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Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Une chronique de Nadine Doyen

Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Rien d’étonnant que Dany Laferrière, lui qui s’est déclaré « un écrivain japonais », nous invite à cheminer en  compagnie de Bashō dont le portrait ouvre et clôt ce livre et dont il distille la poésie. Il confie avoir tissé une  exceptionnelle amitié, une connivence inexplicable et lui rend hommage.

«  Toute la nuit                                 « Sous les fleurs d’un monde

sur la ronde lune                                 avec mon riz brun

à faire le tour de l’étang »                  et mon saké blanc »

 Bashō

Ainsi s’infiltrent les courts poèmes, haïkus qui font surgir de magnifiques images subliminales. «Pour certains , même, le menu est un poème » !

 «  L’homme-livre » prolifique pose les traces de ses lectures et de ses rencontres avec les vivants et les morts au fil de ses pérégrinations et distille des réflexions autour de la lecture et l’écriture. «  Le papier aura toujours le dernier mot. »

 S’immiscer dans le panthéon littéraire de l’Académicien est une route exaltante.

Il a baigné dans la littérature très jeune ( Rimbaud, Verlaine, Li Po…) et son érudition donne le vertige. À nous d’être curieux si nous n’avons pas lu les auteurs cités :  Anaïs Nin, Simone de Beauvoir, Sylvia Plath, Jean Rhys, Sandor Marai, Neruda, ou si nous ne les connaissons pas comme : Langston Hughes , Zora Neale Hurston…Et Moravia à ne pas oublier. Il cite Whiteman  qui s’imagine pouvoir «  vivre avec des animaux, tant ils sont paisibles » , la romancière et dramaturge MarieVieux Chauvet, qui a dû s’exiler à New-York, en 1968, après avoir eu un de ses livres interdit par le dictateur Duvalier.

Dans cet ouvrage,  l’écrivain renoue avec l’ art graphique auquel  il nous a familiarisé  dans  L’exil est un voyage et Autoportrait avec chat et que l’on retrouve dans une récente publication : Dans la splendeur de la nuit (1).

Toutes les formes sont représentées au gré de son inspiration : cercles, points,  arcs, carrés, hachures, rayures, quadrillages, vagues, circonvolutions, triangles…Maintes silhouettes dont une récurrente  qui change de couleur comme le caméléon. À chacun d’interpréter les dessins énigmatiques !

Pour voir un tableau : «  on doit croire qu’il nous regarde aussi. » pense-t-il.

On  croise une galerie d’écrivains de toutes nationalités  joliment croqués par l’auteur ( Kawabata, Mishima, des romancières…)  ou d’autres ( Cendrars par Modigliani, Radiguet par Cocteau) et au détour d’une page deux sportifs dont Nadar et Federer et des championnes de nage synchronisée. 

La mode s’invite aussi avec les chapeaux Lindbergh.

En ce qui concerne les arts, on peut admirer l’exposition Basquiat «  Peintures accrocheuses qui vous sucent la rétine », du Matisse, du Picasso, un tableau de Soulages. Les formes cabalistiques de l’art vaudou, appelées vévé,  sont représentées dont la divinité Legba qui est gravée sur l’épée de l’Académicien.

On perçoit la musique de Nina Simone, de Manu Dibamgo, Glen Milller, Ellington, des airs de jazz, de Coltrane…

Dany Laferrière  livre son autoportrait en 3 volets et confie ses souvenirs .

Il évoque  le grenier de son enfance , son adolescence à Port- au -Prince « l’époque où l’on est ni fille ni garçon juste un jeune animal ». 

Il se remémore un film vu à 15 ans, les couchers de soleil de sa jeunesse à Haïti.

On devine «  l’écrivain en pyjama » quand il dévoile sa table de travail où il a rédigé une ébauche de texte « à la lisière du sommeil », à revoir le lendemain.

Il affiche ses convictions en rappelant le slogan scandé lors des émeutes raciales: « Black lives matter » ou en représentant les manifestants  à Portland ( contre les policiers bien armés) en juillet 2020 ou ceux sous la pluie à Hong kong.

Il pointe les drames qui se passent sous nos yeux et s’interroge : «  Se sent-on complice » ?

Il aborde les notions de liberté , insérant la lettre de l’esclave Toussaint Louverture et la question de la fuite du temps, conseillant de ne pas regarder son visage dans le miroir !

