Pierre-Jean Foulon, En danger d’écriture, Thuin : Editions du Spantole, 2026.

Pierre-Jean Foulon, En danger d’écriture, Thuin : Editions du Spantole, 2026.


Méditer la liberté, c’est s’inscrire dans le mouvement du devenir, dépasser nos abstractions et nos idées toutes faites. À travers ce petit livre élégant regroupant cent aphorismes marqués en chiffres romains, Pierre-Jean Foulon pose un regard lucide sur une époque où la pensée se mue de plus en plus en lieux communs, où la bêtise, la hâte et le divertissement nous empêchent de percevoir notre nature voire d’exprimer notre désir réel.

Ainsi, à travers ces petits jets de prose poétique aussi cinglante que caustique, le poète s’interroge sur le statut de l’art et des crises qu’il traverse, rend visible le lien qui nous unit à la nature et pose la question de savoir si, dans un monde capturé par le capital, l’écriture et le langage sont encore en mesure d’exprimer les choses authentiques de la vie ; mieux, il met ici au jour une forme de savoir qui dépayse, fustige la raison, déjoue les faux-semblants et bouscule le poids mort de l’institué.

En bref, si à travers ce livre, Pierre-Jean Foulon exprime ses doutes face à la triste ordonnance du monde comme il va, il nous rappelle également que l’art en général et la poésie en particulier demeurent, plus que jamais, des fenêtres ouvertes sur l’inconnaissable beauté du monde.

Dans le cœur des orages comme dans celui des poètes, fonctionnent de dangereux alambics distillateurs d’immenses nuits sauvages

La vivisection du corps et des pensées d’un poète plonge le lecteur en un précieux malaise existentiel

Méfie-toi de ton maître lorsque, dans le déferlement de ses consignes, il t’ordonne de renoncer à tes passions

Les seigneurs de la raison revêtent leur armure quand paraît un prophète annonciateur de merveilles

La chute en des cavernes peuplées d’ombres détruit à tout jamais la possibilité de croire aux idées pures

David Giannoni, Alrededor : poéconte et musique, , musiques par Roberto Grilli , Bruxelles : Maelström reEvolution, 2025.

David Giannoni, Alrededor : poéconte et musique, , musiques par Roberto Grilli , Bruxelles : Maelström reEvolution, 2025.

ce livre s’accompagne d’un univers sonore et musical, accessible sur les plateformes de streaming et téléchargeable à prix libre sur Bandcamp http://urlr.me/qTGwN


Alrededor, qui en espagnol signifie « autour », est un conte poétique évoquant la quête initiatique d’un homme qui quitte ses proches et s’isole sept ans dans la forêt, près d’une rivière, afin de chercher de l’or qu’il soit réel ou symbolique. Durant ce séjour, sa femme, sa fille et quelques proches le rejoindront lors de rituels et de moments intimes tandis que, dans le même temps, il sera amené à rencontrer son double : Loup.

On l’aura compris, ce récit est avant tout celui d’une ascèse qui n’est pas sans rappeler celle évoquée dans « Mont analogue », ce roman inachevé de René Daumal rédigé entre 1939 et 1944. En effet, dans ce roman d’aventures alpines, René Daumal évoquait l’histoire d’un groupe d’amis partis à la découverte d’une montagne mystérieuse, lieu d’une très haute valeur symbolique censé regorger des plus hauts secrets de la spiritualité ; en bref, à travers ce roman, Daumal évoquait une quête spirituelle où l’alpinisme servait de métaphore à l’élévation intérieure. Et Il n’en va pas autrement dans  « Alrededor » où David Giannoni, associant à sa démarche sa femme Nadejda et sa fille Gioia, met au jour  la quête initiatique d’un homme qui se défait de ses certitudes intellectuelles et matérielles pour s’extirper d’une vie stagnante, retrouver un rapport spontané avec l’existence, unifier son être avec le grand Tout, découvrir  une nouvelle perspective cosmique et en définitive, se mettre au monde une seconde fois.

