Le N°95- Printemps 2020

Le n°95

Miloud KEDDAR, Les Recommencements, prose poétique, Ed. Flammes vives .

Une chronique de Jeanne CHAMPEL GRENIER

 Miloud KEDDAR
Les Recommencements, prose poétique (Ed. Flammes vives *).


Préfacée par Gérard Paris, posfacée par Patrick Picornot, le recueil Les Recommencements est une œuvre portée avec respect et admiration sur les fonts baptismaux. Ce titre positif : « Les recommencements » nous touche particulièrement en une circonstance où son auteur affronte en combat singulier la maladie. C’est donc un titre d’avenir et il mérite d’être lu dans cette perspective. 

Rappelons que le poète ,né en 1950 en Algérie Française, a vécu plusieurs vies : enseignant en aérométéorologie dans l’armée, à Tafraoui ; guide-chef d’expéditions touristiques aux frontières du désert, en pays touareg ; après quoi, en 1976, il décida de s’installer en France où il devint le poète, peintre et philosophe dont témoignent entre autres ses chroniques dans les revues de poésie TRAVERSEES ou VERSO.

« La vie est un éternel recommencement » dit-on, ce qui sous-entend souvent lassitude et manque d’originalité ; mais ici, pour qui s’applique à lire entre les lignes de l’apparence, il s’agit d’accueillir les perpétuels signes de renouveau en toute chose : ainsi découvre-t-on que dans une même vie et à tous les niveaux, s’enchainent « les recommencements ». C’est le cas de qui est en quête des chemins qu’il a en lui, sans craindre les bifurcations, les départs définitifs, autant d’occasions de progresser dans la découverte de soi, en amour,ou dans tous les domaines :

L’aube et la fête aux portes de l’oasis. Là, je l’ai rencontrée, la bouche réinventant l’écume. Ah la femme venue des eaux, lorsque ton corps en braise vibrant éclaira le désert de mes bras !… Sais-tu, je n’ai pas oublié, la dune guide mes pas, les dattes portent l’aurore de mes amours. Maintenant, je pars, je suis parti ! (L’aube en fête p.41)

Et puis un recommencement :

Je pose sur tes lèvres ma dernière écriture. Sois heureuse, le jour se lève entre tes bras. France France, le jour fluide, fruité, clair en un soleil de chair. Sois fière, il n’y a de la chaleur que dans les draps de ton corps ! ( Lettre seconde. p.42)

Il arrive parfois qu’ une simple rose devienne un signe qui rappelle la foi, ce silencieux chemin qui continue en nous et chaque jour « nous recommence » :

La rose de mon balcon est un pont entre les hommes aimant à s’émerveiller, un pont entre les peuples, au-delà des frontières, au delà des continents et je salue Marie car devant la rose de mon balcon je suis comme « …un mendiant retrouvant sa monnaie », je vous salue Marie » !

Dans les phrases de cet auteur survit une pensée de Sage antique, parfois en paraboles, souvent en oracles modestes, dans l’esprit des Anciens qu’on vénère chez les peuples africains : des mots dont le ton n’est pas sentencieux. Car ce que nous révèle le poète, ce sont aussi ces recommencements quotidiens, presque imperceptibles, qui engendrent la joie, la vie, par la grâce de rencontres fortuites. Certains sans le savoir ont accueilli des anges, disent les Écritures**. Dès le premier texte, d’ailleurs, il nous révèle en tout simplicité, avec sa parole singulière, nourrie d’une lecture instinctive des signes, ce qu’est la naissance de l’amitié, là où l’on n’aurait vu qu’une rencontre parmi tant d’autres :

C’était le mois d’avril, ou peut-être en mars, ou peut-être en mai… la table garnie, la vie qui fleurit, et la conversation… nous nous sommes découvert un lien de quelque chose d’autre que le  « Salut, comment vas-tu ? » de plus que le « tu »… Est-ce ainsi que naît le besoin de ce que j’appelle « la connaissance du beau jour », cet accès qui préfigure une amitié… Et maintenant que tu es loin, je peux te dire : l’amitié ne se peut que si elle a nom « l’affection ». On n’aime pas, on apprend à aimer ! ( L’exercice de l’amitié p.13)

