L’Unique, Maria Casarès, de Anne Plantagenet, Stock, janvier 2021

Chronique de Paule Duquesnoy

L’Unique, Maria Casarès, de Anne Plantagenet, Stock, janvier 2021

Anne Plantagenet nous offre une biographie de Maria Casarès bien documentée, à l’écriture fluide, précise, qui nous présente l’Unique, volontaire, persévérante, courageuse, à la vie précipitée, dense, donnée au théâtre, aux spectateurs, aux hommes, assoiffée d’absolu – du Grand Amour (Camus ?) – de tendresse, comme celle qu’elle a connue, enfant heureuse, dans le foyer familial, avec sa mère Gloria – dans le lit de laquelle elle se blottissait – , avec son père bien-aimé Santiago Casares Quiroga, ministre dans le gouvernement de la Seconde République espagnole, qui vécut chez elle jusqu’à sa mort, avec Angeles et Juan, le couple de fidèles domestiques-amis réfugiés d’Espagne comme les Casarès, qui veillaient sur elle, tendresse qu’elle a recherchée toute sa vie, la trouvant enfin auprès d’André Schelesser,  dans le domaine de La Vergne, à Alloue, en Charente, acheté en 1961, André Schlesser, pour les dépendances, elle, pour la maison principale, qui deviendra son refuge, où la nature et le silence lui donneront la paix du cœur. Dadé et La Vergne feront d’elle une Française.  

Je traîne avec moi une vieille nostalgie qui crie de plus en plus fort à mesure que les années coulent et qu’elle assiste, impuissante, à mon destin d’éternelle exilée. Prendre racine, trouver une patrie et m’y attacher jusqu’à la fin, voilà mon profond souhait. (Lettre de Maria Casarès à Albert Camus, 30 août 1950).

Elle eut une existence intense de femme et d’actrice, vivant de façon incandescente chaque instant au quotidien comme au théâtre, où elle développe les possibles de l’être. Immense tragédienne, de Deirdre des douleurs de Synge en 1942 au théâtre des Mathurins aux Œuvres complètes de Billy the Kid de Michael Ondaatje en 1996, au théâtre de la Colline, en passant par Le Malentendu et Les Justes d’Albert Camus, Les Paravents de Jean Genêt, Quai Ouest de Koltès. Vaste répertoire de Dostoïevski, Tchekhov, Lorca, Pirandello, Shakespeare, Corneille, Molière, Racine, nos grands classiques, à Sartre, Péguy, Claudel, Jean de la Croix, Victor Hugo, et les autres, où elle fut toujours l’Inoubliable.

On la suit dans sa course contre le temps, quête insatiable. Quand ça ne va pas, elle avance, avec sa colère, sa tristesse, son courage, les poings, les nerfs, le cœur serrés. Toujours, elle est fidèle à « l’honneur », « un mot qu’on n’ose plus dire » comme elle l’explique, avec beaucoup de simplicité, et un petit rire, comme pour s’excuser, dans une interview menée par Bernard Pivot (Apostrophes 22 février 1980).

On la retrouve telle que la révèle sa Correspondance avec Albert Camus (1944-1959) (folio), neuf ans de moins que lui, pleine de vitalité, d’énergie, de force de caractère, mais aussi de générosité. Ils vivent une intense relation amoureuse, charnelle, mais aussi de cœur et d’esprit. « Je ne suis que promesse », lui écrivait en 1948 sa flamboyante amante de l’ombre. Elle le réconforte dans ses moments de mélancolie, de dépression, elle lui sacrifie son désir d’enfant. Il la soutient de son amour et de son admiration. Mais, malade, mélancolique, héliocentrique, il est pris dans les rets des contradictions de sa vie privée : son épouse Francine, dépressive, avec laquelle il fera deux jumeaux, puis, outre l’Unique, plus tard Catherine Sellers, la comédienne, Mi, le mannequin, et les autres. 

Il était libre, et c’étaient des femmes bien, dira plus tard sa fille Catherine Camus.

