Émilie de Turckheim, Le prince à la petite tasse, Editions Calmann -Levy, Août 2018 (216 pages – 17€)

Chronique de Colette Mesguisch

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 Émilie de Turckheim, Le prince à la petite tasse, Editions Calmann -Levy, Août 2018 (216 pages – 17€)


 

 

« Pour accueillir quelqu’un, il ne faudrait pas accueillir l’hôte par des cris de bienvenue, mais le laisser prendre sa place en se déplaçant souplement. »

Ainsi s’exprime Émilie de Turckheim. Avec son mari, Fabrice, ils ont hébergé un Afghan, âgé de vingt-et-un ans. Il a traversé plusieurs pays du Moyen-Orient et son séjour en Norvège s’est soldé par un échec. La narratrice, avec diplomatie et une infinie patience, explique à Reza, fait appel à sa réflexion mais se garde de juger. Mais peut-elle remplacer sa mère ? Ils ont été séparés et les recherches ont été vaines. Il garde de son passé des habitudes de prince et ne peut boire son thé que « dans une tasse de fine porcelaine ».

Il explore les rues de Paris. Il fait preuve envers les enfants, Marius et Noé, d’une grande sollicitude et n’oublie pas les réfugiés moins bien lotis que lui.

Émilie l’incite à suivre les cours de français assidûment. Elle lui répète que le rejet et l’exclusion sont souvent générés par une interprétation erronée des propos des exilés.

L’intégration de Reza peut-elle être mise en doute ?

 

La décision de ce couple de franchir le pas a été probablement insufflée par leur générosité et leur ouverture à l’autre. Ces idées, ils ne se contentent pas de les clamer, ils les mettent en pratique. Ce récit émouvant est émaillé de poèmes de l’écrivaine qui exhalent sa sensibilité et son empathie. Tous, dans cette famille, ne nourrissent qu’un espoir ; c’est que « Reza s’enracine ici, pousse ici, fleurisse ici, en France ».

 

©Colette Mesguisch

Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées, traduit du japonais par Alain Gouvret, Pascal Hervieu, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister, Afuyen, 2017 pour la traduction, 90 pages, 14€.

Une chronique de Lieven Callant

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Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées, traduit du japonais par Alain Gouvret, Pascal Hervieu, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister, Afuyen, 2017 pour la traduction, 90 pages, 14€.


Ce qui ravit dès l’instant où l’on feuillette le livre, c’est la présence des vers en japonais à côté de la traduction française. Suspendus à la manière des branches stylisées d’un saule, les filaments calligraphiés dispensent une beauté végétale à la page. 

Entre les deux écritures s’installe un espace frais, fragile qu’aucune traduction ne peut dire ni même effleurer. Les vers deviennent ces fleurs épiphytes qui se suspendent à la brume sans véritablement s’en nourrir mais comme pour attester d’une présence, le souffle poétique. 

La principale beauté d’une oeuvre se situe dans cet écart, cette zone de murmures, cette zone de peut-être qu’on nomme parfois saveur. L’art japonais est dans le renversement des valeurs, dans ce qui apparait dans l’ombre à la faveur d’une lumière pure, presque crue. La joie de la poésie est dans ce passage de la forme, du corps à sa version en miroir, en contre-jour, comme inversée. 

« Le vert tendre des saules
en amont de la rivière
je le vois comme à travers des larmes »

 

« J’étais parti chasser les lucioles
au bord de la rivière
– on m’a conduit sur les sentiers de montagne »

 

« La pluie tombe sur la ville
je me souviens des gouttes
sur les fleurs violettes des pommes de terre »

 

« La nostalgie
brille en mon coeur comme de l’or
comme une eau pure y pénètre »

Ces quelques tankas repris au hasard des pages témoignent à mon sens de manière évidente ce que je tente de rapporter ici.

Une précision folle, une maîtrise sans rigueur pointe une parcelle de la réalité dans la réalité avec le moins de signes possible, le plus directement et de la manière la plus claire, la plus pure. À cette relative maigreur, à cet énoncé épuré s’ajoute toujours un vide comblé, un lieu en suspension. Lire revient alors à voyager de cet endroit à un autre. D’un extérieur à un intérieur, de l’intime secret qui nous touche de près à ce qui justement se partage ou est partagé. Lire, c’est rêver, libérer l’imagination de ses habitudes. Lire c’est s’ouvrir, se flétrir, se voir renaître. Lire devient un procédé pour méditer l’écriture, pour apprivoiser une nouvelle fois le langage afin de tenter l’union possible du geste, de l’action à ce qu’on a souhaité qu’il rapporte de notre voyage, le voyage de notre âme. 

Si une place belle et heureuse est laissée à la brume, dans la brume c’est aussi pour nous rappeler que nous ne sommes que fumées, poussières en suspension et que le pouvoir que nous nous attribuons en pensée par des mots pour des mots ne vaut que pour un instant aussi bref que bien défini.  

