Sémaphore en mer d’Iroise, Claire Fourier ; éditions Locus Solus (19€ – 368 pages) ; Mars 2020

Chronique de Nadine Doyen

Claire Fourier, Sémaphore en mer d’Iroise ; éditions Locus Solus     (19€ – 368 pages) ; Mars 2020


Après nous avoir offert « Je ne compte que les heures heureuses », Claire Fourier nous fait cette fois le cadeau « d’un bouquet d’heures », tour à tour « ensoleillées ou brumeuses ». Le vent d’ouest y souffle, chassant « les tourments de l’âme ».

En exergue, Victor Hugo et Céline.

Claire Fourier, une Finistérienne, devenue une « cimmérienne »(1) met en scène plusieurs générations. Elle déroule la cartographie d’une géographie sentimentale, « le grandiose paradis de son enfance ». Il y a ce rocher sémaphore « éperon pyramidal qui s’avance dans la mer d’Iroise, tel un belvédère, le village natal : Ploudal, la plage de Tréompan.

Elle oppose Paris « la ville plébéienne » à la « nature hors-la-loi, aristocratique ».

Une connivence est rapidement tissée avec le lecteur. Il ne subit pas de pression. Il est autorisé à faire une pause dans sa lecture pour observer un brin d’herbe, une coccinelle ou les couleurs du ciel. Elle le gratifie même « d’amant essentiel ».

Dès le chapitre d’ouverture, Klaoda, double de l’auteure, rend hommage à son aïeule, Anna, « la fée au chapeau de clarté », qui lui a transmis la passion de Moby Dick, mais aussi des soldes. Et de la mode, des colifichets, des accessoires. Elle en brosse un portrait attachant, très détaillé et restitue des bribes de leurs conversations.

Telle une biographe, Claire Fourier retrace la vie d’épouse de cette grand-mère adorée, mariée à Joseph, un « pompon rouge », qu’elle suit à Toulon mais pas en Indochine. Anna préfère le quitter pour revenir au village avec ses 3 poussins. Puis, elle évoque la période de veuvage de celle qu’elle nomme « sa baleine blanche » jusqu’à son décès. Cette « Mémée avait la sagesse pétillante »,« répandait une paix océane et botanique » et laissait échapper  de sa bouche « des perles de gentillesse » .

Elle « remue ses souvenirs » d’enfance, ses jeux avec ses frères dans ce décor maritime qui traverse plusieurs des romans de Claire Fourier. 

Si « l’âme se sent vite à l’unisson d’un paysage aimé », le lecteur se sent aussi en communion avec celle qu’il lit et lui offre un tel « partage intime ».

Ainsi surgit le rocher « crevassé », léché par les vagues, lieu délaissé pour les ruines d’un château, quand la météo rendait ses parois glissantes.

On retrouve le mur de l’Atlantique, évoqué dans « Les silences de la mer ».

La narratrice se revoit « chaussée de socques » sur le chemin de l’école. Elle se souvient des soirées avec ses frères, tous biberonnés aux légendes par leur père, ce qui faisait gronder Dolorosa, « l’épouse jalouse et courroucée » ! Des séquences théâtralisées où la fratrie incarne Pallas, Diomède, Pandare…).

Elle se remémore des sorties culturelles, des virées découvertes au cours desquelles, le père, « expert en pharmacopée » contribue à enrichir son herbier, relate l’histoire des villes visitées pendant que la « Mère-Impatience » se fatigue de tous les arrêts !

Quant au retour vertigineux d’Avranches, la conduite du père, tel un « Zeus « en furie est si nerveuse que le lecteur est tout autant secoué que les occupants de la voiture ! On en ressort étourdi comme au sortir d’une centrifugeuse. Une abondance/une cascade de verbes décuple cette sensation de « voltige », de « tourbillon » et d’angoisse pour les passagers qui craignent de se fracasser contre un rocher.

Claire Fourier ne manque pas d’imagination pour nommer ses personnages : Dolorosa, la mère, est tour à tour désignée  comme Germaine-Eudoxie ,« Notre -Dame des Douleurs », « Ange-du-toujours-trop », «  Maman-va-de-l’avant »… 

Elle aussi est « climatérique ». Une mère qui vient la hanter dans ses rêves.

Le père, Yves-Marie, apparaît comme « le remédien », pour les clients, un « héros aux yeux de lichen » pour sa fille, un bon samaritain pour un clochard qu’il prend en amitié, un « Père courage », bourreau de travail. A l’instar de son père, la narratrice fait preuve de charité chrétienne envers les SDF. De la mère, « la recluse » dont elle évoque la déliquescence, elle a hérité « son chagrin pour les gens » et sa mélancolie. Une mère veuve trop jeune qui endossa les rôles de « Sisyphe et de Pénélope » et usa les nerfs de sa fille.

Quant à la plume de la narratrice, elle virevolte, « sans perdre le fil », remonte le temps. Ainsi elle revient sur la catastrophe de « L’Amoco-Cadiz » (16 mars 1978), salue le travail titanesque des « braves ». Un haïku traduit bien la colère : 

« L’Amoco chez moi/ gît sur les grands fonds/ô souilleur d’hermines ! »

Tout aussi tragique, l’évocation de Mers-el-Kebir (3 juillet 1940) qui plongea le village natal dans le deuil, avec la perte de ses hommes engagés dans la Marine Nationale.

La narratrice se révèle une suzeraine des « petits riens somptueux ». (2)

Elle sait observer ce qui l’entoure, fait l’éloge de la bruyère et se revoit courant sur la lande avec ses frères, ce qui renvoie à la lecture des « Hauts de Hurlevent ».Elle peut s’émerveiller devant un vase rempli d’anémones violettes.

