Dans le miroir d’Orphée, de Demosthenes Davvetas, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 2019, 233p

Dans le miroir d’Orphée, de Demosthenes Davvetas, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 2019, 233p., ISBN 978-2-931077-00-9

Par ces poèmes libres, haïkus et proses poétiques à la verticale, l’auteur revisite le mythe d’Orphée tant joué et chanté (Lully, Offenbach, Gluck, Monteverdi), repris par Rainer Maria Rilke ou Marguerite Yourcenar, Pierre Emmanuel ou Paul Valery,  porté au cinéma par Jean Cocteau.

En trois mots, rappelons qu’Eurydice fut mordue par un serpent et descendit aux Enfers. Orphée, fou amoureux, jouant de sa lyre à neuf cordes, parvint à endormir le chien à trois têtes Cerbère et obtint de Hadès de ramener sa bien-aimée sur terre, à la seule condition qu’il ne devait en aucun cas se retourner. Orphée ne tint pas parole, perdit son être cher et finit lui-même tragiquement. 

En fait, le présent livre n’est nullement une description d’Orphée et d’Eurydice, mais bien, au second degré, par un ensemble de  pensées et sentences philosophiques, une manière d’investigation du connais-toi toi-même. Ou plutôt les infinis rebondissements entre le Moi face à Toi et le Toi face à Moi. Ce, davantage qu’un Moi « en » Toi et Toi « en » moi qui seraient, eux, l’Amour intensément fusionnel au travers de l’autre, comme le voudrait la tradition orphique. 

Classiquement, le salut d’Orphée se situe dans son amour inconditionnel, à portée de baisers au bord du gouffre, alors qu’ici, me semble-t-il, Davvetas est avant tout dans une solitude assumée de l’écrivain (C’est à travers la langue que se transfuse la solitude.(p.52) ou : L’homme solitaire se nourrit d’ombres.(p.56) et, dans l’immense tradition des philosophes grecs, dans la quête de soi. Laquelle se niche ici, davantage dans le marbre poli d’un statuaire (La beauté t’allège jusqu’à exhaler ton âme comme un souffle. p.56) que dans les chairs frémissantes. On ressent plus l’analyse de la psyché que le lyrisme du propos : Si toutes choses / me ramènent à moi, / alors il me faut consentir / que ne me reste  / à découvrir / que moi-même. Ou : Je te cherche sans arrêt, en empêchant / toujours les passions / d’outrepasser ce qu’elles sont  (p.140) ou encore : Je suis fatigué de modifier tous les jours / mon moi de l’effeuiller, afin / que d’entre ses feuilles dispersées / il surgisse et que je le découvre. (p.177) Quête sans doute douloureuse mais avant tout de soi-même : Combien de mots à surgir encore / du fond de moi / pour m’alléger ? (p.182)

Certes, Demosthenes (quel beau prénom !) est également poète: Quelle est cette larme / dont naissent des fleurs (…) ? (p.186) Il est phototrophe (son attirance avérée pour la lumière, quand son spectre se dissocie en couleurs ou quand elle se fait synthèse et éblouit le monde) : Elle est pluie / soleil / bleu abyssal / orange radieux / alchimie de vert / blanc illimité / noir infini / elle est le rouge aveugle (…) (p.208) Les cordes de sa cithare, la sienne, celle d’ Orphée sans doute, reviennent également à plusieurs reprises et enchantent le lecteur.

Un mot final, dans cette découverte : un mot pour revenir au brillant prologue de Xavier Bordes, musicologue, docteur ès lettres, traducteur de ces textes et lui-même poète.

Demosthenes Davvetas est un Grec, qui écrit en grec, mais peut-être devrais-je dire un Hellène (…) Dans la perspective grecque intime et classique, que ce soit l’amour, la pensée, l’exercice physique, la création artistique, le rapport à la vie ne sont pas compartimentés : le corps et l’esprit sont pensés comme un « corpsesprit » (…) où la mort était part de la vie qui ne méritait pas toute l’image infernale dont on l’a chargée avec la métamorphose religieuse de la société inspirée par le christianisme.

En un trait de plume, avec ces clés et au gré de cette brève recension : et si Orphée, était pour une fois, au-delà de sa dimension amoureuse mythique, une voie pour la connaissance de soi ?

©Claude Luezior 

Dominique Zachary, Les frémissements du silence, roman thérapeutique, éditions Kiwi France, 2020, 283 pages.

