Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

Une chronique de Lieven Callant

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

« Aujourd’hui est habitable » affirme le titre de ce recueil de poésies. Reste à savoir par qui et comment? 

Pour le savoir, il faut peut-être se rendre au jardin. En ce jardin intérieur aussi. Apprivoiser son regard, être capable de distinguer sans juger, sans abattre, sans disqualifier. Utiliser le silence pour lancer ses messages, attendre, comprendre. Redouter et douter encore. Se mettre à la place de l’arbre, de l’autre. Suivre les racines au-delà des tourbes noires, des terres bouillies par la pluie. Contourner les dires « D’austères marionnettes (qui) attendent à la porte avec leur couteau à moelle »

Se délester, se désengluer, s’estomper en commençant par les angles. L’être humain est plein de contradictions. Il n’est pas facile de savoir ce qui se cache sous les mots qu’il nous donne ou nous lance telles des graines qui devraient nous nourrir. Tellement de phrases finalement blessent, ne sont pas à leur place. Tellement de lucioles se font passer pour des étoiles.

J’ai le sentiment que c’est contre cela que s’élève la poésie de Cathy Garcia Canalès. Elle témoigne d’un travail personnel complexe. En quelques pages, elle invente son langage avec ses références propres, ses significations spécifiques, ses jeux de contrastes ou ses potions de mots presque semblables. C’est finalement entre les lignes, au détour d’un assemblage de mots que l’on découvre l’humain, le végétal, la vie suintant autour du minéral. Les astres, les mots, la vie se cache dans le jardin de Cathy Garcia Canalès. Le jardin du poème, le jardin de l’écriture. 

« nos mains dépliées

les dés d’argile roulent

comme des perles »

Habiter la poésie ce n’est pas qu’habiter une prison obscure, ce n’est pas chercher d’une manière sournoise sans jamais oser se l’avouer qu’on ne désire que la gloire. Obtenir le pouvoir sur les mots. Nous forcer à les boire. 

« tandis que s’envole la chimère

libre et merveilleuse

nous secouerons la pesanteur

pour fuir l’étreinte des goudrons

roulerons sous les horizons

tranchants comme des rasoirs

à la gorge du ciel »

Le travail poétique de Cathy Garcia Canalès explore l’aujourd’hui. La brièveté omniprésente. Explore les chemins jonchés de ronces, de racines, de sources entravées, de saisons qui se mélangent. L’auteur avance sans machette, sans s’empêcher de regarder, de comprendre que son amour est un combat et que rien n’est gagné d’avance.

« bientôt nous irons nous aimer

la tête ourlée de pluie »

La poésie de Cathy Garcia Canalès au même titre que deux des images qui accompagnent les textes ne montre pas uniquement ce qu’elle donne à voir ou décrit avec une précision tranchante. Elle canalise des zones de flou, de brumes et devient en certains points abstraite, inimaginable. 

Cette semi-abstraction devient habitable il faut juste franchir une clôture, nos frontières. 

« la rumeur fauve du soir

perce la gangue du monde »

« dans la cuve des constellations

un dangereux morceau d’immensité

oeuvre et s’enroule »

Toutes les clés de cet endroit habitable ne nous sont pas offertes car les serrures changent d’un individu à un autre mais aussi parce qu’il nous faut apprendre que ces clés n’ont pas à tomber dans les mains de n’importe qui. Cet espace habitable se préserve. Se cache là où on ne le soupçonne pas. 

Quelque chose de ce livre et sans doute l’essentiel s’échappe toujours. Est au delà de ce chemin défriché. Quelque chose nous pousse à nous demander: « Vais-je bien? »

Lieven Callant

Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées, traduit du japonais par Alain Gouvret, Pascal Hervieu, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister, Afuyen, 2017 pour la traduction, 90 pages, 14€.

Une chronique de Lieven Callant

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Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées, traduit du japonais par Alain Gouvret, Pascal Hervieu, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister, Afuyen, 2017 pour la traduction, 90 pages, 14€.


Ce qui ravit dès l’instant où l’on feuillette le livre, c’est la présence des vers en japonais à côté de la traduction française. Suspendus à la manière des branches stylisées d’un saule, les filaments calligraphiés dispensent une beauté végétale à la page. 

Entre les deux écritures s’installe un espace frais, fragile qu’aucune traduction ne peut dire ni même effleurer. Les vers deviennent ces fleurs épiphytes qui se suspendent à la brume sans véritablement s’en nourrir mais comme pour attester d’une présence, le souffle poétique. 

La principale beauté d’une oeuvre se situe dans cet écart, cette zone de murmures, cette zone de peut-être qu’on nomme parfois saveur. L’art japonais est dans le renversement des valeurs, dans ce qui apparait dans l’ombre à la faveur d’une lumière pure, presque crue. La joie de la poésie est dans ce passage de la forme, du corps à sa version en miroir, en contre-jour, comme inversée. 

