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 Entretien de Jean-Louis Coatrieux avec Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau

Jean-Louis Coatrieux, vous êtes publié aux éditions La Part Commune, Apogée et Riveneuve.  Vous avez écrit une trentaine de livres d’une grande variété, aussi bien des livres de proses, six romans, des recueils de poésie. Pour le chercheur en imagerie médicale de renommée mondiale que vous êtes, est-ce que l’écriture est une seconde passion ?

Jean-Louis Coatrieux

C’est la première en réalité. J’avais ce goût des livres bien avant mon adolescence au point de repousser sans cesse, au grand dam de mon père, les travaux de peinture qui m’incombaient l’été. Ce qui ne l’a pas empêché d’acheter la bibliothèque complète de voisins pressés de s’en débarrasser avant leur déménagement. J’avais d’un coup accès au Larousse 1900 en 15 volumes, une vingtaine de numéros de la collection Le tour du monde et surtout aux grands romans de Victor Hugo, Eugène Sue, Emile Zola, tous en couvertures cartonnées et reliés cuir ! De quoi lire pendant des années et je n’en demandais pas plus. Ensuite, en terminale au lycée de Saint Denis en région parisienne, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur de philosophie Jean Marcenac, un proche d’Aragon, auteur de monographies d’Eluard et de Neruda dans la collection Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, chroniqueur aux Lettres Françaises. Je lui dois mes premiers encouragements à écrire et mes visites dans les locaux de la revue Europe. Ces épisodes de jeunesse sont racontés dans le roman Qui de nous deux sera l’autre (La Part Commune). Les années suivantes (classes préparatoires aux grandes écoles) ont compliqué un peu les choses. J’ai profité de mes études à Grenoble pour fréquenter la Maison de la culture où Philippe de Boissy (alias Jean-Philippe Simonne, auteur de La peau des dents aux éditions P.J Oswald puis de romans chez Flammarion) animait les activités littéraires. Il a fallu attendre 1981 avant de voir mon premier recueil L’ordre du jour publié aux éditions Kelenn de Xavier Grall. Je le vois encore lors de notre dernière rencontre chez lui à Botsulan, déjà très mal mais les yeux toujours aussi brûlants du feu de la poésie. J’entends encore ses filles aux têtes blondes courir et jouer dehors. 

Marie-Hélène Prouteau

Des livres comme À les entendre parler, Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen et In absentia, Hikmet, Lorca, Neruda » (La Part Commune) montrent un tropisme pour « les grands intercesseurs ». On écrit à travers ce qu’on a lu, à travers ce qu’on lit. Vous écrivez : « Lorca, Hikmet, Neruda seraient-ils des poètes trop tentés d’agrandir le monde ? Des victimes de causes entendues dans un autre siècle dont nous n’avons aujourd’hui nul besoin ? Loin de leur écrire une fin d’histoire dont ils n’auront pas été les auteurs ou de leur coller aux corps comme s’ils étaient encore vivants, quelque chose dans le présent ne cède rien à tous ceux qui souffrent de creuser encore les blancs et les silences, dans ces mots où simplement vivre et prendre une résidence sur terre, inconnue ou étrangère. Alors, que ce soit sous les séquoias, les érables ou les cèdres, tous ces arbres de feu, le sommeil est impossible ». Pouvez-vous développer ce que représentent pour vous ces écrivains ? En quoi ont-ils nourri votre écriture ?

Jean-Louis Coatrieux

Je ne dirais pas qu’ils ont nourri mon écriture au sens strict du terme car tous abordent le monde par des voies et sous des formes très différentes. J’ai par contre beaucoup appris d’eux, je me suis construit avec eux et d’autres. À travers À les entendre parler, c’est évidemment la Bretagne, elle me manquait terriblement à Saint Denis. Pour In absentia, ce sont trois continents, trois immenses voix, quelque part brisées, étouffées. Je vois ces deux livres comme un dialogue, un tête-à-tête, une manière de les rendre plus vivants. Un hommage aussi même si je les chahute parfois un peu. Ce sont des notes brèves inspirées pour certaines par de vraies rencontres et pour d’autres simplement par des lectures. L’atelier poésie-théâtre créé à Rennes avec des amis à mon arrivée invitait écrivains et chanteurs. Je me souviens d’une rencontre organisée à la librairie Le monde en marche avec Georges Perros. Nous étions quoi… sept-huit personnes, c’est-à-dire rien. Georges avait ce don d’être à distance tout en étant très présent et il méritait à coup sûr une plus large audience. Il l’a aujourd’hui et sa présence dans Quarto est plus que méritée. Pour la venue de Paol Keineg, cette fois dans la salle du Grand Cordel, nous étions deux cents ! Quant à Robin, je ne sais combien d’après-midis j’ai pu passer à la bibliothèque nationale sur les lecteurs de microfilms à la recherche de ses articles dans Le libertaire, Comoedia, etc. Je regrette encore de n’avoir pas osé frapper à la porte de Louis Guilloux à ma descente du train à Saint Brieuc chaque année au lieu de monter dans l’autocar pour Saint Nicolas du Pelem. Ces notes en prose, et la poésie que je n’ai jamais abandonnée, ont été pour moi une manière de ne pas perdre contact avec l’écriture dans des périodes où mes activités de recherche débordaient mon quotidien. Car la recherche, plus qu’un métier, est devenue une passion et lancer une nouvelle discipline à Rennes exigeait du temps et plus encore. 

Marie-Hélène Prouteau

Vos écrits ont une portée humaniste habitée d’une sincérité ardente. L’exil, les violences liées aux guerres traversent plusieurs de vos livres, je pense à Cours, Mounia, sauve-toi (Riveneuve). Je pense à ces vers tirés de L’intérieur des terres publié à La Part commune :

« L’infinie patience 

De ceux qui n’ont rien 

Toute l’hospitalité du monde à table 

Lorsqu’au-delà l’heure 

La lampe efface le dénuement 

Les bancs d’oiseaux 

Aux yeux immenses 

D’avoir vu »

Pouvez-vous éclairer en quoi la voix des oubliés et des vaincus de l’histoire pour reprendre les termes du philosophe Walter Benjamin vous est chère ?

Jean-Louis Coatrieux

Les vers que vous avez choisis ici prennent racine dans la terre de Locuon, un hameau au cœur de la Bretagne, une terre pauvre s’il en est, une terre du dénuement où la solidarité n’était pas un vain mot. Ce sont mes grands-parents que vous entendez là. Voir le cœur de la Bretagne se vider peu à peu reste une douleur pour moi. Dans un contexte totalement différent, Mounia, cette petite fille arabe pareille à beaucoup d’enfants sur la route de l’exil, nous la voyons partout si nous acceptons de regarder le monde en face. Vous parliez très justement de conte poétique du présent et à valeur universelle dans votre recension dans la revue Le Capital des mots. Comment ne pas penser ici et maintenant à l’Ukraine sous les bombes ? Je travaille d’ailleurs sur un récit-poème Parle-moi, s’il te plaît qui prolonge Mounia car il est impossible de fermer les yeux sur ce qu’il se passe aujourd’hui. Cet esprit de résistance, ce refus de l’humiliation, ces vies debout, oui, je crois que nous en héritons tous.

