Laure Carré, se jouer des formes

Par Laureline Amanieux

 Laure Carré ©photo Valérie Sherin

Il n’y a pas d’impossible, tout est une question de forme. De couleurs à choisir. D’intuition aussi. Observer les toiles de Laure Carré, c’est éprouver un basculement. Elle trempe son pinceau dans le quotidien qui l’entoure, les paysages qui l’ont saisie, les expériences intimes auxquelles on accède par énigmes ; elle les détache des lois terrestres, les superpose ou les détourne, les dédouble ou les renverse, pour accueillir les projections d’un rêve éveillé. 

Emporté par un nuage, technique mixte sur papier, 30X21cm, 2021

Laure Carré a le goût des matins où la créativité pulse, le goût des songes dont on garde la trace évasive au réveil. Dans son atelier nantais qui abritait d’anciennes écuries, d’innombrables toiles ou dessins ornent les murs, peuplés de figures magnétiques. Elle travaille sans cesse depuis trente ans. Depuis que les Etats-Unis lui ont offert ce qu’ils ont de meilleur, lors d’une année à la Parson School of Design de New York en tant que lauréate d’une bourse en 1991 : la permission de jeter les règles par la fenêtre, d’ouvrir le chemin d’une quête intérieure. « Quand je peins, je suis dans la découverte permanente, je cherche constamment, même si je ne sais pas ce que je cherche. C’est ce qui me sauve. Cette obsession d’explorer toujours ailleurs », dit-elle.  

Femme avec chien, technique mixte sur papier, 30X21cm, 2022

Dès son retour en France, les expérimentations avec la peinture ou le collage deviennent un impératif, une vocation à plein temps. Laure Carré fait d’abord des portraits mélancoliques ou tourmentés, aux figures maigres, longilignes. Elle dessine les « postures incroyables » des gisants parce que la frontière s’avère floue entre un dormeur et un défunt. Elle représente son grand-père sur son lit de mort. Ces figures alanguies se retrouvent encore dans ses toiles récentes. Laure Carré appelle les revenants du fond des âges, ce mot si juste en français : celui ou celle qui revient, avec son étrangeté. De 1992 à 2000, elle travaille en parallèle comme assistante de l’artiste souffleur de verre, Jean-Pierre Seurat, et jusqu’en 1996, elle participe au collectif La Forge à Paris, avant de s’installer dans les Pays de la Loire où elle peint en solitaire. Après cette période expressionniste, elle se tourne vers l’art abstrait sur grands formats, une autre expérience décisive. Elle y découvre un geste plus organique, délivré de la pensée, avec une grande liberté picturale. Mais un retour à la narration s’est vite opéré, pour donner place à une œuvre nouvelle entre le figuratif et l’évanescent. 

Les dormeurs, huile sur papier, 80X80, 1996

Rien n’est irréversible : c’est une technique personnelle dans son processus de création. Quand elle peint, Laure Carré se délecte des accidents, ceux qui font naître des repentirs : « ce ne sont que des accidents, la peinture ; ils me sautent aux yeux, s’imposent dans la toile. Il serait criminel de ne pas les laisser vivre ». Elle façonne avec les premiers essais ou les regrets, sans tout à fait les effacer. Elle répare peut-être : « j’utilise le vécu de la toile qui deviendra le fond. Je le recouvre en partie, mais je ne le dissimule pas. Je m’en sers comme un atout ». Des traces fantômes alors se dévoilent en transparence, ou rayonnent sous une autre couche de peinture. La toile « Au fil du temps » montre ainsi, au premier plan, un cheval dont les jambes apparaissent par des traits à peine visibles, tandis que son corps flotte dans l’espace. A l’arrière-plan, un autre cheval se dévoile presqu’en entier, comme une ombre bleutée, sur laquelle de grands cactus s’apposent. La peintre nous donne la perception des dessous du réel : juste à la lisière d’un trouble. On ne sait jamais s’il s’agit d’une brume qui protège ou qui menace, d’une naissance difficile, d’un corps en équilibre et pourtant qui chute. L’horizon s’affirme plus sombre que le sol dans une toile où un cheval noir contemple son reflet de flamme. Quand les oiseaux prennent leur envol ou un être humain, la position d’une aile, d’une jambe, le morcellement d’une silhouette, en font mesurer la fragilité. 