Une chronique de Patrice Breno

Dominique Zachary, Les frémissements du silence, roman thérapeutique, éditions Kiwi, 5, rue de Charonne, 75011 Paris, France, 2020, 283 pages. Préface de David Le Breton.

Dominique Zachary, journaliste et chroniqueur régional et judiciaire à l’Avenir du Luxembourg, essayiste, conteur, historien et romancier, a une panoplie de cordes à son arc d’écrivain. Chacune de ses publications est une découverte, tant il se révèle un passionné : l’histoire (La patrouille des enfants juifs, Racine, 2005 et 2012 ; Marie-Antoinette, La fuite en Belgique, Racine, 2001 ; Madeleine Ozeray, Racine, 2008), le conte (Le trou des fées, Memor, 1988, Weyrich, 2009) ; le roman (La traîtresse, Michalon, 2013)… ainsi que d’innombrables articles très pointus.

Revenons à son deuxième roman, publié en début d’année, juste avant le confinement : « Les frémissements du silence », publié aux éditions Kiwi.

Les éditions Kiwi (www.editionskiwi.fr), dont le siège est à Paris, proposent des livres de développement personnel, ainsi que des ouvrages sociologiques et ludiques.

Françoise, infirmière aux soins palliatifs « croisait la mort et l’inéluctable plusieurs fois par semaine », où « le patient prend irrémédiablement le train du terminus, sans billet de retour ». Françoise, à ses heures perdues, peint « les portraits des âmes douces ».

Alex, chef d’entreprise, est accaparé par son boulot et n’a pas le temps de faire autre chose, même pas de rejoindre sa mère qui vit ses derniers jours en clinique. Arrogant et sûr de lui, quand sa mère meurt, il règle les funérailles comme une formalité, en deux temps trois mouvements !

C’est la rencontre improbable de ces deux personnes, aux facettes humaines diamétralement opposées, qui va constituer la trame de ce roman. Une remise en questions qui provoquera un basculement, une forme d’apaisement aussi… conduisant à la patience et à la sagesse.

Ce roman est dans la veine des romans « feel good », ce qui fait du bien aussi dans les périodes incertaines que l’on vit actuellement. Au départ, un anti-héros, du pessimisme… Et puis, au loin, un coin de ciel bleu !

Le dévouement du personnel soignant non seulement mais de tout le personnel (administratif, ouvrier, de nettoyage, de cuisine…) qui gravite autour des malades n’est plus à démontrer. Dominique Zachary, inspiré par son expérience vécue avec ses proches, s’est amplement documenté pour écrire son roman thérapeutique (et il est vrai que ça fait du bien non seulement de penser à d’autres que soi, mais aussi d’agir selon ses propres moyens !). L’ont aidé dans sa démarche d’écrivain les responsables de l’unité de soins palliatifs, Eole, à Virton. (https://www.vivalia.be/servicesoins-palliatifs-virton). Le Docteur Michel Marion, fondateur et directeur de cette unité pendant de nombreuses années, actuellement directeur médical des Cliniques du Sud-Luxembourg à Arlon (Belgique), ainsi que l’Infirmière en chef Michelle Devos, ont relu « le manuscrit de ce roman et y ont apporté des remarques judicieuses ».

Dans un moment où des métiers plutôt occultés et peu soutenus comme ceux du personnel de soins et de santé et leurs auxiliaires de travail, le roman de Dominique Zachary prend ici toute son importance. Se dévouer, même s’il s’agit de « gagner sa croûte », à l’accompagnement, aux soins et au soutien des malades, des personnes âgées, grabataires, en fin de vie, atteintes de démence…, se dévouer pour ces personnes fragiles et fragilisées relève de la vocation pure et simple. De la grandeur d’âme ! Rien que le titre donne le frisson : « Les frémissements du silence » est bien un roman thérapeutique, car il ouvre les yeux sur un monde que l’on connaît trop peu ou mal ! Les soins palliatifs ou comment aider à mourir en toute dignité.

Il en faut du courage, de l’abnégation pour faire la part des choses quand on vient aussi près de la mort. Puis, sa journée de travail terminée, retourner chez soi, près des siens.

Rien ne prédestine à autant de patience et de sagesse !

Merci Dominique pour ces pages magnifiques sur un sujet pas facile du tout !

©Patrice Breno

Salvatore Gucciardo « Ombres et lumières » une clé initiatique.

