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Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.

Chronique de Marc Wetzel

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.


   « Une chose bien étrange s’était produite ce matin-là : j’avais soudainement l’intime et profonde conviction de naître. Ce qu’alors je venais de ressentir au tréfonds de moi-même, ce tremblement singulier, ces soubresauts cadencés et répétés qui m’avaient traversé tout le corps, c’était donc bien cela : je venais, oui, je venais de donner naissance à un corps. Mais pas à n’importe quel corps. Je venais de donner vie à mon propre corps d’homme. Quel sentiment curieux et à la fois voluptueux ! Quel plaisir plus doux et plus fou que celui de se voir marchant, courant et même sautant dans le dehors ! (…) Sur la pointe des pieds, sans crier quoi que ce soit, tout en silence. Je naissais ! » (p. 9-11)

   Le bon docteur Namur se souvient donc d’avoir, un jour de sa « cinquantaine passée », accouché de lui-même. Tout y a été : l’urgence d’un emballement, les contractions centrifuges, le frisson de délivrance. Et tout de suite les prosaïques réflexes d’un nouveau-né véritable : chercher maison (ou au moins, dit-il, l’abri d’une haie), se guider à des voix – les seuls bruits sensés -, ouvrir très vite – dans un champ visuel encore brouillé, sans emploi pour lui-même, chaotique, la porte de voir (p. 12).Si, après l’expulsion, la porte de nature qu’on laisse derrière soi se referme seule (même si l’Origine du monde de Courbet vient hanter tout le livre), la porte d’humanité (renaissance ou naissance, même combat) reste, devant soi, à frayer, à flairer, à faire, à forcer peut-être …

  Personne ne s’est jamais demandé comment naître; et pas davantage, voit-on ici, renaître. Namur précise seulement à sa correspondante (ce petit livre est une lettre, écrite sur dix ans, à une inconnue) et à nous (la lettre est donc publique) qu’il vient de lui arriver de naître à nouveau. La fin de la missive indiquera dans quelles douleur, latitude et résolution ça se fait (« comme un mât de bateau qu’on aurait lancé dans mon oeil droit ou planté dans l’interdit » p.84; « naître : c’est, parfois, s’habiller avec une robe ou un costume de fête, c’est aussi l’enlever, se promener nu dans la rue, au nez et à la barbe de tous les badauds » (id); « c’est à coup sûr faire bégayer le penseur qui venait d’assez loin, celui qui se désole d’être né, d’être là ! » (p. 85). Mais ce qu’il fait, une fois re-né, est bien détaillé et surprenant : il en profite pour écouter mieux merles et rouge-gorges; réfléchir plus à loisir (ou plus impartialement ?) à silence, solitude et vide; et enfin rêver (résurrection de haute fantaisie ?) que (p.38) des anges lui pleuvent sur le dos, que (p.56) ses meubles s’envolent, qu’enfin (p.72) une mouette « plane sans fin sur l’î de l’île » …

 S’il y a bien quelque chose, dans les activités post-partum de l’auteur, de déroutant ou d’ingénu (d’innocemment franc, de fermement candide), la re-naissance lui est pourtant affaire sérieuse, et même tragique. D’abord parce que, si « ce qui naît de ce monde porte dès la naissance la vieillesse de ce monde » dit-il en citant A.Porchia, ce qui renaît (comme il arrive biologiquement à un clone, par ailleurs) porte la double anciennenté du monde et de la première version vécue de lui-même. Ensuite, les maîtres de sa première vie, qu’il nomme et commente avec ferveur (Stétié, Jabès, Juarroz, Michaux), se tiennent cois devant la seconde : cette renaissance du disciple les prend de court; leur facilitation du mystère s’est d’un coup périmée. C’est (pour oser une hypothèse) la sorte d’hébétude – voire d’incrédulité psycho-spirituelle – qu’on trouve chez le Christ entre Résurrection et Ascension : il renoue mal avec ses paroles d’avant, il se retrouve avec peine dans la pourtant éclatante confirmation de sa messianité, il n’est à présent qu’un Dieu  taiseux. « Un oiseau s’est aujourd’hui posé sur mes lèvres (…) Mais avais-je seulement pu croire que par ce geste-là l’oiseau m’invitait forcément à garder le silence ? » (p.57). Comme la colombe du Saint-Esprit vient clore la bouche du Fils ressuscité, pour fonder l’Église, le sentiment de Namur éclate :

« N’être enfin que ça : un homme qui se tait » (p.63)  

Mais, laissant le Christ de côté, il suffit d’évoquer Lazare : sa sortie du suaire est, d’évidence, peu bavarde. L’épreuve du renaissant radical est énigmatique et immense; énigmatique comme le passage suivant :

« Ne suis-je pas moi-même à l’épreuve du livre ?

L’épreuve, comme une épée noire qui transperce le coeur et le grossit mille et mille fois.

Écrivant épreuve, c’est le mot preuve qui surgit et me préoccupe (…) En fait, il me suffit d’évoquer le mot Dieu pour que le mot preuve disparaisse aussitôt de ma vue et du livre. Et c’est bien mieux ainsi » (p.44)

Épreuve immense aussi, incommensurable. Pourquoi ? La réponse est dans le titre, merveilleusement sobre et net, du livre : renaître, c’est encore n’être que ça ! Oui, c’est renaître que ça … !

  Ça ? L’allusion (féroce) à Lacan – que l’auteur jeune étudiant avait, dit-il (p.26), entendu grotesquement pérorer, sous les quolibets et les tomates d’un public flamand – assume le sens psychanalytique du terme. Non pas, donc, le simple diminutif de cela (ce qui serait déjà troublant, car « cela » renvoie à ce qui a déjà été dit ou fait – comment ça, cher monsieur ? c’est comme ça, voyez-vous … – ce qui augure mal d’un franc renouveau !), mais bien le « Es » freudien, l’empêchement du soi, ou son auto-échappement. Irritante question : quel est l’inconscient réel de Lazare II ?

