JEAN-LOUIS BERNARD, CE LOINTAIN DE SILENCE, Editions Encres Vives, Octobre 2018.

Chronique de Nicole Hardouin                           

JEAN-LOUIS BERNARD; CE LOINTAIN DE SILENCE ; Editions Encres Vives, Octobre 2018.

                                       Le chemin secret va vers l’intérieur. Novalis

Comme le feu est dans le bois, le mot se tapit dans le silence.. Pour Jean-Louis Bernard le silence est la langue primordiale de l’ère adamique, c’était le temps illustre / où nous buvions le philtre / des lunes montantes. Le  poète en garde toute la saveur, toute la nostalgie.

Il écoute, traduit ce silence  en mots chandelles pour laisser glisser le rêve aux yeux clos et libérer l’urgence de l’accord des harpes nocturnes, où l’amante de porcelaine clouée à la barque d’errance est inatteignable, fragile et sœur du loup et de la ronce.

Le poète, alchimiste du silence, dans l’incandescence de ses mutations brûle la mer, naissent des marées de mots qui en flux et reflux envahissent sa page blanche, son athanor secret.

L’auteur adepte de la « la langue des oiseaux », la partage en transformations successives, laboure le champ / chant de l’intériorité, apparaît alors, entre souffre et soufre, entre or et plomb, l’entrée du chemin, la voie avec tous ses dangers, et ses métamorphoses.

L’écriture tourbillonne au-delà des berges proscrites dans un silence où floconne un soleil noir, ou passe un collier d’ambre : et de regret, fruits pendus aux ailes de l’abîme.

Ses mots, encore noyés de silence, naissent entre soupirs et éclats de lune noire, entre source et miroir, sertis d’une solitude, qui contemplent le vertige obscur / de l’exil et son archaïque légende.

Tout comme l’ombre est l’envers de la lumière, le silence aux mains de pluie est le sourcier de l’immuable. Tant de bruits se sont estompés, tant de paroles se sont tues et qui pourtant vibrionnent, ventent, écument en attente, demeurent encore entre épines et asphodèles, sous un mascaret de brume.

Ne serait-ce point le corps et la voix du Silence que le poète troue avec des lèvres suturées .pour aller / vers ce désert latent / où tout s’efface ?

J.L Bernard boit l’eau lunaire, il y puise l’énergie des forces obscures, orée des songes et des sources / amoncelés / sur nos chemin d’enfance, quelque chose qui, peut-être s’apparente au Savoir de l’origine, là où les dieux et les hommes dialoguent, là où la béance du souffle / écoute l’imminence en vendangeant ses cendres contre la nervure rouge d’une plume funambule/ sur la moire du chemin.

©Nicole Hardouin

LA PLUME TRAVERSIERE et ALORS LA NUIT DÉLIVRE LA NUIT DES LIVRES Jeanne CHAMPEL GRENIER, Ed France Libris 2018

Une chronique de NICOLE HARDOUIN

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LA PLUME TRAVERSIERE et ALORS LA NUIT DÉLIVRE LA NUIT DES LIVRES

Jeanne CHAMPEL GRENIER, Ed France Libris 2018

 

                                                                     Chaque âme devient ce qu’elle contemple.

                                                                                                              Plotin


Telle une éclusière attentive, précise, Jeanne Champel Grenier ouvre large les barrages de son quotidien, de ses souvenirs ; lithanies secrètes qui déploient leurs ailes aux enluminures d’embrun.

 

Des octaves palpitent dans le ressac de la vie, déplacent rêves et confidences. L’écheveau des grandes marées se déverse en flots colorés : les glaïeuls / noyés de violet et d’orange / et peu à peu revient le bleu. À travers ces coulées pétries d’aurore et de ténèbres, on retrouve les toiles de Jeanne Champel Grenier qui est aussi peintre. Le pinceau se cache derrière la plume pour croquer un tison de neige où jouer dans les variations du noir qui font penser à Soulages : un noir très doux / qui vire au pruneau . Sa palette se fait page, les nuances deviennent mots lesquels ont la fragilité et la transparence de la porcelaine fine : mots pétris de silence / mots fragiles / qui se brisent au vent / comme larmes / du busard

 

L’auteur entrecroise des majuscules de nostalgie pour élargir la dureté d’un clair obscur : de tremblements en déshérence car la lumière d’avant  / qui embrasait les runes  / n’est jamais revenue. Les larmes filtrent souvent au travers des deux recueils et ce ne sont pas larmes de complaisance lorsque la nuit couvre de cendre les roses.