« Le vert tendre des saules
en amont de la rivière
je le vois comme à travers des larmes »

 

« J’étais parti chasser les lucioles
au bord de la rivière
– on m’a conduit sur les sentiers de montagne »

 

« La pluie tombe sur la ville
je me souviens des gouttes
sur les fleurs violettes des pommes de terre »

 

« La nostalgie
brille en mon coeur comme de l’or
comme une eau pure y pénètre »

Ces quelques tankas repris au hasard des pages témoignent à mon sens de manière évidente ce que je tente de rapporter ici.

Une précision folle, une maîtrise sans rigueur pointe une parcelle de la réalité dans la réalité avec le moins de signes possible, le plus directement et de la manière la plus claire, la plus pure. À cette relative maigreur, à cet énoncé épuré s’ajoute toujours un vide comblé, un lieu en suspension. Lire revient alors à voyager de cet endroit à un autre. D’un extérieur à un intérieur, de l’intime secret qui nous touche de près à ce qui justement se partage ou est partagé. Lire, c’est rêver, libérer l’imagination de ses habitudes. Lire c’est s’ouvrir, se flétrir, se voir renaître. Lire devient un procédé pour méditer l’écriture, pour apprivoiser une nouvelle fois le langage afin de tenter l’union possible du geste, de l’action à ce qu’on a souhaité qu’il rapporte de notre voyage, le voyage de notre âme. 

Si une place belle et heureuse est laissée à la brume, dans la brume c’est aussi pour nous rappeler que nous ne sommes que fumées, poussières en suspension et que le pouvoir que nous nous attribuons en pensée par des mots pour des mots ne vaut que pour un instant aussi bref que bien défini.  

Quelque chose dans la machine bien rodée vient rompre un équilibre forcément précaire, perturbe l’harmonie. Quelque chose suggère la faille, la faim, la désunion et un besoin urgent de rétablir cet état de quintessence. La brièveté des tankas s’oppose aux longues heures de songes, de souvenirs, de reconquête du passé. La brièveté nous fait à jamais habiter l’instant, nous accorde ou tente de le faire au présent, à la nature exacte des choses. 

J’aimerais pouvoir affirmer que de telles préoccupations occupent la plupart des poètes actuels pourtant hélas quelques uns sans doute beaucoup trop semblent se désintéresser de cette double voie (voix), de la possibilité magique d’évoquer sans affirmer, d’entrainer le lecteur dans l’entre-deux monde du poème où les mots se laissent dépasser par les sens, où déborde ce que la langue, le langage ne peuvent définir si ce n’est peut-être en se servant d’un langage dans le langage, codé, secret, magique, rêveur et rêvé. Beaucoup trop de poètes se servent des mots comme on se sert de ses poings, sans nuances, se revêtent d’un habit neuf sans comprendre que s’il brille c’est parce qu’il est usé. Fatigué. 

Revenir aux tankas, aller vers les grandes âmes poétiques me permettent d’apprécier ce qui toujours manque aux autres pour franchir le mur du temps. « Certes le tanka mourra. Je ne veux pas faire de la théorie, il s’effondrera de l’intérieur. mais il ne mourra pas d’ici longtemps encore. » écrit Takuboku.

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lshikawa Takuboku © Arfuyen

Une notice biographique nous informe de ce que fut la brève vie de ce poète japonais né en 1886 et qui meurt en 1912 d’une péritonite chronique liée à la tuberculose. Beaucoup des tankas repris dans cette édition datent d’une période de production intense en 1908 pendant laquelle Takuboku écrit toute la nuit, par vagues de 141 tankas en quelques heures. Les tankas paraissent une première fois en 1910.  L’oeuvre complète de Takubotu comporte huit volumes rassemblant tankas, poèmes, récits et nouvelles mais aussi des extraits de son journal et divers documents critiques sur la vie et l’oeuvre de l’auteur.

En janvier 1911, il écrit à un ami: « Cela ne me gêne pas si pendant quelques jours ou des mois je n’ai pas envie d’écrire des tankas. Cela me laisse indifférent. Mais, parce que je suis obligé de mener une vie quotidienne insatisfaisante, il devient souvent impératif de chercher la preuve de mon existence en devenant conscient de moi à chaque instant. C’est à ces moments-là que j’écris des tankas. Je me console un peu moi-même en changeant le moi en mots et en les lisant (….) Tu vois, même si j’écris maintenant des tankas, je souhaite devenir un homme qui n’a pas besoin d’en écrire ».

Enfin Takuboku relève ici l’effet thérapeutique de la poésie d’une manière qui m’interroge. Qui voudrait ne pas avoir à écrire des tankas, de la poésie, si ce n’est ceux à qui elle offre certes d’exister, d’en avoir une preuve écrite si je puis ainsi m’exprimer mais qui leur confère par la même occasion une lucidité peu commune d’eux-mêmes, de la vie qu’ils mènent, du monde qui aura toujours ce besoin brûlant de poésie pour être quelque peu vivable?   