  Ce qu’Yves Namur constate – enregistre, comme le bon clinicien que, même rené, il demeure – c’est la plus surprenante des conséquences : sa pensée, ses pensées, dit-il, l’abandonnent. Non par confusion mentale, ni besoin de distraction; mais c’est, écrit-il génialement à sa correspondante, « qu’elles me quittent pour affronter l’inconnu » (p.76). Oui, ses pensées ont elles aussi à naître, elles sont « happées » par un « mouvement centrifuge » les faisant s’éloigner de lui. Renaître, c’est être soi-même reversé à l’inconnu; c’est se retrouver devant une langue du monde à presque complètement reprendre ou réapprendre. Seule consolation : l’in-fans le redevient lucidement !

« La langue – et j’entends par le mot langue tout ce cortège de sons dont j’use pour te parler – cette langue-là me paraît bien lointaine.

  Non pas qu’elle vienne de très loin ou qu’elle soit peu audible. Non, ce n’est pas cela que je veux dire.

  La langue m’est lointaine parce que je n’en saisis qu’une infime parcelle. La langue m’est lointaine parce qu’elle m’est encore obscure » (p.77)

  Yves Namur est, on le sait, l’anti-mystificateur. La leçon de cet étrange récit de naissance est donc plutôt toute prosaïque : vivre humainement, c’est  – par l’usure, par l’inertie des mérites, par notre mort qui lève déjà les bras plus loin, par la péremption de toutes les « prescriptions » (p.37) – se devenir normalement incompréhensible. Il n’y a alors qu’une manière de se relire rigoureusement : renaître.

 Moins d’ailleurs renaître au sens que pouvoir refermer, lentement et par soi-même, la porte du sens. Voilà la sorte de vaillante tristesse d’Yves Namur.

« La vie, c’est peut-être cela, un mot qui devient illisible.

Arrivé à cet instant précis de ma vie, je sais pertinemment que mon carnet doit être refermé.

Parce qu’on habite justement ce que l’on quitte » (p.87) 

 Le dernier mot de cet étonnant petit livre est celui-ci : trace. En fin de compte, n’être vraiment que ça : une trace, dit la dernière page. Une trace, c’est un trait de mémoire qui a traqué une présence, et tracer une ligne, c’est se représenter ce qu’on va pouvoir suivre. Mais le passage exemplaire d’une vie n’est lui-même qu’un exemple qui passe. Et puis, il y a la merveilleuse arrivée de la neige, neige salutaire (p.86) qui recouvre indifféremment naissances et renaissances, car belle et loyale mémoire s’abolit sans rancune. Et notre poète aura fait vivre une langue dont il peut renaître. Qui dit mieux ? 

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© Marc Wetzel

Service de presse n°62 – 07/16/21

©cc

Traversées a reçu : 

Les recueils suivants :

  • Accoster le jour, Patricia Castex Menier et Sylvie Fabre G., poésie, La Feuille de thé, 2021, 31 pages
  • Amour quelque part le nom d’un fleuve, Alain Dantinne, L’herbe qui tremble, 2020, 272 pages

«  Au coeur de l’écriture

l’ombre de la main

Au coeur de l’ombre

une fêlure

Au coeur de la fêlure

l’absence

Au coeur de l’absence

la poésie »

  • Ars Poetica – Poèmes bibliques, Yòrgos Thèmelis, présentés et traduits du grec moderne par Bernard Grasset, Ressouvenances, 2021, 186 pages

Ars poetica et Poèmes bibliques sont les deux derniers recueils de Yòrgos Thèmelis (1900-1976), parus peu avant sa mort comme un testament poétique. Un art poétique se dessine en contrepoint de poèmes dialoguant avec des versets bibliques. Le poète, être de feu, est à la fois un veilleur, un messager et un prophète.

Le lecteur, plongé au coeur de notre condition, rencontre l’amour, la vie et la mort, leur lutte. Le poète dénonce l’extension sans frein du règne du profit qui rend notre monde antipoétique, inhumain. Tout s’achète, tout se vend. Pour que notre commune maison ne reste pas une maison de commerce, il invite à écouter la parole brûlante du poème qui oriente vers l’aurore.

Habitée par un questionnement existentiel, traversée de visions surréelles, apocalyptiques, la poésie de Y. Thèmelis mêle à des accents de tragédie grecque un moderne lyrisme. Une pensée poétique de l’homme, de l’univers, s’élève en un chant âpre et puissant. Oscillant entre incroyance et croyance, le poète s’approche du mystère en traversant la chair. Sa quête à la fois incarnée et mystique de la lumière cherche un Visage qui sauverait de la chute abyssale.

Loin du langage qui avilit le monde, transformé en empire de froides marchandises, le poète parle « une autre langue » ardente, délivre les choses en les nommant, les êtres en les aimant. Attentif à ces éclairs qui nous révèlent un peu de l’invisible, il accueille, au milieu des plus grands périls, comme une « fine lune », l’espérance en sa maison de lumière et en fait don dans son chant ultime, tissé d’ailleurs.

Bernard Grasset

  • Assise dans la chute immobile des heures, Florence Noël, poèmes, Bleu d’encre, 2021, 117 pages

« en ton jardin dormir

est un acte frémissant

partir une effraction

et mourir la réminiscence

de la création »

  • Au bonheur des cernes mauves, poésie, Michèle Caussat, Gros textes, 1998, dessins d’Eliane Gibert et Jean-Paul Rostain, 48 pages
  • Au rebord du monde, poésie, Mouren Provensal, La Trace, collection Regards, 2020, 81 pages
  • Au revoir Lisa, roman, Françoise Houdart, M.E.O., 2021, 126 pages

« C’est toujours maman qui découvrait les cartes postales que mon père m’envoyait des villes où le menaient ses pérégrinations de voyageur de commerce : elle qui les rangeait sur la cheminée pour donner à nos rares visiteurs l’illusion qu’il se préoccupait de nous. Jusqu’au jour où je me suis précipitée pour ramasser le courrier. c’était une carte de Florence. j’ai vu le tremblement de sa lèvre quand j’ai lu au verso de la carte : « Tu me manques, ma petite fille. Je promets de t’amener ici pour te montrer toutes ces beautés. Avec ta maman, si elle se souvient… Au revoir Lisa. Papa. »

