l’Ami Terrien, Harmonies sauvages, Amay, Abrapalabra, 2026.

l’Ami Terrien, Harmonies sauvages, Amay, Abrapalabra, 2026


Amoureux de la musicalité des mots, François Laurent, dit  l’Ami Terrien, est un artiste polymorphe qui « joue de la langue depuis 2007 sur les scènes slam francophones » ; en outre, il est également formateur, animateur et coordinateur, à la maison de la poésie d’Amay, des activités du Centre d’Expression et de Créativité Plume et Pinceau. C’est dire si le poète a le sens du partage, de l’échange et de la transmission chevillé au corps. Fasciné par toutes les potentialités qu’offrent la poésie orale, l’auteur partage ici des poèmes, des jeux techniques, des chansons, des analyses poétiques et des réflexions personnelles, susceptibles de nous montrer, les couleurs que prend la langue quand  elle se fait musique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce livre n’est en rien un manifeste destiné à nous faire « la leçon » sur notre manière d’écrire et de dire. En effet, le poète nous met simplement ici en présence d’une « petite musique de mots », qui laisse certes  peu de prises aux commentateurs, mais n’en dégage pas moins, une forme de beauté qui nous élève parce qu’elle ne s’explique pas.

Ainsi, pour  l’Ami Terrien, la poésie est moins un art littéraire qu’un enthousiasme, une parole aimante, un cri du cœur, une folie douce, un rythme voire un moyen de s’opposer à tout ce qui salit la vie. Ici, les mots semblent traversés par une forme de transe et par un souffle (changer de souffle, c’est changer de pensée/proverbe indien) susceptibles de nous faire vivre le monde à une autre échelle, de devenir autre et de retrouver l’enfance, ce moment où le regard n’était pas encore perturbé par le besoin de juger, comparer, identifier.

À travers ce livre, le poète partage avec nous  son pur plaisir de dire, d’écrire,  de « rendre grâce » à tout être et à toute chose ; mieux, à travers ce livre,   le poète vient nous dire, « en chantant », que si les mots peuvent blesser, ils peuvent aussi  guérir, transcender notre exil intérieur et  faire rebattre le cœur.   

Une mare et par-dessus les libellules moirées se chassent. Têtards et crapauds se glissent, l’orvet hâlé paresse. L’eau reflète l’incendie, sans fin, de l’émeraude. Les oiseaux traquent l’anguille, puissante pescale aux aguets. Un ballet d’argent dérive et s’en va, des alevins. Les joncs s’allongent dans le vent. Le pré attend la fin du jour. Le pêcheur passe calmement. À son hameçon brille un horizon de rose.

Anne-Marielle Wilwerth, La haute couture de l’infime, illustrations de Marc Bergère, Waulsort : Bleu d’Encre Editions, 2025.

Anne-Marielle Wilwerth, La haute couture de l’infime, illustrations de Marc Bergère, Waulsort : Bleu d’Encre Editions, 2025.


À l’écoute de ce qui l’entoure, réceptive à la beauté du monde, à ses grâces et à ses dons, Anne-Marielle Wilwerth tente ici de capter les étincelles du vivant, d’interroger ce que d’habitude notre attention néglige, d’approcher ce qui n’a pas de visage.

Alignons nos altitudes

pour sublimer

l’ici

en ce qui se vit

C’est que le réel est autre, changeant, multiple, irréductible aux savoirs constitués et aux dogmatismes en tous genres ; c’est que le monde dans sa forme donnée n’est pas le seul monde possible ; c’est que la vie est transitoire, n’a pas de réalité permanente et que rien n’existe tel que nous le pensons. Partant de là, l’auteure tente ici d’interroger l’indicible, d’approcher l’invisible réalité sensible, de déjouer les faux-semblants et en définitive, de renouer des liens avec le réel fulgurant.   

Ce qui scintille
entre les êtres
ne brise le silence
que pour occuper le bleu

On est ici en présence d’une poésie qui évoque le mystère et l’essence secrète des choses ; on est ici en présence d’une poésie qui porte en elle l’impossibilité du langage à approcher le monde dans sa réalité ; on est ici, enfin,  en présence d’une poésie qui fait l’éloge de la lenteur, de l’infime et d’une forme de silence, qui n’est pas vécu comme l’absence de bruit, mais comme  écoute attentive, sensibilité, ouverture à tous les mouvements du cœur et du corps.

