Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, collection l’arbalète/ Gallimard, juin 2019, (296 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

Lauréat du Prix Landerneau 2019 

félicitations à l’auteur


Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, collection l’arbalète/ gallimard, juin 2019, (296 pages – 19€)


Le titre Par les routes fait écho à celui de Kerouac et convoque l’idée d’errance, de nomadisme, de voyages et de rencontres fortuites.

Il y a des êtres croisés, côtoyés qui vous marquent au point de rester gravés dans votre mémoire. L’autostoppeur, « donquichottesque silhouette », que le narrateur écrivain Sacha a retrouvé quinze ans plus tard appartient à cette catégorie.

Sacha brosse le portrait de cet ami d’adolescence et colocataire. Épris comme lui de liberté, il leva le pouce en sa compagnie avant que leurs routes divergent.

On comprend qu’il s’en était éloigné, la relation devenant toxique.

La fée hasard les réunit de nouveau quand Sacha, à la quarantaine, choisit de quitter Paris, désireux de changer son cadre de vie pour « retrouver la concentration » et mener à bien son roman. Il emménage dans un meublé dans cette ville du Sud, V., où le baroudeur invétéré est lui aussi installé avec femme et enfant.

Inimaginables de telles retrouvailles !

Que ressent-on en pareil cas ? Le passé défile et convoque de nombreux souvenirs communs. 

Sacha s’interroge sur ce besoin compulsif de rencontres, ce virus qui habite son ami retrouvé et note son énergie décuplée à ses retours. Mais ce dernier n’est-il pas en train de ruiner son couple à négliger ainsi sa famille ? Le naufrage est à craindre.

Au début le téléphone permet un contact plus proche, son fils, Agustin, les guette ces appels du paternel, puis il manifeste parfois une curieuse indifférence.

Et à la longue, ils insupportent Sacha.

Les cartes postales et les photos polaroid des automobilistes qui ont pris en stop ce père fugueur affluent ainsi que les lettres, souvent rédigées avec humour, jeux de mots. Ce sont les seuls liens avec Sacha (l’archiveur du voyageur) et sa famille qui permettent d’apprivoiser l’absence. Certes, par la correspondance qu’il entretient avec ses êtres chers, leur déclarant à distance son amour, « il parvient à conserver une place à leurs côtés », mais il semble avoir démissionné de son rôle de père, d’époux pour endosser celui de pigeon voyageur. Le contact vocal n’est pas totalement rompu, le trio restant se met à téléguider l’autostoppeur sur des sites de leur choix : magnifique et émouvant échange entre le père et le fils suite à un dessin d’Agustin.

Toutefois les envois semblent se tarir. « Un imperceptible effacement » s’installe.

Reste en suspens la question du retour du nomade, ce qui crée agacement et tristesse chez Marie, qui, elle aussi, a besoin de souffler. Mystère quant aux mobiles de son absence d’une dizaine de jours. Le récit devient haletant quand elle relate son escapade émaillée de rencontres. Cet interlude lui a permis de faire le point.

Aime-telle toujours celui que Sacha compare à « un coucou, un tisserin qui fait son nid de ce qu’il rencontre » ou même à « une baleine qui refait surface plus loin qu’on ne l’imaginait » ? Marie va-t-elle s’autoriser à s’abandonner à un autre ?

Peu à peu Sacha va combler ce vide de sa présence auprès de ceux qui restent. Une complicité se tisse avec le jeune Agustin. (promenades, jeux, gardes) Une affinité grandissante le rapproche de Marie, traductrice, tous deux soucieux du mot juste. L’auteur insiste sur la nécessité de l’ascèse, « de la juste dose d’isolement » pour avancer dans le roman en chantier. Ce moment de solitude également indispensable pour Marie. Ne faut-il pas vivre avant d’écrire ?

Mais l’équilibre de cette nouvelle vie à trois ne risque-t-il pas d’être menacé en cas de retour inopiné de l’autostoppeur ? Le récit réserve surprises et rebondissements !

L’errance de cet électron libre, mobile, interpelle. De quoi vit-il ? Trouve-t-il  toujours son bonheur dans la griserie de la vitesse et de la liberté ? Est-ce pour lui une façon de « secouer le fardeau de la routine » ? Va-t-il un jour revenir définitivement ? Personne ne connaît les pensées secrètes du drôle de «zouave », de « ce doux dérangé ». Et Sacha de sursauter à chaque coup de sonnette !

Ce kaléidoscope de la France (des autoroutes et « des vaisseaux secondaires ») qui se déroule comme en travelling, avec des arrêts images sur des libellules, des forêts, des plages, un goéland, suscite chez le lecteur une envie de partance. On se prend à rêver à l’énoncé d’une myriade de lieux aux noms pleins de poésie (Orion, Joyeuse, Beausoleil, Contes, Lançon : « le tremplin rêvé », La Flotte, Saint-Pompont…).

Les déplacements étant en stop, une galerie de portraits d’automobilistes défilent en même temps que la radiographie des habitacles, ce qui permet d’avoir un miroir de la société empruntant ces routes. Une mixité des classes. « Un échantillon représentatif de la variété des hommes et femmes d’aujourd’hui ».