Je m’appelle Lisa en souvenir de la Pensione Mona Lisa, près de la gare de Santa Maria Novella, à Florence où mes parents avaient passé leur lune de miel. Je l’ignorais, comme j’ai toujours ignoré la vérité celée de ma naissance, ce non-dit qui a érigé entre eux un mur de mensonge qu’il me revient à présent de déconstruire pierre à pierre. »

  • Cardio Poèmes, Aline Recoura, Petit Rameur, 2021, 20 pages
  • Ce qui vient de lumière, Jacqueline Persini & Matt Mahlen, Rougier, 2020, 33 pages

« Né d’une Lumière-poussière-d’étoile, la vie, la nature, le temps et le regard, ce poème en quatre actes est illustré par ce qui vient du pinceau de l’artiste. »

  • Cette nuit est l’intérieur d’une bogue, précédé de Entrée en écriture, Pouhon bleu la veillée, Premiers émois, Les camps retranchés, Enceinte des eaux, Jean-Pierre Otte, poèmes, Le temps qu’il fait, 2019, 114 pages

De sa dix-neuvième à sa vingt-quatrième année, en un temps d’apprentissage, Jean-Pierre Otte écrivit bon nombre de poèmes et de courts récits. Comme s’il convenait d’abord de s’exercer, de pratiquer des sortes d’exorcismes, et de subir des influences pour progressivement s’en affranchir. Ainsi qu’il le dit dans Entrée en écriture : « il s’agissait d’exprimer à chaque fois un univers devenu familier tout en laissant aux mots la liberté d’ourdir leurs propres images insolites et d’exprimer ainsi la saveur de ce qui, quoi qu’on fasse, nous reste insaisissable. »

Beaucoup de ces poèmes furent détruits, l’écrivain en herbe les considérant, peut-être à tort, comme des « copeaux d’atelier ». D’autres, dispersés, furent publiés en diverses revues et un bon nombre demeura inédit. Ce sont ces textes que l’auteur a réunis ici, les prémices étonnamment matures de l’oeuvre à venir.

  • Élégance de l’oubli (L’), GérardLe Goff, Encres vives, collection Encres vives, 2020, 16 pages
  • Entre chien et loup, Stella Vinitchi Radulescu, L’Harmattan, collection Poètes des cinq continents, 2021, 79 pages

« … La langue est ici mouvementée par une pensée agile à travers les ouvertures qu’elle crée sans cesse comme autant de dires depuis l’in-dit des choses. Sans se figer dans un « nommer » qui risque la clôture d’effectifs ressentis, elle suscite une expérience sensible des intervalles, comme le suggère le tire même du recueil : Entre chien et loup. Cette écriture offre au lectorat des incursions plus pénétrantes dans les profondeurs des sens et notre relation au monde. Stella Vinitichi Radulescu exprime par une grande sensualité de son verbe notre résonance réelle avec les milieux. »

Philippe Tancelin

  • Entre-deux, Jean Bensimon, nouvelles, Orizons, 25, rue des Ecoles à F-75005 Paris, collection Littératures, 2021, 198 pages

L’entre-deux n’a pas bonne réputation. Il est le sort des femmes, des hommes de l’écart, du dilemme, qui vivent le cul entre deux chaises. De ceux qui, n’ayant pas d’assise, béquillent entre le zist et le zest, le dedans et le dehors. En porte-à-faux.

L’auteur relève le défi en seize récits empreints de poésie, à la fois profondément semblables et dissemblables…

  • Ephéméride, Marie Vermunt, poèmes, A l’atelier, 47 pages

« Par le biais de l’imagination littéraire, tous les arts sont nôtres » affirmait Gaston Bachelard. En effet, la poésie les contient tous, dans le regard qu’elle pose sur le monde, dans la musicalité du verbe qui lui est propre.

« Nous sommes frères ; la fleur

Par deux arts peut être fait.

Le poète est ciseleur,

Le ciseleur est poète »

écrivait Victor Hugo à Froment-Meurice, son ami orfèvre.

Dans son recueil Ephéméride, Marie Vermunt offre une résonance singulière à ces propos en réunissant poèmes, images et musiques. Ephéméride, un écrin où chaque poème déposé sur une image  hoisie, se prolonge à l’écoute des musiques complices.

Dans cet ouvrage tissé point par point sur la toile des silences entendus, les poèmes s’effeuillent au fil des mots ciselés dans l’acuité du regard. Dans un style concis et lapidaire parfois, l’auteur sculpte cette présence au monde.

  • Les étés de Jeanne, Nicole Marlière, roman, M.E.O., 2021, 115 pages

« 1962. L’aube des golden sixties, une décennie charnière,  sans monstre ni smartphone, avec une jeunesse à l’étroit dans le carcan des conventions. Les filles de seize ans sortent du bois, elles sont baby-sitters, monitrices, elles dansent, flirtent, testent, découvrent.

Jeanne n’a pas peur du loup, aucune incitation à être féministe. Bruxelles, Koksijde, Ostende, Paris, elle dévore la liberté, côtoie les hommes avec impudence, dénonce le faux angélisme des adolescentes en revendiquant la possibilité de dire non. Et découvre l’amour dans un monde où la pilule est encore à venir.

Un roman qui nous parle d’un temps où la vie se réinventait. »

  • Formules, O. Champod, poèmes, Indigo Graphic, 2017, 63 pages
  • Génésiques, Nicole Barromé, poèmes, Rougier, revue ficelle, 2020, 46p.

« Nous entrons dans l’intime féminin, poésie végétale à fleur de peau, l’esprit du sensuel partagé.

En découvrant ces poèmes et en les illustrant « Ai-je été le papillon ou l’abeille qui gourmande, butine cette fleur ou ai-je rêvé d’être cette fleur, son pistil ? » 

  • Haïku en 17 clés (Le), Dominique Chipot, Illustrations d’Anna Maria Riccobono, Pippa, 6, rue Le Goff à F-75005 Paris,2021, 234 p. ; www.pippa.fr, sitepippa@gmail.com 

Tout savoir sur le haïku, son histoire, son évolution au fil des siècles, sa construction, ses différentes techniques d’écriture… En 17 clés. Un livre parfaitement documenté, pratique, passionnant, par un des spécialistes du haïku francophone.

