Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, Éditions Grasset, 2015.

Une chronique de par Alain Fleitour

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Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, Éditions Grasset, 2015, 112p, 12,90€


  

 

Marceline s’est éteinte ce 19 septembre, mais sa voix a pris son envol.

« Pourquoi une fois revenue au monde, était-je incapable de vivre ? » le récit de Marceline Loridan-Ivens, pose cette lancinante question page 72.

Marceline continue, elle évoque « une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent. »


Ce livre « Et tu n’es pas revenu, » témoigne d’une fracassante trouée dans l’horreur. Combien sont-ils ces revenants de l’enfer, incapable de formuler ce qu’ils ont vécu, car aucun mot, ni aucun récit ne peut traduire cette folie.


La grande force de cet ouvrage, est justement d’avoir approché l’insupportable, se battre ou mourir, sauver sa peau ou mourir, chiper un quignon de pain ou mourir, dans ces camps, l’enfer c’est les autres. Page 28, elle pose ces mots,  » il n’y avait plus d’humanité en moi, j’avais tué la petite fille ».  » J’étais au service de la mort ».


En lisant ses propres aveux, on peut se demander si les récits des survivants n’avaient pas malgré eux, occulté des douleurs ultimes, caché les plus dégradantes des saletés commises pour survivre, oublié les lâchetés puériles.


Ici dans ce texte, presque intime, Marceline lâche toutes les vannes de l’horreur, car il faut bien à un moment ou à un autre, tout dire, et peut-être plus, redire qu’elle était devenue une bête affamée, sans avoir la force d’incliner la trajectoire.


Il n’y avait qu’un homme capable de me rendre ma dignité, mon père, pense Marceline, « pour qu’il vive je suis prête à me sacrifier » avouait-elle.

 


Page 18 elle écrit,  » tu as dû me supplier de vivre ». Aussi quand Marceline, est éblouie, aveuglée par les phares de la liberté, toute sa vie bascule car  « tu n’es pas là « , Marceline ajoute alors,  » j’ai toujours pensé ta vie contre la mienne ».
« Tu aurais dû revenir, ils avaient besoin de toi pas de moi.  » p 73


J’ai tenté « d’éloigner Birkenau, je cachais mon numéro » p85, puis basculant dans le vide, Marceline est devenue incassable , avec l’envie de découvrir le monde, se fondre dans des combats censés dissoudre le passé.


Toute la vie, Marceline a recherché la lettre que son père lui a adressée à Auschwitz, la suppliant de se battre et de vivre.


À 86 ans, elle pense encore à son père, et lui fait cet aveux,  » je t’aimais tellement que je suis contente d’avoir été déportée avec toi page 102. »
Ce livre est d’une sublime émotion, comme s’il pouvait exister des gestations aussi longues pour avouer son amour.

Elle restera toujours vivante, paradoxe de notre humanité.

Avec son rire fracassant tous les nuages, et plus encore ceux du passé, ceux de son adolescence, elle a publié d’autres livres dont l’Amour Après.

 

Vannes le 19 septembre 2018

©Alain Fleitour

 

La Gaume en images par Paul Mathieu, Jean-Marie Lecomte, Céline Lecomte, Éditions Noires Terres

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LA PLUME TRAVERSIERE et ALORS LA NUIT DÉLIVRE LA NUIT DES LIVRES Jeanne CHAMPEL GRENIER, Ed France Libris 2018

Une chronique de NICOLE HARDOUIN

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LA PLUME TRAVERSIERE et ALORS LA NUIT DÉLIVRE LA NUIT DES LIVRES

Jeanne CHAMPEL GRENIER, Ed France Libris 2018

 

                                                                     Chaque âme devient ce qu’elle contemple.

                                                                                                              Plotin


Telle une éclusière attentive, précise, Jeanne Champel Grenier ouvre large les barrages de son quotidien, de ses souvenirs ; lithanies secrètes qui déploient leurs ailes aux enluminures d’embrun.