Cette nuit où rôde la mort, quelqu’un s’en est allé / le monde est si étroit  / qu’on devrait avoir froid. Ce thème s’inscrit souvent en filigrane, délicatement, sans pathos, dans les deux livres : faudra-t-il que toujours / quelqu’un meure / quelque part pour sauver l’aube.

Les souvenirs, étoiles rebelles dans les nuages d’une vie, ont des échos qui débordent sur la page, échos sensibles qui se marient aux nôtres.

Dans un texte émouvant, Ce qui me reste , l’auteur brûle d’une torche dévorante : douleur de perdre sa mère : je sens sourdre encore les pleurs / qui débordent l’ogive du cœur : hommage vibrant, reconnaissant : maternité éternelle / arche sacrée / qui transforme l’abîme en île, le sang de la mère / et de l’enfant / même séparés / gardera toujours / ce bruissement d’appels / suivi d’apaisement.

 

Jeanne Champel Grenier se souvient toujours, malgré tout, du bleu des cimes, vertiges au long des veines / entre altitude et tendre abîme. Elle ne cultive pas le drame, elle le dénonce sans s’en abreuver. Un humour primesautier laisse souvent filtrer ici et là un sourire : des anges avec leurs ailes / et leurs bouches fleuries / suçant des fruits confits. L’auteur sait aussi être drôle, dans la fugacité d’un clin d’oeil, elle flirte avec le surréalisme : Ah ! Comme elle était belle la Ford caramel décapotable / aux antennes de sauterelle / avec son poste orientable / qui danse la samba en côte. En amoureuse de la nature, elle accompagne le vent pour le piocher  en compagnie d’oiseaux ; parfois l’accompagne un très vieux goéland sorte d’ange gardien, qui vole au ras de l’air où danse une libellule qui pliflotte.

 

Comme le souligne dans une  »Après lecture », Louis Delorme, poète qui a souvent croisé sa plume avec celle de Jeanne Champel Grenier, celle-ci n’a pas peur de fouiller ce qui lui est intime, personnel car elle sait que les racines sont un lien de sincérité partagée, ainsi apparaît son terroir primordial : l’Ardèche : les gens d’ici / sont sans manière , durs à la tâche lents  l’oubli ; apparaît aussi la Catalogne, terre maternelle,  lorsque la musique sautillée d’une sardane lui met le pouls en  orbite / sur les ramblas de Barcelone.

 

Dans les petites choses du quotidien, elle sait écouter, voir, retenir: elle entend broder l’été  ainsi que les abeilles des confitures. L’auteur fait ruche ; elle restitue un miel d’un cru très personnel que le lecteur savoure quand elle s’exerce au paradis / de l’infiniment petit.

Paradis traversé par une foule de personnages , car c’est bien l’humain qui intéresse l’auteur, l’humain et son avenir marqués au croisement / du sort et du calendrier : personnages du quotidien en ces terres de caractère qui vont de l’enfant neuf ébahi au guérisseur antique en passant par le Sage et  la vieille femme sans âge / belette furtive / du silence / un rire bienveillant / plein les yeux.

 

Jeanne Champel Grenier, entre ombres et lumière, en dépit des fêlures qui changent parfois le timbre de la vie, nous donne de quoi désherber le bonheur. Elle sait, comme le souligne René Louis Des Forêts dans Ostinato, que le temps passé n’est source de vie que pour qui le revit en jaillissements lumineux,  une fulgurante épiphanie, c’est pourquoi, avec bonheur, le lecteur habite ses incendies.

 

                                                                                               © NICOLE HARDOUIN

 

CLAMES, Poèmes à dire, CLAUDE LUEZIOR, ÉDITIONS TITULI, Paris. 2017

Chronique de Nicole Hardouin 

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CLAMES, Poèmes à dire, CLAUDE LUEZIOR, ÉDITIONS TITULI, Paris. 2017 

Mais quel est donc ce nouveau daïmon qui enfièvre Luezior ? 