L’écriture du haïku, comme tout art, nécessite un temps d’apprentissage pour maîtriser les techniques avant de s’en libérer. s’appuyant sur son expérience d’ateliers d’écriture de haïkus, l’auteur nous accompagne dans la découverte de ce poème dont la brièveté intensifie les sensations suggérées.

Il nous aide à avancer sans détours sur la voie du haïku francophone : ne pas prioriser la formule. Ne pas privilégier une capture hâtive dans le vif de l’action. Apprendre l’harmonie. Trouver l’équilibre. Aiguiser ses sens et ses crayons pour reproduire la fragilité d’un fait du quotidien. Chaque mot, chaque segment doit retenir ce petit rien passé à la vitesse de l’éclaire. Pas de place pour l’à-peu-près, pas de place suffisante. Le haïku n’est pas un texte enfermé dans l’enceinte des mots. Il s’ouvre sur une pluralité de sens dans le silence du non-dit.

Fidèle à son engagement de ne pas enfermer le haïku dans un genre unique, l’auteur nous en dévoile les différentes facettes sans nous imposer un style.

  • Jamais elle ne voit son visage, poésie, Yann Dupont, Christophe Chomant, 2020, 65 pages

« Après Fragilité(s), Jamais elle ne voit son visage explore un peu plus les failles qui habitent chacun de nous. Ce temps de la solitude où l’on se retrouve face à sa psyché à essayer de cerner les traces,  les bouts de soi oubliés dans les jours écoulés. Ce temps où des lieux autrefois habités, on n’entend plus que le parquet grincer. Dans ce recueil, « Elle » pourrait être bien « Il » car dans les reflets du miroir, c’est la sensibilité qui a les traits de son visage. »

  • Mais le merle n’a aucun message, poésie, Lambert Schlechter, dessins de Lysiane Schlechter, poésie, Phi, L-4439 Soleuvre, B-5370 Havelange, www.phi.lu ; 2020, 103 p. ;

administration@editionsphi.lu 

  • Miloud Keddar– Peintures 2015-2020, 30€.
  • Le miroir amnésique, poésie, Roland Nadaus, éditions Henry, collection La Poésie comme elle va, 2020, 123 p.

« Mais au dernier moment, au moment même où je finissais d’écrire ce livre (qui ne sera jamais achevé), je reçois un coup de téléphone de l’abbaye de St Guénolé : c’est Gilles Baudry ! Il me donne l’autorisation d’utiliser le vers de son poème Plénitude des heures creuses pour en faire le titre de mon livre : ce sera donc « Le miroir amnésique ».

A toi, lecteur, lectrice, en solitude ou en public, intime ou sur ta scène, de choisir l’ordre de tes lectures. Le désordre nous reconstruit.

  • Les miroirs du désordre, poèmes, encres d’Eric Hennebique, Le Taillis Pré, 2021, 89 page

« Chaque fois que s’en va l’immédiat

il n’emporte ni langage ni bagage

mais juste

un petit éclat de soi »

  • Noryam, Miloud Keddar, éditions Parole & Poésie, collection de l’Eglantier, 2020, np
  • Nous et les oiseaux, Carino Bucciarelli, roman, M.E.O., 2021, 152 pages

Par une nuit de neige et de grand froid, Stéphane (ou Pierre?) Delatour heurte une pierre sur l’autoroute. Laissant dans l’habitacle sa femme et ses deux enfants, il va téléphoner à une borne, suivi par l’étrange regard d’une corneille. Au retour, la voiture a disparu. Et dans le commissariat où il fait sa disposition, l’inspecteur semble bien solitaire. c’est l’amorce d’un chassé-croisé de personnages qui se substituent les uns aux autres, mêlés à des oiseaux et à un anorak rouge dans la neige.

A sa manière inimitable, Carino Bucciarelli revisite le réalisme fantastique cher à nos contrées septentrionales.

  • Oh, et puis zut !, Iocasta Huppen, Bleu d’encre, 2020, 70 pages
  • L’ovaire noir de la poésie, de Gerrit Achterberg, poèmes traduits du néerlandais par Daniel Cunin, préface de Stefan Hertmans, postface de Willem Jan Otten, éditions de Corlevour, 2021, 133 p.

« Tans qu’on n’a pas lu Achterberg, on ne peut se figurer qu’il est possible d’écrire de la poésie explicitement mystique de manière aussi concrète, dans un style le plus souvent « sec » et en recourant à des éléments aussi banals. »

Stefan Hertmans

« Utérus

A côté de mes mains, ces grands silences,

le vent d’été vous procrée du néant.

De cette volupté, je n’éprouve que la douleur :

une rapide grossesse qui me transperce

et vous mène à terme en un minimum de temps ;

utérus du mot qui s’ouvre, se fend,

pour vous laisser vous écouler en un chant. »

Gerrit Achterberg : Poète néerlandais, né en 1905 et mort en 1962. le seul recueil publié en français est aujourd’hui introuvable : Matière, poèmes, traduit du néerlandais par Henk Breuker, Frédéric Jacques Temple & F. Cariés (La Licorne, 1952).

  • Périphéries, Patrick Chavardès, poésie, La rumeur libre, Vareilles, F-42540 Sainte-Colombe-sur-Gand, 2021, 60 p.

« C’était juste avant

que le rideau s’ouvre

avant que n’avise

un monde narquois

Ce commun désastre

d’être né un jour

tu dois l’incarner

dit le choeur des anges

Foi de charbonnier

un pied devant l’autre

ce fut mon métier

Jeunesse roulez »

  • Pleins-vents, Marianne Walter, poésie, La Feuille de thé, 2021, 86 pages
  • Le printemps des fenêtres, Marie-Claire Mazeilles, MŎ, novembre 2020, np

« Ça fait des années que je prends des fenêtres en photo, en me disant : il faudra bien que tu en fasses quelque chose un jour !

