Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, éditions Al Manar, 2026, 133 pages, 22 €

Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, éditions Al Manar, 2026, 133 pages, 22 €


Marie-Hélène Prouteau poursuit ici une œuvre qui tient fermement « le fil de l’humain ». En ce temps de « poings fermés » et d’inhumanité croissante, le titre semble souhaiter nous prêter main-forte. 

          En dix-huit proses vibrantes, nées de rencontres marquantes avec des œuvres d’art et des êtres inspirants, elle nous transporte à travers les siècles, les lieux et les milieux, faisant surgir les pouvoirs multiples de mains inoubliables. Chacune s’ouvre sous le signe d’un poème ou d’un texte éclairants, de Guillevic à Alejandra Pizarnik, en passant par Jabès, Desnos, Bobin, Hélène Cixous, Bachelard, Focillon, d’autres, et Celan si présent dans son œuvre.

Les mains choisies émergent d’une culture ouverte, croisant les horizons et époques, de l’art contemporain à la préhistoire, de l’Histoire au mythe, en cet espace intérieur où se côtoient Spinoza et Charlot, Camille Claudel et Nelson Mandela, Cy Twombly, Tomas Tranströmer prix Nobel et une sculptrice d’un centre social.

Mains d’enfant qui découvre le monde, l’explore, mains ouvrières qui travaillent les matières : pétrir, modeler, tailler, dégrossir, creuser, modeler, sculpter, polir, sasser, tramer, réparer, « mains reliées à la chair du monde ». Mains animées par l’esprit, le cœur et le rêve. « Dans les mains s’est glissée l’âme de celle qui travaille », envahie par la vie de Mandela. Contre ces mains cruelles qui persécutent, étranglent, torturent, anéantissent, se lèvent des mains résistantes, portées par la révolte, le courage et la liberté. Mains solidaires, secourables, aimantes, désirantes, reliant profondément les êtres. « Main poète qui, fécondée par le mythe, embrasse l’origine des choses. Comme leur irrémédiable fin ».
Erri De Luca, précédant le final, semble rassembler en lui de multiples mains pour « embrasser la matière de la vie », celles de l’ouvrier, celles de l’activiste révolutionnaire,  celles qui escaladent, aiment, lisent, écrivent, toutes ses mains « pétrisseuses de réel et rêveuses infiniment ».

Très prenante, l’écriture nous fait vivre intensément les êtres et les œuvres, suscitant leur présence vivante. Chaque personne surgit dans son cadre de vie, cabinet de travail, musée ou prison, avec sa silhouette, son histoire, ses émotions, ses luttes. Voici Pétrarque méditant sur son existence au mont Ventoux, Rosa Luxemburg en cellule réalisant patiemment son herbier, Spinoza polissant en silence les lentilles en « passeur de lumière ». Mandela dans la carrière du bagne.

On goûte la souplesse de la langue captant tour à tour la grâce délicate, potelée, palpitante, de l’enfant au rouge-gorge, la puissance de la chevauchée fatale emportant Dahut, le rythme jazzy de la danse rêvée des petits pains de Charlot dans « la ruée vers l’or », le tourbillon vertigineux de la valse né de  Camille Claudel, l’énergie ardente et magnétique de la main levée d’Ariane Mnouchkine « qui réchauffe la main de nos rêves ». Tant d’autres modulations de l’écriture, ainsi ce silence de la main inerte, paralysée, désaccordée, de Tranströmer, bientôt sublimé dans un concerto pour la main gauche. 

L’engagement dans l’écriture, très sensible, agit fortement sur le lecteur, entrainé dans ces proses tour à tour animées par l’empathie, le respect, l’admiration, le désir, « les solidarités fraternelles ». Il se révèle aussi dans le choix de l’ouverture, ces mains de Louise Bourgeois, ouvertes aux migrants à Ellis Island, qui résonnent dans le présent, et du final, inscrivant le livre dans le temps lointain de l’appel des mains négatives aux parois millénaires. 

Ceux qu’elle évoque ont laissé en l’écrivaine leur empreinte de vie et d’éthique vivantes. Ainsi Erasme, « sa tranquille insurrection contre les inégalités », dénonçant la soif du toujours plus jamais rassasiée, sa sévérité envers les puissants. Ou Spinoza qui cherche à penser librement hors des dogmatismes et superstitions. Nelly Sachs qui transcende la douleur par l’écriture. 

