Alexandre LECOULTRE, Là où chante l’orage, éditions art&fiction (Lausanne, Genève), 104 pages, 2026, 13€.

Une chronique de Marc Wetzel

Alexandre LECOULTRE, Là où chante l’orage, éditions art&fiction (Lausanne, Genève), 104 pages, 2026, 13€.


   C’est une modernité facile à comprendre : ce sont des gens fatigués de vivre ainsi, même librement. Pas fatigués, bien sûr, de la liberté (puisqu’une liberté peut toujours  changer pour autre chose qu’elle-même) mais fatigués de vivre ainsi, même si ça les laissait quand même vivre dans l’initiative, dans l’indépendance, dans la créativité. Ils ne disent tous que ça : basta, la vie qu’on nous mène – et même celle qu’on nous laisse bricoler entre deux slogans, deux gadgets, deux stages, deux motivations. Bastas. Merci les compagnies !

   Ça n’est d’ailleurs pas « des gens », mais une seule et simple personne qui raconte ce qui se passe, à chaque « voix » (dix se succèdent – et il y a trois pages intercalaires, où un chœur reprend ça, fait un point plus général et donne un avis collectif sur les réponses en cours et les questions en suspens). Ça fait donc treize tranches de confessions ou commentaires, treize à table, donc, mais tous se levant et la quittant, oui « à table » seulement pour « débarrasser » ! Pour expliquer pourquoi l’on ne s’attardera bientôt plus à attendre mieux, en produisant le bruit typique (pas agressif, mais sans appel) du siège qu’on repousse. Donc des gens, un(e) par un(e), qui se lèvent d’eux-mêmes, las du menu, écœurés de la tablée, ne décolérant plus de s’être laissé parquer en plein Paradis, voilà ce livre.

   De pures voix, bien distinctes, mais dont on ne lit que ce qu’elles se disent, pas du tout qui c’est (pas une physionomie, pas une dégaine, pas même un accent – vraiment aucune indication de vêtements, de tailles, d’âges, de lieux, de styles mêmes. Rien que du discours, impérieux, mais sortant de lèvres anonymes et de faces invisibles). La voix 1 arrive « avec son cv troué comme une passoire« . La voix 2 n’espère même plus que misères et guerres aient trouvé à s’exporter sur une autre planète. La voix 3 décide que l’ennui, qui s’est dégoûté de tout, garde loisir de s’explorer lui-même. La voix 4 s’irrite d’être, de toutes les façons possibles, et par tous les organismes qui la contrôlent ou la conditionnent, opprimée « à des fins de formation ». La 5 vérifie en partant (ce qu’on ne fait jamais en quittant un cimetière) qu’elle a bien tout laissé fermé et éteint derrière soi. La 6 assiste, oisive, à un défilé de chapeaux (et de fronts de mômes voulant récupérer leur ballon) au-dessus d’un muret. La voix 7 se donne ironiquement à elle-même du « Madame » depuis qu’un listing de ses qualités est revenu signé par le DRH. La 8 se réveille sans raison au milieu de la nuit, et renonce à éclairer la nature morte qu’elle se sent former avec les meubles et les babioles de la chambre. La voix 9 est une ultime cliente avant fermeture à laquelle le tenancier radin offre judicieusement la tournée. La voix 10 enfin grimpe, de nuit, sur un arbre, non pour s’y pendre, mais pour en décoller – parce que, décidément, ça lui « fait mal au cœur de penser que les bourrins ont gagné« .

