La fille à la voiture rouge, Philippe Vilain ; Grasset (250 pages – 19,00€)

Rentrée littéraire : 23 août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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La fille à la voiture rouge, Philippe Vilain ; Grasset (250 pages – 19,00€)


Si les corbeaux (1) sont parfois le déclencheur d’un rapprochement entre deux êtres, pour Philippe Vilain il aura suffi d’une porte et d’un sourire. Porte depuis condamnée.
En effet c’est à la bibliothèque de la Sorbonne que le narrateur a croisé cette étudiante qui l’a impressionné, au point de souhaiter la revoir, de ne cesser de penser à elle.
Comme Jean-Marc Parisis dans Avant, pendant, après, Philippe Vilain retrace ses rencontres avec Emma, repasse le film de cette liaison, distille des indices qui éveillent l’attention du lecteur. De plus, en revisitant leurs moments à deux, le narrateur comprend, avec le recul, certaines situations (pourquoi elle ne voulait pas de visite pendant son séjour à l’hôpital).
Il nous livre un portrait époustouflant, très fouillé, de cette héroïne de 19 ans, aux multiples facettes dont il tente de décrypter la personnalité.
Au fil de leur idylle, le lecteur fait connaissance avec Emma, « la fille à la voiture rouge », « aux yeux verts », « alerte et remuante, bavarde », d’un milieu aisé.
Tour à tour, « la brindille mini jupée », « l’escort girl », « la fashionista », mais aussi l’étudiante préparant l’agrégation qui lit Nabokov et Kundera.
Son année de naissance ? Philippe Vilain joue à la faire deviner au lecteur !
Après la révélation de son secret, c’est « la vaillante Emma », « une combattante,une guerrière », « la petite miraculée » pour qui le lecteur éprouve de l’empathie.
Le récit est hanté par le spectre de la mort, de la maladie, véritable épée de Damoclès pour son héroïne, qui sait son « temps compté ». D’où cette fureur de vivre intensément pour cette « femme pressée » et cette tension permanente.
En parallèle se brosse le portrait de l’écrivain, à la réputation de Don Juan qui ne s’est jamais engagé, et pourtant saute le pas en offrant une bague de fiançailles.
Son double d’âge crée un malaise parmi les parents de la jeune fille et leur entourage.
Après trois mois de fréquentation, on se demande si le narrateur va réussir à percer la « zone opaque et mystérieuse » de celle à qui il invente même une double vie.
Pourtant une complicité s’est tissée. Lui l’aide, l’encourage dans ses études, la drape de bienveillance durant sa maladie. Réciproquement, elle l’assure de son soutien : « Ne t’inquiète pas, Coeur », « tu pourras compter sur moi ». Leur connivence engendre des situations cocasses, mâtinées d’humour. Emma sait jouer sur la polysémie du mot « examen », son évasion de l’hôpital est assez rocambolesque !
Toutefois, elle peut « redevenir un diable » capricieux.
Le rebondissement qui ouvre la deuxième partie, faisant suite aux aveux d’Emma bouscule, sidère et on imagine combien le narrateur doit tomber de haut.
Le lecteur en sort si estomaqué que son empathie va glisser subrepticement en faveur du « romancier in love » ! On subodore que celui-ci pourrait, comme Henri Calet, nous confier : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes », vu les états d’âme qu’il affiche. Comment va-t-il réagir d’autant que des failles sont mises en évidence ?
Auxquelles viennent s’ajouter la jalousie, les soupçons, des différends, la différence d’âge, source d’inquiétude pour les parents de Céline, ex Emma ?