Elle évoque une amie disparue, faisant le triste constat qu’elle n’aura « jamais tenu une branche de romarin », qu’elle n’aura jamais vu les fleurs de son jardin, mais qu’elle aura été « prise à la gorge par l’actualité ».

La voyageuse se remémore, avec beaucoup d’émotion et d’humour, sa rencontre improbable avec le cinéaste Paradjanov à Tbilissi. On reconnaît la croisiériste de « Radieuse » qui aime fausser compagnie au groupe ! 

Si Dolorosa (sa mère) ne lui a pas laissé des souvenirs impérissables de sa cuisine,(excepté les frites) elle lui a, par contre, inculqué le goût du cinéma du samedi soir, décuplé par « le plaisir béni de l’entracte : le sucre d’orge. »

On perçoit chez la narratrice (tout juste bachelière) la forte déception de constater l’absence de sa mère lors de la cérémonie des prix (aussi solennelle qu’un Prix Nobel), alors que le Prix d’Excellence lui revenait ! On devine que cette « indifférence de la bien-aimée » aura une incidence sur leurs futures relations !

Mais Dolorosa s’est toujours montrée avare de compliments envers ses enfants ! 

C’est au tour de l’épouse d’évoquer son couple, tributaire du métier de son mari.

La voilà « comme l’oiseau sur la branche », à changer de logis une douzaine de fois, sa carrière de conservateur mise en stand-by pour suivre son époux, avec à charge leur deux « baleineaux ». Elle quitte ensuite le « quai des Indes » de Lorient pour s’installer dans le golfe du Morbihan où elle trouve son « château d’Argol » où elle fait son nid, écrit, lit et cultive un jardin extraordinaire où l’on peut faire un bouquet avec une « tulipe perroquet rouge et or », « une rose orangée, un arum, un souci ». 

L’auteur revisite avec fougue une scène érotique de son roman Metro Ciel : « l’onde de marée nommée désir », « l’expérience extatique de l’éréthisme des corps ».

Le récit, constellé d’onomatopées : « pfft, bzz !, vzz !Toc ! Toc ! , vlouf!  Dring !», gagne en vivacité. S’y ajoutent des expressions latines (« in illo tempore », « Mare nostrum », « Cogito, ergo sum ») et du breton, (« freuz »[remue-ménage], « ratouz[râteau], « grignouz »{grincheuse]) en clin d’oeil à ses origines.

La romancière, « possédée de la mer », déroule le fil rouge de Moby Dick (son livre-culte), du capitaine Achab, recourt aux références mythologiques.

Les cent chapitres sont traversés par cette voix bien particulière de Claire Fourier, qui aime apostropher son lecteur, instaurer une complicité. Lecteur qu’elle a l’art de « ficeler » ! Elle sait lui donner ENVIE :

– d’aller débusquer ce « rocher du sémaphore » pour se hisser dans le « fauteuil » creusé dans le granit et se croire à la proue du Péquot, devant un « paysage spirituel » dont « le pouls bat au rythme de la marée » ;

– de peindre ou contempler le jardin d’Anna si coloré, de se prélasser sous la tonnelle  fleurie de Kerebin ;

– de retrouver Klaoda, dans son jardin, munie de son sécateur, à l’automne, spectacle qu’elle dépeint de façon grandiose ;

– et de se laisser enivrer par toutes les senteurs qui s’en exhalent ;

– d’assister à une de ces aubes « où l’on croit que ciel et terre se sont étreints toute la nuit », « où la nature a l’odeur de l’amour ».

– de relever et partager les haïkus qui parsèment le récit.

« La vie m’est dérive / écrire en fait une rive/penchée sur hier »

Cent textes qui tissent une sorte d’autoportrait de Klaoda, dite « climatérique » qui apparaît aussi sous d’autres noms (Caudie, Mamoune, Maman) et donne un aperçu de ses lectures, de ses goûts en peintures (Caspar David Friedrich, Jean-Pierre Alberola), en musique ( Debussy) et pour les hôtels des ventes.

Parmi ses figures tutélaires, on note Colette, Armand Robin, Rilke, Perros, Flaubert, sans oublier D.H Lawrence dont elle a préfacé l’essai sur Défense de Lady Chatterly

L’écrivaine, « Folliculine » pour son mari, distille à maintes reprises une réflexion sur la lecture, l’écriture : « sa patrie » et le Temps qui lui vaut du vague à l’âme, se voyant arrivée à un âge où on dit d’une femme qu’elle est « bien conservée » ! 

« Amoureuse de la solitude », elle décline un hymne aux livres qu’elle « emprunte pour laisser s’envoler le parfum d’une âme » et émaille ses pages de poésie. « Le poète est la démesure de l’amour et la respiration du monde », rappelle-t-elle.

Claire Fourier, conteuse, livre un livre d’heures d’une forte densité et d’une richesse inouïe qui prend la forme d’une « story », voire d’une saga familiale et de miscellanées « au hasard de ses humeurs ». Afin d’entendre l’épistolière bruire dans votre tête, il vous reste à suivre son invitation : « Lecteur, mets ton pas dans mon pas ». Ce vagabondage autobiographique offre une introduction idéale à l’univers de la « supersonique » écrivaine aux multiples publications.

(1) Cimmérienne : femme de rivage, les pieds sur terre, le regard en mer.

(2) Expression d’Albert Strickler.

© Nadine Doyen

Jessica L. Nelson, Brillant comme une larme; Albin Michel, (313 pages – 19,90€) ; Janvier 2020

Chronique de Nadine Doyen

Jessica L. Nelson, Brillant comme une larme; Albin Michel, (313 pages – 19,90€) ; Janvier 2020


Jessica L. Nelson a l’art de nous intriguer par les titres de ses livres. 