   Car ils ont incontestablement gagné. Ce livre, baroquement titré « Là où chante l’orage » se nommerait plus parfaitement « L’involontaire conspiration des bourrins ». Qui sont les bourrins ? Les lecteurs n’auront pas besoin d’un dessin : c’est eux-mêmes. « Bourrin », c’est à peu près tout le monde, et c’est beaucoup de choses en chacun : pas tant le viandard chauvin, l’anti-bobo à gilet citron ou le bûcheron à moto, mais plus classiquement (et étymologiquement) un mauvais cheval d’abord, (un canasson maladroit et rétif), une bourrique (un âne entêté et borné), mais présent ici comme en armada fonctionnelle, en version collègues de travail malcommodes et épais, en résolus bourreaux du goût, de la sociabilité et de la décence. Mais ici, surtout, bien sûr, des collègues branchés (des ânes numériques d’abord, des bourriques de l’appli, du rappel automatique et du téléchargement), des camarades d’atelier et de bureau dont le télétravail même n’interrompt plus les blagues et les crasses. Leur néant formaté, leur loyauté de co-larbins, leur fredonnement de musiques d’ambiance ou d’attente téléphonique, leurs commérages (et compérages) de stricte solidarité, le mesquin gardiennage de leurs « buts », tout cela est arrivé, en début de livre déjà, à pleine maturité, qui dégoûte et dont seul un coup de folie délivrera. Et c’est ce qui se passe : ici s’approche (p.21) la dépression, qu’on reconnaît précisément à la force qu’on n’a plus de répondre aux questions qu’elle nous pose ! Ici la gêne explosive des bavards (p.24-25) pétant à la figure de ceux auxquels les mots commencent justement à manquer. Ici la communication d’entreprise réduite à « une boule à neige de bruits » (p.54) dont on descend rejoindre les flocons. Partout une sidérante interconnexion d’abonnés absents, qu’Alexandre Lecoultre – en gracieux polémiste, scrupuleux aède de l’immense mobilisation pour rien, et esprit inconsolable des évanouïes présences réelles ! – formule comme personne : 

« la connerie, je répète, la connerie

est une chaîne immense qui va de l’ingénierie à la clientèle

en passant par de multiples intermédiaires 

pour vendre des choses aux gens

des choses dont ils n’ont pas besoin, des choses

dont ils ne savent que faire

tout le monde se félicite, se tape dans le dos

mais l’origine de cette affaire

est une fumisterie comme tant d’autres

contrairement

à ce que pensent les crédules de la deuxième zone

c’est même pas un complot, un truc machiavélique

ordonné des grands groupes, non, c’est simplement

de la connerie à l’état originel

et ensuite ça sonne, mais pas comme chez ta voisine

ça sonne dans l’immensité des réseaux impersonnels

dans l’entrelacs des câbles

des matériaux métalliques extraits de la misère des peuples

dans le vide interplanétaire au cœur de plastique

chez ta voisine, quand tu sonnes et qu’elle n’est pas là

il y a comme une présence

qui s’échappe de sous la porte

tu imagines tout à fait la lumière d’avril

qui tombe

la poussière qui plane sur le tapis

tout ça filtre sous la porte, habite la porte

la porte et la sonnette, même que tu peux sentir que

ta voisine s’est parfumée pour partir en ville et que

malgré le parfum, il reste sa vraie odeur

qui est comme la transpiration de l’âme de ta voisine

celle que tu respires quand tu discutes avec

sur le palier

en silence

mais là

maintenant

ça sonne mais il n’y a pas de sonnette

pas de porte, pas d’appartement, pas âme qui vive, puis

ça finit de sonner

tous nos collaborateurs sont momentanément occupés

merci de patienter » (p. 38-40) 

 Il s’agit ici, bien sûr, de l’hallali de l’action humaine (qui se servait de dispositions acquises pour atteindre ses buts), de la fin de tout travail vécu et compris (qui rendait vivable un monde que nos corps s’efforçaient de servir mieux), de la mort des efforts lucides et sensés (qui tâchaient de se réussir à leur pénible, mais propre et incomparable, place) – toutes choses anciennement et heureusement envasées dans l’artisanat de nos sueurs, à présent pour toujours englouties dans l’océan informationnel et pulvérisées en « modes opératoires ». Qui donc (demande l’incisive page 69) s’honorerait durablement, se dignifierait sérieusement ou se consolerait sincèrement, de missions à effectuer, de prestations qui lui incombent, de clientèles à satisfaire, de renominations de son métier, d’envols téléguidés et d’alléchants storytellings ? La honte d’y réussir se fait radicalement honneur d’y échouer ; le silence qui (p.90) permettait aux paroles de s’atteindre les unes les autres est introuvable ; la poésie (qui pouvait seule voir les lumières « pousser les ombres à sortir des objets« , p.74, ou la « perte » comme un scintillement « de reflets, d’odeurs et d’échos » dans une bouteille vide, p.79) s’est tue. Alors on lève le camp, et la dixième et dernière voix de ce livre grave et tendre tire sa révérence :     

car

« c’en est trop

cette fois

je monte vers la cîme des sapins, je m’agrippe à une étoile

et je quitte gentiment cette terre

que j’ai ma foi tant aimée

avant tout cela

ca y est

tout rapetisse et devient plus calme

et la terre

et les bruits

et moi » ( p.96) 

  On le voit : ce jeune auteur suisse, à la profondeur utile et drôle, à la nostalgie hospitalière (qui « tend des bras immenses dans l’espace minuscule« , p.28) – fait une œuvre importante, et belle. 