Pour le poète, les rencontres amoureuses et les moments d’amitié sont toujours des aubes nouvelles où recommence la vie :

Ton cou brûle dans la brume de tes cheveux (L’orage de la rose p 34)

Ni l’Ombre de la Pomme ni le Chacal n’arrêtent celui qui marche vers la lumière, ni la nuit parce qu’elle n’est qu’une attente du jour… (Que le jour se lève p 53)

Il y a eu cette angoisse de n’être que ce « nous deux » quand l’horloge pouvait décider de plus de pommes sur l’arbre, une autre main dans la sienne, un ou plusieurs regards sur le rêve d’être deux. Si nos corps ont plus d’une lune, nos cœurs sont encore du matin. (L’horloge du matin p. 33)

Je te vois marcher mon ami, tu vas où comme ça ? Je marche, je marche, comme tu vois, je marche dans la nuit pour que se lève le jour. Ainsi depuis l’origine nous marchons pour que la lumière soit.(En lisant « Une pomme d’ombre » de Paul MATHIEU) (p. 53)

La vérité dans tout cela ? Après avoir lu « Les recommencements », on ne peut s’empêcher de  »recommencer ». Car on apprend vite à aimer la parole poétique de ce nomade qui parle la langue du perpétuel renouveau du cœur et de l’esprit, ménageant des pauses, des silences qui donnent du relief aux rencontres. On suit pas à pas ce voyageur épris de lumière et d’amitié, cet homme droit venu des sables afin de s’accomplir dans le partage. La vérité, c’est aussi qu’aucun vent ne pourra effacer ses mots, aucun retour à la case départ ne pourra nier ses œuvres écrites ou peintes ; son œuvre voyagera, s’il le faut par le bouche à oreille, de mémoire en mémoire, accompagnée du chant des dunes, à l’infini…

©Jeanne CHAMPEL GRENIER

* 17 rue Georges Léger, Le Coudray, 28130 Saint Martin de Nigelles – France

** (Hébreux 13:2 )

Un chêne s’est abattu

Un chêne s’est abattu


Francis Chenot i. m. (Petitvoir 6 mars 1942 – Huy 13 juillet 2020)

Dans le profond de la forêt d’Ardenne, un chêne s’est abattu qui a laissé une grande clairière de vide et de lumière. Il avait pour nom Francis Chenot. Marquée par l’évidence et l’effacement, tissue de silence et issue de solitude, toute son œuvre s’est accomplie dans le cheminement discret de ceux qui arpentent les mots en profondeur, mais pour qui, un comble pour un taiseux, écrire est d’abord cri.

Au gré d’une vingtaine de recueils, toujours à arpenter ses Chemins de doutes, Francis Chenot dans sa perpétuelle errance n’avait cesse de Bûcheronner le silence. Il tenait bien de ces bois obscurs où Verlaine voyait briller les yeux des loups dans l’ombre.

On en revient toujours à ses lieux d’enfance et de fougères, écrivait-il dans le Post-scriptum au principe de solitude. Du coup, le poète se référait volontiers à l’Ardenne, ce pays qui sait le prix du pain. Il se voulait rivé au minéral, arrimé au schiste et au sol de la vieille terre de ses ancêtres, jusqu’à ses racines celtes et juives. C’est que derrière l’écorce, encore, il restait habité par ces tribus de fantômes qui ne nous quittent jamais et avec qui on va partager furtivement / le repas des souvenirs

Fondateur, avec Francis Tessa, du groupe « Vérités », à Amay (1964), Francis Chenot avait aussi, avec quelques autres, jeté les bases des éditions de « L’Arbre à paroles » dont il a dirigé la revue jusqu’en 2012. Je l’y revois encore, toujours assis un peu à l’écart, à lire quelque manuscrit ou quelque épreuve. 