L’écrivain voyageur  traduit dans de nombreuses langues, qui  a écumé le monde nous fait visiter des pays, ( Corée du Sud, Japon ) des villes: Paris, New York, Montréal, Beyrouth, Budapest, Pékin où réside son éditrice chinoise.

Parmi ses lieux de prédilection, on retrouve son goût :

  • pour les cafés : ce qui rappelle son opus «  L’odeur du café ». Dans un café de Moscou une femme en rose lit Pouchkine. Au Red café, pas encore de clients.
  • pour les fenêtres  d’où l’on peut saisir «  la rumeur du monde », d’où le mauvais élève  peut s’échapper pour ne pas finir ses devoirs, d’où l’on peut contempler le soir « le soleil tituber dans le golfe » 
  • pour les chambres :  «  port d’arrivée le seul pays que l’on peut connaître à fond », où l’on pose sa valise,  « où le drap blanc bien tiré sent la lavande », où « Le voyageur revient un jour ou l’autre.. », où on dessine, où une amoureuse attend le facteur, où l’on tourne, se fait des films. « Ailleurs dans la pénombre d’une chambre, le hibou attend la prochaine nuit ». (1)
  • pour une maison romaine , source d’inspiration pour écrire une nouvelle à la façon de Tchekhov !

L’amour des fleurs se traduit par des compositions florales  aux couleurs variées (en vert, rose, orange, violet), bouquet de tulipes, parc…

 Les paysages de nature  contrastent avec la représentation des villes : une forêt touffue où se niche la maison de Camera, des feuillages, des frondaisons qui assurent l’apaisement lors de la promenade du soir, une prairie vierge. 

Vivre parmi les animaux, au coeur de la forêt, loin de « ce monde sans pitié », c’est le choix d’un couple d’aubergistes du Québec pour satisfaire son appétit de nature.

Même si une machine à écrire (jaune) figure dans ce livre, précisons que celui-ci est entièrement  MANUSCRIT et illustré par Dany Laferrière.  Ce qui force l’admiration.

 Le mot vibrer est une façon de rappeler qu’il a vécu un séisme apocalyptique à Haïti, si bien que les moindres vibrations  et les fleurs qui dansent peuvent faire craindre le pire. De même les cyclones sur ces îles sont dévastateurs.

Sachez que les questions sur son parcours l’ insupportent vous trouverez les réponses dans L’exil est un voyage.

«  On ne peut pas trop vivre avec le coeur dans un pays et la tête dans l’autre »

Laissez-vous embarquer à la rencontre de cet aréopage éclectique, dans ce roman  richement coloré où se côtoient de nombreux dessins , jalonné de textes, poèmes , haïkus, ce qui confère à ce livre son caractère singulier et sa dimension séduisante. Périple déroutant et enrichissant pour le lecteur, qui recèle des surprises. 

Comme l’affirme Alain Mabanckou : 

«  La poésie de Dany Laferrière exalte le goût du voyage » !  (1)

© Nadine Doyen


(1) : Dans la splendeur de la nuit, de Dany Laferrière , Points poésie ,collection dirigée par Alain Mabanckou.

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, ( 20,90€ -333 pages) , Août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, ( 20,90€ -333 pages) , Août 2021


Toute vérité n’est pas bonne à dire, c’est ce  qu’a pensé le grand-père du narrateur, Sorj Chalandon, lui, fils de salaud , alors que celle qu’il appelait sa « marraine » tenait  au contraire à ce que la vérité éclate.

Ce sont des bribes de phrases, entendues à dix ans, qui ont taraudé l’écrivain, au point de mener sa propre enquête afin de percer ce secret, qui est également un fardeau.

Il a juste su que son père «  était du mauvais côté », ce qui le pousse à explorer son passé trouble  durant la guerre. Un incroyable parcours qu’il restitue dans ce livre. 

Le récit commence sur les traces de cette Maison des enfants, où avait eu lieu la rafle d’Izieu le 6 avril 1944. Madame Thibaudet, la propriétaire le reçoit, (5 avril 1987), le conduit à ce qu’il reste de la salle de classe. Il entremêle le passé tragique du lieu à ses émotions et apostrophe ce père qu’il aurait aimé pouvoir questionner, qui lui a tant fait honte.

Il se remémore leur discussion après avoir vu le film «  Week-end à Zuydcoote », et ses répliques frustrantes : «  un jour je t’expliquerai » !