Chronique de Michel Bénard

Salvatore Gucciardo –  « Ombres et lumières. »
Préface de Giovanni Dotoli.
Illustrations Salvatore Gucciardo.
Editions  L’HARMATTAN  « AGA » collection L’ORIZZONTE – Format 14×21.  Nombre de pages 113.

Salvatore Gucciardo
« Ombres et lumières »
une clé initiatique.

Le préfacier, maitre et professeur émérite Giovanni Dotoli, voit en cet ouvrage particulièrement remarquable du peintre et poète Salvatore Gucciardo, créateur aux multiples talents : « Une fenêtre ouverte sur l’origine », ce qui me fait immédiatement songer à ce tableau bien connu de Gaspard Friedrich, où l’on aperçoit une femme de dos dans l’encadrement d’une fenêtre et face à l’immensité inconnue d’un paysage romantique. A quoi songe cette femme, que cherche telle ? Une réponse sur l’absolu, une révélation sur l’origine ? Qui suis-je ?    

Cette image symbolique correspond parfaitement au personnage de Salvatore Gucciardo que je connais depuis les balbutiements de notre intronisation dans le monde des arts et des lettres, c’est-à-dire plus d’un jubilé.

Ce dernier recueil mixte, poésie, prose et graphisme se révèle être en quelque sorte l’aboutissement et la concrétisation du message transmis opiniâtrement toute une vie durant dans l’œuvre initiatique et ésotérique du visionnaire hors-pair qu’est au travers d’une constance immuable, Salvatore Gucciardo.

Les illustrations sont d’une grande qualité et de belle unité, l’ensemble chargé de signes, de codes ésotériques et de symboles révélateurs. 

C’est indéniablement une chance et un privilège que de rencontrer au cours de sa vie de semblables créateurs libres et indépendants de tous systèmes et de toutes influences des modes éphémères, tant peintres, poètes, sculpteurs, musiciens etc. J’ai eu dans ma vie cette chance de croiser des personnages flamboyants. Victor Hugo ne disait-il pas pour reprendre un vers en exergue de cet ouvrage majeur : «  Chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière. » 

Rapprochons-nous de l‘œuvre pour en percevoir la mélodie et en découvrir les richesses symboliques s’exprimant de manière binaire, s’équilibrant ou se complétant d’un dessin poétique à une écriture graphique. Alliance détonante, alchimie enchantée où l’émotion transcende sur la raison. L’énergie développée ici soulève autant de questionnement que d’admiration, car l’œuvre de Salvatore Gucciardo est gigantesque et prodigieuse, je ne lui connais pas une seule journée où il n’a pas peint, dessiné, ébauché, écrit quelques lignes ici et là, car l’écriture bien que plus tardive est devenue aujourd’hui d’une haute importance.

Pour en revenir au professeur Giovanni Dotoli, il a parfaitement perçu le coté médiumnique de Salvatore Gucciardo et qu’au travers de cette inspiration transcendantale, il retourne et se nourrit des archétypes des origines, aux sources de nos essences, dans le magma de la création et des champs cosmiques, magnétiques et autres mondes parallèles. Une œuvre de ce dernier est une respiration sur le créé universel. L’artiste fusionne avec un environnement stellaire, il en lit les mythes, les sphères, les cercles comme une grande partition cosmogonique.  

Les plus grands spécialistes ayant connu Salvatore Gucciardo ne pouvaient que le confirmer, à commencer par l’immense maître Marcel Delmotte son père spirituel en quelque sorte, sans oublier le peintre ésotérique et symboliste Aubin Pasque, la grande figure de la littérature fantastique Thomas Oven, ainsi que le remarquable spécialiste de la démonologie, l’inoubliable Roland Villeneuve, l’incontournable critique d’art Anita Nardon  et beaucoup d’autres spécialistes de l’occulte, du satanesque, de l’animisme, du manichéisme sont présents autour de l’œuvre unique de Salvatore Gucciardo toujours porteuse de ce combat des origines entre le bien et le mal, la lumière et la ténèbre, à ce point particulier que le regard qu’il porte sur le monde contemporain est parfaitement d’actualité, à cette seule différence que cela fait plus de cinquante ans que Salvatore Gucciardo tire la sonnette d’alarme. Mais hélas l’homme est aveugle et sourd. Aujourd’hui nous sommes au seuil d’un chaos et nous sommes bien obligés de convenir que l’artiste-poète avait vu juste sur le devenir éminent d’un monde en souffrance et en perdition.