 

Des octaves palpitent dans le ressac de la vie, déplacent rêves et confidences. L’écheveau des grandes marées se déverse en flots colorés : les glaïeuls / noyés de violet et d’orange / et peu à peu revient le bleu. À travers ces coulées pétries d’aurore et de ténèbres, on retrouve les toiles de Jeanne Champel Grenier qui est aussi peintre. Le pinceau se cache derrière la plume pour croquer un tison de neige où jouer dans les variations du noir qui font penser à Soulages : un noir très doux / qui vire au pruneau . Sa palette se fait page, les nuances deviennent mots lesquels ont la fragilité et la transparence de la porcelaine fine : mots pétris de silence / mots fragiles / qui se brisent au vent / comme larmes / du busard

 

L’auteur entrecroise des majuscules de nostalgie pour élargir la dureté d’un clair obscur : de tremblements en déshérence car la lumière d’avant  / qui embrasait les runes  / n’est jamais revenue. Les larmes filtrent souvent au travers des deux recueils et ce ne sont pas larmes de complaisance lorsque la nuit couvre de cendre les roses.

Cette nuit où rôde la mort, quelqu’un s’en est allé / le monde est si étroit  / qu’on devrait avoir froid. Ce thème s’inscrit souvent en filigrane, délicatement, sans pathos, dans les deux livres : faudra-t-il que toujours / quelqu’un meure / quelque part pour sauver l’aube.

Les souvenirs, étoiles rebelles dans les nuages d’une vie, ont des échos qui débordent sur la page, échos sensibles qui se marient aux nôtres.

Dans un texte émouvant, Ce qui me reste , l’auteur brûle d’une torche dévorante : douleur de perdre sa mère : je sens sourdre encore les pleurs / qui débordent l’ogive du cœur : hommage vibrant, reconnaissant : maternité éternelle / arche sacrée / qui transforme l’abîme en île, le sang de la mère / et de l’enfant / même séparés / gardera toujours / ce bruissement d’appels / suivi d’apaisement.

 

Jeanne Champel Grenier se souvient toujours, malgré tout, du bleu des cimes, vertiges au long des veines / entre altitude et tendre abîme. Elle ne cultive pas le drame, elle le dénonce sans s’en abreuver. Un humour primesautier laisse souvent filtrer ici et là un sourire : des anges avec leurs ailes / et leurs bouches fleuries / suçant des fruits confits. L’auteur sait aussi être drôle, dans la fugacité d’un clin d’oeil, elle flirte avec le surréalisme : Ah ! Comme elle était belle la Ford caramel décapotable / aux antennes de sauterelle / avec son poste orientable / qui danse la samba en côte. En amoureuse de la nature, elle accompagne le vent pour le piocher  en compagnie d’oiseaux ; parfois l’accompagne un très vieux goéland sorte d’ange gardien, qui vole au ras de l’air où danse une libellule qui pliflotte.

 

Comme le souligne dans une  »Après lecture », Louis Delorme, poète qui a souvent croisé sa plume avec celle de Jeanne Champel Grenier, celle-ci n’a pas peur de fouiller ce qui lui est intime, personnel car elle sait que les racines sont un lien de sincérité partagée, ainsi apparaît son terroir primordial : l’Ardèche : les gens d’ici / sont sans manière , durs à la tâche lents  l’oubli ; apparaît aussi la Catalogne, terre maternelle,  lorsque la musique sautillée d’une sardane lui met le pouls en  orbite / sur les ramblas de Barcelone.

 

Dans les petites choses du quotidien, elle sait écouter, voir, retenir: elle entend broder l’été  ainsi que les abeilles des confitures. L’auteur fait ruche ; elle restitue un miel d’un cru très personnel que le lecteur savoure quand elle s’exerce au paradis / de l’infiniment petit.

Paradis traversé par une foule de personnages , car c’est bien l’humain qui intéresse l’auteur, l’humain et son avenir marqués au croisement / du sort et du calendrier : personnages du quotidien en ces terres de caractère qui vont de l’enfant neuf ébahi au guérisseur antique en passant par le Sage et  la vieille femme sans âge / belette furtive / du silence / un rire bienveillant / plein les yeux.

 

Jeanne Champel Grenier, entre ombres et lumière, en dépit des fêlures qui changent parfois le timbre de la vie, nous donne de quoi désherber le bonheur. Elle sait, comme le souligne René Louis Des Forêts dans Ostinato, que le temps passé n’est source de vie que pour qui le revit en jaillissements lumineux,  une fulgurante épiphanie, c’est pourquoi, avec bonheur, le lecteur habite ses incendies.

