Julia KRISTEVA, Meurtre à Byzance, roman, Fayard, Livre de Poche, 2006.     

Byzance, ou l’autre du même

« Mort et vie sont au pouvoir de la langue !

Ceux qui la chérissent mangeront de son fruit. »

(Livre des Proverbes, 18 6/21)

Julia KRISTEVA, Meurtre à Byzance, roman, Fayard, Livre de Poche, 2006.     


On pourrait appeler Meurtre à Byzance* de Julia Kristeva un faux polar (« vous faites du polar en vous moquant du polar », p. 431), mais ce serait bien plus approprié de dire que c’est un polar métaphysique, religieux, satirique, avec en toile de fond Santa-Barbara (le même du Vieil Homme et les Loups et de Possessions), c’est-à-dire notre contemporanéité néolibérale, sous toutes ses sinistres, palpables dimensions. Aux côtés du couple déjà familier commissaire Northrop Rilsky–journaliste Stéphanie Delacour (plus épris que jamais), on est incité à suivre deux affaires criminelles : l’énigme du terroriste Numéro Huit ou l’Infini (qui élimine, un à un, les membres de la secte du Nouveau Panthéon), et la double énigme de la disparition de l’oncle de Rilsky, Sebastian Chris-Jones, et de son présumé assassinat de Fa, son amante chinoise, enceinte du propre fils de Sebastian (coïncidence : Fa était la sœur jumelle de Xia Chang, alias Numéro Huit ou l’Infini, ou le Purificateur). Après que ce dernier eut vengé sa sœur en tuant Sebastian, à son tour il sera abattu par l’équipe de Rilsky (avec une maigre contribution du colt de Stéphanie, qui lui a juste éraflé un bras)… Ces foisonnantes intrigues sont brillamment orchestrées, bien qu’à la fin il n’y eût ni procès, ni preuve définitive, irréfutable, contre les deux assassins, même si Rilsky, personnellement, avait une assez juste vision de ce qui s’était passé. Les mêmes énigmes « criminologiques » en suspens (sans jugement ni sentence) que dans Le Vieil Homme et le Loups et dans Possessions, comme si dans notre Santa-Barbara le crime triomphait en toute impunité, car il n’y a plus de mesure, ni de « frontière » : après la liquidation de l’Infini, un autre terroriste (tel un clone) poursuivra ses meurtres « toujours dans la nébuleuse du Nouveau Panthéon » (p. 440). Voilà une des possibles lectures de ce roman total.

Une autre lecture (à la fois existentielle, historique, métaphysique), infiniment plus complexe et passionnante (imbriquée dans la trame de l’énigme policière) serait de suivre, d’une part (tout comme dans les précédents romans), Stéphanie Delacour (l’un des avatars de Julia Kristeva) ; et de l’autre, le roman d’amour raconté par le même Sebastian Chrest-Jones (qui s’y identifie), historien des migrations d’origine bulgare (du côté de son père, et en quête de son ancêtre), une sorte de fantôme byzantin parachuté dans le monde santa-barbarois : le roman d’amour, tué dans l’œuf, entre le clerc auvergnat Ebrard de Pagan (ou de Payns) et Anne Comnène (la première historienne du monde chrétien, telle une Mme de Staël byzantine, fille du basileus Alexis Ier, et qui décrirait magnifiquement, sur fond de la première Croisade, le règne de son père bien-aimé dans l’Alexiade en 15 volumes – cette « Chronique d’une princesse », ou « La recherche du père perdu », p. 51). 

En fait, dans l’amour d’Anne et d’Ebrard, on pourrait voir une métaphore du roman d’amour, tué dans l’œuf, entre l’Occident catholique et la Byzance orthodoxe ! Rappelons juste les deux faits majeurs de cette regrettable histoire : le Schisme de 1054 entre l’Occident et l’Orient, suite à une longue querelle théologique d’une subtilité « byzantine » (« À cause du per Filium qui subordonne le Fils au Père, puisque les orthodoxes croient que le Saint-Esprit descend d’abord du Père par le Fils qui lui est soumis, et non qu’il descend à égalité du Père et du Fils, Filioque, comme l’affirment les catholiques », p. 304), et, pour finir, en 1461, la chute de Constantinople conquis par l’Empire ottoman. 