Salvatore Gucciardo est un passeur d’énergie qu’il transforme en vision divine et en restitue une sorte d’image sacrée, encore faut-il en déchiffrer le code. L’œuvre de cet artiste singulier se mérite et pour que cette lumière sacrale nous guide il faut en être digne, c’est une œuvre génératrice d’absolu. Dans le cas contraire ce ne serait que paroles jetées aux profanateurs ignorants, réducteurs  et obscurantistes.

Introduisons-nous dans l’ouvrage qui s’ouvre sur la porte des « ombres » et des corps épuisés aux pieds des terrils qui se souviennent, ainsi que de la vulve du néant d’où sort un embryon conçu avec l’eau des ténèbres, la prémonition se confirme, l’homme géniteur du mal sera l’esclave de ses actes, des erreurs de son incohérence et cupidité.

Les illustrations à l’encre de chine insérées dans le recueil « Ombres et lumières » sont tout en courbes et alternances entre le blanc et le noir. Nous y retrouvons toute la dualité contenue dans les pages de l’ouvrage. 

Pareils à bon nombre d’artistes et poètes Salvatore Gucciardo à l’instar des prophètes aimerait restructurer le monde, le nourrir d’actions salvatrices et de corriger les erreurs de « Dieu.» Pour vouloir faire entendre sa voix, les épreuves sont nombreuses, les obstacles multiples et insoupçonnés et c’est le plus souvent une avancée vers l’inconnu. Comme Arthur Rimbaud, l’un de ses poètes de compagnonnage, Salvatore Gucciardo est un artiste d’une extrême lucidité car il se fait  « voyant, » porteur d’une belle sensibilité mettant dans sa besace de créateur des brassées de tendresse, des gerbes d’espérance et des réserves d’amour qui seront essaimées et incrustées dans chacune de ses œuvres. Pas une œuvre où ne soient symboliquement présentes toutes les valeurs fondamentales de l’humanité. Lorsque l’émotion devient trop forte ce sont toutes les fréquences vives de ses œuvres qui lui échappent et le consument. L’artiste est dans une sorte de brasier ardent, avec Dante il franchit les cercles de l’enfer et comme Ulysse il doit s’attacher au mât de l’existence et devenir sourd pour ne pas succomber à l’appel illusoire et hypnotique des sirènes.

Mais un artiste tel que Salvatore Gucciardo se ressaisit toujours pour se détourner des pièges et supercheries. Comme tous les authentiques artistes, Salvatore Gucciardo  prend le temps de l’instant de grâce, cet espace de réflexion entre deux œuvres, les temps de la mesure des cohérences de l’expression graphique et du langage écrit.

Dans l’œuvre de Salvatore Gucciardo, graphique ou écrite, nous rencontrons cette recherche d’absolu où la femme et l’homme ne feraient qu’un, sorte d’idéal premier de l’hermaphrodisme, symbole ancré dans la mémoire collective et que nous retrouvons dans les écritures avec ce mythe incontournable d’Adam et Eve. Epoque reculée où l’homme et la femme étaient censés ne faire qu’UN : « Nous représentons l’histoire de l’humanité. » « Essor fervent / Illumination sacrée / Sublimation / De l’homme et de la femme. »   

Avec Salvatore Gucciardo, nous sommes souvent enveloppés d’effluves vaporeuses alchimiques ou philosophales, l’Athanor caché dans les brumes de l’atelier où le silence du scriptorium n’est jamais bien loin. Mais rassurons-nous, beaucoup plus en lien avec la réalité notre créateur sait faire chanter et chante la femme. Ne parle-t-il pas de l’homme et de la femme : « Habités par le feu de l’exaltation. » ou encore dans un esprit similaire : «  Que la lumière sacrale est dans nos gènes. » Sans oublier ce regard de femme déposant sur le poète un duvet de douceur.

Au fur et à mesure de notre avancée dans les arcanes gucciardiennes, véritable cheminement initiatique, nous nous engageons vers une forme de connaissance, de dépouillement allant jusqu’à côtoyer l’ivresse extatique des sages. Ensemencer l’ignorance, féconder l’inculte tel serait le désir de notre peintre-poète s’imaginant tout à fait en train d’enluminer les livres sacrés, c’est sur ce point tout à fait utopiste que je rejoins mon ami Salvatore Gucciardo, là où la bête surgit de l’Apocalypse, l’homme peut redevenir fondamental : «  Chaque image de l’homme est une anthologie. » 

Le temps, grand timonier de l’univers, est le maître mot du combat de Salvatore Gucciardo  dont l’œuvre globale, peinture et littérature, se voudrait intemporelle, passé, présent, futur se confondent, fusionnent, ils ne font qu’un, mieux, au niveau cosmique, le temps est censé ne pas exister, cela, notre artiste visionnaire l’a parfaitement compris depuis longtemps. Une fois initiés nous sommes occultés par son œuvre et nous parvenons à voyager dans un espace hors temps.

