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Vous pouvez toutefois – si cela vous convient – faire parvenir quelques textes inédits qui seront éventuellement retenus pour publication dans l’un des numéros de la revue

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  • de 5 pages A4 maximum
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à traversees@hotmail.com

Bien cordialement

Patrice Breno et l’équipe de Traversées


Les textes d’analyse littéraire, les chroniques, les recensions de livres seront éventuellement publiés sur le site de la revue Traversées et peuvent être envoyés à l’adresse mail suivante:

ccallant@gmail.com

Afin de pouvoir mieux identifier les oeuvres dont il sera question, on veillera à respecter la norme ISO 690 qui précise que « l’ordre habituel des éléments est le suivant »:

  1. Nom(s) du/des créateur(s) ;
  2. Titre ;
  3. Indication de support, si nécessaire ;
  4. Édition ;
  5. Lieu et éditeur ;
  6. Date (peut être déplacée après le nom du créateur si la méthode de citation « auteur-date » est utilisée) ;
  7. Titre de publication en série, s’il s’applique ;
  8. Numérotation dans la ressource ;
  9. Numéro normalisé, s’il s’applique (ISBN, ISSN, DOI, etc.) ;
  10. Disponibilité, accès ou information relatives à la localisation ;
  11. Informations générales complémentaires.

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Louis Chopinx, Un goéland s’est posé sur la table, CFC Éditions, octobre 2025, 141pages, 14€.

Louis Chopinx, Un goéland s’est posé sur la table, CFC Éditions, octobre 2025, 141pages, 14€.


« Un goéland s’est posé sur la table » est également le titre donné au premier texte de cet ouvrage en trois parties et qui comporte 52 courts textes reliés entre eux par cette image saugrenue, irréelle, magique d’un oiseau dont l’envergure dépasse de beaucoup la taille d’une table ordinaire derrière laquelle on se poste pour écrire, rêver et rêver encore.

Chaque texte à sa manière questionne la vie, l’être humain qui la subit ou tente de s’adapter comme il peut à une réalité normative. À la mort, à la disparition, à la solitude, à la maladie. La lectrice que je suis en parcourant ces pages n’a pu s’empêcher de songer à la poésie révélée dans « Un certain Plume » d’Henry Michaux, poésie interrogeant la réalité dans ce qu’elle a d’absurde, lui proposant comme grille de lecture un humour dérisoire, le rêve, l’hallucination, l’art, la magie. 

Au fil des textes, se profile le portrait d’un être humain sensible, amusant et amusé, fin observateur, grand rêveur, aimant l’art, les voyages, l’écriture. On comprend aussi que la poésie n’est pas une posture, elle est une manière d’appréhender le monde, d’être. Elle est sans doute aussi une manière de lui répondre. Déraisonnable, lunatique, rêveuse, subversive. Une poésie qui ne cherche point à apprivoiser son lecteur et encore moins celui qui écrit. Rien ne s’impose au poète pas même la page blanche qui imposerait un diktat: produire du texte, produire du poème pour endormir, calmer des blessures, panser des plaies n’est pas du tout la même chose que de répondre à une invitation à rêver, à penser, à comprendre ce qu’écrire, peindre, jouer implique vraiment pour la personne, le « je » ou « nous », commun. 

« J’ai mis l’océan dans un caillou qui me plaisait particulièrement et je l’ai emporté avec moi. Un adulte m’a surpris en train de cacher la merveilleuse pierre dans l’une de mes poches. Il n’a pas posé de question, il n’a rien dit. J’ai compris qu’il n’avait pas compris. 

Depuis que je sais que la magie est invisible pour eux, les limites de la magie sont invisibles pour moi. » P32

« Le saule ne pleure plus. Peut-être qu’on s’habitue aux larmes comme au bruit d’un ruisseau. » P34

Il est aussi fait allusion quelques fois à une peinture, à un peintre, à un épouvantail.  Les tableaux pourraient être ceux de Vincent Van Gogh. Curieusement, il plus question de l’artiste « malade », seul, schizophrénique, de sa marginalité  qui a construit un univers dans lequel on peut entrer, faire l’expérience de la lumière, de la couleur que de l’artiste assimilé et reconnu qu’il est aujourd’hui. On entre dans ses toiles par les tournesols, par ce qu’il montre d’un paysage, une vision qui tranche d’avec la vision de son époque.