Au fil du temps, huile sur toile, 130X162cm, 2022

Faire face au vide participe de cette tension entre gravité et légèreté : la peintre nous renvoie à des vides denses, blancs ou très colorés, qui cernent des figures moins texturées, comme une nappe mouvante : « Je vois beaucoup les vides et je vois beaucoup par les vides. Ils font les formes ». Viennent-ils envelopper, soutenir ou peser ? Parfois, ils mangent les contours, rognent, créant un risque d’asphyxie, parfois ils délivrent. Et ce travail avec les repentirs, comme avec les vides, inscrit, dans la toile, le temps de la création : quand elle commence un tableau, la peintre peut « le mettre de côté, le retourner, y revenir plus tard. Mes toiles les plus riches sont celles que je reprends trois ou quatre mois après. Le défi, c’est que la composition tienne debout, que les couleurs vibrent entre elles, que le sujet devienne secondaire. Même s’il ne l’est pas du tout en fait. » 

Je me souviens d’un ciel, huile sur toile, 130X12, 2022
série de mains, huiles sur toile

Souvent les corps humains se fragmentent : une main, un pied, s’affirment au cœur de la toile. La main, surtout, une « marque de fabrique », explique Laure Carré. Mains entières, mains déformées, mains incomplètes, mains vives toujours. Depuis ses trente ans, l’artiste est confrontée à un problème héréditaire, une rétraction progressive des doigts, que les opérations soignent temporairement. Elle riposte avec ses pinceaux, peint de la main gauche quand la droite est immobilisée par une orthèse. Parfois, les mains se détachent, au centre d’un portrait ou autoportrait, en masquant les lèvres, parce qu’elles ont davantage à confier, peut-être un jour… 

Play with the sun, technique mixte sur papier, 21X30cm, 2022

Dans tout cela, l’énergie spontanée du geste l’emporte toujours. Devant la toile, on n’est plus seuls. Il y a des cavalcades. Des têtes qui hennissent. Des effusions. Du rebond. Une sensualité dans l’étreinte du vent. Une tendresse évidente. Les Etats-Unis restent la terre d’un imaginaire nourri de chevaux sauvages, que Laure Carré apprivoise dans le cadre de la toile, de cow-boys tapis dans un passé antérieur, de cactus cristallins. Ses toiles révèlent que finalement les nuages sont à portée de main, si l’on s’y accroche. Les montagnes flottent ; les volcans enfantent. Un rose ou un vert radieux débordent d’un corps endormi. On peut s’ancrer dans la roche, danser avec l’eau qui croyait fuir, incarner le bleu des désirs ou l’épine – il n’est rien de défendu à qui s’ouvre sans limites. Les personnages s’envolent avec détermination. La peinture, comme l’amour, est une position de force. 

Sur la terre de mes ancêtres, huile sur toile, 170X260cm, 2020
Swallow, huile sur toile, 25X20 cm, 2022

Laure Carré, ainsi, « se joue des formes et des couleurs jusqu’à ce que tout s’harmonise ». Quand sait-elle que son tableau est fini ? « Lorsqu’il provoque un sourire, lorsqu’il ne me fait plus souffrir. Quand j’ai des étoiles dans les yeux. » Ensuite, elle est touchée que ses toiles voyagent, trouvent l’appartement ou le regard qui les attendait sans le savoir, ou même déclenchent des rencontres exceptionnelles. Tant de collectionneurs et d’amateurs la suivent depuis ses débuts ; elle expose en France, en Allemagne, au Japon, aux Etats-Unis. Parce que ses toiles agissent avec cette générosité lumineuse : lancer des étoiles au fond de nos yeux.

©Laureline Amanieux

Auteure – Réalisatrice
Productrice associée à Rétroviseur Productions : 
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Claude Haza, Au-delà du regard, encre de Monique Marta, Éditions Alcyone / coll. Surya, 2022

Une chronique de Chantal Danjou

Claude Haza, Au-delà du regard, encre de Monique Marta, Éditions Alcyone / coll. Surya, 2022


« La poésie comme explication métaphorique du monde », citant Jean Laplanche, d’emblée Claude Haza parle du regard et de l’au-delà du regard, mêle vision et face cachée du monde. L’allégorie de l’Espérance que nous livre l’encre liminaire de Monique Marta souligne cette transformation incessante des êtres et des choses, les décalages, les divagations, les voyages auquel  l’œil souscrit. Quelle condition pour que la transformation ait lieu ? Le poète la précise sans tarder : «  si je reste attentif à la lenteur des choses le temps que mon corps devienne le monde », ce que la tête prolongée en arbre imaginée par la plasticienne illustre. Et si l’acte poétique chevauchait l’acte de regarder ou le contraire ? « Les yeux déjà transportés ailleurs », notait déjà le poète dans un recueil antérieur, Coups de cœur.