©Lieven Callant

Daniel De Bruycker, Passeports pour ailleurs, Poésie mémorielle Wu-Sun, L’Arbre à paroles, 291 pages, 2018, 18€

Une chronique de Lieven Callant

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Daniel De Bruycker, Passeports pour ailleurs, Poésie mémorielle Wu-Sun, L’Arbre à paroles, 291 pages, 2018, 18€


Tout livre de poésie est une aventure. Aventure de l’écriture, aventure de la traduction ou de la transposition, aventure d’autant plus périlleuse quand il s’agit de composer une anthologie rassemblant les poèmes des Wu-Sun, peuple nomade de l’Asie centrale. 

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source 

L’aventure de cette anthologie est une histoire presqu’irréelle que raconte fort bien Daniel De Brucker dans la présentation. Presqu’irréelle car il a fallu quelques hasards heureux, des rencontres magiques, la perspicacité et la ténacité de quelques férus comme le linguiste d’origine croate, Ilan Precjev-Ilan (1927-2015). Rassembler les poèmes des Wu-Sun est le travail d’orfèvre de quelques chercheurs passionnés, de quelques rêveurs acharnées, de quelques poètes chanceux. Pour traduire les poèmes du tokharien au français, les deux auteurs de ce livre se sont aidés de plusieurs langues afin de saisir et de s’enseigner mutuellement les nuances à ne pas perdre dans la traduction et dans le but d’établir des analogies possibles avec le français.

« Toute écriture est célibataire, chacune attend, depuis toujours et pour autant de siècles qu’il le faudra, l’âme soeur dont elle rêve en secret: le lecteur qui la fera chanter. »

Est la phrase que garde à l’esprit depuis longtemps, Daniel De Bucker et qu’il attribue au professeur Ilan-Precjev-Ilan. C’est par elle que commence la présentation de l’anthologie car le poète en a fait une maxime qui le guide dans le travail de l’écriture et qui peut nous servir à nous lecteurs qui recevrons les poèmes à nous interroger sur leurs naissances, leurs voyages, leurs silences. 

Appelé sur le site d’un ancien cimetière sogdien près d’Arpa, à 2800 mètres d’altitude au coeur des monts du Ferghâna, Ilan Preciev-Ilan découvre un peu par hasard dans la niche d’une sépulture très ancienne, une pochette de cuir contenant ce qu’il croyait être une « panoplie d’herboriste ». C’est en voyant dans un musée, d’autres panoplies du même type mais réalisées à partir du cuivre qu’il comprend que ces assemblages sont les signes d’une écriture tokharienne. 

En étudiant de plus près ces panoplies et leurs copies réalisées par les héritiers Wu-Sun, Ilan Precjev-Ilan découvre qu’il s’agit d’un poème, l’unique et ultime poème qu’un membre de la tribu Wu-Sun dédie aux siens. Chaque membre de la tribu sera un jour appelé à rédiger le sien dans une langue qui finalement ne sera plus que dédiée à cela. Cette découverte bouleversera la vie du chercheur: il la consacrera à rassembler et traduire la quelque centaine de poèmes que les Wu-Sun ont su garder précieusement comme un secret.

Le dernier poème que les membres de la communauté Wu-Sun écrivent à l’approche de leur mort, ne se limite à n’être qu’un passeport pour l’au-delà, le futur défunt dresse un portrait de lui-même et de son bref passage sur terre en réalisant un mœñawidha à partir de feuilles de chanvre pliées de différentes manières réparties sur 9 cordes et entrecoupées par des brindilles et des baies, les cordes sont ajustées sur l’abaque. 

Les « panoplies les plus anciennes datent à peu près du quatrième siècle de notre ère. Mais le rituel serait bien antérieur. « le poème-abaque devait être suspendu au dessus de la tombe contenant l’urne funéraire, frémissant au vent- puis quand on eut remplacé le chanvre par des éléments métalliques tintant comme un carillon-, et rester là jusqu’à qu’une tempête le disperse ou qu’un voleur s’en empare. C’était le signe que le message était « passé » ou que les contingences de la vie-d’ici bas avaient cédé le pas à celle de l’autre vie.» Plus tard, l’usage d’en réaliser des copies écrites, conservées au sein du clan, a sauvé de l’oubli ce rituel si singulier.

Le poème comporte neuf vers répartis en trois strophes. La plupart des poèmes recueillis sont l’oeuvre d’auteurs anonymes et sont comme des testaments spirituels. Le rite qui consiste pour le futur défunt à réaliser son mœñawidha  « le geste lui-même a perduré presque sans changement, y compris la langue -qui bientôt limitée à ce seul emploi, s’est figée en son état ancien- et aussi l’alphabet qui la note(…) les signes de cette écriture reproduisent fidèlement la forme des éléments métalliques enfilés sur les fils de l’abaque eux-mêmes modelés d’après les feuilles, les segments de tige et les graines de chanvre d’antan. »

Pour bien comprendre les Wu-Sun, il faut pour Ilan-Precjev-Ilan se « faire une idée du traditionalisme presque maniaque de tout cela, quand vous ressentirez avec quelle rigueur ces gens se sont accrochés depuis trente siècles à la perpétuation de ce rite, ultime témoin de leur identité, et quand vous mesurerez l’espoir paradoxal attaché à ces minuscules testaments, oeuvre de mourants résolus, à l’approche du trépas, à se définir en tirant la leçon de leur existence alors je vous ferai lire les poèmes » Dit-il à Daniel De Bruycker.

