Sémaphore en mer d’Iroise, Claire Fourier ; éditions Locus Solus (19€ – 368 pages) ; Mars 2020

Chronique de Nadine Doyen

Claire Fourier, Sémaphore en mer d’Iroise ; éditions Locus Solus     (19€ – 368 pages) ; Mars 2020


Après nous avoir offert « Je ne compte que les heures heureuses », Claire Fourier nous fait cette fois le cadeau « d’un bouquet d’heures », tour à tour « ensoleillées ou brumeuses ». Le vent d’ouest y souffle, chassant « les tourments de l’âme ».

En exergue, Victor Hugo et Céline.

Claire Fourier, une Finistérienne, devenue une « cimmérienne »(1) met en scène plusieurs générations. Elle déroule la cartographie d’une géographie sentimentale, « le grandiose paradis de son enfance ». Il y a ce rocher sémaphore « éperon pyramidal qui s’avance dans la mer d’Iroise, tel un belvédère, le village natal : Ploudal, la plage de Tréompan.

Elle oppose Paris « la ville plébéienne » à la « nature hors-la-loi, aristocratique ».

Une connivence est rapidement tissée avec le lecteur. Il ne subit pas de pression. Il est autorisé à faire une pause dans sa lecture pour observer un brin d’herbe, une coccinelle ou les couleurs du ciel. Elle le gratifie même « d’amant essentiel ».

Dès le chapitre d’ouverture, Klaoda, double de l’auteure, rend hommage à son aïeule, Anna, « la fée au chapeau de clarté », qui lui a transmis la passion de Moby Dick, mais aussi des soldes. Et de la mode, des colifichets, des accessoires. Elle en brosse un portrait attachant, très détaillé et restitue des bribes de leurs conversations.

Telle une biographe, Claire Fourier retrace la vie d’épouse de cette grand-mère adorée, mariée à Joseph, un « pompon rouge », qu’elle suit à Toulon mais pas en Indochine. Anna préfère le quitter pour revenir au village avec ses 3 poussins. Puis, elle évoque la période de veuvage de celle qu’elle nomme « sa baleine blanche » jusqu’à son décès. Cette « Mémée avait la sagesse pétillante »,« répandait une paix océane et botanique » et laissait échapper  de sa bouche « des perles de gentillesse » .

Elle « remue ses souvenirs » d’enfance, ses jeux avec ses frères dans ce décor maritime qui traverse plusieurs des romans de Claire Fourier. 

Si « l’âme se sent vite à l’unisson d’un paysage aimé », le lecteur se sent aussi en communion avec celle qu’il lit et lui offre un tel « partage intime ».

Ainsi surgit le rocher « crevassé », léché par les vagues, lieu délaissé pour les ruines d’un château, quand la météo rendait ses parois glissantes.

On retrouve le mur de l’Atlantique, évoqué dans « Les silences de la mer ».

La narratrice se revoit « chaussée de socques » sur le chemin de l’école. Elle se souvient des soirées avec ses frères, tous biberonnés aux légendes par leur père, ce qui faisait gronder Dolorosa, « l’épouse jalouse et courroucée » ! Des séquences théâtralisées où la fratrie incarne Pallas, Diomède, Pandare…).

Elle se remémore des sorties culturelles, des virées découvertes au cours desquelles, le père, « expert en pharmacopée » contribue à enrichir son herbier, relate l’histoire des villes visitées pendant que la « Mère-Impatience » se fatigue de tous les arrêts !

Quant au retour vertigineux d’Avranches, la conduite du père, tel un « Zeus « en furie est si nerveuse que le lecteur est tout autant secoué que les occupants de la voiture ! On en ressort étourdi comme au sortir d’une centrifugeuse. Une abondance/une cascade de verbes décuple cette sensation de « voltige », de « tourbillon » et d’angoisse pour les passagers qui craignent de se fracasser contre un rocher.

Claire Fourier ne manque pas d’imagination pour nommer ses personnages : Dolorosa, la mère, est tour à tour désignée  comme Germaine-Eudoxie ,« Notre -Dame des Douleurs », « Ange-du-toujours-trop », «  Maman-va-de-l’avant »… 

Elle aussi est « climatérique ». Une mère qui vient la hanter dans ses rêves.

Le père, Yves-Marie, apparaît comme « le remédien », pour les clients, un « héros aux yeux de lichen » pour sa fille, un bon samaritain pour un clochard qu’il prend en amitié, un « Père courage », bourreau de travail. A l’instar de son père, la narratrice fait preuve de charité chrétienne envers les SDF. De la mère, « la recluse » dont elle évoque la déliquescence, elle a hérité « son chagrin pour les gens » et sa mélancolie. Une mère veuve trop jeune qui endossa les rôles de « Sisyphe et de Pénélope » et usa les nerfs de sa fille.

Quant à la plume de la narratrice, elle virevolte, « sans perdre le fil », remonte le temps. Ainsi elle revient sur la catastrophe de « L’Amoco-Cadiz » (16 mars 1978), salue le travail titanesque des « braves ». Un haïku traduit bien la colère : 

« L’Amoco chez moi/ gît sur les grands fonds/ô souilleur d’hermines ! »

Tout aussi tragique, l’évocation de Mers-el-Kebir (3 juillet 1940) qui plongea le village natal dans le deuil, avec la perte de ses hommes engagés dans la Marine Nationale.