Il repasse en revue tous les récits de ses exploits, de « ses batailles », mais sans connaître la suite promise.  Il a eu « plusieurs vies ». Il fait le lien entre le timbre rouge et la Légion tricolore. Il dresse un portrait sans concession de celui qu’il qualifie de « charlatan, de faussaire, de tricheur ».

 A l’occasion d’une rencontre dans un café, au crépuscule de la vie du père, le narrateur tente d’obtenir des explications, d’éclairer cette expression que le grand-père avait utilisée :  «  fils d’un salaud ».  C’est à ce moment-là qu’il découvre que son père « a défendu le bunker d’Hitler, qu’il a traversé à la nage le lac de Tressower (en Poméranie) et qu’il partage avec la Saône un secret, son refuge lyonnais.  Il lui reproche d’employer toujours « on ». Pas facile d’encaisser que son père a été SS. La phrase «Mon père a été SS » tourne en boucle. Un  autre terme lui a été mystérieux : « les Rouges » mais sa mère n’avait pas consenti à le lui expliquer.

Lui reviennent à l’esprit les sévices que son paternel lui a fait endurer. Insatisfait des réponses de son père, ce renégat, il fait des recherches en bibliothèque, il le recontacte, essayant de lui arracher des réponses. C’est dans la boîte aux souvenirs, détenue par sa marraine, que sa mère lui remet  qu’il trouve une pièce à conviction : le casier judiciaire et les preuves de son incarcération. Ce qui le décide à écrire au tribunal de Lille afin de  s’informer. Mais « le fardeau » est lourd.

En 1987, il est missionné pour suivre le procès Barbie, qui débute le 11 mai 1987 à Lyon et pour faire le reportage à Izieu. L’accusé, « naturalisé bolivien » se présente sous le nom de Klaus Altmann. Ce chef de la Gestapo de Lyon a pour avocat le célèbre Jacques Vergès.

Le narrateur refusera à son géniteur, l’imposteur qui veut suivre le procès, tout passe-droit ou coupe fil, période où il a levé une  première et dernière fois la main sur son père.

Entre deux audiences, Sorj Chalandon a espéré des aveux de ce vieil homme, peu enclin à lui dire la vérité :«  J’ai besoin de savoir qui tu es pour savoir d’où je viens. » Une quête vaine jusqu’alors. Mais, en mai 2020, son ami historien Alain a pu se procurer le dossier grâce à son oncle travaillant aux Archives à Lille, 124 pages  photocopiées relatant la guerre du père. L’auteur laisse échapper une litanie d’interrogations au fur et à mesure qu’il découvre la réalité. Il évoque le départ en retraite de sa mère, femme de l’ombre, et son appel affolé le prévenant des propos incohérents de son mari et de sa fugue, après avoir cassé des objets auxquels elle tenait et déchiré le livret de famille.

Ce qui est bouleversant dans ce monologue, ce sont les passages où le fils du traître apostrophe son père affabulateur:« Tu vois papa…, je me suis demandé comment tu avais encaissé ces témoignages», « Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre. »

Sorg Chalandon continue à fouiller son histoire familiale, après Profession du père , il exhume un pan de l’Histoire avec ce procès Barbie. Il montre combien tous les non-dits, les mensonges du père ont ruiné la relation père/fils, lui qui avait espéré une repentance de ce fieffé « serial menteur », des réponses. Le salaud n’est-ce pas le père mythomane qui l’a trahi, « l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans traces, sans lumière, sans la moindre vérité » ?

 Un portrait saisissant. Un témoignage prenant , à la veine autobiographique, dans lequel on croise, le fils, le journaliste et l’écrivain dont l’enfance a été nourrie de mensonges. Souhaitons que ce livre puisse mettre un terme à ce passé qui l’a tellement, traumatisé, faute de le connaître.

© Nadine Doyen

Les villes de papier (une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)

Chronique de Paule Duquesnoy

Les villes de papier (une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)

Emily, je la retrouve au jardin, assise sur un rayon de soleil ou une goutte de rosée, dans le parfum de la violette, ou du jasmin, sous la tête penchée des chastes hellébores, dans le sourire d’une mésange ou d’un merle, le chant du premier oiseau à l’aube. Les plantes et les oiseaux me parlent d’elle. Aussi, notre amie la fleur, que butine l’abeille, miel et dard. Le jardin n’est-il pas un univers ?