Avec la journaliste Stéphanie Delacour, on marche dans les pas d’une écrivaine, d’une mère, d’une fille, d’une psychanalyste, d’une penseuse humaniste occidentale, venue depuis des décennies de Bulgarie (donc du giron de Byzance !) et vivant, elle aussi, avec l’Occident (la France d’abord, puis les USA), un roman d’amour qui, Dieu merci, sera partagé ; mais elle s’emploiera aussi (en sa qualité d’« entre-deux »), depuis toujours (et, souvent, pour un travail de Sisyphe), à jeter des passerelles, à colmater la faille entre l’Ouest et l’Est de l’Europe, tout en rêvant, aux côtés de quelques esprits têtus et lucides, d’une vraie Europe culturelle et social-démocrate, pas uniquement du marché – quoiqu’à l’heure actuelle ça paraisse utopique. Voici la maxime de « philosophie pratique » de J. Kristeva elle-même, ou sa manière d’être: « Vous avez raison, monsieur le ministre. Il n’y a rien à faire : alors, qu’est-ce qu’on fait ? » (in Je me voyage : Mémoires. Entretiens avec Samuel Dock, p. 46, Fayard, 2016).  

Depuis Les Samouraïs (1990), en passant par Le Vieil Homme et les Loups (1991) et par Possessions (1996), à travers ses avatars, J. Kristeva nous invite à « voyager » dans son monde intérieur, et peut-être découvrir quelques ressorts de son âme ! À ce propos, j’oserais affirmer qu’elle à trouvé la clef (« la magique étude du Bonheur que nul n’élude »), non, à proprement parler, pour « dépasser », « remplacer », mais, paradoxalement, pour incorporer, transfigurer l’Œdipe paternel ; et cet amour partagé du père (tel le conatus spinoziste) l’aidera à augmenter sa puissance d’agir, à chercher les bonnes rencontres, à éprouver des passions joyeuses, à persévérer dans l’existence, dans son être ! (À ce sujet, j’ai écrit une chronique à Le Vieil Homme et les Loups, roman dédié à son père ; à relire, de même, dans le flamboyant récit –dédié aussi à son père – Thérèse mon amour, l’Acte IV : « L’adieu de l’analyste », de la pièce « Dialogues d’outre-tombe ».) 

Du côté de sa mère, il reste, depuis toujours, une énigme, telle une blessure mal cicatrisée : aucun livre qui lui fût dédié, juste quelques pages essentielles dans celui-ci ; or, la présence de cette mère est partout, dans ses œuvres et dans sa vie de femme, de mère, de psychanalyste. J’ose avancer que c’est grâce à elle que J. Kristeva a pu comprendre, et énoncer (en 2011), le concept de reliance, c’est-à-dire : « Le ‘mystère’ de la passion maternelle que j’ai appelé plus tard une reliance. Permettre au nouveau venu, éphémère, étranger, d’acquérir son originalité » (in Je me voyage, p. 280). Et encore : « La reliance opère contre l’emprise maternelle, pour que, au contraire, la séparation devienne possible et que l’autonomie favorise de nouvelles rencontres » (ibid., p. 139).

Et voici, selon moi, l’origine, la source existentielle dramatique (paradoxale, aussi) de cette découverte kristévienne : « Christine, plume, aile, furtif oiseau noir qui n’a fait que nous effleurer tous les trois – ma sœur, moi, papa. Parce qu’en réalité, c’est nous qui pesions sur elle, puisqu’elle était notre appui. Mais cette femme [je souligne] nous laissait croire qu’elle se contentait de nous frayer un passage, qu’elle ne souffrait ni n’infligeait aucune éraflure, rien qu’une caresse. Je ne vous ai pas couvées, je vous ai donné des ailes[je souligne], c’était là sa devise, sans orgueil aucun, l’ironie au coin de l’œil et des lèvres, s’excusant d’en avoir trop dit, d’avoir rompu le silence. Son silence complice n’était qu’un intervalle, il laissait toute la place à nous autres [je souligne], je l’entends encore, je le cherche toujours » (Meurtre à Byzance, pp. 332-333).

