Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

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Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

Un roman que j’ai lu d’une seule traite parce qu’il rassemble les caractéristiques chères à Thierry Radière. Les thèmes abordés sont la recherche d’une identité, les liens filiaux et les liens d’amitié, l’amour conjugal, la famille et la folle routine du quotidien qu’on peut s’amuser à perturber. L’histoire évoque une réalité tangible, dans laquelle il est facile de se retrouver, de se reconnaître. L’auteur y puise son inspiration pour construire des personnages qui lui ressemblent ou font partie de son univers proche. Un univers où les livres, la lecture et l’écriture ont une place importante à côté de l’amour que l’auteur réserve aux siens. La lecture, l’intérêt pour les livres et leurs contenus impliquent un rapport à la vie différent car se crée l’habitude de se questionner et de se remettre en cause. Ces remises en cause impliquent que l’on tisse un lien avec l’autre avec les autres qui soit basé sur un désir réel et profond de le comprendre ou de chercher à le faire. Le personnage principal, Jean-Marc est un homme qu’on sent impliqué dans la vie des autres, de sa fille Nina mais aussi de son épouse qui vient d’apprendre la vérité longtemps cachée par sa famille de ses origines. Son père naturel était un Tzigane et elle cherche à savoir qui était ce père fantôme. 

Jean-Marc travaille dans une médiathèque en tant que bibliothécaire, si ce travail le met en contact avec les livres, il regrette toutefois de ne pouvoir en lire plus et de ne pas établir avec ses collègues de travail d’autres liens que ceux strictement professionnels qui consistent à ranger et trier les livres. 

Tous les mercredis, il emmène sa fille Nina faire des tours de manège. Ces moments d’échanges sont appréciés tant par l’enfant que par le père, des moments de jeux et de rêves. Le manège devient comme un symbole, un axe magique qui redistribue l’énergie, le rêve, un axe autour duquel migre la vie, ses questionnements, ses parties de plaisir et de découvertes mais aussi les moments plus pénibles et sombres quand on sent que la roue tourne, à tourné et que la chance et le bonheur sont des valeurs qui fluctuent. L’enfant ne peut pas toujours rester sur le manège. La vie n’est pas que jeux.

Jean-Marc se lie d’amitié avec le forain Paulo. Ce qui a attiré le forain vers ce père, c’est le fait qu’il soit le seul à lire parmi tous les parents qui attendent autour du manège. C’est comme si Jean-Marc contrairement aux autres parents qui restent dans l’admiration de leurs bambins était le seul à offrir un réel partage, un réel engouement pour le jeu et le plaisir de faire quelque chose qu’on aime. C’est comme si Jean-Marc participait à quelque chose de précieux et de lumineux alors que les autres parents se limitaient à rester des spectateurs de ce bonheur.

Paulo écrit des poèmes et qu’importe s’il n’a pas été longtemps à l’école et dit ne pas savoir très bien écrire. Thierry Radière en profite pour déclarer que la poésie n’appartient pas qu’aux érudits et aux universitaires, elle est aussi du côté des gens simples et sans prétentions, elle est de notre côté, à vous, à moi, à n’importe qui. Les raisons qui motivent le forain n’ont vraiment rien à voir avec les motivations et les ambitions des « grands écrivains » puisque c’est son fils de cinq ans qui l’a désigné comme roi des poèmes alors que pour la première fois de sa vie, Paulo avait remporté la fève, trophée d’une galette des rois. La poésie se situe bien là et fait définitivement partie de ce monde imaginaire et imagé de l’enfance. Les poètes sont des enfants. La vie un carrousel. Accepter les changements, renoncer à s’enliser est un défi permanent que les personnages de ce roman relèvent admirablement. 

La poésie sous ses diverses formes et celles aussi que l’on rencontre chez l’autre qu’on aime est au coeur de ce livre. La poésie est bien plus que des mots, elle est un espoir, une manière de vivre, une façon de guérir ses blessures. Le principal message de ce roman réside en ce pouvoir retrouvé, ce pouvoir renouvelable qu’elle offre à ceux et celle qui lui réservent une place et se défont des préjugés. 