Le chien Carlo, qui dort au pied de son lit – car dans toute histoire il y a toujours un chien, ou un animal de compagnie, plutôt un chien – honore l’herbe.,

Maisons de fleurs et de papiers où volettent les mots, subtils papillons, légers flocons. Fleurs de papier.

Cet essai de Dominique Fortier est servi par une écriture gracieuse, alerte, allègre, et le goût de la nature commun à l’auteur, attachée à l’arbre qu’elle voit de son bureau, férue de botanique comme Emily Dickinson. Je ne peux qu’être séduite. Mais un vitrail d’église, c’est beau aussi. L’art et la nature.

Emily, compagne des fleurs, qui les cultive en serre pour les offrir – orchidées et autres plantes rares –, les respire au jardin, les couche dans son herbier, les accueille dans ses poèmes – leur donnant durée, témoignant de ce qui a été, herbier ou poème c’est la même recherche – ou entre les pages. Le parfum est insaisissable.

Emily, attachée à sa maison, à ses lieux – qu’elle parcourt à petits pas ou avec ses bottes de sept lieues – la ville d’Amherst, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead, la demeure du grand-père où elle est née, que rachètera le père. Emily, livrée aux occupations journalières répétitives et essentielles : cuisiner, pétrir le pain, lessiver et ranger les vêtements. Emily, attachée à ses amis au-delà de la mort. Poignantes les pages consacrées à Sophia. 

Outre Lavinia, « Emily a trois autres sœurs cachées dans sa chambre : Anne, Charlotte, Emily, comme elle ». Les Brontë. Je souscris à cette parenté.

J’ai aussi apprécié les souvenirs personnels glissés. Car l’écriture de la biographie d’un ou d’une autre ramène tout auteur à des moments de sa propre vie.

Un bémol cependant. Ni Dieu ni Maître, ou plutôt ni Maître ni Dieu pour Emily selon Dominique Fortier. « Qui a besoin de Dieu quand il y a les abeilles ? » C’est aller un peu vite en besogne que d’éluder ainsi les combats qui se sont joués dans le cœur de la secrète Emily, dont nul ne connaît l’issue. Plusieurs lettres ont été écrites au Maître, mais le mystère demeure sur son identité, et même son existence. On ne peut par contre ignorer la flamme qui brûlait au cœur d’Emily, l’énigmatique. Quant à Dieu, ses poèmes et sa correspondance témoignent que la mort et l’immortalité étaient ses préoccupations essentielles.

Emily, vêtue de blanc. Les fleurs blanches, au dire des parfumeurs, sont les plus odorantes – le jasmin, l’osmanthe à feuilles persistantes. Le blanc, la couleur de la robe de la mariée ou du baptisé, de la tenue de deuil au Japon, en Corée, en Chine et en Afrique, la couleur de la chemise des condamnés à mort, représente le vierge et l’absolu, qualités divines. 

Je regrette que tout ce pan de la vie d’Emily le plus énigmatique, mais aussi le plus complexe qui la rend si particulièrement attachante ait été laissé de côté. 

C’est pourquoi malgré le style enchanteur de Dominique Fortier, ses tableaux croqués sur le vif, sa « liberté libre », j’ai préféré le livre tout en nuances et délicatesse – l’âme d’Emily se froisse si facilement – écrit par Claire Malroux dont j’ai parlé dans ma dernière chronique, se glissant respectueusement dans la peau, dans le cœur d’Emily au plus profond, en quête de son jardin intérieur, de sa vérité, allant la chercher sur ses lieux de vie, sans oser pénétrer dans sa chambre. Emily entend le silence parler. Les mots lui viennent de ce silence, où elle a bâti sa maison de papier.

Oui, l’écriture transcende le réel. 

« Nous ne parlons pas la même langue, elle et moi : une poète et une prosaïque », reconnaît Dominique Fortier.

©Paule Duquesnoy

L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière, Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020

Chronique de Nadine Doyen

L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière,  Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020

Dany Laferrière, « écrivain japonais » dans la légende, n’est pas à son coup d’essai pour le roman graphique, deux ouvrages ont précédé : Autobiographie de Paris avec un chat et Vers d’autres rives.

Une couverture seyante : cet escargot coloré invite à prendre le temps de lire.

On ne peut s’empêcher de feuilleter une première fois, tant les attrayants dessins et portraits hypnotisent, aiguisent la curiosité et émerveillent !

On y trouve un plaisir triple : visuel, tactile, olfactif ! L’odeur du papier est là.