Marie-Hélène Prouteau

 Vous avez consacré trois livres à Alejo Carpentier. Dans ma note de lecture dans la revue « Terres de femmes » sur Alejo Carpentier, de la Bretagne à Cuba (Apogée), je parlais à ce propos « d’une fascination humaine et littéraire pour cet immense écrivain de la littérature du 20è siècle ». Et je relevais également votre capacité à jouer des frontières des genres et à suivre la pente de ce grand écrivain sud-américain, c’est-à-dire l’envol dans l’imaginaire. Pouvez-vous évoquer ce qui vous a mené à lui et vous a fasciné chez cet écrivain ?

Jean-Louis Coatrieux

J’ai découvert Alejo quand j’effectuais mon service de coopération au Venezuela, dans une vitrine de librairie de Caracas : Le partage des eaux, la version française de Los pasos perdidos. J’étais intrigué par ce prénom espagnol accolé à un nom français. Je me suis littéralement plongé dedans puis j’ai découvert sa chronique hebdomadaire dans le quotidien de référence El Nacional dirigé par un autre écrivain, Miguel Otero. Il y parlait de musique, de littérature, de ses rencontres et parfois de ses racines bretonnes mais sans en dire grand-chose. J’avais dès lors deux bonnes raisons de le suivre dans ses écrits. Pour moi, Alejo a porté très haut la littérature latino-américaine avec le réel merveilleux qu’il introduit dans Le royaume de ce monde, bien avant le Boom, bien avant Garcia Marquez, Cortazar et d’autres. Pendant très longtemps, je suis revenu vers lui avec l’espoir de découvrir ses racines. Il a fallu un concours de circonstances, la rencontre d’un Carpentier explorateur de l’Oyapock en Guyane pour que j’établisse le lien entre Alejo et un ancêtre ayant participé à la bataille de Trafalgar. Pour apprendre aussi qu’Alejo n’était pas né à Cuba comme il le soutenait mais à Lausanne. Le livre que vous citez a ensuite été suivi par deux autres, des romans publiés chez Apogée, Le rêve d’Alejo Carpentier, sous-titrés Coabana et Orinoco, où réel et imaginaire se confondent. 

Marie-Hélène Prouteau

Vous avez écrit Appelons-la Marie. Rencontre avec Marie Le Franc (Riveneuve). Cette femme écrivain née dans le golfe du Morbihan s’est installée à Montréal et a produit une œuvre qui comprend deux cycles, le cycle canadien et le cycle breton. Elle a reçu le Prix Femina en 1927 pour son roman Grand-Louis l’innocent. Qu’est-ce qui vous a amené à écrire sur elle ?

Jean-Louis Coatrieux

C’est en marchant sur les bords de côte de la Presqu’île de Rhuys. Des panneaux ont été installés en son hommage dans les lieux où elle vécut. Une jeune femme partant seule et pas amour pour le Québec au tout début du 20ème siècle ne pouvait que m’interpeller. J’ai commencé à lire ses livres (elle est poète autant que romancière) et je crois qu’ils méritent d’être relus aujourd’hui. La Bretagne, le Grand nord, l’amour, le courage, cela ne pouvait que me fasciner. J’ai eu envie de le dire et, heureux hasard, dans le bureau de l’association Marie Le Franc, François Nizery, directeur de collection à Riveneuve, a décidé de le publier. Elle figure dans plusieurs anthologies parues récemment dont La Bretagne des écrivains (éditions Alexandrines).

Marie-Hélène Prouteau

Une autre partie de vos écrits touche à votre relation à la peinture. Et singulièrement avec le peintre Mariano Otero avec qui vous avez réalisé plusieurs livres. Je cite ce beau passage de Tango Monde (La Part Commune). 

« Je croyais la tenir 

Dans mes bras

Presque l’embrasser

Elle me soufflait les mots

Qu’elle voulait entendre

Un ciel de nuit 

Trempé d’eau »

Dans ce travail à deux mains, à deux voix avec un artiste plasticien, qu’est-ce qui vous a intéressé ?

Jean-Louis Coatrieux

Nous avons partagé une profonde amitié. Il portait en lui l’Espagne, la mémoire de l’exil, les grands poètes Lorca, Machado, la lutte contre Franco et tous les dictateurs, pour la diversité, la paix, etc… tout ce qui m’anime donc. Le seul titre de son livre Affiches d’un engagement (La Part Commune) que j’accompagne par mes textes l’atteste. Il revendiquait ses affiches comme faisant partie intégrante de son œuvre. Sa disparition en 2019 m’a profondément affecté et je m’attache maintenant avec sa famille à faire vivre sa peinture. C’est le cas pour l’ouvrage posthume Les Baigneuses (La Part Commune) que nous avons composé ensemble mais qu’il n’aura jamais tenu dans ses mains. Depuis notre première exposition à la galerie du Steir à Quimper dans les années 70, nous avons toujours tenté de tisser ensemble peinture et poésie, de les mettre en résonance bien au-delà de la notion d’illustration et le poème de tango-Monde que vous avez choisi le montre je crois. 

Marie-Hélène Prouteau

 Vous avez participé à la revue Hopala ! qui s’est voulue un lieu de recension de la diversité artistique en Bretagne ouverte sur le monde. Et vous y avez traité en particulier des Premières Nations du Québec. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette revue et sur ce travail sur les Premières Nations québécoises ? 

Jean-Louis Coatrieux

Son sous-titre La Bretagne au monde ne vous étonnera pas suite à mes précédents propos. Il traduit exactement l’orientation de la revue, cette ouverture sur les autres. Hopala ! a eu en effet l’ambition de se faire l’écho de la vie artistique en Bretagne. Les écrivains et les peintres, mais pas seulement, y ont trouvé une large place. La revue publiait des textes inédits, des chroniques, des dossiers sur des cultures étrangères, et parfois des débats sur des sujets de société d’une grande actualité. J’ai eu le bonheur d’y contribuer sous diverses formes et en particulier pour un volume consacré aux Premières Nations du Québec. Une belle expérience car elle m’a permis de solliciter des peintres souvent écrivain(e)s de grand talent, inconnus ou presque en France. Là aussi, il s’agit d’un combat pour la culture, la langue, la reconnaissance des minorités et quand nous voyons, un siècle en arrière, ce qui se découvre des atrocités commises sur les enfants, il y a de quoi se révolter. Je voulais réaliser un même dossier sur les Mapuches au Chili et en Argentine mais le temps a manqué. Car un autre voyage vers la Chine s’est invité avec Xiaoling. Nouvelles de Chine (Apogée). Là aussi, une immense poésie m’attendait, à peine esquissée par Armand Robin dans ses quelques traductions de Li Po, Wang Wei, Du Fu. Plus nous avançons vers les autres, plus nous découvrons de paysages humains pour reprendre les mots d’Hikmet.