Anarchiste assumé et revendiqué, ce marcheur des mots avait aussi été chroniqueur au Drapeau Rouge jusqu’au début des années 1990. Parallèlement à ses engagements poétiques et politiques de longue haleine, Francis Chenot s’avouait également passionné par la chanson fréquentée avec assiduité dans les festivals, mais aussi au travers d’une de ses créations propres, la revue Une autre chanson (1980-2009) qui entendait faire place à tous les compositeurs et interprètes dont la musique et les textes suscitaient tant le rêve et l’émotion que le questionnement du monde. 

Poète de la nature, Chenot avançait sous les frondaisons, attentif à ce regard sauvage de renarde et de louve avec la nuit qu’ensemencent de pâles lunaisons. Si ses textes annonçaient toujours quelque chose de rude, de rugueux – écorce et roche mêlées -, c’était peut-être pour mieux dissimuler la tendresse de l’aubier. C‘est qu’il était de ceux-là qui disent l’automne / en vêtement de velours et qui entendaient regarder la mort dans les yeux

Arpenteur des aphorismes qui affirmait Prendre ses mots en patience, il se risquait volontiers à semer ses cailloux comme une buée d’espoir sur les vitres glacées de l’extérieur. Dans ses lignes, réflexions sur le vocabulaire et uppercuts en trois mots (Mettre un mors à la mort) alternent ainsi avec des notes résolument plus politiques : Mieux vaut de pattes d’oie que le pas de l’oie. Avec ses étoiles qui cloutent le ciel et ses jeux de mots sur l’if qui…/… paraît faire fi / de possible anagramme, Chenot aimait les images pour ainsi dire définitives : jamais on ne passe le temps / c’est le temps qui passe.

Chez lui, la mise en route (en doute) de la poésie, c’est cet écureuil vite dégringolé d’un arbre et dont on n’a que le temps de voir le panache. Autant d’images qui sentent leur volée de pommes mûres et de canneberges maraudées au petit bonheur et qui rappellent qu’Écrire pour se justifier d’être au monde, cela suffit. Du coup, si le poète ne peut pas changer les choses, au moins peut-il affirmer son désaccord et s’écrier qu’il y a urgence surtout aujourd’hui d’oser l’impossible.

Au-delà de ses terres natales, Francis Chenot avait aussi ses horizons d’élection, l’Albanie ou Trois-Rivières sur les rives du Saint-Laurent. Qui mieux que lui pouvait établir une connivence entre Ardenne et Québec ? Plus que d’un rapprochement, c’est d’une continuité évidente entre pays de forêts et de neige dont il est question dans ces méditations habitées par quelque éphémère éternité.

Tenant de la simplicité et de la tranquillité, Francis Chenot menait sa barque dans la rumeur des habitudes simples et sans éclats. Suffit de prendre comme exemple les réunions de l’Académie auxquelles il aimait prendre part. Tous les matins, il achetait Le Monde à la librairie voisine avant d’aller prendre un café avec quelques amis histoire de le refaire, justement, le monde. Mais là aussi tout coulait sans bruit, sans heurts dans ce qu’il appelait le principe de fraternitude.

Celui qui, à l’instar d’Achille Chavée, n’aurait jamais accepté de marcher dans une file indienne a définitivement cassé sa pipe. Poète de l’automne, il nous a pourtant quittés au cœur de l’été, au cœur d’un bien triste été.