Pour Clémentine Mélois : « Chaque édition a son identité olfactive très singulière. Les souvenirs de lecture sont indissociables de l’odeur des livres ». Comme elle, collez votre nez au milieu des pages pour la respirer.

Quant au titre, il nous convie à partir en voyage avec l’académicien qui a beaucoup « bourlingué » comme chacun sait. Toutefois si le mot « exil » est souvent une étape douloureuse pour les déracinés, Dany Laferrière , en exil depuis 1976, a tenu à montrer le côté enrichissant de tous ces brassages de populations croisées. Ceux qui ont déjà lu l’auteur savent que son départ précipité de son pays natal, à 23 ans, a été provoqué par la disparition tragique de son ami journaliste Gasner Raymond. Le jour où tout a basculé, il écrit dans Chronique de la dérive douce  : « Je quitte une dictature/tropicale en folie ».

L’écrivain d’origine haïtienne commence l’ouvrage par un hommage à son « frère intellectuel de combat », Jean-Claude Charles, celui qui a suscité chez lui l’envie d’être écrivain. Il retrace son ascension, leurs conversations, puis sa déchéance, sombrant dans l’alcoolisme, frustré de ne pas participer aux salons.

Puis il évoque ce grand-père qui lui a insufflé le goût immodéré pour la lecture et son apprentissage précoce. « Lire, dormir et lire de nouveau. Cette sensation de flotter ». Passion qui se confirme à l’adolescence. Les livres sulfureux, cachés dans les piles de draps, lui procure « son premier orgasme par les mots ». Kipling sera le déclic pour envisager l’écriture. Mais c’est Doudou , gérant d’un club, qui le met au pied du mur, en lui remettant une vieille machine à écrire.

Une scolarité débutée à Petit-Goâve, poursuivie dans la capitale Port-au-Prince.

Un choc, « réveil brutal » de passer de l’odeur du café, de la mangue à celle de gazoline. « Du paysage de la nature au paysage humain. » L’autre choc a été de délaisser le créole pour apprendre le français, « une langue de civilisation » ! Pour ne pas « rester un petit sauvage ». Au risque d’être « vu comme un traître ». Il relate son parcours d’adolescent, le détonateur qui fit de lui un écrivain. Il confie son rituel d’écriture, comparant l’écrivain et le sportif !

On embarque pour Montréal avec « le jeune tigre » pour qui c’est le saut dans l’inconnu et son baptême de l’air.

On suit son installation dans sa petite chambre, son adaptation au climat, sa solitude comblée par la lecture, ses rencontres (dont une famille de libraires qui l’ont gavé de livres et de tendresse! Julie à la chaussure rouge), ses conquêtes féminines, ses retrouvailles avec Kero, « charnue, gorgée de vie », (réminiscences sensuelles de l’odeur de son corps), son intégration (« un boulot merdique » peu lucratif). Les quartiers d’artistes étaient fréquentés par « les nègres car dans ces coins- là, on leur fichait la paix ». La musique de jazz, de Nina Simone, de bossa nova, s’échappe des pages. L’ampleur de ses lectures impressionne ! (Bukowski, Salinger, Bashō, Issa, Césaire, Senghor, Borges, Debord, Miller, Barthes,les poètes haïtiens…).

Dans sa parenthèse américaine, il évoque les couleurs de New-York (black, red, yellow pour Whitman), la nourriture, le chanteur Bruce Springsteen, le cinéma « qui carbure le plus souvent au présent de l’indicatif » et les adaptations de livres. Il fait remarquer que dans les films français apparaît souvent un livre.

Loin de se centrer sur lui-même, il liste son panthéon d’exilés et leur consacre quelques pages : Ovide, Hugo à Guernesey, Mandela, Madame de Staël, Nabokov, Soljenitsyne…

Il glisse de nombreuses conversations, nous donnant l’impression parfois d’être à la table d’à côté. Il se fait conteur quand il restitue des anecdotes, signant parfois « Fellini ou Woody Allen ». Woody Allen, « le cinéaste littéraire ».

Il nous fait visiter la bibliothèque nationale de Buenos Aires, ville où son père fut ambassadeur. Dirigée par Manguel, celui-ci lui permit de s’asseoir sur le fauteuil de Borges. Toujours une anecdote ou un dialogue hilarant à relater !