De la même manière, on visite le Palais Idéal du Facteur cheval en ne tenant compte que de la magie que ces oeuvres révèlent abolissant les frontières. L’architecture du texte ressemble à l’architecture du Palais idéal grâce à son utilisation du quotidien, de ce qui nous est familier comme le fait le rêve. Il se charge de remodeler le réel vécu en se servant de ses éléments. 

«  comme si elle avait été la pointe d’un pinceau qu’on plonge dans un verre, la pierre laisse derrière elle des ondes vert émeraude. Au terme de sa course, elle coule. Comme si elle avait explosé, du fond du lac se propage une vive lumière. » P49

« Il (le Loup des siestes) est insaisissable. Ce qui me surprend le plus, c’est sa capacité à ne jamais laisser d’empreinte dans la neige du papier. » P55 

Le texte p 57 dont le titre est « Dans une caisse en bois » » n’est pas sans me rappeler le jeu de question-réponse que l’on peut lire dans le « Petit-Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry

« Avancer dans une direction imposée ne t’apporterait rien de plus que d’être immobile »P62 

« Que reste-t-il de l’horizon sans le ciel pour tenir compagnie à l’océan? » P63

« Le ciel a avalé la frontière qui le distinguait de l’océan. Je ne nage plus, je me contente de flotter. Je m’en remets au courant, tant pis si je ne suis plus une caisse en bois. » P66

Cette phrase se réfère aussi à la position du personnage principal de ce livre, le « je » qui décide :

« Je crois bien que je me sens comme ce cocotier. Je n’ai pas l’âme à travailler mais je ne me sens pas malade pour autant. »   « Attendre et ne rien faire ne m’était jamais désagréable. Je persistais à trouver l’existence merveilleuse et m’amusais beaucoup, tant dans la réflexion que la contemplation. »P59. 

« Des rides et des cernes partent de ses yeux, comme si deux petits cailloux noirs s’étaient jetés dans ses iris et que l’onde s’était propagée sur son visage. Le tableau n’est ni signé, ni daté. » P83

Les divers textes font référence à d’autres textes, à une mosaïque d’autres oeuvres artistiques et c’est sans doute cela qui confère à ce livre sa magie. C’est avec un plaisir enfantin qu’on se laisse embarquer par les histoires. Jamais aucune lourdeur grasse, toujours une belle délicatesse, une pensée non conformiste.

Parfois, le « je » devient le protagoniste d’une toile, d’une scène, d’une pièce de théâtre. On joue, on est. On fait partie d’un jeu, d’une pièce de Samuel Beckett ou d’un rêve, la réalité en devient absurde, on l’interroge afin qu’elle ne devienne glauque et ne fisse par engloutir la blancheur de la page d’écriture, de la lumière. 

Jean MAISON, Postérité du hasard, Poèmes, Ed. De Corlevour-,Revue La Forge.

Jean MAISON, Postérité du hasard, Poèmes, Ed. De Corlevour-,Revue La Forge.


CONTRAIREMENT à certaine opinion fort répandue, quand le poète « montre la lune », quand les lecteurs à courte vue « regardent le doigt », le poète n’est pas dans la lune. C’est la splendeur « terraquée » (Guillevic) qui l’attire, au point que si les étoiles ou les horizons lointains, chargés de « départs inassouvis » (Laville de Mirmont), sont volontiers ses thèmes de prédilection et contemplation, l’on peut dire que le poète est authentiquement « terre à terre ». C’est du point de vue terrestre que le cosmos le captive. La poésie pour lui n’est pas une fuite, et le rêve est moins un refuge qu’un espace créateur où bâtir les éléments d’une comparaison avec l’espace du réel, afin de tirer de la conjonction des deux une perspective, une profondeur, comme dans un stéréoscope. « Si tu ne mets pas un pied hors de la terre, jamais tu ne tiendras debout dessus. » (Elytis). Et en ce sens, notre herboriste éminent, Jean Maison, savant conjugueur de simples et de plantes les plus inattendues, est remarquablement poète, son dernier recueil en témoigne :