En effet, le poète évoque ici  la trajectoire d’une quête spirituelle par le détachement, le lâcher prise, l’aventure, l’introspection, le travail du souffle, le jeu, le mouvement d’un geste qui à chaque instant redessine l’espace ; mieux, le poète évoque ici l’histoire d’un homme soucieux de faire de chaque instant de sa vie une opportunité d’éveil. Ici,  chaque texte  « chante » pour des images inconnues, célèbre les contours  d’une vie sans visage ;  ici,  chaque  texte nous rappelle  qu’il faut toujours penser à élargir la définition qu’on a de soi, suivre l’ordre de la nature plutôt que de chercher à le bouleverser ; ici, enfin, le monde minéral, végétal et animal s’entrecroisent, produisent un rythme, initient un mystère. En bref,  « Alrededor » est un texte d’initiation à l’inconnu de soi qui nous rappelle  qu’il y a urgence à vivre, à être et à devenir sans fin…   

extrait

C’est alors qu’il l’entrevit

Ce reflet

Comment cela pouvait-il être ?

Il plongea au plus près de l’origine

Du scintillement

Yeux ouverts il vit

Son cœur battait la chamade

Il poussa de toutes ses forces sur ses jambes

Alla plus loin encore

Plus profond

Il y était

L’air manquait

Il fit ce dernier effort

Et de ses deux mains

Délicatement

Il retira du mur de pierre

Tout en bas

La pépite d’or                    

l’Ami Terrien, Harmonies sauvages, Amay, Abrapalabra, 2026.

l’Ami Terrien, Harmonies sauvages, Amay, Abrapalabra, 2026


Amoureux de la musicalité des mots, François Laurent, dit  l’Ami Terrien, est un artiste polymorphe qui « joue de la langue depuis 2007 sur les scènes slam francophones » ; en outre, il est également formateur, animateur et coordinateur, à la maison de la poésie d’Amay, des activités du Centre d’Expression et de Créativité Plume et Pinceau. C’est dire si le poète a le sens du partage, de l’échange et de la transmission chevillé au corps. Fasciné par toutes les potentialités qu’offrent la poésie orale, l’auteur partage ici des poèmes, des jeux techniques, des chansons, des analyses poétiques et des réflexions personnelles, susceptibles de nous montrer, les couleurs que prend la langue quand  elle se fait musique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce livre n’est en rien un manifeste destiné à nous faire « la leçon » sur notre manière d’écrire et de dire. En effet, le poète nous met simplement ici en présence d’une « petite musique de mots », qui laisse certes  peu de prises aux commentateurs, mais n’en dégage pas moins, une forme de beauté qui nous élève parce qu’elle ne s’explique pas.

Ainsi, pour  l’Ami Terrien, la poésie est moins un art littéraire qu’un enthousiasme, une parole aimante, un cri du cœur, une folie douce, un rythme voire un moyen de s’opposer à tout ce qui salit la vie. Ici, les mots semblent traversés par une forme de transe et par un souffle (changer de souffle, c’est changer de pensée/proverbe indien) susceptibles de nous faire vivre le monde à une autre échelle, de devenir autre et de retrouver l’enfance, ce moment où le regard n’était pas encore perturbé par le besoin de juger, comparer, identifier.

À travers ce livre, le poète partage avec nous  son pur plaisir de dire, d’écrire,  de « rendre grâce » à tout être et à toute chose ; mieux, à travers ce livre,   le poète vient nous dire, « en chantant », que si les mots peuvent blesser, ils peuvent aussi  guérir, transcender notre exil intérieur et  faire rebattre le cœur.   

Une mare et par-dessus les libellules moirées se chassent. Têtards et crapauds se glissent, l’orvet hâlé paresse. L’eau reflète l’incendie, sans fin, de l’émeraude. Les oiseaux traquent l’anguille, puissante pescale aux aguets. Un ballet d’argent dérive et s’en va, des alevins. Les joncs s’allongent dans le vent. Le pré attend la fin du jour. Le pêcheur passe calmement. À son hameçon brille un horizon de rose.

Anne-Marielle Wilwerth, La haute couture de l’infime, illustrations de Marc Bergère, Waulsort : Bleu d’Encre Editions, 2025.

Anne-Marielle Wilwerth, La haute couture de l’infime, illustrations de Marc Bergère, Waulsort : Bleu d’Encre Editions, 2025.