Thierry Radière est un des auteurs régulièrement publiés par Traversées. Dans le N°88 on peut lire une de ses nouvelles « Le rôti de porc » 

 © Lieven Callant

Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€

Une chronique de Lieven Callant

 

Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€

 


Le titre donne le ton à ce nouveau recueil des éditions Traversées: on joue et on se joue des codes traditionnels de la poésie avec une certaine science légère et amusée qui permet malgré tout à son auteur et aux lecteurs d’apprécier avec lucidité des messages complexes et vrais, critiques surtout vis-à-vis d’eux-mêmes. Ces jeux réintroduisent ce qui manque parfois ailleurs, la fantaisie, l’audace, l’humour.

En se ré-appropriant d’une des formes clés de la poésie: le sonnet, Frédéric Chef me rappelle qu’on peut innover sans céder à la facilité voire à la grossièreté, sans rester prisonnier des codes multiples qui portent la poésie ou la sculpte parfois avec trop de rigueur. Les règles, les formes ne se figent pas mais servent de tremplin à l’écriture.

Vanités, hommageries et voyageries  partagent les sonnets selon leurs caractéristiques comme on partagerait des pâtisseries selon leurs goûts et leurs textures mais aussi leurs valeurs nutritives et l’effet que ces délices procurent à ceux et celles qui les goûtent. Les « Poèmeries » seraient donc des friandises, des mets de choix.

Les poèmeries peuvent tout aussi bien être des gamineries autrement dit des enfantillages ou des espiègleries. Le poète reste un enfant après tout, en garde la spontanéité et une certaine joie de vivre, de goûter l’instant présent et de faire de la vie un jeu. De s’habituer à la vie par le jeu. Le poème nous aide donc à nous habituer à la vie.

Le suffixe –emerie fait aussi référence à un lieu de fabrication. Dans les poèmeries, on fabrique des poèmes, dans les hommageries des hommages, dans les voyageries, des voyages.  

Le poème comme une notion à la fois et vague et précise devient aussi le lieu de rencontre de tous les poèmes et de tous les poètes. Lire-écrire, comme le fait Frédéric Chef et comme il nous invite à le faire par ce recueil est sans doute la meilleure façon de saluer le poète, les poètes et les poèmes.

Le poème est le lieu où l’on aspire à être soi, se retrouver dans les mots de l’autre. Il est l’endroit où tout au contraire on aspire à ne rien retrouver d’ancien, de connu et où l’on peut aisément disparaitre entre les mots et leurs saveurs, entre les images et les tableaux.

Le poème est un voyage d’exploration de lieux qui n’existent qu’en lui, ces lieux que l’esprit invente, répertorie ou cache. Pour ce voyage, il n’est pas forcément nécessaire de se déplacer matériellement d’une ville à une autre, d’un pays à un autre. Le poème est un univers en lui-même. Si de nombreux poètes sont de grands voyageurs, des aventuriers, d’autres explorent en restant cloués à un lit par la maladie, l’infirmité, l’angoisse, l’emprisonnement, la mort. Ils s’aventurent en des régions qu’ils sont les seuls à explorer pour l’instant. Pour l’instant seulement, car nous sommes tous condamnés.

François Villon, Georges Perros, Armand Robin, Amen Lubin, Ted Hughes, Roger Bodart, Jacques Borel, Pierre Morhange, Francis James, Ivan Bounine, Charles Baudelaire, Harry Martinson, Théophile Gautier, Pierre Loti, Alain Bertrand, et d’autres sont évoqués au fil des mots. Quelque chose venant d’eux rythme notre lecture, impose un souffle nouveau à l’écriture dans les trois parties que comporte ce très beau livre.

« je lis les poètes un peu comme on se lit

soi-même dans le miroir déformant des mots

essorant les poèmes les buvant jusqu’à la lie

trouveront-ils un soir pour apaiser mes maux » P40

 

« mais aucun poème ne ressuscite un mort

tu t’accables de vivre sans elle qui fut

ta joie ton feu autant le poids du remords » p44

 