Louis Parrot et la laideur splendide

Louis Parrot et la laideur splendide


Vers 1958, dix ans après le décès de Louis Parrot – à 42 ans ! – un lycéen qui fut moi flânait en explorant les coffres de bouquinistes le long de la rive droite de la Seine. Il cherchait vaguement ce qui avait trait à la poésie et à la musique, avec peu d’argent en poche bien sûr. Pour une poignée de pièces, il tomba par hasard sur deux volumes édités par Pierre Seghers (que je rencontrai bien plus tard) en mai 1945, et qui sentaient la guerre, à cause de leur médiocre papier fragile et de leur couverture à l’économie. Tous deux étaient édités dans une sorte de collection de minces recueils, Poésie 45, l’un s’intitulait « Combats avec tes défenseurs » et l’autre « Misery farm ». Le premier m’ennuya, hélas pour son auteur, et je l’ai depuis longtemps égaré. En revanche, le second m’est si bien resté inoublié qui m’accompagna toute ma vie depuis lors et je l’ai encore auprès de moi ce lundi 2 janvier 2015.

Louis Parrot fut ami de Char, de Reverdy, d’Eluard, poètes qu’il rencontra, pour Eluard vers 1935 et les autres quatre ou cinq ans, me semble-t-il, avant la première édition privée de Misery farmen 1944. (Il faudrait vérifier sur Internet, mais peu importe! 1) Communiste convaincu, c’est Louis qui fit publier dans l’Humanité des poèmes d’Éluard pour la première fois. Un certain ton du surréalisme se fit jour, du fait de ces fréquentations, dans les poèmes de Parrot, qui par rapport à de timides recueils antérieurs inauguraient une écriture neuve et personnelle. Si l’on songe qu’il devait mourir tout juste deux ans plus tard, on ne peut se retenir de se demander si vivant aussi longtemps que Char ou Éluard, il n’aurait pas été l’auteur d’une œuvre au moins aussi puissante que les leurs et non moins originale.

En son temps, parmi les poètes des années de la Résistance dont la maison en zone libre de Louis Parrot fut un des refuges, le personnage d’Ursule la laide qui ouvre le recueil, a été suffisamment populaire pour que les Surréalistes entre eux s’en fassent un clin d’oeil et un sujet de plaisanteries dénuées, je le précise, de toute méchanceté. Quoique Louis Parrot ait été actif en tant que journaliste et écrivain, il gardait de sa jeunesse difficile d’autodidacte une profonde et intime humilité dont les poèmes de Misery farm sont manifestement imprégnés. C’est une des composantes qui rend leur ton discrètement marquant. À la première lecture, on se sent dans un univers un peu étrange, déshérité, dont la pauvreté est évidente et ne cache pas l’aspect de solitude, de désœuvrement involontaire.

À la relecture, on découvre que cette indigence est riche d’images qui traversent le coeur, tout inattendues qu’elle soient. Cet univers au décor banal et misérable est transcendé par la poésie qui transsude de chaque page, de chaque poème, et qui métamorphose en beauté ce qui s’avoue officiellement laideur. Une sorte de mystère de la réalité évidente émane du recueil, de poème en poème, sans discontinuer et le lecteur en ressort troublé. Par la suite, l’envie de relire ces pages périodiquement revient, on s’y replonge en se disant que la magie de cette splendide laideur va se dissiper, et c’est l’inverse qui se produit. Les vers jetés, l’air négligé, de chaque poème, le vocabulaire ordinaire et le ton assourdi. Et je note au passage que certaines images d’Éluard qui ont fait florès et servi parfois de titres à des romanciers, telles que « un peu de soleil dans l’eau froide », sont postérieures à des vers de Louis Parrot tels que ceux-ci :