Ce jour est venu – va savoir pourquoi on fait les choses…

Depuis deux jours, cet enfermement provisoire nous invite

à ajuster ce qu’on est profondément, comme une urgence

à exprimer, partager et vivre l’essentiel.

Comme un reflet dans les fenêtres italiennes ouvertes,

j’envole mes mots vers vous…

MC – le 14 mars 2020

La vie m’a offert un temps précieux : une résidence d’écriture, être vivante dans l’enfermement. Écrire dans la durée un projet littéraire : une photo et des mots, qui se regardent et se lisent pour la beauté et le sensible. La poésie est ainsi : spontanée, imprévisible et généreuse.

Du 14 mars au 21 juin, j’ai partagé chaque matin une photo et un poème sur mon site et ma page Facebook. Aujourd’hui, le livre est là, d’un beau papier, le premier d’une mini-collection. Je suis fière d’avoir mené ce projet de bout en bout : lorsqu’il y a empêchements, chercher toujours la lumière…

Marie-Claire Mazeillé écrit comme elle vit, avec simplicité et enthousiasme. Il en est de même lorsqu’elle lit ses textes chez l’habitant, dans les jardins, médiathèques, festivals ou évènements littéraires. De ses mots, elle frôle notre intimité, notre humanité, avec délicatesse et joie de vivre.

Ses photos sont des instants suspendus où le regard se pose sur la beauté des choses.

Vous pouvez suivre ses divers projets sur www.marieclairemazeille.net 

  • Pronom-bre(s), Grégoire Cabane, MF, collection Inventions, 2020, 217 pages

« Pro-nombre(s) est une description total du monde par le moyen du microème, tercet pronominal dont la fonction est ici de scruter le ciment de l’être, ce qui relie et tient ensemble les personnes et les choses. Pro-nombre(s) est une entreprise dont la portée est inséparablement poétique et métaphysique : en ajointant ce qui ne s’associe qu’avec réticence, il configure autant de modèles de monde qu’il existe de relations possibles entre les pronoms qu’il convoque. »

  • Retour à Znamenskoye, Vignettes et tampons pour un voyageur, poésie, Arnoldo Feuer, Les Lieux-Dits, collection Les parallèles croisés, 2021, 133 pages

« Les éléments de ce livre ne se réclament pas de l’illusion d’une fiction poétique, mais doivent l’essentiel de leur substance au lent passage du temps sur les griffures occasionnelles dont un témoin a pris note. Pas plus ne sont-ils des figures de vérité.

Après maturation, ils ont été composés du 27 octobre 2020 au 21 janvier 2021 et sont dédiés à ceux, salauds comme victimes, frères et soeurs en humanité qui ont reçu un nom, été évoqués ou vivent dans une allusion obscure des vignettes et tampons.

L’auteur ne saurait dire plus universellement ce qu’il leur doit. »

AF

  • Le soleil n’est plus un hortensia, Patrice Blanc, poésie, Le contentieux, 2021, 93 pages, Quatrième de couverture de Patrice Breno.
  • Tu ne sais pas où tu vas (101 poèmes dans la nuit), Marc Baron, frontispice de Francis Joiris, poésie, Le Taillis Pré, 35, rue de la Plaine à B-6200 Châtelineau, 2021, 111 p. ;

yves.namur@skynet.be 

« Tu ne sais pas où tu vas mais tu dis alentour que le

poème est une marche en avant

le poème dans ce qu’il a de plus fidèle et de plus fraternel

le poème combattant

le poème qui n’en veut à personne

mais qui cherche tout le monde

le poème qui ne peut pas mourir au coin d’une rue

ni dans le coeur de ceux qui ont été touchés de plein fouet

(nuit du 16 au 17 novembre 2017)

  • Un père, poésie, Claudine Bohi, Les Lieux-Dits, collection Cahiers du Loup bleu, 2021, non paginé
  • Yasmina, Ivan Watelle, auto-édité, 2020, 90 pages

« Ce livre en deux parties avec Yasmina, un livre imaginé sur une Algérie idéalisée à travers une algérienne ayant une existence réelle, puis le livre se poursuit dans les monts verts d’Aubrac où je transcris en romance mon vécu et les rêves de ma jeunesse lyonnaise. »

  • Et aussi :

les revues suivantes :

  • Les Amis de l’Ardenne ; 70, décembre 2020 ; André Doms, L’anachronique ; Vouziers, France, Dossier Thomas Owen, Prince du fantastique
  • Arpo ; 87, automne 2020 ; Carmaux, France
  • Art et poésie, 248, septembre-décembre 2020 ; 249, janvier-avril 2021 ; 250, mai-août 2021 ; Jean-Jacques Chiron, Longuyon, France
  • Art et poésie de Touraine ; 243 et 244, hiver 2020/2021 et printemps 2021 ; Nicole Lartigue, St-Cyr-sur-Loire, France;