« sorti du vide ce poème ou de la main

qui trace un chemin dans la poussière du temps

l’esprit se perd et se trouve un refrain

de l’espoir et l’abondance à contretemps

 

le cerveau est une chambre sans meubles

et sans tapis qui résonne et sonne le creux

et les mots mensongers ce décor meublent

nos regrets et cet appartement spacieux

 

pourquoi ce coeur bat-il encore? envahi

de doute et tremblements comme par la nuit

en nous les cris et le chant des fantômes

 

toi seul poète chasse de nous les araignées

clameur de trompe tous ses vers non alignés

peuplent cet univers vide que nous sommes  p47

 

Les éditions Traversées nous offrent comme à leur habitude, un livre de qualité tant par son contenu que par par sa présentation graphique soignée. L’illustration de la couverture est une aquarelle de Jean-Claude Pirotte. Bertrand Degott a assumé la « préfacerie » 

©Lieven Callant


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André Platonov, Les herbes folles de Tchevengour, traduit du russe par Cécile Loeb, préface de Nikita Stuve, Stock, 1972, 482 pages

Une chronique de Lieven Callant

 

Numériser 1

André Platonov, Les herbes folles de Tchevengour, traduit du russe par Cécile Loeb, préface de Nikita Stuve, Stock, 1972, 482 pages


 

« Pilon » a été estampillé juste en dessous du titre, sur la page de garde. Cet ancien livre de bibliothèque municipale semble avoir fini sa carrière sans avoir hélas pu trouver de nombreux lecteurs. La fiche collée au dos de la couverture ne porte aucune date de prêt et ce livre publié en 1971 est comme neuf. Seul le soleil, sa lumière et le temps ont jauni légèrement le papier. Il a fallu plus de 40 ans pour que ce livre soit traduit et publié en France. L’U.R.S.S. n’est pas alors encore aux heures de la Perestroïka et l’oeuvre majeure de Platonov y reste encore interdite. 

Pilon pour un livre qu’on dit difficile et presqu’impossible à traduire. Pourtant, on sait que depuis toujours traduire n’est pas que trahir, c’est aussi transmettre avec le plus de respect possible la voix d’un auteur, d’une oeuvre et qu’avec les outils dont nous disposons (plusieurs versions, plusieurs notices explicatives) et les précautions essentielles nous pouvons, nous lecteurs malgré tout apprécier de nombreuses oeuvres étrangères.

Pilon comme une toute dernière censure appliquée à une oeuvre écrite entre 1926 et 1929 alors que s’installe dans les campagnes russes, la collectivisation qui provoquera l’une des plus effroyables famines de toute l’histoire du pays. Pilon pour une oeuvre dénigrée si tôt écrite et censurée. Elle ne sera jamais publiée du vivant de son auteur, André Platonov qui mourra à demi oublié en 1951 dès suite d’une maladie qu’il a contractée au chevet de son fils rentré malade et mourant après avoir été arrêté comme otage et déporté dans des camps alors qu’il n’avait que 15 ans pour « espionnage et terrorisme ». 

Pilon comme pour étouffer une oeuvre magistrale qui dénonce pas seulement le régime totalitaire communiste de l’union soviétique à une époque bien précise mais toute forme d’abnégation de l’être humain quel qu’il soit et où qu’il soit, abnégation absurde qui se déroule encore parfois sous nos yeux et que trop peu osent vraiment dénoncer et en assumer au péril de leur vie les conséquences les plus injustes. Oleh Sentsov meurt doucement dans les prisons russes d’une grève de la faim qui en est à plus de 100 jours.

Pilon, parce que l’écriture fait un usage subtile de sa langue, manoeuvre avec finesse dans les méandres qu’elle s’invente afin de nous révéler la puissance de la simplicité, la marge qu’offrent les sous-entendus, les doubles sens, l’absurde cruauté de la vérité? Sommes-nous tous anesthésiés par des romans sourds et lourds aussi rudes et grossiers qu’il m’arrive de me demander si ce n’est parfois pas moi qui ne comprends pas, que c’est une mauvaise blague. On ne cherche plus à découdre l’horreur pour l’analyser mais au contraire on cherche à nous y habituer pour ne plus avoir à la regarder.

 Pilon parce que l’écriture nous dérange par son indéfinissable ironie parce qu’elle s’adresse à notre innocence comme à notre naïveté abusée ou notre cupide complicité. Pilon parce qu’on ne parvient toujours pas à faire confiance?