Jamais la pluie

ne parle ni du passé

ni de l’avenir

Seul notre esprit baptise

ses invisibles

Bref, à travers ce  beau livre rehaussé des magnifiques illustrations de Marc Bergère, Anne-Marielle Wilwerth n’a de cesse  de traduire la subtilité et l’intensité du présent, de mettre au jour la part d’inconnu qu’il y a dans le monde et plus encore en nous voire de remettre la beauté et la lumière au centre de notre être. 

Lorsque l’on souffle les bougies 

du doute

on fait remonter la lumière

des abîmes

Jacques ANCET, Une phrase interrompue, et Vincent BIOULÈS, Peintures, Méridianes, 24 pages, 2026, 18€.

Jacques ANCET, Une phrase interrompue, et Vincent BIOULÈS, Peintures, Méridianes, 24 pages, 2026, 18€


   « Une phrase interrompue » est une ode funèbre au poète Bernard Noël (mort, à 90 ans, en 2021), écrite par Jacques Ancet (lui-même poète, et proche du premier par la vie et par l’esprit), et illustrée par Vincent Bioulès. « La vie est une phrase interrompue »  dit, sobrement, l’épigraphe de Victor Hugo qui ouvre le livre. Et en effet : puisque « interrompre », c’est rompre une continuation, empêcher la poursuite d’un processus en cours, sa mort coupe la parole d’une vie (en même temps qu’elle suspend à jamais son travail et son sentiment d’elle-même). Mourir, c’est s’arrêter d’être, et l' »interrupteur » ici ne bloque pas seulement le passage d’un courant, il signe bien la fin du circuit même. 

    Jacques Ancet, poète discret et résolu, y raconte ici (en neuf solennelles strophes de neuf longs vers), de l’intérieur, le monde poétique de Bernard Noël, comme reprenant directement ses thèmes, son ton, le sérieux de ses obsessions, sa phobie de la simple fantaisie lettrée (= de la surréalité gratuite). Ancet ne fait pas « revivre » Bernard Noël – ce serait aussi absurde que l’y faire remourir -, mais il propose, avec une étonnante fidélité, une version posthume (donc plaintive et synthétique à la fois) des exclamations usuelles et notations caractéristiques de Noël. On ne sait plus qui commente qui ici, tant – malgré un lyrisme plus suivi et humble chez Ancet, des accès de présence plus cinglants et martelés chez l’autre – leur confidentiel rendez-vous est écho parfait. 

   Qu’on compare (qu’on confronte de l’œil et du coeur) par exemple quelques extraits de Bernard Noël (tirés de La Chute des temps) à la première strophe de Jacques Ancet, citée in extenso. 

Noël, donc, en trois de ses notations caractéristiques (sur le désir, la voix, la mort, la fumée du sens, le ciel, la page, l’organisme etc.) :

 « les mots sont la fumée invisible

du désir

elle monte d’autant plus haut

qu’il y a 

des tombes dans ta bouche » (p.198)

« tu parles dans ma bouche

tu mets ma langue

mon ombre erre

dans ma vie

la page 

l’épaule des rêveuses » (p.210)

« l’œil vient sur la langue

il voit dans la salive

la baignade des morts » (p. 212)

Et voici donc ce qu’en « comprend » (recueille et discerne) Jacques Ancet :

« il s’est éteint dit-elle le ciel tombe la lumière brûle à peine

comment trouver la phrase qui emporte les doigts posés

le drap la bouche ouverte pleine d’une fumée de mots

évaporés au bord du mystère qu’il est à présent devenu

au bord de ce qui n’a plus de nom et lequel lui donner

et quelles images invoquer une silhouette peut-être dans la brume

visage arrêté dans l’instant qui le garde sourire un peu triste

voix lente bruit d’une page tournée sur la phrase arrêtée

une lueur tremble entre les syllabes dit-elle un éclat d’os » (p.5)

