisir avec ses exercices de style riches et recherchés. Ce dernier joue de la dérision avec talent et comme un chat retombe toujours sur ses pieds. A propos de pieds, ne voyez surtout pas ici une allusion facile.

Les mots coulent, s’enchaînent, se font, se défont, se heurtent, s’enlacent, s’embrassent.

En un mot, il fait de la grammaire sa petite cuisine entre impératif et subjonctif, conditionnel et inconditionnel. Il joue à saute-mouton de mots en mots, de vers en vers, le tout en l’absence de point et de virgule. Usez vous-même de votre propre ponctuation.

C’est en fait avec beaucoup de plaisir et de surprises, que nous évoluons au cœur de ce recueil, butant sur certaines formules ou nous éblouissant de son verbe.

Il me semble que Claude Luezior se fasse un peu clairvoyant lorsqu’il écrit :

« Les barricades surgissent dans la ville

en enfilades

pour escouades…/… »   

Sans doute ne pensait-il pas être à ce point au cœur de l’actualité :

« Le blasphème consume la ville

stratagème

suprême

qu’on essaime…/… »  

Mais bien au-delà des jeux de mots, de la fantaisie, la démarche se révèle profonde car elle dénonce le monde dépersonnalisé dans lequel nous vivons actuellement, son coté éphémère et superficiel n’existant que dans l’immédiat, perdant sens et raison, la voix visionnaire du poète en amplifie l’inconsistance.

Claude Luezior ironise indéniablement, mais surtout s’insurge, hurle son dépit face au chaos d’une société se délitant, s’étiolant, face à une civilisation humaine qui sombre dangereusement vers son autodestruction.

« assez de ces brutes, assez de ces scandales, assez de ces vandales, assez des canonnades etc. etc. »

Le poète nous avertit, nous informe, il y a urgence ! Les « Clames » se font confessions, sans doute une manière de survivre en exultant poétiquement.

La poésie est un combat pour l’amour qui doit fédérer le devenir de l’humanité.

Afin de mieux les clamer, Claude Luezior extirpe les mots de leur contexte, leur donne un sens nouveau, une vibration différente, question de survie en composant une sorte de patchwork bigarré. Il faut sortir de l’incertitude des reliques.

« Mettre le feu

Aux parcelles du rêve…/… »

Peut-être que cette néo-cryptographie est un antidote aux drames contemporains.

Poèmes parfois ludiques détenant ce mystère de la métamorphose kaléidoscopique.  

Le Verbe prend aussi la forme d’un « J’accuse » face à cette société bradée et condamnée à légiférer sur des peccadilles nous détournant de la réalité.

C’est clair, le poète exige une « renaissance » pour d’authentiques valeurs et une autre Liberté !

Le poète qui se veut lucide ne confondra jamais clames et clameurs, il ose le clamer !

©Michel Bénard

Valérie Trierweiler, Le secret  d’Adèle, Éditions des Arènes ; (320 pages – 20€), Mai 2017.

Chronique de Colette Mesguich

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Valérie Trierweiler, Le secret  d’Adèle, Éditions des Arènes ; (320 pages – 20€), Mai 2017; ISBN 978 2 35204 615 8


« Durant les séances de pose, Adèle se sent légère, comme si l’art de Klimt avait répandu en elle une force régénératrice. »

A dix-huit ans, Adèle, issue d’une famille bourgeoise viennoise, épouse un riche industriel. Ferdinand est un homme généreux et bienveillant.

Au début du XXème siècle, la vie intellectuelle est florissante et Gustav Klimt, peintre avant-gardiste, refuse le conformisme et crée «La Sécession viennoise », nouveau courant artistique.

Novateur doublé d’un séducteur impénitent, il est inspiré par les estampes chinoises et japonaises. La perte de deux enfants plonge Adèle dans une profonde mélancolie. Un portrait ne serait-il pas un parfait antidote ?