Marie-Hélène Prouteau

Votre dernier livre Tu seras une femme, ma fille, vient de paraître chez Riveneuve. Ce récit de la guerre vécue par une enfant juive autrichienne réfugiée en France sur fond de persécutions antisémites est très poignant. En même temps il présente un réel intérêt historique car vous faites revivre des personnalités de pédagogues engagés dans l’aide aux enfants juifs exilés, qui ont ensuite jouer un rôle dans la création des CEMEA. Tels des résistants comme Alfred Brauner. Quels ont été les matériaux documentaires que vous avez utilisés ? Et quelle est la part plus « imaginée », plus romancée ?

Jean-Louis Coatrieux

Comme pour la série Alejo, il y a un important travail sur les archives, sur les croisements de sources. Beaucoup de lectures d’ouvrages ou de revues aussi permettant de reconstituer l’atmosphère de l’époque, les évènements majeurs survenus dans tel lieu, à telle date. J’avais l’avantage ici de connaitre le chemin parcouru par Erika Reiss à travers une dizaine de photos, quelques lettres reçues de ses parents et de son frère Fritz ainsi que des fragments d’un journal intime. Ces repères, auxquels je crois avoir été fidèle, me donnaient la structure du roman mais très peu de son vécu, de ses sentiments, de ses émotions, de ses rencontres. Il est écrit comme Mounia à la première personne et il m’a fallu imaginer ces moments, ajouter des personnages, des enfants surtout. Le fait de l’avoir connue au Venezuela m’a permis de mieux saisir sa personnalité (elle n’a parlé de ces années de guerre à personne y compris à ses propres enfants). Mes recherches m’ont conduit à des choses inattendues. La République des enfants au château de La Guette par exemple. Ou encore à toutes ces personnes admirables et bien réelles, à Dieulefit et ailleurs, qui ont joué leurs vies pour sauver ces enfants juifs. Il en va ainsi de Marguerite Soubeyran, Catherine Kraft, Simone Monnier et Germaine Le Hénaff, toutes reconnues comme Justes des nations. Le titre de mon roman est repris de son journal où elle avait recopié intégralement le poème Si de Rudyard Kipling en ajoutant cette phrase à la fin. C’était une enfant forte, il le fallait pour survivre dans ce chaos. Ce livre m’a permis aussi de revisiter l’histoire et de m’apercevoir combien le combat pour la mémoire est à mener tous les jours.


Extraits


Jean-Louis Coatrieux, Cours, Mounia, sauve-toi, préface Albert Bensoussan, postface René Peron, poésie, éditions Riveneuve

Les cheveux noirs

Une enfant

Si petite

Dans les bras

De ma mère

C’est moi

Nazim, Omar, Salah,

Je vous entends toujours

Me lire les pages

Des paysages

Que j’ai perdus

Khalil le fou

La mort abeille

C’est toi, mon père 

Ecoutant la seconde

Et l’heure déjà passée

Je m’appelle Mounia

Et mon frère, Sami

Nous faisions

Bouger le ciel

Entre nos doigts

Jean-Louis Coatrieux, Quand le corps fait défaut. Cahier d’une vieille dame. Préface de Pierre Tanguy, récit, éditions Riveneuve

Je ne savais pas alors que nous étions heureux. Personne ne pouvait situer précisément notre royaume, ses dessins sur des collines consentant un espace aux vivants, ses rivières aux profondeurs mouvantes, ses lumières endormies sur des marchands de rêves, son commerce silencieux où se troquent le sel amer, les fruits chargés d’eau, surtout les pierres brillant de cristaux noirs et bleus et les longues histoires suivant les chemins entre les dunes et les rivages d’un atlas très ancien. Ce pays, de ciels blancs et de gris souvent, épousait deux mers dont les vagues creusaient avec une habileté incroyable les lettres d’une côte à l’alphabet mystérieux. Sa carte par grands vents s’ouvrait sur les marées, qu’elles soient hautes ou basses, des failles et des éclats de roches, elle éparpillait des îles au loin, orphelines de toute lecture humaine.

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Raconte-moi.

Je sais que tu es allé 

Là-bas, à Carthagène

Et après jusqu’à Valparaiso

Raconte-moi.

Tes jours, un jour

Je te dirai que je suis 

Vivante, même si 

Ce n’est pas une vie

Raconte-moi.

S’il te plaît

Ces feuilles tombant

Des arbres et du jour

Raconte-moi.

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Julie va arriver dans un instant pour ma toilette, je vais la regarder aller et venir, si vive, si légère. J’envie son énergie et sa gaité. Elle chante sans le savoir ou c’est moi qui entends des voix. Un oiseau dans ma cage avec toute sa lumière. Nous nous parlons peu. Presque toujours les mêmes mots. Mon déjeuner. Mes médicaments. Le temps qu’il fait et fera. Elle fait partie de mon existence quand beaucoup d’autres en sont sortis. 

Il me reste, collés aux murs la part d’un poème d’Apollinaire et de Mirabeau, les cris de Baudelaire et d’Artaud. Et elle. Sa coupe de cheveux lui va bien, des mèches courtes, blondes et discrètement frisées. Un visage plutôt allongé et une bouche bien dessinée. Je la verrais bien dans un Monet ou un Renoir aux rondeurs et aux poses troublantes si elle ne portait pas sous sa blouse cet affreux Jean au bleu râpé et blanchi sur les jambes. 

La première fois qu’elle m’a déshabillée, nous partagions la même retenue maladroite, ces gestes hésitants à se livrer en nous penchant l’une vers l’autre. Ce fut long. Plus long encore d’enfiler ensuite mes habits. Malgré la douceur de ses mains. Comment peut-elle être aussi tendre avec moi ?

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Jean-Louis Coatrieux, Tu seras une femme, ma fille, roman, éditions Riveneuve

Mars 1939. La nuit de cristal quelques mois auparavant n’avait laissé derrière elle que menaces sur les murs, cris de haine dans les rues, agressions sans cesse plus nombreuses et disparitions soudaines. La peur s’installait. Les juifs devaient décider de leur vie, rester et affronter le danger ou partir et se reconstruire ailleurs. Ses parents refusant d’abandonner leur pays, son frère, accompagné de son épouse Lilly, avait choisi quelques semaines auparavant de tenter sa chance par bateau via le Danube. Elle, Erika, n’était encore qu’une enfant – douze ans à un mois près – et ne savait rien de son destin quand elle était montée dans le train Vienne-Paris. Elle récitait dans sa tête un extrait du dernier poème écrit au tableau de son école : Si les oiseaux ne chantent plus, si les cloches ne sonnent plus, si les enfants ne rient plus, alors que reste-t-il du monde ? Qu’allait-elle trouver en France où personne ne l’attendrait ?