En effet, dans tous les recueils précédents, l’auteur, avec son sens inné de l’image, est oiseleur qui, dans des plissés de douceur, origine des houles de rêve. Glaneur d’arc-en-ciel, entre vacillements de cierges et odeurs d’encens, il bat les cartes d’un jeu de songes dans des bourrasques de sensualité et s’avance à pas de chartreux. Ici, dans Clames, on est de prime abord surpris, voire interloqué,  devant ce choc des mots que le poète  martèle avec un bonheur évident et heureux : elle / disloque / croque / escroque  / révoque. Les phrases courtes, réduites au maximum. Elles sont des coups de gond qui résonnent, des coups de poing qui font des bleus à la voix car, instinctivement, comme à l’écoute d’un slam on se laisse emporter par ce rythme : ici pulse le besoin du dire 

Sabre au clair, les mots en débord moissonnent le souffle, sortent de la page. Le lecteur devient orateur, il scande : coupe / mes coups de sang  / coupe mes poignes  / découvre ta croupe. C’est une armée au pas de charge qui sonne la diane,  dévale les pentes du livre et monte à l’assaut de celui qui lit : je heurte / Parce que je suis heurtoir  et m’agenouille/ sombre fripouille / à l’échancrure des souvenances (…) et je heurte / heurte sans tympan / et je heurte / jusqu’au sang. 

Mots qui fustigent, fouettent : assez / de ces scandales / de ces vandales / qui empalent mes vestales. Mots volcans, lave sur les dérives du quotidien : c’est clair / les bijoux / de pacotille / transpercent / les chairs (…) se faire marquer : comme si l’on n’avait / pas asse tatoué / les suppliciés / aux camps / des condamnés. Mots guillotines : c’est clair / on a proclamé : les déchets / œuvre d’art / et les détritus / sur fonds sprayés / sont glorioles / pour discours / esthétisés. 

Malgré soi, par la puissance de ce dire, on s’enrôle dans la troupe marche. Et soudain, ici et là, quand on s’y attend le moins, lorsque le vent s’apaise, Luezior pose son bivouac pour se laisser glisser : peut-être le temps est venu, le temps où l’on respire d’autres rêves. Le poète passionné ouvre sa besace. À la lumière d’un phare lointain, une  sirène passe : il rêve d’écailles et filtre une confidence aux yeux de salamandre : Ne t’en déplaise / j’aimerai / seul sous la treille / l’ombre de tes soleils / j’aimerai tes vermeils. Dans sa nuit, les étoiles laissent glisser l’humour : à la fripe / j’ai mis / quelques reliques / de participes / trop passés. Dans la fragilité de ses chimères, il déploie les ailes des libellules au tulle de ses pensées, il sait qu’une lueur pointe toujours au-delà du noir. Entre un nuage et une ombre, disons  avec le chantre : buvez / comme le rouge-gorge / buvez / de vos lèvres / jusqu’à ce que vie / s’en suive / et surtout / buvez- moi. 

Claude Luezior est à la fois marbre et sculpteur, il incendie ses vaisseaux avec élégance, parfois à contre-courant mais jamais à contre-cœur, il écrit sur le sable mouvant de la vie avec joie et douleur : dialogue avec l’ange, mais aussi dialogue avec ces riens tantôt sublimes, tantôt insalubres. Gênes de sang au calice de l’offrande. 

Avec le poète clamons ses « Clames » au miroir / du puits / où culbutent / nos songes. 

Pour mémoire, les éditions tituli ont sorti en 2016 Une dernière brassée de lettres du même auteur. 

© Nicole Hardouin 

CE LÉGER RIEN DES CHOSES QUI ONT FUI, Alain DUAULT ; Éditions Gallimard 2017

Chronique de Nicole Hardouin

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CE LÉGER RIEN DES CHOSES QUI ONT FUI, Alain DUAULT, Éditions Gallimard, 2017

En quinze chapitres de « Ce léger rien des choses qui ont fui », Alain Duault rédige un grand Tout : chair dans laquelle il mord jusqu’au sang, juste avant le frisson mauve. À la margelle de ses nuits lasses, se dessine le souvenir, cheval noir qui galope dans les ténèbres.

