Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Dans le prologue, Philippe Vilain nous révèle la genèse de son roman. Une rencontre avec une inconnue, lors d’un séminaire universitaire, qui débouche sur des confidences, terreau idéal pour un écrivain surtout quand il trouve un aspect romanesque dans cette vie qui lui est déroulée, comme servie sur un plateau !

Un écrivain, pour Nancy Houston, « c’est un braconnier d’histoires, un chapardeur, qui s’accapare de bribes, pour les sertir telles des pierres précieuses ». Avec l’accord de la confidente d’un jour, Philippe Vilain a procédé à un travail « d’ensecrètement » pour garantir l’anonymat de son héroïne.

Il se glisse avec brio et délicatesse dans la peau, le coeur, le corps, la vie d’une femme pour un peu plus de vingt-quatre heures.

Précisons que sa narratrice est une femme amoureuse qui relate sa rencontre avec Dan, tous deux enseignants dans la même université.

Les deux portraits se tissent simultanément.

Elle, Julie, la trentaine au début du récit, la quarantaine quand on prend congé d’elle. Elle décline sa passion pour la littérature : « compagne fidèle », l’amie des insomnies, « un secours nécessaire ». Ses amies la considèrent «  rêveuse, idéaliste ».

Lui, « charismatique », « se sent profondément américain » et accorde peu d’importance à l’apparence, à sa tenue vestimentaire. Ce qui compte, « ce qui fait la qualité d’un homme, c’est son travail, son oeuvre ». Un charme certain auquel Julie succombe.

On devine la dépendance amoureuse de l’enseignante à la voir rivée à son téléphone, guettant les textos de l’élu de son coeur. Philippe Vilain dont on connaît l’exigence quant à la qualité du français (1) pointe les risques de « la déchéance de la langue » dans cet usage d’émoticônes en rafales, de négligences orthographiques. Ce que l’enseignante de lettres conteste.

Vient le mariage précipité par un heureux événement en vue : « l’enfant de l’amour », leur princesse, leur « poupée de porcelaine » qui transforme Dan en « un père prévenant, soigneux, organisé » et Julie en mère poule.

Le Noël des cinq ans de Mary marque un tournant, le moment où la vie de la narratrice va basculer. Elle tient le lecteur en haleine, en justifiant son émoi. Elle sait ce qui est arrivé. Une situation qui rappelle ce phénomène des évaporés que Thomas Reverdy a évoqué dans un de ses romans. Cette disparition est d’autant plus énigmatique que notre société est hyperconnectée. Les parents de Dan, tout autant démunis, sont prêts à soutenir leur belle-fille, à faire mieux connaissance avec Mary. Le grand-père concédera au désir de cette dernière : fouler les endroits que son père a fréquentés. On imagine aisément la difficulté pour l’enfant de grandir, confrontée à un tel mystère. Quand lui dire la vérité ?

On voit cette femme ébranlée aux confins de la folie, taraudée par la culpabilité.

Elle passe en revue toutes les hypothèses plausibles, celles qui l’arrangent. Son inquiétude parvenue à son climax génère une atmosphère éprouvante qui gagne le lecteur. Elle pensait former un « couple heureux, solidaire, complice ».

Il s’avère que Dan n’aimait pas parler de ses recherches ni de ses enquêtes sur le terrain relatives au racisme, les considérant « secret affair »

En explorant le couple, Philippe Vilain décrypte en quoi l’arrivée d’une enfant peut modifier la relation entre les parents. Il montre le moment où le doute s’empare de la protagoniste. N’auraient-ils pas parfois négligé de communiquer ou ne se sont-ils pas quelquefois réfugiés dans le silence ? « Le silence est la diplomatie du coeur, se taire est la meilleure solution », pense-t-elle.

Une réflexion de Louis Guilloux renvoie à la situation de cette femme acculée à vivre en solo, formant toutefois, à ses yeux « un beau petit couple » avec sa fille. « On jouit mal de ce qu’on a, on ne possède que quand on a perdu. Mais on possède peut-être mieux encore, quand on a failli perdre et que l’on retrouve ». Dans son introspection, cette mère évaluait la chance d’avoir une famille heureuse, et les retours de Dan étaient toujours fêtés avec Mary transpirant le bonheur des retrouvailles. Elle ne peut s’empêcher de convoquer leurs « sweet memories », leurs instants de grâce », car « Le bonheur n’a pas de mots, il n’a que des images radieuses… ».