Sylvain Prudhomme nous offre une traversée de l’Hexagone quelque peu atypique et  erratique, car au gré des voyages en stop de celui dont la passion est restée intacte, de celui qui a une propension à la dromomanie. On avale les kilomètres, fait halte sur les aires de repos et stations service, arpente des villages, passe une soirée conviviale chez Souad, on s’abîme dans la contemplation des paysages dont le narrateur cartographie les charmes, on se recueille aux Éparges devant un champ de croix blanches, devant une plaque commémorative relatant la blessure de Genevoix. Lieu tristement célèbre où l’écrivain Pergaud a perdu la vie.

En alternance mouvement, avec l’autostoppeur pour qui « partir est nécessaire à son équilibre », qui « avait toujours besoin que sa trajectoire en frôle d’autres et immobilité avec Sacha, devenu plus sédentaire, à l’heure du bilan de la quarantaine, cherchant, lui,  à freiner, à retenir le temps.

Ce qui donne un rythme saccadé en plus des phrases courtes.

L’auteur signe un roman géographique, une invitation à sillonner, à notre tour, la France profonde, à la manière de Depardon. Un road trip sensoriel, à plusieurs vitesses, scandé par la musique (Cohen Nina Simone, ragas), la voix du GPS, traversé d’odeurs (d’ail, de tarte, de framboise, de café, de piment, de terre, de résine, d’herbes détrempées ou de térébenthine, de javel),nourri de multiples lectures ( Kundera, Mc Carthy, Levé, Lodili, Sau, Ponge). Une écriture frétillante de la vie.

Sylvain Prudhomme explore la pérennité du couple, la fidélité, l’amour, la fiabilité de l’amitié. Il distille de nombreuses références à la fuite du temps : « Vivre c’est maintenir entier le petit nuage que nous formons, malgré le temps qui passe ».

Il expose le processus de la genèse d’un roman, l’attente de voir jaillir « une fulgurance, récompense de mois de patience, d’obstination, de labeur, d’endurance ».

Le tableau final apporte un regain de fraternité salvateur/jubilatoire dans ce rassemblement euphorique, digne de Woodstock. Serait-il là le bonheur dans cette chaîne humaine et son partage ? Dans cette même communion à repérer « la ceinture d’Orion ». Dans cette grande famille de l’Autostoppeur qui lui a fait « don de son hospitalité ». Un récit qui se termine en apothéose et qui ravivera les souvenirs de ceux qui ont pratiqué le stop dans leur jeunesse. Et si l’envie de barouder vous habite, sachez que l’auto-stop ressemble à la pêche : « Même patience, même délicatesse dans le coup de poignet, même absence de brusquerie. Même joie dans les prises » !

©Nadine Doyen

Amélie Nothomb, SOIF, Albin Michel, Août 2018, (17,90€ – 152 pages)

Chronique de Nadine Doyen

  Amélie Nothomb, SOIF, Albin Michel, Août 2018, (17,90€ – 152 pages)


Nous avons tous des héros que nous vénérons.

Pour les protagonistes de Jérôme Attal, ce sont Superman , Winston Churchill.

Celui d’Amélie Nothomb est bien singulier, reconnaissons-le, puisqu’il s’agit de Jésus. Elle va se glisser dans son corps pour quelques jours et souffrir avec lui.

Dans des interviews, elle confie avoir eu un intérêt précoce pour Dieu (dès 2ans) !

Voudrait-elle, se demandent certains, régler son compte avec Dieu ? L’écrivaine se justifie en affirmant que « c’est une erreur, une monstruosité ».

Les lecteurs du Pèlerin se souviennent sûrement du chemin de croix que l’écrivaine avait publié peu avant Noël. (1) Ces pages préfiguraient donc ce livre audacieux.

Pour elle « la Passion n’est pas un crime passionnel mais une exécution réfléchie ».

Le titre SOIF fait référence à l’antépénultième parole que l’on prête à Jésus ».

Le « Jésus d’Amélie Nothomb », digne d’une tragédie grecque, revient sur ses miracles et s’étonne de recevoir si peu de reconnaissance. On sourit à entendre cette femme qui trouve son enfant infernal depuis sa guérison !

Il s’interroge sur la mission que le père lui avait confiée.

Il exprime ses regrets, ses envies, ses doutes. On plonge dans ses pensées, non dénuées d’humour. Il ose manifester sa gratitude envers son père pour avoir inventé le corps et salue même son génie. Pourtant ce corps va devoir souffrir, endurer les pires sévices. Car la sentence est implacable. Et inéluctable. Il n’y a pas d’échappatoire.

Il dresse les portraits de Judas, « un problème permanent », de Pierre et Jean.

Il évoque son amour pour Madeleine, ébloui par sa beauté.

On assiste à ce qu’il appelle « les simagrées » : en « entrée » la couronne d’épines que l’on enfonce sur le crâne jusqu’à faire saigner. Puis, « le hors d’oeuvre » qui consiste en une séance de flagellation. Dans son « fatras de paroles », il énumère ses chutes et convoque les personnes croisées alors qu’il traîne « ce poids mort ». 