Cette mère, juive marrane du côté de sa propre mère, Sara, et chrétienne orthodoxe du côté de son père moscovite, Ivan, il se pourrait (c’est mon hypothèse, peut-être hasardeuse) qu’elle ait vécu avec Ivan la même histoire d’amour œdipien, répétée avec ses deux filles à l’égard de leur père, son mari. Si c’est le cas, on comprend plus aisément ce « silence », ce détachement fidèle, ce « retrait réceptif », cette « étrange capacité d’être seule » (ibid., p. 332).  Il resterait toutefois à Christine la nostalgie, et elle s’en est constitué un petit trésor : « À l’automne de sa vie, maman s’était mise à la recherche non pas de ses proches en Russie, juifs et orthodoxes, il ne restait plus grand monde après tant d’années et de purges, mais de documents historiques sur le Moscou d’avant la révolution – cartes postales, prospectus, chroniques et témoignages divers. […] En quête d’un quartier, d’une maison, de l’air qu’Ivan et Sarah avaient respiré là-bas avant de venir ici » (id., p. 333). On ne saurait passer sous silence le geste hystérique, infantile, gratuitement méchant, de son époux, qui, un jour, a tout jeté à la poubelle ! Ni sa révolte à elle : « Je n’oublierai pas ce jour où Christine a découvert le désastre. Son regard noir s’est brusquement vidé, elle s’est immobilisée de longues minutes, une éternité, devant son mari, muette. Puis elle s’est enfermée dans sa chambré, pour n’en ressortir que vingt-quatre heures après, les yeux rougis de larmes invisibles. ‘Tu sais, ma fille, personne au monde ne méprise les étrangers comme nous les méprisons, nous autres Français. Froidement, sans scrupules, la conscience tranquille. Nous sommes les meilleurs !’ Ah, la méchanceté de ce ‘nous’ ! ‘N’oublie pas ça, veux-tu ?’ Après, plus rien, le silence » (id., p. 334).

Choquée, troublée, Stéphanie verrait dans cet acte du père un possible accès de russophobie, voire d’antijudaïsme. Et s’il ne s’agissait pas de ça, mais d’un malentendu, d’un de ces non-dits qui tuent ? Peut-être que, ne supportant plus sa « solitude », son « retrait » à elle, il avait (par ce geste absurde, désespéré) voulu l’arracher à son passé fantasmatique-fantomatique, pour qu’enfin elle leur revienne, pour qu’elle vive avec eux trois !

Et ses pleurs à la mort de Christine ? « Tu n’imagines pas, personne n’imagine Stéphanie Delacour pleurer comme une petite fille, pauvre orpheline ! Eh bien si. Je ne pleure dans aucune langue, sans mots, avec le souvenir de son regard, de son parfum, de sa solitude, et ce silence, son silence, mon berceau, mon pays » (id., pp. 334-335). Et J. Kristeva de confirmer : « Je n’ai pas versé de larmes à l’enterrement de mon père, trop de rage, un monde s’écroulait. À la mort de ma mère, j’ai pleuré dix jours sans arrêt. J’avais perdu la fondation, pire, l’instanton » (in Je me voyage, p. 280). Peut-être que derrière ces pleurs en cascade se cachait un vide, le manque de cet amour qu’elle n’a pas pu, n’a pas su avoir pour sa mère qu’elle a même osé nommer « cette femme » (ce qui me rappelle l’Évangile selon S. Jean, « Les noces de Cana, 2, 4 », « Jésus et sa mère, 19, 26 » : sans doute le premier cas de reliance/déliance du monde judéo-chrétien).

N’oublions pas non plus (last but not least, car Stéphanie ne pourrait jamais l’oublier) Jerry, le fils de Gloria (un autre avatar de J. Kristeva), la décapitée de Possessions : « ce fils adoptif que j’ai installé avec Pauline à Paris, la fragilité de cet adolescent féru d’informatique, s’il vous plaît, ce monde que j’estime être le vrai monde se rétracte et disjoncte dès que je débarque ici » (Meurtre à Byzance, p. 125). Et : « Je ne me retire pas au fond de moi, puisque ce fond se dérobe, mais je passe dans un entre-deux, ni fond ni surface, et loge dans ce vide que j’appelle étrangeté. On me prête plusieurs langues, je n’en ai aucune. Je ne m’exprime ni en mots ni en phrases, comme font les autres dans leur langue maternelle, bien que j’aime à tracer des rythmes et des visions plus aisément en français, car c’est la langue de mon fils, une langue désormais infantile pour moi aussi, et cependant méditée, précautionneuse comme l’est celle des enfants demeurés longtemps mutiques – des huîtres qu’on a prises pour des pierres » (ibid., p. 128). (Rappelons que Jerry participerait à l’enquête de Stéphanie, en tant qu’expert informatique : « Jerry a pu entrer dans la mémoire du PC portable de Sebastian Chrest-Jones »…)

Mais, c’est mission impossible de résumer ce livre multiple, polyphonique (suspens, intensité dramatique, poésie, ironie, mise en abyme…), à la construction baroque, ou plutôt « byzantine » : plusieurs strates à gratter pour tant soit peu le déchiffrer, le comprendre, en fait pour comprendre l’autre du même, la Byzance de l’Occident, voire l’autre de nous mêmes, pour ne pas rester « étrangers à nous-mêmes » !