Quelque chose dans la machine bien rodée vient rompre un équilibre forcément précaire, perturbe l’harmonie. Quelque chose suggère la faille, la faim, la désunion et un besoin urgent de rétablir cet état de quintessence. La brièveté des tankas s’oppose aux longues heures de songes, de souvenirs, de reconquête du passé. La brièveté nous fait à jamais habiter l’instant, nous accorde ou tente de le faire au présent, à la nature exacte des choses. 

J’aimerais pouvoir affirmer que de telles préoccupations occupent la plupart des poètes actuels pourtant hélas quelques uns sans doute beaucoup trop semblent se désintéresser de cette double voie (voix), de la possibilité magique d’évoquer sans affirmer, d’entrainer le lecteur dans l’entre-deux monde du poème où les mots se laissent dépasser par les sens, où déborde ce que la langue, le langage ne peuvent définir si ce n’est peut-être en se servant d’un langage dans le langage, codé, secret, magique, rêveur et rêvé. Beaucoup trop de poètes se servent des mots comme on se sert de ses poings, sans nuances, se revêtent d’un habit neuf sans comprendre que s’il brille c’est parce qu’il est usé. Fatigué. 

Revenir aux tankas, aller vers les grandes âmes poétiques me permettent d’apprécier ce qui toujours manque aux autres pour franchir le mur du temps. « Certes le tanka mourra. Je ne veux pas faire de la théorie, il s’effondrera de l’intérieur. mais il ne mourra pas d’ici longtemps encore. » écrit Takuboku.

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lshikawa Takuboku © Arfuyen

Une notice biographique nous informe de ce que fut la brève vie de ce poète japonais né en 1886 et qui meurt en 1912 d’une péritonite chronique liée à la tuberculose. Beaucoup des tankas repris dans cette édition datent d’une période de production intense en 1908 pendant laquelle Takuboku écrit toute la nuit, par vagues de 141 tankas en quelques heures. Les tankas paraissent une première fois en 1910.  L’oeuvre complète de Takubotu comporte huit volumes rassemblant tankas, poèmes, récits et nouvelles mais aussi des extraits de son journal et divers documents critiques sur la vie et l’oeuvre de l’auteur.

En janvier 1911, il écrit à un ami: « Cela ne me gêne pas si pendant quelques jours ou des mois je n’ai pas envie d’écrire des tankas. Cela me laisse indifférent. Mais, parce que je suis obligé de mener une vie quotidienne insatisfaisante, il devient souvent impératif de chercher la preuve de mon existence en devenant conscient de moi à chaque instant. C’est à ces moments-là que j’écris des tankas. Je me console un peu moi-même en changeant le moi en mots et en les lisant (….) Tu vois, même si j’écris maintenant des tankas, je souhaite devenir un homme qui n’a pas besoin d’en écrire ».

Enfin Takuboku relève ici l’effet thérapeutique de la poésie d’une manière qui m’interroge. Qui voudrait ne pas avoir à écrire des tankas, de la poésie, si ce n’est ceux à qui elle offre certes d’exister, d’en avoir une preuve écrite si je puis ainsi m’exprimer mais qui leur confère par la même occasion une lucidité peu commune d’eux-mêmes, de la vie qu’ils mènent, du monde qui aura toujours ce besoin brûlant de poésie pour être quelque peu vivable?   

©Lieven Callant

Claude Luezior, Jusqu’à la cendre, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018.

une chronique de François Folscheid 

 

Z119 1ère couv. Jusqu'à la cendre

Claude LueziorJusqu’à la cendre, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018.

 

 

Ce qui tout d’abord, dans ce texte poétique, réjouit l’esprit – le nôtre, l’occidental, le « français » –, c’est la symétrie. D’un côté, les « poèmes » – coulée des sentiments, lave des révoltes, sève des désirs – , versifiés en la docte exigence ; de l’autre les « poèmes-réflexion » – sur la poésie, sur soi, sur le monde –, petits textes en prose poétique, épurés et denses, tirés au cordeau. Deux manières, deux formes d’écriture en regard, comme en écho, dans un bel équilibre.

Puis on se laisse emporter en ce moût de mots/que tuméfie à l’automne/un soleil épars. Mais le poète nous prévient : s’il s’agit de respirer à contre-courant/des stridences perverses, et si sa main pourtant combat/ jusqu’à l’ultime phalange, ses pages sont alourdies de cicatrices.

Explorer les sédiments, danser sur les tessons de la douleur et de la désespérance, combattre les vents contraires – ceux du monde, ceux de l’écriture – pour une flaque de lumière, tel est le chemin initiatique que nous propose Claude Luezior.

À la fois poésie et pensée poétique sur la poésie, ce recueil trouve son axe dans un petit poème en prose qui à lui seul est un manifeste sur le statut ontologique du poète. On y lit que celui-ci est cet être qui lacère ses idées de mots étranges […] son allure est celle de l’orpailleur, courbé sur sa goutte d’eau, traquant la plus folle paillette.

Souffrance, ivresse, combat de la poiêse, mais aussi humilité du mystique, du poète qui a vu son feu Saint-Elme sur l’Océan d’Illusion et cet inépuisable caléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu.

