Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€

Quand j’ai vu sur la plage errer une femme nue d’une beauté 

Qu’on ne saurait concevoir même en rêve.

Quand j’ai vu


Cher Xavier,

Je viens de refermer ton ouvrage, mais en fait, il demeure comme un oiseau volant. Car il nous permet, chose rare aujourd’hui, non pas de nous évader, mais de nous ancrer entre ciel et terre, grâce à tes mots, et au silence de la réparation. Sur les sentiers des Cinq Montagnes, je t’ai suivi, cher Xavier, j’ai marché à tes côtés ; de l’adret à l’ubac. Dans mon sac, j’ai emporté une tasse à deux anses, en terre, héritée des Chartreux. A la main, un bâton de merisier, solide, je marche sur les chemins des vernalisations, seuls capables de soulever la vie des graines dispersées, pour les distribuer à la bonne aventure. A table, dans le printemps verdoyant, chargé de floraisons : verrais-je encore fleurir les cerisiers de mon jardin à la saison prochaine ? Pour l’heure, dans le concert des oiseaux, je pense à ce sentier sans âge où je te suis, immobile, vers l’instant originel grâce à toi. Faute de siège, il y a la berge, et les nuées d’insectes évadés qui, comme les atomes, naviguent sans que nous puissions en entendre les sens, à part, peut-être, les fées libellules… D’un ciel l’autre, identique à la flamme du bivouac, à la cendre retenue par la racine des arbres ; un feu de vérités qui consume l’ignorance, et n’apporte aucune réponse. Dieu merci ! Dieu nous en préserve ! Tu as connu cette glaise qui intercède entre l’infusion et la terre, celle qui ne réduit pas l’énergie du souffle. Tu nous l’annonces, non comme une victoire, mais comme une tradition ancestrale, pour laquelle tu ne demandes aucune explication, l’évidence nous servira de modèle. Mais lève-t-on jamais les approximations et les incertitudes ?

« Je suis très heureuse qu’à présent tu saches lire même dans 

Mes rêves ! » acheva-t-elle avec simplicité. Avec l’admirable

simplicité que je lui envie.

Communion

Faut-il passer à la question comme on ampute un rêve pour oublier le mystère, seule chose patente en ce monde ? Une boussole dans ton sac, mais en fait, tu ne t’en sers pas. Sa magnétique est presque une superstition, car tu nous conduis où ton intuition te mène. Il ne s’agit pas de « qui m’aime me suive », mais plutôt de : « peut-être là-bas » vers le défilé des cailloux, où cinq ordonnances nous attendent. La nourriture, mots compris, n’est pas secondaire, ni même facultative. Elle est la motrice des rencontres, car il te faut nous convaincre de nos rêves. Si les disciples te fatiguent, c’est qu’ils ne sont pas réellement attachés aux songes, ils observent tes chaussures, mais ils ne connaissent pas encore ton allure. Les arbres sont témoins de ta respiration ; quilles intrépides parmi les rochers, les éboulis ; leurs écorces sont un livre clos, une métaphysique du papier. Tu veilles le soir, adossé à l’un d’eux, sur les herbages encore vifs, chargés de coumarines que les herbivores n’ont pas encore saisies, devant un paysage miniature comme au pays du Soleil Levant. En chemin, la conversation est une avancée vers le mime. Devant la beauté du monde, nous exposons nos émerveillements, mais restons à demeure en matière d’entendement, la jonchée des fleurs nous fascine, tu regardes devant toi. Ton point d’appui est un morceau d’arbre, il en oriente l’itinéraire. La pire chose serait d’égarer ce bâton de marche, de l’abandonner par mégarde ou de le poser près d’un rocher en oubliant que tu peux faire jaillir une fontaine. Mais pour quelle soif ?

Comme celle-ci,

exquisement nue


et ruisselante de diamants, sortait


de l’eau, vivement je saisis la robe.