Les mains plongées
Au charroi des parcelles
M’intiment à la terre
Quatre dimensions
Et l’oeuvre sédimentaire du paysan
Arpentent l’année neuve

Voilà qui est un aveu laconique mais complet du rapport enraciné de notre poète à son existence terrestre. Il cultive le carré du vrai : à sa quadrature il unit son œuvre sédimentaire. Dès lors, les constats quotidiens associent le concret et le mystique en une vision qui tout ensemble tarit assez tôt la parole, d’où le laconisme de ses poèmes, cependant que cette synthèse zeugmatique  l’illumine :

La lumière se glisse dans l’essence du soir
Se maintient-elle
Que tout s’éveille en sa présence

Que de merveilleux silence dans ce haïku 5-7-5 caché (La lumière se / glisse dans l’essence du / soir Se maintient-elle) agrandi en un presque tanka par le troisième vers octosyllabe, porteur du nombre de l’infini : « le 8 redressé par un fou de philosophe » (Apollinaire). Cette présence de lumière, cette lucidité qui transit l’essence, il convient de « chercher en soi » ce qui l’incarnera, en devenant « l’ardente évidence du mot » ; à laquelle Jean Maison parvient en purifiant son langage à travers la « présence » de choses densément réelles : 

Saurai-je laver mes mots
Parmi les graviers de la rivière
Et mon coeur avec étonnement
Dans l’inconnu de sa raison

Sans vouloir citer tout ce recueil (ce que je ferais volontiers !), je voudrais montrer comme ce coeur, étonné par l’ici-bas, magnifie l’instant à la moindre occasion en le plongeant dans l’inconnu de sa raison, qui est joie poétique :

Dans la nuit avancée
Les herbages exhalent leurs arômes
Au son des clarines
Quelle joie d’être en si bonne compagnie
Sous l’orage des senteurs
Vers le souffle de juin

Ici, le poète herboriste se dévoile au passage ! Notons que, dans la lignée de Baudelaire, pour lui les parfums et les sons se répondent. Et ce compagnonnage nocturne de senteurs suscite le souffle, en lequel je vois le « pneuma » grec, l’esprit, l’inspiration, sous l’effet d’un enthousiasme « orageux » . Ce qui amène à découvrir l’optimisme implicite d’une poésie dont la nature est de pousser, pour ainsi dire végétalement. De croître sans jamais renoncer.

Encore quelques citations pour introduire aux beautés paisibles de ce subtil recueil de Jean Maison, avant de laisser au lecteur la satisfaction de découvrir les autres :

La plénitude d’un feuillage
Ouvre parfois
À de miraculeuses pauvretés
Une branche de cerisier
Se dessine sous l’orage
Le ruisseau s’endort
Dans un lavoir
À la lueur d’un roseau

Ce roseau, un calame peut-être, n’éclairerait-il pas le miroir de l’écriture qui « endort » l’écoulement du temps, qui fixe dans sa mesure ce qui nonobstant fuit. L’image de la source, origine de l’eau paradoxale en ce qu’elle coule sans que les reflets à sa surface soient emportés par le courant, est toujours en relation avec les manifestations mesurées, nombrées, du langage « premier », associées à la physis, la nature dont l’élan, je le disais plus haut, pousse (phytei), ce que les arbres manifestent de façon particulièrement évidente :

Près de la bonne fontaine
Sur la pierre nuancée
La mesure dirige l’éclat de l’origine
Pour disputer au soir
Le parler des grands arbres
Dans l’été frémissant