La narratrice se révèle une suzeraine des « petits riens somptueux ». (2)

Elle sait observer ce qui l’entoure, fait l’éloge de la bruyère et se revoit courant sur la lande avec ses frères, ce qui renvoie à la lecture des « Hauts de Hurlevent ».Elle peut s’émerveiller devant un vase rempli d’anémones violettes.

Elle évoque une amie disparue, faisant le triste constat qu’elle n’aura « jamais tenu une branche de romarin », qu’elle n’aura jamais vu les fleurs de son jardin, mais qu’elle aura été « prise à la gorge par l’actualité ».

La voyageuse se remémore, avec beaucoup d’émotion et d’humour, sa rencontre improbable avec le cinéaste Paradjanov à Tbilissi. On reconnaît la croisiériste de « Radieuse » qui aime fausser compagnie au groupe ! 

Si Dolorosa (sa mère) ne lui a pas laissé des souvenirs impérissables de sa cuisine,(excepté les frites) elle lui a, par contre, inculqué le goût du cinéma du samedi soir, décuplé par « le plaisir béni de l’entracte : le sucre d’orge. »

On perçoit chez la narratrice (tout juste bachelière) la forte déception de constater l’absence de sa mère lors de la cérémonie des prix (aussi solennelle qu’un Prix Nobel), alors que le Prix d’Excellence lui revenait ! On devine que cette « indifférence de la bien-aimée » aura une incidence sur leurs futures relations !

Mais Dolorosa s’est toujours montrée avare de compliments envers ses enfants ! 

C’est au tour de l’épouse d’évoquer son couple, tributaire du métier de son mari.

La voilà « comme l’oiseau sur la branche », à changer de logis une douzaine de fois, sa carrière de conservateur mise en stand-by pour suivre son époux, avec à charge leur deux « baleineaux ». Elle quitte ensuite le « quai des Indes » de Lorient pour s’installer dans le golfe du Morbihan où elle trouve son « château d’Argol » où elle fait son nid, écrit, lit et cultive un jardin extraordinaire où l’on peut faire un bouquet avec une « tulipe perroquet rouge et or », « une rose orangée, un arum, un souci ». 

L’auteur revisite avec fougue une scène érotique de son roman Metro Ciel : « l’onde de marée nommée désir », « l’expérience extatique de l’éréthisme des corps ».

Le récit, constellé d’onomatopées : « pfft, bzz !, vzz !Toc ! Toc ! , vlouf!  Dring !», gagne en vivacité. S’y ajoutent des expressions latines (« in illo tempore », « Mare nostrum », « Cogito, ergo sum ») et du breton, (« freuz »[remue-ménage], « ratouz[râteau], « grignouz »{grincheuse]) en clin d’oeil à ses origines.

La romancière, « possédée de la mer », déroule le fil rouge de Moby Dick (son livre-culte), du capitaine Achab, recourt aux références mythologiques.

Les cent chapitres sont traversés par cette voix bien particulière de Claire Fourier, qui aime apostropher son lecteur, instaurer une complicité. Lecteur qu’elle a l’art de « ficeler » ! Elle sait lui donner ENVIE :

– d’aller débusquer ce « rocher du sémaphore » pour se hisser dans le « fauteuil » creusé dans le granit et se croire à la proue du Péquot, devant un « paysage spirituel » dont « le pouls bat au rythme de la marée » ;

– de peindre ou contempler le jardin d’Anna si coloré, de se prélasser sous la tonnelle  fleurie de Kerebin ;

– de retrouver Klaoda, dans son jardin, munie de son sécateur, à l’automne, spectacle qu’elle dépeint de façon grandiose ;

– et de se laisser enivrer par toutes les senteurs qui s’en exhalent ;

– d’assister à une de ces aubes « où l’on croit que ciel et terre se sont étreints toute la nuit », « où la nature a l’odeur de l’amour ».

– de relever et partager les haïkus qui parsèment le récit.

« La vie m’est dérive / écrire en fait une rive/penchée sur hier »

Cent textes qui tissent une sorte d’autoportrait de Klaoda, dite « climatérique » qui apparaît aussi sous d’autres noms (Caudie, Mamoune, Maman) et donne un aperçu de ses lectures, de ses goûts en peintures (Caspar David Friedrich, Jean-Pierre Alberola), en musique ( Debussy) et pour les hôtels des ventes.

Parmi ses figures tutélaires, on note Colette, Armand Robin, Rilke, Perros, Flaubert, sans oublier D.H Lawrence dont elle a préfacé l’essai sur Défense de Lady Chatterly

L’écrivaine, « Folliculine » pour son mari, distille à maintes reprises une réflexion sur la lecture, l’écriture : « sa patrie » et le Temps qui lui vaut du vague à l’âme, se voyant arrivée à un âge où on dit d’une femme qu’elle est « bien conservée » ! 

« Amoureuse de la solitude », elle décline un hymne aux livres qu’elle « emprunte pour laisser s’envoler le parfum d’une âme » et émaille ses pages de poésie. « Le poète est la démesure de l’amour et la respiration du monde », rappelle-t-elle.

Claire Fourier, conteuse, livre un livre d’heures d’une forte densité et d’une richesse inouïe qui prend la forme d’une « story », voire d’une saga familiale et de miscellanées « au hasard de ses humeurs ». Afin d’entendre l’épistolière bruire dans votre tête, il vous reste à suivre son invitation : « Lecteur, mets ton pas dans mon pas ». Ce vagabondage autobiographique offre une introduction idéale à l’univers de la « supersonique » écrivaine aux multiples publications.