Quand on jette un coup d’oeil à la table des matières, on note l’omniprésence d’illustres écrivains car dans cet ouvrage atypique, Dany Laferrière décline son amour de la littérature et met en valeur ceux qu’il a lus, connus, côtoyés, citant des extraits de leurs textes (dont un en joual). Un livre émaillé de références : « debout sur tes paupières » convoque Eluard, « Je pars demain à l’aube » renvoie à Hugo.

Le néophyte sera surpris par le vivier de poètes nés à Port-au-Prince ainsi que par tous ceux qui y ont séjourné. Son compagnonnage littéraire a été riche et éclectique et il lui tient à coeur de « payer sa dette » envers ceux qui l’ont nourri et envers les librairies, deuxième lieu qu’il visite dans une ville (après le cimetière).

Vu les événements actuels en Amérique, les pages sur James Baldwin retiennent doublement l’attention, prennent une tonalité particulière et suscitent l’émotion.

Le chapitre final renvoie à la famille de l’auteur qui a compris avec le recul combien sa mère, celle qui restait, a dû vivre l’exil plus durement. Une mère aimante qui lui apportait « un verre de lait chaud et bien sucré ». Une mère dont « l’état de santé n’est pas différent de celui du pays ». Une mère qui prit des risques en allant lui remettre une petite valise discrètement à l’aéroport, à l’insu « des tontons macoutes ». Une phrase de L’énigme du retour résume bien sa nostalgie : « L’exil du temps est plus impitoyable que celui de l’espace. Mon enfance me manque plus cruellement que mon pays ». 

En filigrane, se dessine la situation politique de Haïti : la dictature de Duvalier, Papa doc, que Graham Greene appelait « mad man », qui a contraint le père, activiste militant, (« tête pensante et tête brûlée » qui a connu la prison) à quitter l’île. Puis celle de Baby Doc que le fils fuit à son tour. 

« Le dictateur pensait me punir, ce fut une récréation », conclut-il ! Il fait un retour sur le passé quand Haïti s’appelait Saint-Domingue. Il aborde le virus du racisme. Il s’interroge sur la gloire ,le statut d’écrivain « un être sacré »,et sur l’identité. Il préfère répondre à la question « Où suis-je ? » plutôt qu’à « Qui suis-je ? ».

Dany Laferrière signe un ouvrage foisonnant, attrayant et enrichissant, aux dessins multicolores, éclatants, parfois naïfs. Vrai hymne à la littérature sans oublier des chapitres consacrés au cinéma, à la peinture haïtienne, l’art américain, aux artistes (Hopper, Van Dongen, Kahlo). Quelle érudition ! 

« Le bouquin passionnant « de Daniel Arasse « montre tout ce qu’on n’a pas su voir » dans un tableau et « qui pourtant sautait aux yeux ».

Il commente, décrypte les tableaux les plus connus de Hopper qu’il a reproduits.

L’auteur immortel joue avec ses stylos de couleurs dans la rédaction du texte, exauçant son souhait « d’écrire avec des couleurs, des rêves et des lignes ».

Il nous ferait même voir la vie en rose avec la décapotable, la baignoire, la chambre, la fleur de laurier -rose  ! Difficile de livrer un aperçu exhaustif !

Le romancier livre un témoignage touchant et sincère de sa résilience réussie grâce à ses lieux refuges, à ses multiples rencontres, à sa boulimie livresque, à ses voyages (Guyane, Amérique, Brésil, Mexique), sous les auspices de Legba, divinité vaudoue (1) et d’un anolis porte-bonheur. Un livre dense, inénarrable, inépuisable !

Humour, poésie et fantaisie. Une mosaïque multiculturelle ! 

Ne pas hésiter à quitter le récit de temps en temps, car « le souffle trop ample du romancier au long cours peut couper le vôtre » ! Quelle grâce d’écriture !

Cet OLNI (2) suscite extase, émerveillement, fascination, voire envoûtement. Soyons passeur comme lui. Que serait le monde sans livre ? Cet objet malléable, « fait de papier, d’encre et rêves » que Dany Laferrière met sur un piédestal.

Ce « pavé » qui recèle tant de trésors est une vraie œuvre d’art.


(1) : Legba : Dieu vaudou , gravé sur l’épée de l’académicien.

(2) : Objet littéraire non identifié.

© Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Dans le prologue, Philippe Vilain nous révèle la genèse de son roman. Une rencontre avec une inconnue, lors d’un séminaire universitaire, qui débouche sur des confidences, terreau idéal pour un écrivain surtout quand il trouve un aspect romanesque dans cette vie qui lui est déroulée, comme servie sur un plateau !

Un écrivain, pour Nancy Houston, « c’est un braconnier d’histoires, un chapardeur, qui s’accapare de bribes, pour les sertir telles des pierres précieuses ». Avec l’accord de la confidente d’un jour, Philippe Vilain a procédé à un travail « d’ensecrètement » pour garantir l’anonymat de son héroïne.

Il se glisse avec brio et délicatesse dans la peau, le coeur, le corps, la vie d’une femme pour un peu plus de vingt-quatre heures.

Précisons que sa narratrice est une femme amoureuse qui relate sa rencontre avec Dan, tous deux enseignants dans la même université.

Les deux portraits se tissent simultanément.

Elle, Julie, la trentaine au début du récit, la quarantaine quand on prend congé d’elle. Elle décline sa passion pour la littérature : « compagne fidèle », l’amie des insomnies, « un secours nécessaire ». Ses amies la considèrent «  rêveuse, idéaliste ».

Lui, « charismatique », « se sent profondément américain » et accorde peu d’importance à l’apparence, à sa tenue vestimentaire. Ce qui compte, « ce qui fait la qualité d’un homme, c’est son travail, son oeuvre ». Un charme certain auquel Julie succombe.

On devine la dépendance amoureuse de l’enseignante à la voir rivée à son téléphone, guettant les textos de l’élu de son coeur. Philippe Vilain dont on connaît l’exigence quant à la qualité du français (1) pointe les risques de « la déchéance de la langue » dans cet usage d’émoticônes en rafales, de négligences orthographiques. Ce que l’enseignante de lettres conteste.

Vient le mariage précipité par un heureux événement en vue : « l’enfant de l’amour », leur princesse, leur « poupée de porcelaine » qui transforme Dan en « un père prévenant, soigneux, organisé » et Julie en mère poule.

Le Noël des cinq ans de Mary marque un tournant, le moment où la vie de la narratrice va basculer. Elle tient le lecteur en haleine, en justifiant son émoi. Elle sait ce qui est arrivé. Une situation qui rappelle ce phénomène des évaporés que Thomas Reverdy a évoqué dans un de ses romans. Cette disparition est d’autant plus énigmatique que notre société est hyperconnectée. Les parents de Dan, tout autant démunis, sont prêts à soutenir leur belle-fille, à faire mieux connaissance avec Mary. Le grand-père concédera au désir de cette dernière : fouler les endroits que son père a fréquentés. On imagine aisément la difficulté pour l’enfant de grandir, confrontée à un tel mystère. Quand lui dire la vérité ?

On voit cette femme ébranlée aux confins de la folie, taraudée par la culpabilité.

Elle passe en revue toutes les hypothèses plausibles, celles qui l’arrangent. Son inquiétude parvenue à son climax génère une atmosphère éprouvante qui gagne le lecteur. Elle pensait former un « couple heureux, solidaire, complice ».

Il s’avère que Dan n’aimait pas parler de ses recherches ni de ses enquêtes sur le terrain relatives au racisme, les considérant « secret affair »

En explorant le couple, Philippe Vilain décrypte en quoi l’arrivée d’une enfant peut modifier la relation entre les parents. Il montre le moment où le doute s’empare de la protagoniste. N’auraient-ils pas parfois négligé de communiquer ou ne se sont-ils pas quelquefois réfugiés dans le silence ? « Le silence est la diplomatie du coeur, se taire est la meilleure solution », pense-t-elle.

Une réflexion de Louis Guilloux renvoie à la situation de cette femme acculée à vivre en solo, formant toutefois, à ses yeux « un beau petit couple » avec sa fille. « On jouit mal de ce qu’on a, on ne possède que quand on a perdu. Mais on possède peut-être mieux encore, quand on a failli perdre et que l’on retrouve ». Dans son introspection, cette mère évaluait la chance d’avoir une famille heureuse, et les retours de Dan étaient toujours fêtés avec Mary transpirant le bonheur des retrouvailles. Elle ne peut s’empêcher de convoquer leurs « sweet memories », leurs instants de grâce », car « Le bonheur n’a pas de mots, il n’a que des images radieuses… ».