https://artetpoesiedetouraine.com

  • Athena, le mag scientifique ; 5100 Jambes
  • Le bibliothécaire ; 4/2020, 4ème trimestre 2020 ; 1/2021, 1er trimestre 2021 ; Michel Dagneau, 1470 Genappe, rue de Bruxelles, 87, Belgique
  • Bleu d’Encre ; 44, hiver 2020 ; Hommage à Cee Jay et à Rio Di Marie, disparus en 2020 ; 45, été 2021 ; Claude Donnay, Blocqmont, 5B, 5530 Yvoir, Belgique
  • Cabaret ; 35, automne 2020, 36, hiver 2020 ; 37, mars 2021 ; La Clayette, France
  • Cahiers de l’Académie luxembougeoise ; 32/2020 ; Arlon, Belgique
  • Cairns ; 28, 2021 ; Mouans-Sartoux, France
  • Le carnet et les instants ; Bruxelles, Belgique
  • Chronique des musées gaumais ; Virton, Belgique 
  • Chez l’une, chez l’autre, 5, octobre 2015, Reims, France
  • Comme en poésie ; 84 à 86, décembre 2020 à juin 2021 ; Hossegor, France
  • Coup de soleil ; 111, février 2021 ; 112, juin 2021 ; Michel Dunand, 74000 Annecy, 12,avenue des Tresums, France
  • Critique ; revue générale des publications françaises et étrangères ; 887, avril 2021 ; N’était Deguy ; Paris, France
  • Debout les mots ; 79 et 80, 1er et 2ème trimestres 2021 ; périodique d’information bimestriel de la Maison du Livre, 28, rue de Rome, 1060 Bruxelles, Belgique
  • Décharge ; Auxerre, France
  • Eclats de rêves ; 68, deuxième semestre 2020 ; 69, 1er semestre 2021 ; Gaillac, France
  • Femelle du requin (La) ; 50, décembre 2018, 142 pages ; Christian Casaubon, 93130 – Noisy-le-sec, France
  • Florilège ; 180, septembre 2020, 181, décembre 2020 ; 182, mars 2021, 183, juin 2021 ; Stephen Blanchard, Dijon, France ; aeropageblanchard@gmail.com 
  • Le Gletton ; 534 à 542, octobre 2020 à juin 2021 ; Chantemelle, Belgique
  • Gong ; 70, janvier à mars 2021 ; 71, avril à juin 2021 ; 72, juillet à septembre 2021 ; Jean Antonini, 10, Place du Plouy Saint Lucien, 40000 Beauvais, France
  • Haies Vives ; 8, 2020 ;

 Donnery, France

  • L’hôte n°1 à 9…
  • Interventions à Haute Voix, 62, 1er trimestre 2021 ; Hommage à Guy Chaty & L’irrationnel ; Chaville, France
  • L’intranquille, 18, avril-septembre 2020, 19, octobre 2020-mars 2021 ; St-Quentin-de-Caplong, France
  • Le jardin d’essai ; 75013 Paris
  • Lectures – Cultures ; 1080 Bruxelles, Belgique, www.bibliotheques.be 
  • La lettre de Maredsous ; décembre 2020 et avril 2021 ; Yvoir, Belgique
  • La lettre des Académies ; 1000 Bruxelles
  • Libelle ; 325 à 332, novembre 2020 à juin 2021 ; Paris, France
  • Meteor, #02, décembre 2019, ; Amiens, Belgique
  • Les moments littéraires ;Paris, France
  • Nos lettres ; 37, mars 2021 ; Bruxelles, Belgique
  • Plumes et pinceaux ; Mons, Belgique
  • Poésie sur Seine ; 103, février 2021 ; Pascal Dupuy, Mairie de Saint-Cloud, 13, Place Charles de Gaulle, 92210 Saint-Cloud, France Saint-Cloud, France
  • Portique ; 121, janvier à mars 2021 ; 122, avril à juin 2021 ; 123, juillet à septembre 2021 ; Puyméras, France
  • Reflets Wallonie-Bruxelles ; 67, janvier à mars 2011 ; Joseph Bodson, rue de la Mutualité, 109, 1180, Bruxelles 
  • Regard ‘Ardenne ; La Roche-en-Ardenne, Belgique
  • Rose des temps ; 38, octobre-décembre 2020 ; 37, mai-août 2020 ;30, janvier-avril 2018 ; 29, septembre-décembre 2017 ; 28, mai-août 2017 ; 27, janvier-avril 2017 ; 26, septembre-décembre 2016 ; Patrick Picornot, 12, rue Théophraste Renaudot, 75015, Paris, France
  • Science connection ; Bruxelles, Belgique
  • Septentrion ; 3/2021 (Les arts de la scène / Le virus du théâtre) ; Rekkem, Belgique
  • Soleils & cendre ; 134, , novembre 2020 ; Hervé Tramoy, 99, Bd des Mians, 84260 Sarrians, France
  • Spered Gouez, L’esprit sauvage, Marie-José Christien, 7, allée Nathalie Lemel, 29000 Quimper, France 
  • Traction-Brabant ; 92, janvier 2021 ; 93, avril 2021 ; 97, juin 2021 ; Patrice Maltaverne, Appt 245, 1, rue des Couvent, 57950 Montigny Les Metz, France
  • Transparence ;Ottawa, Canada
  • Verso ; Commelle, France

Les recueils de poésie ainsi que les revues compléteront la poémothèque d’Ethe (Virton)… Merci à toutes et à tous ! 

Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€

Chronique de Lieven Callant

Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€


Rose est atteinte d’une maladie grave des poumons qui la condamne à moyen terme. Ce livre raconte son difficile parcours, un combat de chaque instant pour la vie. Il ouvre nos yeux sur le quotidien des personnes atteintes de maladies incurables qui vivent avec cette sentence de mort comme une épée de Damoclès au dessus de leur tête. Lorsque la greffe d’organe devient l’unique chance de survie comme cela devient le cas pour Rose, ce livre nous confronte à la grande difficulté des décisions à prendre, aux dilemmes qu’impose chaque choix. Même lorsque les décisions les plus difficiles sont prises, il faut pouvoir assumer les conséquences sur le plan tant physique que moral et affectif.

Son récit se fait en trois parties, en trois renaissances empruntant parfois aux rêves, aux contes la description des êtres qui accompagnent Rose tout au long de son combat. Ils deviennent des héros. Héros du quotidien, de l’amour inconditionnel au service d’une seule chose: la vie. 

Rose est une battante et est capable de relever bien des défis, aidée par une famille unie et aimante. Son père est médecin et pour lui, homme de convictions « le sens de la vie est de vivre ». Sa mère est artiste et magicienne des formules et des idées pour lutter contre une fatalité mortifère. Contre l’éventualité d’une greffe, elle trouve: « c’est dans tellement longtemps que c’est comme si c’était jamais ». L’éventualité d’une mort précoce est balayée par cette formule: « Fais comme si c’était jamais ». C’est de cette injonction que nait le Serment de l’espoir. Il consiste à gouter le présent comme s’il avait le goût de l’éternité, la vie dans la moindre de ses petites manifestations naturelles. La famille, la tribu de Rose se rassemble autour de ce serment, ce choix de vivre. Très vite on devine que l’atout majeur pour lutter contre le destin c’est l’amour, la confiance, la connivence et la possibilité de créer des liens indestructibles. 