 

                                                                                               © NICOLE HARDOUIN

 

C’est encore et toujours l’été!–N°88

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Jacques ANCET  – Voir venir et laisser dire – poèmes (Ed. La rumeur libre – 132 pp.)

Une chronique de Xavier Bordes

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Jacques ANCET  – Voir venir et laisser dire – poèmes (Ed. La rumeur libre – 132 pp.)

 

Notre ami Jacques Ancet est loin d’être un poète inconnu en Belgique puisqu’il a été nommé, honoris causa, docteur de l’Université Catholique de Louvain, parmi beaucoup d’autres flatteuses distinctions que sa fécondité lui a méritées.

Tous les livres d’Ancet sont d’une poésie, intime souvent, intéressante, toujours. Celui-ci n’échappe pas à ces deux qualités, particulièrement en ce que sont les mouvements intimes d’une conscience favorisée par une vision poétique simple, belle et originale. Il s’agit, davantage encore que d’habitude chez notre poète d’une réflexion, disons ferme et douce, sur l’être d’un homme un peu à l’écart, dans sa relation avec le “contemporain” qui sollicite son esprit. Quelque chose qui n’est pas mièvre tout en s’essayant à un dire juste et bienveillant, en dépit du négatif qui secoue ce XXI ème siècle commençant :

 

 Le printemps comment en parler avec les cris, les détonations,

                          Le fracas des bombes ?

 

                          Et pourtant, comment ne pas en parler ?

                          L’air est devenu si limpide, mais

 

  Qui se soucie de l’air ? À une tige luit une goutte. Vous regardez

au bout des yeux

 

Un bleu terrible qui tremble. Et, derrière, cette blancheur.

Et quoi encore derrière ?

 

On reconnaît bien là, au passage, la discrète préoccupation métaphysique qui caractérise l’écriture de Jacques Ancet. C‘est un peu comme une très faible cloche dont on ne sait si, venant d’un bleu lointain, l’on a vraiment entendu – ou rêvé ? – le tintement de “petite cuillère”, comme eût dit Tristan Tzara. Pourtant, il n’en faut pas davantage pour que constamment le poème d’Ancet retrouve son interrogation quotidienne et s’en approfondisse dans la pure tradition des penseurs qui n’ont jamais coupé le cordon ombilical nutritif, sans définition théologique ni idéologie, d’une sorte de proximité religieuse avec la nature, mais aussi avec l’ensemble de ce qui, humble ou non, environne la personne, que ce soit la « personne Ancet » ou n’importe quel autre humain que sollicite une minute quotidienne, soudain pensive :

 

La tasse brille. Les ombres tremblent. Laisse dire. Ce qui se dit

sans toi.

 

Dans le buisson des couleurs brûle une flamme discrète.

 

Dire un dieu serait trop dire. Mais quelque chose oui. Ou quelqu’un.

Sans visage,

 

Une présence peut-être. Avec des lèvres et leur très peu de mots.

Laisse.

 

On pourrait dire que tout Jacques Ancet et sa poésie, c’est-à-dire le cheminement mental qu’il sème devant nous par des poèmes du même blanc de lis que les cailloux du Petit Poucet, sont résumés dans ces quelques propositions, intenses et remarquablement consubstantielles à toute la dimension humaine qu’elles réveillent – j’imagine comme chez moi ! – dans la songerie de tous les lecteurs qui, ce poète une fois rencontré, ne se détachent plus de ce qu’il laisse dire, par sa plume aussi essentielle que féconde. Les recueils de Jacques Ancet ne se lisent pas : ils se fréquentent. Et nos pensées à l’égard de l’existence en ressortent un peu plus limpides, voire même jusqu’à un certain point sereines, comme après une méditation heureuse dans le silence d’une forêt.