Qui est sensible aux dangers artistiques de « l’art engagé » peut s’inquiéter de voir l’auteur mettre un pied, ici et là, dans l’arène du siècle ; ainsi Djihad, ce long poème émouvant, appel au cœur invisible de ce frère au bord du puits, mais la hauteur de vue et la qualité formelle font que la poésie, ici comme ailleurs, ne perd rien de son plumage ni de son ramage.

Le recueil s’achève sur l’image de la maladie d’Alzheimer, allégorie de la dislocation de l’être et de la pensée en notre monde d’aujourd’hui… Oui, nous sommes au bord de l’abîme, comment le poète, lui qui tend à l’évanescence comme les coquelicots, les papillons et les oiseaux, pourrait-il ne pas être le « lanceur d’alerte » par excellence ?

 

Une poésie puissante, lumineuse et sombre où s’agenouillent sur la page nos pensées les plus nues. Les vingt-huit poèmes en prose, par leur haut degré de polissage et d’épure, sont d’une qualité rare (on songe aux trente tableaux de Vermeer, tous réussis), sans pour autant que les poèmes versifiés en pâlissent, car en infinies torsades/ la matière fusionne/s’enroule et s’étrangle/aux commissures des roches/que les heures éruptives/déjà coagulent.

En équilibre entre le fatum contemporain et la brèche intimiste, cette œuvre magistrale élude l’écueil d’une poésie noire. Car, si l’heure est grave et sombre, la joie pure jamais ne s’éclipse : pèlerin au long cours, Luezior a un ciel étoilé dans sa bure. Il nous offre, avec toutes les soieries et les ellipses du possible, […] le fracas en musique, le désordre en lettres d’or, […] le lambeau en étoffe, et, au bout de la cendre, […] des mots d’amour pour mieux passer l’hiver.

 

©François Folscheid

 

Sidérer le silence  – Poésie en exil (cinquante poètes d’ici et d’ailleurs)- Anthologie dirigée par Laurent GRISON, Les écrits du Nord, Éditions Henry, novembre 2018, 132 pages, 14 euros.

Une chronique de Marc Wetzel         

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Sidérer le silence  – Poésie en exil (cinquante poètes d’ici et d’ailleurs)- Anthologie dirigée par Laurent GRISON, Les écrits du Nord, Éditions Henry, novembre 2018, 132 pages, 14 euros.


 

                                              « Avec à voix basse le récit à

                                                      la police du port

 

                                                      D’Ulysse le rescapé d’Afrique

                                                      ou du Vietnam

                                                      qui croit à Poséidon douanier

 

                                                      Et aux passeurs qui font payer

                                                      les morts

                                                      en les jetant par-dessus bord »

 

                                                               Werner Lambersy, p. 63

 

     Un beau titre, justement énigmatique (sidérer n’est spontanément pas actif – parce que la sidération a la passivité d’une influence paralysante – ni transitif – autant vouloir que l’astrologue influence en retour les astres !), tiré du poème du maître d’œuvre de cette anthologie (Laurent Grison). Titre qui suggère de foudroyer l’indifférence, de frapper de stupeur notre mutisme même, d’interrompre une très taciturne absurdité. De mettre le silence face à son propre ébahissement.

    Devant quoi ? Le déferlement migratoire présent, l’hémorragie géopolitique du malheur terrestre. Tout ici, on le sait, est tragique et paradoxal : des naufragés dont on craint l’abordage en retour ! Une « invasion » par ceux qui ne sont armés que de leur fuite ! Une modernité qui entend confiner des masses entières là même où elle les a déracinées ! Des conquérants en haillons sur radeaux ! Une Europe victime de l’appel d’air de sa propre, pacifique et prospère multiculturalité, qui prétend ne pas pouvoir accueillir plus d’Afrique qu’elle n’en peut devenir, mais sait devoir ne pas en accueillir moins que ce qu’elle y aura fait advenir ! Nous, donc, qui avons la drogue de l’argent, les grimaces du patrimoine, la santé même des addictions, et les bien-nourris vertiges du transhumanisme pour digérer la perte de nos traditions, mais eux, non ! Eux qui fuient des régimes dont ils ont honte, des catastrophes dont ils ont peur, des désolations dont ils ont marre, leur réactionnel surnombre même qui fantasme d’avoir la mort à l’usure – eux devant nous et en nous : si l’on peut choisir notre niveau de tolérance à l’égard de ceux qu’on recueille, on ne doit pas prétendre choisir le leur !