Robe et plume

Je te regarde avancer et tes yeux se fixent souvent sur ces murailles de pierres sèches, revenues à l’état sauvage. Il n’y a plus de mains d’hommes, mais un conclave de paysans absents, un oubli entamé à flanc de côteau, un effort inachevé où pourtant s’avancent quelques floraisons inattendues, vestiges des étapes messicoles et des vergers. Oiseau après oiseau, tu relaies leurs chants. L’eau est ton étape, la source du langage. Le Domaine qui nous retient par le cœur est loin de la foire aux ogres où certains moribonds s’apprêtent à dévorer une cervelle de singe. A l’horizon d’un bouquet de fleurs, la fiancée arrive en chantant et sa halte mystérieuse imprime le poème inattendu telle la danseuse au fond d’un verre de saké. La montagne repique vers tes yeux, les sommets enneigés s’élèvent encore entre les nuages, aucune trace de déplacement. Immobile comme face à un tigre, tu ajustes tes habits pour te rendre vers la salle d’armes où des harpons de glace s’égouttent sur un fil tendu. Sans flèche désormais établie aux limites du vertige, ton arc devient un instrument de musique. L’enluminure de l’aube s’envole avec les étamines dispersées par le vent, pollens et chagrins instruits des circonstances. Après cette halte dans le proche, il te faut repartir vers l’ermitage. Comment ne pas espérer une charge moins lourde, ou penser à Ausone écrivant la Moselle ; le poisson échappé à l’enfant embarqué dans les remous du fleuve. 

Moi, j’ai humé le parfum de ses cheveux,

 de son corps nu, 

senti sa taille si mince au-dessus des hanches,

 à travers la chemise de nuit, translucide et légère.

Le vol d’une buse

Je t’aperçois désormais entre les branches d’un cryptoméria ; je m’arrête. Des hameaux inspirent leurs foyers et leurs fumées s’élèvent depuis la vallée. Les femmes n’y sont pas prisonnières. Natives de ces berceaux angéliques, elles ne veulent pas renoncer à leur nature foncière. Elevés dans les cieux teints de nuages, leurs fils nourris de rubans colorés décrivent, tels des cerfs-volants, la tierce géographique du cosmos. Les hirondelles s’élèvent en gazouillant, la vallée se dessine, il faut repartir. Au loin les arbres de cet éden vernaculaire regorgent de fruits et, sans autres papiers, tu écris avec ton doigt sur la peau d’un bambou ou d’un aralie la primeur de l’instant, pour évoquer un soi dépossédé sans pleurs. Les tessons du philtre d’amour brisés par inadvertance te laissent sans reproche et sans peur. Tu ouvres la boite à infusions et comme dans une chambre d’échos, s’en échappe le chant des sirènes et l’accord des fées. Chères parentés, amour pour nos prédécesseurs, clef de la générosité et de la conscience d’être. Après quelques heures de marche, un rameau de myrte te conduit vers un balcon de roches saillantes. Tu observes en contrebas la fatigue latente monter vers toi. En effet, depuis un pin noir tortueux qui ne dépasse pas un mètre, et qui a peut-être deux cents ans, tu perçois l’extrême rudesse de sa condition, mais également sa richesse, qui le conduisent à se proportionner. Il est là.

Le vent était si doux sur la colline que ma compagne et moi nous sommes endormis,

                                Cet après-midi-là, dans notre Pavillon de Rêves Parfumés.

                                                                                          Communion

L’éveil du monde minéral, arqué en un souffle nouveau, te parle de l’alliance, de l’enfance neuve des arceaux de jasmin. Un mot encore ; simplicité. La vendeuse de mouron passe dans la rue, elle abolit les devantures qui apparaissent à ses yeux. Des paysages lui font face. Elle ne sait pas pourquoi. Elle est une campagnarde avec son panier d’osier et son fichu noir sur la tête, une lanterne berce ses yeux, le soir tombe, elle regagne sa masure, surprenant une martre assombrie. Vivre ailleurs, pour ne ressembler à rien, et se dire sauvé par un livre d’images pieuses. Présentes à la palpitation des choses, les sauvagines de ce monde sont capables de s’élever telle une ombre profane dans les nues.

Cueillir sans recueillir, voilà le drame. Nous sommes trop éloignés de l’enfance ; laissons-nous la chance de la récolte sacrée : se nourrir, honorer, se soigner, telle la cueilleuse d’Akrotiri, vêtue et parée pour la récolte, fresque inoubliable du voyageur. Tes mots sont des jalons d’intuition poétique, ils ne gouvernent pas le temps, ils ne le surveillent pas, ils sont les grains du sablier ; ils sont des mains portées pour la récolte souveraine. Dépenses et distances relatives imprègnent le bâton de marche. Il doit être coupé à bonne main, ajusté à l’allure, il doit, comme les mots, être disponible et disposé de sa ressource propre. L’amour ordinaire, semble l’amour accompli. Il n’y a rien à résoudre devant l’évidence de la beauté. 