Le précédent : « Debout sur mes paupières » est une citation d’Eluard.

Cette fois « Brillant comme une larme » est une phrase empruntée à Cocteau.

« Le titre d’un roman est fondamental. Il est le pont établi avec le lecteur » !(1)


L’écrivaine ressuscite l’écrivain Radiguet (1903-1923), qui a eu un parcours de comète dans le milieu littéraire. La photo de la couverture le montre rayonnant entouré des habitués du Magic City.

Le prologue daté d’avril 1923 commence par une séance de spiritisme en compagnie de Jean et Valentine Hugo, de Georges Auric, du dandy de la capitale Jean Cocteau et de Raymond Radiguet, soucieux de savoir s’il va décrocher un prix pour « Le Diable ».

Jesssica L. Nelson concentre son récit sur  Radiguet qui, lui, aimerait revenir à avril 1917, date de sa rencontre avec Alice, alors qu’il n’a que 14 ans.

Elle relate l’éducation sentimentale, le parcours initiatique fougueux du jeune Ray qui brûle de désir pour  sa voisine institutrice qui l’a hypnotisé. 

Pour la séduire, il s’est fait passer pour un jeune homme de 17 ans.

Idylle compliquée, chaotique, puisqu’Alice est fiancée à un poilu.

Après la rupture, « le casanova en culottes courtes » cumule les conquêtes et les nuits blanches. Se succèdent Irène, Béatrice, Mary, et Bronia, sa dernière fiancée qui ne supporte plus de le voir accaparé par la correction des épreuves du prochain roman.

En parallèle, l’auteure dresse le portrait du jeune prodige, « ce banlieusard » de Saint- Maur, désireux de ne pas rester « un grouillot de presse », et multipliant les contacts avec des gens influents afin de se faire publier (Auric, Doucet). 

Il étudie à la Colarossi, montre une érudition qui donne le tournis et lui permet de s’introduire dans le milieu parisien. Il est doté d’une intelligence hors du commun, a pour maître Apollinaire.

On assiste à la naissance de l’écrivain: parmi ses projets : « La règle du jeu », « Denise, l’Âge ingrat ». Ce dernier inspiré par « le fantôme de sa vie d’avant ».

Il soumet des bribes de ses ébauches à Cocteau qui lui prodigue conseils et encouragements. Sa consécration sera d’être publié chez Grasset.

L’écrivaine développe une réflexion sur la création : « Le roman est un mensonge qui dit toujours la vérité », et « un écrivain ne se repose jamais ».

Quant à Picasso, il a du fil à retordre, face à ce « modèle agité, déroutant ». Il est fasciné par son « visage à la beauté égyptienne, aux lèvres charnues ». Il trouve « le roi de l’esquive » «  gonflé » de « se jouer des ardeurs des homosexuels dont il s’est entouré ». 

La biographe nous plonge dans l’atmosphère de l’époque, dépeint une fresque d’un « Paris assoiffé de divertissements », où l’on boit, danse, se déguise, s’amuse. On fréquente « Le bœuf sur le toit », les ateliers d’artistes.

Période où les intellectuels fréquentent les cafés littéraires, comme « la Closerie des Lilas », que l’écrivaine connaît bien pour faire partie du jury du Prix décerné par cette institution. Cocteau, lui, lance la mode « des dîners du samedi » où se retrouvent artistes et écrivains. Paris n’est-il pas une fête ?

Radigo, « Monsieur Bébé », a pris goût aux « pérégrinations des Samedistes », tantôt au cirque Medrano pour applaudir les clowns Fratellini, tantôt à la foire de Montmartre. Le talent est à toutes les portes. C’est dans une foule exubérante qu’il se glisse et slalome lors d’un bal organisé dans un château à Robinson, terreau pour son roman « Le bal du comte d’Orgel ».

La romancière évoque aussi la banlieue de l’ado de Saint- Maur qui a subi la grande crue de 1910, traumatisant les habitants dont la mère de Radiguet.

Paris avait les pieds dans l’eau, la Marne était sortie de son lit. 

Si Paris est « une fête », Paris est aussi « un tombeau ». Moment plus tragique, le 27 janvier 1920, Modigliani est conduit à sa dernière demeure au Père -Lachaise, alors que sa compagne Jeanne Hébuterne attend un enfant.

Jessica L. Nelson décrypte la relation que « Radigo » entretient avec ses parents, des parents choqués par les rumeurs de sa liaison avec l’institutrice Alice. Que penser d’une jeune femme fiancée se permettant des écarts ? 

Ils s’inquiètent de le voir s’émanciper à 16 ans, en s’installant dans un hôtel du centre de la capitale.

Puis, ils désapprouvent sa fréquentation de Cocteau, le mettent en garde contre le risque d’être entraîné dans la prostitution, subodorant qu’il est sa muse.

Pourtant Raymond va être entretenu par son mentor, acceptant des séjours sur la côte Méditerranéenne et dans le bassin d’Arcachon, lieux d’inspiration.

Ils écriront même à quatre mains ! 

La romancière scrute l’attirance de l’un et la résistance de l’autre lorsque le maître et son protégé se retrouvent en tête à tête. Mais Cocteau « se montre d’une tendresse respectueuse et constante, toujours attentionné. Il en aimerait davantage mais ne demande rien ». Une complicité unique les lie. Il n’en sera que plus dévasté et taraudé de culpabilité lorsque Raymond est emporté par la typhoïde. Mais aurait-il pu éviter à Raymond de se détruire par tous les breuvages, cocktails, opium, consommés et de s’épuiser dans toutes ces soirées ?