   Le cœur humain prend donc les naufragés comme ils sont, n’impose pas quarantaine à des agonisants, ne se moque pas, surtout s’il est athée, de ceux que leur Dieu semble avoir abandonnés, donne asile (abri sacré, sécurité garantie, privilège d’insaisissabilité) au seul bien qui permet tous les autres : une vie qui vient être sauvée. C’est ce que rappelle Laurent Grison dans sa sobre préface :

 

   « Dans le silence de l’exil, le poème porte l’humanité (…) Alors que la nuit contraint des milliers d’hommes et de femmes à fuir dans la douleur avec l’espoir de trouver un refuge, s’entend au lointain la parole vibrante et intense des poètes témoins du monde »   

 

    En apparence, bien sûr, accueillir des migrants par des poèmes est indécent et incongru (même des mots qui chantent bien ne formeront ni bouées, ni vivres ni surtout visas !) : la poésie serait comme une diversion aggravant la douleur qu’elle commente, les poèmes d’insignifiants refuges de papier, et les poètes des témoins  éthérés pratiquant leur douteuse fraternité sur nuages. Le principe même de l’anthologie bénévole fait craindre le pire (la haine de soi de la mauvaise conscience) ou en tout cas douter du meilleur ( l’appel aux aèdes pour retendre un peu un arc humanitaire flapi). La horde des malheureux a davantage besoin de notre volonté que de notre imagination, et souhaite moins entrer dans nos rêves que sortir de son propre cauchemar. On hésiterait à lire plus avant ; on a tort !

    Un poème, après tout, formule et recueille toujours mieux ce qui arrive (la migration vers nous de millions plongés là-bas dans la « nuit » de vivre) que toute autre œuvre de l’art : une danse (dynamique, mais muette), un film (qui, par nature, ferait écran à ce qu’il montre), une sculpture (concrète, mais inerte) ou même que la prose d’un laïus de bienvenue (à la pitié sans liberté et la dignité sans ardeur), parce que la poésie est un travail de langage qui n’en aliène aucun usager, et prend la voix de tous sans l’ôter à personne.

    C’est pourquoi seuls des poètes pouvaient ici nous entretenir et instruire de l’horreur se déportant d’elle-même, de ce vécu de l’invivable avec le discernement de James Sacré (pesant la misère des mots devant la misère du monde), la délicatesse de Claude Adelen (constatant qu’il n’a plus d’autres mots disponibles que les corps et les visages mêmes de ceux qu’ils évoquent), la justesse de Jeanine Baude (réclamant un autre temps dans le temps pour que le salut puisse y succéder à la perdition), la lucidité de Pilar Gonzalez Espana (estimant que la paix ne sera possible un jour qu’une fois la guerre de l’humanité contre elle-même complètement avérée, avouée, assumée), l’humour bourru de F.J.Temple (éclairant l’opposition entre migrateurs et migrants par ceci que, si les ailes sont sans frontières, les frontières sont d’abord sans ailes), l’ironie martiale de D.J. Danilov (déclarant que seules les blessures sont propres en ce monde sanglant), ou l’explosive acuité de Serge Pey (énonçant que porter d’autres sorts est l’unique moyen d’alléger le nôtre).

    Les poètes ici présents ont su oublier leur propre virtuosité, négliger leurs querelles formelles, taire leur érudition, pour s’en tenir à l’incompressible de leur art : le souci d’authenticité, le devoir de nuance, la justesse de voix. Il est touchant et noble que de méritants et confirmés poètes ne donnent pourtant pas cher ici de leur propre pouvoir. Tel Daniel Leuwers :

 

         « Le poème se tait, le poète s’est tu. Il ne sait où aller. Il chante pour les camps mais s’installe hors des camps. Il sent l’autre comme enjeu. Il enjoint le chemin et la perte des repères. Il veut « s’imaginer les uns les autres ». Mais il finit par ne même plus savoir d’où il parle »  

 

     Ou Michaël Glück, respectant la profondeur quasi-paléontologique de ce que nul ne peut prétendre tout à fait comprendre :

 

          « Nous marchons

             depuis les vallées

             dans la chair du monde

             Lucy nous expulse de son ventre fertile

             nous allons nous nous

             dispersons et multiplions (…)

             nous migrons

             d’un bâillon à l’autre »

 

     Ou Luigia Sorrentino décrivant le dernier mouvement de nuque de ceux qui partent risquer de mourir pour éviter d’être morts :

 

        « Aucune réponse de la montagne

           seul ce regard en arrière si humain

           disparaissait derrière le nuage »  (trad. Angèle Paoli)

 

    Faire chanter la langue française pour les migrants ? Ce n’est donc pas leur offrir naïvement (ou cyniquement) un abri inoffensif, ou le confort douteux d’une épitaphe. C’est au moins opérer (et offrir) une scrupuleuse métamorphose de mots pour accompagner (et soulager) comme on peut une espèce de mue de la dernière chance de la part de gens fuyant leurs nations faillies, leurs patries traquées, de gens (on cherche la contraposée de la nostalgie) qui souffrent du mal au pays, un pays qui n’aura pas su en rester un ! C’est ménager, c’est même peut-être bercer, un brutal dépaysement de destin (comme un écrivain transposerait avec succès une intrigue dramatique dans un cadre non-natif, ou un prophète conduirait une transmigration historico-spirituelle de l’âme d’un peuple du corps d’un territoire mourant à celui d’un territoire renaissant). C’est aussi apprendre à voir le danger caché dans notre peur, le dommage dans notre colère, le doute dans notre vanité. Comme une ceinture trop serrée asphyxie le repu qu’elle protège, Marilyne Bertoncini, dans son beau poème « Aux portes de Yeruham », rappelle que toute citadelle hermétique met, à s’écrouler, les sept jours exactement que mit à se former, jadis, un Monde s’ouvrant à lui-même.