« Je connais un arbre bronchique très particulier, osais-je, un arbre atteint d’une maladie incurable, dont les feuilles se dessèchent progressivement pour ensuite tomber et sédimenter au fond des alvéoles » c’est de cette manière que Rose décrit sa maladie à Adrien qui sera, son ami, son mari, son compagnon de route. Rose peut aussi compter sur la complicité de son frère cadet Edmond et de sa compagne, sur la fidèle amitié de sa chienne Ajax. Sur la compétence d’une équipe médicale dévouée dont la passion est de sauver des vies, d’améliorer la qualité de vie de leurs patients.

L’autre atout majeur réside sans doute dans cette faculté à sortir du temps par la création. La création poétique naturellement soeur des songes et des souvenirs, la création picturale qui font de quelques- unes des pages de ce livre des tableaux tout en couleur. La force est dans la reconnaissance de ses faiblesses, l’astuce est dans la résilience. La force des choses, la force de l’être résident dans l’acceptation et non dans le renoncement. Accepter c’est aimer chaque petite particule de vie, c’est gagner du temps en s’agrippant au présent et à tout ce qu’il offre de dérisoire pour certains, d’essentiel pour d’autres. 

« Dès mon plus jeune âge, j’avais compris que la vie serait loin d’être une évidence acquise, qu’elle représenterait un combat permanent, de chaque jour, de chaque instant. Mais ce combat que je menais depuis si longtemps n’était pas dirigé contre ma maladie, puisqu’elle était indissociable de mon être, mais seulement contre son côté destructeur. Un combat pour la vie, en somme. Cette prise de conscience précoce de ma finitude m’avait au moins ouvert les portes d’une existence intense et palpitante. » P83

Naturellement, on ne sort pas indemne d’un tel livre parce qu’il nous ramène aux questions essentielles, celles de la vie et de la mort. Il me confronte parce qu’il s’agit aussi d’un récit autobiographique à la réalité de la souffrance de l’autre, à ce qu’elle a d’injuste et d’irrémédiable. Le destin n’est plus vraiment entre nos mains. iI n’est rien que l’on puisse changer pour empêcher ceux que l’on aime de souffrir, de tomber malade, de mourrir. Régulièrement évoqué dans le livre, il y a l’un de mes poèmes préférés: Le dormeur du val d’Arthur Rimbaud. La mort diffère du sommeil par un tout petit détail: deux trous rouges au côté droit. Autrement dit, par les blessures que nous laisse la vie. 

© Lieven Callant

Lyliane Mosca, Le jardin secret de Violette – (20€ -313 pages) ; Les presses de la Cité, Collection Terres de France – Mars 2021

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, Le jardin secret de Violette – (20€ -313 pages) ; Les presses de la Cité, Collection Terres de France – Mars 2021


Avez-vous entendu parler de ces femmes originaires du Morvan qui  montaient à la capitale pour aller « en nourriture » en 1885-1886 ?  

Lyliane Mosca revisite ce fait historique et relate le destin de Violette.

Au début du récit, Violette,18 ans, enceinte de sept mois, vit telle une Pénélope : elle espère le retour de son mari Bertin, qui se loue comme galvacher pour faire bouillir la marmite. Un homme porté sur la bouteille, qui ne veut plus trimer ainsi, et caresse une idée pour sa femme, toute jeune maman. Celle-ci devine ses intentions, ose répondre non et pourtant elle va bien être obligée de se lancer dans cette aventure, pleine de remords de laisser sa fille « pour allaiter un autre enfant ». On peut deviner le sacrifice, l’abnégation que cela demande.

Un roman qui oppose deux milieux sociaux : celui de Violette dont la masure laisse passer la bise lors des hivers rigoureux de l’époque, des siens qui vivent chichement et ceux des bourgeois comme la famille qui la reçoit et où elle découvre le luxe du cabinet de toilette, d’un lit immense.

L’écrivaine montre le poids de la tradition : les cheveux cachés sous une coiffe de batiste, alors que Violette rêve de sortir « en cheveux »comme les Parisiennes.

Contraste également entre la vie rurale du Morvan, « région sauvage, repliée sur elle-même », « pays vert au climat rude », à Bazoches, à Lormes et celle de la capitale traversée par les calèches et fiacres où Violette fréquente les grands magasins afin de s’habiller de façon raffinée selon le désir de sa patronne.

Cette dernière est intriguée et s’interroge, qui est cet homme qui  envoie des fleurs à la nourrice du train ?

Violette s’intègre vite dans le microcosme des employés au point de préférer prendre les repas avec eux plutôt que seule dans sa chambre. Adoptée par ce groupe de domestiques, elle est même conviée à l’anniversaire de Francine, la cuisinière. Ne va-t-elle prendre goût à son quotidien douillet, aux mets raffinés ?

Sa curiosité sera éveillée par une chambre fermée, mais elle a compris qu’un secret y était associé. C’est Lambert de Brissac qui le lèvera, ayant besoin doublement de nounou, lors des vacances à La Baule.

Mais elle panique quand Pierre refuse de boire son lait, prend l’initiative (en l’absence des parents) de faire appel à cet homme providentiel, croisé dans le train, le médecin Zacharie Mayer.

Tous deux sont troublés de se revoir dans ces circonstances. Le hasard les fera se rencontrer de nouveau lorsque la nounou promène Pierre, Zacharie fréquentant une librairie devant laquelle elle passe régulièrement. Nouvelle confusion de sentiments d’autant qu’elle accepte l’invitation du médecin, dans la quarantaine alors qu’elle n’a que 19 ans. Leur culture ne paraît pas un fossé, Violette est une jeune femme qui lit, désireuse d’apprendre, qui est sensible à la musique jouée par sa patronne, même si elle ignore tout sur Chopin. Violette espère secrètement une prochaine rencontre après 3 mois de silence. Elle est habitée par cet homme si délicat à l’opposé de son rustre mari, au point d’y songer la nuit, de convoquer sa voix, son visage, son sourire et pourtant elle se morigène.