Dans une succession de flashbacks, elle revoit, se remémore sa vie conjugale et fait l’amer constat de la perte, de « l ‘anesthésie du désir ». A qui la faute ? La lassitude, la monotonie qui s’installe ? Des professions trop prenantes qui confisquent le temps pour la sphère privée ?

L’auteur aborde la notion de l’identité et l’avenir des couples mixtes. Dan avait-il le mal du pays ? Vivait-il mal sa situation d’expatrié ?

Le romancier soulève la question de la fidélité quand le mari est si souvent en déplacement.

Dans la partie retraçant l’enquête initiée par celle qui vit mal l’abandon, le lecteur qui est conduit dans les bas fonds de villes américaines, découvre les conditions pour lancer un avis de recherche,ce « wanted » vu dans les films et comment fonctionne la police des deux côtés de l’Atlantique. Épaulée par Paul Peeters, le père du disparu, Julie va écumer le maximum d’endroits au risque de s’aventurer dans les « quartiers de sauvages », ce que l’on leur déconseille.

Tous deux sont déterminés à « remuer ciel et terre », déçus du manque de coopération de la police. Ce qui offre au lecteur de traverser des zones industrielles aux murs tagués, aux « môles bétonnés d’une soixantaine d’étages, chatouillant le ciel » ; d’entendre la couleur sonore de Houston avec « ses voix immigrantes ». Des halls d’immeubles aux « boîtes aux lettres défoncées ».

Puis, c’est le pouls de la ville d’Atlanta que l’on sent vibrer, sa rumeur, ses odeurs qui nous parviennent avant de découvrir la vue panoramique que Julie balaye du regard. Elle est comme en pèlerinage dans cette ville aimée car liée à Dan, ville « où le soleil brille toute l’année », ville aux « immenses parcs verdoyants, fleuris d’azalées qui donnent un sentiment de liberté ».

On est témoin du maelstrom qui étreint Julie, oscillant de l’espoir au découragement, à l’angoisse. (« L’espoir se réfrigérait dans la cuisine ».)

Dan aurait-il été victime d’un guet-apens ? Est-il en vie ? Pouvait-il être « un agent infiltré » ? Comment en parler à sa famille, ses collègues ? Et que dire à sa fille qui grandit et s’interroge aussi? C’est un permanent questionnement qui alimente l’esprit de la narratrice. Le lecteur est suspendu au moindre indice qui mènerait sur la bonne piste, ce qui maintient une certaine tension.

L’auteur a enregistré dans ce récit tous les pics d’émotion que traverse son héroïne, tel un sismographe : son impatience de retrouver Dan aux prémices de leur passion dévorante ; la joie de la maternité ; les affres de l’attente, la morsure du manque. Il décortique de façon saisissante la période interminable de l’absence : « L’absence, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé » et montre comment la narratrice va apprivoiser l’absence, une fois la sidération passée.

Une caractéristique du style de Philippe Vilain, c’est son goût pour les énumérations qui prennent parfois la forme de l’anaphore.

Il a l’art de tisser des récits à la trame cinématographique, ce roman ne fait pas exception. Le gros plan en clôture sur Mary tenant la main de sa mère près du lac parfois « strillé par des écharpes de brume », dans Piedmont Park, est une scène lumineuse et joyeuse. On referme le livre avec encore en tête les chansons de Bob Dylan et Janet Joplin, de quoi alimenter la bande son.

Comme Nicolas Carreau le fait remarquer (2) : « Philippe Vilain est devenu le spécialiste du roman d’amour non cucul !  Ce qui compte c’est sa manière de décrire le couple, le désir, le manque ». Il sait adopter une voix féminine, il sait se muer en femme avec une extrême sensibilité. Il brosse le portrait d’une femme multiple (« célibataire endurcie, amoureuse éperdue, idéaliste, enseignante studieuse, mère appliquée, veuve éplorée »), avant tout courageuse et résiliente.

Elle force l’admiration par sa détermination au vu des vicissitudes rencontrées. En la sachant apaisée désormais, délestée de sa pensée unique et obsessionnelle de Dan, et bien accompagnée, le lecteur referme le livre, lui aussi apaisé.

Une histoire incroyable, touchante, prégnante, servie par une écriture pleine de subtilité avec une once de poésie. Un témoignage utile pour la fille du disparu.


(1) : La littérature sans idéal de Philippe Vilain

(2) Émission du samedi  6 avril 2019 sur Europe 1


Extrait : « Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi : l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

© Nadine Doyen

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