Une chronique de Lieven Callant

Louis Chopinx, Un goéland s’est posé sur la table, CFC Éditions, octobre 2025, 141pages, 14€.
« Un goéland s’est posé sur la table » est également le titre donné au premier texte de cet ouvrage en trois parties et qui comporte 52 courts textes reliés entre eux par cette image saugrenue, irréelle, magique d’un oiseau dont l’envergure dépasse de beaucoup la taille d’une table ordinaire derrière laquelle on se poste pour écrire, rêver et rêver encore.
Chaque texte à sa manière questionne la vie, l’être humain qui la subit ou tente de s’adapter comme il peut à une réalité normative. À la mort, à la disparition, à la solitude, à la maladie. La lectrice que je suis en parcourant ces pages n’a pu s’empêcher de songer à la poésie révélée dans « Un certain Plume » d’Henry Michaux, poésie interrogeant la réalité dans ce qu’elle a d’absurde, lui proposant comme grille de lecture un humour dérisoire, le rêve, l’hallucination, l’art, la magie.
Au fil des textes, se profile le portrait d’un être humain sensible, amusant et amusé, fin observateur, grand rêveur, aimant l’art, les voyages, l’écriture. On comprend aussi que la poésie n’est pas une posture, elle est une manière d’appréhender le monde, d’être. Elle est sans doute aussi une manière de lui répondre. Déraisonnable, lunatique, rêveuse, subversive. Une poésie qui ne cherche point à apprivoiser son lecteur et encore moins celui qui écrit. Rien ne s’impose au poète pas même la page blanche qui imposerait un diktat: produire du texte, produire du poème pour endormir, calmer des blessures, panser des plaies n’est pas du tout la même chose que de répondre à une invitation à rêver, à penser, à comprendre ce qu’écrire, peindre, jouer implique vraiment pour la personne, le « je » ou « nous », commun.
« J’ai mis l’océan dans un caillou qui me plaisait particulièrement et je l’ai emporté avec moi. Un adulte m’a surpris en train de cacher la merveilleuse pierre dans l’une de mes poches. Il n’a pas posé de question, il n’a rien dit. J’ai compris qu’il n’avait pas compris.
Depuis que je sais que la magie est invisible pour eux, les limites de la magie sont invisibles pour moi. » P32
« Le saule ne pleure plus. Peut-être qu’on s’habitue aux larmes comme au bruit d’un ruisseau. » P34
Il est aussi fait allusion quelques fois à une peinture, à un peintre, à un épouvantail. Les tableaux pourraient être ceux de Vincent Van Gogh. Curieusement, il plus question de l’artiste « malade », seul, schizophrénique, de sa marginalité qui a construit un univers dans lequel on peut entrer, faire l’expérience de la lumière, de la couleur que de l’artiste assimilé et reconnu qu’il est aujourd’hui. On entre dans ses toiles par les tournesols, par ce qu’il montre d’un paysage, une vision qui tranche d’avec la vision de son époque.
De la même manière, on visite le Palais Idéal du Facteur cheval en ne tenant compte que de la magie que ces oeuvres révèlent abolissant les frontières. L’architecture du texte ressemble à l’architecture du Palais idéal grâce à son utilisation du quotidien, de ce qui nous est familier comme le fait le rêve. Il se charge de remodeler le réel vécu en se servant de ses éléments.
« comme si elle avait été la pointe d’un pinceau qu’on plonge dans un verre, la pierre laisse derrière elle des ondes vert émeraude. Au terme de sa course, elle coule. Comme si elle avait explosé, du fond du lac se propage une vive lumière. » P49
« Il (le Loup des siestes) est insaisissable. Ce qui me surprend le plus, c’est sa capacité à ne jamais laisser d’empreinte dans la neige du papier. » P55
Le texte p 57 dont le titre est « Dans une caisse en bois » » n’est pas sans me rappeler le jeu de question-réponse que l’on peut lire dans le « Petit-Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry
« Avancer dans une direction imposée ne t’apporterait rien de plus que d’être immobile »P62
« Que reste-t-il de l’horizon sans le ciel pour tenir compagnie à l’océan? » P63
« Le ciel a avalé la frontière qui le distinguait de l’océan. Je ne nage plus, je me contente de flotter. Je m’en remets au courant, tant pis si je ne suis plus une caisse en bois. » P66
Cette phrase se réfère aussi à la position du personnage principal de ce livre, le « je » qui décide :
« Je crois bien que je me sens comme ce cocotier. Je n’ai pas l’âme à travailler mais je ne me sens pas malade pour autant. » « Attendre et ne rien faire ne m’était jamais désagréable. Je persistais à trouver l’existence merveilleuse et m’amusais beaucoup, tant dans la réflexion que la contemplation. »P59.
« Des rides et des cernes partent de ses yeux, comme si deux petits cailloux noirs s’étaient jetés dans ses iris et que l’onde s’était propagée sur son visage. Le tableau n’est ni signé, ni daté. » P83
Les divers textes font référence à d’autres textes, à une mosaïque d’autres oeuvres artistiques et c’est sans doute cela qui confère à ce livre sa magie. C’est avec un plaisir enfantin qu’on se laisse embarquer par les histoires. Jamais aucune lourdeur grasse, toujours une belle délicatesse, une pensée non conformiste.
Parfois, le « je » devient le protagoniste d’une toile, d’une scène, d’une pièce de théâtre. On joue, on est. On fait partie d’un jeu, d’une pièce de Samuel Beckett ou d’un rêve, la réalité en devient absurde, on l’interroge afin qu’elle ne devienne glauque et ne fisse par engloutir la blancheur de la page d’écriture, de la lumière.