Sans cesse dans ce nouveau livre de Claude Haza se croisent les chemins, les lignes de crêtes, déplacements d’espaces aussi et les chuintements légers qui se font entendre quand ils se rapprochent les uns des autres. Difficile de les circonscrire dans un seul regard, d’autant plus que lieux et temps s’affrontent aussi. C’est bien pour cela que le poète titre avec pertinence l’Au-delà du regard y compris dans l’obscurité qui gagne. « Je ne trouve pas mais je persiste », écrit-il, comme dans la persistance des parfums végétaux dans un jardin la nuit venue. L’ambivalence même des sensations révèle le monde, plus exactement le monde intériorisé, l’être au monde se fondant en être-monde. Très vite – aussi vite que « le soir est venu » – sensation et réflexion font corps, concret-abstrait abattent leurs frontières, c’est ainsi que les phrases se juxtaposent sans coordination ni opposition : « Je sens un souffle chaud passer sur ma peau. Je suis au centre de ma réflexion. » Les proses poétiques suivent le regard, lui donnent langue. Le processus à l’œuvre interroge le poète, le surprend par sa vivacité, le dépasse : de la découverte, de l’émotion, de l’imagination, de la substitution, qui précède l’autre, qui enclenche, qui déroute ? 

D’autres enjeux naissent alors qui ne s’excluent pas mutuellement mais se complètent. Leur rencontre crée cette « euphorie » dont parle le poète en lui redonnant le sens d’intensité, de confiance et d’allégresse, écartant l’acception de bien-être illusoire. Cependant une telle euphorie a un prix et l’auteur en décrit justement les jalons. Des mots prégnants scandent son itinéraire, interagissent et questionnent : ainsi solitude, conscience, doute, souffle, lucidité, vigilance, mémoire, tous, à l’instar de sa thématique du regard, « ouvrant  sur la route déserte à perte de vue ». Chaque « imminence » de mot donne « l’ampleur », permet « de résister au vent » et convoque une nature qui pour être métaphorique n’en est pas moins d’une grande et belle précision picturale, l’enjeu du tableau étant de « faire parler l’invisible ». La campagne, les saynètes observées appartiennent donc à un domaine métamorphosé-métamorphosant, supposant le travail incessant d’introspection et d’écriture. La vigilance du poète est extrême : « Dans l’attente de tout savoir, je suis curieux. À la croisée des routes d’apparence fragile j’érige mon domaine d’artifices dont l’ensemble des couleurs et des formes sont disponibles sous mes yeux. » Si l’auteur interroge la ligne de partage entre lui et le monde, ne conduit-elle pas à celle entre silence et bruissement de parole ? Par touches successives, il s’invite et invite son lecteur subjugué à l’écart, à l’oubli,  et de manière concomitante, à la « rumeur » ou la « résonance » du monde, à – l’expression est touchante – une « vision caressante », le choix lexical s’avérant de plus en plus exact et nuancé. 

En fin de recueil, qu’est devenu l’au-delà du regard, si ce n’est  le « cycle d’apparition et disparition » ? C’est peut-être le livre où Claude Haza articule avec le plus de clairvoyance approches sensibles et données conceptuelles, renouvelle sa quête avec joie et gravité conjointes. Son lecteur  est pris dans « l’enchantement »-le chant qui vient de l’exercice réitéré du regard car ainsi que l’énonce le poète : « Je choisis de regarder une branche, ses va-et-vient engendrer l’espace »

©Chantal Danjou

Marie ALLOY, Ciel de pierre, Les Lieux-Dits éditions, 100 pages, 2022, 15€  

Une chronique de Marc Wetzel

Marie ALLOY, Ciel de pierre, Les Lieux-Dits éditions, 100 pages, 2022, 15€ 

 


« Droit dans ton lit de silences (…)

C’est un désastre   non un songe

une main qui ne tremble plus » (p.15)

« Tu as fermé les yeux

et le ciel s’est étendu à ta place

Délivré de tout mal

tu n’es ni condamné ni abandonné

nos yeux se sont ouverts

à ta place » (p.34)