« Les herbes folles de Tchevengour » est un roman qui pourrait se concevoir  pour être sans doute mieux compris comme une pièce de théâtre où Tchevengour, un village perdu dans les steppes est la scène, la steppe et ses herbes sauvages les coulisses, le côté cour. Les personnages tout en n’ayant rien perdu de ce qui les rend humains, de ce qui les rapprochent de nous entrent et sortent, dialoguent, interagissent. On assiste à ce que devient leur vie de la même manière qu’eux en l’actant, en la vivant par l’intermédiaire d’un artifice des mots dans un univers clos. L’univers comme un théâtre, au delà, on joue toujours la même pièce. l’univers comme un labyrinthe sans issues où l’on avance par la force des choses.

Le roman commence en 1921, juste après les guerres de la révolution russe qui ont dévasté les campagnes et provoqué d’effroyables famines. Au moment où probablement, les idéaux qui accompagnaient la révolution ont tous été déçu car si Platonov comme d’autres écrivains et artistes ont dans un premier temps participé aux mouvements de la révolution et aux avant-gardes artistiques qu’elle suscitait, très vite ils ont pris conscience des débordements menant au culte de la personnalité de Lénine (et plus tard de Staline et des autres) au dérives menant à la restriction des idées et leur étouffement par une censure systématique ou l’arrestation et la déportations de leurs auteurs. Dès ses premières oeuvres, Platonov à cause de ses critiques a été repéré en haute sphère par Staline lui-même qui aurait indiqué dans la marge du manuscrit censuré: « salopard». 

Contrairement à ce qu’indiquent beaucoup de résumés de Tchevengour, les protagonistes n’ont pas l’intention idéaliste d’établir le communisme à Tchevengour. Je pense qu’ils ne se font plus la moindre illusion. Ils appliquent des consignes qu’ils ne comprennent pas toujours et tentent d’appliquer à la lettre les slogans de propagande annonçant un avenir meilleur. Ils ne savent d’ailleurs pas trop bien à quoi ressemble le communisme, ce que cela implique, aucun d’entre eux n’a lu Marx et ils ont les plus grandes difficultés à comprendre et à appliquer les directives bureaucratiques de Moscou d’autant plus qu’on ne leur offre aucune aide technique et ni même financière pour mettre en place l’absurde collectivisation des terres. La population est exsangue et manque de tout. Les personnages s’efforcent tout simplement de survivre et il s’attachent à ce qui leur semble être une bouée de secours en décrétant que le communisme est établi à Tchevengour, qu’après avoir massacré les bourgeois et petits propriétaires du village et redistribué leurs terres, leurs biens et les réserves de nourritures au prolétariat constitué de mendiants ramassés çà et là dans la steppe ravagée par 4 ans de guerre et de disettes, ils n’ont plus de soucis à se faire, le soleil va travailler pour eux. 

Tchevengour est plutôt le bout du monde, l’endroit le plus reculé où l’on arrive après avoir traversé l’enfer et perdu toutes ses illusions. Où seules subsistent des herbes folles et quelques êtres humains acculés. Ce qui les encourage à mettre sur pieds un comité révolutionnaire qui tient séances sur séances, produisant rapports sur rapports affirmant tous que le communisme a permis une augmentation des récoltes alors qu’ils ne cultivent rien, qu’aucune machine n’est en état de fonctionner et qu’ils n’ont pas les moyens ni les connaissances nécessaires pour les réparer. Que tous souffrent de malnutrition avancée, ce qui les pousse là c’est de ne pas avoir d’autre solution. 

Alors que chez Becket, on attend Godot, à Tchevengour, on sait qu’il n’y a pas de Godot, qu’il n’y a rien qu’une machine qui s’emballe de manière absurde à produire désastres sur désastres et pour survivre on se demande s’il faut être plus cruel, plus  incompréhensible et dictatorial qu’elle? 

André Platonov ne dénonce pas des hommes mais le système qui les prive de liberté, de moyen d’action, les fond dans la masse et résorbe leur conscience intime et personnelle au profit d’une conscience collective qui autorise n’importe quel débordement inhumain.

