Submersion, recueil collectif réalisé par Maria Maïlat, Paris : Les Editions Transignum, 2025, 103 pages, ISBN 978-2-494682-28-3, 15 euros.


La mer est, par nature, ce qui échappe, ce qui ne se circonscrit pas en un paysage. Ce qui reste imprévu, invaincu. « Une idée insaisissable s’étire dans l’étendue indéfinie du fracas maritime ». Par ces mots puissants du poème inaugural, Claude Ber nous met d’emblée en face de la tonalité du recueil Submersion. Avec la métaphore vive de Claude Ber s’ouvrent les 18 contributions de poètes présents dans le livre. Ainsi que les 35 photo-images de Maria Maïlat. Ces images, composées, ponctuant le fil du recueil de leur inventivité magique sont une vraie réussite. Les couleurs luxuriantes et les lignes fluides jouent entre elles en de superbes collages. Tels sont les « poiê&mages », selon l’expression de Maria Maïlat, d’un merveilleux monde de la mer, de ses rives et de ses fonds.

La mer, les vagues incarnent au plus haut niveau le lieu d’une fusion sensuelle avec l’eau, les secrets désirs, l’absolue liberté du corps dans l’exercice de la nage. François Coudray écrit : « Quand le rire solaire de nos corps livrés tout entiers à leurs assauts », tandis que Catherine Pont-Humbert explore un vieux rêve : « je suis une femme océan ». 

Comme dans nombre de mythes, la mer renvoie ici à l’élément premier, archaïque, enclenchant une extraordinaire puissance de rêverie. Alice-Catherine Carls parle ainsi « des douces courbes des mers anciennes ». Dans le même esprit reliant les éléments du cosmos, « la mer raconte la lumière de la lune », écrit l’écrivain et plasticien Davide Napoli. On comprend aisément pourquoi la mer nourrit un certain esprit d’enfance. Celui qui irradie les rêveries analogiques de Carole Carcillo-Mesrobian : « Tes pas lourds des chevelures/ d’algues la mer ». 

La mer nourrit communément les légendes de l’errance. Ainsi s’entrecroisent dans le recueil celles d’Ithaque, du capitaine Achab ou du vaisseau fantôme. Chez Marilyne Bertoncini :  « la mer où l’on se perd comme le vaisseau fantôme : errant sans cesse ». Et Martine Biard revisite le mythe d’Ulysse : « je ne veux pas que tu repartes sur une mer de larmes ».

Que la mer ramène, comme chez Marilyne Bertoncini, aux falaises d’Albion, ou, chez d’autres poètes, à la Méditerranée ou à l’océan, ce qui frappe, c’est qu’elle est saisie comme une matrice originelle, universelle, et non dans une approche pittoresque. Les photos-images de Maria Maïlat illustrent ce parti-pris non circonstancié. Michel Collot ne parle-t-il pas d’une « structure de mer » ? La mer figure ainsi l’image du toujours recommencé et du cycle de l’éternité. Lara Dopf évoque le « sablier filant entre tes paumes ». Francesco Pittau, lui, « la mer bave son éternité ». Et Delia Popa nous rappelle que « l’eau de la mer revient/comme l’annonce d’une peine déjà rêvée ».

D’autres poètes nous rappellent que la mer est le lieu des tsunamis, de l’effondrement des empires, de la violence de l’histoire. « Qui/ de la mer ou de l’histoire / se réfléchit dans l’autre » se demande Philippe Tancelin. « Et l’Europe et l’Afrique ont la mer pour partage » écrit de son côté Guillaume Condello. Le sentiment de la perte, de l’exil traverse le poème de Sabine Huynh qui a connu l’épreuve des Boat People : « Que dit la mer aux blessés de la terre ». Et pour Maria Maïlat qui a dû s’exiler de sa Roumanie natale, « tes roulis d’exode déferlent dans la splendeur d’une nef ». Cette mer est de celle que l’on traverse souvent sans retour, celle qui sépare tragiquement, définitivement. Il existe pourtant des instants qui font un heureux contrepoint:  « Le phare en nous, et son vertige clair, peut-être ».