Après l’amitié de Simon qui l’aide de tout coeur, voilà l’amour de Véronique. « Deux courages d’une sublimité sans exemple ». Moment ineffable.

Et enfin « le plat de résistance », la crucifixion, regardée par des « happpy few », « des connaisseurs triés sur le volet » qui aiment ces tortures. Il ne nous épargne rien. 

Le narrateur aurait pu scander, comme une antienne, son récit par les mots de Damiens  : « La journée sera rude » (2), car lui aussi allait être supplicié.

Pour Amélie Nothomb « cette mise à mort prouve que Jésus n’est pas considéré comme un martyr. C’est pire qu’une humiliation, c’est une flétrissure ». De plus ,voir sa mère sur son chemin de croix est « le comble de la cruauté ».

Jésus en vient à déverser une litanie de reproches à son père pour avoir « inventé de tels supplices ». N’est-ce pas « un vice de forme dans la création », une bévue ?

Pour lui, c’est méconnaître l’amour. D’amour il est question quand il imagine une  autre vie auprès de Madeleine. La romancière insiste sur le contact physique, l’étreinte, l’embrassement.

Le verbe « accepte » traduit la résolution du messie. Un état d’esprit caractérisant aussi Edgar Morin qui, dans ses mémoires, fait le constat qu’il faut se résigner.

On peut être étonné de sa façon d’apprivoiser la mort. Il ressent « l’étreinte maternelle, sa douceur extrême » . Ces retrouvailles sont une épiphanie pour lui, d’autant qu’il constate combien la mater dolorosa a rajeuni. Il rappelle que sa mort a inspiré beaucoup d’artistes et considère leurs représentations de son « repos du guerrier », sa vie éternelle, très réussies. Ces Pietàs sont « des hymnes à l’amour ».

L’écrivaine ne cesse de surprendre puisque le monologue se poursuit post mortem. 

Ce sont des musiques sublimes qui s’élèvent et font danser celui qui venait d’être déposé dans son caveau. Elle aborde le rapport que l’on entretient avec nos disparus.

Amélie Nothomb, romancière érudite, distille sa philosophie tout en évoquant la vie du Christ, glissant des mots grecs (Consultez le dictionnaire Bailly!). Parfois on en vient à oublier que c’est Jésus qui parle quand l’académicienne belge décline la vision de l’amour, de la pluie, de la peur de la mort ou quand elle déploie son incroyable argumentaire sur la soif, « cet élan mystique », qui mène à l’amour !

Si vous êtes féru d’Amélie Nothomb, vous avez dû vous demander si elle a réussi à glisser son mot fétiche : « pneu ». Et bien oui, elle a réalisé ce tour de force ! 

Ajoutons que souvent un mot nouveau vient enrichir le lecteur : ici c’est « pétrichor »  comme le note Stéphane Bern. (3)

Il fut demandé à l’auteure, il y a quelques années, ce qu’elle ferait si elle était présidente, mais on n’avait pas eu l’idée de lui demander quels miracles elle aimerait

réaliser !

En relatant la vie imaginée d’« un Jésus lucide », l’écrivaine mystique signe un roman apocryphe, déconcertant, atypique, qui peut même être dérangeant. Elle a voulu pointer ce qu’elle appelle le malentendu. Elle décrypte la relation père/fils.

Elle aura réussi à nous faire frissonner devant l’horreur et l’indicible, à susciter de l’empathie, à nous apprendre à « cultiver la soif », en enseignant la jouissance de boire : « Pour éprouver la soif, il faut être vivant » ! La soif de la lire reste inaltérée.

Le rôle d’un écrivain, étant pour elle, « d’aider le lecteur à trouver un sens à sa vie », sa confession amène chacun à questionner sa propre foi.

Un récit sous le signe d’ Eros et Thanatos conté avec toujours autant de verve, de traits d’humour. À écouter sur fond sonore de « Personal Jesus » de Depeche mode ! Un roman inattendu qui va bousculer la rentrée littéraire selon Emmanuel Kherad. 


(1) Paru dans Le Pèlerin du 22 mars 2018

(2) Damiens : mots entrés dans la légende, prononcés par ce personnage hors du commun, au destin cruel. Accusé de régicide, il sera puni d’un supplice épouvantable.

(3) pétrichor : odeur de la terre après la pluie.

© Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel ; La grande escapade, Buchet Chastel.(18€ – 268 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel ; La grande escapade, Buchet Chastel.(18€ – 268 pages)


Rentrée littéraire – Août 2019


Jean-Philippe Blondel revisite son enfance à travers son personnage Philippe Goubert et ressuscite la figure maternelle, enseignante en petite section et directrice, sous les traits de Michèle Goubert. Une scolarité, années 70, dans une ville de province, facile à identifier pour les lecteurs fidèles à cet écrivain apprécié.

Le récit qui met en scène Philippe, gosse de dix ans, dans une position très périlleuse, débute par un insoutenable suspense comme un « cliff-hanger ». De la graine de « Sylvain Tesson », cet adepte de stégophilie ! 