Il est toujours hasardeux et délicat de prétendre aborder un artiste de l’envergure de Salvatore Gucciardo, parce qu’il possède des clés que nous ne détenons pas, il entretient un dialogue en communion avec l’univers au travers des mythes, royaume de la poésie et de l’espace tangible au niveau de la réalité physique, voire scientifique. C’est ainsi qu’il interprète et transpose les messages célestes.

Thaumaturge, démiurge, alchimiste, mystique, initié, voyant, philosophe, peintre et poète ? Toutes proportions gardées et sous certains aspects Salvatore Gucciardo est tout à la fois, mais c’est avant tout un homme d’une belle humanité, qui peut et sait regarder les ombres et les lumières du monde.

Ici, je laisserai le mot de la fin à son prestigieux préfacier Giovanni Dotoli, qui confirme que la poésie de notre visionnaire : «…/… est un éclat d’absolu qui nous illumine. »

Ainsi, avant que vous entrepreniez ce merveilleux voyage dans le monde insolite de Salvatore Gucciardo, je vous suggérerai de prendre le temps nécessaire pour méditer sur ces deux vers :

« Il ne faut pas combattre le temps. Il faut chevaucher la lumière. » 

©Michel Bénard.
Lauréat de l’Académie française
Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres
Poeta Honoris Causa.

ELOGE DE LEÏLA MENCHARI

Chronique de Mustapha Saha

ELOGE DE LEÏLA MENCHARI.

La décoratrice Leïla Menchari s’est éteinte le 4 avril 2020, victime de la monstrueuse hécatombe. Les vitrines flamboyantes d’Hermès, œuvres d’art incomparables, l’immortalisent. L’artiste est née le 27 septembre 1927  dans une famille tunisienne émancipée, d’un père avocat francophile et d’une mère féministe pionnière. Pendant son adolescence,  elle rencontre à Hammamet Violet et Jean Henson, amateurs d’art et mécènes, qui l’invitent dans leur villa plantée d’arbres fruitiers, de plantes aromatiques, de fleurs odorantes. Elle découvre les couleurs pulsatiles, les senteurs subtiles, les émotions tactiles. Elle côtoie les prestigieux invités, Luchino Visconti, Man Ray, Jean Cocteau…


« Mon premier voyage a commencé au pied de deux escaliers de pierre. C’était un endroit extraordinaire sentant le citron et le jasmin, un jardin à la fois anarchique et construit, une jungle folle avec des paons, des daturas énormes, une longue allée et un bassin sur lequel flottaient des nénuphars bleus. Je n’avais jamais vu de fleur poussant dans l’eau. Je suis entrée dans la rareté par ce chemin-là… C’est dans ce jardin, à l’écoute de ces esthètes, que j’ai compris ce qui déterminerait ma vie, la beauté et la liberté» (Leïla Menchari).

Violet et Jean Henson, fuyant l’Europe pendant la Première guerre mondiale, tombent sous le charme du modeste port de pêcheurs de Hammamet, édifient leur maison dans le style arabo-mauresque,  aménagent des jardins et des plans d’eau magnifiques, acclimatent le lotus et le jasmin persan. Pendant la Seconde guerre mondiale, ils sont arrêtés et déportés par les nazis. Ils retrouvent leur paradis tunisien jusqu’à leur mort au début des années soixante-dix. Ils reposent aujourd’hui dans le parc de leur grande demeure sous deux pierres antiques en guise de stèles. Les colonnes brisées, les chapiteaux, le pressoir d’huile romain, la roue solaire punique, reproduits dans les décors parisiens, sont autant d’éléments réels de Dar Henson dont Leïla Menchari est l’héritière. « La beauté des vitrines vient, en partie, des souvenirs ancrés au fond de moi-même ». (Leïla Menchari).