À ceci près que chez Bernard Noël presque tout pourrait être aphorismes, tirs d’haleine, glaires articulées (comme : « tout parle/ sauf l’être », « à quoi sert la pensée/ le fouet d’orties », « le souvenir/ cet os de la mémoire », « sueur/ le sens perdu/ comme une main/ qui remuerait du vent », « tout le réel est/ de seconde main/ seul l’absolu est impénétrable » etc.), alors qu’est comme digérée chez Ancet cette saccadée carte de formules partout brandie chez Noël, est assimilée et transfigurée ici la sorte de salve d’interruptions ou de sac d’éclairs qu’on lit chez celui-ci. Voici Jacques Ancet, donc, résumant la manière dont l’écriture de Noël pensait :

 » … que cherchait-il il fuyait le visible il creusait

les syllabes pour y trouver l’à vif de cet instant

où tout s’évaporait éclair qui n’était plus du sens

mais le monde peut-être dans la lumière soudaine

mais qu’éclairait-elle d’autre que sa disparition » (p.17)

 Un qui n’a jamais « fui le visible » (même à sa première époque picturale de non-figuration, il ne célébrait et sanctifiait que lui), c’est, bien sûr, Vincent Bioulès (né en 1938). « Regardez un peintre au travail », écrivait tranquillement Bernard Noël, « le visible sort de sa main » (Journal du regard, p.75). Voilà Bioulès. Bien sûr, la foi les sépare : là où Bioulès fonde sa liberté même de créer dans sa confiance en l’Amour créateur de Dieu, Noël voit, avec sa lucidité drôlatique, dans l’amour le simple « côté beurré/ de la condition » ! Mais, pour les deux, la joie nous tombe dessus, comme une ardeur de vie tombe sur les vies. Et Bioulès aussi est d’âme infatigable. Comme Noël disait : « On n’en vivra jamais assez » (La Chute des temps, p.24) Bioulès écrit (dans son extraordinaire Journal) : « Il faut toujours construire » (p.412). J’ignore ce que Bernard Noël et Vincent Bioulès ont su et vu l’un de l’autre, mais trois choses les rapprochent : leur courage spirituel (les deux, dans leur art respectif, s’approchent de comprendre ce qu’on ne peut pas vouloir comprendre !). Et ce courage même repose sur l’intuition qu’un Verbe garantit et protège ce que la vie fait d’elle-même, que toute l’aventure de la réalité est globalement surveillée, hantée, contrôlée par une Parole inspirée et digne de confiance (simple providence logico-verbale ou toit d’une supervision politico-culturelle chez Noël, et, chez Bioulès, insaisissable, mais figurable, Providence d’un Absolu en quelque sorte dévoué, mystérieusement attentionné, d’un Dieu qui aura voulu faire de la finitude même son Prochain !). L’un et l’autre également sensuels et impatients – tout constamment angoissés qu’ils soient – ont ainsi une œuvre qui inspire la confiance qu’elle respire. Il y a, dans le journal de Bioulès, relation d’une étonnante confidence à son épouse, qui dit comment l’œuvre inlassable lui confère une compréhension que son existence non-créatrice lui refuse absolument (et il suffirait de remplacer « peindre » par « écrire », pour entendre l’analogue aveu d’un Noël) :

« Je dis souvent à Rosa que je mourrai dans l’extrême ignorance de la vie. Je ne puis rien saisir. La seule solution est donc de peindre sans relâche » (Journal, p.361). 