En nous faisant entendre la voix d’outre-tombe de Raymond, que seul Cocteau perçoit, la biographe suscite une vive émotion.

Jessica L. Nelson retrace, avec beaucoup de passion, à la fois la vie sentimentale et intellectuelle de l’auteur du « Diable au corps », dans une écriture parfois fiévreuse, lascive et même érotique. « Écrire n’est-il pas un acte d’amour » ? 

Elle met en lumière avec intensité sa « vie de météorite » qui rêvait de postérité.

Une citation de Cocteau clôt cette biographie romancée, «pure merveille »(2) : « Le vrai tombeau des morts, c’est le coeur des vivants ». 

NB :

Pour ceux qui ne connaissent pas l’écrivaine Jessica L. Nelson, elle est la cofondatrice des éditions des Saints Pères qui publie les fac-similés, copies parfaites des manuscrits des plus grands chefs -d’oeuvre. Ayez la curiosité de consulter leur site. Parmi les plus récentes publications, on trouve l’histoire originale de Peter Pan, des dessins de Cocteau.

Quant au libraire Gérard Collard qui a fait de ce magnifique roman son coup de coeur, il a un lien géographique avec Radiguet puisque « La Griffe noire » , implantée à Saint-Maur, est certainement hantée par le fantôme de l’étoile filante.

(1) : Citation de Jessica L. Nelson

(2) « Une pure merveille », expression de Gérard Collard dans une vidéo pour marquer son admiration pour ce roman.

©Nadine Doyen

J’aurais voulu être un Beatles, Jérôme Attal (15€ – 159 pages) ; Éditions Le mot et le reste Février 2020

Chronique de Nadine Doyen

J’aurais voulu être un Beatles, Jérôme Attal (15€ – 159 pages) ; Éditions Le mot et le reste                 Février 2020

On a tous quelque chose des Beatles, ou plutôt un lien particulier avec ces Fab Four.

Pour Jérôme Attal le dénominateur commun est le chiffre 50 !

50 ans depuis l’explosion du groupe, 50 ans, cet été 2020,l’âge de la maturité pour l’auteur parolier qui a toujours veillé à garder une part d’enfance, mais se trouve confronté aux affres du temps qui passe.

Dans une succession de courts chapitres, en prose ou en vers, Jérôme Attal décline son rapport aux Beatles, relatant maintes anecdotes tout en faisant défiler leur discographie, leurs tubes. Leurs chansons constituaient pour le jeune fan « un monde protecteur et magique ». Pour le lecteur, elles deviennent la playlist de ce livre et sont les axes autour desquels la planète sentimentale de Jérôme Attal tourne. Il rembobine leur parcours depuis leurs débuts dans le groupe des « Quarrymen », dans une cave de Liverpool jusqu’à leur adoubement par la reine qui fait une apparition à la toute fin ! Un ouvrage documenté qui fait appel à la mémoire des nostalgiques des années sixties, du « swinging London » et qui révèle « la recette du quatre-quarts Beatles » !

L’auteur parolier, expert des Beatles, aborde la création, la difficulté de vivre avec un artiste et la nécessité de cohabiter avec « une muse cosmique » !

Certains textes sont dédiés à des personnalités connues : David Foenkinos, Sigolène Vinson (à qui il adresse le mantra : « Hare Krishna), Claire Barré, Loulou Robert, (qui a baptisé sa chienne « Penny Lane », des anonymes (A, C ou Z…) ou encore à cette figure tutélaire qu’est Richard Brautigan, qu’il aime pour « la structure foutraque, jubilatoire et poétique de ses livres ».

Il évoque les photos de Linda McCartney en référence à « The polaroid Diaries ».

À la manière de la pochette «  Sgt. Pepper’s Lonely Hearts club Band, Jérôme Attal livre son « hall of fame », la liste de ses idoles, parmi laquelle figure l’écrivaine belge Amélie Nothomb. Puis nous interroge sur la nôtre. Il aime nous impliquer et tisse ainsi un lien sympathique avec le lecteur, tel que celui que l’on peut nouer dans les salons avec le romancier très British. Il s’éclipse même pour nourrir ses tourterelles ! 

Il opère comme la mise à nu d’une tranche de vie, revisite son enfance (son aversion de la gym), évoque ses émois d’adolescence, ses amours, ses chagrins, ses déceptions, les occasions ratées, ses madeleines de Proust. Le tout brossant son autoportrait à multiples facettes avec cette sensibilité à fleur de peau à laquelle sont habitués ses aficionados. Il reste à espérer que cet état d’âme mélancolique à la fois « sombre, inconsolable » et « découragé par la vie » n’est plus. Rassurons-le quant à son lectorat, il ne peut que croître.

La musique n’est-elle pas là pour combler cette quête de bonheur ?

Dans cet opus très musical, il paye sa dette au groupe mythique dont l’oeuvre magistrale entre en résonance avec sa propre vie mais aussi avec la nôtre à des degrés divers. Si dans « La Petite sonneuse de cloches », Jérôme Attal déclarait y avoir logé tout son coeur », il est aussi consigné dans ce très touchant livre confession.

© Nadine Doyen

De la page à l’image : quand une intrigue séduit une réalisatrice. Le FILM : REVENIR de JESSICA PALUD

Chronique de Nadine Doyen

De la page à l’image : quand une intrigue séduit une réalisatrice.
Le FILM : REVENIR de JESSICA PALUD, Prix du scénario à la Mostra de Venise. Également primé au festival du Croisic : Chabrol du Jury jeune, Chabrol de la meilleure adaptation, Chabrol du public.