« J’aperçois ma jeune beauté… 

   La voute étoilée. »

Anniversaire

La richesse du langage longe la nuptialité dans un lyrisme réel, suffisamment retenu pour nous permettre de nous identifier à celui qui aperçoit. Les sentiments sont la source de la concordance sensuelle, magnétique, cosmique. On ne démêle rien ; l’écheveau se déroule dans la grâce de la vie. 

La couleur aux portes des blancheurs éternelles est une prière exaucée devant le petit bol couvert de rosée. Tu avances, et le rivage nous renvoie à l’écume, aux sables, aux arbres échoués. Rivière, galet de l’autre face, galet des ombres bleues, pisés des fonds immémoriaux des naufrages et des flottaisons. Rien ne te fait dévier de ta marche. Ni corsages, ni cortèges, ni sortilèges ne t’arrêtent. Tu entraines le silence à chaque mot, à chaque pas, puis il se reforme dans le mouvement de la vie. Une cloche tinte au loin, étrange sonnaille ; tu es le berger et le troupeau à la fois. Marcher, bâton en main, comme si tu plantais un arbre à chaque pas, formant une forêt nourrie dans les siècles des siècles, sans reproche. Avec joie, tu montes en longeant le torrent sur un sentier d’encre neuve ; point de barbelés, juste un plessis de branchages mordorés en bordure. Le pétrichor souverain ombreux et salutaire en embaume encore l’air.

Si nous restons ainsi assez longtemps, peut-être l’eau calmée

Rendra-t-elle à notre pensée la substance unifiée du monde.

Sur l’étang aux lotus

Peindre avec les yeux, c’est-à-dire regarder ce que l’on prend pour le réel avec admiration. Tu as laissé à main droite le jardin de solitude où jadis tu avais admiré la rosée délicate perler sur une feuille de ginkgo biloba. Dans le détail de l’apparition de la Déesse, tu perçois les récifs des océans retirés. Un vaste ensemble dont tu t’inspiras pour décorer sagement la tasse en porcelaine presque translucide que la Dame t’offrit en présent. Mais où sont les anges peccables, ceux qui rêvent de franchir le seuil des humains, devenir des âmes mortelles afin d’écouter le souffle des inspirations ? Ils viennent d’être chassés de l’Ether, pour recouvrer la parure des immortels, avares d’illusions et d’incertitudes. Il faut lever le camp. Dans ma jeunesse, j’avais lu dans la collection rouge Lobsang Rampa, décrivant les voyageurs qui célébraient le beurre de yack et les sorties en corps astral. Elévation, apparition, aucune prévention ni médecine pour ceux qui, issus de la voie lactée, s’échinent à disparaitre. Tu avais avancé encore, je te voyais de loin converser avec, peut-être un esprit du lieu, sorte d’Annapurna de la conscience mais doté de six sommets. Tu semblais distrait, la sagesse en bas de page ne te convenait pas. En fait, je te voyais devenir pèlerin, l’avance avait changé, non pas le cap, ni la quête. De portes en puits, le serrurier ne fait plus bonne mesure, il se désole devant l’absence de clefs.

Le seul visage qui m’émeut dans cette vie :

 et c’est celui de la compagne qui la nuit dort

près de moi douce comme le paradis.