Lire un tel roman implique forcément une démarche de réflexion qui dépasse l’histoire que l’auteur nous raconte avec tellement de brio. Car l’ironie de Platonov est une arme aiguisée avec science. Ce roman bouleverse nos fondations, secoue nos convictions avec une force qui laissera des traces. Car c’est l’humain en nous qu’il interroge. Même une révolution, la révolution ne peut nous réveiller, nous libérer. Il se peut bien au contraire qu’elle nous détruise et nous force encore pour longtemps au silence. La dictature comme une fatalité, une maladie dont on ne se débarrasse pas et qui frappe toute une population qui n’a jamais connu que les dictatures les unes après les autres.  

Même Tchevengour, ses herbes folles pliée aux exigences les plus grotesques, exerçant sur chacun de ses habitants les plus effroyables pressions après celles de la guerre, de la famine, de l’isolement, du dénigrement. Même Tchevengour, où il n’y a rien, où il n’y a plus rien à détruire si ce n’est qu’une poignée d’être humains irrésolus sera balayée et détruite.

La vision d’ André Platonov n’est certes pas une vision optimiste prête à se laisser conduire par l’espoir utopique d’un monde meilleur, on pourrait peut-être même avancer qu’elle annonce grâce à son analyse concrète des éléments sur le terrain l’apocalypse, le désastre. Ce qui reste à l’être humain lorsqu’on lui retire un à un tous ses moyens, sa liberté et qu’on le pousse à accomplir des actions extrêmes et sordides de destruction quelque soit le clan, l’idéologie, le régime politique, ce qui reste à l’homme c’est sa faculté de rêver. Rêver comme un Don Quichotte malgré les vents contraires et la faillite. Rêver comme l’herbe folle, qui trouve toujours à repousser dans les conditions les plus pénibles. Les herbes folles c’est le rêve de quelques hommes ou leur folie que consume le temps. Qu’ils soient bolchéviques ou cosaques, chevaliers à la triste figure importe peu. 


© Lieven Callant

Géry Lamarre, Rivages de la nuit, poèmes et peintures, édition unique, 2018

Une chronique de Lieven Callant

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Géry Lamarre, Rivages de la nuit, poèmes et peintures, édition unique, 2018


Il s’agit d’un très beau livre d’artiste, unique, où des peintures de Géry Lamarre sont accompagnées de ses poèmes. Le livre est réalisé par l’auteur lui-même et il s’agit d’une première. L’opportunité d’acquérir ce livre m’a été offerte en contactant l’artiste-poète via sa page Facebook. Un coup de coeur pour ces images abstraites reliées par des poèmes aux thèmes envoûtants de la nuit, des lisières entre le réel et le rêve, le jour et la nuit. 

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Aux mots est réservée la transparence granulée d’un papier choisi avec subtilité par l’artiste. Les textes ainsi s’intègrent visuellement à la manière des nuages aux peintures abstraites à l’encre noire. Le papier épais choisi pour les peintures restitue comme s’il venait de se produire le geste de l’artiste et l’on comprend face à ces empreintes que la nuit ainsi observée depuis ses rivages, est la peinture elle-même et l’image intérieure qu’elle propose face à ce phénomène naturel. La nuit c’est l’ombre qui succède au corps plein et réel du jour, de la lumière, de la blancheur de la page. L’ombre qui mesure le temps, explore l’espace lui cherchant une limite. L’ombre qui célèbre le vide, le silence, l’absence. L’ombre qui menace ou masque, l’ombre qui nous habite et accompagne nos gestes comme une âme le ferait. 

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Toutes les pages du livre sont volantes mais contenues dans un écrin de papier qui sert de couverture et de protection. Toutes les peintures sont signées et il n’est pas interdit d’imaginer qu’on pourrait les encadrer les unes à la suite des autres sur un mur. 

Personnellement, je préfère manipuler avec le soin qu’elles méritent les pages non numérotées du livre et me questionner sur la nature de cet objet unique, sur sa saveur matérielle, sur l’odeur de l’encre et sur les infinis reliefs qu’une diffusion à grande échelle feraient sans doute disparaître. 