La puissance signifiante du thème marin a suscité dans ces pages le parallèle entre la mer et le poème. Sabine Zuberek le développe ainsi : « écrire/toujours convoque la mer ». Et, de son côté, Pierre Astan a ces mots lumineux : « le poème vient de l’horizon intermittent, plein de paroles et d’écume ». 

Il faut saluer l’aventure collective que sont ces variations pélagiques grâce à l’impulsion toute particulière de Maria Maïlat. « Celle qui vient d’une mer étrangère », selon ses propres mots, est précisément celle qui offre généreusement l’hospitalité langagière et poétique à 18 poètes. Qu’elle en soit remerciée.

Marc Dugardin, Personne dis-tu, préface de Anouk Delcourt ,Mortemart, Rougerie , 2025.


Tout le recueil tient par la tension entre ce « je » et ce « tu » mouvant. Dans ce « tu » se superposent des figures féminines, mère, sœur, amante/Anouk Delcourt

A travers ce recueil, préfacé admirablement par Anouk Delcourt, le poète ouvre la question de son être au monde, tente d’exprimer son moi profond voire de partager son besoin d’amour et de lumière ; mieux, à travers ce recueil, le poète met au jour la part d’ombre et de lumière qui rythme nos vies, ose l’espérance et tente de faire naître le désir de soi par le biais d’un regard vers l’autre consenti, assumé. On est ici en présence d’une poésie qui nous éveille à une réalité plus large, décrit cette dimension d’inconnu dans laquelle se joue notre présence au monde et révèle la fragilité de ce qui est ; on est ici en présence d’un poésie qui essaie de rendre l’insaisissable vérité de l’être, nous aide à cheminer vers la lumière du mystère qui nous traverse et s’ouvre à ce qui n’a pas de nom ; on est ici, enfin, en présence d’une poésie qui met au jour les limites de notre savoir ainsi que la difficulté d’être dans un monde que l’on n’a pas choisi et avec lequel il  faut bien composer chaque jour. Bref, pour Marc Dugardin, le poème apparait ici, plus que jamais, comme étant un moyen de rendre le monde habitable, de trouver le soi, de mieux se comprendre, de comprendre autrui, de respirer mieux et en définitive, de « révéler » ce qui est sans doute là mais est encore sans voix.  « Personne dis-tu » est un recueil à travers lequel Marc Dugardin se branche sur son cœur, convoque l’émotion, les sensations, le rêve voire l’inconscient pour dire le secret des blessures certes mais aussi et surtout pour sortir de son exil intérieur, renouer avec la présence et affirmer tant et plus son goût des autres et du vivant.

le soleil s’était couché
c’est tout
sauf cette beauté
déchirante qui ne voulait
pas quitter la scène
sauf ces silhouettes
noires au loin
entre terre et mer
je n’ai pas tiré
le rideau sur ton absence

Claude LUEZIOR, « FURTIVE », traduit en roumain par Tudor Stefan GOTIA, Editions ARS LONGA, Préface de Sonia ELVIREANU, 120 p., photo de couverture : Nicole Hardouin.


Cela ne ressemble-t-il pas à un miracle, à notre époque agitée où chacun vit, seul dans la foule, avec son portable, qu’un très jeune étranger étudiant en lettres, s’attache autant à l’œuvre d’un poète qui pourrait être son père, et décide de le traduire dans sa langue natale : le roumain?

Il faut dire que le sujet du livre est : L’AMOUR. L’AMOUR, oui, mais affranchi des lourdeurs sexuelles habituelles.  « FURTIVE » recueil publié en 1998 par l’excellent Claude LUEZIOR prend aussitôt de la hauteur quant au sujet car il fait toujours le lien entre le céleste et le terrestre :

‘’Rejoindre l’oiselle / emplumée / d’étoiles premières / au bout du paradis / Pour encore / sentir le luxe/ d’un tressaillement / d’elle’’(L’avez-vous vue ?)