Parfois, le passage  au Je et au Nous accentue aussi la voix de l’écrivaine.
« Les mains heureuses » de l’émouvante promenade au phare naissent de son expérience. Face aux mains rencontrées sur les tableaux, photographies, sculptures, livres et autres sources qui l’habitent, elle relie les époques, médite, questionne, dénonce, interprète, rêve. « Cinq siècles après Erasme, son espoir de trouver le chemin de l’équité affleure là, ténu, en nous, malgré l’air du temps », « le monstre doux » caché de l’argent à l’œuvre. Elle rappelle « la guerre toujours là et la frénésie religieuse ».  Condense parfois bellement ses pensées : « Polir, méditer, n’était-ce pas la vie même ?». S’interroge avec Pétrarque sur « le soin de l’âme », le sens de la vie. Propose une relecture féministe de Dahut, victime du patriarcat, sœur de tant de femmes réprouvées. Revendique avec Ariane Mnouchkine sa part d’utopie. Imagine la scène des mains négatives, relie le geste et l’intériorité dans l’image inédite de « poème tactile ». 

Les créations puissantes de Marie Alloy semblent surgir du fond du noir, du feu ou du sang, de l’éclaircie, animées de mouvements accordés au texte. 
D’une profonde humanité, ce livre fervent et fraternel, après « Celan, sauver la clarté », cherche et partage, à travers les noirceurs humaines, cette « poignée de lumière » qui aide à « persévérer dans son être », avancer, espérer, créer librement, se relier aux autres et à l’univers.             

La Nuit des Ours – 2026

Bonjour,

Au sein d’une programmation riche, pluridisciplinaire et intergénérationnelle, Le Festival “LA NUIT DES OURS” à Vallorcine (74), en cet été 2026, propose dans le cadre “La nuit en plein jour” “Épopée du poème, épopée du public”.

Le public sera l’architecte du programme lors de la rencontre. Il choisira dans une liste de 334 textes de 141 auteurs. Le poème qui clôt ce mail est le dernier ajouté à la liste.

– la rencontre est prévue le lundi 10 août à 13h30 à VALLORCINE (74) sur la terrasse du Café Comptoir derrière la gare pour la dernière journée du Festival “La nuit des ours en plein jour”.

Le dimanche 09 août, la veille, dans l’après-midi, j’interviendrai dans le train qui relie Vallorcine à Chamonix, afin de partager l’écoute des poèmes et des auteurs avec les voyageurs. Je ferai l’aller retour accompagné du comédien poète Bruno Rosaz.

Il est à noter que de nombreuses manifestations du Festival sont gratuites.

Merci à Bruno Boussagol, Bruno Rosaz et à l’équipe du Festival de me donner à nouveau leur confiance. C’est pour moi un encouragement inestimable et une grande joie de témoigner d’une passion qui est liée à mon travail d’écriture et qui nécessite un engagement quotidien.

Meilleures pensées.

Timothée Laine

Le texte “La terre rouge” est le trois cent-trente-quatrième poème mémorisé de l’Épopée du poème, épopée du public. J’espère le partager pour la première fois avec le public si un auditeur le décide.

“UNE VOIX”

Consulter la liste des textes dans le livret page 16

Manuscrit disponible sur demande à :     timothee.laine0449@orange.fr

– Prélude : murmures / manifeste

– Cinq mouvements

– Final : Retenir l’éternité – treize poèmes inédits dont


La terre rouge

L’enfant sauvage joue d’un instrument de musique.

Il frappe la terre de ses deux pieds posés bien à plat.

La terre rouge craint l’âge des extinctions sans recours.

La terre rouge fait sonner les racines blessées.

L’enfant danse à proximité d’une procession d’eau.

Le sous-sol creux cache un écho de traces sanguines.

L’enfant sauvage joue d’un instrument de musique.

Il frappe la terre de ses deux pieds posés bien à plat.

La chair de l’eau est rouge comme une peau d’oignon rouge.

Le chant de l’eau enlumine la mémoire de l’enfant.

Des forêts jumelles écartèlent la raison du cœur.

Se maquillent d’amalgame de crépuscule et d’aube.

L’enfant sauvage joue d’un instrument de musique.

La terre tremble. Les âmes tremblent. Les esprits tremblent.