©Paul Mathieu

Miloud KEDDAR « Chemins de soi », poèmes, Ed.Flammes Vives- 12 euros

Une chronique de Jeanne CHAMPEL GRENIER

Miloud KEDDAR, « Chemins de soi », poèmes, Ed.Flammes Vives- 12 euros

  


                     Chaque homme se demande un jour, et le plus tôt est le mieux : qui suis-je ? Pour quoi suis-je fait ; et de ces interrogations naissent mille questions sans réponse puisque la réponse se construit par tâtonnement la plupart du temps, sauf si l’on a un don précoce et particulièrement évident, irrépressible. Certains chemins s’ouvrent d’ailleurs dans la douleur ‘‘Etre poète c’est avoir une corde cassée et être sensible » Il va s’agir donc de chemin de compensation, de réparation intérieure. Comment trouver cet accord parfait entre les manques et les exigences de la vie ? Il faut compter sur le hasard dont le jeu est imprévisible .   »Écrire, c’est mélanger les cartes, jeter les dés, les cartes seront retournées » Nul chemin déjà tracé d’avance, il n’est pas question de destin mais de chemin à créer pierre après pierre.Tous les outils seront nécessaire, les mots comme les couleurs.

                    Pour cet homme ayant vécu dans le désert des Touareg, qui étudia la météorologie en Algérie, il s’agit à chaque instant d’être patient, attentif aux signes du ciel. La vie est un chemin difficile et personnel ; il est fonction de tous les sens mis à l’écoute. L’homme du désert connaît le chemin de l’eau par la soif, le chemin de l’ombre par la brûlure sur la peau, le chemin de l’autre par l’absence, la solitude. Il avance de façon primitive au sens de  »premier » avec respect, et goût du progrès, du développement futur, comme  »la rivière se jetant dans le plus du fleuve qu’il nomme vie qui s’efface en renaissant dans le multiple »’ Il y a encore chez ce poète originaire du pays du désert des traces d’oueds interrompus asséchés dans ses aspirations de fleuve régulier qui file vers la mer. Rien ne semble acquis. » Pas à pas se rejoint l’éternel  ». L’auteur qui a passé sa jeunesse à l’écoute des signes qui pourraient le guider vers le meilleur de lui-même, est devenu Penseur, Poète et Peintre en empruntant mille chemins personnels dans la discrétion et la sagesse.

                    Mot après mot, couleur après couleur, le tout baigné de silences alternés de rumeurs, il a vu des idées fondatrices s’installer en lui ; il s’est laissé irriguer, et de sa terre intérieure en jachère, aride, sont nés des chemins, parfois une oasis fertile, de paix et de joie : »A regarder un fleuve caresser fiévreusement la joue de la terre,…on se prend à croire en l’amour »

Attentif aux rencontres, souvent avec son  »autre » intérieur (  »Éclaire cet autre en toi qui s’oppose à tes doutes »), sa vie prend de la profondeur, et cette profondeur il pourra la partager car elle est source d’enracinement : »Et tu iras d’un seuil, au salut d’un autre seuil »

                      C’est donc bien de chemins intérieurs dont il s’agit ; d’une longue introspection positive, créative, qui permet à l’homme de connaître sa position face à ses aspirations premières.

Le recueil s’achève alors sur un long ralenti où les mots orange, lune, brume créent une image mentale de repos ‘‘une orange fait l’aumône à la nuit..., une lune caresse nos paupières...et toujours l’avenir…une aube plus claire et verte... laisse place au jour qui sur le toit réitère son chant…

C’est la divine phrase des Écritures consacrant le jour de création:  »Et il y eut un jour et il y eut un matin ». 

                       Ce poète, apparenté au Sage qui ne se veut pas philosophe mais penseur, sait que l’on n’avance pleinement dans la vie qu’en accomplissant, parfois dans la douleur et le renoncement, ses propres chemins intérieurs, ce qui est bien plus que de développer ses dons personnels, car ces chemins de vie ne se tracent pas sans inclure l’autre, son semblable, avec une certaine idée de l’harmonie, du silence et de l’infini. Alors seulement, on peut se sentir en phase avec l’univers : « O rêve, ô pilier ! Au dessus-de l’abîme soutenant tout l’azur ! » 