Mon amour est dans ton amour
Comme une tache froide au fond de l’eau
(Autre temps autres mœurs, M.F. p.21)

On a toujours intérêt à mourir le dernier ! Et si les positions politiques et de réflexion d’Éluard s’affichaient notoirement aux côtés du Parti Communiste, dont les membres lui assuraient la vente de ses recueils comme au poète Guillevic et à nombre d’autres, Louis Parrot était un modeste qui ne s’affichait pas, mais qui était profondément sincère, épris de fraternité, et peu intéressé par les mirages de l’ambition et de la célébrité. Il était plutôt quelqu’un qui se voulait un témoin, un homme dont la chanson est celle de la condition difficile, de la vie dure et de l’environnement crasseux de ceux qui n’ont aucun moyen de s’en extirper mais son capables d’y trouver une intensité de vie…

C’est un homme du « lait dans la cendre », des « étoiles de terre » et du « pays perdu », le pays qui ne nous sera jamais rendu : cendre, charbon, incendies, tisons, la consumation n’est jamais éloignée de cet univers en perpétuelle lutte contre une désespérance sournoise. Cela s’exprime avec parfois des inflexions digne de Verlaine, d’une simplicité brûlante, pleine de non-dits éloquents:

LE PAYS PERDU

Les haillons du pauvre

Un regard suffit

Les pieds sont de braise

La poitrine est d’or.

La pie au gibet

Prépare en hiver

Les feux noirs et pourpres

D’un lustre de neige.

Couchant sur la plaine,

Pieds nus sur la route,

Pourquoi me fuis-tu

Mon pays perdu ?

Il ne faut pas demander aux poèmes de Louis Parrot les fanfares cuivrées de certains de ses contemporains, le côté épique, l’héroïsme flamboyant. Ce sont poèmes pensifs, dont les idées et la philosophie font indirectement leur chemin jusqu’à nous, un peu comme une odeur de jasmin qui ne dévoilerait pas son jardin d’origine – probablement parce qu’il est perdu. Leur musique est une musique pénétrante, qui semble relater une tristesse acceptée, lutteuse sans illusion, venue des tréfonds de l’âme, dont l’atmosphère m’évoque cette Valse Triste (opus 44, quelle coïncidence !2) que Sibelius écrivit pour le drame Kuolema – autrement dit « Mort ». Le recueil de Misery farm, au demeurant, s’achève sur un long poème prophétique dédié à la poétesse Lise Deharme, aujourd’hui oubliée, et ce poème résume dans son seul titre tout ce qui faisait la sincère et intense « humanité » de Louis Parrot, qui mourut à peine trois ans après l’avoir écrit : ce titre c’est « À bon coeur mauvaise fortune ».

C’est contre cette mauvaise fortune que je voudrais lutter, avec l’appui d’autres admirateurs de ce poète, en contribuant à lui rendre une place dans le nouveau siècle, place qui, de toutes manières (Je veux dire : si l’on songe à la situation actuelle de la poésie en général), ne risque pas de froisser sa modestie…

  1. Misery farm (Hors commerce, Poitiers, 1934. Nouvelle édition augmentée, Éditions Seghers, Paris, 1945) ↩︎
  2. https://youtu.be/8CX4AeqyCKo?si=TqAYzY8j2MO-FHWG ↩︎

Bartabas, Les cogne-trottoirs, roman, Gallimard, collection Blanche, 288 pages, janvier 2026, 21€.


Violent, sensible, exubérant, torride ! Généreux, réconfortant, gorgé d’espérance, car dans de ce livre traversé par l’odeur du sang, l’adversité – c’est peu dire – la souffrance jusqu’à l’insupportable, est surmontée, magnifiée, courageusement, joyeusement – il s’agit de la vraie joie, pas d’une joie de pacotille -, fraternellement, car ces cabossés de l’existence sont solidaires, en union de solitude.

L’âne Balthazar, s’il n’écrit pas ses mémoires comme Cadichon, n’en pense pas moins, sait entendre ce qui n’est pas dit, et braire à bon escient. C’est le sage de l’histoire, le philosophe bienveillant.  Il « apprend (à Marie) à fermer les yeux pour mieux entendre le récit de la pluie et accepter la machinerie de l’existence ». Est-ce le cousin de Balthazar, celui du film de Robert Bresson, « Au hasard Baltazar » ? En tout cas il se range parmi les ânes pour lesquels nous nous prenons d’affection : outre Cadichon, l’âne-Culotte d’Henri Bosco, Modestine, l’ânesse de Stevenson, sans oublier Trotro l’ami des enfants. 