Sortie en salles le 29 janvier 2020.
Casting : Adèle Exarchopoulos et Niels Schneider

Adapté librement du roman de SERGE JONCOUR :


L’AMOUR SANS LE FAIRE, poche J’ai lu (7,30€ – 316 pages) avec en couverture l’affiche du film

LE COUP DE PROJECTEUR sur le livre :

La petite voix enfantine, inconnue , au bout du fil, chez ses parents est un mystère pour Franck, en rupture avec eux depuis 10 ans. Pour en avoir le coeur net, il décide d’effectuer sur le champ un retour au bercail, sans prévenir. Serge Joncour alterne la voix de Franck et celle de Louise, l’épouse du frère décédé, au chômage. On suit le parcours de ces deux êtres cabossés par la vie jusqu’à ce que leur route se rejoigne dans la ferme familiale où les parents de Franck élèvent le fils de Louise. Ce gosse, gisement d’énergie inépuisable s’avère le pivot du roman, et le trait d’union entre les protagonistes. Franck montre beaucoup de bienveillance pour Louise. Ils s’apprivoisent peu à peu, partagent le quotidien. Leurs regards s’aimantent, le charme de Louise opère. Les soirées à la belle étoile favorisent l’intimité. Dans cette nature lénifiante, ils se sentent en osmose. Auraient-ils trouvé leur paradis ? Franck va-t-il se réconcilier avec ses parents ? Ce retour aux sources lui sera-t-il salvateur ? Laissons le suspense quant au destin de ces deux solitudes décidées à se reconstruire, à ne pas se faire de mal, à vivre avec intensité ces moments suspendus, ces parenthèses enchantées, en toute harmonie. L’originalité réside dans la chute que réserve chaque chapitre, aiguisant la curiosité. L’auteur impulse avec brio des accélérations au récit, distille des scènes cocasses ou épiques. Il peint avec délicatesse et pudeur les sentiments contenus, la peur d’aimer, les émotions enfouies. Et si l’amour était dans le pré ? Poésie et sensualité se côtoient en cet été caniculaire.
Un roman familial touchant, sur fond de réalisme sociétal, ancré dans le monde rural qui montre des paysans rivés à la terre et soulève la question de la transmission. Vibrant hymne à la nature sauvage. Serge Joncour transcende avec brio les paysages sublimes du Lot, à la manière des «nature writers ». Un récit solaire, traversé par une pléiade d’odeurs, débordant de tendresse, de douceur, de nostalgie, qui a inspiré Jessica Palud pour son film Revenir :Prix du scénario au festival de Venise. Un livre qu’on quitte à regrets. Un vrai baume, ce qui n’est pas rien par les temps qui courent.

Extraits : 

« Dans l’amour il y a bien plus que la personne qu’on aime, il y a cette part de soi-même qu’elle nous envoie, cette haute idée que l’autre se fait de nous et qui nous porte. »

« Je ne sais pas, dans fond c’est la seule vraie chose qu’on devrait se promettre dans la vie, de ne jamais se faire de mal. »

JULIE MOULIN, DOMOVOÏ , Alma éditeur (18€ – 297 pages) Mai 2019

Chronique de Nadine Doyen

JULIE MOULIN,  DOMOVOÏ , Alma éditeur (18€ – 297 pages) Mai 2019



Julie Moulin nous embarque sur les traces de ses deux héroïnes : une fille, Clarisse et sa mère Anne, au coeur de la Russie, « terre de contrastes », à Moscou où elles ont chacune séjourné à deux époques différentes. Le récit va naviguer en alternance de 1993 à 2015. Le voyage commence avec Nicolas Gogol :

« Quel charme étrange, quelle fascination, exerce le mot voyage ! »

Il se poursuit sous la bénédiction / sous les auspices du Domovoï (esprit de la maison) mais aussi sous l’influence d’Amma, « gourou indienne ».

Dans le prologue, on apprend que la mère de Clarisse est disparue depuis dix ans.

Pour Clarisse, « le Domovoï », ce petit lutin, n’a pas rempli son rôle protecteur du foyer puisqu’il a pris la tangente avec sa mère. Que s’est-il passé ?

En 1993, on suit l’installation d’Anne à Moscou, désireuse de parfaire ses connaissances de la langue russe. Elle est confrontée aux obstacles administratifs. Julie Moulin peint cette Russie où l’argent, les dollars, le bakchich, un parfum, un bijou, peuvent ouvrir des portes interdites. Ostracisée par les « Kommandanty » de l’internat, Maria, directrice d’école, décide de l’héberger (après le départ des enseignantes encadrant un échange scolaire) et la « traite en princesse », si honorée de recevoir une jeune Française. « En Russie on sait faire preuve d’hospitalité ». L’appartement est exigu mais accueillant. Toute la famille vit regroupée dans la cuisine où elle écoute la radio ou regarde la télé. En cadeau de bienvenue et de porte-bonheur, Anietchka (Anne) reçoit une poupée ou plutôt « une sorte de lutin fait de paille et de rafia ». « Elle se fond dans le moule familial », telle une fille au pair.

Serioja, le fils de Maria, aux vastes connaissances lui fait visiter Moscou aux week-ends, mieux qu’un guide. Il se montre « affable, prévenant », « la couvre de bienfaits» mais s’absente pour « business ». Anne trompe ce manque en retrouvant « les expats » dans les bars. Elle y fait la connaissance de Guillaume qui n’a pas la même fascination pour le pays tout en étant « féru de son histoire et de sa littérature ». La narratrice autopsie ses relations amoureuses et livre des pages sensuelles, pleines de délicatesse, rappelant la plume d’Elisa Shua Dusapin.