Le miracle c’est qu’en lisant cet auteur, en scrutant ses toiles, on se trouve,  »après tant de pleurs, en rêve encore dans l’enfance continuée », en phase avec sa vision de l’homme et du monde ; car si certains poètes sont pour « l’ ici et le maintenant », l’auteur de » Chemins de soi » est pour « L’ ici et l’Ailleurs, et le maintenant et demain ».  Il y a de la grandeur tranquille, naturelle, dans ces poèmes ; y cheminer nous donne le sentiment de voir peu à peu poindre une aube nouvelle… 

© Jeanne CHAMPEL GRENIER

Miloud KEDDAR- 20 B Chemin du THON- 26000 VALENCE

Décès de Francis Chenot

Francis vient de nous quitter. Vaincu par le crabe ! Un ami s’en est allé. Je ne trouve pas les mots pour te saluer et dire la tristesse qui m’habite. Le silence seul… Merci pour tout ce que tu m’as apporté. Christine te pleure aussi. Hasta la vista, amigo…
Patrice Breno


Décès de Francis Chenot

Article paru sur le site Le Carnet et Les Instants

Francis Chenot

Le poète Francis Chenot était, avec Francis Tessa et Rio di Maria (décédé le 23 mars 2020), l’un des fondateurs de la Maison de la poésie d’Amay.

Né le 6 mars 1942 à Petitvoir (aujourd’hui commune de Neufchâteau), Francis Chenot est l’auteur d’une vingtaine de recueils poétiques et de plaquettes. Son écriture était marquée du sceau du silence et de l’économie de mots – deux traits qu’il reliait volontiers à son Ardenne natale.

Co-fondateur de la Maison de la poésie d’Amay, Francis Chenot a créé les éditions de l’Arbre à paroles et a longtemps dirigé la revue L’arbre à paroles. Il a également été rédacteur en chef de la revue bimestrielle Une autre chanson.

Bibliographie sélective de Francis Chenot

francis chenot bucheronner le silence l'arbre a paroles

Mémoire de schiste (L’Ardoisière, 1981) vaut au poète le prix René Lyr en 1982 ; le livre sera réédité en 1990 à l’Arbre à paroles. Pour ce recueil et Le principe de solitude (et autres fragments de conjuration) (L’Orange bleue, 1997), il obtient en 1997 le prix Arthur Praillet.

En 2003, il publie le recueil qu’il considère comme son oeuvre la plus aboutie : Les carnets d’écorce (l’Arbre à paroles).

En 2006, l’Arbre à paroles et les Écrits des forges co-éditent Bûcheronner le silence. À l’Arbre à paroles, encore, paraissent en 2009 les recueils Petits matins et Déliquescents délits en 2011.

Maurice Nadeau. Le journalisme littéraire, plus qu’une passion, une vie.

Maurice Nadeau. Le journalisme littéraire, plus qu’une passion, une vie. 


Après le premier tome rassemblant les chroniques des années 1945-1951 passées à « Combat », voici celles des quatorze années suivantes publiées dans sa revue les Lettres Nouvelles (lancées en mars 1953) et dans L’Observateur, Les Temps modernes, L’Express. Plus de 1500 pages de recensions littéraires mais pas seulement car Maurice Nadeau ne pouvait se couper des débats sur le rôle des intellectuels et de la littérature, ni échapper au contexte de guerre froide et de colonisations finissantes, avec par exemple des appels contre la guerre d’Algérie, contre la torture et pour le droit à l’insoumission. Celui des 121 qu’il cosigne, la lettre ouverte à André Malraux témoignent de ces engagements. De purement littéraires, les Lettres Nouvelles prendront donc leur part aux préoccupations idéologiques, sociales, voire politiques du moment (cf. « Adresse aux abonnés », mars 1958).  