Il est entouré d’hommes et de femmes profondément attachants, brûlés jusqu’à la moëlle – en eux flambe le feu sacré – qui suscitent notre admiration, parce qu’ils avancent, s’abreuvant à leurs larmes, jusqu’au bout de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, d’autant plus vivants qu’ils donnent réalité à leur rêve. 

Christian, l’Ange blanc, le funambule de Jean Genêt, avance sur son fil, le sexe dressé en guise de balancier. « Nu, il taille l’air de ses bras et trace un chemin secret que lui seul semble voir ». Le corps s’élève. La place. Les tours de la cathédrale. Spiritualité du corps. 

Le langage n’est jamais vulgaire car les mots sont justes.  On pisse, on pleure, on saigne, c’est simplement la réalité des vivants. Les moments où la poésie vous prend aux tripes n’en sont que plus « précieux ».  La poésie populaire est chantée dans les bas-fonds par des analphabètes anonymes » pourrait être un slogan de Léo Ferré, clamé par son poète Bipède volupteur de lyre / Epoux châtré de Polymnie/ Vérolé de lune à confire/ Grand-Duc bouillon des librairies/ Maroufle à pendre à l’hexamètre/ Voyou décliné chez les Grecs/ Albatros à chaîne et à guêtres/ Cigale qui claque du bec (Poètes vos papiers). De même : « Vos théâtres ne sont que des maisons closes, leurs toits sont des couvre-ciel ! On y pratique la contemplation béate, à distance…Un théâtre où le public s’identifie à des spectres ! Des spectres professionnels !»

Baltazar tourne sa queue sept fois avant de braire, il préfère penser et aimer. Si la muette (l’angelotte) parle avec ses mains, et son corps, les livres lui ouvrent un passage vers une autre vie, ils parlent à son silence.

La langue superbe de Bartabas fixe des moments intenses : « Dans l’euphorie du soir, comme des apôtres fatigués, les yeux brûlés de rimmel, ils lèvent leur verre à la santé de l’angelotte. Ils savent que nul n’apaisera jamais le sang qui les calcine ; cette nuit, le vin aidant, ils ne veulent être que tendresse et douceur. » Nous avons sous nos yeux ce tableau – qu’aurait pu peindre Le Caravage – nimbant les saltimbanques, grandioses, d’une clarté crépusculaire, et nous sommes remués. 

La naissance, la mort, les deux bouts de l’existence, touchent au Mystère. Entre, On souffre pour ne pas mourir. La vie, la mort, celle des hommes, des femmes, celle de l’animal. Au-delà encore la vie. Au centre, le désir, un désir fou, irrépressible qui se pose où il peut. Chacun garde une dignité, même dans l’abjection.

L’Amiral, au passé énigmatique, au rut fougueux, à la verve gouailleuse, qui porte son navire tatoué sur son torse, et crache le feu, lui-même pétri de poésie et de peinture, a su déceler en chacun de ses baladin son meilleur : la force chez le Cyclope, le goût des sentences et des formules chez René le Baron, ancien professeur de Lettres et de Philosophie qui devient l’Érudit, la tendresse offerte chez l’Ange Gabriel à la vie chaotique, qui a gardé pour toujours l’envie de pleurer, l’espérance chez le Père Joly, prêtre défroqué, qui ne cesse de croire dur comme fer à la Rédemption, et nous entraîne à sa suite, le chant chez Madame Lili, la Castafiore, qui a échappé de peu à la rafle du Vel d’Hiv et reporte son affection sur Vagabond, son chat « Une vraie artiste ne renonce jamais, jamais elle ne baisse pavillon. ». Tous avaient un avenir social et professionnel tracé, qu’une chiquenaude a fait basculer, donnant une autre impulsion à leur destinée qui s’accomplit malgré tout, devenant mission.  L’Amiral les porte, les transporte sur l’élan de sa voix. Et il a besoin de ce rapport à l’autre pour se sentir lui-même vivant.