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Les digressions poétiques de Rodica Gabriela Chira

Les digressions poétiques de Rodica Gabriela Chira

La merveille se cache dans ce qui te rend heureux
(« tenir conseil ») (1)


Rodica Gabriela Chira, Don d’un don. Préface de Michel Ducobu, illustrations d’Anca Sas. Cluj-Napoca, Editura Grinta, 2020, 100 p.


Découvrir le recueil d’un nouveau poète est toujours une surprise. La poésie contemporaine est si diverse que l’on ne saurait préjuger ni de la forme ni du contenu, contrairement au passé, jusqu’à la fin du Romantisme, lorsque les poètes respectaient les normes de leur époque. Si quelques individus pouvaient faire exception sur le fond, ils ne transgressaient pas les canons de la prosodie. Rien de tel aujourd’hui et depuis la domination écrasante du vers libre, définir la poésie est même devenu à proprement parler impossible. Il n’en demeure pas moins qu’il est en général facile, aussitôt plongé dans un recueil, de voir à quel genre de poète on a affaire : car si certains genres ont disparu, comme l’épopée, il y a toujours des poètes élégiaques, lyriques, voire mystiques, des poètes critiques de la société et des poètes moraux, d’autres, enfin, qui cherchent simplement à jouer avec les mots. Rares, en effet, les poètes qui pratiquent le mélange des genres : Rodica Gabriela Chira est de ceux-là, un seul de ses poèmes ne saurait présager de l’ensemble.

Le premier poème du recueil, « métamorphose », évoque le cycle de la nature : l’arbre a fourni le papier sur lequel écrit la poète, laquelle une fois morte nourrira peut-être un nouvel arbre dont le bois servira à un autre poète : un inconnu / unira ma sève / à sa pensée / transformée / en parole vivante. La sève est ici tout aussi autant le sang des poètes qu’une métaphore de la vie qui se reproduit sous diverses formes. Le même thème reviendra dans le poème « Quête II » adressé à ses parents : hier / vous me promeniez / sous les pommiers en fleur. / aujourd’hui / vos corps / engendrent des pétales. Car, comme dit le poème « instants », la vie, / elle, / ne meurt jamais .

Amour filial, amour tout court aussi, qui sent les forêts de sapin et les feuilles sèches (« de l’amour »), ainsi dans ce poème où transparaît le manque de l’être aimé et trop tôt disparu : il me manque, / l’amour, / ils me manquent, / les silences aux parfums de roses, / c’est l’absence du manque… / qui me manque (« non étendue »).

À côté de ces poèmes emplis de tendresse et de nostalgie (2)2, la poète développe une critique de la modernité, du supermarché avec des fleurs en plastique / des jardins en plastique (« automne stérile »), des univers numériques, tel celui de l’enfant qui se fait bâtir / une ferme virtuelle / dans un espace virtuel. / la vie, / elle, / attend dehors. (« impasse ») ou du tourisme automobile : vacances sur roues. / pas de temps / pour se perdre dans la montagne, / deux heures suffisent. Le titre de ce poème, « l’aliénation », aurait convenu tout aussi bien à celui intitulé « danger » : le travail nous occupe. / il devient une deuxième nature / qui nous coupe / de la nature.

Le ton devient plus acerbe, atteignant à la critique sociale dans « enchaînement I » : des serfs servent / en essaim discipliné / [… qui] se croient libres / parce qu’ils ont la permission / de parler / de faire du tourisme, / de regarder la télé / et d’acheter les produits / de l’économie de marché.

Une résistance individuelle, modeste, et même le bonheur (voir le vers cité en exergue) demeurent néanmoins possibles. Ce recueil est donc en même temps un livre de sagesse : quel chemin prendre, / voyageur décentré ? / […] tu t’arrêtes / et commences à apprendre / que le lointain / fut toujours à côté (« leçon »). Il est impératif de cultiver le silence : quand déluge de paroles t’accable / fais attention et tais-toi ! (« pas dans le silence »). Tandis qu’un autre poème nous donne la clé du titre quelque peu énigmatique du recueil : combien de dons / restent cachés / pour ne pas savoir / s’arrêter / écouter / recevoir (« en faisant le point »).