 

                                                            © Xavier BORDES (Paris – 9/9/2018)


 

Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€

Une chronique de Lieven Callant

 

Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€

 


Le titre donne le ton à ce nouveau recueil des éditions Traversées: on joue et on se joue des codes traditionnels de la poésie avec une certaine science légère et amusée qui permet malgré tout à son auteur et aux lecteurs d’apprécier avec lucidité des messages complexes et vrais, critiques surtout vis-à-vis d’eux-mêmes. Ces jeux réintroduisent ce qui manque parfois ailleurs, la fantaisie, l’audace, l’humour.

En se ré-appropriant d’une des formes clés de la poésie: le sonnet, Frédéric Chef me rappelle qu’on peut innover sans céder à la facilité voire à la grossièreté, sans rester prisonnier des codes multiples qui portent la poésie ou la sculpte parfois avec trop de rigueur. Les règles, les formes ne se figent pas mais servent de tremplin à l’écriture.

Vanités, hommageries et voyageries  partagent les sonnets selon leurs caractéristiques comme on partagerait des pâtisseries selon leurs goûts et leurs textures mais aussi leurs valeurs nutritives et l’effet que ces délices procurent à ceux et celles qui les goûtent. Les « Poèmeries » seraient donc des friandises, des mets de choix.

Les poèmeries peuvent tout aussi bien être des gamineries autrement dit des enfantillages ou des espiègleries. Le poète reste un enfant après tout, en garde la spontanéité et une certaine joie de vivre, de goûter l’instant présent et de faire de la vie un jeu. De s’habituer à la vie par le jeu. Le poème nous aide donc à nous habituer à la vie.

Le suffixe –emerie fait aussi référence à un lieu de fabrication. Dans les poèmeries, on fabrique des poèmes, dans les hommageries des hommages, dans les voyageries, des voyages.  

Le poème comme une notion à la fois et vague et précise devient aussi le lieu de rencontre de tous les poèmes et de tous les poètes. Lire-écrire, comme le fait Frédéric Chef et comme il nous invite à le faire par ce recueil est sans doute la meilleure façon de saluer le poète, les poètes et les poèmes.

Le poème est le lieu où l’on aspire à être soi, se retrouver dans les mots de l’autre. Il est l’endroit où tout au contraire on aspire à ne rien retrouver d’ancien, de connu et où l’on peut aisément disparaitre entre les mots et leurs saveurs, entre les images et les tableaux.

Le poème est un voyage d’exploration de lieux qui n’existent qu’en lui, ces lieux que l’esprit invente, répertorie ou cache. Pour ce voyage, il n’est pas forcément nécessaire de se déplacer matériellement d’une ville à une autre, d’un pays à un autre. Le poème est un univers en lui-même. Si de nombreux poètes sont de grands voyageurs, des aventuriers, d’autres explorent en restant cloués à un lit par la maladie, l’infirmité, l’angoisse, l’emprisonnement, la mort. Ils s’aventurent en des régions qu’ils sont les seuls à explorer pour l’instant. Pour l’instant seulement, car nous sommes tous condamnés.

François Villon, Georges Perros, Armand Robin, Amen Lubin, Ted Hughes, Roger Bodart, Jacques Borel, Pierre Morhange, Francis James, Ivan Bounine, Charles Baudelaire, Harry Martinson, Théophile Gautier, Pierre Loti, Alain Bertrand, et d’autres sont évoqués au fil des mots. Quelque chose venant d’eux rythme notre lecture, impose un souffle nouveau à l’écriture dans les trois parties que comporte ce très beau livre.

« je lis les poètes un peu comme on se lit

soi-même dans le miroir déformant des mots

essorant les poèmes les buvant jusqu’à la lie

trouveront-ils un soir pour apaiser mes maux » P40

 

« mais aucun poème ne ressuscite un mort

tu t’accables de vivre sans elle qui fut

ta joie ton feu autant le poids du remords » p44

 

« sorti du vide ce poème ou de la main

qui trace un chemin dans la poussière du temps

l’esprit se perd et se trouve un refrain

de l’espoir et l’abondance à contretemps

 

le cerveau est une chambre sans meubles

et sans tapis qui résonne et sonne le creux

et les mots mensongers ce décor meublent

nos regrets et cet appartement spacieux

 

pourquoi ce coeur bat-il encore? envahi

de doute et tremblements comme par la nuit

en nous les cris et le chant des fantômes

 

toi seul poète chasse de nous les araignées

clameur de trompe tous ses vers non alignés

peuplent cet univers vide que nous sommes  p47

 