 

  Deux derniers extraits d’un pari d’humanité réussi :

 

       « Ceux-là ne vont pas à la mer

          pour la mer (…)

          Derrière eux la terre qu’ils aiment

          harassée

          dépourvue

          où il n’y a de choix

          qu’entre la mort et la mort (…)

          Devant eux rien la mer immense

          un abîme à franchir

          comme on doit bien franchir le désespoir » (Jean-Pierre Siméon)

    

 

         « Des deux côtés du grillage

           Vous n’étiez plus des hommes

           Mais un flux à repousser.

           

           Étreinte étroite d’un fourré d’épines

           ou sur une branche fragile

           La fleur d’un printemps posthume

 

           Ce sont vos visages, vos noms inconnus

           Vies perdues sans traces

            Dans le piège liquide de la mer »  (Jean-Baptiste Para)

 

     On pourrait dire des rapports de l’inspiration et de la folie exactement ce que Caillois disait de ceux de la veille et du sommeil, à savoir que la veille se distingue du sommeil justement en ce que le sommeil ne sait pas, lui, se distinguer d’elle. Merci à Laurent Grison d’avoir ainsi su nous offrir cette anthologie éveillée et inspirée.

©Marc Wetzel         

 

Une comédie humaine en mots et en images

Une comédie humaine en mots et en images



    Quel merveilleux tremplin pour faire découvrir la poésie contemporaine que de la faire cohabiter avec d’autres arts plus exposés tels que la photographie par exemple. Bien sûr, les risques sont grands de voir l’une ou l’autre de ces deux formes d’expression prendre le pas sur la voisine. Il y a aussi le risque de redondance aboutissant à la banalisation du projet. Ici, rien de tout cela avec L’aventure carto menée par le photographe breton Yvon Kervinio. Parmi les milliers de photos en noir et blanc qu’il a prises, Kervinio en a choisi 500. Il a proposé ensuite à 5 poètes d’en retenir 30 afin de les accompagner d’un texte poétique, le tout devant déboucher sur des livres de 64 pages au format carré (22×22). Le photographe rappelle dans son avertissement que « le lieu, la date et les circonstances » sont les bases de ses photos, « pour en garder la mémoire » (mais les auteurs ne les connaissaient pas au moment de l’écriture). C’est au cœur de la Bretagne profonde des années 70 à 90 que ces clichés ont été pris. Nous allons parler ici de deux de ces cinq livres proposés.

45870_1.jpg    Tout d’abord, dans celui de Jean-Claude Touzeil intitulé Vox populi, la parole est donnée au peuple le plus modeste dans ses activités ordinaires ou festives. Les poèmes en vis-à-vis témoignent d’une grande empathie avec juste ce qu’il faut de tendresse et de fantaisie. Toutes ces personnes soudain mises en pleine lumière rayonnent dans la complicité que le poète a su témoigner en laissant libre cours à son imagination.

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    Le deuxième livre s’intitule Visages de villages et c’est le poète Michel Baglin qui en est l’auteur. Ici, ce sont des proses poétiques qui prolongent les photos en débordant du cadre pour fertiliser l’imaginaire. En allant au-delà de la réalité la plus brute, Michel Baglin relativise les menus évènements locaux ou régionaux en rappelant à chacun la domination du temps qui passe. Instants volés, instantanés, instants instables : il y a un peu de tout cela dans ces visages.

Il est impossible d’extraire des passages de ces écrits qui forment un tout en regard de chaque cliché. Le point commun à ces deux livres ne se borne pas aux cinq photos communes choisies par ces deux poètes, sans qu’ils se soient concertés, mais dans cette belle comédie humaine à ciel ouvert qu’il nous est permis de découvrir. On assiste sans qu’il y ait voyeurisme à des scènes qui pourraient être un riche matériau d’étude pour des sociologues ou pour des ethnologues.


 

©Georges Cathalo – octobre 2018

 

Trois livres paraissent pour le centenaire de la mort de G. Apollinaire (le 9 novembre 1918), aux Éditions Gallimard

Chronique de Xavier BORDESG01974.jpg

Guillaume APOLLINAIREAlcools (Ed. Gallimard – coll. Livres d’art – coffret.) illustré par le peintre Marcoussis (fac-simile).

G02242.jpgGuillaume APOLLINAIRE – Tout terriblement – (Anthologie illustrée – Coll. Poésie/Gallimard)

G02309.jpgLouise de COLIGNY-CHÂTILLON – Lettres à Guillaume Apollinaire (Ed. Gallimard – Coll. Blanche)


Trois livres paraissent pour le centenaire de la mort de G. Apollinaire (le 9 novembre 1918), aux Éditions Gallimard : trois livres qui passionneront sûrement les amateurs de ce poète considérable et avant-gardiste en son temps. Le premier consiste en une édition d’Alcools, le premier recueil fameux du poète, où se prépare une mutation qui fera entrer la poésie dans sa modernité. Il s’agit d’une version en fac-similé d’un exemplaire d’origine qui a été illustrée par le peintre cubiste Marcoussis.