Son amour pour son « Petit Hibou » sera-t-il assez fort pour lui pardonner ?
Dans cette partie, on découvre une autre facette de l’étudiante : « fille rebelle », qui n’a cessé de « bosser » pour décrocher l’agrégation. Parfois désagréable, boudeuse, facétieuse, privilégiant les moments avec ses amies. Elle, qui a rêvé d’être actrice, ne jouerait-elle pas une autre partition, à l’insu de son fiancé ?
Le romancier, lui, confronté à la froideur des relations, se retrouve en proie à des atermoiements, se livre à une profonde introspection. Il se remémore leurs escapades à Capri, Trouville. Il analyse leurs paroles, les silences, s’interroge.
Un vrai dilemme le taraude : quitter ou rester ? Suspense pour le lecteur.
Que ferait-il dans pareil cas ?
Le narrateur radiographie la courbe de leur désir, le sien « hospitalisé », « stérilisé », après toutes ces désillusions aboutissant au « charnier des amours ».Il constate que « le bonheur se nostalgise ». On est interpellé par le champ lexical autour du mot « triste », ainsi que celui autour du « jeu ». Qui abuse l’autre ? Qui fait souffrir l’autre ?
C’est alors que Philippe Vilain développe une réflexion sur la création, sur le pouvoir des mots (parfois cruels), sur l’autofiction. Il tient à préciser que ses histoires ne sont pas toujours vraies et ne cache pas son besoin d’indépendance.
N’est-il pas dangereux d’inclure dans ses romans des connaissances proches ?
A moins que raconter l’histoire du personnage forgé par Emma relève d’une catharsis pour le narrateur. Celui-ci n’a sûrement pas écrit son roman avec le stylo Mont Blanc offert par Emma, mais plutôt avec une plume d’ivoire qui a étoffé, touche par touche, le portrait complexe de son héroïne.
On reconnaît en filigrane quelques titres des romans de l’écrivain, qui connaissent un beau succès en Italie, dont celui qui a été adapté à l’écran (Pas son genre).(2)
Philippe Vilain poursuit, avec beaucoup d’acuité et de lucidité, l’exploration d’un amour intense qu’il sait « inconstant » en nous plongeant dans les méandres d’un couple atypique et ses « intermittences du coeur ». Il soulève de multiples questions : Comment sauver l’amour quand on sent l’éloignement ? Traverser le temps ? Tromper l’ennui ? Dépasser l’ordinaire et le manque de désir ? Sortir du mutisme ?
Il évoque la dépendance amoureuse, la morsure de l’absence après la séparation.
Les lieux, étant mémoire, convoquent une foison de souvenirs heureux en compagnie de Céline. Relire des textos, des lettres ravive les émotions.
Philippe Vilain offre le parcours intime d’une liaison « chaotique », inédite, ponctuée d’une cascade de rires et de pleurs, à l’unisson des états d’âme des protagonistes.
Le romancier s’avère un subtil entomologiste des coeurs et signe un roman profond, empathique qui bouscule et questionne, traversé par les thèmes de la jalousie, de la culpabilité, de la solitude de l’écrivain et son besoin de liberté, de la finalité de l’Écriture, ce « travail invisible » : « Je me laisse écrire, pénétrer par le monde, les événements et les situations ; je n’écris pas, je suis écrit », se demandant « parfois si ce n’est pas l’amour qui l’écrit ». Nos vies seraient-elles écrites ?
Le lecteur est rassuré, Philippe Vilain n’a pas perdu le goût de l’écriture, ni son style travaillé, élaboré. En voiture, hop, embarquez avec La fille à la voiture rouge !
Note :
Pour ceux qui ont lu Confession d’un timide, on y croise C., « l’étudiante de la Sorbonne, à la « silhouette longiligne » dans le chapitre : Douleur d’aborder une femme.