Encore « un livre de deuil », mais qui traite la question centrale : peut-on garder la foi devant la mort des autres (en tout cas des très proches, de ceux dont la lumière propre aura activement croisé les nôtres) ?. Car la foi, dit Alain, n’est pas du tout la croyance (qui est la simple imagination du préférable), mais la volonté même du Bien, l’énergie du perfectionnement. Or ce qui disparaît dans la mort, chez le mort, c’est plus sûrement encore la volonté que le Bien : quelqu’un ne peut plus rien viser, quelqu’un a fait plus que déposer les armes puisqu’il a cessé de pouvoir contribuer à la guerre même du Bien. Il faut consentir à ce qu’un être ne puisse plus même consentir. Marie Alloy, avec simplicité, avec une acuité rare, avec ce qui est à l’évidence une juste profondeur, sans complaisance (elle regarde la mort avoir refermé la porte derrière quelqu’un, mais aussi sur elle-même – la mort !), sans pathos ni ruptures de ton, avec la cruelle fidélité d’une âme laissée telle quelle par ce qu’elle pleure, nous dit quelque chose d’extrêment construit, sensible et utile.    

« C’est un visage qui te revient  il te regarde

c’est celui de ton frère

Il se tait    il n’a plus rien à dire

Il tournoie sous les cieux

Son repos est sans repos » (p.83)

 Une soeur, poète et peintre, porte le deuil d’un frère malheureux. Pierre de ciel, ce serait comme cette météorite mortelle qui tombe sur toute vie (humaine); mais « ciel de pierre » – ce titre à la magnifique énigme – c’est réservé aux déjà morts (comme un haut de caveau vu d’une tombe !), ou sensible seulement à ceux qui pensent vie et mort dans l’univers : le ciel de pierre est comme la myriade d’astres telluriques (à croûte, à socle formé) qu’on imagine distribuée en nos milliards de galaxies, infime pourtant parmi les trois autres ciels (le ciel de lumière des étoiles, le ciel de vide des espaces intermédiaires, le ciel de silence des dieux). Ce ciel de pierre est seul habitable (car seule une terre, une masse lithique irriguée et moyenne, peut organiser l’ensemencement des êtres, et leur consentir de quoi se former et refondre en elle), mais il se referme, voilà, sur tout ce qu’il aura rendu capable de le saisir. L’humain seul a accès à des secrets à emporter dans sa tombe. Autour de lui, qu’elle le sache et veuille ou non, toute immensité, par nature, se cache d’elle-même, et tout ce qui se donne des témoins de sa présence en sera orphelin. Le deuil interhumain, même s’il s’en figure la clé-de-voûte, le parpaing d’angle, n’est qu’une des pierres de ce ciel de pierre.

« Comment penser devant toi ?

Rien n’est intact ni absolu

pas même le coeur des hommes » (p.16)

 Une soeur, poète et peintre, porte donc le deuil d’un frère malheureux. Frère et soeur biologiques (issus des mêmes parents), ayant grandi ensemble, c’est comme l’amour (en tout cas le désir) ayant pris les mêmes et recommençant. À peu d’années près, chacun aurait pu littéralement être l’autre, sortir lot analogue des mêmes bureaux du sort. Mais ceux qui ne furent déjà pas jumeaux à l’entrée n’ont aucun titre à l’être à la sortie. Simplement, nos vrais « disparus » sont ceux seulement dont la vie s’est apparue à elle-même, plus tard ou plus tôt, devant nous. Seuls nos proches de vie « s’éloignent » véritablement dans la mort. Les autres se seront formés et brisés comme des vagues, dans l’anonymat sans substance de leur ressac. D’ailleurs, nos morts ne « partent » pas. Ce qui est bien plutôt parti avec eux, c’est leur pouvoir même de partir et de se changer. S’ils n’ont plus que nous, c’est d’abord qu’ils n’ont plus d’autre part. Mais si ce qu’ajoute une conscience à la vie se termine à sa mort, ce qu’ajoutent nos consciences à la sienne, non. Nous sommes leur bénévole autre part. Nous pouvons nous faire secrétaires posthumes de leur destin fini. « Rien qu’un infini d’attentes », ainsi Antonio Porchia résumait-il une vie humaine, « et la fin d’un infini d’attentes. Rien de plus ». Mais non : car ce secrétariat du deuil est la puissance d’humanité inattendue

« Frère nous avons toujours refusé

le soupçon  « Il y a péremption »

me disais-tu et tu avais raison

Qui pourrait juger l’Autre ?