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Jean-louis Coatrieux, Xiaoling, nouvelles de Chine, éditions Apogée

Vingt-cinq ans que je respire la poussière persistante des villages aux hauts murs de terre du Jiangsu, du Shanxi, les marchés du Yunnan et du Guangxi, ces terres où se mélangent tous les vents de montagnes et leurs chemins si abrupts attendant patiemment le soleil, ces plaines jamais finissantes où se poussent parfois, épaule contre épaule, quelques modestes collines. Vingt-cinq ans que je vois ces silhouettes courbées dans les champs de thé et les rizières, solitaires ou le plus souvent en rangs serrés, les gestes sûrs de ceux et celles ayant appris l’obstination lente des récoltes. Elles n’ont pas changé pour moi aujourd’hui.

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Jean-Louis Coatrieux, Le rêve d’Alejo Carpentier. Coabana, roman, éditions Apogée

La feuille tremblait entre ses doigts. Un papier fin, d’un blanc jauni, craquant à force d’être plié et déplié. En vérité, ce sont ses mains qu’elle ne contrôlait plus. Si longtemps déjà. Presque trente-cinq ans. Chaque matin, c’était ainsi. Elle ne pouvait s’en empêcher. Elle s’assurait en se levant que la lettre se trouvait bien dans la poche de sa robe, craignant contre toute évidence que quelqu’un ait pu la lui voler. Un geste répété vingt fois, trente fois jusqu’au soir. Quand elle l’avait reçue, elle s’était étonnée. Les courriers se faisaient rares par ici. Beaucoup se perdaient et personne ne s’en souciait vraiment. La plupart des gens ne savait ni lire, ni écrire et, s’ils avaient quelque chose à vous dire, ils se déplaçaient tout simplement. C’était un milieu de matinée comme un autre. Le soleil tapait déjà fort sur les champs et les meilleures heures étaient passées. Le facteur frappait à la porte. Dégingandé, noir de peau, le vélo appuyé contre sa jambe, sa sacoche en toile grise à l’épaule, la chemise bleue collée au corps. Une enveloppe épaisse, froissée. Son prénom, Katerina, celui de son fils, Miguel, leur nom en majuscules. Pourquoi le sien n’y figurait-il pas ? Elle l’avait prise d’une main hésitante en le remerciant. L’adresse, Hacienda Hurón Azul, Alquizar. Cette lettre leur était bien destinée. A eux seuls. La date, 23 mai 1921. Expédiée de La Havane. Aucune indication au dos. 

Elle se souvient avoir levé les yeux en entendant le sifflet d’un train au loin. Une longue journée à passer, une de plus. A s’occuper des bêtes avec Yamba, leur homme à tout faire, puis de la maison en épargnant par-ci, par-là quelques minutes pour elle. Son fils rentrerait à la nuit, les pieds lourds d’avoir marché. Lui resterait en ville comme il en avait pris l’habitude depuis longtemps. Elle ne regrettait pas la capitale. Ils se plaisaient ici et le mauvais asthme d’Alejo avait disparu. Leur ferme n’avait certes rien de remarquable. Ils l’avaient achetée pour une bouchée de pain dix ans plus tôt. Elle occupait le versant ouest de la colline et dominait d’une centaine de mètres la plaine et ses étendues de canne à sucre. Autour de l’habitation principale et des dépendances, des manguiers et des avocatiers. Leurs terres comptaient quelques hectares de zones herbeuses et d’arbres, surtout des palmiers, et plus haut, des pins et des cèdres. De quoi chichement en vivre. Mais c’était avant, bien avant que les choses se délitent peu à peu, puis s’effondrent.

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Jean-Louis Coatrieux,Le rêve d’Alejo Carpentier. Orinoco, éditions Apogée

Etais-je devenu fou dans mes obsessions de grands départs ? Avais-je eu raison d’accepter ? Le doute me taraudait. Nous en avions parlé longuement, Andréa et moi, nous en avions rêvé ensemble, puis un certain trouble nous avait envahis, le silence s’était installé entre nous. Chacun y pensait sans le dire. Nos routines quotidiennes avaient repris le dessus. Nous avions conscience de vivre dans un petit monde à Cuba et d’y tourner en rond. Tout pouvait certes continuer ainsi entre travail à la radio, conférences invitées, articles de gratte-papier, rendez-vous toujours plus urgents et, pour les pages de détente, lectures d’ailleurs, sorties en famille ou entre amis et leurs photos mal cadrées. Ces mois à attendre sans les attendre vraiment, ces mois en instance, ce temps qui s’allonge sans que rien ne bouge. Un temps qui n’est pas tout à fait le temps, où nous oublions de vivre vraiment, où chaque journée prépare la suivante, son prêt-à-porter du matin, sa liste de choses à faire et jusqu’à sa pluie ou son soleil. A peine meublée et aussitôt effacée. Ma vie s’écrira-t-elle ainsi, dans ces couches successives, ce présent déjà composé au passé et dans un futur impossible à défaire, où rien n’a d’importance ? Comment dès lors ne pas vouloir changer d’air. 

Curieusement, plus la date approchait, plus je voulais la repousser. Cet inconnu devant moi, de plus en plus présent, que nous réservait-il ? Une dictature de la même eau que la nôtre, une de plus à laquelle l’Amérique du nord savait si bien nous attacher. Avec ses disparus, ses torturés, ses exilés. J’avais trop entendu de mensonges dans les gazettes, trop vu de destins tragiques sombrant dans la folie des répressions et des assassinats. Que valait l’espoir de mes amis d’une liberté promise quand le pétrole là-bas attirait toutes les convoitises. Les lois d’exception supprimées, Rómulo Betancourt rentré au Venezuela s’activait depuis la création de son parti Action Démocratique. Grèves, manifestations, révoltes sporadiques n’étaient plus à l’ordre du jour selon eux, le pouvoir se jouait maintenant sur la revendication du suffrage universel. Personne ne pourrait arrêter cette vague et encore moins l’oligarchie installée autour du Président Isaías Medina Angarita. Si Miguel Otero me vantait la nouvelle liberté de ton et de parole du journal El Nacional fondé avec son père, je restais méfiant. Je le mettais en garde sur les tractations des forces de gauche avec les militaires, elles n’auguraient pour moi rien de bon pour l’avenir. J’avais appris à mes dépends que la main de l’armée peut frapper à tout moment.