Se joignent à eux Gaspard, l’homme aux rats, ancien vétérinaire, qui a tout perdu en jouant aux courses, et s’est mis à fréquenter les rats ; Clovis Trouille, le comptable pétomane, qui, les soirs du week-end, mène une vie parallèle ; Abdelkader le circassien, acrobate hors pair, que l’Amiral appelle « Le Petit Prince des Trompe-la-Mort », Andrea, l’illusionniste.  Il y a aussi la fille aux oiseaux, dite la Mésange, qui « charme » ses volatiles, et Cascabelle, la blanche Cascabelle, percée jusqu’au fond de ses entrailles, qui se cherche un groupe auquel se joindre, les féministes, les muettes, et trouve une aile sous laquelle se reposer. 

Un grand-duc blessé les unit, car, outre l’âne Baltazar, les animaux entretiennent une relation mystique avec les humains. Cascatelle entre dans la tête de l’oiseau, ouvrant « grand les yeux alors que l’oiseau abaisse enfin ses paupières en relâchant la pression de ses serres. » 

Bartabas peint le portrait de chacun des Baladins, hissant les formes et les couleurs, tableaux qui s’imposent à nos yeux, et à nos cœurs. Car l’essentiel n’est-ce pas d’aimer ? 

Les saltimbanques se déploient dans les rues, sur les places de Paris, boulevard Saint-Germain, devant l’église, au jardin des Tuileries, traversent le Pont-Neuf. Une soirée étrange et baroque à l’Hôtel Meurice, où le spectacle se joue dans la salle. Les bars, le parc des Buttes-Chaumont. On va à l’église parfois, à la cathédrale, celle de Reims, aux anges de pierre. Puis c’est Lyon, Avignon.

Bartabas nous immerge dans ce monde de baladins qu’il connait si bien, Célébration des corps en ébullition, des cœurs brûlant à fleur de peau. Assistez chez vous au nouveau spectacle de Bartabas ! S’il porte en lui quelque chose de l’Amiral, le révélateur de talents, c’est d’abord lui le metteur en scène, le monteur en selle de l’histoire initiatique de Cascabelle et de son âne, qui rejoignent ainsi la grande famille Zingaro.

Dans le temps où s’enchâsse la lecture de ce livre, je découvre dans le film Plein Pays, présenté par son réalisateur Antoine Boudet », Jean-Marie Massou, un personnage « extraordinaire » , artiste de l’art brut, qui vécut dans le Lot, où, seul avec son tracteur, il a creusé en profondeur de longs souterrains, orné des pierres, créé des musiques étranges, qui attendait les extra-terrestres, un « sauvage » génial qui aurait très bien pu, – et même dû dans la logique des choses – sans diverses interventions, passer son existence en hôpital psychiatrique.  Mais cela est un autre sujet. Quoique…..

Sonia Elvireanu, La voix de la lumière / La voce della luce, Traduction en italien : Giuliano Ladolfi, Editions Ladolfi, 170 pages, Version bilingue, 2025, ISBN : 978-88-6644-765-8.

Sonia Elvireanu, La voix de la lumière / La voce della luce, Traduction en italien : Giuliano Ladolfi, Editions Ladolfi, 170 pages, Version bilingue, 2025, ISBN : 978-88-6644-765-8.


Le titre enchante, de même que l’œuvre picturale de la première de couverture. Comme d’habitude, la langue italienne semble être du français en couleurs ! La préface bilingue de Giuliano Ladolfi est tout à la fois sensible et savamment ciselée. En fin de volume, on découvre une bibliographie impressionnante de l’autrice roumaine bien connue Sonia Elvireanu, de même que celle du poète-éditeur et traducteur G. Ladolfi.

Les thèmes des poèmes sont en prise directe avec la nature : La mouette / Le peuplier / Comme une feuille /Le sentier / Pavots / Crépuscule / Le thé / Ciel, mer, rivage / La flamme etc.

Le chant d’un oiseau scintille

dans les ombres du crépuscule

l’infini bleu frémit

comme la lumière

qui m’enveloppe

Caractérisé par ses touches douces, le style fluide nous fait penser aux Nymphéas de Claude Monet. La nature est passerelle (japonaise ?) vers l’invisible…

On est en phase avec le titre du livre : la lumière, voix surtout intérieure, chuchote, fait ses confidences aux choses, les transmute en êtres familiers.