Cette lecture, à la suite de la correspondance avec Albert Camus, m’a replongée dans le temps de mon adolescence. J’écoutais en boucle les deux disques vinyles Les plus beaux poèmes de la langue française que, captivante muse de la Nuit de mai de Musset, elle murmurait sensuellement en dialogue avec Gérard Philipe, le poète. Déjà, la poésie. J’écoute encore, toujours.

Maria Casarès, si je ne l’ai jamais vue sur scène (j’ai pourtant vu beaucoup de monstres sacrés –  Sacha Pitoëff, (La Mouette) Elvire Popesco (La Voyante), Laurent Terzieff (plusieurs fois, Hughie, au Lucernaire, L’Habilleur, au théâtre Rive Gauche, Le Bonnet de fou au théâtre de Brive), Michaël Lonsdale à la table de ma salle à manger, Robert Hirsch à la Comédie Française, mémorable dans le rôle de Sosie d’Amphitryon de Molière –, sa voix rauque, envoûtante, incantatoire, – je suis perméable aux voix – m’accompagne dans mon chemin de poésie, balisé aussi par le théâtre.

À méditer, pour conclure, cette citation de Jean-Pierre Vidal : Une admiration sérieuse pour un autre mortel, c’est aussi une forme d’œuvre. (Exercice de l’adieu, Éditions le Silence qui roule).

©Paule Duquesnoy

Demosthenes DAVVETAS, Dans le miroir d’Orphée, Traversées, 2019, 236p., 15 euros. Traduction du grec par Xavier BORDES.

Une chronique de Philippe Leuckx

Demosthenes DAVVETAS, Dans le miroir d’Orphée, Traversées, 2019, 236p., 15 euros. Traduction du grec par Xavier BORDES.

Le Grec Davvetas, par ailleurs professeur de philosophie de l’art et essayiste, nous propose ici un large choix de poèmes, dont les meilleurs sont les plus brefs, à mon sens. Il y explore, sous forme d’aphorismes et de textes courts, les profils et contours de son existence :

La langue met le monde

en état de désordre consenti.

(p.133)

Je me suis fatigué à chercher

de corps en corps

de caractère en caractère

un amour abstrait, impersonnel.

(p.205)

La tristesse ajoute-t-elle

ou ôte-t-elle du poids ?

(p.120)

Solitude, amour, déperdition, beauté, altérité, vérité sont les thèmes fondateurs de cette poésie que l’on pourrait taxer de métaphysique tant elle se prête à réflexion profonde sur « le bonheur », « l’harmonie naturelle », le vide  qui projette l’existence « au sein des mots » « (où) se cache l’infini ».

La connaissance de soi et de ses abîmes traduit ici une vision profonde de l’univers, sans ego, mais tournée vers l’autre et ses précipices.

Le poète exprime ici en aphorismes, en monostiches  un regard  aigu pour que l’espace s’élargisse, offre des arêtes et des points d’ancrage.

Découpé en sept sections , le livre, assez copieux, délivre une poésie de l’essentiel « dans le sang de la vie » car « tel Orphée je languis de désir/ de retourner près de toi ». En quoi, la préface de Bordes est particulièrement éclairante : place du Logos, du corps, de l’esprit.

La philosophie grecque baigne ce recueil d’une aura prégnante.

©Philippe Leuckx


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Jean Philippe Blondel, Un si petit monde, Buchet-Chastel, (18€-250 pages), mars 2021

Chronique de Nadine Doyen

Jean Philippe Blondel, Un si petit monde, Buchet-Chastel, (18€-250 pages), mars 2021

Que vous ayez déjà lu ou pas La grande escapade, tome 1 de la trilogie annoncée, sachez que vous trouverez page 217 la table récapitulative des familles à la fin de ce tome 2.

Jean-Philippe Blondel reste fidèle à ses protagonistes, tout comme ses aficionados ! Nous voici quinze ans plus tard, en septembre 1989 pour un état des lieux. Que sont-ils devenus ? Habitent-ils encore dans le microcosme du groupe scolaire Denis-Diderot ?