Puisque la méditation est le meilleur chemin vers la sagesse, la poète nous donne quelques clés : plonge[r] doucement / dans les doigts et les plantes des pieds / [se] préparant pour la rencontre (« journées de fête »).

Comme la méditation, la poésie, l’écriture et l’art en général libèrent, offrant des moments de plénitude. On ne saurait mieux conclure ce bref aperçu du recueil de Rodica Gabriela Chira qu’avec  trois vers tirés du poème « joie » :

Je me retrouve en taches-couleurs

dans une histoire

sans fin. 

  1. Le recueil ne contient aucune majuscule ↩︎
  2. Aucun angélisme, cependant, l’amour n’est pas qu’un chemin semé de roses : pulsions égocentriques masquées, / sursauts de chair / s’allument et s’éteignent / laissant derrière / des coupes à venin, / des égarements… / serait-ce l’amour ? (« l’amour »). ↩︎

Lectures de Juin de Patrick Joquel

voici les lectures de juin, poésie et roman. Des idées pour l’été à l’ombre des cigales… Merci et bel été!

Lectures de juin 2026 de Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

des infos personnelles avec ma lettre de juillet : https://www.patrick-joquel.com/wp-content/uploads/2020/12/Lettre-info-de-juillet-2026.pdf

Poésie

Un poème « vieillesse ». Une nouvelle voie, voix, pour la poésie. Il y avait la poésie jeunesse, la poésie adulte et chacune avec toutes leurs variantes, voici des poèmes consacrés aux personnes âgées. Aux vieilles dames en particulier.

Des portraits d’anciennes. Avec leurs rides, leurs souvenirs, leurs vies… leur présent d’Ehpad… De silence. De solitude.

Dans notre société, on a tendance à les cacher ces vieilles. Il est bon de les voir ici à l’honneur. Rendues à leur dignité de femme. Tout simplement. Ça rassure et ça donne à voir. Ça interroge sur son propre regard sur la vieillesse. Sur ce moment qu’on rejoindra un de ces jours.

Un livre à donner à lire dès la fin du primaire et jusqu’au bout de la vie tant il est humain.

Banc public

Une vieille assise sur un banc
prend la poussière
Elle était là hier
Elle sera là demain

Elle attend les bousculades des enfants
les foulées du joggeur
le camion de poubelles
la sortie du travail
la voiture jaune du facteur

Elle attend
Elle attend assise sur le banc
Elle attendait hier
Elle attendra demain
un regard
un sourire
un éclat de lumière
pour se raccrocher à la vie

Dans une semaine un mois
peut-être plus
ou quelques jours seulement
le banc sera vide

Le promeneur solitaire
l’éboueur ou le facteur
l’écolier ou le joggeur
se demandera ce qui cloche
ce jour-là dans le décor

Il humera l’air
observera les nuages
jaugera la force du vent
sans saisir l’absence
ce celle qui n’est plus

https://www.nosaccointances.fr/4_granit_02_gaucher_les.vieilles.html

*

Délicieusement absurde et totalement mathématiquement rigoureux, j’aime cet humour. Cette poésie souriante et libre. Joyeuse et pourtant si sérieuse. Se moquer ainsi et avec brio à la fois des mathématiques et de la poésie, j’aime.

À mettre en toutes les mains, dès 10 ans et en particulier dans celles qui ont tendance à se prendre au sérieux.

Trois exemples pour la route

Si j’ai, dans ma garde-robe,
2 bonnets,
2 casquettes,
1 chapeau, et,
enfin,
1 bob,
à votre avis, combien ai-je de têtes ?

Calcul ?
Combien tu pèses ?
Depuis quand tu mesures ?
Combien tu dors bien ?
Quand tu sais ?
Comment tu habites ?
Sais-tu compter jusqu’à toi ?
Jusqu’à qui réussis-tu à compter ?