Seule, elle s’aventure dans le métro, et peut constater le contraste entre le luxe et la misère (« un peuple en haillons à la merci d’une poignée de nouveaux riches »).

En 2015, c’est Clarisse, Sissi pour son père, étudiante à Sciences-Po, qui à son tour veut se perfectionner en russe, comme le fit sa mère. Elle veut aussi percer le secret de la photo retrouvée qu’elle conserve sur elle. Pourquoi la présence de son père ? Ce père qu’elle décrit comme « honnête et droit, cachottier, bonimenteur, et fiable.

Ce père qui trouve qu’il « ne fait pas bon vivre pour une femme en Russie », et envisage pour sa fille plutôt Londres et « la City » pour son année à l’étranger.

« London is THE place to be », se répète Clarisse comme un mantra, façon de s’en persuader, pourtant elle change soudainement d’avis et se projette en Russie. 

Sans l’avouer à son père, elle veut retrouver le fantôme de cette mère évaporée.

Un père qu’elle vouvoie, avec qui le vrai dialogue est difficile. Toutefois, grâce à ses connaissances, il lui trouve où loger à Moscou : chez Goharik, qui n’est autre qu’une amie de la mère lors de leurs études. Va-t-elle réussir à lever l’omerta sur le secret familial qui entoure la disparition de sa mère. ? « Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective : nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces. ». Clarounia (2) va questionner à la fois sa logeuse et Tamara (une autre amie proche de sa mère). La photo mystère est son sésame pour tenter de faire éclater la vérité, son père restant sourd à ses interrogations. On devine son maelström dans sa façon d’apostropher la disparue : « Maman, avais-tu rencontré quelqu’un d’autre ? ».

Julie Moulin réussit à happer son lecteur, qui guette comme la narratrice les réponses de ces deux femmes, avide, lui aussi, de percer l’énigme qui mettra fin aux non-dits. 

Les deux héroïnes semblent avoir contracté durant leur séjour initiatique ce « pofigisme » dont parle Sylvain Tesson dans un de ses romans (1), à savoir « cette résignation joyeuse face à ce qui advient », une façon de s’abandonner à vivre.

La romancière dépeint la condition féminine d’autrefois en URSS (prostitution), les conditions de vie difficiles (pénurie, indigence, alcoolisme), la coutume du 8 mars, jour où l’on célèbre la femme. Elle restitue parfaitement comment « l’étrangère » est perçue, comment Anne « se met au diapason du pays où seul le présent compte ». Inversement elle rend compte de l’étonnement de Goharik, d’origine arménienne, découvrant l’opulence des magasins à Paris. De nombreuses comparaisons sont faites entre les deux capitales. Julie Moulin s’attarde sur l’habitat en Russie, décrit les logements vétustes, délabrés (eau rouillée), zoome sur les fils dénudés, les graffitis, les marches érodées. Elle nous met l’eau à la bouche avec les « syrniki ».

En filigrane, Clarisse étudiante à Sciences-Po fait allusion à la figure de l’ex-directeur  (« homo la nuit, hétéro le jour »). Elle évoque les stigmates des attentats de 2015 ainsi que les rassemblements « Je suis Charlie », rappelle la guerre en Ukraine, l’ère du communisme, Tchernobyl, les «  Pussy riots », les catastrophes aéronautiques… 

Le récit, en trois actes, nous immerge dans une diversité de musique russe : le rock avec le groupe Kino , plus classique avec Chostakovitch, et plus populaire avec ce chant soviétique « Les soirs de Moscou » que l’écrivaine Svetlana Alexievitch cite dans « La fin de l’homme rouge »,ou encore la chanson de Viktor Tsoï.

Différents arts défilent : le cinéma russe avec Zviaguintsev, l’opéra de Boris Godunov au Bolchoï, la peinture de Chichkine et de Kouïndji, les icônes de Roublev.

La romancière nous donne envie de nous plonger dans la littérature russe (Gogol, Tolstoï, Boulgakov, Tchekhov…), meilleure façon de comprendre un pays.

Elle se révèle une guide hors pair avec qui on se prélasserait volontiers dans le parc Gorki, sur les bords de la Moskova, après avoir arpenté les musées dont la galerie Tretiakov. Lieu où Clarisse fait une rencontre improbable, très émouvante ! 

Julie Moulin décline un amour inconditionnel pour la Russie où elle a séjourné comme ses protagonistes. En polyglotte, elle nous offre quelques rudiments de russe  (spassibo : merci, pochli :en route, bystro : vite…), distille de l’anglais :« target », « free hug », et même du sanskrit : «  Lokah Samastah Sukhino Bhavantu » (3) !

Elle signe un récit enjoué, enrichissant, dans une écriture alerte, pleine d’humour.

Un roman double, dépaysant, prenant, sous forme de matriochka, qui permet de voir la métamorphose du pays de « Pouchkine à Poutine », de mieux appréhender l’âme slave chère aussi à Sylvain Tesson. Souhaitons à l’écrivaine de voir ses rêves se réaliser : être traduite en russe, être invitée dans une Alliance française ! 


(1) « S’abandonner à vivre » de Sylvain Tesson, Gallimard.

(2) Clarounia, variante de Clarisse, employée par Goharik.

(3) Mantra d’Amma : « Puissent les êtres du monde entier être heureux. »

©Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid ; Gallimard, (17, 50€ – 198 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid ; Gallimard, (17, 50€ – 198 pages)


Le titre « Le dernier hiver du Cid » préfigure une tragédie.

Après s’être consacré à sa dynastie familiale, Jérôme Garcin centre son exercice d’admiration sur le père de son épouse.