Légende ou réalité, on se souvient peut-être qu’Apollinaire recevant les premières épreuves de son livre y découvrit non sans surprise que toute la ponctuation en avait été omise. Plutôt que de s’en plaindre, il y trouva semble-t-il tant d’intérêt qu’il décida que le recueil paraîtrait ainsi, non ponctué. Et depuis, d’innombrables poètes ont suivi son exemple, ponctuant ou non, parfois complètement, parfois partiellement, souvent pas du tout, comme si le poème était un espace de liberté dans la langue et qu’il était intéressant parfois d’y introduire un peu de confusion, ou du moins d’hésitation, pour que les signifiés des mots et des vers déteignent, en quelque sorte, les uns sur les autres afin de créer un tremblement du sens, une incertitude, une atmosphère plus propice à l’évocation, à la rêverie poétisante. Cela, complété par une libération plus ou moins affirmée de la versification, chez Apollinaire tantôt relativement respectueuse des formes et de la métrique, tantôt complètement libérée de ces contraintes jusqu’au “calligramme”, a produit un effet de “nouveauté” puissant et, associé au blanchiment “capricieux” entre strophes comme entre vers, devint un signe de distance du poème à l’égard de la “prose ordinaire”. Le ton poétique devenait autre chose. De ce fait, le poème nouveau exigeait de nouvelles manières de lire, une nouvelle aptitude du lecteur à collaborer au sens ; jusqu’alors en effet, le lecteur n’était pas libre d’exercer largement son interprétation singulière à propos du poème : la lecture s’y organisait de façon à ce que l’imagination soit canalisée dans son déchiffrage du texte, mise sur des rails. Par exemple chez Baudelaire, on peut rester pensif après avoir lu le sonnet “La vie antérieure”, soit au sujet de l’arrière-plan culturel, soit des idées et concepts implicites, mais il n’y a pas de trouble quant à l’exacte compréhension des vers. Le lecteur n’hésite pas. Tandis que dans un poème d’Apollinaire et de ceux qui suivront (notamment les Surréalistes, de durable infuence), des équivoques grammaticales peuvent être ménagées, des mots “voisiner sans crier gare” en produisant des effets qui deviendront systématiques chez Reverdy, Tzara, puis Éluard ou Breton (etc…). Le langage poétique s’y retrouve en quelque sorte revigoré, rafraîchi. Cependant avec l’inconvénient que la poésie pour un certain public s’est éloignée, est devenue plus difficile à lire, parce que plus troublante à comprendre : la part de responsabilité active exigée du lecteur (ou du récitant) s’y trouvant considérablement augmentée, ce qui n’est pas forcément du goût de lecteurs formés par des écrivains dont la tradition était de nourrir le mieux possible la passivité : la grande vertu de l’écriture classique – mot d’ordre: “ce qui se conçoit bien s’énonce clairement” – étant de délivrer un message d’autant plus valorisé qu’il était clair, “techniquement non-équivoque”. Sans aller jusqu’à l’exigence d’une appréhension aussi directe (pauvre et nécessairement sans grande portée pensive ou profondeur émotive) que les messages téléphoniques d’aujourd’hui, il fallait – au temps du Romantisme encore – bannir les erreurs ou les divergences d’interprétation possibles. C’est cela qu’Apollinaire plus ou moins consciemment va éroder (progressivement) en déléguant au lecteur une part croissante de sa liberté de créateur. Et c’est en cela que le recueil mémorable d’Alcools va faire école, ouvrant la voie également à tout l’art “moderne”, que ce soit celui du Douanier Rousseau ou celui de Braque, Picasso (ou Marcoussis). Ainsi, notamment, un poète déclarera que la poésie moderne saute les explications.

À cet égard, la petite anthologie “Tout terriblement” (devise d’Apollinaire lui-même) est une excellente initiation. Elle présente à la fois des poèmes majeurs, parfois quasiment prophétiques (“l’homme-colline” d’Apollinaire est celui qui “voit plus loin”), avec en regard des illustrations des oeuvres plastiques qui font écho à l’ambiance de l’art, en pleine effervescence créative à l’époque correspondante. Cette confrontation a souvent des vertus éclairantes, par intuition davantage que par raisonnement, certes. Et c’est cela sans doute qui contribue au charme de cette anthologie. Elle porte en elle non seulement l’état d’esprit poétique de Guillaume Apollinaire, mais aussi l’aura de son environnement créateur, plastique, amical ou sentimental (Marie Laurencin). On perçoit mieux comment cette sollicitation plastique a pu engendrer certains poèmes sous forme de Calligrammes. (Kalos / beau – gramma / écrit, en grec : mot inventé par Apollinaire sur le modèle de calligraphie.)