On suit ce gosse dans son quotidien : l’élève, le fils, et le copain au sein de sa bande.

Le portrait s’étoffe : empoté, gaucher, et surtout enfant non désiré, la mère aurait souhaité une fille. Une blessure pour le môme et des moments de solitude.

La bande de gamins, que d’aucuns nomment « vauriens » est dépeinte dans leurs jeux : construction de leur cabane refuge ; plus dangereux, car flirtant avec la mort,  leurs défis de traverser la voie ferrée juste avant le passage du train (sorte de bizutage). « Ça rit, bouillonne, éructe, crie, se bat, méprise le danger et les trouillards ». Leur hiérarchie est décryptée ainsi que l’évolution de leurs liens. Disputes, délitement de ce « groupe solaire » qu’ils ont formé. Ils grandissent et s’émancipent. Toutefois, devant l’épreuve qui les aura mûris, ils vont se ressouder, s’épauler et « adresser un adieu silencieux à l’enfance ». 

L’habitat est quasi un huis clos, puisque les familles d’enseignants ont droit à des logements de fonction. De construction ancienne, le couloir menait à chacune des pièces, mais pas de communication entre elles, fait remarquer l’auteur.

Quand en plus l’appartement donne sur les trois cours, cela constitue un poste de vigie idéal pour Geneviève Coudrier, celle qui a tout d’une concierge et aime potiner ! Ainsi, elle va entrapercevoir, subodorer une liaison extra conjugale, espionner et pister ces faux couples.

Le grenier est aussi exploré… Lieu où l’on a frôlé des drames.

La cave abrite ceux désireux de se rapprocher, voire de s’étreindre. Et d’aucuns vont imaginer « des scènes torrides » transformant «  le groupe scolaire en lupanar » !

Une galerie interminable de personnages défile : factotum, directeurs, directrice, inspecteurs, familles d’enseignants, élèves, mères d’élèves, dans le même périmètre.

On croise des êtres charismatiques, des autoritaires (façon militaire), des enseignants « vieille école » à la main leste : « touffes de cheveux arrachées, gifles retentissantes, et même « une crème, ce Lespinasse, toujours obéissant, voire servile ». 

D’autres, comme Florimont, sont conquis par la méthode Freinet qui va révolutionner l’apprentissage. Avec lui, plus d’autonomie laissée aux élèves.

La dame de service, Reine Esposito, source de scandale, ne passe pas inaperçue. Tout le quartier est alerté et le lecteur est de nouveau dans l’expectative.

L’auteur portraitiste croque aussi les passagers de « l’Arbalète » que côtoie Geneviève Coudrier désireuse de confondre des amants clandestins.

Le récit prend une allure cinématographique quand on est témoin de ce qui se passe dans ce train ! La camera zoome sur les protagonistes d’un wagon à l’autre, suit leurs déplacements et leurs regards ! Alors qu’ils ignoraient leur présence dans ce train, ils se retrouvent tous les 4 au bar à deviser. On les imagine mal à l’aise, car ils n’avaient pas prévu ce scénario. Comique de situations.

Avec ironie, l’auteur effectue un arrêt image sur la « grosse dame qui parcourt son Télé 7 Jours comme si c’était un Prix Goncourt » !

Certains personnages se découvrent sous une différente facette à travers d’autres regards.

Jean-Philippe Blondel qui connaît bien le milieu de l’Éducation Nationale rend hommage dans ce roman au personnel enseignant, en particulier aux « institutrices dévouées, travailleuses acharnées, infatigables, correctrices, passeuses de savoir… » 

Il ne manque pas d’évoquer la fête de l’école : « c’est toute une alchimie, la réussite » d’une telle manifestation. Il rappelle le moment où la mixité fut introduite dans les classes. : « La mixité a adouci et fluidifié les comportements ».

Le romancier prof aborde l’éducation et le rapport maître/élève, enfants/parents, époque où la gifle et la fessée n’étaient pas bannies par la loi. Les magazines traitent d’ailleurs, à la veille de la rentrée d’un sujet récurrent : quel prof ou instit a changé votre vie ? Ne font -ils pas naître des vocations ? On constate ici la mue de Philippe Goubert : « moins craintif, plus déterminé ». Toutefois, faute d’oser se confier à son maître, il choisira, curieusement, en guise de journal intime pour s’épancher… un agenda. Car le besoin de raconter, de retranscrire les récits des autres est en germe !

Julien, lui, est « devenu le meilleur  en anglais » pour plaire à sa prof qu’il dévorait des yeux parce «  qu’elle représentait l’Angleterre pour lui » !

Le récit interroge sur la transmission et la paternité. Que lègue-t-on à ses enfants ?

La perte d’un enfant et la douleur incommensurable sont évoquées.

Le chapitre au titre prémonitoire « La fête est finie » annonce l’épilogue dramatique.  Poignant soliloque intérieur qui prend le lecteur de court et montre comment les allégations, les rumeurs peuvent détruire un individu. Un thème abordé dans Un hiver à Paris. Le scandale qui a éclaboussé Lorrain serait-il à l’origine de cette tragédie ?