(1) Cimmérienne : femme de rivage, les pieds sur terre, le regard en mer.

(2) Expression d’Albert Strickler.

© Nadine Doyen

Service de presse n°58

Traversées a reçu :

Les recueils suivants :

  • A chaque pas, poèmes

Alain Clastres

Unicité, 2019, 78 pages

Avec ce nouveau recueil, Alain Clastres poursuit sa quête, celle de nous faire découvrir cette profondeur qui gît en chacun pour nous amener à voir les choses telles qu’elles sont à travers sa poétique apaisante.

Si certains paysages rendent compte de la brutalité des hommes, c’est avant tout pour mettre l’accent sur l’ignorance de ce qu’ils sont réellement car toujours perdus dans des émotions conflictuelles.

Comme il l’exprime si bien lui-même : « La poésie, parce qu’elle exprime une saisie intuitive, spontanée, par-delà la structe réflexion, de la réalité plénière, peut participer, un peu, à un apaisement du monde. »

  • L’affolement des courbes, poésie

Marc Tison

La Chienne Edith, 2020, 117 pages

  • Arsenal des eaux, poésie

Gérard Le Goff

Encres vives, 2020, 16 pages A4

  • Avec Lucian BlagaPoète de l’autre mémoire

Luminitza C. Tigirlas

Editions du Cygne, 2019, 108 pages

Le dire fait-il le sacré ? Ce questionnement révèle l’oeuvre poétique, théatrale et philosophique de Lucian Blaga (1895-1961) par le sacrifice de l’amour au nom du mystère de la création. Son poème dramatique « Manole, Maître Bâtisseur » réinsuffle la complainte de l’Auteur Anonyme. Dans la ballade roumaine, le Maître Manole emmure son amoureuse pour faire durer le monastère qu’il construit et qui autrement s’effondre. Par-delà Lucian Blaga, à travers d’autres lectures de la littérature universelle, le sacrifice touche à une perception et à une rencontre intime de l’auteur avec le sujet de l’emmurement mythique et totalitaire dans le silence du sacré.

  • L’Avenue, la Kasbah, roman

Daniel Soil

M.E.O., 2019, 159 pages

L’Avenue, c’est la grande artère qui traverse Tunis, de la mer à la médina. C’est là que, de tout temps, se sont retrouvés les gens en colère.

La Kasbah, c’est la vaste esplanade au centre des Ministères, qui a remplacé un quartier populaire jugé trop vétuste par les autorités : il ne donnait pas une image assez valorisante d’un pays si neuf, si fier de son indépendance. C’est entre ces deux lieux emblématiques que s’est joué le bouleversement de janvier 2011, dont Daniel Soil a été le témoin. Il y a été, avant, pendant et après, ébahi par l’audace des révoltés de ce premier « Printemps arabe », fou de sympathie envers ces Tunisiens mêlés, jeunes et vieux, urbains et campagnards. Le romancier n’a pas eu de peine à y faire naître un amour, révolutionnaire lui aussi à force de se nourrir du mouvement social, de sa beauté, de son inventivité.

« Comme cela se produit quelquefois, c’est le regard d’un étranger de passage, tombé amoureux du pays et de ses habitants, qui va dire le premier que la révolution, suprême transgression de l’ordre social, réintroduit l’amour, le possible et l’improbable, avec la poésie qui remplit le cœur de ceux qui se battent pour changer la vie. »

Gilbert Naccache, extrait de la préface

  • Ce jour qui saigne et autres textes, poèmes

Stella Vinitchi Radulescu

Editions du Cygne, 2019, 92 pages

La langue est mouvant avec grande agilité parmi les intervalles qu’elle crée sans cesse comme autant de dires de l’in-dit, de nommer de l’innommé. Cette écriture permet une incursion plus grande dans les profondeurs des sens telle une aisthésis de la relation corps-nature depuis laquelle l’auteur exprime une sensualité dans son rapport au verbe.

Philippe Tancelin 

  • Ces trous dans ma vie, récit

Isabelle Fable

Préface de Gabriel Ringlet

M.E.O., 2019, 203 pages

Perdre des êtres essentiels, et continuer à vivre, sans eux.

Jeter des ponts de mots par-dessus la douleur, pour les retrouver. La mort nous les arrache mais, paradoxalement, nous les fait intégrer au plus profond de nous, où ils vivent une suite de vie, à travers nous, absents pour toujours, présents pour toujours.

Ce livre est une main tendu vers eux, une porte entrouverte vers l’ailleurs où ils sont désormais, sans matière, légers, à nous attendre…

« Isabelle Fable nous écrit du fond de la nuit en demandant à son écriture de jeter un pont vers celles et ceux qui acceptent de s’enfoncer avec elle dans ce récit bouleversant. Un pont de mots sur lequel on progresse en tremblant. Mais je vous invite à l’emprunter. Même si vous avez le vertige. Et vous l’ouvrez à certains moments… Avances quand même, car l’auteure vous tient la main avec délicatesse, en vous offrant le soutien d’une parole poétique qui aide à traverser »

Gabriel Ringlet, extrait de la préface

  • La chaumière anglaise, poèmes (1980-2010)