   La commune question d’Ancet et Bioulès ici posée est peut-être ceci : quel paysage (verbal ou pictural) pourrait-il recueillir le parcours d’une vie donnée ? Y a-t-il, dans un paysage strictement temporel (puisque c’est le devenir d’un destin déterminé et achevé dont on illustre ici vue d’ensemble), l’équivalent, dans le spatial, d’un ciel et d’un sol, d’un avant- et arrière- plans, d’un déplacement latéral ? Chez Bioulès ici : comment peindre le pur temps d’une vie ? Chez Ancet : comment rendre « personnellement » (et d’abord depuis quels pronoms je/tu/il/elle/nous/vous/ils – qui auront été l’obsession au moins stylistique de Noël !) une vie qui les aura tous parcourus, et qui n’est justement, à présent, plus personne) ? Fixer en image le temps d’une vie, représenter le cours d’un destin, comment faire ? Faut-il y faire exclusivement figurer les éléments incessants d’elle, ceux revenus tous les jours (astres, nuages, horizon, lignes de relief, ombres et lueurs …) ? Ou tenter plutôt de formuler (Ancet) ou former (Bioulès) surtout l’auto-transformation de cette vie, son effort en un sens intemporel de se relancer constamment elle-même – comme si l’on souhaitait prendre cliché d’un Phénix, ou encadrer Protée ?! Conviendrait-il de n’en marquer que les contrastes simples, les tensions élémentaires, aligner à la Péguy, ou empiler à la Rothko, ses bains de présence ? Ou encore préférer, à l’inverse, confondre sciemment les opposés (les bleus du ciel et de la mer, les taches et les nébulosités, les spirales de la galaxie et du limaçon, les fluides murs rougis du crépuscule et de l’aube …) pour unifier les pôles d’une Terre désormais périmée ?  Mais ce pélerinage se sait impossible : si l’on voulait réellement représenter le temps terminé d’un homme dans sa pure fonction d’organe et moyen mixte, temporaire et jetable de la vie humaine, c’est un placenta qu’il faudrait horriblement « encadrer » ! Mais qui voudrait voir en l’œuvre d’une vie le simple placenta du mourir ?

Mieux vaut donc, avec Ancet et Bioulès, voir ici dans le corps humain une mer bénie – que l’infini, par ailleurs, nous veuille ou non du bien ! Infini (disait et montrait cette « Phrase interrompue ») qui ne disparaît avec chacun de nous que pour mieux rejaillir entre les autres ! 

Julia KRISTEVA, Meurtre à Byzance, roman, Fayard, Livre de Poche, 2006.     

Byzance, ou l’autre du même

« Mort et vie sont au pouvoir de la langue !

Ceux qui la chérissent mangeront de son fruit. »

(Livre des Proverbes, 18 6/21)

Julia KRISTEVA, Meurtre à Byzance, roman, Fayard, Livre de Poche, 2006.     


On pourrait appeler Meurtre à Byzance* de Julia Kristeva un faux polar (« vous faites du polar en vous moquant du polar », p. 431), mais ce serait bien plus approprié de dire que c’est un polar métaphysique, religieux, satirique, avec en toile de fond Santa-Barbara (le même du Vieil Homme et les Loups et de Possessions), c’est-à-dire notre contemporanéité néolibérale, sous toutes ses sinistres, palpables dimensions. Aux côtés du couple déjà familier commissaire Northrop Rilsky–journaliste Stéphanie Delacour (plus épris que jamais), on est incité à suivre deux affaires criminelles : l’énigme du terroriste Numéro Huit ou l’Infini (qui élimine, un à un, les membres de la secte du Nouveau Panthéon), et la double énigme de la disparition de l’oncle de Rilsky, Sebastian Chris-Jones, et de son présumé assassinat de Fa, son amante chinoise, enceinte du propre fils de Sebastian (coïncidence : Fa était la sœur jumelle de Xia Chang, alias Numéro Huit ou l’Infini, ou le Purificateur). Après que ce dernier eut vengé sa sœur en tuant Sebastian, à son tour il sera abattu par l’équipe de Rilsky (avec une maigre contribution du colt de Stéphanie, qui lui a juste éraflé un bras)… Ces foisonnantes intrigues sont brillamment orchestrées, bien qu’à la fin il n’y eût ni procès, ni preuve définitive, irréfutable, contre les deux assassins, même si Rilsky, personnellement, avait une assez juste vision de ce qui s’était passé. Les mêmes énigmes « criminologiques » en suspens (sans jugement ni sentence) que dans Le Vieil Homme et le Loups et dans Possessions, comme si dans notre Santa-Barbara le crime triomphait en toute impunité, car il n’y a plus de mesure, ni de « frontière » : après la liquidation de l’Infini, un autre terroriste (tel un clone) poursuivra ses meurtres « toujours dans la nébuleuse du Nouveau Panthéon » (p. 440). Voilà une des possibles lectures de ce roman total.