Avec le recul, l’écrivain porte son regard féministe sur le statut des femmes à cette époque. Ne leur demandait-on pas d’être bonne cuisinière, de savoir repasser pour retenir un homme ?! Il explore les couples légitimes (qui battent de l’aile) ou non : « un couple, c’est un homme et une femme qui se rencontrent charnellement parce que c’est important de se reproduire, et qui vivent ensuite en bonne intelligence, en respectant chacun la liberté de l’autre ». Il révèle des idylles naissantes entre partenaires mariés d’où la culpabilité de l’adultère, des escapades clandestines qui tournent au fiasco! Et les mensonges pour couvrir ces aventures.

Il souligne la violence verbale de certains maris au sein de couples mal assortis.

Le romancier énumère au fil des pages tout ce qui change : l’abaissement de la majorité à 18 ans, la succession des hommes politiques (Giscard, Barre), l’obligation de boucler sa ceinture (« les accidents de voiture deviennent un fléau national »), on chante Bob Dylan, on danse sur Boney M (rires : « pourquoi pas sur Bonnet C »!). L’anglais fait sa percée, envahit les ondes et même la fête de l’école ! « Ces satanés Yankees vont bientôt coloniser notre langue » !

C’est l’époque où l’on roule en : 403, 204, 2CV, où le magasin de la ville non citée Les élégantes avait pignon sur rue, ainsi que la grande librairie de la Rue Emile Zola !

Il ressuscite le train mythique « L’Arbalète » qui menait à Paris, dont la voiture 4 était un wagon -restaurant. Le romancier aubois évoque le lac de la forêt d’Orient censé   « jouer le rôle de régulateur de la Seine », la réhabilitation du centre-ville, la transformation « des ruelles noires et sales en patrimoine médiéval ».

Il montre comment le refus d’un de ses textes a conduit Philippe Goudert à se remettre en cause, à prendre conscience de ses défauts et a forgé sa persévérance. 

Nombreux sont les auteurs qui se sont vus refuser leurs premiers manuscrits.

D’ailleurs Jean-Philippe Blondel a déjà évoqué cette situation à ses débuts.

A noter qu’ils sont rares les écrivains qui consignent en fin de leur ouvrage une table avec titres de chapitres, si appréciable. 

Jean-Philippe Blondel signe un roman aux accents autobiographiques dans lequel il déroule une fresque de la société post 68 si détaillée que maints lecteurs se souviendront avec émotion de leurs propres parcours au sein de ces bouleversements.

Il radiographie le microcosme enseignant avec beaucoup de justesse. 

Un récit habilement construit, en partie choral, qui dresse les vicissitudes à surmonter dans une carrière, avec une once de nostalgie, un zeste d’humour. Sa plume quelque peu malicieuse fait mouche ! Une trilogie est annoncée, on s’en réjouit déjà ! 

© Nadine Doyen

MATHIAS MALZIEU, Le plus petit baiser jamais recensé, Mars 2014- Février 2017 (poche) ; éditions j’ai lu (8€ – 154 pages)

Chronique de Nadine Doyen

MATHIAS MALZIEU, Le plus petit baiser jamais recensé, Mars 2014- Février 2017 (poche) ;  éditions j’ai lu (8€ – 154 pages)

Mathias Malzieu met en scène « un inventeur dépressif » doté d’une imagination débridée digne d’un surprisier (1). Il fait figure de loser en amour. Venant d’être quitté, son coeur en jachère, éventré, il l’a rassemblé « en miettes dans une boîte à chaussures ». (Pas comme Amélie Nothomb qui, elle, fait un autre usage de la boîte à chaussures ! Elle y entrepose ses manuscrits.)

C’est ce coeur « en pièces détachées » qui vient de s’enflammer après le foudroiement causé par « le plus petit baiser recensé » et qui l’a laissé sur sa faim.

Que peuvent bien avoir en commun le héros de ce roman et Chateaubriand ? 

Tous deux, émoustillés par le baiser d’une inconnue, partagent la même obsession : retrouver celle qui les a tourneboulés/chamboulés ! Pour Chateaubriand, Jérôme Attal nous raconte cette anecdote dans La petite sonneuse de cloches (2).

L’auteur y autopsie ce baiser si singulier. Serait-ce un baiser par empathie ? (3)

Suivons notre sous-doué pour l’amour dans ses investigations. Coaché par Gaspard Neige, détective privé à la retraite, il va pister, tel un Sherlock Holmes, celle qui disparaît quand on l’embrasse, tenaillé par l’envie impérieuse d’éclaircir ce mystère, de connaître cette fille invisible ! Et aussi pour épingler à son tableau de chasse ce baiser inédit ! Et « compléter sa collection de plus petits baisers jamais recensés ».

Une expédition aussi abracadabrantesque que celle dans Une sirène à Paris ! 