« FURTIVE » un titre qui chasse d’emblée, il faut le redire, toute pesanteur quant au thème du sentiment amoureux que l’on veut immortel :

« Elle sera fluide / au mitan de ma nuit / qui susurre / nos hormones essentielles » (Flamme)

« Homme et femme/ qui coulent / ensemble / et pour toujours » (Deux)

Pour le poète Claude LUEZIOR, c’est évident et essentiel, la femme aimée incarne à la fois les liens charnels et spirituels indissociables sur le chemin d’éternité :

« Mon cœur est en désir / d’écrire la liturgie de la vie » (Je te salue)

Ainsi nous voguons au rythme du poète et de sa quête d’amour :

« J’aimerais trouver / des noms grands / comme des mains écloses / sous les voiles du vent / des noms / comme des sources / des fleuves et des navires » (Un nom)

Citons la belle conclusion rédigée par la professeure d’université et autrice Sonia ELVIREANU : « En ces temps troublés par les guerres, la poésie est, pour LUEZIOR, le festin des anges où s’unissent beauté, respect et tolérance. Un repas indispensable à l’âme. »

Il suffit de lire « FURTIVE » ce très élégant recueil, dont la première de couverture est illustrée d’une belle photo de Nicole Hardouin représentant un brin de monnaie du pape sur fond de ciel bleu, pour se convaincre définitivement de la réelle beauté des textes.

Alexandre LECOULTRE, Là où chante l’orage, éditions art&fiction (Lausanne, Genève), 104 pages, 2026, 13€.

Une chronique de Marc Wetzel

Alexandre LECOULTRE, Là où chante l’orage, éditions art&fiction (Lausanne, Genève), 104 pages, 2026, 13€.


   C’est une modernité facile à comprendre : ce sont des gens fatigués de vivre ainsi, même librement. Pas fatigués, bien sûr, de la liberté (puisqu’une liberté peut toujours  changer pour autre chose qu’elle-même) mais fatigués de vivre ainsi, même si ça les laissait quand même vivre dans l’initiative, dans l’indépendance, dans la créativité. Ils ne disent tous que ça : basta, la vie qu’on nous mène – et même celle qu’on nous laisse bricoler entre deux slogans, deux gadgets, deux stages, deux motivations. Bastas. Merci les compagnies !

   Ça n’est d’ailleurs pas « des gens », mais une seule et simple personne qui raconte ce qui se passe, à chaque « voix » (dix se succèdent – et il y a trois pages intercalaires, où un chœur reprend ça, fait un point plus général et donne un avis collectif sur les réponses en cours et les questions en suspens). Ça fait donc treize tranches de confessions ou commentaires, treize à table, donc, mais tous se levant et la quittant, oui « à table » seulement pour « débarrasser » ! Pour expliquer pourquoi l’on ne s’attardera bientôt plus à attendre mieux, en produisant le bruit typique (pas agressif, mais sans appel) du siège qu’on repousse. Donc des gens, un(e) par un(e), qui se lèvent d’eux-mêmes, las du menu, écœurés de la tablée, ne décolérant plus de s’être laissé parquer en plein Paradis, voilà ce livre.

   De pures voix, bien distinctes, mais dont on ne lit que ce qu’elles se disent, pas du tout qui c’est (pas une physionomie, pas une dégaine, pas même un accent – vraiment aucune indication de vêtements, de tailles, d’âges, de lieux, de styles mêmes. Rien que du discours, impérieux, mais sortant de lèvres anonymes et de faces invisibles). La voix 1 arrive « avec son cv troué comme une passoire« . La voix 2 n’espère même plus que misères et guerres aient trouvé à s’exporter sur une autre planète. La voix 3 décide que l’ennui, qui s’est dégoûté de tout, garde loisir de s’explorer lui-même. La voix 4 s’irrite d’être, de toutes les façons possibles, et par tous les organismes qui la contrôlent ou la conditionnent, opprimée « à des fins de formation ». La 5 vérifie en partant (ce qu’on ne fait jamais en quittant un cimetière) qu’elle a bien tout laissé fermé et éteint derrière soi. La 6 assiste, oisive, à un défilé de chapeaux (et de fronts de mômes voulant récupérer leur ballon) au-dessus d’un muret. La voix 7 se donne ironiquement à elle-même du « Madame » depuis qu’un listing de ses qualités est revenu signé par le DRH. La 8 se réveille sans raison au milieu de la nuit, et renonce à éclairer la nature morte qu’elle se sent former avec les meubles et les babioles de la chambre. La voix 9 est une ultime cliente avant fermeture à laquelle le tenancier radin offre judicieusement la tournée. La voix 10 enfin grimpe, de nuit, sur un arbre, non pour s’y pendre, mais pour en décoller – parce que, décidément, ça lui « fait mal au cœur de penser que les bourrins ont gagné« .