Le visage mystérieux

Être éveillé au sommet de l’ignorance, l’évidence était là. Comme au premier jour des enfants peut être Théo et Tao, jouent au pêcheur sur un petit ponton, et l’eau limpide éclaire les fines gravelines dorées près desquelles s’échappent des truitelles. Les Monts Jaunes ont changé de couleur, le silence également. Des centaines de battements de cœur rédigent leur mémoire, avec l’eau qui transmute sans cesse la vision d’un monde uni. Aucun rêve n’est plus doux que la réelle fusion des sensibles.  Il ne faut rien brusquer, la cime est à portée de voix ; ceux du paléolithique sont demeurés clos derrière des éboulis de pierres mûres comme des fruits exotiques. Un pavillon flotte au loin, teinté d’orange, presque la silhouette d’un moine ou d’un marchand de couleurs. Des acheteurs de chlorophylle reproduisent les liaisons de feuilles intimes. Il y avait une voie de chemin de fer, et, près du passage à niveau, dans la première vallée que tu as empruntée, le garde barrière était un ancien soldat avec une pension de blessé de guerre. Il ne parlait à personne ; il t’a simplement dit « c’est là-haut » ! la nasse est pleine d’éventails. Ta phrase loisible reste accessible. De chantier en chantier progresse l’incertitude comme les dons de l’été. Les éclats de forêt émergent parmi les ans et les froidures. Un if millénaire déchiffre le paysage, l’orange de Noël piquée de girofle médite près des sabots. Sur la borne milliaire une phrase fantôme est gravée, sorte de registre des convenances. Il me semble que tu es proche du sommet embrassé par l’amour. La lyre du conteur s’espace, le silence s’épure comme un fil de soie tendu de sentiments délicieux. Le calligraphe enjoué, éprit de la voie des fleurs, approche de ce long poème d’amour et d’humilité contagieuses. Heureux sois-tu, Xavier, d’avoir si magnifiquement haussé nos cœurs et nos esprits vers cette grâce de l’amour qui te fut donnée, seule raison de la poésie. 

Saint Augustin, le 30 avril 2026

De tout cœur,

 Jean

Jean-Pierre Otte, Quarantaine suivi de Quelques érotiques, éditions Sans-Escale,  82 pages. ISBN : 978-2491438425. 15€

Les érotiques de Jean-Pierre Otte


Depuis que j’ai découvert l’écrivain Jean-Pierre Otte grâce au magnifique N° spécial que la revue Traversées lui a consacré, Je n’ai pas cessé de découvrir son œuvre riche et variée, toujours exigeante et toujours portée par une écriture  exceptionnelle  et merveilleuse. Sous le titre de Quarantaine suivi de Quelques érotiques, il publie aujourd’hui un nouveau recueil de poèmes – c’est un événement.

Les quarante poèmes de Quarantaine furent écrits  dans le temps du confinement dont ils conservent les reflets d’ombre, ces solitudes en cercles clos où certaines choses, cependant, restaient vivantes bien qu’en sourdine. Nous étions alors en suspens. C’était le « temps mort ». « Dans le champ personnel, rien ne semblait bouger, plus rien de neuf ne semblait pouvoir advenir. Mais, en réalité, tout se jouait dans l’invisible, dans ce qui se dissimule dans l’intimité, dans « le camp retranché ».

Les critiques déjà parues ça et là  à propos de ce recueil, s’intéressent surtout aux rondeaux de la Quarantaine, et j’ai pris plaisir à m’intéresser plutôt aux poèmes érotiques de la seconde partie du livre. On y découvre un Jean-Pierre Otte intime, dont la principale vertu est de nous enseigner que l’on ne fait pas seulement l’amour avec son sexe et qu’il s’agit dans toute relation amoureuse, d’affronter et de partager le réel de l’autre plutôt que de se servir de lui comme un écran sur lequel projeter ses fantasmes.

Ce sont de brèves lunes de miel où la vie
fuyante n’est que heurt, ravissement rapide, 
étourdissement, cavale, toute vie poreuse dilatée,
où l’on ne fait qu’entrevoir,
dans un coït rude et prompt,
la figure foudroyante de l’amour.
L’homme se satisfait de l’épanchement
tandis que la femme, par le sortilège du corps,
voudrait enclore en elle l’univers entier, 
comme l’arbre à papillons qui, à la nuit tombante,
se referme dans ses propres bras.

Voilà de très beaux poèmes qui pourraient venir en illustration des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes ou de la mélancolie lucide d’un Pascal Bruckner.

Notre époque, obsédée par l’authenticité immédiate, la vie en temps réel et la transparence, crée de nouvelles formes d’aliénation. On veut éviter à tout prix « l’illusion », mais n’est-ce pas justement dans les jeux d’ombres, dans ce qui n’est pas dit et dans ce que l’on éprouve en secret,  que réside le réel d’une rencontre. On en viendrait même à penser que « performance » amoureuse devient une autre forme de mensonge – disons, un mensonge d’efficacité.