« Le message était pour le vent, pour le ciel et rien d’autre. Les cendres étaient pour le sol et le temps, sans plus. Seul le souvenir, supporté par le mœñawidha, revenait aux hommes, à ceux du clan, à la descendance. La mémoire des leurs: pour eux, je crois bien que c’était plus sur que les tombeaux. »

Quand on prend conscience de ces particularités, des efforts combinés, on observe d’un autre regard la poésie. On ré-interroge sa singularité. Son pouvoir pour certains, ses limites pour d’autres. Son apparent déclin, son abandon ou au contraire sa magie retrouvée. L’essence ultime de la poésie se résume peut-être en cela: elle nous aide à vivre comme elle nous guide vers la mort tout en nous enseignant le caractère éphémère et presque vain de toutes nos gestes. Elle nous apprend à lire en creux, entre ses lignes, entre les signes qui bien vite s’évapore.

Tous les poèmes de ce livre ne sont pas dus à des poètes de métier, ils sont le dernier, l’ultime et souvent l’unique poème d’un homme qui tente dans ce dernier geste de se faire le témoin de tout un peuple que les guerres de conquêtes déciment, détruisent. En même temps que d’être une révolte, c’est aussi une voix qui s’éteint. Lucide. 

Notre longue histoire de conquêtes et de guerres a fait disparaitre bien des peuples et leurs secrets, a englouti des langues, des traditions, des arts, des connaissances, des sciences et des savoirs. Á cause de notre aveuglement ou plus simplement de notre désintérêt, de notre lassitude. Á cause de nos angoisses et notre peur de l’autre. J’ose croire qu’il faut à l’humanité un poème pour la sauver, pour éclairer sa conscience et ce poème germe en chacun d’entre nous. 

Daniel De Bruycker, accompagne chaque poème d’une remarque explicative et termine l’anthologie par de belles notes éclairées sur les Wu-Sun, sur la langue et ses supports, sur l’écriture unifiée d’un peuple dispersé.

En dehors de la singularité de chaque poème dans une langue qui ne propose pour ainsi dire pas de forme rigide et rigidifiée qui enfermerait dans sa rigueur toute la spontanéité et relative simplicité des messages, au delà de l’appel lancé à l’infini d’un être humain qui acquiert soudain la notion de la brièveté de sa vie, de sa maigreur, il subsiste malgré tout le sentiment aveuglant des pouvoirs mystérieux du poème. Au moment où il s’écrit, on croit tenir un pendant de vie, quand il se lit on n’en perçoit plus qu’une trace qu’on peine à reconnaitre. La recherche de l’ultime poème occupe une vie. 

Voici quelques extraits :P71.jpeg

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© Lieven Callant

Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

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Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

Un roman que j’ai lu d’une seule traite parce qu’il rassemble les caractéristiques chères à Thierry Radière. Les thèmes abordés sont la recherche d’une identité, les liens filiaux et les liens d’amitié, l’amour conjugal, la famille et la folle routine du quotidien qu’on peut s’amuser à perturber. L’histoire évoque une réalité tangible, dans laquelle il est facile de se retrouver, de se reconnaître. L’auteur y puise son inspiration pour construire des personnages qui lui ressemblent ou font partie de son univers proche. Un univers où les livres, la lecture et l’écriture ont une place importante à côté de l’amour que l’auteur réserve aux siens. La lecture, l’intérêt pour les livres et leurs contenus impliquent un rapport à la vie différent car se crée l’habitude de se questionner et de se remettre en cause. Ces remises en cause impliquent que l’on tisse un lien avec l’autre avec les autres qui soit basé sur un désir réel et profond de le comprendre ou de chercher à le faire. Le personnage principal, Jean-Marc est un homme qu’on sent impliqué dans la vie des autres, de sa fille Nina mais aussi de son épouse qui vient d’apprendre la vérité longtemps cachée par sa famille de ses origines. Son père naturel était un Tzigane et elle cherche à savoir qui était ce père fantôme. 

Jean-Marc travaille dans une médiathèque en tant que bibliothécaire, si ce travail le met en contact avec les livres, il regrette toutefois de ne pouvoir en lire plus et de ne pas établir avec ses collègues de travail d’autres liens que ceux strictement professionnels qui consistent à ranger et trier les livres. 

Tous les mercredis, il emmène sa fille Nina faire des tours de manège. Ces moments d’échanges sont appréciés tant par l’enfant que par le père, des moments de jeux et de rêves. Le manège devient comme un symbole, un axe magique qui redistribue l’énergie, le rêve, un axe autour duquel migre la vie, ses questionnements, ses parties de plaisir et de découvertes mais aussi les moments plus pénibles et sombres quand on sent que la roue tourne, à tourné et que la chance et le bonheur sont des valeurs qui fluctuent. L’enfant ne peut pas toujours rester sur le manège. La vie n’est pas que jeux.