Frémissent les arbres, les vignes, les myrtilles, le sang.

L’enfant ingurgite l’ubuesque lune pelée.

Initié, il défie l’oracle de l’oignon rouge.

Langage du corps : le souffle est feu ; la danse est feu.

L’enfant sauvage affronte le jour sombre du monde.

La terre tremble. Les âmes tremblent. Les esprits tremblent.

Frémissent les arbres, les vignes, les myrtilles, le sang.

L’enfant n’a pas peur. Il est né de deux paroles vives.

Des pères et des mères ont connu l’apocalypse.

La terre sacrée a survécu. Pour quels chants ? Quels airs ?

Il plie les genoux. Il ancre sa voix dans la danse.

La terre tremble. Les âmes tremblent. Les esprits tremblent.

L’enfant sauvage danse pieds nus sur la terre rouge.

Éric Chassefière, Alors seulement s’ouvre la nuit, préface de Paul Sanda, La rumeur libre Éditions, 154 pages, 20€.

Éric Chassefière, Alors seulement s’ouvre la nuit, préface de Paul Sanda, La rumeur libre Éditions, 154 pages, 20€.


À lire ces poèmes d’Éric Chassefière, je sens l’absolue nécessité pour l’auteur de les écrire mais aussi de les donner à lire. Si la nuit s’ouvre, c’est seulement parce qu’on a pu les écrire, ces poèmes. Leur trame est faite de fils de lumières, de toutes les lumières. Celle qui fait naître de multiples fois l’univers depuis une obscurité absolue, celle qui conquière tous les espaces et nous exhorte à mesurer le temps en suivant les chemins qu’elle parcourt, celle toute petite de l’espoir au fond d’un coeur sensible, celle qui découpe avec minutie les ombres du feuillage, magnifie le jardin, un paysage, un visage. Celle qui accompagne le poète dans ses quêtes nocturnes des mots tout en éclairant la page, la main et l’encre qui s’incruste dans le papier. 

L’exploration du poète se tourne aussi vers les lisières comme le peintre se confronte au cadre du tableau: une fenêtre sur le monde, une fenêtre vers l’extérieur, vers le jardin. 

« Il n’est en ce coeur du monde
d’autre chemin que la lisière » P43

Si on choisit ce que l’on regarde, observe et montre volontiers, on choisit aussi ce qui reste dans l’ombre, qu’on ne montre pas. Écrire c’est poser ce choix, dessiner des contours, ne point ignorer l’obscurité, sa masse lourde de souvenirs, de peurs, de silences qu’aucun mot n’accompagnera vers la lumière. Éric Chassefière choisit d’aborder la vie non par sa masse brute et brutale mais par ses contours. Il observe cette zone indéfinissable qui marque à la fois la fin et le début des choses. Écrire est un long cheminement même s’il ressemble parfois à celui de Sisyphe et n’être qu’un éternel recommencement. 

« Paysage tel jardin d’un temple
où l’on entre par une porte dérobée
en sorte que la beauté nait de l’éblouissement
l’illusion de profondeur de la minceur du seuil » P49

Grâce au poème, le monde devient poreux.

Pour écrire, Éric Chassefière a besoin de lumière, de voir, de regarder, d’observer avec minutie son jardin intérieur mais aussi le jardin comme miroir de la vie, de la nature, de l’autre. Il a besoin de sentir, de laisser la lumière lui traverser les paupières et l’emplir de chaleur. Contempler pour mieux comprendre, comprendre pour faire corps. Le poème acquière ainsi une matérialité, l’assemblage de mots, de signes fait sens. 

« Se parler à travers la nuit
à travers tout ce qu’on n’entend pas des mots
Aimer que la lampe n’éclaire qu’à peine
que l’encre ne se fixe qu’à peine sur le papier. » P19

Page 20, j’apprends déjà que le poème est « Jardin dans un silence blanc (…) le jardin trace la pénombre de la pensée » Le but du poème et là s’explique aussi un peu le titre de l’ouvrage est d’ « Ouvrir sur rien que la lumière/ la porte de son désir d’instant. (…) / Ici c’est une autre lumière mille chemins miroitant au vent/ il faut  se faire ombre pour sentir le vent/ que ce soit la lumière qui nous pense. » P21 Le poème éclaire le millefeuille de la vie.