De fait, pour l’énoncé du monde, pour « un instant que rien n’abrège » (J.M. p.80), il y a compétition entre la poésie, cette « bergère aux yeux clairs » mais aussi cette « bonne fontaine », et le règne végétal (Cadou) volubile des grands arbres enracinés, quand il s’agit de tenir tête à l’approche de la nuit : ce soir de l’été, mentionné à plusieurs reprises, qui peut-être serait celui de la vie de Jean Maison, si l’on tente de décrypter la symbolique de cette intense ambiance, à la lumière de notre imagination personnelle… Et c’est en ce côté de rivalité « nuptiale », où se devine un clin de l’influence de René Char, que Jean Maison rejoint les poètes de notre temps, les Du Bouchet, Bonnefoy, Jaccotet et autres voix puissantes de la poésie moderne.

Reprenant en conclusion, les altérant sans doute pour tirer leur projet à moi, certaines formules de Jean, je dirai volontiers : « C’est un autre enjeu que d’explorer, à l’aune d’un hêtre, la souffrance du jour, la vie décimée et redite, les versions intransigeantes rétablies dans les phrases. / Voiles ! Éclipses de silence, explorant sans cesse le savoir immédiat du vent, portez en nous la feuille sentinelle, faites de la primitive intention le partage de l’amour en vie ». Est-ce une illusion ? En tout cas je crois lire dans ces lignes, grâce à la « feuille sentinelle » notamment par laquelle toute page poétique me semble résumée, feuille que le printemps verdit gaiement (surtout celui dit « des poètes », comme l’oeillet du même nom !), je crois lire, disais-je, l’art poétique de Jean Maison, art auquel je me rallie avec un amical et admiratif enthousiasme !

Jean-Jacques Didier, Mauvais temps, Gros Textes Éditions, 76 pages, format 14X10 cm, ISBN : 2-35082-625-6, 8€.

Jean-Jacques Didier, Mauvais temps, Gros Textes Éditions, 76 pages, format 14X10 cm, ISBN : 2-35082-625-6, 8€.


Par quelque bout qu’on l’aborde, ce petit livre (où se répondent, comme d’une chambre à l’autre, dans une irrécusable cohabitation, textes brefs et aphorismes rehaussés de collages de Mother Cuttin’) semble à première vue une anatomie de la dislocation et du désenchantement, lequel ne réussit toutefois pas, quoi qu’en dise l’auteur, à se survivre dans le détachement.

Mauvais temps sans contredit pour l’optimisme béat et ses adeptes : Jean-Jacques Didier, dans son dernier recueil, nous administre une piqûre (de rappel ?) : il n’est pas inutile d’envisager, de dévisager la face noire des choses – Pompéi et Auschwitz au joli mois de mai (et vous, lecteur où en est donc votre joli « moi de mai » ?), le « futur foutu tas d’os » que nous sommes, piqûre que l’auteur s’inflige en priorité à lui-même, sans luxe d’aménité. L’auteur pleut sa lamentation par giboulées : tempétueux l’échec dès l’origine – « nés d’une purée » –, celui de la vie, de préférence imaginée (tout de même, « voyage intéressant »), celui de la fin programmée – « les dates de péremption nous précèdent » ; lumineuses les petites ébriétés « d’ajouter de nouvelles questions aux réponses ».

L’auteur ne se prive pas de pimenter le tout d’une pincée d’ironie sardonique par laquelle, sous couvert de jouer astucieusement avec les mots, instruments par excellence pour passer à côté de tout, il soufflette nos indifférences désormais mondialisées, ce qui est à coup sûr d’un effet roboratif. Un livre coup de poing parce qu’il nous donne (avec quelle assertivité, quelle foi ferons-nous face ?) l’envie de ne pas être d’accord avec lui. Un livre caresse parce qu’il nous dit, qu’à l’instar de l’enfant qui joue « la paille dans la crèche vivante », « demain peut-être nous retrouverons notre âme. »