Ruth Fainlight

traduits de l’anglais par Michèle Duclos

Alibades, 2019, 47 pages

  • Chemins de soi, poèmes

Miloud Keddar

Flammes Vives, 2019, 73 pages

Une idée traverse « Chemins de soi » : deux mondes, celui du jour et celui de la nuit. Chaque poème de Miloud Keddar semble un chemin de méditation. Comme si on voyait la méditation avancer mot après mot, la pensée se faire : il mûrit sa pensée pas à pas. L’auteur dit « Ecrire, c’est mélanger des cartes, jeter des dés. Les cartes seront retournées ». Il dit aussi : « Etre poète, c’est avoir une corde cassée et être sensible ». Yves Bonnefoy dira, à propos de « La note si » : « Je fais mienne bien volontiers votre musique ». Miloud Keddar, en homme du désert, connaît ces mirages qui remettent en cause la suite du chemin, aussi quand il écrit que « le ciel s’éloigne pour l’oiseau », c’est comme pour l’homme le terrain de la connaissance. Plus il s’avance, plus s’éloigne le point d’arrivée. Toutes les certitudes se diluent dans un mirage…

Un recueil admirable, un hymne… Une forme de lumière…

  • Corrosion, poèmes

Mireille Disdero

Editions La Boucherie littéraire, 2019, np

Usure de l’amour qui rouille à la saison des pluies, quand l’humidité moisit l’éclat de celui qu’on aimait. Quand le regard régurgite des images avariées.

Sous l’effet de la corroson, le couple se délite.

  • Exil sous un tonnerre / Exil sub un tunet, poèmes en français et en roumain

Martine Biard

Illustrations de Nicolas Galtier

Traduction d’Angela Nache-Mamier

Edilivre, 2016, 216 pages

  • Ici à nous perdre, poèmes

Luminitza C. Tigirlas

éditions du Cygne, 2019, 69 pages

Ici à nous perdre s’écri(e)t et se donne à lire d’un seul souffle : Le mot n’y est plus en extase de fuite. Ici est bouche qui hurle / aphone / sans esquiver / le halètement de la moribonde, c’est une toupie du visible et sa pointe tourne comme s’il y avait urgence à refixer l’univers du poème – la vie même, car Ici est resté en dehors de l’Amie disparue. Dans l’après Ici, seul l’amour n’est pas à perdre, il pénètre l’invisible, il traverse la nuit du long adieu où la paume de celle qui doit respirer sa nouvelle solitude est trop chaude…

  • Je ne suis pas ce corps, poèmes

Verónica González Arredondo

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Elise Person

Prix national de Poésie Ramón López Velardeen 2014

éditions RAZ, 2018, 91 pages, 12€

  • Là où le soleil ne brûle pas, roman

Jacinthe Mazzocchetti

Académia-L’Harmattan, 2019, 138 pages

« Le vent qui craquèle la peau, qui avale les larmes. L’infini des paysages de sable qui rend fou. Son sac sur le dos, ses baskets neuves, ils e revoit monter dans le bus qui le mènerait de Bamako à Niamey. Premiers paysages de frontières. »

C’est l’histoire d’Abdou, Marie, Tarik et Ramatou, en fuites, en espoirs, en rêves. Des vies ordinaires ou presque. Des vies chamboulées au gré des vagues, au gré du vent. Aux prises avec les mêmes peurs, les mêmes espérances.

  • La lumière d’hiver, poèmes

Lucien Blaga

Eirès, collection Po&Psy, 2019, 83 pages, 12€

Anthologie composée et traduite par Andreea-Maria Lemnaru-Carrez

Pastels de Sophie Curtil

Lucien Blaga (1895-1961) est un poète et philosophe roumain majeur, qui accorde une place fondamentale à l’enracinement et à la transcendance mythologique.

Ecrivant dans une langue archaïque, proche des incantations et des conjurations populaires de la tradition orale, ce poète attaché à sa Transylvanie natale connaît intimement l’esprit chtonien des campagnes. Dans ses vers, le chemin silencieux des pierres côtoie l’absence cruelle d’un dieu voilé. Pour Blaga, le taureau, « lumière né de la lumière », qui accueille chaque matin le soleil entre ses cornes, est le « Dieu véritable ». Mort et renaissance se succèdent : les cercueils « laissent s’envoler vers le ciel d’innombrables alouettes », « les bourgeons et l’herbe » poussent aussi vite « que les ongles et les cheveux des morts ». L’être marche aux côtés du non-être.

Entre expressionnisme et néoromantisme, l’oeuvre poétique de Lucian Blaga exprime une mystique de la terre qui se dit en mots de l’esprit.

  • Matière ardente, poèmes

Jacqueline Saint-Jean

avec 6 compositions originales de Henri Tramoy

Les Solicendristes, 2019, 58 pages

  • Miss Patchouli, roman

Tania Neuman-Ova

M.E.O.,2019, 154 pages

La famille de Lilou et Richard est en pleine tourmente. Alana, une de leurs filles, vit une crise d’adolescence cataclysmique. Lilou se sent perdue. Cherchant à comprendre, elle fouille son propre passé d’éternelle rebelle assoiffée de liberté, surnommée dans son enfance Miss Patchouli, qui a bien souvent frôlé les limites, mais est parvenue à ne jamais les franchir. Alors, pour queles raisons Alana perd-elle tout contrôle ?

Le récit se développe sur deux plans, les souvenirs faisant écho à la situation actuelle, de plus en plus pénible à gérer au fur et à mesure qu’en émergent les causes.

  • La note verte, « carnet de baguenaude »

Gérard Le Goff

Encres vives, 2019, 16 pages A5

  • La noyée d’Onagawa, poésie

Marilyne Bertoncini

Jacques André éditeur, 2020, 51 page

elle me manque énormément

La femme de Yasuo Takamatsy a disparu, emportée par le tsunami qui détruisit Fukushima. Yasuo prend des cours de plongée sous-marine pour la retrouver.