Durant les séances de pose, Adèle est fascinée par le dynamisme du peintre, par sa culture, par son assurance et par son rejet de toute contrainte ! La puissance de cet amour a occulté son mal-être et cette renaissance se traduit par une adhésion  à l’émancipation des femmes.

Mais le doute ternit cette passion dévorante quand Gustav souligne :

«  Rien ne dure jamais. Seul l’art transcende tout. »

Et l’or n’illumine plus les œuvres de ce peintre génial. L’écrivaine ne nous livre-t-elle qu’un portrait de femme finement ciselé ? N’est-ce pas un plaidoyer contre la domination mâle ? N’est-ce-pas une diatribe contre le rôle réducteur dévolu aux femmes à cette époque là ? Valérie Trierweiler signe un roman subtil et captivant, riche en rebondissements.

©Colette Mesguich

Monique Thomassettie, Une eau faite chair, poèmes et trois œuvres plastiques ; Bruxelles : Monéveil, 2018 ; Collection Passage

Chronique de Pierre Schroven

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                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 Monique Thomassettie, Une eau faite chair, poèmes et trois œuvres plastiques ; Bruxelles : Monéveil, 2018 ; Collection Passage


D’une manière générale, la poésie de Monique Thomassettie nous fait toucher notre absence de sol et nous expose à l’étrangeté de notre présence au monde. Il n’en va pas autrement avec ce livre qui fait la part belle à cette eau qui symbolise l’impermanence et l’écoulement de la vie, ce processus cosmique qui se déploie et dont nous sommes parties intégrantes. Explorant l’univers, les silences, les rêves épars voire son être profond, l’auteure s’attache ici à révéler la face cachée de la réalité (les profondeurs qui se cachent derrière les apparences) et à donner du jeu au possible ; mieux, en posant des questions là où il n’y a que des réponses, elle nous aide à dépasser nos abstractions et nos idées toutes faites afin de débusquer une vie qui serait plus la vie. Ici, chaque poème semble se donner au vouloir mystérieux d’une route que personne ne prend ; ici, chaque poème ne nomme que les endroits où le cœur se retrouve ; ici, enfin, chaque poème est une machine à augmenter le monde. Ainsi, pour Monique Thomassettie, l’artiste, en créant voire en rêvant, fait acte de foi dans la vie, enchante les choses, conjure le sort, appelle l’inconnaissable, érode les conventions et développe cet instinct de « confiance au monde » cher à Bachelard. Bref, avec « une eau faite chair », Monique Thomassettie ouvre en nous le bonheur de vivre d’une pensée qui s’accommode de toutes les variétés d’existence, bouscule le repos des sens et fait vaciller en nous l’image du monde(avec la seule préoccupation d’embellir l’existence).

 

Et le sable mouillé aux larmes des exils…

Et à d’autres chagrins, errants et attirés

Par l’éternelle promesse

d’un Horizon marin…

 

Flou de larmes, se devinera-t-il

un lever de soleil ?

 

Quand les embruns sont dans les yeux

 

    ©Pierre Schroven

 

L’expression des turpitudes dans le roman : La Minette de Sikirida, de Rachid El-Daïf

Chronique de Farah Nouri

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L’expression des turpitudes dans le roman : La Minette de Sikirida, de Rachid El-Daïf


Le point d’orgue entre les romans de l’écrivain libanais Rachid El-Daïf, est l’intrusion d’éléments réels et d’autres fictifs empreints d’intimisme et de simplicité, loin d’un langage abscons et d’emphases inutiles. L’essentiel pour l’auteur est de présenter une histoire bien ficelée et non exempte d’un goût saillant pour le détail et la redondance afin d’entériner l’effectivité de sa trame. Son dernier roman La Minette de Sikirida, répond à ce gage d’écriture puisqu’il dresse un tableau social que colore une palette de scènes de « vies minuscules », pour employer l’expression de Pierre Michon, mais agrandies à travers la loupe de R.El-Daïf. Parmi ces histoires qui étayent le vécu, celles d’une jeune servante éthiopienne émigrée au Liban pour travailler, appelée Sikirida, et son fils Radouane, un enfant naturel. Vivant tous deux chez une femme âgée, madame Adiba, qui les a abrités et protégés pour qu’ils ne soient pas laminés socialement, étant donné que l’enfant est né suite à une relation extra-conjugale, une atteinte à la morale qui pourrait bien lui causer d’immenses ennuis. À signaler que le choix du nom «Adiba» est emblématique parce qu’il signifie dans la langue arabe la personne qui joue le rôle d’une éducatrice, donc « Abida » a beaucoup de choses à apprendre aussi bien à Sikirida qu’à son fils !