©Nadine Doyen


(1) Dans REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour
(2) Pas son genre, film de Lucas Delvaux, avec Emilie Dequenne, adapté du roman éponyme de Philippe Vilain.

Le monde est mon langage, Alain Mabanckou, Grasset, septembre 2016 (318 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Le monde est mon langage, Alain Mabanckou, Grasset, septembre 2016 (318 pages – 19€)


Le titre de l’essai n’étonnera pas celui qui connaît le globe trotter qu’est Alain Mabanckou : éminence à la carrure internationale, ô combien médiatique. Il sait faire rayonner la langue française tout autant que la littérature africaine.

La carte qui ouvre cette « autobiographie capricieuse » permet de situer tous les endroits mentionnés dont Le Congo « cordon ombilical », la France « patrie d’adoption » et l’Amérique où il enseigne (UCLA).

Il voyage d’un état à l’autre, à l’écoute des rumeurs du monde, croise ses pairs.

Ici un colloque, une table ronde, là une présidence de salon. En 2018, directeur artistique du festival Atlantide à Nantes . Les amitiés se tissent et se multiplient.

Chacune des villes est associée à des êtres marquants. Les lieux fécondent l’esprit.

Paris est donc pour Alain Mabanckou lié à Le Clézio, figure tutélaire. Il adresse un exercice d’admiration à cet homme lauréat du Prix Nobel 2008, « aux connaissances inépuisables ». Il nous plonge dans ses romans. Il évoque leur correspondance, se résumant parfois à de laconiques messages, se remémore leur conversation au Jardin du Luxembourg lors d’un vol retour de Bruxelles. Mais les voyages, les jetlags épuisent, et parfois le globe trotter s’endort en pleine conférence !

C’est aussi au cours d’un séjour en Guadeloupe qu’il fit plus ample connaissance avec Edouardo Manet, Franco-Cubain, et enregistra une interview pendant le vol de retour.

Alain Mabanckou déclare apprécier avoir un document sonore d’un auteur avec qui il a des affinités. « On appartient à la langue dans laquelle on écrit » , selon Makine.

Paris, c’est aussi son tailleur, styliste de Château- rouge, fervent défenseur de la poésie. A l’heure où la tenue des politiques est source de polémiques, savoir que « Jocelyn le Bachelor », féru de poésie, habille aussi des politiques, ça interroge !

On connaît l’élégance du sapeur Alain Mabanckou, son goût pour les couleurs. N’a-t-il pas persuadé Augustin Trapenard à venir se faire relooker chez « Jocelyn » ?

Dans le chapitre final, il rappelle l’origine de La Sape, déjà mentionnée dans des romans précédents : Société des ambianceurs et des personnes élégantes.

A Pointe-Noire, le romancier revisite son enfance, convoque sa famille, les âmes disparues et évoque la genèse de son roman : Lumières de Pointe-Noire.

Un saut à Montréal pour retrouver son ami académicien, son complice Dany Laferrière, exilé de Haïti, qu’il soumet à une interview. Il se remémore leur première rencontre. Depuis, leurs routes se croisent souvent, comme en Italie et ils ont tissé une amitié exceptionnelle. Avant d’aborder les ouvrages de son confrère, Alain Mabanckou brosse un portait du cuisinier, en train de préparer « une ratatouille d’aubergines au riz noir », et nous fait saliver quand ,lui, prépare un « poulet batéké ».

Il retranscrit un entretien autour de l’écriture. Comme beaucoup, il confesse avoir été abusé par l’un de ses titres provocateurs ! Ceux qui ont lu L’énigme du retour , « livre de la Renaissance » savent combien ce roman est « comme un chant de rédemption ».

A Londres, c’est une aventure inédite qui l’attendait : écrire une nouvelle, en 48 heures, dans un « refuge conradien », perché sur les toits.

Il nous embarque aussi en Egypte, à La Nouvelle Orléans, au Cameroum. A chaque destination, le lecteur découvre une pléiade d’auteurs.

Dans le chapitre du Caire, Alain Mabanckou a inséré un échange épistolaire avec Jean-Baptiste Matingou autour de la poésie. Ce dernier déplore la « désaffection pour la poésie », son aîné lui prouve au contraire qu’elle est « prolifique ».Elle a pris un autre visage. Il convoque des poètes de renom : le malgache Jean-Luc Raharimanana, le Polonais Julien Tuwim, le Marocain Abdellatif Laâbi, les haïtiens René Depestre et Jean Méttelus et maints autres. Des voix qui soutiennent ardemment la poésie.

L’auteur rend hommage, avec beaucoup de déférence, à de nombreux écrivains.

Parmi eux, ceux qu’il a étudiés, comme Henry Lopez, qu’il appelle « Doyen », qui, grâce à son chef d’oeuvre le pleurer-rire ( 1982), gagna « le rang de classique de la littérature africaine ». Ceux qu’il a lus, une vraie bibliothèque ambulante ! De toute évidence, Alain Mabanckou a bien retenu le conseil de son maître Sony Labou Tansi: « Lire, beaucoup lire avant d’écrire ». On apprend l’origine du titre de son roman : « Demain j’aurai vingt ans », emprunté au grand poète de Mpili (Congo).

Il se reporte à James Baldwin « dès que l’Amérique tremble dans son âme ».

Les voix féminines ne sont pas oubliées. Citons la romancière Bessora ( Gabon et Suisse) « d’un humour et d’une ironie irrésistibles », les Sénégalaises Aminata Sow Fall et Mariama Bâ, « méconnues du lectorat français ».