Ne souriez pas : depuis qu’Orphée descendit aux Enfers à la recherche de son Eurydice, nous avons appris à reconnaître l’universalité de certaines drames intimes.

La noyée d’Onagowa nous fait voir, avec toute la densité et la délicatesse du poème, l’enchaînement des événements terrifiants qui bouleversèrent le Japon en 2011. On y voit d’abord le printemps naissant, délicat et ténu comme un haïku, ensuite la stupeur devant l’immensité de cette vague qui se précipite vers la femmes : puis on erre parmi les décombres avec Yasuo, et on a le cœur qui se serre en le voyant prendre la décision d’aller la chercher. Ce n’est ni sensationnel ni voyeuriste : quand vous lisez ce texte, vous accompagnez le mari, votre main est sur son épaule, et vous imaginez les flots ondulants et tourbillonnants qui emportent la « noyée d’Onagowa ».

Xavier Bordes

  • Le partage par la musique – Plage musicale en Bangor

Eric Chassefière

Encres vives, 2019, 16 pages A5

  • Les pensées bleues d’André Suarez, essai

Bruno Geneste

Paul Sanda

Sémaph(#)re, 2019, 160 pages

C’est souvent par Le Voyage de Condottière que l’on découvre André Suarez de nos jours, parce que ce livre extraordinaire, un des plus fameux chefs-d’oeuvre immortels de la littérature occidentale, porte en lui toute la vérité de l’écrivain-poète, sa sensibilité tant extrême, son intransigeance à propos de ce qui est médiocre, son abnégation dans sa recherche de la perfection, et son obstination dans l’affirmation de sa liberté propre quoi qu’il advienne dans le monde profane.

  • Plein-air, poèmes nature

Claude Vancour

Bf éditeur, 2016, 148 pages

Dans « Plein-Air, poèmes nature », Claude Vancour a regroupé une large sélection de ses œuvres « nature », écrites au gré de ses séjours –  Alsace, Normandie, de ses voyages – Tchéquie, Slovaquie, Illyrie, côte Atlantique et Adriatique, Vaulry aussi – et de sa mémoire.

  • Poésie de la rue

Brigitte Janssen

Stellamaris, 2019, np

  • Poésie du monde – Anthologie 2020 – Quinze ans de poésie d’ailleurs

Editions du Cygne, 2019, 55 pages

Depuis près de quinze ans, nos collections « Poésie francophone » et « Poésie du monde » veulent rendre hommage aux poètes d’ « ailleurs » écrivant en langue française ou étant traduit en langue française. Ce recueil invite cinquante poètes, et par ricochet dix traducteurs, un poème pour chacun d’eux, représentant la diversité et la qualité des collections.

  • Présence du masque,poèmes

Eric Chassefière

Sémaphore, Collection Arcane, 2018, 88 pages

Ce recueil est une introspection sensible au plus profond du paysage du dedans résolument ouvert à ce dehors, on y recueille les énergies primales les plus enfouies ; lieu des plus sublimes convergences du poète avec le monde, car comme l’écrit Eric Chassefière dans ce recueil : « le voyage lointain nous assemble dans la rumeur d’une chambre que  bat la vague de l’oranger au retour de l’aveu silencieux ».

  • Sidérales, poèmes

Tristan Alleman

Editions Traverse, 2019, 79 pages

Tristan Alleman publie des textes courts, des nouvelles, des « fusées » que l’on peut appeler parfois poèmes, des histoires. Sidérales rassemble des textes écrits dans un espace de vingt-cinq ans, des formes d’amour courtois contemporain, des suppliques, des hommages, des chants, des mélancolies.

Ses textes enchantent pour mieux embrasser ce qui nous permet d’être au monde et de le trouver beau.

Elle a libéré les oiseaux.

La cage est ouverte.

Le ciel est immense.

Il a absorbé les ailes, les gestes, les mouvements.

Le ciel est bleu d’oiseaux.

  • Simples, haïkus, suivis de Par quatre chemins, quatrains

Gérard Le Goff

Encres vives, 2019, 16 pages A5

  • Le souffle du ciel, poèmes

Sonia Elvireanu

L’Harmattan, collection Accent tonique – Poésie, 155 pages

De sa terrible solitue, la poète va tenter de faire « une voie » où retrouver des « traces » de l’Aimé, notamment dans la neige, avec son silence, sa blancheur qui l’associe au vide mais aussi à un réel immatériel. Elle-même y sera « dans l’embrassement du Ciel et de la Terre,/ […] la ligne de l’horizon ». d’où une poésie aux résonances métaphysiques où se mêlent références mythologiques et bibliques.

Béatrice Marchal

Ce recueil réunit les poèmes ayant gagné en 2019 le prix Naji Naaman de créativité au Liban et le prix Monde francophone en France, décerné par l’Académie littéraire et poétique de Provence.

  • Les yeux de Sacha, récit

Karel Pecka

traduit du tchèque par Hana Barraud

Alidabes, 39 avenue de Concise, Les Hermaïs 2, 74200 Thonon-les-Bains, France, 2019, 47 pages

Ce récit fortement autobiographique, où deux amis, réduits pour vivre au pompage de l’eau des marais de Bohême, s’attachent à un chien errant, a tout de la parabole : dans un décor de misère et d’hiver glacial, le chien Sacha, corniaud famélique, est comme l’expression de la douleur et de l’absurdité des destins humains.