Rien ne remplace le plaisir d’avoir un livre dans les mains même si je suis une fervente lectrice numérique et apprécie tous les partages que permettent les nouvelles technologies. Personne d’autre que moi, n’aura le plaisir de manipuler ce livre, certes, c’est un aspect qui détonne à l’heure de la reproduction industrielle massive des images mais c’est dans cette relation intime à l’image que naît la poésie. Une parcelle de l’infinité, un morceau du monde qui n’est en somme qu’un livre fait de papier et d’encre, de mots redécouverts par un être humain, le poète. Presque rien pour certains, presque tout pour d’autres.

Pour soutenir l’auteur, pour encourager l’artiste ou simplement parce que comme moi, on aime véritablement son travail, qu’on devine une ferveur unique, simple et complexe à la fois, parce qu’on partage les questionnements entre rêves et réalités, entre matières visibles et matière noire, parce qu’on sait que tout nous échappe: on peut acquérir d’autres livres réalisés par l’artiste en prenant contact avec lui. Le livre comme objet, comme questionnement artistique de diffusion d’un propos, d’un questionnement pictural, d’une interrogation sur la matière et le ressenti a toujours exercé sur moi un pouvoir magique. Un pouvoir capable de défier le temps tout en gardant ses principes intrinsèques, ses codes.

©Lieven Callant


Voici le très beau site de Géry Lamarre : ici 

Visiter son blog: ici

Prendre contact avec lui: ici ou

Rodrigue Lavallé, Décomposition du verbe être, Éditions Tarmac, 101 pages, juin 2018, 14€

Une chronique de Lieven Callant

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Très bel objet que ce livre. Mise en page soignée sur un papier comprenant de fines rayures qui lui donnent un toucher agréable. La typographie est sobre et d’une parfaite lisibilité. Sur la couverture on peut admirer une énigmatique illustration de Dominique Catin. Les lectures peuvent débuter dans de très bonnes conditions.

Si je dis « les lectures » ce n’est pas seulement parce que ce recueil de poésies comporte plusieurs volets(5) et une préface de Laurine Rousselet mais parce que par essence la poésie a de multiples entrées.

Décomposition du verbe être pourrait être le titre d’une toile abstraite, un polyptyque à la manière de Pierre Soulages qui ne serait sans nous rappeler la grande connotation mystique des peintures à plusieurs volets reliés entre eux.  Au moyen-âge et à la renaissance, ils servaient de retables dans les églises. 

Ce recueil n’est pas dépourvu de magie puisqu’il réinvente en bien des endroits, le rythme de la lecture, il est parcouru de pauses, de césures, d’espaces libres. La lumière s’invite presque partout même si elle n’a pas toujours la vocation de nous éclairer. Place est faite, place est créée pour le doute contenu plutôt que pour l’affirmation univoque. Le sens empreinte de multiple voies ou parfois nous mène dans notre propre labyrinthe. Le sens ne sert pas forcément la signification concrète et directe, c’est une invite. 

Décomposition du verbe être serait donc une composition abstraite qui se propose de décortiquer le verbe en tant que partie principale du discours de toute langue mais aussi d’offrir tout simplement une analyse de l’être. L’être comme un fait, un acte, un choix ou au contraire comme un rassemblement de parcelles, de pièces motrices que j’appelle « l’existence », la vie, ce qu’elle est au quotidien ou devient de jour en jour. L’être comme un statut instable dont il nous faut prendre conscience parce que justement nous nous décomposons. 

Par « décomposition » on peut vaguement entendre destruction, mort, pourrissement, désagrégation du corps, des corps de chair, de vies, d’existences charnelles nourries de désirs qui s’éteignent au fur et à mesure qu’on y répond. Car on entend bien au travers des lignes qu’une mutation est en train de se produire, un voyage de soi d’un endroit à un autre, d’un état à un autre. On progresse par respirations. D’un mot à un autre, on respire, on grandit ou au contraire on se rétracte, on retient son souffle. On laisse naître l’émotion pour en laisser mourir une autre. 

Je ne parviens pourtant pas à me résorber à la lecture de ces poèmes, je me demande encore si de bribes les poèmes ne deviennent pas la toute dernière trace, l’épure d’un geste, l’ultime signe d’une langue. Cette langue de ce point de vue le plus dépouillé, le plus décomposé m’apparait dans toute sa richesse flamboyante. J’apprends à la reconnaître, à la détecter un peu à la manière de ces astrophysiciens qui devinent la présence d’un objet massif noir et invisible par les forces que celui-ci exerce sur son environnement. Pour revenir à ma comparaison du début, Soulages en peignant de noir ses toiles, nous révèle la lumière, sa puissance jusque dans les moindres recoins de notre univers mental. La poésie est finalement quelque chose qui nous échappe et qu’on ne peut vraiment définir pourtant sans elle, le monde (du moins le mien) s’effondrait sur lui-même.