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Jean-Louis Coatrieux, Enfants de 68, éditions La Part Commune

Ce trop-plein d’exigences auxquelles faire face, cette somme d’obligations à respecter, d’injonctions permanentes à réussir, oui, je voulais mes dix-sept ans différents, les laisser vivre autrement qu’une parenthèse, ne plus répondre de rien et protester contre tout. Je voulais pousser la porte d’entrée pour jouer avec le vent. Et pourquoi ne pas changer de nom et de prénom, me glisser dans l’inconnu, passer les frontières. J’étais devant une immense toile blanche, vide ou presque, et je voulais l’écrire d’une traite, des ébauches peut-être au début pour mieux m’en approcher. J’avais suffisamment de lettres à articuler pour m’y mettre de bon appétit. Des tâtonnements certes, des petits pas encore comme lorsque nous croyons à l’enfance devenir les maîtres du monde. J’avais eu ces démangeaisons que nous connaissons tous à l’adolescence. Puis cette envie de vraies enjambées. De celles qui nous portent vers plus de liberté, à la recherche d’autres accents, d’autres visages, dans l’espoir d’une autre naissance. Défaire ces vérités apparentes qui nous encombrent, démonter ces mensonges sur nous-mêmes, les secouer suffisamment fort pour les mettre à mal. En un mot, entrer en dissidence, à l’écart, loin de tous les conformismes du jour pour, enfin, parler ensemble de ce que nous avons sous les yeux et que nous ne voyons pas. 

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Jean-Louis Coatrieux, Là où la rivière se repose, roman, éditions La Part Commune

Nous avions reçu la lettre de mon père quelques jours avant. Elle s’attachait aux gestes les plus ordinaires du matin et du soir, au froid qui le prenait tout entier la nuit, évitant soigneusement de raconter les résistances sur le front Sur [ndlr. de Catalogne] ou ce qu’il en restait, le tenant pour nous à distance. Il lui était cependant impossible de cacher dans les mots ces odeurs trop humaines de blessés, de peur et de faim qui annoncent des défaites imminentes. Cette longue lettre maladroitement écrite disait sans le dire la précarité du lendemain dans de longues phrases, trop longues peut-être pour nous convaincre d’un espoir de retourner le monde.  Les amis sûrs et leurs accents de rocaille s’en échappaient à chaque page comme s’il nous en confiait des portraits arrachés à son cahier. Son écriture avait ce pouvoir de rendre ce côté fragile du vieux pays et, en demandant des nouvelles de ceux qu’il avait quittés, c’est tout juste s’il ne restituait leurs voix pressées et graves. Nous savions en lisant cette lettre que tout était près de finir et qu’il nous faudrait bientôt partir.

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Jean-Louis Coatrieux, Mariano Otero, À les entendre parler. Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen, éditions La Part Commune

Nous nous parlons à nous-mêmes autant que nous parlons aux autres. Sur quelqu’un. De quelqu’un. D’où nous vient ce besoin de causer ? De raconter ces choses de la vie du jour ? Menues ou grandes. Nous jouons un pas de deux. Une pièce à deux. Une idée en amène une autre. La distribution est généreuse. Nous lisons le texte sur les lèvres. Comme s’il ou elle était là. Nous nous entretenons. Une discussion souvent singulière. Nous nous coupons la parole. Certains sont plus doués pour écouter. Avec des blancs tendance longue. à en faire somnoler ses arrière-pensées. D’autres relancent la conversation et se mettent de côté leurs bons mots. Il n’est pas dit que ça nous fasse changer. Et encore moins le monde. Dire que nous nous comprenons serait excessif. Là n’est pas l’important, justement. Les choses se gâtent quand vous devenez intéressés à coucher ces sujets sur papier. Les traduire en romans ou en essais. Certes, l’exercice n’est pas simple. Il arrive même qu’il soit brillant. Sous réserve que le sujet dont nous parlons ne devienne pas un objet de vide-grenier. Notre moyen de subsister quand nous faisons métier d’écriture. En fait, quand je leur parle, c’est de vous, de moi. Ce sont les miens, voilà c’est dit.

Sur Georges Perros….

La tenue velours côtelé, c’était son débraillé. Cousue main. Prête à porter. Ainsi, il philosophait en diable. Sans l’air d’y toucher. Avec des mots communs et des noms qui le sont moins. Loin d’en faire commerce. En coulisse en somme.

Il a toujours eu en horreur les esprits et les corps rationnalisés. Toute sa vie à chercher des antidotes aux mauvaises habitudes et aux bonnes manières. A refaire ses exercices.

Je ne sais pas s’il savait vraiment quoi faire de sa vie. Il a toujours hésité entre le sauvage et le civilisé. Il nous sort pourtant du vrai à longueur de pages. Ses plats de résistance. Sans jamais faire l’article. En profitant d’un changement de décor. Détâché.

Sur Guillevic…

Quand Guillevic s’essaie aux mathématiques, elle restent élémentaires. Plutôt géométriques d’ailleurs, ses euclidiennes. Mais il a le don de remplir une page avec deux-trois mots si brefs qu’ils ne pèsent rien ou presque. Ils sont plantés là, à façon. Nous sommes libres d’ajouter, si bon nous semble, les échos infinis dont ils résonnent déjà. 

Je le vois en une, voire deux lignes parcimonieuses, communiquer avec tous ceux qui parlent sa langue et au monde. Aucun espace où glisser une odeur, un toucher, une couleur de mot. Rien n’y manque. Rien n’est retenu. Tout est dit.

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Jean-Louis Coatrieux, Qui de nous deux sera l’autre?, roman, La Part Commune

En novembre, la rivière en contrebas s’écoute couler. Il lui faut un temps clair, d’un bleu léger, presque cristallin quand la lumière devient rasante. De l’église poussiéreuse et son cimetière à double terrasse, il fallait descendre par un sentier étroit pour la rejoindre. Il épousait de ses lacets les lignes de pente puis ouvrait sur une ancienne carrière romaine. Chaque été à notre arrivée et nos grands-parents à peine salués, nous allions y courir. La fontaine, le lavoir et la petite chapelle nous attiraient immanquablement. Les parois verticales sur lesquelles de maigres arbustes tentaient de s’attacher nous donnaient une perception confuse de la profondeur de la terre. Des milliers de mains, des générations entières avaient travaillé pour casser, tailler, porter ce granite jusqu’au cœur du village et aux routes tracées après la conquête du territoire. 

Il y manquait un amphithéâtre antique pour nous accompagner dans nos rêveries. Des contes du grand-père, il se disait que des revenants hantaient les lieux ou des rebelles appelant haut et fort à l’insurrection. Certains d’entre eux prétendaient échapper aux mauvais esprits par la parole. Ils devaient rôder la nuit dans les parages et qui sait même monter jusqu’au village. Nous imaginions des masques lourds, des rituels, des envoûtements. Dans leurs souffles, des malédictions capables de soulever les morts des tombes et d’engloutir à leur place des vivants. Les noms, quand nous lui posions la question, mon frère ou moi, importaient peu, disait-il. Chacun de nous, en l’écoutant, sentait l’odeur des braises incendiant presque la maison. Nous reculions du feu paisible de la cheminée en brûlant. Seul le pardon du dernier dimanche du mois d’août faisait, paraît-il, fuir ces fantômes. 