Jean-Marc se lie d’amitié avec le forain Paulo. Ce qui a attiré le forain vers ce père, c’est le fait qu’il soit le seul à lire parmi tous les parents qui attendent autour du manège. C’est comme si Jean-Marc contrairement aux autres parents qui restent dans l’admiration de leurs bambins était le seul à offrir un réel partage, un réel engouement pour le jeu et le plaisir de faire quelque chose qu’on aime. C’est comme si Jean-Marc participait à quelque chose de précieux et de lumineux alors que les autres parents se limitaient à rester des spectateurs de ce bonheur.

Paulo écrit des poèmes et qu’importe s’il n’a pas été longtemps à l’école et dit ne pas savoir très bien écrire. Thierry Radière en profite pour déclarer que la poésie n’appartient pas qu’aux érudits et aux universitaires, elle est aussi du côté des gens simples et sans prétentions, elle est de notre côté, à vous, à moi, à n’importe qui. Les raisons qui motivent le forain n’ont vraiment rien à voir avec les motivations et les ambitions des « grands écrivains » puisque c’est son fils de cinq ans qui l’a désigné comme roi des poèmes alors que pour la première fois de sa vie, Paulo avait remporté la fève, trophée d’une galette des rois. La poésie se situe bien là et fait définitivement partie de ce monde imaginaire et imagé de l’enfance. Les poètes sont des enfants. La vie un carrousel. Accepter les changements, renoncer à s’enliser est un défi permanent que les personnages de ce roman relèvent admirablement. 

La poésie sous ses diverses formes et celles aussi que l’on rencontre chez l’autre qu’on aime est au coeur de ce livre. La poésie est bien plus que des mots, elle est un espoir, une manière de vivre, une façon de guérir ses blessures. Le principal message de ce roman réside en ce pouvoir retrouvé, ce pouvoir renouvelable qu’elle offre à ceux et celle qui lui réservent une place et se défont des préjugés. 

Thierry Radière est un des auteurs régulièrement publiés par Traversées. Dans le N°88 on peut lire une de ses nouvelles « Le rôti de porc » 

 © Lieven Callant

Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€

Une chronique de Lieven Callant

 

Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€

 


Le titre donne le ton à ce nouveau recueil des éditions Traversées: on joue et on se joue des codes traditionnels de la poésie avec une certaine science légère et amusée qui permet malgré tout à son auteur et aux lecteurs d’apprécier avec lucidité des messages complexes et vrais, critiques surtout vis-à-vis d’eux-mêmes. Ces jeux réintroduisent ce qui manque parfois ailleurs, la fantaisie, l’audace, l’humour.

En se ré-appropriant d’une des formes clés de la poésie: le sonnet, Frédéric Chef me rappelle qu’on peut innover sans céder à la facilité voire à la grossièreté, sans rester prisonnier des codes multiples qui portent la poésie ou la sculpte parfois avec trop de rigueur. Les règles, les formes ne se figent pas mais servent de tremplin à l’écriture.

Vanités, hommageries et voyageries  partagent les sonnets selon leurs caractéristiques comme on partagerait des pâtisseries selon leurs goûts et leurs textures mais aussi leurs valeurs nutritives et l’effet que ces délices procurent à ceux et celles qui les goûtent. Les « Poèmeries » seraient donc des friandises, des mets de choix.

Les poèmeries peuvent tout aussi bien être des gamineries autrement dit des enfantillages ou des espiègleries. Le poète reste un enfant après tout, en garde la spontanéité et une certaine joie de vivre, de goûter l’instant présent et de faire de la vie un jeu. De s’habituer à la vie par le jeu. Le poème nous aide donc à nous habituer à la vie.

Le suffixe –emerie fait aussi référence à un lieu de fabrication. Dans les poèmeries, on fabrique des poèmes, dans les hommageries des hommages, dans les voyageries, des voyages.  

Le poème comme une notion à la fois et vague et précise devient aussi le lieu de rencontre de tous les poèmes et de tous les poètes. Lire-écrire, comme le fait Frédéric Chef et comme il nous invite à le faire par ce recueil est sans doute la meilleure façon de saluer le poète, les poètes et les poèmes.

Le poème est le lieu où l’on aspire à être soi, se retrouver dans les mots de l’autre. Il est l’endroit où tout au contraire on aspire à ne rien retrouver d’ancien, de connu et où l’on peut aisément disparaitre entre les mots et leurs saveurs, entre les images et les tableaux.

Le poème est un voyage d’exploration de lieux qui n’existent qu’en lui, ces lieux que l’esprit invente, répertorie ou cache. Pour ce voyage, il n’est pas forcément nécessaire de se déplacer matériellement d’une ville à une autre, d’un pays à un autre. Le poème est un univers en lui-même. Si de nombreux poètes sont de grands voyageurs, des aventuriers, d’autres explorent en restant cloués à un lit par la maladie, l’infirmité, l’angoisse, l’emprisonnement, la mort. Ils s’aventurent en des régions qu’ils sont les seuls à explorer pour l’instant. Pour l’instant seulement, car nous sommes tous condamnés.