Imaginez la stupeur des passants en voyant déambuler un homme sur un skateboard (4) avec Elvis, le perroquet « wi-fille » du détective, un complice hors pair, aux dons incroyables, capable de se faire le porte-parole de l’amoureux transi et de réciter   « Sparadramour ». Cet équipage est en plus assisté de cinq écureuils de combat ! 

Ils arpentent des rues aux noms illustres (Rue Charlie Chaplin, Rue Brautigan, Boulevard Bashung…) 

« Le Frankenstein de l’amour » se confie à sa pharmacienne Louisa qui ainsi est informée de ses avancées. Comment étancher sa soif inextinguible depuis qu’il a connu les lèvres de cette inconnue avec ce baiser magique ? 

Va-t-il réussir à lui rendre ce baiser volé ? Aurait-il rêvé ? Le doute s’installe.

Beaucoup de péripéties à vivre, d’autant que la fille a le don de s’évaporer après leurs étreintes ! Et que le perroquet « déclenche ses simulations orgasmiques à l’approche de la moindre crinière brune à boucles souples ».

Les indices sont maigres, mais l’amoureux frustré déploie toute une panoplie d’artifices ! Le plus innovant est « la chocolisation », afin de recréer un chocolat au goût du baiser, « électrique, suave et doux », des friandises aux vertus aphrodisiaques, même à distance. Ne dévoilons rien de la confection complexe et insolite de ce « bonbon fourré au nectar de baiser », ni de l’effet sur Louisa, « excellent baromètre érotique » ou même sur Elvis. Mais l’addiction aux chocolats  « nouvelle formule » s’avère incontournable (effet miraculeux) et le stock s’écoule vite ! 

C’est alors qu’intervient Sobralia pour brouiller les pistes. Elle déclare être celle qui s’éclipse « sous le coup de son baiser ».Cette fille va-t-elle rompre la solitude de celui qui vit mal son échec amoureux ? Elle lui propose un étrange deal : « le non embrassement ».

L’auteur explore le sentiment amoureux et montre que « La naissance de l’amour est une faim qui ne se trompe par aucun subterfuge ». (5) Grâce à sa patience de « pêcheur de sirènes » (6), le narrateur connaîtra une happy end et découvrira avec stupéfaction le lien entre le détective, Louisa et Sobralia. Toutefois, il lui faudra se résoudre à un choix cornélien, du fait de la réapparition de « la bombe d’amour »,  son ex, repentante.

Le récit est ponctué de scènes cocasses, comme la partie de ping-pong avec « la fille fantôme », les messages du perroquet ou le spectacle du « petit cabaret magique ».

Le musicien romancier sait habilement mêler littérature, cinéma et musique. Il nous laisse entendre « les clochettes du rire » de la fille invisible, des hoquets, les vocalises du perroquet, les bruits de balles,les marches qui carillonnent. « Le contact de sa peau est aussi musical ». Même les éternuements se déclinent « en trilles et fusées. Toujours en ré mineur ». Une chanson devient le leitmotiv : «  It’s now or never ». 

Dans ce roman, on se délecte du style toujours très imagé du narrateur. Il compare le cirque d’hiver sous la neige « à un gigantesque donut saupoudré de sucre glace ».

Il nous régale de ses mots valises : appartelier, télépathisserie, coeur- circuit.

L’appartelier de « l’homme-grenier » recèle des choses hétéroclites, des livres (« Une maison sans livres est comme un corps sans âme »). Et il y fait pousser « des fleurs d’harmonica , un arbre à barrettes »! Les fenêtres sont comme « des hublots de chalutier magique aimantant la lumière ».

Cerise sur le gâteau, le roman se clôt par une liste de « Sparadramours », dédiés à Louisa à qui il décerne « le Prix Nobel de l’amour ». On note toujours dans son écriture un plaisir jubilatoire flirtant avec la poésie, ce qui enchante le lecteur.

Mathias Malzieu, à l’imagination sans borne, nous entraîne dans une quête amoureuse atypique, gourmande et délicieuse. Indubitablement, l’auteur sait capter son lecteur. Le lecteur, « son ami immédiat », dit-il dans une interview.

Difficile de résister au chocolat, après lecture, ce puissant accélérateur de passions !

« Ce livre s’ouvre comme une boite de chocolats et se referme comme une boîte à bijoux » ! pour reprendre une formule de Bernard Pivot.

© Nadine Doyen


(1) Surprisiers : « Ceux dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le leur, ce qui constitue un excellent début ».

Terme que Mathias Malzieu a forgé pour son roman Une sirène à Paris,Albin Michel

(2) La petite sonneuse de cloches de Jérôme Attal. Rentrée littéraire, août 2019, éditions Robert Laffont

(3) En référence au baiser échangé entre Audrey Hepburn et Fred Astaire dans Funny  Face

(4) Le skateboard, moyen de déplacement que Mathias Malzieu utilise lui-même.

Rappelons sa traversée de la Norvège en skateboard ainsi que le tour de l’Islande.

(5) Citation extraite de La petite sonneuse de cloches de Jérôme Attal.

(6) On pense à Gaspard Snow et sa sirène Lula  du roman Une sirène à Paris !