Une autre lecture (à la fois existentielle, historique, métaphysique), infiniment plus complexe et passionnante (imbriquée dans la trame de l’énigme policière) serait de suivre, d’une part (tout comme dans les précédents romans), Stéphanie Delacour (l’un des avatars de Julia Kristeva) ; et de l’autre, le roman d’amour raconté par le même Sebastian Chrest-Jones (qui s’y identifie), historien des migrations d’origine bulgare (du côté de son père, et en quête de son ancêtre), une sorte de fantôme byzantin parachuté dans le monde santa-barbarois : le roman d’amour, tué dans l’œuf, entre le clerc auvergnat Ebrard de Pagan (ou de Payns) et Anne Comnène (la première historienne du monde chrétien, telle une Mme de Staël byzantine, fille du basileus Alexis Ier, et qui décrirait magnifiquement, sur fond de la première Croisade, le règne de son père bien-aimé dans l’Alexiade en 15 volumes – cette « Chronique d’une princesse », ou « La recherche du père perdu », p. 51). 

En fait, dans l’amour d’Anne et d’Ebrard, on pourrait voir une métaphore du roman d’amour, tué dans l’œuf, entre l’Occident catholique et la Byzance orthodoxe ! Rappelons juste les deux faits majeurs de cette regrettable histoire : le Schisme de 1054 entre l’Occident et l’Orient, suite à une longue querelle théologique d’une subtilité « byzantine » (« À cause du per Filium qui subordonne le Fils au Père, puisque les orthodoxes croient que le Saint-Esprit descend d’abord du Père par le Fils qui lui est soumis, et non qu’il descend à égalité du Père et du Fils, Filioque, comme l’affirment les catholiques », p. 304), et, pour finir, en 1461, la chute de Constantinople conquis par l’Empire ottoman. 

Avec la journaliste Stéphanie Delacour, on marche dans les pas d’une écrivaine, d’une mère, d’une fille, d’une psychanalyste, d’une penseuse humaniste occidentale, venue depuis des décennies de Bulgarie (donc du giron de Byzance !) et vivant, elle aussi, avec l’Occident (la France d’abord, puis les USA), un roman d’amour qui, Dieu merci, sera partagé ; mais elle s’emploiera aussi (en sa qualité d’« entre-deux »), depuis toujours (et, souvent, pour un travail de Sisyphe), à jeter des passerelles, à colmater la faille entre l’Ouest et l’Est de l’Europe, tout en rêvant, aux côtés de quelques esprits têtus et lucides, d’une vraie Europe culturelle et social-démocrate, pas uniquement du marché – quoiqu’à l’heure actuelle ça paraisse utopique. Voici la maxime de « philosophie pratique » de J. Kristeva elle-même, ou sa manière d’être: « Vous avez raison, monsieur le ministre. Il n’y a rien à faire : alors, qu’est-ce qu’on fait ? » (in Je me voyage : Mémoires. Entretiens avec Samuel Dock, p. 46, Fayard, 2016).  

Depuis Les Samouraïs (1990), en passant par Le Vieil Homme et les Loups (1991) et par Possessions (1996), à travers ses avatars, J. Kristeva nous invite à « voyager » dans son monde intérieur, et peut-être découvrir quelques ressorts de son âme ! À ce propos, j’oserais affirmer qu’elle à trouvé la clef (« la magique étude du Bonheur que nul n’élude »), non, à proprement parler, pour « dépasser », « remplacer », mais, paradoxalement, pour incorporer, transfigurer l’Œdipe paternel ; et cet amour partagé du père (tel le conatus spinoziste) l’aidera à augmenter sa puissance d’agir, à chercher les bonnes rencontres, à éprouver des passions joyeuses, à persévérer dans l’existence, dans son être ! (À ce sujet, j’ai écrit une chronique à Le Vieil Homme et les Loups, roman dédié à son père ; à relire, de même, dans le flamboyant récit –dédié aussi à son père – Thérèse mon amour, l’Acte IV : « L’adieu de l’analyste », de la pièce « Dialogues d’outre-tombe ».) 