Les abords ont changé, un parking répond à ce flux exponentiel de parents conduisant leurs progénitures à l’école en voiture. On peut subodorer que l’auteur de Il est encore temps fustige ces pratiques.

Le personnage principal Philippe, 25 ans, entre dans la carrière de professeur d’anglais alors que sa mère Michèle, 58 ans, approche de la retraite. Pour le père, André, « cet étrange fils », se retrouve sous leur toit, comme un Tanguy, ayant tout bazardé l’été avant son envol pour Quito, persuadé d’avoir échoué au concours.

L’auteur brosse le portrait des deux parents, évoque l’ambition qu’ils avaient pour leur fils, « gaucher, malhabile ». Si le père est fier de sa promotion qui l’oblige à séjourner à Paris, son épouse a anticipé son départ en retraite et préféré quitter le logement de fonction pour s’installer dans un pavillon. La bibliothèque renferme de la littérature française (Duras, Modiano) mais aussi les goûts d’un anglophone pour les écrivaines anglaises, le prix Nobel Ishiguro, ainsi que Bret Easton Ellis. Et même les carnets où il a consigné son journal.

Puis le romancier convoque Baptiste, l’ami de Philippe, qui a dû bénéficier d’un soutien psychologique après le décès de son père. Alors qu’il va être papa, il tente d’obtenir des témoignages pour cerner le profil de son paternel enseignant. Pas facile de faire parler ceux qui l’ont connu, pas même sa mère. Mais il le soupçonne de violence, de cruauté. Connaîtra-t-il la vérité ? À travers ce jeune dentiste, installé en campagne, Jean-Philippe Blondel pointe le désert médical qui ne fait que s’accentuer, un village doté d’une maison médicale, certes, mais sans médecins ! Il lui aura suffi de faire la une du journal, suite à son acte de sauveteur, pour que sa notoriété fasse un bond prodigieux. Parmi ses patients Charles Florimont, enseignant qui a succédé à son père décédé, un rival aux méthodes opposées.

L’auteur sait tenir son lecteur en haleine. Ce dernier se demande pourquoi Baptiste veut voir Philippe, quel secret il a donc à lui confier. Des retrouvailles différées. Suspense.

Ce sera au bar de la cathédrale que Baptiste s’épanchera. Le narrateur met en parallèle deux vies opposées : celle de l’homme marié, un bébé à élever , qui envie celle du célibataire !

Leur besoin de vivre quelque chose  ensemble rappelle le roman de Sylvain Prudhomme où l’auto-stoppeur retrouve son ami de jeunesse Sacha.

Quant à Janick, la mère, si elle semble s’adapter à son veuvage, elle ne paraît pas prête  par contre à assumer son rôle de grand-mère, elle avoue ne pas avoir « la fibre grand-maternelle » mais acceptera de dépanner les parents de Dimitri.

Par ailleurs, elle cultive des affinités électives avec Michèle, la mère de Philippe, seule la semaine et dont le couple n’est pas amené à vieillir ensemble. Après avoir abordé l’homosexualité masculine dans des livres précédents, l’écrivain aborde le couple lesbien.

Janick ne manque pas d’humour pour croquer ses collaborateurs lors d’un colloque dans « une parodie de la Cène »! Ni d’imagination pour créer un autre nom de marque de fabrique, « roommates » pour booster, redynamiser l’entreprise.

Philippe, après son échec sentimental avec Elena, est attiré par une autre étrangère, Annette, assistante allemande. Celle-ci vit la chute du mur de Berlin avec d’autant plus d’excitation qu’elle va pouvoir revoir des membres de sa famille.

Le jeune professeur stagiaire d’anglais (« nouvel espéranto ») donne ses premières impressions devant « cette chorale de cœurs dissonants et pourtant irrémédiablement unis ».