Dans la main du tout autre

qui est l’autre    qui est soi ?

De se perdre à se donner

où placer le curseur ? » (p.59)

Secrétariat poético-pictural du deuil : maintenant qu’il est mort, on peut enfin savoir, avec certitude, si l’on aimait ou non quelqu’un. C’est qu’on ne peut vouloir aucun bien au néant, et que, si l’on sent encore d’innombrables bouffées de bienveillance jaillir de nous vers ce qui n’est pourtant, à jamais, plus rien ni personne, si l’on ne peut retenir de constants élans de nous-mêmes d’aller tomber ou cogner là-bas dans son vide, c’est qu’un mort est bien tel qu’on chérissait, décidément, son bien plus que le nôtre, et, au fond, son bien davantage encore que lui. C’est baroque et indiscutable comme une douleur de membre-fantôme ressentie à même le bras qu’on a dû lâcher ! Ou ardemment rêver de faire aumône avec une monnaie n’ayant simplement plus cours. Mais on peut même sentir combien, jusqu’où et à quel titre on « aimait » en pouvant enfin comparer, dans la penderie des affects, ce que vaut le cintre soudain vide et nu parmi la profusion d’habits présents, et même ce que signifie ce cintre récemment nu rapporté aux autres porte-vies plus anciennement désertés. J’imagine ce que peuvent désormais se et me dire ceux qui ne pourront plus jamais vouloir, dans leur ordre d’apparition à ma mémoire. L’auteure ici l’imagine exactement, de sa double puissance de figuration picturale et poétique. C’est ici l’art qui dicte à la religion le droit funéraire.

« La voix est aveugle

mais porte très loin

Les traces ne sont jamais confuses

dans la transparence

ni dans la présence exilée au dehors

conservée dans une caisse de bois » (p.73)

 Peintre : « Revoir les visages/ les illumine » (p.17), et elle joint donc le geste à la parole ! La mort est (dit la page 16) « asile » sans « abri »; la peinture, maison infiniment plate, est à l’inverse abri sans asile. Mais « la joie de peindre » écrit Marie Alloy, « m’était une avalanche de possibles », car elle s’y occupait du monde sans avoir à occuper le monde même. Elle formait, comme tous les peintres, un monde capable de nous regarder, comme le fait (p.18) un passé fraternel. Si dans une photo nous regardons toujours un ancien présent, dans une peinture un passé nouveau nous regarde. La peinture et le deuil, ensemble (« Nous ne lèverons pas le secret/ mais nous lui donnerons à boire« , p.27) enrichissent l’énigme sans pourtant la percer. Ce « passage en transparence », dans la mémoire comme dans l’imagination, est sans possible « prise » (p.30), car cette prise cacherait quelque chose.

Il y a des choses extraordinaires dans le poème 8 : les survivants sont encerclés par un départ, mais un chemin complètement parcouru leur est désormais « voie libre ». Et si la poète écrit qu’il n’y a ici « pas de miracle sur cette scène/ juste un arrêt du temps« , c’est que le miracle est un arrêt (du réglé, du naturel, du prévisible) dans le temps, mais non (comme font, eux, deuil et peinture) un arrêt du temps. Au tableau fait, comme au mort béni, le devenir n’est plus disponible. D’ailleurs, le mort (connu de nous) avait contribué au visible : nous savons qu’il a joué un rôle actif dans ce monde même où on ne peut plus le voir. C’est dans un « ici » qui lui doit quelque chose qu’il n’est plus ! Une peinture, réciproquement – si je la fais et montre – crée un ici où le regard de ceux qui la découvrent n’était pas encore. On se sent arriver à quelque chose qui s’est passé de nous pour surgir. Je ne suis pour rien dans ce tout qui accueille mes yeux. (« Et dans la peinture/ il y a ce rêve d’exaucer/ ce qui n’a pu devenir« , p.39)

« mais dans la lumière dévastée

l’âme est-elle prisonnière ? » (p.84)