Quand la vie se vit comme un éclair,  aussitôt consommée dans un ravissement fulgurant, pour l’homme, c’est comme un feu d’artifice, une volée en éclats. Sa satisfaction est dans l’épanchement. La femme, quant à elle, rêve d’une communion plus profonde  et voudrait saisir et transmuer l’évanescence du moment en un instant d’éternité.

 
D’entrée, le désir les dépossède 

de toute vie personnelle, obsédés qu’ils sont

par l’occasion d’une coucherie qui ne fasse

pas illusion et ne soit pas une tromperie du présent.

L’amour est une besogne et l’amant se doit d’être 

au mieux de son rendement, sans timidité

– laquelle pourtant le disposerait à plus de subtilité,

à une inventivité qui ne serait pas sans délices.

Ce sont toutes sortes d’approches et de perceptions subtiles que Jean-Pierre Otte partage avec nous dans le registre du « désordre amoureux », où il ne convient pas que la  « performance » évacue ce qui fait la richesse profonde, subtile et sensible  de la rencontre amoureuse, laquelle doit jouer ainsi qu’un bain révélateur et  permettre  une véritable communion entre deux êtres.

Subtile et souveraine, elle se veut davantage

qu’aimée: elle demande qu’on l’adore

dans ses rondeurs, ses plis délicieux et ses sillons,

tandis que lui n’a pas nécessité d’un accord profond, 

ni d’endroits de contact très nombreux pour se produire.

C’est bientôt  une vie haletante, consommée en hâte, 

avec cependant quelques attitudes choisies pour rester

dignes dans l’office, en évitant du regard le miroir.

Éviter soigneusement le miroir, serait-ce ne pas vouloir voir, refuser de voir le réel – le mensonge vrai – de ce qui est en train de se passer, ou de ne pas se passer ? Tout rapport amoureux s’accompagnerait-il en sourdine d’une déception ou d’un désenchantement :  deux langages corporels, deux attentes qui ne se rencontrent et ne se complètent pas  ou qui ne se rencontrent et ne se complètent que fort rarement?

Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.

Sainte Thérèse et Sylvia l’athée


Le récit-fleuve Thérèse mon amour 1 de Julia Kristeva nous révèle un corps-âme fait pour baigner, pour se couler dans les eaux vives de l’amour – on a envie de dire : grand dommage qu’une telle capacité d’aimer se soit déversée dans la mystique !

La paranoïa de l’amour christique, une « heureuse folie » ?! L’extase : « Une étincelle jaillie du ‘sein de Dieu’ vient l’embraser et lui faire ‘sentir l’ardeur de l’incendie’ […] ». Le « Divin Archer » tire le coup qui « ‘pénètre jusqu’aux entrailles’ avant de ‘retirer sa flèche’ […] ‘la savoureuse douleur’ […] ‘tantôt elle dure un bon moment, tantôt elle passe vite’ ; l’âme en quête de l’intériorité amoureuse n’est guère maîtresse d’elle-même, cela dépende toujours de l’Autre… qu’elle trouvera pourtant en elle, fugace éblouissement » (p. 410).

Rarement le masochisme (psychologique-physique) aura atteint de tels sommets – sinon avec son collègue Jean de la Croix, celui-là empruntant d’autres canaux, plus arides, mystiques-ascétiques.

Dieu merci, Thérèse d’Avila était aussi une grande écrivaine, sinon on n’eût jamais pu goûter sa contagieuse folie : « L’alchimie en question, façon Thérèse (débit rapide), commence par l’envie de raconter. Rien de nouveau jusque-là, la confession a toujours fait de même, tant d’exercices spirituels s’en servent aussi, et le jeune Thomas d’Aquin lui-même s’était aventuré à penser que la théologie en soi ne serait qu’une ‘narration de signes’. Pourtant, Thérèse ne fait pas que les suivre : elle trouve de nouvelles paroles pour déplier en espaces les temps de son aventure amoureuse avec l’Autre. Son génie baroque lui a soufflé que seule l’‘image’, elle-même générée par la ‘relation’ et l’‘entretien’ (comunicaciόn), bien sûr amoureux, peut susciter un ‘récit’. […] Car d’expérience elle sait : l’imaginaire est vital pour la survie du sujet qui n’existe que s’il est amoureux. […] Si je suis ? Il y a être et être : moi, je suis transférée, indéfiniment, à l’Autre. […] Enfin, l’image s’intériorise en sensations sans mots ni images » (pp. 652-654). Je serais tenté d’ajouter qu’ainsi l’âme se corporalise, se carnalise ! (Et je participe à cette folie.)