Jérôme Attal, La petite sonneuse de cloches ; Robert Laffont – Août 2019, (19€ – 263 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jérôme Attal, La petite sonneuse de cloches ; Robert Laffont – Août 2019, (19€ – 263 pages)

Jérôme Attal a l’art de débusquer l’entrefilet qui débouchera sur un roman.

Pour 37, étoiles filantes, c’est une anecdote méconnue autour de la brouille entre Sartre et Giacometti qui lui sert de prétexte.

Pour ce roman, c’est une ligne trouvée dans un paragraphe des Mémoires d’outre-tombe, que l’auteur cite « J’entendis le bruit d’un baiser, et la cloche tinta le point du jour ».

Le récit d’ouverture campe un personnage dont on ne connaît au début que le prénom, se dirigeant chez un « gentil dentiste ». Son apparence physique (teint cadavérique) et son accoutrement choquent une patiente. Elle lui trouve cependant « du charme » émanant de ses « yeux ardents ».

Ce chevalier de vingt-cinq ans, qui a déjà bourlingué, redoute la séance de torture qui  l’attend. Moment d’incompréhension et d’effroi quand on lui parle d’introduire « un pélican » dans sa bouche ! Le dentiste, mal perruqué, en guise d’anesthésie, lui conseille de se focaliser sur un souvenir agréable. Pour Chateaubriand et non « Chat O’Bryan », ce sera le BAISER qui a scellé sa rencontre avec la petite sonneuse de cloches dans l’abbaye de Westminster tout dernièrement.

Ce fait divers intéresse d’autant le professeur Joe J.Stockholm qu’il a entrepris de publier un nouvel ouvrage sur ce Français exilé à Londres, relatant les amours de  « l’écrivain, grand coureur de jupons ». Projet qu’il n’aura pas pu, hélas, mener à son terme. La canicule de 2003 l’emporte, plongeant son fils, Joachim, dans un total désarroi qui « siphonne son coeur ».

En possession du cahier de liaison de son « Daddy », il découvre le plan détaillé de son projet, ce qui va le motiver pour entreprendre de poursuivre les recherches de feu son père. Le narrateur brosse un portrait de son paternel pétri d’amour : professeur célèbre, à « la générosité au-delà de la moyenne », au charme irrésistible ». Il avait la littérature chevillée au corps, on pourrait dire jusqu’au pied, avec « sa pantoufle frappée de l’effigie d’Edgar Allan Poe » ! C’est grâce à sa bibliothèque que le fils a rencontré la littérature (Nabokov, Goethe) et a été biberonné à la poésie de Brautigan !

Et voici le romancier qui nous embarque à Londres en Eurostar pour suivre Joachim dans son « enquête familiale ». IL tient à honorer la mémoire de son père, comprendre sa fascination pour cette quête et espère résoudre cette énigme laissée en suspens. D’un côté, le doute le taraude : « la gamine n’aurait jamais existé » ! De l’autre il est galvanisé par le passager croisé qui lui conseille de foncer.

Il sera secondé par un collègue de son père, Marin Maret qui lui a donné rendez-vous au Wolseley, endroit chic, fréquenté en son temps par Lucian Freud, cité en exergue.

Les rencontres providentielles se multiplient : avec Damien, un des sonneurs de cloches et avec Miss Silsburn, la gardienne des trésors de la bibliothèque de Westminster.

Le récit devient haletant quand celle-ci constate le vol des registres qu’elle voulait exhumer des archives pour permettre à Joachim d’effectuer ses recherches ! 

Quelle étrange coïncidence ! Qui peut bien être la personne qui s’intéresse au même sujet que lui ? Serait-elle Mirabel, la bibliothécaire de Marylebone, aux « cheveux fins couleur miel »? Plutôt que de prévenir la police, Joachim promet de remonter jusqu’à elle. On est embarqué dans cette chasse au trésor, toujours dans des dédales de couloirs, cette fois dans une autre bibliothèque. Aussi futé que Sherlock Holmes, il les tient les documents volés sauf qu’une collision frontale avec la « petite voleuse » s’avère brûlante et douloureuse.

Il lui reste à comprendre pourquoi elle voulait consulter les mêmes archives que lui ! Serait-elle une descendante de Chateaubriand ? Elle alimente le mystère, lui promettant de lui remettre « quelque chose » lors d’une fête à laquelle elle le convie.

Posséderait-elle des lettres ? 

Rebondissement : méprise de Marin, quant au contenu de cet objet, ce qui lui vaut la colère de Joachim qui l’accuse d’être « un chateaubrigand ».

Au chapitre II, on retrouve le jeune chevalier, croisé en ouverture du roman, « la joue  enflée comme la poche d’un pélican », à la recherche de pitance et désireux d’écrire et totalement tourneboulé par sa rencontre avec la petite sonneuse. Il ressent « le premier feu de l’amour ». Comment la retrouver ? En pistant le père ! 

Au chapitre IV, on suit le déménagement de Chateaubriand pour une mansarde dans le quartier de Violet, celle pour qui son coeur bat. Vont-ils se croiser, se parler, faire plus ample connaissance ?