J’aime faire 2 avec toi
L’expression c’est plutôt :
faire un avec l’autre
mais si l’on devenait réellement,
concrètement 1
je ne sentirais pas ta peau comme je la sens
émouvoir, émerveiller,
éprouver mon sensible
dans une envolée de plaisir et de bonté,
de beauté

j’aime faire 2 avec toi
toucher ton toi avec mon moi
comme tu touches mon moi avec ton toi
et certes les confondre tant ils sont serrés,
enlacés
j’aime compter avec toi
0 ,1, 2, 3
comme tu comptes pour moi

*

Certains instants se passent de mots. Ce sont les moments où l’on est submergé d’émotions. Ces moments indicibles. L’indicible est une des voies qu’emprunte souvent la poésie. Cette petite graine d’ours vient tourner autour de cet indicible. Elle se propose de mettre sous enveloppe une collection de ces instants-là. Ces fragiles secondes où l’on se sent autre. Ailleurs. Humain. La liste de ces instants collectionnés n’est pas exhaustive. Chacun la complétera selon sa vie et son humeur. La poésie est facteur de savoir-être. Ici, l’objectif est atteint. Le lecteur est invité à la compléter.

Les images sont limpides et calmes. Un petit ail où je respire. Profondément.

*

Qui n’a jamais été confronté à « J’ai pas d’idée ». L’angoisse de la page blanche. Ce vertige devant l’inconnu « Quelle est la réponse attendue ? ». ?

Voilà une série de courts poèmes qui tournent autour de la question. De la peur de créer. De la crainte de se lâcher. C’est un des enjeux de la poésie en classe, en atelier d’écriture et au quotidien pour le poète : oser !

Oser dire. Oser mettre des mots. Oser sortir du convenu. De l’attendu. Du stéréotype. Du silence.

Un livre à lire et à donner à lire dès le primaire pour tous les enfants que leurs médiateurs livres confrontent à la poésie. Et sans aucune limite d’âge.

Pour les idées, revenez demain,
revenez en arrière
ou revenez dans mille ans.
Ou faites un pas de côté,
comme ça, oui
comme ça
exactement : oh !
Ne bougez plus –
la vie va sortir !

Les aquarelles de Valérie Linder donnent à l’ensemble clarté, douceur et paix. On est rassuré. Tout peut arriver !

*

Roman

Trois amis. Depuis l’enfance. C’est la rentrée scolaire. En 4e. On entre dans le récit dans une atmosphère lourde. Plombée. Ça ne fonctionne plus comme avant. On ne sait pas quel est le problème mais il est réel. Dona, Rafaëlle et Léonard s’évitent. N’osent pas se parler. Le narrateur suit le calendrier, comme un journal. Il est extérieur. Il voudrait bien communiquer, aider mais quelque chose l’empêche de sortir de son rôle d’observateur.

Les professeurs voient bien que quelque chose ne tourne pas rond. Ils restent à l’orée du problème. Impuissants. Les parents y mettront aussi leur grain de sel.

Jusqu’au dénouement on est tenu en haleine. Un roman plein de pudeur, de tristesse aussi. D’impuissance et de remords.

Ça se lit d’une traite et on sort un peu plus humain.

Un roman pour le collège et bien au-delà tant les questions abordées sont universelles.

*

Une biographie romancée. La vie de Katherine Johnson. XXe siècle. Aux USA. On suit Katherine de sa petite enfance dans les années dans les années 20, jusqu’aux années 60/70. Une vie. De femme. Noire. Ce qui pourrait bien ressembler à un double handicap et dans les USA de ce siècle-là, c’en était un, devient une formidable leçon de vie et d’humilité. Comment ? Grâce à des parents à l’écoute. On dirait bienveillants, aujourd’hui. Une fratrie aimante. Des enseignants disponibles à leurs élèves. Au désir incroyable de Katherine de vivre sans se laisser brider par quoi que ce soit : ni les lois, ni les préjugés de l’époque, ne sauront la museler. Elle avance. Un point c’est tout.

Grace à un don aussi. Le don rare des mathématiques. Dès l’enfance elle compte, elle cherche, elle résout. Au point de sauter des classes. Au point d’intégrer la NASA et de permettre, grâce à ses calculs, l’alunissage d’Apollo 11.

en toute modestie. En toute humilité. Une belle leçon de vie. Elle aime ce qu’elle fait et le fait à fond. Simplement.