Ces contes étranges que le grand-père semblait tirer de sa poche aussi facilement que son tabac à rouler nous ont poursuivis et encore aujourd’hui, maintenant, debout, dans cette lumière creuse du soir, j’entends les cris de mon frère dans le noir comme il devait entendre les miens. Notre vie s’est dégagée là de tout ordinaire. Les histoires du grand-père, heureuses ou sombres, qu’il émiettait devant nous, nous engageaient dans un dialogue avec l’inconnu. Nous avions dix ans, douze peut-être. Que pouvions-nous en attendre sinon l’éclatement du monde immobile dans lequel nous nous trouvions. Il ne parlait pas dans le vide, il le dessinait et, sans que nous puissions comprendre pourquoi, les pièces élémentaires ainsi crayonnées ne s’assemblaient jamais tout à fait. Seuls les livres, beaucoup plus tard, sauraient nous les raconter en glissant sur le temps pour y reprendre vie. 

Nous étions, Paul et moi, de vrais jumeaux et nous avions en quelque sorte une identité plus grande…

——–

Jean-Louis Coatrieux, Tango-Monde. Sur des peintures de Mariano Otero. Editions La Part Commune

Je ne saurais jamais pourquoi. Pourquoi le tango et pas autre chose. Dans cet abandon total, intense, physique. Cette tendresse sombre et cette tristesse impatiente, avec elles le bonheur du corps, des corps. Dont je ne sais rien ou presque. J’ai cette passion qui se danse avec tout ce que nous sommes à deux. Une musique certes, mais pas n’importe quelle musique. Un chant aussi, amoureux, exalté, angoissé. La langue peut-être qui résonne de vagues très longues. Ou cet enlacement profond qui nous rend vulnérable au monde. J’aime, oui, ces suites de prises de pieds attaquant les notes, les ciselés de jambes et les esquives des hanches. C’est se donner et se perdre. Des gestes qui dévoilent et presque déshabillent. Tête-à-tête. Corps-à-corps. Mélange de force et d’attirance. De défense et de conquête. Tout ici ouvre et reprend la vie.

Tu tournes

Dans l’air

Tu refais ton histoire

Des rues

De pays lointains

Tes jambes s’enroulent

Entre mes jambes

Un pas de danse

Une seconde de plus

Infinie

Ensemble

Les yeux fermés

Nous dansons

Ta bouche tout près

Ta main dans ma paume

Se laisse aller

Dis-moi qui joue cet air

Dans nos voix

Cette caresse

Deux mots

Je t’aime

——–

Jean-Louis Coatrieux, Parle-moi, s’il te plaît, inédit

La nuit le jour

Rien n’arrête

La peur

Les ombres

Où est le temps

Aujourd’hui

D’un simple présent

J’ai grandi

Avec les mots

Je leur donnais 

Une voix

Je les écrivais

Les recopiais

Sur mes cahiers

Pourquoi alors

Sont-ils maintenant

Absents

Entre nous

Pourquoi ici

Pousser la grille

Tu ignores tout

De ces hommes

Et de ces femmes

Leurs mots d’adieu

Eux non plus

Ne connaissent pas

Le nom des morts

À côté d’eux

——–

Biographie

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Jean-Louis Coatrieux

Jean-Louis Coatrieux est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages de poésie, de récits, romans et nouvelles ainsi que d’essais collectifs. Ils sont publiés par trois maisons, La Part Commune, Apogée en Bretagne et Riveneuve à Paris. Membre du Comité de Rédaction de la revue « Hopala ! La Bretagne au monde » jusqu’à 2018, il est actuellement chroniqueur littéraire à la revue Europe et à Unidivers. Il a créé et anime sur Radio Laser l’émission Voyages extraordinaires dans le monde des sciences, une émission d’entretiens avec des chercheurs de toute discipline, y compris les sciences humaines.

Ouvrages

  • L’ordre du jour, poésie, Éditions Kelenn
  • L’intérieur des terres, avec des aquarelles de Mariano Otero, poésie, Éditions La Part Commune
  • Une question de temps, photographies de Jean-Charles Castel, Éditions La Part Commune
  • Tango-Monde, sur des peintures de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
  • A les entendre parler, Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen, avec des portraits de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
  • La vie à chercher, préface d’Yves Meyer, Éditions La Part Commune
  • In absentia. Lorca, Neruda, Hikmet, caricatures de Mariano Otero, Coédition La Part Commune et Les chemins de traverse (version numérique)
  • Appelons-la Marie. Rencontre avec Marie Le Franc, récit, Collection Arpents, Riveneuve Éditions 
  • Quand le corps fait défaut. Cahier d’une vieille dame, récit, Collection Arpents, Riveneuve Éditions
  • Là où la rivière se repose, roman, Éditions La Part Commune
  • L’intérieur des terres, traduction en chinois et version bilingue, SEU Press, Chine
  • Xiaoling, Nouvelles de Chine, nouvelles, Éditions Apogée
  • Qui de nous deux sera l’autre ? roman, Éditions La Part Commune
  • Alejo Carpentier, De la Bretagne à Cuba, récit, Éditions Apogée
  • Enfants de 68, roman, Éditions La Part Commune
  • Cours, Mounia, sauve-toi, préface d’Albert Bensoussan, postface René Peron, poésie, Collection Arpents, Riveneuve Éditions
  • Le rêve d’Alejo Carpentier. Coabana, roman, Éditions Apogée
  • Les baigneuses, sur des peintures de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
  • Le rêve d’Alejo Carpentier. Orinoco, roman, Éditions Apogée
  • Tu seras une femme, ma fille, Éditions Riveneuve
  • Parle-moi s’il te plaît, aquarelles de Camille Outin, poésie, en préparation

Ouvrages collectifs

  • Secoue-toi Bretagne, avec Jacques de Certaines, Jean-Pierre Coudreuse, André Lespagnol, Éditions Apogée
  • La Bretagne en crises ? Jacques De Certaines et Yves Morvan eds, Éditions Les Ragosses
  • La Bretagne des écrivains, sous la direction d’Alain-Gabriel Monot, Éditions Alexandrines
  • L’aurore boréale, Éditions Les amis de Marie Le Franc

Catalogue d’exposition

  • Mariano Otero. Être peintre, Ville de Dinard Éditions.

Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est écrivain, critique littéraire et conférencière. Elle est l’auteure d’une dizaine de livres, d’études littéraires chez Ellipses et à la Société Internationale d’Etudes Yourcenariennes, de préfaces, de proses poétiques. Son dernier ouvrage est une biographie de la soeur du peintre Emile Bernard, Madeleine Bernard la Songeuse de l’invisible (Hermann, 2021) chroniqué sur Traversées. Elle collabore à diverses revues, Europe, Terres de femmes, À la littérature, Terre à ciel, Recours au poème, Traversées, Spered Gouez, Cahiers de l’Iroise, La pierre et le sel, Place de la Sorbonne.

