Lieven Callant, Initiale, Préface de Xavier Bordes, Editions Traversées.

Une lecture de Barbara Auzou

Lieven Callant, Initiale, Préface de Xavier Bordes, Editions Traversées.


Dans ce recueil Initiale, chaque poème est une respiration qui se tente, qui s’essaie, qui s’apprivoise, une zone fauve toujours entre « intérieur » et « extérieur ».

L’auteure en témoigne dans son introduction :

« à l’intérieur de moi parfois tout s’éteint, les vaisseaux s’égarent, les ruisseaux tournent sur eux-mêmes et combattent les rivières »

« à l’extérieur de moi, on ne voit rien de tout cela, des jeux de la lumière avec l’ombre »

La poésie semble alors un cheminement essentiel mais le poème a ses limites, celles de l’Ego sum :

« Mais que fait ce je parmi tous les mots

Le poème n’est pas un cœur et encore moins un rocher qui bat

Jusque dans chacune de ses rides

Jusqu’aux rives d’une âme

Le pronom est trop lourd »

Et le je reste souvent dans son « vestibule » :

« Je serais dans cette bulle qu’on appelle cœur qui a trouvé sa place dans l’aquarium qui me sert de tête. Les limites de mon corps ne vont donc pas très loin, pas au-delà d’un point »

Pourtant, parfois, ce Je, comme le souligne Xavier Bordes dans la préface du recueil, trouve bonheur à  «  habiter aussi bien les plantes, les animaux, les minéraux. Se glisse dans les intentions des éléments, ou le « regard » des objets :

« Par-dessus mon épaule pousse

La main caressante d’un arbre ancien »

Ou plus loin :

« Il pleut. Je suis un cheval »

Lire Lieven Callant c’est écouter le chant fugace de l’oiseau sur la tuile du toit se prolonger au tambour que bat la membrane du jour.

C’est écouter à la dentelle de l’ancienne table battre le pouls dans son bois.

On entend s’éloigner et revenir les anciennes menaces et le tremblement du jeune rameau battu par la calomnie des saisons.

On voit défiler l’ultime dédicace et ses fictions affolées parfois tiennent lieu d’horizon.

Et on accroche au cintre du jour, et au milieu du chaos, son nom véritable.

Fût-il une Initiale.

©Barbara Auzou.

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Jean-Louis Bernard, Sève noire pour voix blanches ; Editions Alcyone, 2021 ; Collection Surya

Une note de lecture de Pierre Schroven

Jean-Louis Bernard, Sève noire pour voix blanches ; Editions Alcyone, 2021 ; Collection Surya


Dans ce livre, le poète érige l’errance en apprentissage de la vie et de la poésie ; mieux, dans ce livre, le poète explore les contraires,  tente de rendre la sensation d’un monde qui se révèle toujours autre qu’on le croyait,  s’emploie à capter les étincelles du vivant et à traduire toute  la subtilité du présent. Soucieux d’échapper au vide existentiel qu’il appréhende quotidiennement et de redonner son rythme et ses pulsations à notre existence, Jean-Louis Bernard nous met ici en présence d’une poésie dans laquelle on perçoit un cri pour retrouver une innocence, un amour et un absolu venu d’un ailleurs inconnu. Ici, le poète ouvre un temps qui n’est pas encore, célèbre la terrestre sensualité, interroge, écoute et accueille la nature afin de se connaitre, se  révéler à lui-même voire s’habiller du corps d’une liberté s’écoulant comme une rivière dans l’infini du monde ; ici, enfin, le poète en appelle à renouer des liens avec le réel fulgurant et à faire du silence un moyen de recueillir l’instant(le silence, c’est le vase à recueillir l’instant/Guillevic). En bref, à travers ce livre, Jean-Louis Bernard  cherche à rendre la sensation du monde,  à combattre la mort vivante qui se représente à nous quotidiennement, à faire un pas vers la lumière du mystère qui nous traverse et enfin,  à dépasser le visible pour en donner lecture selon le mystère oublié de son surgissement continuel.