Du côté de sa mère, il reste, depuis toujours, une énigme, telle une blessure mal cicatrisée : aucun livre qui lui fût dédié, juste quelques pages essentielles dans celui-ci ; or, la présence de cette mère est partout, dans ses œuvres et dans sa vie de femme, de mère, de psychanalyste. J’ose avancer que c’est grâce à elle que J. Kristeva a pu comprendre, et énoncer (en 2011), le concept de reliance, c’est-à-dire : « Le ‘mystère’ de la passion maternelle que j’ai appelé plus tard une reliance. Permettre au nouveau venu, éphémère, étranger, d’acquérir son originalité » (in Je me voyage, p. 280). Et encore : « La reliance opère contre l’emprise maternelle, pour que, au contraire, la séparation devienne possible et que l’autonomie favorise de nouvelles rencontres » (ibid., p. 139).

Et voici, selon moi, l’origine, la source existentielle dramatique (paradoxale, aussi) de cette découverte kristévienne : « Christine, plume, aile, furtif oiseau noir qui n’a fait que nous effleurer tous les trois – ma sœur, moi, papa. Parce qu’en réalité, c’est nous qui pesions sur elle, puisqu’elle était notre appui. Mais cette femme [je souligne] nous laissait croire qu’elle se contentait de nous frayer un passage, qu’elle ne souffrait ni n’infligeait aucune éraflure, rien qu’une caresse. Je ne vous ai pas couvées, je vous ai donné des ailes[je souligne], c’était là sa devise, sans orgueil aucun, l’ironie au coin de l’œil et des lèvres, s’excusant d’en avoir trop dit, d’avoir rompu le silence. Son silence complice n’était qu’un intervalle, il laissait toute la place à nous autres [je souligne], je l’entends encore, je le cherche toujours » (Meurtre à Byzance, pp. 332-333).

Cette mère, juive marrane du côté de sa propre mère, Sara, et chrétienne orthodoxe du côté de son père moscovite, Ivan, il se pourrait (c’est mon hypothèse, peut-être hasardeuse) qu’elle ait vécu avec Ivan la même histoire d’amour œdipien, répétée avec ses deux filles à l’égard de leur père, son mari. Si c’est le cas, on comprend plus aisément ce « silence », ce détachement fidèle, ce « retrait réceptif », cette « étrange capacité d’être seule » (ibid., p. 332).  Il resterait toutefois à Christine la nostalgie, et elle s’en est constitué un petit trésor : « À l’automne de sa vie, maman s’était mise à la recherche non pas de ses proches en Russie, juifs et orthodoxes, il ne restait plus grand monde après tant d’années et de purges, mais de documents historiques sur le Moscou d’avant la révolution – cartes postales, prospectus, chroniques et témoignages divers. […] En quête d’un quartier, d’une maison, de l’air qu’Ivan et Sarah avaient respiré là-bas avant de venir ici » (id., p. 333). On ne saurait passer sous silence le geste hystérique, infantile, gratuitement méchant, de son époux, qui, un jour, a tout jeté à la poubelle ! Ni sa révolte à elle : « Je n’oublierai pas ce jour où Christine a découvert le désastre. Son regard noir s’est brusquement vidé, elle s’est immobilisée de longues minutes, une éternité, devant son mari, muette. Puis elle s’est enfermée dans sa chambré, pour n’en ressortir que vingt-quatre heures après, les yeux rougis de larmes invisibles. ‘Tu sais, ma fille, personne au monde ne méprise les étrangers comme nous les méprisons, nous autres Français. Froidement, sans scrupules, la conscience tranquille. Nous sommes les meilleurs !’ Ah, la méchanceté de ce ‘nous’ ! ‘N’oublie pas ça, veux-tu ?’ Après, plus rien, le silence » (id., p. 334).

Choquée, troublée, Stéphanie verrait dans cet acte du père un possible accès de russophobie, voire d’antijudaïsme. Et s’il ne s’agissait pas de ça, mais d’un malentendu, d’un de ces non-dits qui tuent ? Peut-être que, ne supportant plus sa « solitude », son « retrait » à elle, il avait (par ce geste absurde, désespéré) voulu l’arracher à son passé fantasmatique-fantomatique, pour qu’enfin elle leur revienne, pour qu’elle vive avec eux trois !