Il ressuscite l’acteur Gérard Philipe, né en décembre 1922, disparu trop tôt (1969), « fauché comme une alouette en plein vol ». Son nom s’est imposé dans les milieux du théâtre et du cinéma. 60 ans plus tard, l’auteur le fait revivre dans un livre dédié à Anne-Marie Philipe, qui n’est autre que « l’infante du Cid », orpheline de père si jeune, une preuve d’amour touchante. 

Pour commencer, c’est le portrait d’un homme hyperactif qui est brossé. Un père, papa poule, « aimant, radieux, opiniâtre, et utile », qui se partage entre les jeux de plage avec ses jeunes enfants et son travail d’entretien de la propriété de Ramatuelle.

Sa femme Anne pressent que la fatigue qui saisit son mari dès son lever n’est pas normale. Et constate que sa résistance n’est plus celle « d’une fibre de sisal », affaibli qu’est l’acteur par ses douleurs. Elle s’en alarme et en vient à canaliser l’énergie d’Anne-Marie (4 ans 1/2) et Olivier (3 ans) pour assurer un havre de tranquillité à leur papa. En août 1969, se sentant malade, il souhaiterait avoir la visite de « son jumeau de coeur », Georges Perros, (à qui il a offert l’hospitalité quelque temps) afin de se confier. Mais celui-ci décline l’invitation.

On suit donc, tout d’abord, le quotidien de la famille, l’été 1959, en vacances dans le Var, à La Rouillière, « ferme perdue en pleine campagne », offerte par les parents d’Anne pour son mariage, bâtisse qui nécessite de nombreux travaux.

La vedette adulée des photographes s’en absente pour participer à Paris à la promotion des « Liaisons dangereuses ».

Puis, les vacances finies, la petite troupe fait une halte dans la résidence secondaire de Cergy. Maison aux allures de château dotée d’un grand parc, entretenu par le jardinier Brunet, où les enfants s’ébaudissent. Elle jouit d’une situation idéale et permet au «  Fregoli » de rentrer y dormir après une représentation et à Claude Roy d’y trouver son inspiration.

C’est un homme fuyant les mondanités, les ors que Jérôme Garcin dépeint, investi dans la réfection de la « bâtisse bancroche ». Il trompe son épuisement en allant applaudir « le géant » Laurence Olivier à Stratford, siège de La Royal Shakespeare Company et en revient avec le désir d’incarner Hamlet.

Dernière migration en octobre pour rejoindre leur appartement de la rue de Tournon.

La personnalité de son épouse Anne, ethnologue, se dessine : « conseillère, pygmalion », elle se montre exigeante dans les choix de sa carrière.

On est témoin de l’amitié indéfectible qui va lier Gérard au médecin obstétricien Pierre Velay, à qui il osera se confier sur sa maladie. Quand il est admis dans la clinique Violet, impossible de passer incognito. 

Bien qu’hospitalisé, il nourrit de multiples projets pour enrichir son répertoire déjà impressionnant, s’intéressant aux tragédies grecques.

L’émotion saisit le lecteur face au malade affaibli après l’intervention subie. Mais le choc, c’est le diagnostic du médecin et la décision de l’épouse de cacher la vérité.

On perçoit le maelstrom qui l’étreint face à l’annonce implacable.

Émotion encore de voir ce chirurgien, confronté à son impuissance de sauver « le jeune dieu », qu’il admire tant au point de ne manquer aucune de ses pièces.

Anne, 42 ans, veille sur lui, le soutient, lui fait entrevoir son retour Rue de Tournon. 

Pour tenir moralement, elle convoque leurs jours heureux, « leur vie nomade et joyeuse, au gré des tournées molièresques du TNP ». Elle se remémore leur promesse, enlacés, par une nuit de neige : «Nous essaierons d’être élégants si un jour nous sommes malheureux ».

Les retrouvailles joyeuses avec ses « petits amours » le font revivre. Bientôt 37 ans,

« Il est heureux comme un rescapé », lui qui « était un homme pressé, insatiable, vibrionnant », constamment adulé, consent à prendre un peu de repos, avec le projet d’un séjour à la montagne avec sa chère famille.

Le dévouement dont fait preuve Anne qui doit aussi gérer le quotidien, conduire « les bouts de chou » à l’école, force l’admiration.

Le clap de fin, le 25 novembre 1959 fait tomber un rideau, non pas rouge, mais noir. 

La triste nouvelle fait affluer les paparazzi (notoriété oblige) et aussi poindre les larmes du lecteur. Les télégrammes affluent, on pleure l’idole. Une pléiade d’intellectuels et d’artistes vient s’incliner devant « le comédien héroïque », mais aussi devant l’homme de gauche, que l’on prenait pour un communiste, même si ce n’était pas tout à fait le cas.

Anne, très digne, l’accompagnera pour son dernier voyage à Ramatuelle. Elle sait que  désormais, elle devra « l’aimer à l’imparfait ». Sobres funérailles.

Le passé peu glorieux du père de l’acteur , pendant la guerre, est évoqué, son exil à Barcelone. C’est un homme fier du succès de son fils, qui collectionne les articles de presse. On découvre que Gérard était engagé dans les FFI, et qu’il a participé, en août 44, « aux combats de la libération de Paris ». Rappelons qu’il a crée le SFA, « le syndicat français des acteurs ». Engagé aussi il l’est dans sa volonté d’être payé comme les autres, et comme Jean Vilar qu’il admire tant, il est fier « d’offrir les grands textes à ceux qui n’y avaient pas accès ».

Un portrait choral de Gérard se décline comme un puzzle sous multiples facettes.

Sa mère évoque l’enfance du « garçon sage, précoce, studieux », à Cannes.

Son épouse Anne a aimé un homme sensuel « à la peau douce, aux doigts longs et fins, à la fossette mutine au menton, à la voix acidulée du Petit Prince ».