A Marrakech, il évoque sa rencontre avec Douglas Kennedy, « francophile » et nous avertit qu’il faut mieux éviter de l’aborder en anglais. Il retrace ses débuts (théâtre, journalisme) jusqu’à ce que la France l’adopte et commente son oeuvre.

Ceux qui collectionnent les citations seront comblés puisqu’ elles précèdent chaque chapitre. On croise entr’autres les voix d’ Eduardo Manet, Kateb Yacine, Édouard Glissant « qui souffre encore d’une réputation d’élitisme », Metellus, Camara Laye.

Alain Mabanckou, écrivain, professeur, « géographe de la langue », nous offre un passionnant périple multi culturel, intensément riche, ouvert sur le monde, où les langues dialoguent, où l’humour de l’auteur ravit le lecteur.

Opus éclectique, constellé de souvenirs, de références littéraires, autant de pistes de lecture à explorer. Vingt escales pour un voyage captivant et enrichissant.

De notoriété internationale, l’auteur, « oiseau migrateur », « l’ambassadeur de la littérature d’expression française » est en lice pour le Man Booker Prize,

Souhaitons lui bonne chance !

(Bonne chance aussi à Stefan Hertmans )

©Nadine Doyen

 

Philippe Vilain ; La littérature sans idéal ; Grasset (158 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Vilain ; La littérature sans idéal ; Grasset (158 pages – 16€)


La fable choisie par Philippe Vilain pour introduire son sujet est inattendue mais atteint son objectif : nous alerter sur le déclin de la littérature. Il vient ainsi rejoindre André Blanchard, citant Léautaud qui présente Wilde, Van Gogh « comme des êtres en marge certes, sauf que c’en est une d’excellence, en dehors de la médiocrité de la vie courante » et « il ne faut pas se lasser de songer à eux et de les aimer ».

Philippe Vilain, lucide, dresse un état des lieux de la littérature peu optimiste.

Par « désenchantement », il entend l’indifférence face à « la paupérisation de l’écriture ». Il déplore que maints auteurs n’accordent pas leur priorité au style.

Il dénonce aussi « un fétichisme futile de la marchandise », visant ces page turners et best sellers à des fins mercantiles. Ce qu’il recherche c’est une voix singulière, qui le fasse vibrer. Parmi ses bonheurs de lecture, « ces réussites d’écritures, poétiques, stylistiques », on trouve des auteurs confirmés : Serge Joncour, Jérôme Garcin, Dany Laferrière, Emmanuel Carrère, Vincent Almendros.

Philippe Vilain s’offusque du formatage de l’écriture qui aboutit à « une parole industrielle, vulgarisée » en littérature contemporaine.

Dans le premier chapitre, il décrypte l’injonction relevée dans des revues : comment se débarrasser de Voltaire, Proust ? Il montre l’absurdité de « vouloir liquider les classiques », d’autant que dans les arts, au contraire, Renoir (le cinéaste), Monet (le peintre) restent des références.

Pour l’essayiste, ce sont les auteurs de la génération de Modiano, d’Annie Ernaux, qui n’hésitent pas à revendiquer l’héritage de leurs figures tutélaires.

Antoine Compagnon pointe justement cette carence de « maître spirituel ».

Par contre, on se cherche des modèles, « une fraternité d’écriture ». Ainsi Michel Houellebecq devient « le grantécrivain contemporain » dont il importe de trouver l’ascendance de son œuvre. Philippe Vilain montre comment des auteurs (P. Bergounioux, Lydie Salvayre, P.Michon) rendent certes un hommage à des figures illustres mais visent à « inscrire le moi dans l’histoire », à mettre la focale sur des « vies minuscules ». Ainsi leur « parentèle ne meurt plus », mise en lumière par leur « panthéon culturel ».

On assiste à la multiplication d’idoles, de « stars de proximités », issus de milieux variés (cinéma, sport, chanson, médias …) dans cette quête de la notoriété.

Le personnage du roman L’idole de Serge Joncour, devenu Superstar à l’écran, incarne « une image et des valeurs insignifiantes de la société ».

Philippe Vilain voit dans ce besoin de se forger « des modèles consommables » une sorte de « nihilisme littéraire », l’« abaissement des âmes ».