Et ses pleurs à la mort de Christine ? « Tu n’imagines pas, personne n’imagine Stéphanie Delacour pleurer comme une petite fille, pauvre orpheline ! Eh bien si. Je ne pleure dans aucune langue, sans mots, avec le souvenir de son regard, de son parfum, de sa solitude, et ce silence, son silence, mon berceau, mon pays » (id., pp. 334-335). Et J. Kristeva de confirmer : « Je n’ai pas versé de larmes à l’enterrement de mon père, trop de rage, un monde s’écroulait. À la mort de ma mère, j’ai pleuré dix jours sans arrêt. J’avais perdu la fondation, pire, l’instanton » (in Je me voyage, p. 280). Peut-être que derrière ces pleurs en cascade se cachait un vide, le manque de cet amour qu’elle n’a pas pu, n’a pas su avoir pour sa mère qu’elle a même osé nommer « cette femme » (ce qui me rappelle l’Évangile selon S. Jean, « Les noces de Cana, 2, 4 », « Jésus et sa mère, 19, 26 » : sans doute le premier cas de reliance/déliance du monde judéo-chrétien).

N’oublions pas non plus (last but not least, car Stéphanie ne pourrait jamais l’oublier) Jerry, le fils de Gloria (un autre avatar de J. Kristeva), la décapitée de Possessions : « ce fils adoptif que j’ai installé avec Pauline à Paris, la fragilité de cet adolescent féru d’informatique, s’il vous plaît, ce monde que j’estime être le vrai monde se rétracte et disjoncte dès que je débarque ici » (Meurtre à Byzance, p. 125). Et : « Je ne me retire pas au fond de moi, puisque ce fond se dérobe, mais je passe dans un entre-deux, ni fond ni surface, et loge dans ce vide que j’appelle étrangeté. On me prête plusieurs langues, je n’en ai aucune. Je ne m’exprime ni en mots ni en phrases, comme font les autres dans leur langue maternelle, bien que j’aime à tracer des rythmes et des visions plus aisément en français, car c’est la langue de mon fils, une langue désormais infantile pour moi aussi, et cependant méditée, précautionneuse comme l’est celle des enfants demeurés longtemps mutiques – des huîtres qu’on a prises pour des pierres » (ibid., p. 128). (Rappelons que Jerry participerait à l’enquête de Stéphanie, en tant qu’expert informatique : « Jerry a pu entrer dans la mémoire du PC portable de Sebastian Chrest-Jones »…)

Mais, c’est mission impossible de résumer ce livre multiple, polyphonique (suspens, intensité dramatique, poésie, ironie, mise en abyme…), à la construction baroque, ou plutôt « byzantine » : plusieurs strates à gratter pour tant soit peu le déchiffrer, le comprendre, en fait pour comprendre l’autre du même, la Byzance de l’Occident, voire l’autre de nous mêmes, pour ne pas rester « étrangers à nous-mêmes » !

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Les digressions poétiques de Rodica Gabriela Chira

Les digressions poétiques de Rodica Gabriela Chira

La merveille se cache dans ce qui te rend heureux
(« tenir conseil ») (1)


Rodica Gabriela Chira, Don d’un don. Préface de Michel Ducobu, illustrations d’Anca Sas. Cluj-Napoca, Editura Grinta, 2020, 100 p.


Découvrir le recueil d’un nouveau poète est toujours une surprise. La poésie contemporaine est si diverse que l’on ne saurait préjuger ni de la forme ni du contenu, contrairement au passé, jusqu’à la fin du Romantisme, lorsque les poètes respectaient les normes de leur époque. Si quelques individus pouvaient faire exception sur le fond, ils ne transgressaient pas les canons de la prosodie. Rien de tel aujourd’hui et depuis la domination écrasante du vers libre, définir la poésie est même devenu à proprement parler impossible. Il n’en demeure pas moins qu’il est en général facile, aussitôt plongé dans un recueil, de voir à quel genre de poète on a affaire : car si certains genres ont disparu, comme l’épopée, il y a toujours des poètes élégiaques, lyriques, voire mystiques, des poètes critiques de la société et des poètes moraux, d’autres, enfin, qui cherchent simplement à jouer avec les mots. Rares, en effet, les poètes qui pratiquent le mélange des genres : Rodica Gabriela Chira est de ceux-là, un seul de ses poèmes ne saurait présager de l’ensemble.