Il se souvient du choix des langues quand il était collégien : pour certains l’option allemand en LV2 était synonyme d’élite ! Le voilà confronté à sa première inspection dont le bilan déçoit sa tutrice qui l’avait présenté comme un phénomène. Autre inspection commentée, celle d’une jeune institutrice par Charles Florimont, qui, en raison d’ un moment d’absence perd le fil de la leçon !

Le narrateur, qui connaît bien les coulisses des inspections, souligne le côté stressant pour l’enseignant avant, pendant, après, au point de songer à changer de voie. Une vocation à encourager.

Jean-Philippe Blondel pointe la présence d’élèves qui relèveraient d’une autre structure, mais existe-t-elle ?

On sourit quand la vérité sort de la bouche de Mathias, qui a remarqué que « le monsieur », un adepte de la méthode Freinet, a passé son temps à faire des dessins et n’a rien écouté, ce qui se confirme quand celui-ci doit rédiger son rapport d’inspection qui se veut dithyrambique !

Une réflexion sur l’éducation se glisse : enseigner en CE2 évite d’avoir « ces chiards ingrats » pressés d’être au collège ! On pense aux enfants rois de Delphine de Vigan et à la vraie vie d’Adeline Dieudonné.

Le professeur troyen anticiperait-il sa retraite quand il énumère, avec un zeste d’ironie, la multitude d’activités auxquelles se consacrent les inactifs ?!

L’auteur met en exergue le métier d’enseignant, une odyssée pour certains professeurs, mais n’est pas tendre avec certaines professeures, celles qui manquent de tact, convoquent les parents ! Il montre comment le rapport élève/prof peut être déstabilisant à travers Raphaël, qui pensait obtenir un soutien de celui qu’il vénère. Un élève déterminé à quitter le bercail familial et à éclaircir l’énigme autour de sa naissance, en rassemblant ,comme un puzzle, les indices recueillis. Autre message à décoder pour Nathalie, celui que Baptiste a gravé sur la cabane, le camp de base de la bande durant leurs jeunes années.

L’ avantage pour ceux qui ont lu La grande escapade, c’est de mieux saisir les allusions auxquelles Jean-Philippe Blondel se réfère par flashbacks : le scandale de Reine Esposito, le voyage à Paris par le train l’Arbalète, les liaisons extra-conjugales, le motif récurrent des rocades empruntées, le lac, la bande de gosses insouciants et leurs bêtises loin du regard de leurs parents, toujours prêts à se retrouver dans leur cabane secrète, Janick, la reine de l’omelette norvégienne.

Plusieurs assertions / situations renvoient au professeur d’anglais (le brunch, le choix du mot roommates, les collégiennes débarquées à Oxford Street).

En toile de fond, se tisse une fresque historique de taille, avec la chute du mur et la réunification de l’Allemagne, mais aussi l’URSS prête à imploser, l’attente de la libération de Mandela, l’approche du millénaire…

C’est aussi le début de l’obligation du port de la ceinture. Si Baptiste a été traumatisé par l’accident, on devine que pour l’auteur les fantômes du passé reviennent de façon obsessionnelle. L’ère du portable n‘est pas encore advenue, c’était l’époque des chiens en plastique sur la plage arrière des voitures. Pour Michèle, les albums photos lui rappellent les coiffures 1950/1960 ainsi que la petite robe à pois.

La scène de clôture correspond à l’image de la couverture, à votre tour de rejoindre à table, pour un repas vérité, « cette salade composée », « un si petit monde » que forment les convives  et de trinquer à l’inconnu ! 

« Profiter et se faire plaisir », pourrait être le viatique à suivre d’autant que le narrateur rappelle que la vie ne tient qu’à un fil et que quelques protagonistes ont connu des fractures de vie (trahison,  rupture).

A  noter que l’écrivain troyen nous gratifie de titres pour chacun des chapitres, des titres brefs suggestifs : « Cloque, Claque, Déclic … », de scènes théâtrales et de comparaisons marquantes.