« Tu n’es pas meilleure que les autres et les autres ne sont pas meilleurs que toi » lui disait son père. Cette phrase est devenue sa devise.

https://www.albin-michel.fr/combien-de-pas-jusqua-la-lune-9782226443427

*

Titre :La parole précaire
Auteur : Jean-Marie Corbusier
Éditeur : Le Taillis Pré
Année de parution : 2026
Isbn : 978-2-87450-255-2
prix : 18

Le mot m’échappe
quand je veux dire
quelque chose

Tout ce livre tourne autour de ces trois vers. La difficulté de dire. La recherche du mot. Le langage tente de « dire » le monde et cependant le monde lui résiste. Le mot n’est jamais tout à fait exact. Tout à fait juste. Le poète demeure insatisfait. Dans le « c’est presque ça, tu vois ». Tout l’enjeu de la poésie est dans ce presque. Ce geste d’approcher sans caresser vraiment.

La parole est précaire, oui. Si on pense à Rimbaud : « J’ai vu ce que l’homme a cru voir ». Cette résistance de la langue et du monde. Ce compagnonage et cette solitude. Cet entre-deux du poème.

De courts poèmes pour tenter d’approcher. Beaucoup de silence aussi. Un chuchotement. Un livre comme un compagnon taciturne des veillées au près du feu. Dans la pénombre.

Barbara AUZOU, « C’est la seule occupation que je lui connusse », Éditions unicité, Collection Le metteur en signe, ICN- Orthez, Illustration de la couverture: Nicolas Auzou.

Barbara AUZOU, « C’est la seule occupation que je lui connusse », Éditions unicité, Collection Le metteur en signe, ICN- Orthez, Illustration de le couverture: Nicolas Auzou.


« Grand-mère tricotait des bas, c’est la seule occupation que je lui connusse’’ (André Gide)

        Voilà bien une phrase qui nous place dans cette transition : les gens du peuple sans instruction aucune, les femmes surtout, occupées aux travaux d’aiguille ; et le geste courant du bas peuple féminin illettré, rapporté au subjonctif, ce diable de temps de conjugaison qui fut un signe de valeur des textes assujettis aux règles sévères de ‘’la culture’’ littéraire et que toute une génération d’enseignants va s’ingénier à faire perdurer…jusqu’à sa disparition !

       Il en sera de même pour moultes règles qui ornaient le carquois de tout étudiant de français, et qui, heureusement se sont vues sinon remplacées, du moins bien rattrapées par l’originalité de pensée et d’expression des auteurs en herbe. Afin de montrer ma totale adhésion au propos que va développer Barbara Auzou, je citerais Boris Vian :

‘’Le poète écrit sous le coup de l’inspiration. Mais il y a des gens à qui les coups ne font rien. »

           Certains regrettent-ils encore l’ancien temps pour ne pas dire l’Ancien régime qui faisait barrage au peuple ? Barbara Auzou, elle, s’amuse de ces fluctuations de l’enseignement du français qui finissent par mettre en évidence ce qui est essentiel dans la culture : l’exemple d’humanité donné par l’adulte, le sens du partage, la richesse diversifiée des découvertes littéraires, la fraternité. Par chance, des progrès constants voient le jour concernant l’éducation grâce à une meilleure approche de la psychologie de l’enfant. Conclusion : l’enfance est une période primordiale, fragile est sacrée où les acquis ne perdurent positivement que s’ils sont diffusés avec bienveillance et respect. L’échec par rejet des apprentissages conduit à la marginalisation et à la violence. Et l’auteur de citer Hugo :

‘’où vont ces enfants dont pas un seul ne rit accroupis sous les dents d’une machine sombre’’ (Victor Hugo : Melancholia)

          Mais voilà que les conditions de l’Education Nationale sont soumises à une baisse constante de moyens : trop d’élèves par classe, milieu social qui s’appauvrit, prolifération des portables, et le faciès d’ogre de l’I A qui se profile, sans compter le nucléaire menaçant et le réchauffement climatique…Le tout annonçant la fin de l’écrit ; l’auteur nourrie des œuvres de nos écrivains et poètes français et qui a lutté durant toute sa carrière contre l’affadissement des buts et des résultats scolaires s’en attriste :

Le collège est perçu comme le maillon faible du système
éducatif…
et je suis là avec mes étoiles suspendues 
comme des candélabres
à leur donner à lire – vœu pieu-
à réfléchir
à leur jurer que personne ne peut rêver à leur place…
car, si’’ la terre est bleue comme une orange’’
certains élèves affirment depuis peu qu’elle est plate