Recherche d’un souffle 

qui ferait monde

sous sa dictée

un nom égaré

derrière la flamme obscure

des confins

et puis un autre

perdu dans les faubourgs

du songe

voici que se profile

le dit des lisières

et la liturgie revenante

de l’éclair

affiché

sur les ruines du silence

le dessin d’un souffle

©Pierre Schroven

Barbara AUZOU, MAIS LA DANSE DU PAYSAGE, Poèmes, Préface de Claude LUEZIOR, 5 Sens édition-2021.

Une chronique de Jeanne Champel Grenier

Barbara AUZOU, MAIS LA DANSE DU PAYSAGE, Poèmes, Préface de Claude LUEZIOR, 5 Sens édition-2021.


« …Mais la danse du paysage… » Ce vivant mot de passe transmis par Blaise Cendras, l’éternel voyageur, nous prépare à un changement de rythme plus qu’à de belles descriptions des pays traversés. Il s’agit bien de voyages mais de voyages vécus et rapportés sur un autre ton :  »le paysage ne m’intéresse plus, mais la danse » nous dit Cendras qui voit défiler les pays. 

                     Claude Luezior, pertinent préfacier de ce livre, note aussitôt ce point original : il s’agit pour l’auteur de :

« Prendre et reprendre les lignes qui ondulent et fuient vers les frissons »

                    Barbara Auzou paraît si naturellement prédisposée au bonheur de la découverte qu’elle semble vérifier d’emblée la parole de Claude Estéban fustigeant les poètes qui se nourrissent de noirceur, en ces mots : « Quelqu’un qui crie que tout est noir, c’est dans sa tête qu’il se cogne » 

                    Dans ce recueil, tout est fluide, ouvert, musical et positif : il s’agit de la  »substantifique moelle » du voyage, celle qui vous soulève et nourrit votre vie…pour la vie.

Essayons d’emprunter un instant cet « Itinéraire de l’éphémère »qui n’exclut pas ces repères de stabilité que sont partout, les arbres ; l’auteur nous parle de  »l’arbre que l’on s’est choisi » qui est cité de façon rémanente, où que l’on soit comme un repère, un tuteur entre sol et cieux : 

« comme ces arbres debout sur une seule jambe tremblants séculaires et tout en visions »P.21

                   On note, à chaque halte, ce qui va demeurer vivant à l’esprit, le son, le timbre du lieu ou de l’instant, tel « le renard gris des Rocheuses…avec son langage à émettre des oiseaux au-dessus des cactus »P.22

 Au Kénya « où la beauté s’émonde tendue entre deux gazelles »P.24

Sur l’Ile de Pâques avec « ses vieux enfants de basalte et l’or sombre de la voix à l’aube accordée »P.27

À Wallis et Futuna où «  le bleu qui sert à aimer là-bas se pose comme une coccinelle sur un sein »P.32

Aux Açores où l’on dit « que ce même soleil fait tomber l’amour des corniches »P.36

Au Sri Lanka où « nous aurons désappris à aller vite et nous voilà voyageant à l’abri d’un autre temps »P.38

Dans la Pampa Argentine… « et dans les plaines du vent tressons nos voix pour apprendre à la vie / à épeler toutes les lettres clandestines du consentement »P.40

Et aussi en Sardaigne où, l’auteur nous dit reconnaître «  la Diane doucement poignante du destin ( citation en hommage à René-Guy Cadou)

                 Et combien d’autres destinations encore qui font de ce recueil un carnet de voyage écrit dans une langue sobre, pertinente, et sur un ton très personnel ; un voyage de connivence avec l’amour qui permet de côtoyer la beauté vivante dont un cœur ouvert et positif ne peut se déprendre quelles que soient les circonstances. Après avoir suivi en pensée l’itinéraire de ce voyage je dirais en conclusion comme l’avoue Barbara Auzou :

« J’ai marché pieds nus vers l’Ailleurs…

« Je ne savais pas qu’on pouvait à ce point aimer la vie »

                   Recommandons à tous, en cette époque de repli funeste, non pas la lecture mais la fréquentation de ce livre exceptionnellement positif et profond et terminons par ces mots de l’auteur, émouvants et légers à la fois :