 La poète, elle, regarde la nature. Elle y croise une famille animale (« Hier sur le fleuve quatre cygnes ont glissé/ parents à chaque extrémité/ enfants au centre« ), qui, au contraire de l’humaine, n’a d’organisation que concrète et vivante : ici, pas de cortège concevable autour d’un absent ! Mais la nature y suffit-elle ? Le deuil sans surnature, l’adieu entre destins avec les moyens du bord, est peut-être pari intenable : peut-on célébrer, fêter, un littéral retour à la terre (ou aux éléments) sans appui et venue d’un ciel ? Que pourra un don posthume strictement indigène ? Que peut-on vraiment nous donner entre nous, à l’issue de nos êtres, et comment renoncer au « don d’autre chose » quand l’offre doit aller à plus personne ? Ce n’est pas parce qu’elle nous échappe que la mort (d’autrui) met fin à ce qui nous échappe : l’inaccessible (p.49) résiste à l’irrémédiable :

« L’absence habite un jardin

nous continuons de le soigner

nous ne connaissons qu’un seul côté du ciel

La terre se cache sous les mots

Le temps entre dans la peau

Nous ne sommes vêtus que de nos outils

Nous frôlons le jour

dans l’air qui effleure nos souvenirs » (p.49)

 Mais consentir, c’est parapher l’absence. Et la joie seule a la signature. L’image picturale (p.39) est offerte comme une étape qu’on ne méritait pas d’atteindre réellement; mais une vie l’est comme une réalité qu’on ne peut être deshonoré de quitter. D’où, en ce livre magnifique, le plus authentique des adieux.

« Recours

au Verbe

face convulsée contre terre (…)

– Temps mort immobile

Puis les mots s’animent à nouveau

Sont-ils passés par la mort pour qu’ils reviennent ainsi

chargés de poussières d’ombres ?

On n’entendait plus que le cri d’un agneau

derrière le chant amer des âmes » (p.89)

 © Marc Wetzel

Pierre-Jean Foulon, Dürer à nouveau, Les Editions du Spantole, Thuin, 2022

Une chronique de Pierre Schroven


Pierre-Jean Foulon, Dürer à nouveau, Les Editions du Spantole, Thuin, 2022

Dans ce livre, Pierre Jean foulon nous gratifie de textes puissants, déchirés, lyriques, poignants voire inquiets qui déjouent les perceptions communes, transgressent les valeurs établies, accélèrent la  circulation des sens et rendent visible le lien qui nous unit à la nature et à l’être de tout ce qui est. Attentif à tout ce que la langue porte de musical en elle, le poète cisèle ses mots, sculpte son verbe et nous offre ici un foisonnement d’images riches, de vers audacieux qui débouchent tantôt sur une forme de joie mystique  tantôt sur une interrogation métaphysique. Au détour de chaque page, Foulon expérimente  un langage (« j’invente ce que je vois »/Marcel Havrenne) qui assume la complexité irréductible  du réel, engendre une visibilité autre et creuse sous nos pas une destinée dont l’horizon se présente toujours comme un ailleurs. En bref, on est  en présence d’une poésie qui porte le doute et la question au coeur de la bonne conscience, s’ouvre à tous les mouvements du coeur et du corps, interroge notre présence au monde et pose son grain de folie entre les pages de notre vie endormie.

                                                                                                           ©Pierre Schroven 

Jean-Marie Corbusier, Comme une neige d’avril, La Lettre volée,Bruxelles, 2022

Une chronique de Pierre Schoven


Jean-Marie Corbusier, Comme une neige d’avril, La Lettre volée,Bruxelles, 2022


Dans ce recueil, Jean-Marie Corbusier interroge le regard, le mot et le monde, nous  invite à épouser le mystère de celui-ci voire à nous ouvrir à ce qui est hors de nous (« j’écris aussi loin que possible de moi »/André du Bouchet). Conscient du fait que  nos yeux sont souvent éteints par l’habitude et le monde de l’utile, le poète questionne  ce qui nous entoure, traque les forces dissimulées derrière les formes,  vise la richesse du vivre et par un langage nu, essaie de traduire les états d’un réel traversé par les gerbes colorées de ce qui ne cesse de naître et de disparaître ; mieux, à l’écoute de ce qui se manifeste comme de tout ce qui se réserve, il vient nous dire que c’est au moment où plus rien n’a de signification que surgit le monde. Ici, tout se fragmente, s’efface, semble suspendu dans le vide et nous fait entrevoir la clarté que préserve la nuit; ici, les blancs et les silences enracinent le langage en son versant invisible ; ici, enfin, tout vibre d’une vie nouvelle et ouvre en notre être qui se croit achevé une béance.

Pierre pour l’autre mur

                    à nouveau pierre

Tenir le souffle sans que le mot ne parle

                                telle que neige

                                retient la neige où je heurte

Air

que les mots râpent

© Pierre Schroven

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