Impossible bien entendu de lire un tel ouvrage au fil de l’eau. Car s’il s’ouvre sur Albert Camus, Julien Gracq, Samuel Beckett, Edgar Morin, un vrai festin pour le lecteur, l’ensemble est à picorer au hasard des pages et des noms, connus ou inconnus. Toutes les grandes figures littéraires contemporaines de notre pays sont là, certaines plus que d’autres comme Paul Léautaud, Henri Michaux, Simone de Beauvoir, Maurice Blanchot, Raymond Queneau, Marguerite Duras, Claude Sarraute, Roland Barthes, Michel Leiris, Claude Simon, Romain Gary. Force est de constater aussi une certaine parcimonie dans les comptes rendus des œuvres de Sartre et de Malraux (« Les mots » pour le premier, « La métamorphose des Dieux » pour le second font exception). Quelques retours en arrière ponctuels avec Baudelaire, Kafka et Mallarmé. Maurice Nadeau analyse, critique, en résume parfois, rarement, l’histoire. Il n’hésite pas à dire et à répéter son admiration pour William Faulkner, Proust et Céline. 

S’il apprécie les auteurs, et ceci comprend ses amis, il ne leur cache pas le fond de sa pensée. Prenons quelques exemples savoureux saisis au fil du volume qui ont dû en amuser certains et faire grincer des dents à d’autres. Sur « Au moment voulu », il peste : « pour parler du dernier récit de Maurice Blanchot avec quelque chance de se faire comprendre, il faudrait d’abord se flatter de l’avoir compris. Je ne vois personne, pas même Georges Bataille, qui se félicite d’y être parvenu. » Sur « Le marin de Gibraltar » : « on ne voit point que Marguerite Duras ait eu un autre dessein que celui d’amuser en nous procurant quelques heures d’évasion qui, grâce à son talent, sont du meilleur aloi. Mais … on ne serait pas fâché … qu’elle se souvienne qu’elle a autrefois nourri de plus hautes ambitions. » Pour Jacques Prévert auquel il a toujours marqué une tendresse amusée, il dit à la sortie de « La pluie et le beau temps » en 1955 tout en jugeant le livre inégal : « on va, on vient, on retourne sur ses pas sans craindre de se perdre et avec le plaisir de découvrir sans cesse ce que pourtant on connaissait déjà. » De Robert Merle, il « a été un bon Goncourt . C’est de plus un auteur sage : il n’a pas profité de sa soudaine notoriété pour nous asséner chaque année un nouveau roman. » L’enthousiasme suscité par Julien Gracq pour « Le château d’Argol » et « Un beau ténébreux », laisse place à l’ennui distillé selon lui par « Le Rivage des Syrtes », pourtant primé au Goncourt 1951. 

Maurice Nadeau ne peut rester insensible aux tentatives portées par le « nouveau roman. » Si « Portrait d’un inconnu » de Nathalie Sarraute ne l’avait pas convaincu, il en va tout autrement de son livre « Le planétarium » qu’il qualifie d’évènement littéraire dans une chronique en juin 1959 à France-Observateur. Il reconnaît en Claude Simon un « vrai romancier » pour « Le sacre du printemps » mais n’hésite pas à ajouter : « il manque un peu d’habileté ou de savoir-faire, c’est vrai, mais il nous change de beaucoup d’autres qui commencent par là et ne vont guère plus loin. » Et à la sortie de son second livre « Le vent, tentative de restitution d’un retable baroque », il commence son article en s’exclamant : « il n’est pas tous les jours donné au critique qui avait chaleureusement salué un inconnu à son premier roman de constater dix ans plus tard qu’il ne s’était pas trompé. » Car, on l’aura compris, une des missions de Maurice Nadeau est aussi de découvrir les talents et donc de prendre des risques. Les ouvrages d’Alain Robbe-Grillet, de Michel Butor, de Robert Pinget tomberont bien entendu dans ses mains et sous sa plume. Il n’en reste pas moins que cela ne le fait pas rêver. « Que restera-t-il du « nouveau roman ? Des œuvres, certainement, pas ses théories, déjà en grande partie caduques. » Dans un entretien avec Madeleine Chapsal, il parlera quelques mois plus tard de « cul-de-sac »