François Villon, Georges Perros, Armand Robin, Amen Lubin, Ted Hughes, Roger Bodart, Jacques Borel, Pierre Morhange, Francis James, Ivan Bounine, Charles Baudelaire, Harry Martinson, Théophile Gautier, Pierre Loti, Alain Bertrand, et d’autres sont évoqués au fil des mots. Quelque chose venant d’eux rythme notre lecture, impose un souffle nouveau à l’écriture dans les trois parties que comporte ce très beau livre.

« je lis les poètes un peu comme on se lit

soi-même dans le miroir déformant des mots

essorant les poèmes les buvant jusqu’à la lie

trouveront-ils un soir pour apaiser mes maux » P40

 

« mais aucun poème ne ressuscite un mort

tu t’accables de vivre sans elle qui fut

ta joie ton feu autant le poids du remords » p44

 

« sorti du vide ce poème ou de la main

qui trace un chemin dans la poussière du temps

l’esprit se perd et se trouve un refrain

de l’espoir et l’abondance à contretemps

 

le cerveau est une chambre sans meubles

et sans tapis qui résonne et sonne le creux

et les mots mensongers ce décor meublent

nos regrets et cet appartement spacieux

 

pourquoi ce coeur bat-il encore? envahi

de doute et tremblements comme par la nuit

en nous les cris et le chant des fantômes

 

toi seul poète chasse de nous les araignées

clameur de trompe tous ses vers non alignés

peuplent cet univers vide que nous sommes  p47

 

Les éditions Traversées nous offrent comme à leur habitude, un livre de qualité tant par son contenu que par par sa présentation graphique soignée. L’illustration de la couverture est une aquarelle de Jean-Claude Pirotte. Bertrand Degott a assumé la « préfacerie » 

©Lieven Callant


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André Platonov, Les herbes folles de Tchevengour, traduit du russe par Cécile Loeb, préface de Nikita Stuve, Stock, 1972, 482 pages

Une chronique de Lieven Callant

 

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André Platonov, Les herbes folles de Tchevengour, traduit du russe par Cécile Loeb, préface de Nikita Stuve, Stock, 1972, 482 pages


 

« Pilon » a été estampillé juste en dessous du titre, sur la page de garde. Cet ancien livre de bibliothèque municipale semble avoir fini sa carrière sans avoir hélas pu trouver de nombreux lecteurs. La fiche collée au dos de la couverture ne porte aucune date de prêt et ce livre publié en 1971 est comme neuf. Seul le soleil, sa lumière et le temps ont jauni légèrement le papier. Il a fallu plus de 40 ans pour que ce livre soit traduit et publié en France. L’U.R.S.S. n’est pas alors encore aux heures de la Perestroïka et l’oeuvre majeure de Platonov y reste encore interdite. 

Pilon pour un livre qu’on dit difficile et presqu’impossible à traduire. Pourtant, on sait que depuis toujours traduire n’est pas que trahir, c’est aussi transmettre avec le plus de respect possible la voix d’un auteur, d’une oeuvre et qu’avec les outils dont nous disposons (plusieurs versions, plusieurs notices explicatives) et les précautions essentielles nous pouvons, nous lecteurs malgré tout apprécier de nombreuses oeuvres étrangères.

Pilon comme une toute dernière censure appliquée à une oeuvre écrite entre 1926 et 1929 alors que s’installe dans les campagnes russes, la collectivisation qui provoquera l’une des plus effroyables famines de toute l’histoire du pays. Pilon pour une oeuvre dénigrée si tôt écrite et censurée. Elle ne sera jamais publiée du vivant de son auteur, André Platonov qui mourra à demi oublié en 1951 dès suite d’une maladie qu’il a contractée au chevet de son fils rentré malade et mourant après avoir été arrêté comme otage et déporté dans des camps alors qu’il n’avait que 15 ans pour « espionnage et terrorisme ». 

Pilon comme pour étouffer une oeuvre magistrale qui dénonce pas seulement le régime totalitaire communiste de l’union soviétique à une époque bien précise mais toute forme d’abnégation de l’être humain quel qu’il soit et où qu’il soit, abnégation absurde qui se déroule encore parfois sous nos yeux et que trop peu osent vraiment dénoncer et en assumer au péril de leur vie les conséquences les plus injustes. Oleh Sentsov meurt doucement dans les prisons russes d’une grève de la faim qui en est à plus de 100 jours.

Pilon, parce que l’écriture fait un usage subtile de sa langue, manoeuvre avec finesse dans les méandres qu’elle s’invente afin de nous révéler la puissance de la simplicité, la marge qu’offrent les sous-entendus, les doubles sens, l’absurde cruauté de la vérité? Sommes-nous tous anesthésiés par des romans sourds et lourds aussi rudes et grossiers qu’il m’arrive de me demander si ce n’est parfois pas moi qui ne comprends pas, que c’est une mauvaise blague. On ne cherche plus à découdre l’horreur pour l’analyser mais au contraire on cherche à nous y habituer pour ne plus avoir à la regarder.