Les éditions Traversées nous offrent comme à leur habitude, un livre de qualité tant par son contenu que par par sa présentation graphique soignée. L’illustration de la couverture est une aquarelle de Jean-Claude Pirotte. Bertrand Degott a assumé la « préfacerie » 

©Lieven Callant


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Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Rentrée littéraire___________________

Une chronique de Nadine Doyen

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Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Amélie Nothomb voudrait-elle payer sa dette aux auteurs qui l’ont nourrie ? Le titre du roman précédent Frappe-toi le coeur lui avait été inspiré par Alfred de Musset. Cette fois, avec Les prénoms épicènes,  elle fait un clin d’oeil à Ben Jonson, contemporain de Shakespeare, qui a écrit « Epicène ou la femme silencieuse ».

Arrêtons-nous sur le sens de l’adjectif « épicène »: il désigne des prénoms « qui ne spécifient pas de quel sexe nous sommes ». Soulignons le talent de « la reine de l’onomastique. », dixit Augustin Trapenard !

Le premier chapitre mettant en scène Reine congédiant l’homme qui l’aime depuis cinq ans, peut dérouter, car ce n’est qu’à la page 107 que l’on découvre l’identité de celui qui, blessé dans son orgueil, n’a toujours pas « décoléré ». Moment où tout va basculer, faire exploser un couple et modifier l’avenir d’une mère et de sa fille.

Nous suivons ensuite le couple formé par Dominique et Claude, depuis leur rencontre, leur mariage, la montée à Paris, le mari créant une filiale de la société Terrage. À la naissance tant attendue de leur fille, le père s’éloigne, ainsi il ne manifeste aucune joie à voir sa fille marcher. Son absence de plus en plus fréquente va renforcer les liens fusionnels entre mère et fille. Mais que cache cette indifférence, cette indisponibilité du géniteur ? Le sens de son prénom, Claude, signifiant «  boiteux » aurait-il une influence sur son comportement ?

La scolarité de leur fille Épicène donne l’occasion d’une mixité sociale, la mère réussissant à sympathiser avec Reine Cléry, partageant les mêmes soucis de parents d’adolescentes, lors des rencontres avec les enseignants. Le professeur de latin ne manque pas d’asséner ses quatre vérités, ce qui rapproche les deux femmes, prêtes à s’épauler.

Elles se fréquentent, sortent, s’invitent, mènent grand train. « Une amitié neuve qui ne cesse de s’intensifier ». Une nouvelle vie pour Dominique qu’elle se plaît à relater à son mari le soir. Mais n’est-elle pas, depuis le début, manipulée par son époux ? Pourquoi manifeste-t-il un besoin si impérieux de rencontrer M.Cléry ? Est-il vraiment motivé par des raisons professionnelles ? Comment s’immiscer dans cette famille sinon en étant invités à une de leurs réceptions ? Le plan fonctionne grâce à Dominique !

Le jour J, la soirée fixée au 26 janvier, tourne au cauchemar. Scène très théâtrale où Dominique surprend une conversation entre son mari et Reine.

Rebondissement du récit, tournant décisif dans la vie des Guillaume.

Les confidences de Claude à Reine, si édifiantes, si consternantes, provoquent un terrible séisme chez Dominique trahie. Tout s’écroule pour elle. C’est sur le champ qu’elle décide de partir avec sa fille.

La narratrice autopsie les sentiments de ses protagonistes avec subtilité et brosse des portraits très contrastés.

Que penser de Claude, ce père ambitieux, qui n’a jamais eu de temps pour sa fille ? Un citoyen, pour qui les apparences importent, au point de déménager pour la rive gauche de la Seine! Un homme qui incarne « l’égoïsme pur et dur » pour l’auteur et suscite notre indignation.

Que penser de Dominique, l’épouse, qui n’intercède pas quand le père brise l’amitié de sa fille avec Samia ? Une épouse que le mari comble d’objets luxueux lui laissant subodorer un retour de flamme jusqu’au moment où « stupeur et tremblements », elle découvre la vraie face de celui qu’elle aime. La narratrice montre comment l’amour que Dominique transcendait à ses débuts va se transformer en une force destructrice.