Les revues suivantes :

  1. Arpo 86, automne 2019 ; Carmaux, France
  2. Art et poésie de Touraine 239, hiver 2019 ; St-Cyr-sur-Loire, France
  3. Athena, le mag scientifique, 344, novembre-décembre 2019 ; 5100 Jambes
  4. Le bibliothécaire 4/2019, octobre à décembre ; Genappe, Belgique
  5. Bleu d’Encre 42, hiver 2019 ; Dinant, Belgique
  6. Cabaret 31, automne 2019 ; 32, hiver 2019; La Clayette, France
  7. Comme en poésie 80, décembre 2019 ; Hossegor, France
  8. Coup de soleil 106/107, octobre 2.19 ; Annecy, France
  9. Florilège 177, décembre 2019 ; Dijon, France
  10. Le Gletton 522, octobre 2019 ; 523, novembre 2019 ; 524, décembre 2019 ;  Chantemelle, Belgique
  11. Gong 65, octobre-décembre 2019 ; Rillieux-Le-Pape, France
  12. La lettre de Maredsous 48ème année, 3, décembre 2019 ; Yvoir, Belgique
  13. Libelle 316, novembre 2019 ; 317, décembre 2019 ; 318, janvier 2020 ; Paris, France
  14. Nos lettres 32, décembre 2019 ; Bruxelles, Belgique
  15. Poésie sur Seine 101, novembre 2019  ; Saint-Cloud, France
  16. Portique 117, janvier à mars 2020 ; Puyméras, France
  17. Reflets Wallonie-Bruxelles 62, octobre à décembre 2019 ; Bruxelles, Belgique
  18. Rose des temps ; Paris, France
  19. Science connection 61, octobre-novembre2019 ; Bruxelles, Belgique
  20. Traction-Brabant 86, décembre 2019 ; Montigny-les-Metz, France
  21. Verso 178, septembre 2019 ; Commelle, France

Jeanne Champel Grenier, Le ciel est bleu, ma mère est belle, France-Libris, 130 pages, 17€, 2016.

Une chronique de Lieven Callant

Jeanne Champel Grenier, Le ciel est bleu, ma mère est belle, France-Libris, 130 pages, 17€, 2016.


Le livre est entièrement illustré par l’auteur.

Maman. J’en ai mis du temps pour être en mesure d’écrire à nouveau ce mot. Maman n’habite pas le cimetière.  Elle n’est pas sur son lit d’hôpital, plus dans le fauteuil sombre. Maman est au soleil, assise sur la terrasse avec le soleil dans le dos. L’ombre lui permet de lire. Elle lit ou elle écrit, maman. Évidemment, il n’y a pas que cette image qui revient m’apaiser, il y en a plein d’autres évoquant chaque fois une profusion de sentiments. Tout ne fut pas toujours tendre entre elle et moi, elle avait sa vie que je ne comprenais pas et j’avais la mienne qu’elle préférait ne pas questionner comme pour éviter d’avoir à se regarder et risquer de prolonger des erreurs qu’elle aurait tant voulu éviter. J’ai fini par le comprendre grâce à ce livre qui résonne en moi bien plus que n’importe quel hommage. Jeanne Champel Grenier peint sans maquiller, sans sublimer, elle invite simplement la réalité. 

Maman. Il m’a fallu un livre pour calmer la douleur. Pour transformer la disparition, la mort en mots vivants. La relation d’une fille à sa mère, une relation où l’amour inconditionnel, protecteur s’exerce à double sens. Ce livre, les mots et les peintures qui le composent ne forcent pas les lecteurs à faire le deuil, à tourner la page à la suite de ce qui les as rendu orphelins. La prise de conscience n’est pas celle de la mort. On n’aurait plus en face de soi qu’un désert, la désolation où il deviendrait très vite impossible de vivre. On ne nous propose pas non plus d’oublier ou de faire semblant d’oublier car au fond on sait qu’on reste inconsolable. Il s’agit de renouer de nouveaux rapports à la vie au delà de la mort et du chagrin.

Maman. Ce mot apaisant proféré par Jeanne Champel Grenier fait renaitre les couleurs les plus vives et les plus gaies de l’enfance. Bleu, jaune, vert, violet. Orange, rose, ocre et rouge.  La palette d’un jardin fleuri de souvenirs. 

Pour évacuer les larmes, il m’a fallu les mots d’une autre femme évoquant à chaque instant sa mère, une femme si peu ordinaire. Les poèmes, nouvelles, peintures dépassent la simple notion du portrait. La poétesse prend le risque des mots pour évoquer ce qui les dépasse ou ce qui se trouve en deçà. Maman dans le souvenir, dans le rêve et la marche quotidienne du temps, peu à peu ce qu’elle m’a transmis devient palpable. Le véritable message d’une mère à son enfant se fait entendre et se métamorphose. Maman est toujours à mes côtés quand j’en ai le plus besoin, voilà ce que ce livre m’a apporté comment en remercier l’auteur?  

©Lieven Callant

Sur le site de l’auteur

Jeanne Benameur, Ceux Qui Partent, éditions Actes Sud, roman, ISBN : 2330124333 , Paru le 21 Août 2020.

Chronique de Alain Fleitour Février 2020

Jeanne Benameur, Ceux Qui Partent, éditions Actes Sud, roman, ISBN : 2330124333 , Paru le 21 Août 2020. 