Gilles Lades, Ouvrière durée, éditions Le Silence qui roule, 99 p, mars 2021.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Gilles Lades, Ouvrière durée, éditions Le Silence qui roule, 99 p, mars 2021.


La durée, second mot du recueil. Le titre frappe d’abord par son étrangeté. Il fait signe par l’étymologie oubliée du mot « ouvrière » vers opera-œuvre et prend sens dans cette belle image qui en redouble l’origine : 

« tu visites seul

l’œuvre en cours du monde

et de la parole en toi ».

Un être vieillissant chemine, seul, « en une brassée de chemins », selon le titre d’une des cinq parties du livre. Il est beaucoup question dans le recueil de chemins, réels ou spirituels -tel celui montré par la mère du poète- spatiaux ou temporels. La saisie du monde se fait indissociablement présence au temps. Une voix s’interroge, se souvient, se parle à elle-même. Tantôt Tu tantôt Je, elle dit ce qui demeure en elle du passage du temps. Elle invite à se fondre complètement dans la beauté du paysage réel et des saisons et à prêter attention aux choses les plus simples qu’il faut désormais apprendre à perdre :

« Il faudra laisser l’art du bûcheron

l’arbre qui tombe

après être resté un moment

blessé à mort »

Il s’agit de faire resurgir le passé familier de ce monde du poète ancré dans sa terre, peuplé de souvenirs d’enfance, de paysages aimés -ceux du Quercy sans qu’ils ne soient jamais nommés. Collines, vignes, châteaux, murets de pierres, lieux souvent désertés qui semblent par contrecoup des miroirs intemporels où se lit notre précaire condition. Gilles Lades est en symbiose avec eux et entretient un rapport électif élémentaire. Le sentiment authentique d’une nostalgie : « où sont les voix amies / capturées par l’écho des barques ? ». 

L’âge de la vieillesse est là, c’est celui de la perte, inéluctable. Celle des proches, des amis :  « le malheur vaste comme un ciel / déguerpis les amis / annulés les beaux jours ». Perte aussi vécu dans le corps qui fait l’expérience du négatif, de la « force » qui déserte, de l’« abandon » et de la « vigueur usée ». 

L’agencement verbal déroule les réminiscences d’hier, les impressions sensorielles d’aujourd’hui en un mouvement intérieur tramé de plusieurs durées. « L’arôme brusque d’une menthe », est-ce hier ou aujourd’hui ? C’est un regard éminemment mélancolique qui est porté dans ce jeu subtil des temps de verbe, l’imparfait donnant un rythme à certaines pages du recueil et notamment aux poèmes consacrés à l’enfance :

« Tu étais attentif au doux fracas des âmes en travail »

Le temps du passé alterne avec le présent de la pérennité de la nature :

« Les chemins les champs et les bois

ont le même âge »

L’écriture se fait promesse sensitive autant que méditative, mais toujours sans grands mots, : 

« Printemps

profusion douce

de feuilles en gésine »

La durée est ressentie comme ambivalente, passage du temps et dégradation mais également  épaisseur de vie donnée, « oeuvrant » avec le matériau des souvenirs, des rêves, des évocations du présent. Le regard qui se retourne sur la vie près de s’achever s’enserre dans plus grand que soi. Dans la filiation des aïeux qui, de poème en poème, accompagnent. Dans la transmission portée par le geste symbolique si poignant de la mère confiant une feuille au vent pour le fils. La fugacité de l’existence relie ainsi paradoxalement à une autre dimension, donne accès à un autre temps. L’« ouvrière durée » s’illumine de ce qui passe et de ce qui reste, de ce qui meurt et de ce qui dure. Ainsi se mêlent en un même flux le « pâle brouillon » retrouvé de l’aïeul, le souvenir du bruit de ses sabots, le jardin devenu « friche », l’écriture d’un poème, l’absence de l’épouse au jardin, la promenade au village. Cette profondeur de champ temporelle chez Gilles Lades donne à son poème une lumière intérieure inattendue.

À ce temps qui commence à manquer, Gilles Lades choisit d’opposer « le goût de vivre », soutenu par l’enfant en lui qui ne désarme pas :

« demeure l’écolier

de l’ombre et de la lumière […]

redeviens l’enfant »

C’est cette tension entre le sentiment de perte liée au vieillissement et le désir de vivre qui traverse de façon remarquable ce recueil. Comme si la dualité au cœur du recueil entre vie/mort, vie qui s’achève/ vie qui dure, présent/passé était source d’un regain malgré cette entrée dans l’hiver de la vie. La partie du recueil intitulée « Personnes » présente une suite de figures simplement désignées du terme « l’homme », qui atteignent à l’universelle dimension de ce qui nous attend. 

Reste, sur ce dernier chemin, l’écriture comme ultime planche de salut, permettant de conserver par-delà les « paroles usées » « le germe étrange qui nous sauve ». « il n’est qu’un chemin / celui du mot ».  Une analogie s’établit entre « l’œuvre en cours du monde » et le « labeur » des mots dans le carnet où se prépare le poème, à son rythme. Cette image intérieure du plus ténu d’une vie nourrit en profondeur le chant de lucidité tendre et triste qui est la marque de ce beau livre.

©Marie-Hélène Prouteau

Brigitte Maillard, Le Mystère des choses inexplicables, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Mystère des choses inexplicables, Brigitte Maillard, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Brigitte Maillard est l’auteure de sept recueils de poésie et de plusieurs livres d’artistes. Elle anime le site Monde en poésie. Elle nous offre ici un recueil qui frappe par sa tonalité solaire. Il y a dans ces pages une disposition à accueillir et saisir la beauté du vivant : « voici la vie dans sa douceur étincelante, sa joie rutilante […] voici le chant du vivant qui veut pousser son cri ». Belle métaphore pour signifier une naissance. Ou plutôt une renaissance étrangement radieuse. Car Brigitte Maillard sait qu’elle a coûté cher cette joie qui s’enracine dans l’empêchement de vivre : « Depuis 1999 le cancer enserre mon quotidien ». Le mal qui la touche ne traverse ces pages qu’en rares flashs, ainsi, par exemple, « le corps se saisit pour vivre sa souffrance ». Tout se passe comme si la poète voulait mettre ce vécu circonstanciel et particulier en sourdine. Pas d’éclat, pas de pathos, pas de déploration.

Au cœur de ces poèmes, au contraire, une sorte d’art de la joie : de cette maladie, la poète fait une grâce.  Ses vers libres et petites proses se placent sous le signe de l’exhaussement de soi : « Le visage tuméfié par les apparences, j’ai du mal à m’y retrouver […] Je suis ce chant dans la rivière du monde, impalpable, insondable, meurtri par les ondes ». Voici qu’émerge précisément le sentiment océanique de l’existence. Point de religion au sens strict, même si le terme de « prière » nous est donné. Il s’agit plutôt de la persistance d’un sacré. La mystique sans horizon divin d’un chemin intérieur empruntant au détachement des spiritualités orientales. 