 Pilon parce que l’écriture nous dérange par son indéfinissable ironie parce qu’elle s’adresse à notre innocence comme à notre naïveté abusée ou notre cupide complicité. Pilon parce qu’on ne parvient toujours pas à faire confiance?

« Les herbes folles de Tchevengour » est un roman qui pourrait se concevoir  pour être sans doute mieux compris comme une pièce de théâtre où Tchevengour, un village perdu dans les steppes est la scène, la steppe et ses herbes sauvages les coulisses, le côté cour. Les personnages tout en n’ayant rien perdu de ce qui les rend humains, de ce qui les rapprochent de nous entrent et sortent, dialoguent, interagissent. On assiste à ce que devient leur vie de la même manière qu’eux en l’actant, en la vivant par l’intermédiaire d’un artifice des mots dans un univers clos. L’univers comme un théâtre, au delà, on joue toujours la même pièce. l’univers comme un labyrinthe sans issues où l’on avance par la force des choses.

Le roman commence en 1921, juste après les guerres de la révolution russe qui ont dévasté les campagnes et provoqué d’effroyables famines. Au moment où probablement, les idéaux qui accompagnaient la révolution ont tous été déçu car si Platonov comme d’autres écrivains et artistes ont dans un premier temps participé aux mouvements de la révolution et aux avant-gardes artistiques qu’elle suscitait, très vite ils ont pris conscience des débordements menant au culte de la personnalité de Lénine (et plus tard de Staline et des autres) au dérives menant à la restriction des idées et leur étouffement par une censure systématique ou l’arrestation et la déportations de leurs auteurs. Dès ses premières oeuvres, Platonov à cause de ses critiques a été repéré en haute sphère par Staline lui-même qui aurait indiqué dans la marge du manuscrit censuré: « salopard». 

Contrairement à ce qu’indiquent beaucoup de résumés de Tchevengour, les protagonistes n’ont pas l’intention idéaliste d’établir le communisme à Tchevengour. Je pense qu’ils ne se font plus la moindre illusion. Ils appliquent des consignes qu’ils ne comprennent pas toujours et tentent d’appliquer à la lettre les slogans de propagande annonçant un avenir meilleur. Ils ne savent d’ailleurs pas trop bien à quoi ressemble le communisme, ce que cela implique, aucun d’entre eux n’a lu Marx et ils ont les plus grandes difficultés à comprendre et à appliquer les directives bureaucratiques de Moscou d’autant plus qu’on ne leur offre aucune aide technique et ni même financière pour mettre en place l’absurde collectivisation des terres. La population est exsangue et manque de tout. Les personnages s’efforcent tout simplement de survivre et il s’attachent à ce qui leur semble être une bouée de secours en décrétant que le communisme est établi à Tchevengour, qu’après avoir massacré les bourgeois et petits propriétaires du village et redistribué leurs terres, leurs biens et les réserves de nourritures au prolétariat constitué de mendiants ramassés çà et là dans la steppe ravagée par 4 ans de guerre et de disettes, ils n’ont plus de soucis à se faire, le soleil va travailler pour eux. 

Tchevengour est plutôt le bout du monde, l’endroit le plus reculé où l’on arrive après avoir traversé l’enfer et perdu toutes ses illusions. Où seules subsistent des herbes folles et quelques êtres humains acculés. Ce qui les encourage à mettre sur pieds un comité révolutionnaire qui tient séances sur séances, produisant rapports sur rapports affirmant tous que le communisme a permis une augmentation des récoltes alors qu’ils ne cultivent rien, qu’aucune machine n’est en état de fonctionner et qu’ils n’ont pas les moyens ni les connaissances nécessaires pour les réparer. Que tous souffrent de malnutrition avancée, ce qui les pousse là c’est de ne pas avoir d’autre solution. 

Alors que chez Becket, on attend Godot, à Tchevengour, on sait qu’il n’y a pas de Godot, qu’il n’y a rien qu’une machine qui s’emballe de manière absurde à produire désastres sur désastres et pour survivre on se demande s’il faut être plus cruel, plus  incompréhensible et dictatorial qu’elle? 

André Platonov ne dénonce pas des hommes mais le système qui les prive de liberté, de moyen d’action, les fond dans la masse et résorbe leur conscience intime et personnelle au profit d’une conscience collective qui autorise n’importe quel débordement inhumain.

Lire un tel roman implique forcément une démarche de réflexion qui dépasse l’histoire que l’auteur nous raconte avec tellement de brio. Car l’ironie de Platonov est une arme aiguisée avec science. Ce roman bouleverse nos fondations, secoue nos convictions avec une force qui laissera des traces. Car c’est l’humain en nous qu’il interroge. Même une révolution, la révolution ne peut nous réveiller, nous libérer. Il se peut bien au contraire qu’elle nous détruise et nous force encore pour longtemps au silence. La dictature comme une fatalité, une maladie dont on ne se débarrasse pas et qui frappe toute une population qui n’a jamais connu que les dictatures les unes après les autres.  