« Et je m’éloigne des maçons du passé  

de tout ce qui brûle les passereaux…

j’accepte la tiare somptueuse du printemps

sur le roux de mes cheveux… »( Au pied d’un seul arbre)

                                                                                        © Jeanne CHAMPEL GRENIER

Jean-Marie Corbusier, Ordonnance du réel, Châtelineau : Le Taillis Pré, 2021

Une note de lecture de Pierre Schroven

Jean-Marie Corbusier, Ordonnance du réel, Châtelineau : Le Taillis Pré, 2021


Dans cette suite de poèmes en prose, Jean-Marie Corbusier hisse haut l’air vif d’une parole qui nous invite à aller au-delà de nos abstractions et de nos idées toutes faites pour découvrir une vie qui ne va pas de soi ; mieux, prenant le contre-pied d’un monde où tout va trop vite et où on a tendance à vivre dans l’ignorance de soi et des choses, Corbusier met ici  au jour une poésie susceptible de nous permettre, non pas de fuir la réalité, mais bien de se rendre encore plus réel pour se donner une chance de saisir toutes les potentialités de l’univers et de capturer la part de nous-mêmes qui nous échappe. De même, malgré le fait qu’il soit conscient du fait de l’impossibilité du langage à approcher le monde dans sa réalité, le poète cherche le réel au-delà du réel et tente de  faire naître une vie existante en conjurant l’absurdité d’une vie qui a tout pour vivre, mais ne vit pas. Ici, chaque poème ouvre en notre être qui se croit achevé une béance, contre l’inertie du monde , pose la question du réel tout en nous faisant prendre conscience  que d’une part, rien ne va au néant  et que d’autre part,  la seule rencontre qui vaille, est la rencontre avec soi et au fond de soi, avec la vie qui contient l’univers entier.

Le chant de l’alouette se suffit. Il n’impose rien et rien ne le requiert. À  qui sait prendre, il donne, pointe extrême d’un bleu sans soleil. Pour un bref instant, il accorde l’obole du passeur : le sol réintégré. Rien n’a eu lieu. Rassénérés par ce clair moment, nous ne savons pourquoi.

                                                                                                                 © Pierre Schroven

Christophe Mahy, À jour passant, poèmes (Ed. Gallimard – NRF.)

Une chronique de Xavier Bordes

Christophe Mahy, À jour passant, poèmes (Ed. Gallimard – NRF.)


Cette série de courts poèmes, d’un auteur que je ne connaissais pas, mérite la lecture ; et d’être méditée, souvent. Le titre éclaire fort bien ce beau livre de quelques cent vingt textes environ, qui ravivent avec simplicité, mais non pas platitude, la qualité d’une « présence au monde » rendue constamment précieuse par l’inoubli sous-jacent, parfois explicite mais jamais pesant, de la condition de mortel qui est la face obscure du vivant… La simplicité poétique s’exprime ici avec un ton de sérénité légère et pourtant profonde, des accents limpides et des formulations heureuses, dont voici deux exemples (p. 132 & 133) :

entre les herbes

l’eau emmène

ce qui reste du jour 

derrière les murs

au fond du val

l’ardeur des mains jointes

ranime le matin

comme s’il fallait à tout pris

désigner

ce que nous n’avons de cesse

d’écrire.

Ou encore :

Passant en quête

d’instants perdus

et d’heure arrêtée

te voilà livré

à un exil dérisoire

car tes voyages sont incertains

mais tu maintiens

envers et contre tout

le cap sur le soir précoce

où les landes font

de grandes trouées d’ombre

que le vent dénoue

autour des bornes.

J’ai beaucoup aimé ce livre plein d’une poésie consciente d’elle-même, de son rapport sans naïveté aux choses de la nature, à l’existence de ce qu’elle rencontre avec un regard qui pense sans prétention, avec un œil clair, droit, nourri d’une surprise juste effleurée, qui n’effarouche pas et rend ses couleurs à son univers familier. Un recueil qui sera un bon compagnon pour commencer lucidement, mais de façon apaisée, cette nouvelle année omicronnée !

                                                                                           ©Xavier BORDES
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