Le premier poème du recueil, « métamorphose », évoque le cycle de la nature : l’arbre a fourni le papier sur lequel écrit la poète, laquelle une fois morte nourrira peut-être un nouvel arbre dont le bois servira à un autre poète : un inconnu / unira ma sève / à sa pensée / transformée / en parole vivante. La sève est ici tout aussi autant le sang des poètes qu’une métaphore de la vie qui se reproduit sous diverses formes. Le même thème reviendra dans le poème « Quête II » adressé à ses parents : hier / vous me promeniez / sous les pommiers en fleur. / aujourd’hui / vos corps / engendrent des pétales. Car, comme dit le poème « instants », la vie, / elle, / ne meurt jamais .

Amour filial, amour tout court aussi, qui sent les forêts de sapin et les feuilles sèches (« de l’amour »), ainsi dans ce poème où transparaît le manque de l’être aimé et trop tôt disparu : il me manque, / l’amour, / ils me manquent, / les silences aux parfums de roses, / c’est l’absence du manque… / qui me manque (« non étendue »).

À côté de ces poèmes emplis de tendresse et de nostalgie (2)2, la poète développe une critique de la modernité, du supermarché avec des fleurs en plastique / des jardins en plastique (« automne stérile »), des univers numériques, tel celui de l’enfant qui se fait bâtir / une ferme virtuelle / dans un espace virtuel. / la vie, / elle, / attend dehors. (« impasse ») ou du tourisme automobile : vacances sur roues. / pas de temps / pour se perdre dans la montagne, / deux heures suffisent. Le titre de ce poème, « l’aliénation », aurait convenu tout aussi bien à celui intitulé « danger » : le travail nous occupe. / il devient une deuxième nature / qui nous coupe / de la nature.

Le ton devient plus acerbe, atteignant à la critique sociale dans « enchaînement I » : des serfs servent / en essaim discipliné / [… qui] se croient libres / parce qu’ils ont la permission / de parler / de faire du tourisme, / de regarder la télé / et d’acheter les produits / de l’économie de marché.

Une résistance individuelle, modeste, et même le bonheur (voir le vers cité en exergue) demeurent néanmoins possibles. Ce recueil est donc en même temps un livre de sagesse : quel chemin prendre, / voyageur décentré ? / […] tu t’arrêtes / et commences à apprendre / que le lointain / fut toujours à côté (« leçon »). Il est impératif de cultiver le silence : quand déluge de paroles t’accable / fais attention et tais-toi ! (« pas dans le silence »). Tandis qu’un autre poème nous donne la clé du titre quelque peu énigmatique du recueil : combien de dons / restent cachés / pour ne pas savoir / s’arrêter / écouter / recevoir (« en faisant le point »).

Puisque la méditation est le meilleur chemin vers la sagesse, la poète nous donne quelques clés : plonge[r] doucement / dans les doigts et les plantes des pieds / [se] préparant pour la rencontre (« journées de fête »).

Comme la méditation, la poésie, l’écriture et l’art en général libèrent, offrant des moments de plénitude. On ne saurait mieux conclure ce bref aperçu du recueil de Rodica Gabriela Chira qu’avec  trois vers tirés du poème « joie » :

Je me retrouve en taches-couleurs

dans une histoire

sans fin. 

  1. Le recueil ne contient aucune majuscule ↩︎
  2. Aucun angélisme, cependant, l’amour n’est pas qu’un chemin semé de roses : pulsions égocentriques masquées, / sursauts de chair / s’allument et s’éteignent / laissant derrière / des coupes à venin, / des égarements… / serait-ce l’amour ? (« l’amour »). ↩︎