On retrouve dans les personnages cet esprit des « loyautés » de Delphine de Vigan, « des liens invisibles qui nous attachent aux autres ».

Reine n’est- elle pas loyale envers sa nouvelle amie quand elle traite le mari de celle-ci, de «  monstre », « de cinglé » ?

Quant au lien entre Reine et Claude, ne dévoilons rien.

L’auteure « met toujours au monde » des « enfançonnes » surdouées.

Ici Épicène réussit admirablement au collège, donne satisfaction à son professeur de latin, puis décroche le bac brillamment. Et pourtant, pour le père, elle est cet enfant « insupportable » à qui il consacra si peu de temps.

Mais l’intelligence condamne à une certaine forme de solitude. N’est-ce pas pour cette raison qu’elle adopte « le stratagème du coelacanthe » ? ( 1)

Épicène sidère par sa maturité, à 15 ans, elle prend les choses en main dès leur retour à Brest chez ses grands-parents et s’avère être quasi le pilier de sa maman. Elle déploie un tel « grit » (2), que sa mère se montre battante à retrouver du travail.

La vocation des héroïnes d’Amélie Nothomb est dictée par la littérature. Épicène, bachelière brillante se tourne vers un cursus d’angliciste, influencée par Ben Jonson, ce qui n’est pas sans rappeler la motivation de Diane qui a embrassé le métier de cardiologue, impressionnée par la phrase de Musset : «  Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie. »

Dans la foulée la « fabuleuse » étudiante éblouit par sa thèse, décroche l’agrégation « haut la main », et un poste d’enseignement à Brest.

La romancière aime explorer les relations parentales complexes et les couples. Ses livres traitent souvent de conflits, d’injustice et de vengeance.

Elle montre jusqu’où certains peuvent aller par amour. Le défi du père en fait un personnage exécrable, antipathique, un peu «  un loup ».

On pense à « Tuer le père », si ce n’est que « ce mec ignoble », ce « type infect » pense, lui, à supprimer sa fille ! Un vrai drame.

L’académicienne se réfère au prince de Ligne, moraliste belge, pour commenter le geste, lourd de conséquences, de celle qui a, pendant des années, vécu comme « le coelacanthe ». Elle aborde la question de la préméditation ou non et du remords.

L’image d’Épicène qui, lors de son départ précipité, considère comme « essentielle » son édition bilingue de l’Iliade  convoque les paroles dithyrambiques de Sylvain Tesson sur Homère, ce maître de poésie et de vie, dont « l’oeuvre est une sorte de bréviaire de l’homme, un enchantement de lecture, un trésor. Homère, c’est Goldorak » !

Et nous, que prendrions-nous d’essentiel, en cas de départ précipité?

Pour rester fidèle à son titre « d’ambassadrice du champagne », Amélie Nothomb fait couler un grand cru, le préféré de Reine Cléry. Et elle ne manque pas de distiller les effluves d’un parfum de renom, ainsi que son sempiternel mot : « pneu », ici il faut les regonfler !

Les anglicistes et anglophiles seront ravis de lire que « L’anglais est une langue étonnante. Un seul mot suffit là où nous affaiblissons à coup de périphrases ». Pour les autres, enrichis du verbe «  crave », ils auront « un besoin éperdu de » lire les romans précédents de «  Crotteke » ! (3)

La romancière tresse une tragédie psychologique percutante qui entrelace le destin de deux familles, digne des pairs qui l’ont inspirée.

Un vingt-septième roman irrigué par la haine, « deux vengeances (une qui rate, une qui réussit ! » selon l’écrivaine) et l’amour, étayé par cette déclaration : « La personne qui aime est toujours la plus forte ».

© Nadine Doyen


(1) Coelacanthe : « poisson qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile ».

(2) grit : Ce terme désigne la capacité de ne pas se résigner, de persévérer.

(3) Surnom donné à Amélie Nothomb par ses proches.

A écouter : l’émission Boomerang du 28 août 2018 où Augustin Trapenard reçoit Amélie Nothomb.

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