   Car ils ont incontestablement gagné. Ce livre, baroquement titré « Là où chante l’orage » se nommerait plus parfaitement « L’involontaire conspiration des bourrins ». Qui sont les bourrins ? Les lecteurs n’auront pas besoin d’un dessin : c’est eux-mêmes. « Bourrin », c’est à peu près tout le monde, et c’est beaucoup de choses en chacun : pas tant le viandard chauvin, l’anti-bobo à gilet citron ou le bûcheron à moto, mais plus classiquement (et étymologiquement) un mauvais cheval d’abord, (un canasson maladroit et rétif), une bourrique (un âne entêté et borné), mais présent ici comme en armada fonctionnelle, en version collègues de travail malcommodes et épais, en résolus bourreaux du goût, de la sociabilité et de la décence. Mais ici, surtout, bien sûr, des collègues branchés (des ânes numériques d’abord, des bourriques de l’appli, du rappel automatique et du téléchargement), des camarades d’atelier et de bureau dont le télétravail même n’interrompt plus les blagues et les crasses. Leur néant formaté, leur loyauté de co-larbins, leur fredonnement de musiques d’ambiance ou d’attente téléphonique, leurs commérages (et compérages) de stricte solidarité, le mesquin gardiennage de leurs « buts », tout cela est arrivé, en début de livre déjà, à pleine maturité, qui dégoûte et dont seul un coup de folie délivrera. Et c’est ce qui se passe : ici s’approche (p.21) la dépression, qu’on reconnaît précisément à la force qu’on n’a plus de répondre aux questions qu’elle nous pose ! Ici la gêne explosive des bavards (p.24-25) pétant à la figure de ceux auxquels les mots commencent justement à manquer. Ici la communication d’entreprise réduite à « une boule à neige de bruits » (p.54) dont on descend rejoindre les flocons. Partout une sidérante interconnexion d’abonnés absents, qu’Alexandre Lecoultre – en gracieux polémiste, scrupuleux aède de l’immense mobilisation pour rien, et esprit inconsolable des évanouïes présences réelles ! – formule comme personne : 

« la connerie, je répète, la connerie

est une chaîne immense qui va de l’ingénierie à la clientèle

en passant par de multiples intermédiaires 

pour vendre des choses aux gens

des choses dont ils n’ont pas besoin, des choses

dont ils ne savent que faire

tout le monde se félicite, se tape dans le dos

mais l’origine de cette affaire

est une fumisterie comme tant d’autres

contrairement

à ce que pensent les crédules de la deuxième zone

c’est même pas un complot, un truc machiavélique

ordonné des grands groupes, non, c’est simplement

de la connerie à l’état originel

et ensuite ça sonne, mais pas comme chez ta voisine

ça sonne dans l’immensité des réseaux impersonnels

dans l’entrelacs des câbles

des matériaux métalliques extraits de la misère des peuples

dans le vide interplanétaire au cœur de plastique

chez ta voisine, quand tu sonnes et qu’elle n’est pas là

il y a comme une présence

qui s’échappe de sous la porte

tu imagines tout à fait la lumière d’avril

qui tombe

la poussière qui plane sur le tapis

tout ça filtre sous la porte, habite la porte

la porte et la sonnette, même que tu peux sentir que

ta voisine s’est parfumée pour partir en ville et que

malgré le parfum, il reste sa vraie odeur

qui est comme la transpiration de l’âme de ta voisine

celle que tu respires quand tu discutes avec

sur le palier

en silence

mais là

maintenant

ça sonne mais il n’y a pas de sonnette

pas de porte, pas d’appartement, pas âme qui vive, puis

ça finit de sonner

tous nos collaborateurs sont momentanément occupés

merci de patienter » (p. 38-40) 