À l’écoute de ce qui l’entoure, réceptive à la beauté du monde, à ses grâces et à ses dons, Anne-Marielle Wilwerth tente ici de capter les étincelles du vivant, d’interroger ce que d’habitude notre attention néglige, d’approcher ce qui n’a pas de visage.

Alignons nos altitudes

pour sublimer

l’ici

en ce qui se vit

C’est que le réel est autre, changeant, multiple, irréductible aux savoirs constitués et aux dogmatismes en tous genres ; c’est que le monde dans sa forme donnée n’est pas le seul monde possible ; c’est que la vie est transitoire, n’a pas de réalité permanente et que rien n’existe tel que nous le pensons. Partant de là, l’auteure tente ici d’interroger l’indicible, d’approcher l’invisible réalité sensible, de déjouer les faux-semblants et en définitive, de renouer des liens avec le réel fulgurant.   

Ce qui scintille
entre les êtres
ne brise le silence
que pour occuper le bleu

On est ici en présence d’une poésie qui évoque le mystère et l’essence secrète des choses ; on est ici en présence d’une poésie qui porte en elle l’impossibilité du langage à approcher le monde dans sa réalité ; on est ici, enfin,  en présence d’une poésie qui fait l’éloge de la lenteur, de l’infime et d’une forme de silence, qui n’est pas vécu comme l’absence de bruit, mais comme  écoute attentive, sensibilité, ouverture à tous les mouvements du cœur et du corps.

Jamais la pluie

ne parle ni du passé

ni de l’avenir

Seul notre esprit baptise

ses invisibles

Bref, à travers ce  beau livre rehaussé des magnifiques illustrations de Marc Bergère, Anne-Marielle Wilwerth n’a de cesse  de traduire la subtilité et l’intensité du présent, de mettre au jour la part d’inconnu qu’il y a dans le monde et plus encore en nous voire de remettre la beauté et la lumière au centre de notre être. 

Lorsque l’on souffle les bougies 

du doute

on fait remonter la lumière

des abîmes

Marc Dugardin, Personne dis-tu, préface de Anouk Delcourt ,Mortemart, Rougerie , 2025.


Tout le recueil tient par la tension entre ce « je » et ce « tu » mouvant. Dans ce « tu » se superposent des figures féminines, mère, sœur, amante/Anouk Delcourt

A travers ce recueil, préfacé admirablement par Anouk Delcourt, le poète ouvre la question de son être au monde, tente d’exprimer son moi profond voire de partager son besoin d’amour et de lumière ; mieux, à travers ce recueil, le poète met au jour la part d’ombre et de lumière qui rythme nos vies, ose l’espérance et tente de faire naître le désir de soi par le biais d’un regard vers l’autre consenti, assumé. On est ici en présence d’une poésie qui nous éveille à une réalité plus large, décrit cette dimension d’inconnu dans laquelle se joue notre présence au monde et révèle la fragilité de ce qui est ; on est ici en présence d’un poésie qui essaie de rendre l’insaisissable vérité de l’être, nous aide à cheminer vers la lumière du mystère qui nous traverse et s’ouvre à ce qui n’a pas de nom ; on est ici, enfin, en présence d’une poésie qui met au jour les limites de notre savoir ainsi que la difficulté d’être dans un monde que l’on n’a pas choisi et avec lequel il  faut bien composer chaque jour. Bref, pour Marc Dugardin, le poème apparait ici, plus que jamais, comme étant un moyen de rendre le monde habitable, de trouver le soi, de mieux se comprendre, de comprendre autrui, de respirer mieux et en définitive, de « révéler » ce qui est sans doute là mais est encore sans voix.  « Personne dis-tu » est un recueil à travers lequel Marc Dugardin se branche sur son cœur, convoque l’émotion, les sensations, le rêve voire l’inconscient pour dire le secret des blessures certes mais aussi et surtout pour sortir de son exil intérieur, renouer avec la présence et affirmer tant et plus son goût des autres et du vivant.

le soleil s’était couché
c’est tout
sauf cette beauté
déchirante qui ne voulait
pas quitter la scène
sauf ces silhouettes
noires au loin
entre terre et mer
je n’ai pas tiré
le rideau sur ton absence