Dans la lignée d’Erasme, Montaigne parlera d’un « moi » tout aussi labyrinthique, mais n’ayant rien en commun avec le moi mystique : « Il se trouve autant de différences de nous à nous-mêmes que de nous à autruy » (p. 626). Chez Thérèse, l’Autre (ou le « Moi »), c’est toujours en majuscules : « Puisque ce Moi dans lequel le Seigneur m’invite à me chercher (‘Cherche-toi en Moi’), ce Moi du Seigneur, ce Moi Autre, eh bien, il se recueille au plus intérieur de moi-même, bon sang ! » (pp. 626-627).  Et ce sublime mélange de masochisme et de paranoïa : « Souffrir par et pour Jésus la met à mal, mais, puisqu’elle est sûre qu’Il existe, qu’Il l’approuve et qu’Il la récompensera de sa grâce éternelle, ce mal est de toute évidence préférable au désir insatisfait, au manque d’amour qui ruine la santé dans le symptôme hystérique. Thérèse le sait et l’écrit : ‘Je ne suis pas plus mal que d’habitude. Les peines sont pour moi remèdes et santé’ (Lettre 253) » (p. 493). Et : « Le bénéfice retiré des persécutions déjouées les surpasse en puissance : vous obtenez la réunion avec le Grand Autre qui non seulement satisfait au désir incestueux de posséder le Père, mais vous assure la grâce de vous métamorphoser – par le Verbe qu’Il est – en Éternité »  (p. 495).

Pour exemplifier le côté physique de son masochisme : « Vous vous donnez le fouet avec application, c’est banal, mais vous savez faire beaucoup mieux : votre nièce Teresita jure que vous frottez vos plaies avec des orties » (p. 496) ; et : « ‘Rien ne lui procurait plus de plaisir que de se martyriser le corps pour Notre-Seigneur’ (Anne de la Trinité) ; ‘Ses cilices sont faits en plaques coupantes pour taillader le corps en plaies saignantes’ (Marie de Saint-Ange) » (p. 497). Sans atteindre, c’est vrai, au « goût du martyre de Jean de la Croix » (ibid.) !

Dieu merci, grâce à la présence de votre bienaimé confesseur Jérôme Gratien (de trente ans votre cadet), vous aurez eu aussi, entre le masochisme et le sadisme, des pauses joyeuses, bienfaisantes ! peut-être même y a-t-il eu une transfiguration, un transfert de l’amour mystique en un amour personnel partagé !

Tentons de résumer les relations, ou postures, dialectiques-mystiques entre Thérèse et son Jésus : « fille-mère de ton Père-Fils », aux côtés du dantesque « Vierge mère fille de ton fils », mais aussi de la paire : « Fils-Père devenu Époux » et « fille-mère devenue Épouse » !

Un mot s’impose sur les relations entre Thérèse et son père terrestre : « Mieux que quiconque, don Alonso, ce père aimant, trop aimant, sait combien Thérèse est belle et séduisante […] » (p. 151). Thérèse confesse : « ‘Nous étions trois sœurs et neuf frères. Tous, par la bonté de Dieu, ressemblèrent à leurs parents pour la vertu ; je fus la seule à faire exception. J’étais pourtant la préférée de mon père et, tant que je n’avais pas offensé Dieu, ce n’était pas, me semble-t-il, sans quelque raison’ » (p. 156).  « Cependant que le patriarche don Alonso ponctuait doctement, au-dessus des têtes penchées de son épouse et de sa progéniture, que seuls les ‘bons livres’ méritaient une telle passion, et qu’il convenait de se méfier des livres en langue castillane. Thérèse acquiesçait à son père, comme il se devait, et n’en faisait qu’à sa tête. Elle dévorait la nuit en cachette les fameux romans » (p. 167). (Cela me rappelle la réaction de l’adolescente Julia Kristeva devant la recommandation de son père d’éviter à tout prix la lecture de Dostoïevski !) 