Et comment apparaît en germe ce côté, dont témoigne par exemple la “Lettre océan”, de l’individu moderne qui désire être “partout à la fois et tout le temps”, une envie que l’Internet et Google entre autres, la vision filmique depuis les satellites artificiels, mais aussi le développement des transports (l’avion que l’on voit sur la peinture du Douanier Rousseau, par ex.), ou du tourisme, ont en grande partie réalisée… Envie qui était aussi celle des cubistes, voulant représenter le réel dans les codes d’un langage intemporel qui se propose de représenter l’objet par toutes ses faces à la fois (donc le montrer en tous ses moments) sur l’espace d’une toile en deux dimensions. Envie que manifestera la littérature à travers certains livres de Robbe-Grillet (Dans le labyrinthe – Topologie d’une cité fantôme) ou de Butor (La modification – Trois cent mille litre d’eau), en usant du même système à base d’un récit à “facettes” mentales, qui devient en quelque sorte un récit “cubiste”, de même que “L’année dernière à Marienbad” tire aussi son étrange poésie onirique d’être un film “cubiste”.

En ce qui concerne les “Lettres à Guillaume Apollinaire” de Lou (la fameuse Louise de Coligny-Châtillon, aristocrate d’une lignée fameuse qui faisait rêver Guillaume de Kostrowitzky, lui-même fils d’aristocrates modestes : les choses sont compliquées à ce sujet !) ce n’est pas tellement l’art qui entre en scène, mais la pulsion érotique, certes trouvant en Éros “l’enfance de l’art” comme c’est généralement le cas: et ce sera le moteur des poèmes qu’on retrouvera dans “Ombre de mon amour”. On a longtemps glosé sur l’amour torride et relativement bref entre Lou et Guillaume. De fait, la liaison fulgurante ne pouvait être très durable, une fois l’acmé passée par une consumation follement ardente d’énergie vitale et parce que l’éloignement du conscrit Guillaume était imminent et inéluctable, et parce que Louise, femme très libre (comme la mère d’Apollinaire au demeurant, il n’avait donc probablement aucun sujet d’étonnement à ce sujet), entrenait en parallèle d’autres liaisons, dont celle avec le nommé Toutou, probablement assortie de certains avantages que le “pauvre poète” Apollinaire ne pouvait lui procurer. Si la liaison a été, les lettres longtemps ignorées des archives Apollinaire en témoignent sans fausses pudeurs, d’une intensité érotique violente et égale pour les deux amants, on voit qu’elle a été tout autant réelle de sentiments d’un côté que de l’autre. Et si les amants se sont éloignés après quelques mois, c’est sans doute que pour l’un comme pour l’autre il n’y avait plus grand’chose à vivre, une fois le carburant du désir érotique solairement – Apollon – tari : Apollinaire s’éloigne pour plusieurs raisons, principalement par cela que les circonstances de la guerre lui font vivre, c’est-à-dire une réalité en face de quoi la liberté, sinon la frivolité en amour, de Lou est en décalage. Il est affronté à ce que dit laconiquement tel poème du Guetteur Mélancolique :

 

Et toi mon coeur pourquoi bats-tu

 

Comme un guetteur mélancolique

J’observe la nuit et la mort

 

Manifestement, la nuit et la mort sont des questions plus graves, dans la dure condition de soldat des tranchées, que des affaires de flirts et de parties de jambes en l’air. Certes, optimiste volontaire, sinon incurable, Guillaume s’exclame “que la guerre est jolie !”. Mais sa joie fataliste n’a plus rien d’un jeu, fût-il amoureux. S’il s’applique à résister à sa situation par des transpositions de l’horreur en beauté (“Nuit d’avril 1915”, par ex.), ne nous leurrons pas, c’est un effet de sa volonté et non de son inconscience : d’inconscience, il n’en a donc plus à partager avec Lou. D’autant qu’il sait bien n’être pas le seul homme dans sa vie. Construire un couple durable ? Impossible à l’évidence depuis le début de leur idylle. Refaire le couple passager et passionnel d’avant la vie dans les tranchées ? Impossible quand est intervenue la guerre : la menace grave et permanente de la mort, l’existence difficile d’un quotidien de “poilu”, dans la boue et la vermine, sans rapports avec la vie civile d’une femme, à l’arrière.