Sur la mosaïque de sa mémoire brûlent les scories aux remous plus ou moins perceptibles, dans cette intime mythologie apparaissent désert et oasis, monastère et sultanat.

S’enroulent autour de lui des houles qui psalmodient des oraisons secrètes : j’ai si mal à la main perdue. S’entremêlent à la lassitude, les lavandières de l’amertume lavent les linges de la nuit, les violences du monde : j’ai de l’horreur plein les souliers.

S’inscrivent les interrogations sur la vie : pourquoi sommes-nous là ? Alain Duault, nautonnier des mots, arpenteur de sentes secrètes, répond en pinçant sa harpe charnelle : je cherche à tâtons sur ta peau / Des réponses à cette question de vivre.

Défile une voix, celle de Cécilia Bartoli, voix de crème et d’ambre, vague qui renverse tout, des visages dont : Nina, l’amour de Grieg. Des ombres aux yeux de rosée se réveillent dans la mantille de la nuit en brames sauvages, passionnels, Papa : se résout-on jamais à ce qu’un cœur si beau s’enraye.

Visage venu, revenu, qui êtes-vous, toi, vous qui habitez là où on n’habite pas ?

Le poète observe le retournement du sablier, les enfants meurent et nous restons, nous marchons dans l’épaisse forêt de l’âge ; sur ses rives de cendre et de soie, se pose le questionnement du passage du Seuil, tout le monde a peur du passage. Alain Duault sait, sent que aller au-delà est toujours angoissant : Dans la laisse insupportable d’une attente qui / N’a jamais de fin Pourquoi ces mains / Ne nous disent-elles pas quand elles remonteront le drap.

Délires, déclics, des coulées d’espoir pulsent aussi entre ronces blanches et épines du soir : je veux des clochers d’or, je veux courir dans l’eau du ciel, je veux chevaucher des nuages leurs plumes leurs dentelles jusqu’au congrès des brouillards.

A travers ce recueil, tout comme les couleurs trompent les ténèbres sur des lèvres en peau d’iris, la glace enfile des colliers de mots qui magnifient le feu, ses seins / Rose-thé que j’imagine encore tiède de plaisir. Mots de l’endroit ceux qui tentent encore, mots réverbères, mots calice pour offertoire interdit donc dit, mots tissés dans les murs du silence, comme les murs du labyrinthe de Dédale, murs aveugles avec l’ambiguïté de cent chemins qui se rompent, s’entrecroisent mais d’où l’on ne revient pas sauf à casser le fil d’Ariane.

Le lecteur méandre avec l’auteur dans des éclaboussures de cannelle, de poivre noir, à travers toutes ces pages irradie, la délicatesse : les enfants / Ils ont angles d’oiseaux dans les poche… Je suis sûr qu’ils pourraient nous / Apprendre mille et mille choses…Ce sont des enfants d’organdi. Pulse un puissant hymne à la passion : je ne suis jamais reparti de toi. Lèvres et langue raturent le souffle du vent et les mots franchissent les points de suspension du drapé de la chair : je bois tes seins, tu me tempêtes, j’ai des réclamations de fièvre.

Le poète égrène son chant dans un sillage de feu, pour envelopper les rives où s’affrontent la morsure des ombres.

La nuit peut aiguiser ses griffes de louve, Alain Duault se faufile sur un bûcher aux contours de neige en se disant qu’existe l’impérieuse nécessité de ne pas manquer la beauté des jours.

©Nicole Hardouin

Encore une heure, Jeanne Champel-Grenier, édition France Libris, 2017.

Chronique de Nicole Hardouin

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Encore une heure, Jeanne Champel-Grenier, édition France Libris, 2017.


Avec douceur, Jeanne Champel Grenier retient les vibrations de son jardin enchanté, restitue les tombées soyeuses du vent, écoute l’arbre  projeter son tremblement d’amour : palpitation de l’invisible.

Elle peint avec  plume et  pinceau l’heure du soir, celle où les oiseaux, qu’elle connait parfaitement, cicatrisent les haies et tracent des zébrures sombres sur le canevas de la nuit à l’équerre des étoiles.

La poétesse devient fileuse, avec son rouet – feuille blanche elle tisse la ténèbre sidérante d’amplitude. Elle cisèle des nœuds sur les fils de chaîne afin de prendre le temps d’écouter la pluie bergère qui a le cœur à chanter du Verdi.