Dans le post-réalisme, l’oeil voyant devient « subjectivant », tout en se plaçant au coeur du réel, parfois « apocalyptique », étayant son propos avec le roman de F. Beigbeder sur le 11 septembre. Si la littérature post-réaliste reconnaît « sa soumission à l’image », les mots ne possédant pas « la puissance des images », l’auteur va « inventer d’autres images, va « recréer » l’événement « par son imaginaire ». Philippe Vilain souligne cette « fascination pour le déclin de l’homme, ses drames, ses malheurs », « le désenchantement du monde », à travers les romans de C. Angot, A. Ernaux, R. Jauffret, A. Bosc, P. Claudel, etc… Il y subodore « la crainte du silence et de l’enlisement », d’aboutir au « degré zéro de l’histoire ».

D’où ce besoin de « vérifier, à chaque instant, la vitalité de son histoire » en captant le moindre soubresaut, conflit, symptôme.

Philippe Vilain définit notre époque comme « égocentrée » et décline ce qui entre dans la « littérature focale du présent » : la biofiction, l’autofiction, le docufiction.

Il met en garde contre la littérature « post-réaliste » qui vise à « réinventer subjectivement » « des événements spectaculaires, des sujets sensationnels ».

Ne risque-t-elle pas « de concurrencer le journalisme », « de bégayer une actualité déjà hypermédiatisée » ?

L’autofiction, que Philippe Vilain appelle la « selfication des esprits », d’autant plus répandue que l’époque se veut « soucieuse de reconnaissance » permet « de refonder sa mythologie personnelle » tout en s’autorisant à « romancer à la première personne ». On retrouve C. Angot, N. Bouraoui, M. Nimier, etc…

A ce sujet Dominique Noguez déplore le fait qu’une goutte de fiction, véridique, rende le tout fictif d’où le mot roman mentionné sur la couverture.

Il est à noter que notre imaginaire est « lié à la mémoire affective et à la capacité à ressourcer les souvenirs », ou « ressusciter des voix », comme chez A. Wiazemesky (Une année studieuse), J. Garcin (La chute de cheval, Olivier) ou C. Laurens.

Toutefois, nous savons notre mémoire « capricieuse » ou « défaillante », ce qui conduit à « esthétiser sa mémoire, à s’inventer ».

Philippe Vilain s’étonne de l’engouement pour les adaptations cinématographiques de la littérature. Y aurait-il « faillite des mots par rapport à l’image » ? Il suffit parfois qu’ un best seller, comme La délicatesse de David Foenkinos, devienne le coup de cœur d’un réalisateur pour devenir un film.

Dans le chapitre final, l’auteur dresse un aperçu des conséquences de « la mutation culturelle ». On relève en particulier la « spectacularisation de l’écrivain pour tous », « la standardisation des textes pour un lectorat de masse », « l’assujettissement de la littérature à la culture de divertissement ». Mais le plus alarmant, n’est-ce pas cette loi du marché, misant sur la « best-sellérisation » au détriment de la valeur intrinsèque ?

Philippe Vilain sous-entend que les « littéraires », « avec l’ambition de faire œuvre » existent mais restent minoritaires et met en parallèle cette invasion d’écrivains auto édités, lancés par le net, qui contribue à « la médiocrité de la production », à son nivellement. Il analyse sur quoi se construisent la notoriété et la reconnaissance d’un écrivain, la visibilité sur les réseaux sociaux étant un atout.

Pour exemple, A. Martin-Lugand et son « succès mondial ».

Qu’en est-il du statut d’écrivain ? Fait-il encore rêver ? Les ateliers d’écriture font florès, répondant à ce « fantasme social attractif et prestigieux de devenir écrivain ».

Philippe Vilain fait remarquer que « l’écrivain du dimanche » n’est pas prêt à s’investir quotidiennement, sur des années. Il fustige « le principe d’indifférenciation des écrivains » qui conduit à « une dissolution de son statut ».

Il décortique la relation triangulaire : auteur/lecteur/critique, insistant sur le rôle prépondérant du lecteur, « un roi tyrannique » qui s’arroge le droit de critiquer.

Il nous invite à réfléchir sur notre façon de lire afin de ne pas réduire la lecture à une passive « pratique familière de consommation ».