Si le désir d’embrasser la vie par le poème comme on désire embrasser l’être qu’on aime, sans déception on se rend compte que ce désir absolu de faire corps avec l’autre rencontre une limite bien claire. Cette quête induite par le désir ne peut obtenir satisfaction complète au risque de détruire ce que le poème tente d’établir finement. 

« On se tient là dans le soir au bord du monde
les touffes d’oyat sur la dune sont ultime volupté. » P28

« Il faut écrire avec le corps » P29 

Pour Éric Chassefière, il n’est jamais question de perdre pieds mais bien au contraire de s’ancrer dans la vie, la réalité et sa vérité grâce au travail lent et construit de l’écriture.

« L’humain n’est que dans la phrase
ce qui va du silence à la voix.
S’ouvrir à soi est condition du jour
ce sont mots choisissant les mots. » P29

« Écrire chercher à habiter
vivre de devenir
devenir soi-même et autre,
Écrire pour rejoindre » P35

« Tu n’écris que pour aimer » P36

« L’encre est tendresse de la page.
Écrivant on délie le corps
on le fait jardin
libre dessin d’un temps à accueillir. P39

« La lampe, la page
le plaisir physique d’écrire »  (..)
que le poème soit premier jardin. » P115

Éric Chassefière est un explorateur de la lumière, de l’ombre, des lisières. Sa poésie s’inscrit au coeur de l’existence, écrire est impératif. Le poème s’installe aux frontières intangibles de la lumière et de l’ombre. Quand la nuit tombe, l’écrivain s’installe à sa table de travail qu’éclaire la lueur d’une lampe. Jour et nuit se frôlent, obscurité et lumière se parlent du bout des lèvres. 

l’Ami Terrien, Harmonies sauvages, Amay, Abrapalabra, 2026.

l’Ami Terrien, Harmonies sauvages, Amay, Abrapalabra, 2026


Amoureux de la musicalité des mots, François Laurent, dit  l’Ami Terrien, est un artiste polymorphe qui « joue de la langue depuis 2007 sur les scènes slam francophones » ; en outre, il est également formateur, animateur et coordinateur, à la maison de la poésie d’Amay, des activités du Centre d’Expression et de Créativité Plume et Pinceau. C’est dire si le poète a le sens du partage, de l’échange et de la transmission chevillé au corps. Fasciné par toutes les potentialités qu’offrent la poésie orale, l’auteur partage ici des poèmes, des jeux techniques, des chansons, des analyses poétiques et des réflexions personnelles, susceptibles de nous montrer, les couleurs que prend la langue quand  elle se fait musique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce livre n’est en rien un manifeste destiné à nous faire « la leçon » sur notre manière d’écrire et de dire. En effet, le poète nous met simplement ici en présence d’une « petite musique de mots », qui laisse certes  peu de prises aux commentateurs, mais n’en dégage pas moins, une forme de beauté qui nous élève parce qu’elle ne s’explique pas.

Ainsi, pour  l’Ami Terrien, la poésie est moins un art littéraire qu’un enthousiasme, une parole aimante, un cri du cœur, une folie douce, un rythme voire un moyen de s’opposer à tout ce qui salit la vie. Ici, les mots semblent traversés par une forme de transe et par un souffle (changer de souffle, c’est changer de pensée/proverbe indien) susceptibles de nous faire vivre le monde à une autre échelle, de devenir autre et de retrouver l’enfance, ce moment où le regard n’était pas encore perturbé par le besoin de juger, comparer, identifier.

À travers ce livre, le poète partage avec nous  son pur plaisir de dire, d’écrire,  de « rendre grâce » à tout être et à toute chose ; mieux, à travers ce livre,   le poète vient nous dire, « en chantant », que si les mots peuvent blesser, ils peuvent aussi  guérir, transcender notre exil intérieur et  faire rebattre le cœur.   

Une mare et par-dessus les libellules moirées se chassent. Têtards et crapauds se glissent, l’orvet hâlé paresse. L’eau reflète l’incendie, sans fin, de l’émeraude. Les oiseaux traquent l’anguille, puissante pescale aux aguets. Un ballet d’argent dérive et s’en va, des alevins. Les joncs s’allongent dans le vent. Le pré attend la fin du jour. Le pêcheur passe calmement. À son hameçon brille un horizon de rose.