Goûtez par vous-même, voici le début du livre que j’invite à lire : 

ça ressemble au soir

tambour au fond du crâne

un secret dans la gorge

resté

le corps

de sel et d’eau

prépare son achèvement

ce qu’oblitère l’angoisse

du vide

une grille

on ne sait si l’ouvrir

l’air se gonfle aux poumons

saturés de crépuscule

on espère que

telle adviendra

deviendra

pétale

©Lieven Callant

Rémy Cornerotte, Seul, poèmes retrouvés, avec des photographies de Jacques Cornerotte, éditions Traversées, janvier 2018, 68 pages, 15€ 

Cover SeulRémy Cornerotte, Seul, poèmes retrouvés, avec des photographies de Jacques Cornerotte, éditions Traversées, janvier 2018, 68 pages, 15€ 


Derrière ce titre énigmatique se retrouvent à l’instar des galets laissés un instant sur les rives par la mer, des poèmes polis par un poète sincère et discret qui semble confirmer derrière ce retrait que seul le poème importe et tellement moins son auteur que son lecteur. Ce voeux de discrétion, de pudeur respectueuse occupe une place centrale dans ce très beau livre des éditions Traversées.

Pour chaque poème, il faut savoir se créer une solitude. Pas celle de celui qui abandonne et fuit mais celle de celui qui sait partir et revenir, celle qui permet de tisser des liens avec le monde, celle qui nous connecte et déconnecte de la vie pour mieux en appréhender les détours, en savourer la naturelle simplicité. 

Ces poèmes sont restés longtemps inconnus et ont été retrouvés récemment et confiés au neveu de l’auteur. 

Les textes qui présentent l’ouvrage révèlent l’aventure cachée derrière ces poèmes retrouvés et dressent le portrait d’un auteur qui est avant tout un homme, dynamique et à multiples facettes: abbé, professeur de mathématique, peintre, sculpteur, amateur de musique, de théâtre, il semble avoir consacré sa vie à la rencontre de l’autre par des biais différents et qui ne se limitent pas à l’action ou à la réflexion religieuse. Ces textes nous livrent avant tout une réflexion poétique qui s’inclue dans une démarche artistique plus étendue, un positionnement éthique. Il est réconfortant de lire que les poèmes portent en eux une invitation, une vision humaine simple et dépouillée de la vie. Il n’est pas certain que l’auteur se soit positionné en tant que poète voulant transmettre une oeuvre. Les poèmes ont été écrits. Dans quels buts? Cela n’importe pas vraiment. La nécessité est intrinsèque au fait de les écrire. Écrire comme on respire.

La première chose à apprécier en eux est donc la solitude salutaire, indispensable au poème. L’auteur et son lecteur éprouvent ce même besoin de retrait. Se détache alors du texte une franchise  et une vérité similaire à celles que l’on retrouve dans les peintures abstraites du début du 20ème siècle. Une abstraction qui ne soustrait ni l’homme, ni le divin mais l’éloigne d’une représentation contraignante ou qui ne correspond qu’à son aspect le plus superficiel. Le poème est léger comme l’âme ou comme ce qui la transporte au delà d’elle même. Le poème est vie, vie spirituelle surtout. 

Je ne pense pas et cette lecture me conforte que la poésie soit parole, qu’elle se doit de transmettre un message, d’appliquer au monde sa pensée descriptive qui le compléterait. La poésie ne communique pas. Elle se tait. Elle invite le silence, elle le convoque, elle provoque, elle demande que l’on regarde, que l’on contemple au delà de l’apparence, la réalité.