Pour son chirurgien , il incarne le comédien « au port aristocratique, l’inexplicable alliage de panache et de candeur ». Quant aux réponses au questionnaire de Proust, elles brossent une sorte d’autoportrait.

Le plus poignant, c’est la lettre d’adieu de Georges Perros à cet « élève si singulier qui broutait un texte avec frénésie, fantaisie » et « une diction consonante ». 

Un autre de ses professeurs le pleure en silence, Georges Le Roy : il avait vu en « ce jeune fauve, un génie, un prodige de grande race ».

On est admiratif devant l’ampleur de son répertoire, de sa filmographie (Fanfan la Tulipe) et devant sa capacité à mémoriser autant de rôles (Rodrigue, Ruy Blas…).

Les noms des grands théâtres défilent : Chaillot, Hébertot, l’Odéon, Récamier, la Comédie -Française… et même celui de la Shakespeare Company.

Le narrateur met en exergue le métier de comédien , qui permet « de traverser au galop les siècles et les pays, de porter un jour la cuirasse, un autre la soutane, de défier les puissants, de se donner de nouvelles mères, de nouveaux pères, d’être polygame, de se cacher sous de multiples masques… ».

En filigrane, Jérôme Garcin donne un aperçu de l’époque : le train de nuit existait !

La crise sévit en mai 1958. Parmi les objets : étaient à la mode le radio réveil Bayard, le transistor portatif Optalix. Il note l’engouement des femmes pour le fuseau. Malraux est nommé Ministre de La culture. De Gaulle promulgue la réconciliation franco-allemande.

(On est sensible à la leçon de vie et de courage que donnent le patient et l’accompagnant, face à leur solitude dans cette épreuve.)

Par ce récit intime et mémoriel, Jérôme Garcin rend immortel Gérard Philippe et nous incite à lire les pièces, à voir les films dans lesquels il a participé. L’auteur signe un témoignage puissant et bouleversant en retraçant son dernier hiver. En même temps, il livre un double portrait dithyrambique de l’homme (père, époux) et de l’acteur, « cet Ange, d’une beauté séraphique, à la démarche aérienne », qui avait atteint la stature d’une « rock-star » internationale. Un hommage qui touchera la génération de ceux que Gérard Philipe a fait vibrer et une biographie qui fera découvrir cette étoile aux plus jeunes. Écrire, n’est-ce pas prolonger la vie des disparus ? Et quelle élégance de style ! C’est la gorge nouée que l’on s’éloigne du « Cid », à pas feutrés. 

NB : Disponible en livre audio lu par Anne-Marie Philipe, collection Écoutez lire.

© Nadine Doyen

Dana Grigorcea, La dame au petit chien arabe ; Traduit de l’allemand par Dominique Autrand ; Albin Michel, (15€ – 139 pages), Août 2019

Chronique de Nadine Doyen


Dana Grigorcea, La dame au petit chien arabe ; Traduit de l’allemand par Dominique Autrand ; Albin Michel, (15€ – 139 pages), Août 2019

Dana Grigorcea campe son intrigue à Zurich, « petite cité lacustre au charme exotique ». 

Anna aime promener son petit chien en bordure du lac et boire son «  matcha latte », servi avec des biscuits, dont les miettes font le régal de son chien. Un jour, attablé à ses côtés, Gürkan, jardinier,   séduit par sa silhouette délicate, ses gestes gracieux, tente une approche en attirant le toutou !

Une rencontre qui va bouleverser la vie d’Anna, rompre sa monotonie.

Anna est une ballerine à la carrière conséquente si l’on en juge par tous les tableaux affichés dans la salle d’attente de son mari médecin (qui la représentent sur scène dans des rôles phares).

Un couple qui aime recevoir avec champagne, véritable « fontaine de jouvence ». Mais Anna est une femme libre qui vient de succomber au charme de cet inconnu à la voix envoûtante. Elle aime croquer la vie sur le champ. Ils se plaisent, s’apprivoisent, se revoient, flirtent. Fougueux baisers, étreintes, effusions intempestives… Leurs mains ne se quittent plus. Leur bonheur irradie tant que les gens, qui les croisent, sourient de les voir si épris l’un de l’autre, les prenant  sans doute pour des jeunes mariés. Le jeune kurde initie son amante à une danse folklorique au son de la darbouka. 

Cette liaison extra-conjugale est vécue avec un sentiment d’égarement, de culpabilité pour Gürkan, (marié et père), alors qu’Anna, volage, n’éprouve aucun scrupule. Elle vit cette passion intensément, mais ne sera-t-elle qu’un feu de paille ? En voyage à Venise, Anna, oisive, s’ennuie et devient insomniaque. Elle réalise très vite qu’elle est habitée par Gürkan, ressent la morsure de l’absence et éprouve un désir ardent de le revoir pour combler ce vide. Va-t-elle réussir à le retrouver ? Vont-ils reprendre leur pas de deux amoureux ?

Anna serait-elle comme Louise de Vilmorin qui n’aime que les commencements ?

Dana Grigorcea situe son récit au printemps, moment où la nature renaît et réveille les sens des protagonistes et en été où les corps se dénudent, dans un décor idyllique, sur les rives du lac.

L’auteur ausculte le sentiment amoureux, met en exergue la sensualité des corps, leur souplesse

Une romance très rythmée, baignée de soleil, qui met en scène une chorégraphie pleine de délicatesse, d’élégance, de légèreté, sous le signe de Tchekhov. « La certitude d’avoir été, un jour aimé, c’est l’envol définitif du coeur dans la lumière », pense Bobin.

© Nadine Doyen