Les jeunes romanciers ont donc une place privilégiée. Célia Bertin (Prix Renaudot 1953), Gabriel Veraldi (Prix Femina 1954), Jean Cordelier, Christian Chéry, Charles Duits, Nadine Berthier, Yves Velan, Guy Heitz, etc. Simples promesses un instant aperçues, œuvres oubliées ou disparitions malheureuses comme celles de Jean Reverzy (Prix Renaudot 1954) et de Jean Forton, publié chez Gallimard et dont les romans et les inédits sont aujourd’hui repris par La Finitude et Le Dilettante. Sur un futur prix Nobel, il commence sa note par : « il est tout jeune : vingt-trois ans. Il a un nom difficile à retenir : J.M.G Le Clézio. Il a écrit un ouvrage dont le titre semble avoir été choisi pour ne pas attirer l’attention et tomber aussitôt dans l’oubli : Le Procès-Verbal. Autant de motifs pour le critique à mesurer ses mots. » Et il la termine par : « J.M.G Le Clézio. Aux initiales près, c’est un nom qu’on doit retenir. » Il ouvrait sa chronique sur « Un certain sourire » en mars 1956 par : « On dit que les milieux littéraires sont une jungle, qu’on s’y envie, qu’on s’y déteste, et que les critiques, dissimulés dans des fourrés, y attendent les auteurs, escopette au poing. Françoise Sagan le croyait, qui proclamait qu’à son deuxième roman on la descendrait « comme un perdreau ». Eh bien ! ce n’est pas vrai. »  Roman, essai, théâtre, témoignage mais aussi poésie. « On ne se rappellera peut-être plus qui a eu le Goncourt cette année mais il faudra se souvenir du premier recueil d’un grand poète : Yves Bonnefoy. » Quelques années plus tard, à la parution d’un autre de ses ouvrages, il parlera d’un « poète neuf, savant et original. »

Maurice Nadeau n’hésite pas à prendre position sur d’autres registres comme cette tentative de définir des signes d’identité d’une littérature de gauche. Peu après, il défendra dans un éditorial, « une littérature en marche » comme celle que doit soutenir les Lettres Nouvelles en laissant « les gloires assises à leur admiration mutuelle. » Il consacrera de longs articles aux relations entre intellectuels et communisme comme aux débats traversant les années 50 et toujours d’actualité. « Le roman est-il en crise ou en progrès ? Est-il destiné à périr ou à prendre une extension insoupçonnée ? » « Depuis vingt ans qu’on crie à la mort du roman, il est curieux de constater que le genre n’a pas plus perdu la faveur des lecteurs que celle des écrivains. » Pour Nadeau, impossible de croire un seul instant à une telle disparition et si la France ne suffit pas à le satisfaire, il a le monde à sa porte. Kateb Yacine, Mohammed Dib (auquel Europe vient de consacrer un numéro de belle facture), Albert Memmi (qui nous a quittés il y a peu) mais aussi les incontournables Jorge Luis Borges, Alejo Carpentier, Ernest Hemingway. Tant d’autres encore… Les articles se font plus rares à partir de 62-63 et ce Tome 2 se clôt en 1965 sur un avant dernier texte intitulé « La culture, c’est l’art d’hier », un dialogue malicieux et caustique entre deux personnages parlant d’un certain Philippe Sollers qui pourraient bien porter le même nom. 

Ces « soixante ans de journalisme littéraire » nous peignent un homme de grande culture, de passion pour la littérature et les idées. Il nous livre aussi et surtout le portrait d’un homme engagé et libre. Il nous reste à attendre les 47 ans de chroniques dans la « Quinzaine littéraire » qu’il aura fondée en 1966 pour boucler cette traversée des temps de l’après-guerre jusqu’au siècle présent.

©Jean-Louis Coatrieux