            Barbara Auzou nous fait, sans pitié ( et combien elle a raison) le portrait argumenté d’une éducation nationale  qui n’est pas à la hauteur des idéaux républicains, loin s’en faut, et bien loin des siens aussi ; mais elle nous donne aussi, tout au long de sa nécessaire et implacable analyse, ici et là, des plages de salut par ses mots à elle dont la poésie ne noircit pas car elle continue à soutenir la fraîcheur de l’arbre de l’enfance et lui permet de déclarer à feu son aïeule qui tricote toujours dans sa mémoire :

‘’Je voulais enseigner
C’était délice
J’écrirai
Et je cultiverai mon jardin aux oiseaux
C’est avec la centaurée des mots
Que je finirai mon tricot
Il vaudra bien le tien grand-mère
Tu pourras être fière de moi.’’

(et , elle ajoutera, comme un clin d’œil de lettrée à sa grand-mère, étrangère aux règles de conjugaisons )

Au fond
N’était-ce pas le seul bien que tu me souhaitasses

         Après lecture de ce nouveau recueil, comme pour tous les précédents, le lecteur se joindra à moi sans conteste lorsque j’affirme au sujet de Barbara Auzou que sa POESIE originale et personnelle est traversée de création, d’intelligence et de vérité, et, de plus, reconnaissable dès les premières lignes, illustrant la passion de toute une vie, ce qui me permet d’affirmer :

‘’C’est la seule occupation que je lui connusse’’

Bernard Colas, L’odeur du monde après la pluie, éditions Unicité, 2026. 

Bernard Colas, L’odeur du monde après la pluie, éditions Unicité, 2026. 


L’odeur du monde après la pluie est le troisième recueil de Bernard Colas. Se déploie ici un monde qui est peut-être la métaphore d’une renaissance après l’ondée et qui décline une méditation intime sur l’ambivalence d’être. 

Le poète a partie liée avec des choses impalpables ou qui semblent prêtes à se dissoudre, la neige, la pluie, l’encre, les larmes, un « parfum de pluie », « la chair liquide » :

« L’homme joueur au sourire funambule respire 

Il est respiration 

Il est léger parce qu’il le veut 

Il fusionne 

La roche les yeux dans les yeux 

Son corps réuni se fait gaz » 

Celui qui parle n’a pas de nom. La guerre intemporelle qu’il évoque non plus. Il a des incertitudes sur son identité : « il n’y a aucune preuve de ma disparition ». L’auteur se parle à lui-même comme il nous parle. L’énonciation décline des locuteurs interchangeables, je, nous, on, il. Signe d’un destin qui se partage et d’une extrême attention aux autres. L’exergue avec la citation de Paul Celan – « Nous ne voyons pas de différence entre un poème et une poignée de main »- conforte cette impression. 

Dans l’univers mental de Bernard Colas, il est souvent question d’enfant, de rêves et aussi d’étranges « hommes flottants » :

« Quand tu dessines un poème ton regard me parvient
À deux nous finirons mieux l’enfance

Pas celle qui s’excuse

Même flottants
Nous deviendrons reconnaissables » 

Ce recueil qui se compose de 55 poèmes emmène ainsi le lecteur vers l’inconnu, vers d’énigmatiques points d’ancrage. La mort y est présente avec sa « nappe en linceul », « avec son regard de myope ». L’écriture charrie des bribes de vie et d’émotions qui dessinent les contours tremblés d’un pays d’avant la mémoire et d’un ailleurs insituable, marqué d’une troublante étrangeté. L’autre citation en exergue emprunté à Montaigne  » : « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes au-delà » nourrit une atmosphère de songe et de périlleuse incertitude :

« Il est dimanche
L’heure des chemins trop faits et des regards petits
Voyages immobiles
Quand on regarde sans les yeux l’enfant vengeur
Des petits bouts de rien dans la bouche
Les mots dangereux qui peuvent salir la langue
Ils voudraient que plus rien ne traîne
Ils cherchent un passage pour échapper au massacre
Est-on venu trop tôt pour haïr ?
Dans nos ventres mous le coeur est descendu »

Au centre du recueil se livre une énigmatique confidence qui donne le ton  : 

« ma vie fut un mannequin de paille

aux gants blancs »

Les 19 peintures de la plasticienne Mélanie Casano s’insèrent parfaitement entre les poèmes formes mouvantes, de fondus enchaînés et laissent apparaître un paysage fluide en phase avec les images mentales du poète.