 Il s’agit ici, bien sûr, de l’hallali de l’action humaine (qui se servait de dispositions acquises pour atteindre ses buts), de la fin de tout travail vécu et compris (qui rendait vivable un monde que nos corps s’efforçaient de servir mieux), de la mort des efforts lucides et sensés (qui tâchaient de se réussir à leur pénible, mais propre et incomparable, place) – toutes choses anciennement et heureusement envasées dans l’artisanat de nos sueurs, à présent pour toujours englouties dans l’océan informationnel et pulvérisées en « modes opératoires ». Qui donc (demande l’incisive page 69) s’honorerait durablement, se dignifierait sérieusement ou se consolerait sincèrement, de missions à effectuer, de prestations qui lui incombent, de clientèles à satisfaire, de renominations de son métier, d’envols téléguidés et d’alléchants storytellings ? La honte d’y réussir se fait radicalement honneur d’y échouer ; le silence qui (p.90) permettait aux paroles de s’atteindre les unes les autres est introuvable ; la poésie (qui pouvait seule voir les lumières « pousser les ombres à sortir des objets« , p.74, ou la « perte » comme un scintillement « de reflets, d’odeurs et d’échos » dans une bouteille vide, p.79) s’est tue. Alors on lève le camp, et la dixième et dernière voix de ce livre grave et tendre tire sa révérence :     

car

« c’en est trop

cette fois

je monte vers la cîme des sapins, je m’agrippe à une étoile

et je quitte gentiment cette terre

que j’ai ma foi tant aimée

avant tout cela

ca y est

tout rapetisse et devient plus calme

et la terre

et les bruits

et moi » ( p.96) 

  On le voit : ce jeune auteur suisse, à la profondeur utile et drôle, à la nostalgie hospitalière (qui « tend des bras immenses dans l’espace minuscule« , p.28) – fait une œuvre importante, et belle. 

Louis Parrot et la laideur splendide

Louis Parrot et la laideur splendide


Vers 1958, dix ans après le décès de Louis Parrot – à 42 ans ! – un lycéen qui fut moi flânait en explorant les coffres de bouquinistes le long de la rive droite de la Seine. Il cherchait vaguement ce qui avait trait à la poésie et à la musique, avec peu d’argent en poche bien sûr. Pour une poignée de pièces, il tomba par hasard sur deux volumes édités par Pierre Seghers (que je rencontrai bien plus tard) en mai 1945, et qui sentaient la guerre, à cause de leur médiocre papier fragile et de leur couverture à l’économie. Tous deux étaient édités dans une sorte de collection de minces recueils, Poésie 45, l’un s’intitulait « Combats avec tes défenseurs » et l’autre « Misery farm ». Le premier m’ennuya, hélas pour son auteur, et je l’ai depuis longtemps égaré. En revanche, le second m’est si bien resté inoublié qui m’accompagna toute ma vie depuis lors et je l’ai encore auprès de moi ce lundi 2 janvier 2015.

Louis Parrot fut ami de Char, de Reverdy, d’Eluard, poètes qu’il rencontra, pour Eluard vers 1935 et les autres quatre ou cinq ans, me semble-t-il, avant la première édition privée de Misery farmen 1944. (Il faudrait vérifier sur Internet, mais peu importe! 1) Communiste convaincu, c’est Louis qui fit publier dans l’Humanité des poèmes d’Éluard pour la première fois. Un certain ton du surréalisme se fit jour, du fait de ces fréquentations, dans les poèmes de Parrot, qui par rapport à de timides recueils antérieurs inauguraient une écriture neuve et personnelle. Si l’on songe qu’il devait mourir tout juste deux ans plus tard, on ne peut se retenir de se demander si vivant aussi longtemps que Char ou Éluard, il n’aurait pas été l’auteur d’une œuvre au moins aussi puissante que les leurs et non moins originale.

En son temps, parmi les poètes des années de la Résistance dont la maison en zone libre de Louis Parrot fut un des refuges, le personnage d’Ursule la laide qui ouvre le recueil, a été suffisamment populaire pour que les Surréalistes entre eux s’en fassent un clin d’oeil et un sujet de plaisanteries dénuées, je le précise, de toute méchanceté. Quoique Louis Parrot ait été actif en tant que journaliste et écrivain, il gardait de sa jeunesse difficile d’autodidacte une profonde et intime humilité dont les poèmes de Misery farm sont manifestement imprégnés. C’est une des composantes qui rend leur ton discrètement marquant. À la première lecture, on se sent dans un univers un peu étrange, déshérité, dont la pauvreté est évidente et ne cache pas l’aspect de solitude, de désœuvrement involontaire.