Mais, ce sera son oncle Pedro qui lui ouvrirait les portes de la mystique, ce long chemin de croix, qui fera d’elle la sainte de la Contre-Réforme ! Et son père est prêt à la suivre, à suivre aussi son frère, « […] en se faisant religieux à son tour ! […] Le beau trésor ! Père et fille en commune oraison ‘à la manière d’Osuna’. […] Vous avez réussi […]. La boucle est bouclée, vous dis-je : la fille apprendra à son père à faire oraison, autrement dit à aimer, comme si elle était le père de son père. Tel fut votre premier triomphe sur… l’homme » (pp. 189-190).

Thérèse mon amour, ce labyrinthique récit dédié au père de Julia Kristeva, contient aussi la pièce de théâtre « Dialogues d’outre-tombe », une « pièce » capitale de l’édifice (écoutons la narratrice Sylvia Leclercq, l’alter ego de Julia Kristeva) : « Ai-je enfin terminé mon analyse de la paternité, du complexe d’Œdipe, pour être exacte… comme il convient à la SPP… en tirant papa de l’oubli, en me réconciliant avec sa voix […] le tout enlevé grâce à ma colocataire ? (Sourire forcé.) Eh bien, cela suffira pour aujourd’hui, et pour longtemps encore, j’espère… Je peux prendre congé de Thérèse, maintenant, en me retirant dans la voix juvénile de mon père… » (p. 649). « Mais enfin, combien de fois ai-je dû l’entendre depuis » [ce chant que chaque matin son père fredonnait sous la douche] : « Depoooo…suit, depoooo…suit poteeee…ntes… de seee…de… Et exaltaaa-aaaa-aaaa… vit huuuumiiles… » (p. 650). Le Magnificat, BWV 243 en majeur de Bach : « ‘Il a fait tomber les puissants de leurs sièges, et il a exalté les humiliés’ », « sans qu’il évoque […] ce frémissement que Thomas l’agnostique m’avait transmis rien qu’en chantant. Et qui m’a reconduite à Thérèse sans que je le soupçonne, laquelle m’a reconduite à lui. Avec ce rêve, la boucle est bouclée… » (ibid.).

En fait, aucune mystique chez son père, d’autant moins chez Sylvia l’athée, entre eux deux c’était une mystique de l’amour d’où surgira, pour la fille, cette capacité d’aimer, de comprendre la vie et les êtres, qui la guidera vers d’autres types de « fondations » : l’écriture des livres (où elle appliquera, systématiquement, instinctivement, la règle de Nietzsche : « ‘Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes pressés’ » (in Je me voyage, p. 275), et la pénétration des âmes ; elle sera bergère des âmes errantes, les aidant à renaître : « J’accueille leurs voix qui m’accueillent, je la com-prends, elle me com-prend, floraison de l’intelligence sensible, du sensible intelligent. Cet appui sur la voix autre, et son appui en moi, me situent autrement dans le lien à autrui : l’autre persécuteur s’invagine en autre recevant-et-reçu. Je ne suis plus un infans, je deviens un sujet parlant-désirant, un enfant pensant, j’échafaude des théories sexuelles, je suis un chercheur en puissance » (p. 510). Et : « Pour rester en vie psychique, en vie tout court, je ne peux que tenter de réhabiter mes demeures intérieures. Avec quelqu’un d’autre. […] Mais à l’infini… » (p. 663). 

Et c’est grâce à cette capacité d’aimer que Julia Kristeva a pu traverser le continent mystique catholique de même qu’orthodoxe, et comprendre ainsi Cet incroyable besoin de croire (une des dimensions fondamentale de l’être humain, que Freud aussi avait reconnue, à son grand regret !), qui est le titre de son bel ouvrage de chez Bayard (2018).

Je pourrais continuer, car j’ai pris des notes jusqu’au bout de cette nuit mystique, mais cela suffit à démontrer que, même pour un spinoziste comme moi, cette lecture de sainte Thérèse a sa poésie, son interrogation éthique-existentielle, son magnétisme ! Je n’oublierai pas le Post-Scriptum, qui est une vibrante lettre à Diderot « sur la subversion infinitésimale d’une religieuse » (p. 667) ! J’ajouterai juste que chacun de ses ouvrages est aussi une autoanalyse, (une étape vers) une renaissance ! 

Je ne sais pourquoi,  La Transverbération de sainte Thérèse de Bernini (du début du livre) me rappelle la Piéta de Michel-Ange ! Peut-être parce que les deux surprennent l’instant éternel de l’amour d’une femme-mère-fille ! En regardant longuement, amoureusement, les deux visages de vierges, je dirais que Bernini s’est inspiré (de la plus lumineuse des manières) de Michel-Ange !