La vocation d’artiste se découvre donc dans cette maison parfumée et s’épanouit dans la vie bohème de Saint-Germain-des-Prés. Son compatriote Azzedine Alaïa l’introduit dans le monde fermé de la haute couture, où elle devient mannequin vedette chez Guy Laroche. En 1961, Leïla Menchari termine ses études à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris et se présente chez Hermès, rue du Faubourg Saint-Honoré, où Annie Beaumel lui ouvre grandes les portes de la création en lui disant simplement « Dessinez-moi vos rêves ». Elle n’a pas cessé, dès lors, de donner corps à ses songes. Cent vingt décors. Surgissent, dans l’espace réduit de la vitrine, les ruines de Carthage et les splendeurs de Byzance, la savane africaine et la jungle mexicaine, les papillons bleus et les paons blancs. « Jean-Louis Dumas, président de Hermès, me dit : « Ta vitrine est magnifique, mais il n’y a rien à vendre  ». Je lui réponds : « Ce n’est pas pour vendre, c’est pour rêver » (Leila Menchari).

En 1978, Leila Menchari prend la succession de sa pygmalionne, partie à la retraite, et devient directrice de la décoration. Elle imprime définitivement sa marque avec la grande vague sculptée en marbre de carrare et la fontaine aux dauphins de nacre, les colonnades en loupe d’orme et le salon de maharaja en argent massif, la cabane de pêcheur en racines de palétuvier et le rhinocéros blanc en polystyrène… La mode, l’artisanat, la mythologie, la légende s’entremêlent dans la féérie palpable. Chaque nouvelle devanture est un voyage onirique. Les vêtements et les accessoires s’incrustent dans les dunes de sable et les palmiers dattiers. Les cavaliers enfourchent des chevaux en crocodile rose bonbon. Les amphores antiques débordent de bijoux étrusques. Rien n’est trop beau pour ces décors éphémères. Des bois exotiques, des céramiques anciennes, des tigres et des panthères empaillées, des peaux de crocodiles, de lézards, de boas, de kangourous, d’autruches… sont importés des quatre coins de la planète. Le cuir, le verre, le bois, l’acier s’emboîtent et s’amalgament dans des compositions détonantes. La terre natale est source inépuisable d’inspiration, entre tentes sahariennes et purs-sangs arabes, tapis marocains et cuivres martelés, poteries émaillées et parures berbères, savamment amoncelés avec les foulards, les cravates, les selles, les bottes d’équitation, les cartables, les sacs à main de luxe dans des grottes de glace, des forêts tropicales, des plages sauvages, des cavernes enchanteresses. « Quand on fait un décor, il faut qu’il y ait toujours du mystère, car le mystère est un tremplin pour le rêve. Le mystère incite à combler ce qui n’est pas révélé par l’imagination » (Leïla Menchari). S’invitent les œuvres des amis artistes, les tableaux d’abstraction lyrique de Georges Mathieu, les opulentes peintures d’inspiration classique de Thierry Bruet, les compressions de cors de chasse de César, et aussi des fresques réalisées par des anonymes dans des pays lointains.

Son ami Michel Tournier la surnomme la Reine-Mage. Se subliment les matières qu’elle manie avec science et délicatesse, l’or et sa rutilance, l’encens, la myrrhe et leurs flagrances, le cuir, la soie, le cachemire et leur magnificence. « L’art de Leïla Menchari transpose de la profusion des objets exposés cette chaleureuse cohue du souk. Il y a de la générosité dans des ensembles d’une élégance pourtant raffinée » (Michel Tournier). Leïla Menchari explique sa démarche artistique : « J’ai toujours voulu que mes créations soient authentiques et sincères. Il m’arrive d’être surréaliste, mais toujours avec des choses vraies que les gens reconnaissent, des choses insolites, surprenantes, inattendues, mais parlantes ». 

Les scénographies de Leila Menchari accrochent le regard du passant parce qu’elles fusionnent le réel et l’irréel, le factuel et le virtuel, l’ordinaire et l’extraordinaire. Le spectateur s’attarde, s’absente à moi-même, plonge dans une rêverie sans fin.

« Soudain une image se met au centre de son être imaginant. Elle le retient, elle le fixe…  Il est conquis par un objet du monde, un objet qui, à lui seul, représente le monde… Son être est à la fois être de l’image et être d’adhésion à l’image qui étonne… Tous les objets du monde ne sont pas disponibles pour des rêveries poétiques. Mais une fois qu’un poète a choisi son objet, l’objet lui-même change d’être. Il est promu au statut de poétique. Quelle joie, alors, de prendre le poète au mot, de rêver avec lui, de croire ce qu’il dit, de vivre dans le monde qu’il nous offre en mettant le monde sous le signe de l’objet, d’un fruit du monde, d’une fleur du monde ! » (Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, éditions Presses Universitaires de France, 1960).