L’interrogation de Philippe Vilain « Pourquoi lire ? » fait écho au recueil éponyme de Charles Dantzig. Ne lit-on pas un livre « pour danser avec son auteur » ? Si la lecture a encore des beaux jours, l’auteur est quelque peu hérissé devant la pléthore de critiques émanant de non professionnels, sur le net ? Il fustige les abus (bashing, diffamations) dont peuvent être victimes des écrivains, émanant souvent d’anonymes.

L’auteur émet des réserves quant à la « surmédiatisation » d’un roman ou d’un auteur, soumis à la « dictature de l’opinion », « du buzz », constatant dans ce cas « une baisse de la confiance des lecteurs ». D’où cette idée avancée, relevant de l’utopie, de classer « selon la valeur littéraire estimée », puisque

« toute valeur a un prix »

Même si cet essai n’ a pas « d’ambition exhaustive », Philippe Vilain témoigne d’une connaissance approfondie des œuvres citées et donne un ample panorama de la littérature contemporaine, destiné à prouver que « la littérature a troqué son idéal littéraire contre un idéal marchand », comme il le confie dans des interviews.

Espérons que ce percutant plaidoyer pour le style fasse des émules. A noter que le Prix du Style a récompensé M.H Lafon, C. Minard, O. Rolin, S. Chalandon.

Tel un lanceur d’alerte, Philippe Vilain livre un essai à charge dans le but de sauvegarder une qualité à la littérature. Au lecteur de bien choisir ses lectures.

Pour l’auteur , « Lire est une nourriture essentielle, spirituelle, existentielle » qui suppose de la curiosité pour comparer, de la patience pour approfondir » afin de combiner « plaisir intellectuel » et « enrichissement » personnel.

©Nadine Doyen

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Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Bernard Grasset ; France Inter (300 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Bernard Grasset ; France Inter (300 pages – 19€)