Jeanne Champel Grenier est lieuse de mots, relieuse d’images qui clonent le mystère à notre portée.

La tapisserie s’allonge sur son métier à poétiser. Tapisserie des fleurs, comme au Moyen Âge, parsemée, entre autre, de lilas de violettes, de cresson, d’églantines, sans oublier oiseaux et petits animaux, telles les grenouilles qui font une chorale de bénitier.

L’auteure passionnée par la nature en est très proche. Elle retient le temps qui s’y égoutte. Avec patience, en filant ses textes, elle entrecroise fantasme et raison, odeurs et couleurs pour le bonheur de ses lecteurs.

Les saisons défilent : les pâquerettes signent juin au coin du foin. Et lorsque les premiers frimas ondulent sur les petites aubes, la douceur quitte son lit d’églantier.
Ce recueil est un hymne vibrant à l’univers, il foisonne de couleurs : quiétude de safran, et d’odeurs  : les graviers de l’allée gardent en otage contre rançon le parfum des lilas.

Jeanne Champel Grenier se fond dans chaque jour ; elle sait en retenir la quintessence pour la faire partager à son lecteur. Elle y trouve la saveur des premiers matins en ayant ce sentiment profond d’appartenance au tout tendant vers la filiation. Elle retrouve ce temps où ciel et terre ont rompu leurs étreintes pour laisser éclater le bleu de l’Origine, ce bleu qui tremble encore de tous les possibles, de tous les devenirs de l’ascétisme à l’ivresse.

Mais oui, Jeanne Champel Grenier, Encore une heure et plus pour vos lecteurs afin de leur apporter la sérénité qui émane de ce recueil et dont le monde a tant besoin.

Retenons les observations, ces petites choses qui apaisent puisque avec Jeanne Champel Grenier s’écouleront les heures des fontaines qui parlent patois dans leur sommeil.

À travers les griffures du temps, lorsque l’auteure, dans un déluge d’encre, sculpte la douceur de la nature, tout peut advenir : une onde de braise frémit, le feulement du vent trouble l’inertie de l’eau, l’ombre prend feu.

Hypogée du rêve.

©Nicole Hardouin

MYSTÈRES DE CATHÉDRALE Saint Nicolas de Fribourg, Claude Luezior, photographies de Jacques Thévoz Bibliothèque Cantonale et Universitaire Fribourg. Novembre 2016.

Chronique de Nicole Hardouin

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MYSTÈRES DE CATHÉDRALE

Saint Nicolas de Fribourg

 

Claude Luezior, photographies de Jacques Thévoz

Bibliothèque Cantonale et Universitaire Fribourg. Novembre 2016.


Deux hommes épris de la même dame, cela peut paraître incongru vu le titre de cet ouvrage !

Et pourtant l’écrivain fribourgeois Claude Luezior et le photographe Jacques Thévoz ont le même amour passionné pour une grande dame de pierre, axe de leur cité : la cathédrale Saint Nicolas. Dame de pierre, plus exactement de molasse, « on la dit calcarifère, mêlée d’argile et de quartz. Sandstein : pierre de sable. Intemporelle, tendue à l’extrême, elle puise à jamais dans sa fragilité, force et véhémence. » Tous deux en quête de ses échos et vibrations fouaillent le réceptacle des ans.

La B.C.U. a souhaité relier le riche fond photographique de J. Thévoz (1918- 1983) aux textes de C. Luezior (né en 1953). L’un écrit avec son appareil photographique, l’autre photographie avec sa plume. Ils ne se sont pas connus et pourtant ils sont parfaitement complémentaires. Leurs émotions, leur sens artistique crée une parfaite symbiose. Leurs regards, leurs écrits font partie du patrimoine fribourgeois. (Prologue de la B.C.U.)