C’est un peu la même invitation que l’on retrouve dans les photographies de Jacques Cornerotte. Au-delà de ce qu’elles montrent et cherchent à représenter, au delà des paysages, des objets, des bâtiments et des lieux, elles évoquent la trace, le signe presque invisible et indéchiffrable, la solitude de celui qui regarde et fabrique les images. Les photos invitent à voir au travers de ce qu’elles montrent. Ainsi le couloir vide montre celui qui s’y promenait. L’arbre devient le lieu de fraîcheur où il est bon de se reposer. Reposer son esprit, se libérer des contraintes descriptives strictes. Les liens que tissent les photos et les textes ne sont assurément pas ceux de l’illustration et de la démonstration. Ces liens sont ténus et visent à établir des corrélations entre les manières de voir et de percevoir, de sentir, de vivre et de transmettre au-delà des langages mis en place, une réalité qui ne porte pas de nom et se loge au fond de nous.

Rien ne vaut les citations lorsqu’il s’agit de partager l’émotion de la lecture et la portée puissante d’un livre de poésies tel que celui-ci. Je suis heureux et fier de faire partie de l’équipe qui oeuvre pour la revue Traversées. Les choix éditoriaux de Patrice Breno sont avisés et témoignent pour moi d’un long et sincère amour de la poésie sous ses formes les plus exigeantes, les plus justes. 

« Je chante la joie 

de ne rien faire,

dans le haut bois vert.

Et tandis que le monde

se lacère,

je suis hautement

l’heureux musicien »

Souviens-toi

et psalmodie les montées

—le sentier solaire, effroi et flamme

auprès des buis funèbres

—le pain de la terre

dans les emblavures du ciel

—l’or des Hespérides

dans le pré d’azur.

Et plus loin

—le balancement dans les flots matriciels

et la houle des mots indicibles

avec aux confins

—les marais salés de feu

—le mot et l’insurrection

—le cri et l’aurore initiale

©Lieven Callant



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Thierry Radière, Nouvelles septentrionales, Les Revenents, Jacques Flament, Alternative éditoriale, juin 2018, 79 p, 10€

Chronique de Lieven Callant

 

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Thierry Radière, Nouvelles septentrionales, Les Revenents, Jacques Flament, Alternative éditoriale, juin 2018, 79 p, 10€


Ce recueil de nouvelles septentrionales en comporte quatre comme les principaux points cardinaux mais ce qui intéresse vraiment l’auteur au-delà d’une géographie des lieux, c’est la géographie des habitants. Plus que de raconter une histoire et à travers elle, celle d’un village, d’une région, Thierry Radière dresse des portraits. Le point commun de ces quatre nouvelles est sans doute cette tentative de raconter des personnages, des hommes et des femmes dont on ne découvre finalement qu’une partie de leurs mystères même si on est l’auteur qui les a inventés de toutes pièces ou pas. D’ailleurs pour écrire et inventer ne met-on pas une part de réalité? Ecrire n’est-ce pas apprendre à la diluer dans le songe ou à l’inverse extirper l’imaginaire d’une réalité qui se fabrique au fur et à mesure qu’on ré-invoque le souvenir?

Bien sûr, on s’interroge sur soi-même, sur le regard qu’on porte sur les autres, l’autre qui était notre grand-mère, notre frère, notre ami. On devine les liens établis en pleine lumière avec ceux qu’on aime, qu’on a aimé, qu’on a finalement oublié et qui ressurgissent du passé. On découvre sous de nouveaux jours les sentiments, on s’aperçoit parfois qu’on a omis l’essentiel. On se rend compte qu’une partie de l’autre, qu’un pan de nous-même était dans l’ombre. On évoque toutes les possibilités, les portes qu’on a refermées, on songe aux histoires manquées mais surtout à celles qu’on a réussies. L’écriture de Thierry Radière est avant tout humaine, concrète et directe, pourvue d’une pointe d’humour, d’une sorte d’amour simple et sincère. Lucide et abordable par bien des angles d’approche, elle s’empare du mystère quotidien.

Comme tout bon texte, au delà de l’histoire, il y a l’habileté à la construire, à la suspendre parfois au delà des phrases, entre les lignes, pour la terminer d’un mot qui ouvre autant de questions qu’il ne répond à toutes les autres. Par le rythme et la concentration de thèmes abordés, la brièveté et l’absence de simplification réductive, Thierry Radière offre à ses lecteurs des nouvelles dignes de porter ce nom.

©Lieven Callant