À travers le récit de « Ceux qui Partent » en abandonnant le pays de leur enfance, Jeanne Bénameur exprime toute sa tendresse pour les personnages, devenus émigrants du bout du monde. Une journée et une nuit à Ellis Island (NY), dans les premières années d’un autre siècle, pour changer de peau, une nostalgie comme passagère, un exil apaisé peut être.

Elle se rappelle, que sa famille a connu l’exil en1958, elle avait cinq ans à son arrivée en France. Son père est algérien et sa mère italienne. Son père restera très attaché à la langue française, sera même exigeant pour abandonner le parler du pays, faisant tout pour que la famille s’intègre . Leur nouvelle langue deviendra le pivot de la vie familiale.
Jeanne sait qu’il faut connaître le manque pour que le poème sonne juste.

Il y a dans cette fiction une volonté de projeter enfin, un regard apaisé sur son passé de migrant, sur les douleurs de l’exil, sur la difficulté de porter une autre culture. La maman italienne s’affranchissait des tabous de la famille, Jeanne, son frère et ses sœurs écoutaient  cette musique du passé, l’italien, la musique de leurs premiers cris.

Jeanne retrouve ses racines italiennes avec délectation, et teste de nouvelles couleurs à épingler à Emilia et Donato et à leur nouvelle vie . Emilia et Donato, n’ont jamais cesser de regarder les bateaux comme s’ils venaient tous, des bords de la Méditerranée.
Emilia, jeune institutrice espère dans ce pays qui s’ouvre à la peinture, y puiser un nouveau souffle pour son travail. Picabia un peintre d’avant garde par exemple, viendra vers 1910 à New-york. Son père, Donato Scarpa, acteur italien, l’accompagne pour la protéger dans cette quête de liberté avec sous le bras son livre fétiche, L’éneïde.

Sa lecture de l’énéïde aux heures d’angoisse fera vibrer et revivre comme un gourmet ses souvenirs d’artiste et de comédien.

Donato sait qu’une langue est plus sûre qu’une maison. Rien ne peut la détruire tant qu’un être la parle. (p. 166)

Andrew Jonsson, photographe New-yorkais de père islandais, crée des passerelles et des liens. La photographie véhicule des images et réanime les êtres. Andrew devient le révélateur, un peu comme un passeur : lui à la recherche d’islandais, parmi les premiers pionniers, auxquels sa mère reste attachée, les migrants eux à la recherche de parents, d’amis, de proches par la langue. Ils cherchent à reconquérir le plus profond d’eux-mêmes.
Chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde.

Migrant pour migrant, Jeanne Bénameur se sent des ailes pour embrasser toutes les minorités opprimées. le génocide arménien est là présent avec Esther, une jeune femme qui fuit les persécutions, celles qui ont enseveli toute la communauté orthodoxe, avec une ampleur que l’histoire a toujours des craintes d’explorer ou de raviver. Esther, elle, rêve simplement de liberté.

Gabor, un tzigane, son violon en bandoulière est une belle image d’une intégration qui se cherche. le violon est sa langue et son langage, il véhicule ses émotions, il fait des rencontres, il existe par sa chair et ses palpitations.
« Comme sur le bateau, il lit pour tous ceux qui ont besoin d’entendre autre chose que des ordres ou des plaintes. Il lit parce que la voix humaine apaise et qu’il le sait, souligne t-elle page 145 « .
La musique et la poésie, portent cette capacité à se trouver bien en soi, de savoir faire une pause, d’adresser un baiser.


Un livre qui respire, qui s’offre aux vents. 

© Alain Fleitour

Gérard Le Goff, L'orée du monde, Éditions Traversées, 2019, 60 pages, 15 €.

Une chronique de Claude Luezior

Gérard Le Goff, L’orée du monde, Éditions Traversées, 2019, 60 p, 15 €.

Dans la quatrième de couverture d’un recueil tout à la fois dense et explosif est évoquée, au nom du changement,  la cohérence interne de textes en prose ou à la verticale, rimés ou libres, alternant avec une manière d’aphorismes.

Ici, le langage n’a plus cours.

Le silence est la réponse à ce questionnement subtil et narquois

que ressasse la mer, vague après vague.

Pas de souci : la cohérence est ici, avant tout, une maîtrise peu commune de la langue, à savoir, le frottement fructifère des mots, le scintillement d’images impromptues. Prenez un livre « en poésie » à n’importe quelle page : lisez lentement, relisez, chuchotez, goutez, mâchez. Vous verrez bien s’il y a de l’âme, du souffle, du style…

Dame de la plus haute solitude

Cesse d’égrener les versets du désir

Tombent les atours de l’aube

Faisant de tes certitudes un vain apparat

Dame de la plus haute solitude

Laisse-moi croire que tu n’es qu’une ombre

Que jamais tu ne laisseras une cicatrice

Dans la chair de ma mémoire

Le Goff nous offre l’aube de sa plume : maîtrise plurielle, avec ou sans majuscules, ponctuation ou vers, tantôt ruisseau ou cascade, rêves ou turbulences, architecture ou fractals. Lire, mais surtout relire pour déceler sa pensée, la nôtre peut-être, au second degré, ses hésitations, ses doutes, L’orée du monde, d’un monde : le sien, le nôtre à travers son sang, tout au travers de traces ainsi effleurées. Trouver des sens complémentaires, un horizon qui s’organise ou se délite dans la brume, décortiquer l’inachevé, s’écorcher mains et pieds sur des sentes tierces. Déchiffrer d’autres lignes, d’autres  strates.