Même Tchevengour, ses herbes folles pliée aux exigences les plus grotesques, exerçant sur chacun de ses habitants les plus effroyables pressions après celles de la guerre, de la famine, de l’isolement, du dénigrement. Même Tchevengour, où il n’y a rien, où il n’y a plus rien à détruire si ce n’est qu’une poignée d’être humains irrésolus sera balayée et détruite.

La vision d’ André Platonov n’est certes pas une vision optimiste prête à se laisser conduire par l’espoir utopique d’un monde meilleur, on pourrait peut-être même avancer qu’elle annonce grâce à son analyse concrète des éléments sur le terrain l’apocalypse, le désastre. Ce qui reste à l’être humain lorsqu’on lui retire un à un tous ses moyens, sa liberté et qu’on le pousse à accomplir des actions extrêmes et sordides de destruction quelque soit le clan, l’idéologie, le régime politique, ce qui reste à l’homme c’est sa faculté de rêver. Rêver comme un Don Quichotte malgré les vents contraires et la faillite. Rêver comme l’herbe folle, qui trouve toujours à repousser dans les conditions les plus pénibles. Les herbes folles c’est le rêve de quelques hommes ou leur folie que consume le temps. Qu’ils soient bolchéviques ou cosaques, chevaliers à la triste figure importe peu. 


© Lieven Callant

Géry Lamarre, Rivages de la nuit, poèmes et peintures, édition unique, 2018

Une chronique de Lieven Callant

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Géry Lamarre, Rivages de la nuit, poèmes et peintures, édition unique, 2018


Il s’agit d’un très beau livre d’artiste, unique, où des peintures de Géry Lamarre sont accompagnées de ses poèmes. Le livre est réalisé par l’auteur lui-même et il s’agit d’une première. L’opportunité d’acquérir ce livre m’a été offerte en contactant l’artiste-poète via sa page Facebook. Un coup de coeur pour ces images abstraites reliées par des poèmes aux thèmes envoûtants de la nuit, des lisières entre le réel et le rêve, le jour et la nuit. 

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Aux mots est réservée la transparence granulée d’un papier choisi avec subtilité par l’artiste. Les textes ainsi s’intègrent visuellement à la manière des nuages aux peintures abstraites à l’encre noire. Le papier épais choisi pour les peintures restitue comme s’il venait de se produire le geste de l’artiste et l’on comprend face à ces empreintes que la nuit ainsi observée depuis ses rivages, est la peinture elle-même et l’image intérieure qu’elle propose face à ce phénomène naturel. La nuit c’est l’ombre qui succède au corps plein et réel du jour, de la lumière, de la blancheur de la page. L’ombre qui mesure le temps, explore l’espace lui cherchant une limite. L’ombre qui célèbre le vide, le silence, l’absence. L’ombre qui menace ou masque, l’ombre qui nous habite et accompagne nos gestes comme une âme le ferait. 

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Toutes les pages du livre sont volantes mais contenues dans un écrin de papier qui sert de couverture et de protection. Toutes les peintures sont signées et il n’est pas interdit d’imaginer qu’on pourrait les encadrer les unes à la suite des autres sur un mur. 

Personnellement, je préfère manipuler avec le soin qu’elles méritent les pages non numérotées du livre et me questionner sur la nature de cet objet unique, sur sa saveur matérielle, sur l’odeur de l’encre et sur les infinis reliefs qu’une diffusion à grande échelle feraient sans doute disparaître. 

Rien ne remplace le plaisir d’avoir un livre dans les mains même si je suis une fervente lectrice numérique et apprécie tous les partages que permettent les nouvelles technologies. Personne d’autre que moi, n’aura le plaisir de manipuler ce livre, certes, c’est un aspect qui détonne à l’heure de la reproduction industrielle massive des images mais c’est dans cette relation intime à l’image que naît la poésie. Une parcelle de l’infinité, un morceau du monde qui n’est en somme qu’un livre fait de papier et d’encre, de mots redécouverts par un être humain, le poète. Presque rien pour certains, presque tout pour d’autres.

Pour soutenir l’auteur, pour encourager l’artiste ou simplement parce que comme moi, on aime véritablement son travail, qu’on devine une ferveur unique, simple et complexe à la fois, parce qu’on partage les questionnements entre rêves et réalités, entre matières visibles et matière noire, parce qu’on sait que tout nous échappe: on peut acquérir d’autres livres réalisés par l’artiste en prenant contact avec lui. Le livre comme objet, comme questionnement artistique de diffusion d’un propos, d’un questionnement pictural, d’une interrogation sur la matière et le ressenti a toujours exercé sur moi un pouvoir magique. Un pouvoir capable de défier le temps tout en gardant ses principes intrinsèques, ses codes.

©Lieven Callant


Voici le très beau site de Géry Lamarre : ici 

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