Bibliographie :

  • Michèle Gazier, Les Vitrines Hermès, Contes nomades de Leïla Menchari, éditions de l’Imprimerie Nationale, 1999.
  • Michel Gazier, Leïla Menchari, la reine-mage, préface de Michel Tournier, éditions Actes Sud, 2017.

©Mustapha Saha

Barbara Auzou, Les mots peints, peintures de Niala (Alain Denefle), éd. Traversées

===> Article originellement écrit pour l’AREAW et publié ici


Barbara Auzou, Les mots peints, peintures de Niala (Alain Denefle), éd. Traversées

L’époque 2018

Il y a entre les deux artistes en titre, outre une évidente complicité, une symbiose qui dépasse les entendements habituels de relations d’artistes.

On ne sait qui répond ou suit l’autre dans sa démarche tant ils font œuvre commune.

Pressentis dans une époque déterminée, les textes ont pourtant une consonance universelle dans leur de compréhension d’autrui en commençant par l’alter égo qui les occupe dans leurs échanges respectifs.

Barbara accompagne le moindre geste du peintre : « Je te trouverai absorbé dans l’intervalle/entre le geste et son intention/entre la beauté et son interrogation/ au cœur d’une lumière différée ».

C’est que la voix de la poète se fait écho de la recherche d’Absolu du peintre duquel, de visu, on devine bien les références sans qu’elles ne soient clairement énoncées.

Il y a sans doute prise de conscience de la poète dans le geste commencé ou fini de l’œuvre globale de l’artiste mis picturalement en évidence et sans doute, pour elle, une profonde recherche de ses propres repères essentiels : « Dans le secret de ma solitude arasée/ j’offrais le perchoir de mon poignet » suscitant l’accompagnement dans le geste du peintre.

Il se dégage de l’ensemble une douce sensualité quand « Elle abrite ce qu’on ne retient pas/ Aux draps du quotidien blême », en opposant la « fière citadelle des corps ».

Une sorte d’érotisme mental se dégage de l’œuvre commune dégageant une sorte de bleu ressemblant beaucoup à ceux du grand Chagall : « nous dansons sous des ciels qui voyagent/dévêtus sans hâte au paravent des nuages/ et sans la moindre crainte/ nous tendons loin des mains travailleuses ».

La ténacité d’être se révèle entre oiseaux, mer, couples bleutés dans des « jardins suspendus », suscitant un univers au-delà du conventionnel de tout un chacun, où les deux artistes ont trouvé leur concert d’être au monde. Car, en effet, il pourrait aussi s’agir de musique, un genre de flûte traversière qui passerait d’un monde à l’autre de ces deux artistes, vivant ensemble, une sorte de profonde solitude accompagnée : « Au bleu pavot du matin/ nous avons mis en dépôt dans nos mains/ jointes/ l’oiseau chaud de nos poumons/ nous promettant que son vol n’emprunte/ jamais la triste artère du commun ».

Entre « Mots Peints » et peintures écrites, le lecteur ne choisira sans doute pas, trop content d’approcher une certaine intimité étalée en douces mais puissantes rêveries qui donnent au texte une beauté couplée et lancinante.

©Patrick Devaux

Commander le livre est toujours et encore possible !

Lilith, l’amour d’une maudite, proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p.

Une chronique de Claude Luezior

Lilith, l’amour d’une maudite

proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p., ISBN : 978-2-243-04536-9


S’approprier une légende aux racines des civilisations, triturer le mythe comme le faisaient nos classiques, se mettre dans la peau du personnage à la première personne, voici tout un programme que Nicole Hardouin n’hésite pas à risquer avec sa plume de feu.

Lilith prend déjà source dans le récit sumérien de Gilgamesh au IIIe millénaire av. J.-C., réapparaît, nous disent les savants (ceux qui savent…), à l’époque assyrienne et babylonienne puis dans la Bible hébraïque, dans la littérature kabbalistique et dans la mythologie grecque. Récurrences fortes, jungiennes peut-être, voire existentielles. Comme si l’humanité ne pouvait s’affranchir de ses démons, comme si toute galaxie ne pouvait scintiller sans la tentation de son trou noir.