Ce qui reste de leurs flamboiements réciproques ne saurait donc être qu’une amitié tendre qui va se déliter par la force des choses… Lou d’ailleurs vit le même processus, si l’on en juge par sa dernière lettre de janvier 1916 où elle l’appelle “mon vieux Gui”, et le sait parti en Algérie retrouver Madeleine Pagès : avec qui ça ne fonctionnera pas évidemment, car il est clair que Madeleine ne sera pas, n’est pas, l’instigatrice d’un partenariat érotique flamboyant comme fut Lou : Guillaume dans sa correspondance avec sa “marraine” s’était fait – vu la vie frustrante des tranchées – une idée que la réalité a balayée. De surcroît, il ne se sent plus tellement, lui fréquemment impécunieux, d’embarquer dans une vie d’homme marié avec enfants. D’autant qu’il a peut-être conscience que dans son état (convalescent blessé à la tête et trépané) l’avenir est incertain. Affaibli, la grippe l’emportera, de fait, deux ans plus tard. Bref, ce n’est pas ici le lieu de s’étendre, des livres abondants ont détaillé ce que nous savions de tout cela jusqu’à présent. Il reste que ces lettres de Lou, corroborées par celles du poète, déjà publiées, restaurent l’image d’un moment de passion amoureuse où les sentiments ont été mieux répartis qu’on ne l’a longtemps pensé, voyant jusqu’alors un déséquilibre où Apollinaire était juste un “mal-aimé”, et Louise une croqueuse de coeurs, jouant sur plusieurs tableaux et dépourvue de toute capacité d’éprouver davantage que l’attirance d’une frivole passade. Manifestement, elle a aimé le poète autant que l’homme. Et le poète-homme l’a aimée de la  même façon, en utilisant quelque peu ce que cet amour lui inspirait pour nourrir son écriture, comme toujours ! En conclusion, même si cet amour fut le passage d’une comète entre eux deux, c’était une belle comète, une comète équilibrée, qui est survenue, a brillé, et s’est éloignée naturellement, sans “coupable” ni d’un côté ni de l’autre. Il me semble que cette publication des brûlantes Lettres de Lou retrouvées répare une injustice.

 

©Xavier BORDES (oct. 2018)

 

Nina Bouraoui, Tous les Hommes désirent naturellement savoir, JC Lattes Editions (19€)

Une chronique d’Alain Fleitour

9782709660686-001-T

Nina Bouraoui, Tous les Hommes désirent naturellement savoirJC Lattes Editions,(19€)


Un récit émouvant comme un chant qui oscille entre l’intime et l’universel.
C’est un long poème, où l’encre dessine les creux et les silences, esquisse les vides, où le passé “étreint les autres, ceux dont l’histoire se propage à Nina Bouraoui”. C’est un assemblage de textes, plus exactement d’humeurs, de pauses et de soupirs qui s’imbriquent dans un récit, qui retourne toujours à la mer.
Ce récit “Tous les hommes désirent naturellement savoir” est une sorte de sentier initiatique où la mère de Nina est celle qui protège mais aussi celle qui porte les secrets de toute la famille, les failles et les fantômes que la jeune fille peu à peu déplient.

La narration est peut être un livre de psaumes, où il n’y pas de Dieu, mais quelque chose qui procède de l’amour. Il se vit comme une suite de chants, qui vous installe dans une méditation, une atmosphère de solitude végétative, trouble, que seule les femmes ont le droit de respirer, jusqu’à la suffocation. Nina parle de la voix de Ely page 35 “ c’est à sa voix si spéciale, que je la reconnais dans la nuit, cette forêt de femmes parmi lesquelles je me fraye un chemin pour la retrouver. »

Cette mosaïque de mots parle de son enfance, chahutée par les multiples va-et-vient de ses parents, lui est algérien, elle est bretonne, ils se sont mariés à Rennes, mais ne se sont pas installés. La narratrice retrace le parcours de ses parents, elle ne trouvera aucune empreinte, car ils ne leur restent que des souvenirs, souvent flous, les photos de la famille sont rares, ces rues obscures de son enfance pourraient même suggérer un couple en fuite ou du moins, un couple qui cherche à passer inaperçu.

Dans ses souvenirs, elle évoque page 29 ses peurs ; dans les années 90, c’est la mort d’un médecin psychiatre qui marque le début de la « terreur algérienne. » C’est la peur encore qu’elle associe à cette femme si belle, l’épouse du Docteur, car dit-elle,   » sa femme française portait des jupes à plis, des chemisiers si fins qu’il laissait voir sa peau parsemée de taches de rousseur ; chacune d’entre elles était l’impact d’un baiser donné, un baiser du Docteur G. »

On pourrait dire aussi que ces textes, rassemble des chants d’amour, la quête inlassable de l’amour, celui que la jeune fille désire mais qu’elle a tant de mal à exprimer, à expliciter. C’est une crevasse qui s’ouvre sous elle, quand aucune de ses rencontres ne lui permet de trouver une passerelle entre son corps et ses désirs, ses désirs d’amour, son besoin d’être aimée. La fréquentation du Katmandou, club pour femmes homosexuelles, est une sorte de provocation, une présence semblable à celle que suggère le brouillard.

Le chemin qu’elle trace, est celui de son adolescence, l’affirmation de ce qu’elle savait sans se l’avouer, son homosexualité, et le chemin est long, depuis la honte qu’elle éprouve, une forme de honte sociale, aux premiers émois entre les bras d’une jeune femme qui l’aime sans savoir vraiment jusqu’au ira son premier amour. Elle souligne page 89, » je dois quitter mon enfance pour exister. »

Savoir, on aimerait savoir, tout savoir de l’amour, et même l’amour de l’amour, Nina Bouraoui nous laisse quelques parcelles de ce savoir quand elle écrit :  « je désire maintenant et je suis désirée, je suis sans passé, sans avenir et sans témoins, je pourrais disparaître entre ses mains et pourtant je renais. »
Le chant envoûtant d’une jeune femme dévissant sur les fissures de l’âme. 

© Alain Fleitour

 

vannes le 10 septembre 2018