À cela se greffe avec élégance et discrétion une touche mystérieuse en relation étroite avec un au-delà propre au poète:

je me tiens sur l’épaule d’un mot

qui ouvre ses volets

le rayon traverse le poème

comme la trace de l’amour

qui se glisse dans cet instant 

La petite parole, flamme discrète, se fait prière :

Sur la crête d’une montagne,

un autel, autrefois,

un ermite sur le mont chauve,

au-dessus de l’abîme,

sous le ciel brouillé 

On retrouvera cet ermite, homme de Dieu et compagnon de route, tout à la fin de ce livre, sous l’infini du ciel… Spiritualité discrète et amour sont vivaces au travers d’une dimension omniprésente de la nature en effervescence. 

                        elle (la pleine lune) s’amincit jusqu’à devenir un arc

    sur lequel grandit l’amour sans fin,

    sa lumière te décompose avec dévotion,

    comme une révérence aux saints.

Pas de vers mielleux mais concentré d’affection, d’humble tendresse et de bienveillance. 

   Les pavots enflamment la terre

   comme les flammes du soleil levant,

   minces et fragiles, ils jaillissent

   de la terre comme une source,

   leur soie,

   brûlure sur brûlure,

   les noces de la vie,

   le sang coule dans l’air

   avec la vie marchant sur la mort.

   (Il sangue scorre nell’aria

   Con la vita che cammina sulla morte.)

Hymne bilingue à la vie. Les poèmes de Sonia Elvireanu traduits et publiés par Giuliano Ladolfi se dégustent tel un élixir rare en français et dans la langue des anges.

Avec délices, avec respect.

Jeanne Champel Grenier, ABCD’AIRE, Editions France Libris.

Jeanne Champel Grenier, ABCD’AIRE, Editions France Libris


 Comme on se délecte à la lecture de cet ABCD’AIRE dans lequel l’humour, la profonde légèreté, la lucidité et la tendresse qui caractérisent toute l’œuvre de Jeanne Champel Grenier éclatent comme autant de bulles de champagne !

Voilà bien ce qu’il nous fallait en ce janvier morose !

Pensez donc, nous voilà embarqués dans la danse effrénée des mots qui jouent entre eux, « sonnent, résonnent, s’assemblent, s’entremêlent, se perdent de vue, se cherchent et se flairent . » ( p 9) et en ces temps saturés de discours et de mauvaises nouvelles accumulées ( transportées à cul de mule )  on rejoint la danse sans hésiter.

On en vient à préférer « l’adipeux », celui qui parle peu, et « l’aérosol » celui qui plane, le distrait, celui qui aère – les poètes sont tous des aérosols .

C’est tout un monde fantasque que l’on rencontre au fil de ces pages :

Du « bêtabloquant », cet « usager qui ne circule qu’en période de vacances » au « cachemire », « celui qui s’admire en cachette », de « l’émeu » cet « oiseau incapable de voler et qui meugle », de « l’esthète « , cet « artiste nourri au sein » au « faucon », « espèce rare mais les vrais sont de plus en plus nombreux » au beau filleul qui n’est autre que notre tilleul au féminin, on rit. On rit franchement.

Simples jeux de mots me direz-vous.

Eh bien non. 

On pense aussi à la petite Sidonie Colette découvrant un presbytère sur son muret.

( J’imagine ici fort bien la définition que pourrait en donner Jeanne Champel Grenier.)

Même amour des mots. Même sensualité.

On égratigne avec précision ici ou là, du « rectorat », « arrière train du rat, très peu de moyens, recto verso ) au « gouvernement », « groupe de VRP qui gouvernent par le mensonge. »

Et ça fait du bien cette liberté non surveillée.

Les jeux de mots sont précisément l’inverse des jeux de mort.

À noter que cet abécédaire est magnifiquement illustré d’une centaine de dessins de l’auteur.

Aimé Césaire affirmait que « la poésie est cette démarche qui, par le mot, l’image, le mythe, l’amour et l’humour, nous installe au cœur vivant de nous-même et du monde. »

Nous y voilà et c’est cadeau pour les « inconsolés » que nous sommes. C’est à dire ceux « qui ne peuvent se passer de soleil. »

Merci, merci à Jeanne Champel Grenier pour son regard salvateur posé sur le monde !