« Adiba faisait de son mieux pour que Radouane se sente en sécurité. Quand il le fallait, il lui arrivait d’interdire à Sikirida de commettre des gaffes et de dépasser ses limites » (La Minette de Sikirida, p. 9).

Les faits racontés au fil des pages du roman ont pour cadre spatio-temporel Beyrouth à présent. Ce contexte spatial et temporel sert à évoquer le sujet de l’immigration des Libanais en Afrique et partout ailleurs, les rapports humains, l’embauche, la condition féminine, la bâtardise, le désappointement des individus, l’intégration sociale, le double rapport à la langue : l’arabe et le français « je maîtrise la langue arabe et le français à l’écrit et à l’oral », affirme l’auteur (Learning English, p.18), le rapport à la nouvelle technologie surtout l’Internet, permettant de s’ouvrir à un globe mondialisé : « la technologie digitale moderne raccourcit et le temps et la distance », confirme, de surcroît, l’auteur (Learning English,p.20). Entre l’Orient et l’Occident, le « je » et le « nous », le dialectal libanais et l’arabe classique dit aussi littéraire, l’ensemble des romans de Rachid El-Daïf, donnent à voir l’imbrication de l’auto-biographique et de l’inventé en une résolution générique pour laquelle a opté  l’auteur : l’auto-fiction. Certes, se dégage en arrière plan de ces récits personnalisés par l’emploi récurrent de la première personne du singulier, une critique mêlant l’ironie grinçante à « la focalisation interne » du narrateur pour sonder surtout les pensées anxiogènes, les mensonges, les turpitudes et l’hostilité des personnages masculins et féminins. Ce qui est frappant dans les romans de Rachid El-Daïf est l’audace avec laquelle il soulève certaines questions sociales considérées communément comme des tabous tels que le bafouement des vraies valeurs familiales en clouant certains personnages et comportements au pilori. Cette teneur audacieuse trouve son explication dans son penchant avéré pour la vraisemblance : R. El-Daïf cherche à peindre les travers et les qualités humains sans ‘’maquillage’’, mieux encore, sans falsification, même si parfois la critique qui en ressort soit virulente et aux traits incisifs. Placée sous la bannière de la plausibilité, et rendue dans un style parcimonieux et même fruste pour une part de lecteurs, l’écriture de R. El-Daïf peut paraître outrée et abrupte parce qu’elle lève le voile sur ce qu’il y a de plus écoeurant et mesquin. Se profile ainsi, dans ses romans, des paragraphes-séquences à l’instar des séquences filmiques où l’arrêt sur image s’avère une technique incontournable pour l’auteur-scénariste qu’il est. C’est à travers une pulsion scopique génératrice de la visualisation d’un réel que se défile – selon un découpage de plans narratifs et descriptifs redondants d’un chapitre à un autre – la conjugaison de deux types d’écriture : la littéraire et la cinématographique à laquelle s’est essayé l’auteur. La mise à mal des aléas sociaux est l’objet de l’ ‘’écrire-filmer’’, sorte de miroir qui permet aux personnages de El-Daïf de mieux s’observer et se comprendre, et aussi de revoir leur for intérieur.

                                                                                                            D K

La Minette de Sikirida, roman de Rachid El-Daïf, Actes Sud, 2018, 224 p.