Dans une succession de flashbacks, elle revoit, se remémore sa vie conjugale et fait l’amer constat de la perte, de « l ‘anesthésie du désir ». A qui la faute ? La lassitude, la monotonie qui s’installe ? Des professions trop prenantes qui confisquent le temps pour la sphère privée ?

L’auteur aborde la notion de l’identité et l’avenir des couples mixtes. Dan avait-il le mal du pays ? Vivait-il mal sa situation d’expatrié ?

Le romancier soulève la question de la fidélité quand le mari est si souvent en déplacement.

Dans la partie retraçant l’enquête initiée par celle qui vit mal l’abandon, le lecteur qui est conduit dans les bas fonds de villes américaines, découvre les conditions pour lancer un avis de recherche,ce « wanted » vu dans les films et comment fonctionne la police des deux côtés de l’Atlantique. Épaulée par Paul Peeters, le père du disparu, Julie va écumer le maximum d’endroits au risque de s’aventurer dans les « quartiers de sauvages », ce que l’on leur déconseille.

Tous deux sont déterminés à « remuer ciel et terre », déçus du manque de coopération de la police. Ce qui offre au lecteur de traverser des zones industrielles aux murs tagués, aux « môles bétonnés d’une soixantaine d’étages, chatouillant le ciel » ; d’entendre la couleur sonore de Houston avec « ses voix immigrantes ». Des halls d’immeubles aux « boîtes aux lettres défoncées ».

Puis, c’est le pouls de la ville d’Atlanta que l’on sent vibrer, sa rumeur, ses odeurs qui nous parviennent avant de découvrir la vue panoramique que Julie balaye du regard. Elle est comme en pèlerinage dans cette ville aimée car liée à Dan, ville « où le soleil brille toute l’année », ville aux « immenses parcs verdoyants, fleuris d’azalées qui donnent un sentiment de liberté ».

On est témoin du maelstrom qui étreint Julie, oscillant de l’espoir au découragement, à l’angoisse. (« L’espoir se réfrigérait dans la cuisine ».)

Dan aurait-il été victime d’un guet-apens ? Est-il en vie ? Pouvait-il être « un agent infiltré » ? Comment en parler à sa famille, ses collègues ? Et que dire à sa fille qui grandit et s’interroge aussi? C’est un permanent questionnement qui alimente l’esprit de la narratrice. Le lecteur est suspendu au moindre indice qui mènerait sur la bonne piste, ce qui maintient une certaine tension.

L’auteur a enregistré dans ce récit tous les pics d’émotion que traverse son héroïne, tel un sismographe : son impatience de retrouver Dan aux prémices de leur passion dévorante ; la joie de la maternité ; les affres de l’attente, la morsure du manque. Il décortique de façon saisissante la période interminable de l’absence : « L’absence, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé » et montre comment la narratrice va apprivoiser l’absence, une fois la sidération passée.

Une caractéristique du style de Philippe Vilain, c’est son goût pour les énumérations qui prennent parfois la forme de l’anaphore.

Il a l’art de tisser des récits à la trame cinématographique, ce roman ne fait pas exception. Le gros plan en clôture sur Mary tenant la main de sa mère près du lac parfois « strillé par des écharpes de brume », dans Piedmont Park, est une scène lumineuse et joyeuse. On referme le livre avec encore en tête les chansons de Bob Dylan et Janet Joplin, de quoi alimenter la bande son.

Comme Nicolas Carreau le fait remarquer (2) : « Philippe Vilain est devenu le spécialiste du roman d’amour non cucul !  Ce qui compte c’est sa manière de décrire le couple, le désir, le manque ». Il sait adopter une voix féminine, il sait se muer en femme avec une extrême sensibilité. Il brosse le portrait d’une femme multiple (« célibataire endurcie, amoureuse éperdue, idéaliste, enseignante studieuse, mère appliquée, veuve éplorée »), avant tout courageuse et résiliente.

Elle force l’admiration par sa détermination au vu des vicissitudes rencontrées. En la sachant apaisée désormais, délestée de sa pensée unique et obsessionnelle de Dan, et bien accompagnée, le lecteur referme le livre, lui aussi apaisé.

Une histoire incroyable, touchante, prégnante, servie par une écriture pleine de subtilité avec une once de poésie. Un témoignage utile pour la fille du disparu.


(1) : La littérature sans idéal de Philippe Vilain

(2) Émission du samedi  6 avril 2019 sur Europe 1


Extrait : « Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi : l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

© Nadine Doyen