Si on oublie souvent le nom de ses maîtres, nul doute que les lycéens passés par la G229 n’oublieront pas l’humour et le rire de leur prof d’anglais qui sait manier l’autodérision !

Jean-Philippe Blondel montre non seulement l’évolution de ses personnages, mais décrypte aussi de façon fouillée de nouvelles tranches de vie : ceux qui débutent leur carrière, ceux qui la quittent et ceux qui se reconvertissent, ainsi que ceux qui changent de vie comme ces deux femmes, qui, ignorant les tabous, faisant fi des rumeurs, s’installent ensemble. Les fidèles de l’auteur retrouveront avec la même appétence « sa petite musique blondelienne », son humour, et « son petit théâtre» : des personnages croqués avec brio par une plume encrée dans le réel, digne de La Bruyère, où chacun pourra reconnaître une personne qu’il a déjà croisée .Une galerie de portraits tout en finesse.

©Nadine Doyen

FIÈVRE (16 mars-10 mai 2020) –  Gouaches : Elisabeth DETTON, textes : Raymond PRUNIER- Editions Lumpen (2021), 48 pages, 9 €

Chronique de Marc Wetzel

FIÈVRE (16 mars-10 mai 2020) –  Gouaches : Elisabeth DETTON, textes : Raymond PRUNIER- Editions Lumpen (2021), 48 pages, 9 €

« Je laisse la barque d’épidémie à l’attache derrière moi, où, de sa pointe, elle désigne l’aval avec sa féroce insistance coutumière. Je m’engage sur la berge vers l’amont et mes pas sont si prudents que les semelles semble-t-il craquent et gémissent un peu (…) C’est en amont que je trouverai la fin des regrets; je compte sur la peinture et l’écriture pour que textes et gouaches ne cessent d’inventer les aubes qui nous manquèrent » (p. 36)

  Un accès de fièvre montre un organisme rebattant les cartes de son infection : l’activation défensive du métabolisme est comme un coup de chaud salubre, mais risqué : l’ardeur agitant le joueur ne doit pas incendier sa table; ni ruiner sa partie. Ce fut toujours vrai de l’individu; ça l’est, pour la première fois, de l’Humanité.

« C’est inquiétant. Le sang bat aux tempes, je me blesse pour un rien, une chaussure dont le talon résiste, la pointe d’un couteau qui glisse sur ma paume à cause d’un aboiement dans la rue. Une branche cogne à la fenêtre. Conclave de fantômes … » (p. 10)

  Le sous-titre (« Chronique du confinement« ) de ce petit livre semble oser un génitif subjectif : c’est le confinement même qui tient ici chronique, via des gouaches et des textes, en disant par eux quelque chose de lui-même. C’est qu’il nous force à soliloque (comme ici, en chaque double page, s’entretiennent l’une de l’autre l’image et la parole); il est, comme se présente exactement ce livre, une sorte de ré-encadrement de vivre, un entre-éloignement ordonné des contagiosités, la double illustration plastique et discursive des étapes d’un rétablissement à construire

  Plus précisément, la peintre ici fait dans la variation, dans le petit, dans la constructivité et même dans la palette thermique, lorsque, respectivement, elle multiplie les fenêtres sauves de ses images, elle réduit (à proportion exacte du vivable) le format du représenté, elle esquisse des maquettes de possible renouveau et joue enfin sur les teintes de la fièvre (comme en une fidèle nosographie du périlleux). 