Les textes de C. Luezior ne sont pas forcément le miroir des photos de J. Thévoz qui saisit le regard malin, satanique, pénétrant du Père fouettard un jour de la fête de St Nicolas, fête dont on ne peut vraiment dire si elle est sainte ou si elle rivalise avec celle de Noël, vingt mille personnes vous l’attesteront et préfèreraient se faire brûler en place de Grève plutôt que de l’abjurer, les petiots l’attendent juchés sur des épaules, impatients dans leur candeur. Mais il faut bien le dire, tous sont redevenus des enfants. Le photographe retient les yeux lumineux de ces enfants émerveillés, regard étonné, réjoui, bouche entre-ouvertes laissant apercevoir des quenottes prêtes à croquer les fameux biscômes. La Madone des Centaures n’a pas échappé non plus à la plume et à l’appareil photo : bénir une moto ou un side-car ! Les grenouilles de bénitier n’en reviennent toujours pas !

Ce maillage des deux artistes repose sur le même enthousiasme, la même tendresse pour ce vaisseau qu’ils humanisent. Tous les deux cherchent et trouvent l’éclat obscur de l’Informulé.

Cette cathédrale est métissée, peut-être une enfant naturelle de l’art européen, multiculturelle elle est placée sous le patronage d’un émigré turc : St Nicolas de Myr, l’architecte a des racines genevoises, les vitraux ont été conçus par Mehoffer, le Klim polonais, et plus récemment par le français Manessier, les stalles sont savoyardes, son plus bouillant prédicateur, contemporain de Montaigne, est le hollandais Pierre Canisius. Les stucateurs Moosbrugger sont autrichiens, ancêtres du côté maternel de l’écrivain, ils ont écorché leur paume et laissé un morceau de leur âme. Cet édifice a joint en une gestation séculaire le génie de tous ces artistes ainsi que le talent des compagnons issus d’une grande Europe.

Si Claude Luezior, dans ses descriptions, excelle dans la tendresse il peut avoir des traits à humour grinçant. Comment rester de marbre devant le confessionnal : être confessionnal à l’heure actuelle n’est pas une sinécure…Je dois l’avouer : je suis presque au chômage. Alors que faire ? dites moi votre avis, venez me le confesser.

L’écrivain émet parfois des regret , la chaire semble vide pour toujours, le prête est descendu dans la foule, finies les effluves et turbulences qui roulaient comme tonnerre sous l’orage. Quant au bénitier il génère un texte savoureux : S’avance la bigote à la peau parcheminée, elle hydrate les flétrissures de son cœur en vue de la dernière ligne droite, juste derrière les doigts de la fleur de pavé, suit la main droite du besogneux trempant ses cals jusqu’à la paume et celle du colonel qui hésite entre signe de croix et salut… Et pour le plus grand bonheur des lecteurs, l’auteur sourit, un grain de folie au bout de la plume avec des mots bouffonnants quand il jongle avec les brûle–cierges, les reliques, les troncs, les dalles… Cet humour lui vaudra certainement, dans les temps les plus reculés possibles, quelques grésillement de flammes, à moins que et, c’est fort possible, St Pierre hilare le tire de ce brûlant passage.

Mais C. Luezior sait aussi se faire humble, courber échine dans la chapelle des pénitents, devant le groupe du calvaire. Le visage du crucifié est chef d’œuvre d’amour. De la pierre crue monte une respiration. Et un peu plus loin, face à la Poutre de Gloire : au-delà d’une grille close, la forme pantelante d’un Christ dans son sacrifice : celle de Dieu ouvrant ses bras sur notre croix. Là plus de flammes, Luezior ne brûlera pas de son encre, il est pardonné ! Il a su retenir les frémissements, la plénitude de l’Essentiel.

C. Luezior et J. Thévoz se sont coulés dans les veines de cet édifice pour décrypter les armoiries du temps, ils les ont observées comme renard à l’orée d’un hallier. Ainsi leur coup d’œil, l’élégance du dire, la cathédrale relie nos voix et scelle nos regards.

©Nicole Hardouin

CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Éditions tituli, Paris, déc. 2016

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CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Éditions tituli, Paris, déc. 2016


Aujourd’hui, hélas, on n’écrit plus guère, on envoie des courriels souvent porteurs de banalités ou des sms à l’écriture glauque. Que chacun se demande : à quand remonte la dernière lettre reçue, hormis papiers d’affaire et publicité ?

L’art de la correspondance aurait-il complètement disparu ?