Première « épouse » d’Adam dont elle n’est pas issue puisqu’elle provient de la même glaise, tour à tour démone, vouivre, succube, « portion diabolique de l’humanité », rebelle à l’autorité du mâle, principe nocturne inspirant les mouvements féministes post-68, Lilith renaît de ses cendres, siècle après siècle, avec une constance étonnante. Osons nous engager dans cette évocation lyrique d’une étonnante modernité.

La tentation serait de réduire ce texte à sa seule dimension érotique. Car il s’agit bien d’un combat entre Eros et Thanatos auquel l’humanité embryonnaire est confrontée. On y parle du chaos originel, de métamorphose (terme qui est d’ailleurs l’un des sous-titres de ce livre) d’une respiration primitive, de ténèbres matricielles, de mal se confrontant à tout désir, à toute vie primitive : lointaine et présente, arbre et bûcher, entre le gué du réel et du virtuel, dans la nuit du silence, je vis. On m’appelle Lilith.

Il s’agit ainsi d’une Genèse revisitée, d’une liturgie des instants premiers, d’une gestation dans la relation à autrui, d’une transaction entre le néant et la lumière, d’une extravagance entre la structure et le chaos des sentiments, d’une incandescence entre l’attachement et l’avortement spontané de relations humaines. Ainsi, contrairement à ceux qui n’y verraient essentiellement qu’une compétition entre Eve et Lilith, qu’un amour déçu et vengeur de cette dernière, je pense que l’on est avant tout en présence d’une bataille existentielle aux avant-postes de la création. Mais Adam se souviendra-t-il toujours de Lilith ? Visages nés d’une histoire qui porte encore l’aiguillon d’antiques marées, visages qui s’originent en se créant dans le souffle-soufre du temps avant qu’ils ne s’effacent et m’effacent.

Certes, Hardouin n’y va pas avec le dos de la cuillère mais son calame convoque toujours une encre hautement symbolique : faire l’amour comme les éclairs dans l’orage, comme les feuilles sous le vent, comme deux esquifs en perdition sous le regard de Méduse, comme des fantômes dans le lit d’un torrent (…) À s’en rendre fou, à s’en rendre sage, ouvrir l’espace du vivre pour une petite mort. Nuit de lave, drap de suie. Dans cet avant-temps, dans ces antiques marées, en ces heures où se cherchent des complémentarités homme-femme, erre une manière d’Amazone qui choisit, repousse, commande, détruit et façonne, qui est jalouse de la trop sage Ève et de ses engeances. Lilith, mortifère, séduit le mâle, l’autre, comme un objet et le nie dans sa procréation. 

Il faut donc s’accrocher devant les sillons volcaniques de Nicole Hardouin : pas un paragraphe qui ne harcèle le lecteur, pas une plage pour faire divaguer son regard mais des ressacs en permanence. Et cette tension artistique qui vous pousse à la page suivante, cette alchimie du verbe qui vous prend à la gorge, ces jaillissements d’une maîtrise extrême… Qui aime la platitude ou le langage oral (et veule chez certains de nos contemporains) peut en contester le lyrisme tout en admettant que nulle ligne ne cède ici à la facilité. Nous sommes en présence d’une prose tout à la fois « néo-baroque » par l’abondance de ses images, de ses incidences et de ses délires mais aussi, quelque part « romaine », à savoir lapidaire : j’en veux pour preuve ces mots isolés qui concluent une invocation, ces mots cruels « En vain « , « Illusion » fermant le dialogue, l’espoir, le rêve, et qui claquent sur la rétine. Réapparaissent les pensées de l’endroit, celles qui tentent, les pensées-calice qui offrent, les pensées-réverbères, celles qui font mal. (…) L’Éden, mais après ?

Cette cosmologie comprend une préface de haute tenue signée par Alain Duault, écrivain et critique musical bien connu et par un tableau de Colette Klein, poète et artiste-peintre, œuvre qui m’évoque précisément la Genèse du temps et de l’espace.

Lilithl’amour d’une maudite (est-ce de l’amour, est-elle vraiment maudite ?) : un recueil majeur de Nicole Hardouin, gravé dans les chairs à partir d’un thème mésopotamien mais d’une urgence très contemporaine. Avec, comme le dit la quatrième de couverture,  une plume de feu et un langage de plomb en fusion.

                                                                           ©Claude Luezior