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  1. Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.
    ↩︎

Lectures d’avril 2026 de Patrick Joquel

Patrick Joquel: www.patrick-joquel.com


Titre : Jamais dire toujours
Auteur : sébastien joanniez
Éditeur : La joie de lire
Année de parution : 2025
prix : 14 €

Un livre de poésie. Comme un manifeste. Qu’est-ce que la poésie ? Qui peut vraiment répondre à cette question ? Les poètes arpentent chacun leur voie poétique. Les chercheurs universitaires déroulent leurs réflexions. Les lecteurs, leurs affinités… Et Jean-Pierre Siméon rappelle que la « poésie, c’est autre chose ». Bref, on la reconnaît, mais on ne sait pas qui elle est.

Dans ce livre saisissant, Sébastien Joanniez, propose des poèmes comme autant de pistes pour aborder la poésie, pour en écrire si on s’y sent appelé. C’est tout simple. Tout riche. Ça se lit et se relit. Ça ouvre des horizons.

Un livre que tout poète et tout médiateur poésie (poète, enseignant, chercheur, bibliothécaire, animateur et j’en oublie…) devrait glisser dans sa poche et présenter. C’est d’ailleurs ce que je vais faire, au hasard de mes voyages/livres.

À mettre aussi dans les bcd et cdi, dès 10 ans.

https://www.lajoiedelire.ch/products/jamais-dire-toujours-1?_pos=1&_sid=5117e35b0&_ss=r

Titre : Pencher le cœur
Auteur : Philippe Mathy
peinture : Marie Alloy
Éditeur : L’Ail des ours
Année de parution : 2026
prix : 8€

De petits pavés de prose à déguster au jardin. Ce petit monde clos sur lui-même et qui ouvre le cœur à l’infini. Au rythme des saisons. Au tout petit. À la vie mystérieuse et à la mort. Au renouveau. Marcher au jardin ou s’ancrer à la Terre.

Partout petits battements dans l’herbe qui tremble, feuilles des buissons qui frissonnent, branches qui se frôlent, insectes chaque jour qui circulent, oiseaux qui découpent le ciel à découdre leurs vols. Par tout petits battements jusque dans mon corps où la douleur compte les années…

Parfois on va un peu plus loin. On sort. Au dehors. Dans le monde. Celui de Philippe Mathy borde la Loire, alors suivons son regard quand il marche le long du fleuve :

La lumière n’en finit pas de bégayer sur le fleuve. Sans rien comprendre je ne me lasse pas de son discours.

Des pages comme des instants de promenade, de méditation, d’écoute. À l’affût. De la joie et de toutes les vies.

De mes jardins de passage, j’aurai goûté à l’éphémère des saisons. Chaque année couleurs et parfums n’étaient ni autres ni les mêmes. C’est en butinant comme une abeille que j’ai appris à chanter le temps qui me quittait.

À découvrir dès le collège.

https://www.editions-aildesours.com/35845-2/

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Nous suspendons pour une période indéterminée la lecture des manuscrits, tant nous en recevons.



Vous pouvez toutefois – si cela vous convient – faire parvenir quelques textes inédits qui seront éventuellement retenus pour publication dans l’un des numéros de la revue

  • en format Word
  • de 5 pages A4 maximum
  • caractère 12, interligne 1,5)

à traversees@hotmail.com

Bien cordialement

Patrice Breno et l’équipe de Traversées


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ccallant@gmail.com

Afin de pouvoir mieux identifier les oeuvres dont il sera question, on veillera à respecter la norme ISO 690 qui précise que « l’ordre habituel des éléments est le suivant »:

  1. Nom(s) du/des créateur(s) ;
  2. Titre ;
  3. Indication de support, si nécessaire ;
  4. Édition ;
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  6. Date (peut être déplacée après le nom du créateur si la méthode de citation « auteur-date » est utilisée) ;
  7. Titre de publication en série, s’il s’applique ;
  8. Numérotation dans la ressource ;
  9. Numéro normalisé, s’il s’applique (ISBN, ISSN, DOI, etc.) ;
  10. Disponibilité, accès ou information relatives à la localisation ;
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