Heureuse surprise, dans ce recueil, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Claude Luezior, que nous connaissions comme essayiste, romancier, poète, nous fait redécouvrir, en Voltaire moderne, les plaisirs d’un courrier sensible, drôle, tendre, voire piquant. Il déploie les mots de l’envers quand les ourlets sont décousus. S’étalent alors devant le lecteur bon nombre des travers de notre société.

Chacune de ses missives a un ton particulier. Nous pensons à Rilke qui écrivait : « si tu veux réussir à faire vivre un arbre, projette autour de lui l’espace intérieur qui réside en toi. » Il nous semble que ces lignes s’appliquent parfaitement à Luezior qui, depuis des années et sous plusieurs formes littéraires, fait vivre sa pensée grâce à une forêt de mots et d’images aux essences diverses.

Lettres-réverbères tissées dans les murs du silence, lettres-miroirs où s’abaissent les masques. Lettres-foudre où passe l’orage, lettres-visages où luit le visage de L’Homme, nu dans ses déchirures. Lettres qui tirent l’eau du puits pour mieux nous abreuver.

Dans ses trente-deux textes aux tonalités différentes, l’auteur s’adresse à des correspondants multiples et inattendus.

Avec humour, le voici qui cite sa correspondante : avez-vous pensé à la santé pulmonaire des contractuelles ? C’est certain leurs alvéoles ne sont pas moins précieuses que les vôtres. Avec réalisme, l’écrivain-soignant interpelle un assureur sans âme : tu me parles client, je te dis patients qui souffrent… Avec sa plume acerbe, il écorche le Politicien : tu étais sur ces estrades où bivouaque le pouvoir, ensorcelant la plèbe de tes verbiages et de tes promesses. Dans ta nasse frémissante, la soif des uns, la concupiscence des autres.

Le médecin Luezior apparaît souvent de façon poignante. On sent l’homme à l’écoute d’un être qui attend tout de lui. Pour exemple, sa Lettre à la Mère d’un enfant handicapé : quand on est dans le faire et que l’on ne peut pas. Dans sa Lettre à Maison de Retraite, on ne peut également que partager le regard sans concession mais tellement sensible du neurologue sur les résidents qui résident sans résister, alignés comme noix sur un bâton… Claude Luezior sait aussi, sabre au bout de sa plume, souligner les travers d’un système qui coule (ou s’écroule ?) de plus en plus en vite. Ainsi, dans sa Lettre à Tambour battant : on t’a donné des buts que seul un compte en banque reconnaîtra. On t’a légué l’arythmie d’un temps social que tu as perdu, une progéniture que tu n’as pas vu grandir, une femme qui ne te reconnaît plus. Une complicité s’établit instantanément entre le créateur et le lecteur. Lequel, devant la pâte de Luezior, se fait levain.

L’auteur dénonce avec humour les idoles de cette même société : qu’un adolescent ait vu, tous médias confondus, dix ou quarante mille meurtres jusqu’à sa maturité ne suffit pas… Encore Monsieur le Programmateur, encore ! Vous trouverez bien un psychologue pour clamer que cela n’est d’aucune importance, (Lettre à ma Chaîne de Télévision). Par ailleurs, la tendresse est souvent présente : dans une Lettre à ma Cousine, le poète se souvient de ses premiers émois d’adolescent devant cette superbe jeune fille : tes doigts d’ange déposent sur le gramophone un disque de Barbara : l’Aigle noir tournoie. Ton buste se fait souple, tes lèvres brillent. Je ne sais si je suis envoûté par les transes du vinyle ou par ta présence. Pudeur et parfums se tressent avec délicatesse.

Ces lettres sont des tourbillons, des valses lentes. Ce sont des pensées qui se donnent, se prennent et que l’on retient. Fusion, effusion, îles secrètes où s’ouvrent les tabernacles et se cassent les éperons. Le lecteur vit pleinement cette correspondance où l’on observe un quotidien qui nous échappe, où irradie un Essentiel que l’on occulte si souvent.

Comme l’écrit Claude Luezior : avec dix grammes d’écriture, mettons le feu au désert que l’on nous propose. La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher !

En refermant ce recueil, nous n’émettons qu’un regret : mais pourquoi donc Une dernière brassée de lettres ? Non, encore une gerbe ! Encore ! Et que flambe la joie de lire ces lettes-portes pour vivre au-delà des lignes qui ensemencent la lumière !

©Nicole Hardouin