Une amitié amoureuse se tisse au fil de leurs rencontres, Violette avoue être heureuse aux côtés de Zacharie, qui voit en elle « une sensibilité de poète ». Mais la gouvernante, au coeur sec, jalouse de la nourrice lui fait du tort. Cette dernière victime de ragots, accumule et encaisse humiliations et déceptions.

D’autre part, elle a « l’impression que ses sentiments pour son conjoint se fanent au rythme de ses lettres sans âme », courrier que ses maîtres lisent avant.

Ne dévoilons pas comment cet amour courtois va évoluer d’autant que Violette renonce à une rencontre, pensant/subodorant avoir été trahie. Mais pour venir en aide à son amie Clémence qui risque une infection, elle se résout à joindre  le médecin du train,« celui qui est une lumière dans son jardin secret ».

Les nouvelles de Bertin sont rares et hélas parfois porteuses de malheur, comme l’annonce de la  disparition de la mère de Violette, celle-ci peine à cacher sa douleur, mais fait bonne figure devant les Brissac. Elle est en plus taraudée à l’idée de prolonger de 6 mois son emploi, craignant que sa fille chérie Alexine la rejette et déçue du peu de reconnaissance de son mari malgré les mandats envoyés.

Lyliane Mosca explore le lien de la sororité, montrant que « le malheur réunit parfois plus que le bonheur », lors du drame qui s’abat sur leur famille (décès accidentel de son beau-frère). « Il n’existe pas de mots pour exprimer sa compassion ». Confier le bébé à sa sœur Célie, pour Violette,  cela avait nécessité une totale confiance, mais elle avait espéré que le sourire de sa fille mettrait du soleil dans le coeur de la jeune veuve éplorée. Elle aura de quoi déchanter à son retour, surtout que les potins sont vite colportés entre lavandières.

Après la révélation de la langue de vipère au lavoir, les soupçons qui habitaient la nounou morvandelle deviennent réalité. La voir confrontée à tant de tourments, d’épreuves, et enfin de trahisons, elle qui a fait montre de droiture, de loyauté, de perspicacité et de bon sens, qui a économisé,  bouleverse profondément  le lecteur et force l’admiration.

A travers Colombe, la nièce autiste de Madame Brissac, est abordé le thème de la différence. Grâce à sa finesse Violette a su débusquer la sensibilité artistique, l’oreille musicale de l’adolescente orpheline que sa famille a longtemps cachée.

L’écrivaine décrypte le maelstrom qui taraude Violette, cette culpabilité qui la ronge, pensant à sa fille Alexine, (qui va certainement trop s’attacher à sa sœur), s’inquiétant (à tort!) pour son époux car le métier de flotteur est épuisant.

En filigrane, la journaliste auboise rappelle d’ailleurs cette activité florissante depuis le seizième siècle et qui a employé les maris des deux soeurs : le flottage du bois jusqu’au quai de Bercy pour assurer le chauffage des Parisiens.

La littérature et la musique sont mises à l’honneur : Violette lit Maupassant, Sand, reçoit des livres et se fera lectrice auprès de son dernier employeur.

Lyliane Mosca signe un roman prenant et émouvant, à l’écriture fluide,qui met en scène une héroïne écartelée entre deux amours, un vrai dilemme qui chamboule son destin. N’a-t-elle pas droit enfin à une vie sereine, apaisée après tous ses tourments ? 

L’épilogue nous le laisse heureusement subodorer. Après avoir été témoin de cette lutte intérieure entre raison et coeur, on aurait envie de partager ce précieux message de  Susanna Tamaro :« Va où ton coeur te porte »

© Nadine Doyen

Thierry Radière, Abécédaire poétique, Gros textes, 2021,104 pages, 7€.

Chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Abécédaire poétique, Gros textes, 2021,104 pages, 7€.


Avez-vous déjà essayé de répondre à la question de savoir quel et unique livre vous emporteriez avec vous sur une île déserte? ou essayé d’établir un classement de genre, de spécificités parmi tous vos souvenirs? Peut-on les classer de manière alphabétique pour ensuite faire plus facilement appel à eux quand cela s’avère nécessaire?

Je suis incapable de répondre à la première question car tous les livres de ma bibliothèque m’importent et me sont absolument indispensables et il m’est nécessaire de toujours réévaluer la place qu’ils occupent. Les poèmes existent à l’instar des rêves mêlant réalités présentes et passées, souvenirs modifiables et modifiés chaque fois qu’on les invoque.

Thierry Radière a mis de l’ordre dans une partie de sa bibliothèque poétique, a tout relu et a par la même occasion résumé par une formule toujours semblable, les univers multiples qui l’imprègnent, le nourrissent, l’abreuvent: « Il suffit que relise quelques vers de ….» 

L’émotion perçue, le changement provoqué par la lecture ou au contraire ce qu’elle conforte, les apprentissages, les découvertes, les retours sur soi, les projections, les rencontres se font sur le ton de l’amitié, de l’affection, du respect. En chaque relecture est pointée la particularité première du poète lu pour le fervent lecteur-poète qu’est Thierry Radière. Ce sont des saluts amicaux plutôt que des hommages grandiloquents et finalement vidés de sens. Thierry Radière fait de chacun des livres de sa bibliothèque un ingrédient indispensable à la vie, sa vie de tous les jours. De ce fait, il désacralise la poésie, la dépoussière en lui attribuant la place qu’elle mérite à nos côtés.

Lecteur ou poète on se plairait à jouer le même jeu, le jeu de quelques mots pour décrire ce qui à mon sens est aussi complexe et indéterminable que sont les sensations provoquées par un poème. Résumer en quelques lignes ce qui occupe tellement de place n’est sans doute pas aussi facile qu’il y parait. C’est pourtant ce que réussit ici Thierry Radière. 

Sur 96 poètes présents dans la bibliothèque de Thierry Radière, 18 ont été publiés par Traversées. 19 si on comptabilise Thierry Radière lui-même. 

© Lieven Callant

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