  Ses images sont, bien sûr, des fenêtres immobiles, silencieuses et plates, et, comme dans le confinement strict, on n’y verra au dehors qu’elles ou par elles. Mais vingt fenêtres scellées savent mieux donner sur le monde qu’une Porte béante de la liberté commune, que la brèche informe de la latitude ordinaire. Ses gouaches renouvellent l’accès même qu’elles restreignent. Ces images d’Elisabeth Detton sont, de plus, insistantes ou entêtantes (bien malicieuses fenêtres, qui viennent frapper à des portes inconnues en nous !); elles sont indigènes, de genèse sédentaire, d’advenue authentique (elles semblent être restées là où elles sont nées, elles sont « du coin » – et ce coin est le style natif de leur monde – et leur chantier est frais comme un berceau. On les voit habiter toujours, à l’étroit mais probes, dans ce qui les a rendu possibles); enfin ces images sont belles et franches comme des gestes de vie : ce qu’elles contiennent à la fois les comble et les embarrasse; ce qu’elles mesurent et balisent à la fois les ouvre et les fige; ce qu’elles rassemblent à la fois leur est soumis et les dépasse. Tout est résolu, humble et intelligent en chacune des gouaches, véritable petite créature anxieuse et débrouillarde, qui, confinée dans son cadre, nous fait pousser avec elle les murs de sa condition. 

« Les pierres comme les peaux tiédissent sagement; le songe du peintre est tout de douceur: ses tours empruntent aux champs et aux vallons l’ombre qui salue dès l’aube la présence un peu chaude des intérieurs solides. Rien de médiocre dans cet équilibre délicat entre le chaud et le froid. Ce pourrait être une définition de ma vie présente : le tiède où je suis confiné et, du fond de ma paume, cette sensation de chaud, fièvre que je redoute d’éprouver un matin. Je songe au souffle court qui peut me saisir impromptu. Je souris d’être vivant… » (p.30)

  Et le poète, lui ? Raymond Prunier fait se dire le confinement d’au moins trois façons : il s’exprime d’abord directement dans le moyen de parole mis à mal (« la gorge est justement ce lieu où l’angoisse a fait son nid » p.8); il nous signe ensuite des sortes de bons de sortie, des échappées dérogatoires, des formulaires de délivrance : vitraux ou parvis de cathédrales (p.20 et 22) que sa parole visite, pièges à ombres victorieux (p. 32), rideaux solennels de théâtres à rouvrir (p.34) éventail à épiphanies …

« Réduit alors à mon cadre petit je dois en pleine fièvre réinventer les couleurs du monde et ses formes insaisissables. C’est un éventail où, vivant, je porte mon souffle pour faire vivre à la fois tous les visages de notre temps » (p. 18)

Enfin il raconte (ce qu’aucune peinture ne peut accomplir) l’âge de sa propre présence (« M’assaille le regret d’avoir tant vécu – l’auteur a alors 73 ans -; c’est trop de regards qui me visitent, que je vois, que je sens, ils errent dans le silence, marchent à mes côtés; on dirait une moquerie lointaine dans la solitude de mes lieux déserts » (p.10).

La parole complète les gouaches par ce qu’elle leur fait faire. Une gouache (p. 13) montre un ovale oblique, une couronne penchée, un rond échancré, mais seule la parole d’en face (p. 12) en propose la sensible synthèse : »Tu le sens, n’est-ce pas, qu’on vit de biais « . Ou encore, on peut aisément évoquer, non pas du tout dessiner, un « calendrier qui ne répond plus de rien » (p. 24). Et la plus nuancée des fenêtres picturales ne pourra jamais conclure : »Ma fenêtre, supplice, ouvre sur ce qui m’est fermé » (p.16) 

  Avec le déconfinement, viennent une convivialité retrouvée avec humour (« on salue les voisins qu’on évitait depuis des décennies » p.40), une convalescence à prudemment discerner (« C’est également le signal du retour vers le quotidien émietté. Je reviens vers le jardin pour contempler le lieu explosé; où poser le regard ? » (p.42), et aussi, surtout, l’immense et simple joie de sentir que notre amour du monde a survécu :

« Chaque seconde va être un autre monde, épiphanie des fièvres vaincues avec patience, étouffées avec soin. Dans nos mémoires flotte un nouveau calme que nous saluons au nom de l’épreuve dépassée » (p.44)

  Après le splendide « Le chemin » (voir Poezibao, 18 novembre 2019*), , le duo Detton/Prunier réussit son pari de correspondants inter-arts de guerre sanitaire.

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©Marc Wetzel

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