Comment dire l’intensité de cet élan vital ? Renaissance et métamorphose sont les deux pôles de cet affût du vivant qui se joue dans l’attention au paysage, à la mer ou bien au sourire de l’autre.

Le mystère et le rêve sans cesse irriguent ce chemin de la naissance à soi. C’est un vers de Roberto Juarroz porteur de cette idée de mystère qui donne le titre au recueil. La poète habite « l’état de poésie », formule qui n’est pas sans rappeler un autre poète, Georges Haldas. Le chant, chez elle, s’amplifie en une tonalité forte, la beauté qui a scintillé agrandit le présent :

« Le pays est en alerte, magnifique et serein. Dans les maisons les désirs se réalisent. Nous sommes les premiers chevaliers de nos âmes. À la portée des dieux, le mystère s’enflamme, solitaire et gracieux. »

Est-ce à dire que tout est rose pour autant ? Bien au contraire, Brigitte Maillard évoque « la détresse des hommes » et, plus loin dans le recueil, « le monde avec ses engelures ». Le souci du monde est toujours là pour qui sait être à l’écoute de ce qui l’entoure.

C’est une poésie du questionnement qui se déploie ici. « Qui sommes-nous ? » demande Brigitte Maillard qui se tourne vers une quête du sens de l’existence. Parole et « lieu commun » universels. À de nombreuses reprises, le poème fait place à la tension de questions. « Tu n’en peux plus de vivre ? Détache-toi du monde ». Et cela passe par l’amour, notion aussi présente dans les mots de la poète que la joie. Cette expérience de l’amour au sens d’énergie vitaliste se voit ici magnifiée : « L’amour comme une envolée intérieure, le chant de l’autre, la vie future, le rêve sans fin, la portée des astres. Le ciel qui vient vers nous, la douloureuse espérance et le regard sacré des anges. Grâce à lui tout s’illumine. »

« je ne suis ni guérie ni malade ». C’est une façon de dire que la vérité de l’être est ailleurs. Dans cette centralité du poème, véritable contre-chant autour duquel s’organise la vie. Au cœur des mots et de leur transmutation mystérieuse. La beauté ? « une grâce pour les riverains, un solide état d’âme […] Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être ». Écrire prend ainsi une visée cathartique. Il s’agit de transmuer ce qui s’éprouve de souffrance en quelque chose de plus élevé.

Dans ce mouvement d’éveil, le retour des choses vers le temps lointain, primordial de l’enfance suspend la temporalité linéaire et se boucle en un temps cyclique : « Que s’ouvre maintenant le temps glorieux de l’enfance ! ». Une musique naît par petites touches et retouches dans la fluidité de ces vers qui nous emportent par ce « oui » au monde.

©Marie-Hélène Prouteau

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Le Modèle oublié de Pierre Perrin ressuscite Virginie Binet (1808-1865) qui fut le premier amour et la muse de Gustave Courbet dans les années 1840. Une vie commune qui dura plus de dix ans et d’où naquit un garçon. Comme le titre l’indique, Le Modèle oublié est le livre d’une femme. Il s’ouvre sur la présentation de celle-ci à Dieppe, sa ville de naissance. Et se clôt, magnifiquement, en 1877, sur Gustave Courbet à l’agonie, se remémorant Virginie Binet et Émile, leur enfant.

Même si le peintre est largement présent dans le livre à travers ses propos, ses tableaux, ses difficultés à se faire reconnaître, le point de vue retenu par Pierre Perrin se centre sur la figure féminine, sur leur amour et sur leur fils. C’est ce regard intime qui fait la singularité de ce roman inséré dans l’Histoire. C’est aussi la perspective temporelle du récit qui frappe : au-delà de la mort de Virginie en 1865, le récit se prolonge par l’évocation de sa descendance, en la personne de son fils Émile puis de son petit-fils, Charles, descendance jamais reconnue par Courbet et vouée au malheur de la mort précoce. 

Nous suivons pas à pas Virginie, fille d’un modeste cordonnier, jeune femme intelligente et sensible. De Dieppe où elle naît et où elle rencontre Gustave Courbet à Paris où il l’emmène, nous voyons par ses yeux les journées de 1848, les fréquentations parisiennes de Courbet, Champfleury, Baudelaire, les amis du peintre. En arrière-plan passent Lamartine, Flaubert, Hugo, entre autres. Virginie Binet n’est pas que cette beauté figurée nue dans La Blonde endormie et dans L’Atelier du peintre reproduit en couverture du livre. Elle est aussi une femme issue du peuple qui cherche à s’instruire – héritage peut-être de la Révolution française ? Celle-là même qu’on voit lire dans le tableau La Liseuse endormie. Le superbe dessin au fusain où elle est assoupie, sa main sur le livre posé près d’elle. Peut-être un clin d’œil à Balzac très présent dans le livre, ce romancier habitué à un lectorat féminin – ne souligne-t-il pas, au début du Père Goriot, que les pages de ses romans sont tournés par « une main blanche », celle des femmes ? 

L’auteur nous rend vivantes plusieurs facettes de ce modèle oublié : l’amante passionnée, d’abord, à travers les dialogues et le rappel des tableaux du peintre d’Ornans, ainsi Amants dans la campagne, sentiments du jeune âge. Cette danse d’amour dont Pierre Perrin a décrit la merveilleuse juvénilité. Il redonne vie également à la tendre mère du jeune Émile, puis à la femme déçue par ce compagnon d’une rare lâcheté qui cache leur liaison à ses parents. Mais la douce Virginie a du caractère et finit par ne plus accepter l’attitude de Gustave qui refuse de reconnaître l’enfant et les délaisse de longs mois. La rupture de Virginie la ramène à Dieppe où elle finira misérable. Son fils intelligent et sensible devenu sculpteur mourra fort jeune. Cette répétition du malheur semble s’attacher à ce destin marqué d’opprobre qu’on désigne alors du nom de fille-mère et qui est celui de la Fantine des Misérables. 

Que dire de Courbet ? Pierre Perrin recrée ici un être dans sa complexité et ses contradictions. Son obsession du succès, son égocentrisme, son goût de l’argent sont les faces moins glorieuses d’un immense talent artistique souvent mis au service des humbles. Pierre Perrin campe à la fois son côté sombre et son réel attachement de père qui le fait s’émouvoir sur son petit garçon et le peindre dans des chefs d’œuvre, tels L’Atelier ou bien Les Cribleuses de blé

« Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre », dit Goethe. C’est cette ironie qui est, par moments, la marque de Pierre Perrin et qui allège le récit aucunement moralisateur. La dimension de forte humanité qui ressort de ce livre touche par une belle démarche d’écriture face l’intime.

©Marie-Hélène Prouteau