Vous m’espérez avant de ma craindre

Jamais là quand il le faudrait

Jamais comme je devrais vous plaire   (…)

Je tourne les plages

Effleure leurs marges d’écume

Rature d’épaves leur blancheur suspecte (…)

Je gonfle les voiles des navires sur leur erre

Pour mieux demain les drosser

Jouets cajolés et puis brisés (…)

Je suis le vent

Plaisir de découvrir un auteur maintes fois publié par Encres Vives. Plaisir, grâce au verbe, à la magie qu’il sécrète, de déchiffrer une fraternité nouvelle.

©Claude Luezior


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Jean de BREYNE – Adresses – Propos Deux éditions – 170 p, septembre 2019, 14 €

Chronique de Marc Wetzel

  Jean de BREYNE – Adresses – Propos Deux éditions – 170 p, septembre 2019, 14 €

« Adresses » au pluriel, dit le titre ; c’est moins pour noter une ubiquité de résidences que pour souligner les divers sens à assumer du terme : domiciliation, habileté, interpellation, expédition, rubrique ; mais c’est toujours le souci de la bonne direction (Jean de Breyne est le gentleman de la rencontre judicieuse, de la destination favorable), comme si, vers le bout de la vie (l’auteur a 77 ans), un cœur lyrique n’avait qu’une question : chez qui ma vie est-elle donc toujours allée volontiers ? Et même (il y a dresser, élever, se diriger vers le haut dans « adresser ») : à quoi en ai-je constamment appelé pour me redresser, pour tenir bien campé le meilleur de moi-même ? Voilà une saine, sobre et rare aristocratie de l’âme – comme le B.A.-BA du destin courtois, les Mémoires d’un sachant-vivre !

« Alors demeurer l’été aux intérieurs des maisons

C’est juste derrière les fenêtres le vaste et le vide

Le silence des heures des midis est après la raison

Nous allons aux lignes de ce qui est dans les livres

Panser la pensée »  (p. 103)

La prose poétique de J.de Breyne est cela : une nostalgie bien élevée, une mystérieuse et tendre annotation courant dans la marge d’une vie, et – pour le dire carrément : le délicat autoportrait d’un devoir de comprendre (si comprendre, comme le suggère l’auteur, c’est apprendre à « réviser à l’intérieur » le tout-venant de nos moments de vie) :

« Un dessin ne met rien au secret

Du dessein de vous regarder

Le parcours les lignes ne cessent

Les parcours des nous qui divergent

Verticaux en la courbe de l’horizon

Rétention de chevauchement

Avec effacement mais sans oubli

Feu c’est feu pour prendre avec les doigts

Les éclats qui scintillent les étincelles

Rien de la pensée brûle mais éclaire

Les jours peuvent s’assombrir

                      des feuillages à terre

Nous révisons à l’intérieur

                      les heures extérieures »   (p. 125)

Autrement dit : La lumière passe ; sa question reste :

« Puis lorsque la terre est dans la nuit

Après que la montagne fut douce ses flancs

Violets il se manifeste que les visages

N’ont d’existence que le questionnement »  (p. 117)

Autre leçon : La haine brouille et distord les cris ; mais noblesse des voix oblige :

« Une voix s’entend à sa première phrase

Celle-ci portée par celle-là qui lit

Pourquoi n’entend-on pas ces voix

Qu’a-t-elle cette phrase incomprise

Et jusqu’aux regards et gestes de haine

La beauté de s’y bousculer

Le silence des autres peut-être

De ceux-là qui devaient dire

Oblige ma voix »  (p. 96)

Cette parole poétique inspire confiance – suggère un merveilleux passage – parce qu’en elle la voix ne prétend qu’à l’amitié de la pensée. C’est comme une bonne intelligence assurée, chez notre poète, entre sa Muse et son Silence, qui fait que son « Répétez après moi » de notre muette lecture de lui est, dès le départ, fiable :

« Mais quand commence-t-on je me demande

Dans ce balbutiement oui vous avez commencé

Je vous voyais faire vous aviez commencé

Toujours déjà c’est là dans le commencement

Une confiance s’abat sur les fragilités et

Les énoncés des responsabilités »  (p. 83) 

C’est ainsi qu’à sa suite il nous faut donc tout ré-adresser, reviser juste, remonter à contre-courant nos colères, aller au chevet de la complexité bénévole de la pensée, bénir nos limites (le fini est inépuisablement disponible, puisqu’il y en a toujours et partout ; alors que l’infini  …!), avoir l’immanence obligeante et l’émerveillement utile, garder notre répit propre et libre. 

« La colère sait parler :

mais faire ? »  (p. 147)

Le cœur ne sait qu’en appeler à un monde élargi dans et pour lequel battre ; et d’infatigables nuances sont comme de petits linges luisants aux cordes tendues entre nos divers savoirs : elles sont notre intimité naturelle, exposée dans leur présomptive objectivité, toute vibrante d’aller de soi.

« Si vous saviez combien je vous écris

Quelle discrétion j’emploie à vous dire

La langue qu’est la mienne essayée … »  (p. 66)

Tout ce recueil (comme tout ce que je sais de l’œuvre poétique de Jean de Breyne) est comme la recherche d’une parole capable (et digne) de désavilir la vie. C’est noble, vif et profond : l’adresse déployée par l’enquêteur pour dénicher celle du suspect n’en forment ici jubilatoirement qu’une ; et la résurrection est le seul crime parfait.

© Marc Wetzel