Commençons par féliciter Jeanne, l’initiatrice de ce livre-abécédaire qui lui est dédié.
A l’occasion du 60ème anniversaire, Jérôme Garcin remonte le temps, nous plonge dans les coulisses de cette émission culte qu’il définit comme un « moulin à paroles », son « petit théâtre ». Vous saurez tout sur « l’hymne national de la critique» de Mendelssohn qui annonce et ferme « le geyser de harangues ».
Vous ferez plus ample connaissance avec les trois « bandes » de la trinité : cinéma, théâtre et littérature. Pour justifier les éclats de voix, les empoignades verbales, l’auteur se réfère à Oscar Wilde pour qui « Une époque qui n’a pas de critique est une époque où l’art est immobile. »
Au fil des pages, l’autoportrait de l’auteur se tisse, par touches : depuis 1989 à la barre, au studio Charles Trenet, avec le même enthousiasme renouvelé.
C’est à 15 ans qu’il eut le choc d’entendre « cette foire d’empoigne » qui orienta sa vie. Jérôme Garcin se remémore la première fois où il « monta  à la tribune comme à l’échafaud », succédant à Pierre Bouteiller, soutenu par la bienveillance de Martine de Rabaudy et la « gentillesse paternelle de Régis Bastide ».
Le Masque représentait pour le jeune « chef d’orchestre » une « liberté d’expression, d’indignation, d’admiration sans limites ». Depuis, l’émission est devenue « une spécialité française » unique et reconnue, « une madeleine » pour François Morel.
Jérôme Garcin retrace son parcours, ses débuts à la télé, évoque l’époque où il faisait « le paon », mais aussi en parallèle l’historique de l’émission. Il rappelle le choc de perdre un parent à dix-sept ans et un frère jumeau à six ans. A noter de nombreux hommages  dans le chapitre consacré aux quarante ans : Charensol, Polac, Bastide.
Parmi les anecdotes roboratives, celle contée par un agriculteur qui avait baptisé ses vaches « les Garcinettes », après avoir constaté qu’elles étaient sensibles au « ton velouté » de la voix du modérateur.
Comme Jérôme Garcin l’a confié dans le magazine « L’Arche » : « J’écris car je ne supporte pas que les morts soient oubliés, partis pour toujours. Il faut encore et toujours parler d’eux, dire les cicatrices que leur absence a gravées en nous ».
Comme Perec, Jérôme Garcin se souvient de ceux qui ont beaucoup compté pour lui, ses prédécesseurs : Bouteiller, Bory, Polac, et égrène une pléthore de  réminiscences.
Quand l’émission se délocalise, les aléas sont à gérer (grève des intermittents, vol, ville paralysée par la neige), mais « les vertus fédératrices » l’emportent.
Jérôme Garcin témoigne de son plaisir indicible de rencontrer « la foule de ses fidèles ». Il évoque les lieux impressionnants comme l’Opéra national de Lorraine, à Nancy. Si « Les livres ont un visage », les auditeurs aussi. Dans leurs sourires, il lit une « complicité inexprimée, de la gratitude ». Avec beaucoup de discrétion l’auteur évoque les tournées à travers la France de « sa comédienne de femme », Anne-Marie Philippe pour véhiculer la voix de Claudel dans L’annonce faite à Marie.
Il revient sur le Jubilé, puis les 50 ans, célébrés « dans une ambiance électrique », « de prises de becs », « à voler dans les plumes ». Pas toujours évident pour la « petite Comédie-Française » de se sentir décontracté, alors chacun a son remède.
L’animateur peut se targuer d’avoir fait naître des vocations, dont celle d’Ali Rebeihi.
Dans le chapitre Artisanat, on réalise le travail titanesque que demande « cette préparation de laborantin » pour chacune des séquences, sans compter la sélection du courrier qui sera lu. Jérôme Garcin, « à nul autre pareil » se définit à ce sujet comme « maniaque et obsessionnel » et opiniâtre.
La Normandie, qui  se révèle un vivier de sommités, occupe une place de choix dans cet ouvrage. L’auteur est admiratif du talent polymorphe de François Morel.
En survolant  la table des matières, des titres de chapitres intriguent, comme : « Élysée,  justice, noyade ». Mais laissons le suspense.
Sidérant le feuilleton de l’inconnu japonisant ! On imagine la perplexité de Jérôme Garcin devant une telle assiduité jusqu’au jour où il découvre la véritable identité de cet usurpateur, poète, censeur ! On croise le fantôme du « spectateur absolu », « conteur et enlumineur » comparé à « un nouveau Facteur Cheval ».
Les gourmets testeront l’adresse de la « merveille » de Trouville, « baptisée Le Masque et la Plume » qui fit fondre Jérôme Garcin. D’autres trouveront des remèdes pour chasser le spleen, car « les vertus anxiolytiques » de l’émission culte sont démontrées. A l’ère du podcast, on n’a plus la crainte d’en manquer une.
Bien que son succès soit incontestable, cette émission draine parfois aussi son lot de mécontents, l’auteur soulignant que « La France du dimanche soir a vraiment l’oreille chatouilleuse, l’esprit séditieux et la répartie cinglante ».
L’ouvrage se termine par le chapitre des zeugmas. Si le mot vous est encore hermétique, une copieuse liste d’exemples vous  permettra de briller en société.
Les miscellanées de Jérôme Garcin contiennent des souvenirs, des lettres (bouleversantes, gratifiantes, ou parfois assassines) d’aficionados, de savoureuses ou insolites anecdotes, des hommages, des exercices d’admiration.
Last but not least, il exprime ses remerciements à ses deux collaborateurs et « complices » : Lysiane Sellan et Didier Lagarde, « au doigté de pianiste ».
Lire ce recueil qui transpire « la jouissance » de l’animateur zélé, à « officier à la tribune » depuis 26 ans, prolonge idéalement les dimanches soirs.
Le point d’orgue n’est-il pas d’avoir inspiré des poèmes qui déclinent les louanges du Masque ? Pour un certain Aloïs de Valloires ; « Tous les dimanches soirs, pour une heure seulement/La vie suspend son cours, elle s’arrête un moment./Les joutes et les combats des critiques habiles/Nous font croire un instant que rien n’est difficile ».
Pour Gérard Noiret, les chroniqueurs sont « quelques dieux, moqueurs, pénétrants ».
Ce florilège nous plonge dans les coulisses d’une émission culte, qui perdure, plaît, de génération en génération, par sa qualité et sa vitalité et nous enrichit.
Rendez-vous sur les ondes de France inter le dimanche soir pour l’antidote du blues.

©Nadine Doyen