À la relecture, on découvre que cette indigence est riche d’images qui traversent le coeur, tout inattendues qu’elle soient. Cet univers au décor banal et misérable est transcendé par la poésie qui transsude de chaque page, de chaque poème, et qui métamorphose en beauté ce qui s’avoue officiellement laideur. Une sorte de mystère de la réalité évidente émane du recueil, de poème en poème, sans discontinuer et le lecteur en ressort troublé. Par la suite, l’envie de relire ces pages périodiquement revient, on s’y replonge en se disant que la magie de cette splendide laideur va se dissiper, et c’est l’inverse qui se produit. Les vers jetés, l’air négligé, de chaque poème, le vocabulaire ordinaire et le ton assourdi. Et je note au passage que certaines images d’Éluard qui ont fait florès et servi parfois de titres à des romanciers, telles que « un peu de soleil dans l’eau froide », sont postérieures à des vers de Louis Parrot tels que ceux-ci :

Mon amour est dans ton amour
Comme une tache froide au fond de l’eau
(Autre temps autres mœurs, M.F. p.21)

On a toujours intérêt à mourir le dernier ! Et si les positions politiques et de réflexion d’Éluard s’affichaient notoirement aux côtés du Parti Communiste, dont les membres lui assuraient la vente de ses recueils comme au poète Guillevic et à nombre d’autres, Louis Parrot était un modeste qui ne s’affichait pas, mais qui était profondément sincère, épris de fraternité, et peu intéressé par les mirages de l’ambition et de la célébrité. Il était plutôt quelqu’un qui se voulait un témoin, un homme dont la chanson est celle de la condition difficile, de la vie dure et de l’environnement crasseux de ceux qui n’ont aucun moyen de s’en extirper mais son capables d’y trouver une intensité de vie…

C’est un homme du « lait dans la cendre », des « étoiles de terre » et du « pays perdu », le pays qui ne nous sera jamais rendu : cendre, charbon, incendies, tisons, la consumation n’est jamais éloignée de cet univers en perpétuelle lutte contre une désespérance sournoise. Cela s’exprime avec parfois des inflexions digne de Verlaine, d’une simplicité brûlante, pleine de non-dits éloquents:

LE PAYS PERDU

Les haillons du pauvre

Un regard suffit

Les pieds sont de braise

La poitrine est d’or.

La pie au gibet

Prépare en hiver

Les feux noirs et pourpres

D’un lustre de neige.

Couchant sur la plaine,

Pieds nus sur la route,

Pourquoi me fuis-tu

Mon pays perdu ?

Il ne faut pas demander aux poèmes de Louis Parrot les fanfares cuivrées de certains de ses contemporains, le côté épique, l’héroïsme flamboyant. Ce sont poèmes pensifs, dont les idées et la philosophie font indirectement leur chemin jusqu’à nous, un peu comme une odeur de jasmin qui ne dévoilerait pas son jardin d’origine – probablement parce qu’il est perdu. Leur musique est une musique pénétrante, qui semble relater une tristesse acceptée, lutteuse sans illusion, venue des tréfonds de l’âme, dont l’atmosphère m’évoque cette Valse Triste (opus 44, quelle coïncidence !2) que Sibelius écrivit pour le drame Kuolema – autrement dit « Mort ». Le recueil de Misery farm, au demeurant, s’achève sur un long poème prophétique dédié à la poétesse Lise Deharme, aujourd’hui oubliée, et ce poème résume dans son seul titre tout ce qui faisait la sincère et intense « humanité » de Louis Parrot, qui mourut à peine trois ans après l’avoir écrit : ce titre c’est « À bon coeur mauvaise fortune ».

C’est contre cette mauvaise fortune que je voudrais lutter, avec l’appui d’autres admirateurs de ce poète, en contribuant à lui rendre une place dans le nouveau siècle, place qui, de toutes manières (Je veux dire : si l’on songe à la situation actuelle de la poésie en général), ne risque pas de froisser sa modestie…

  1. Misery farm (Hors commerce, Poitiers, 1934. Nouvelle édition augmentée, Éditions Seghers, Paris, 1945) ↩︎
  2. https://youtu.be/8CX4AeqyCKo?si=TqAYzY8j2MO-FHWG ↩︎