Joachim arpente,quadrille, écume tous les quartiers que le migrant Chateaubriand et Violet ont fréquentés ainsi que celui où Mirabel travaille. Un conseil : consulter une carte pour repérer la pléthore de lieux cités : Soho, Holborn, Chinatown St James’s Park, the Strand, les quartiers de Bloomsbury, de Marylebone, de Mayfair,  Shaftesbury Avenue, Cavendish Square Gardens, Oxford Street, Baker Street, Regent Street, Carnaby Street, Piccadilly Circus, Covent Garden, Drury Lane…

La mise en parallèle du Londres fréquenté par Chateaubriand (aux « venelles infâmes », avec ses chaises à porteurs, ses colporteurs, « les cabriolets jaunes de filles de Covent Garden », un Londres, en novembre, noyé dans une « purée de pois mouchetée de charbon », où l’on croise des renards faméliques le long de la Tamise) et du Londres actuel où se fond Joachim, permet de capter sa métamorphose. Londres sous la pluie avec « des passants plus lestes que des gouttes de pluie sur un carreau » et « des sirènes iridescentes ». Londres gourmand avec les stands de cupcakes, de carrot cakes, les pyramides de « gingerbread muffins », les « marmelades de Fortnum and Mason ».

Quant à la libraire Deboffe dont Chateaubriand « parle abondamment dans ses Mémoires », elle a fait place à un restaurant chinois.

Jérôme Attal aime apporter une trame historique à ses romans : ici il distille en filigrane des allusions à « la France qui chavire inexorablement dans la terreur », « pays de la beauté et de la terreur. De la splendeur et de l’incendie. », d’où ces migrants qui trouvent refuge en Angleterre.

La précision avec laquelle il décrit les lieux (abbaye de Westminster, bibliothèques de Westminster et de Marylebone) donne de la force au récit. La beauté irradie des portraits de Violet et Mirabel aux prénoms savoureux et au charme magnétique.

Dans ce livre-ci, on devine « le garçon sensible » qui y a mis « tout son coeur », qui lui aussi, à la période de Noël, arbore « un pull de Noël », qui ne cesse de convoquer les souvenirs de ses parents. Il nous fait partager la culture britannique, comme les « soldiers » qui correspondent à nos « mouillettes » ou « les Scottish eggs », la porcelaine Emma Bridgewater. Il rend un hommage indirect à sa Majesté la reine, rappelant la date du 17 novembre, jour anniversaire de son accession au trône.

Jérôme Attal distille des réflexions sur la vie, l’amour : « Il n’y a pas de permanence à la félicité ». Il explore l’état amoureux (« On ne prémédite pas de tomber dingue d’une personne. ») et s’interroge sur l’empreinte que nous laissons. Il garde son sens de la formule qui fait mouche et le lecteur, conquis, se surprend à souligner sans fin toutes ces expressions originales, inattendues (« des cheveux montés en cumulonimbus », « un croissant de lune en travers de la gorge » !). De plus, il jongle avec les comparaisons (« les nuages aussi charismatiques que des pétales de corn flakes »), les jeux de mots et nous en amuse ! Par exemple :« aimable et usant. Aimusant », ou « embauchée/débauchée », «  Gog et Magog/démagogues », « Mirabel/Mira-Bell »

Jérôme Attal, le plus British de nos écrivains français, amoureux invétéré de Londres souligne la propension des Anglais à finir leurs phrases par une interrogation, ce que l’on enseigne comme des « question tags » ! Il y glisse  même des phrases en anglais.

En revisitant une tranche de la vie de Chateaubriand, l’auteur nous incite à lire ou relire ses Mémoires. Avec cette immersion dans Londres, l’écrivain nous donne une envie d’escapade sur les traces de son enquêteur afin de visiter Westminster Abbey. Jérôme Attal gagne notre empathie avec sa touchante confession en clôture du roman. Il nous offre une déambulation éclectique dans la littérature (Duras, Salinger, Austen, Bataille) et la peinture (La National Gallery, Boudin, Monet, Staël) et une réflexion sur le rôle de l’écrivain poète : « Laisser au lecteur quelque chose de beau dans la tête, quand il tourne la page ». Pari gagné avec cette passionnante et haletante double quête amoureuse au souffle romanesque puissant. Dans ce roman, le troubadour des lettres « a logé tout son coeur. », sa fantaisie, sa sensibilité, son humour et sa poésie.

© Nadine Doyen

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)

Chronique de Nadine Doyen

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)


Pour les aficionados d’Amélie Nothomb, ces entretiens avec Michel Robert permettent de s’immiscer entre eux et de recueillir les confidences compilées sur six années (1995 -2001). Leurs rencontres se sont déroulées sous le sceau d’affinités électives, sous la forme d’une conversation amicale plutôt qu’un rapport questionneur/ questionné. Une mention spéciale pour la photo de la couverture d’une élégance, d’un raffinement de toute beauté.

C’est donc « L’Amélie d’avant 2000 » que l’on découvre dans « ce véritable joyau », comme le qualifie Jacques de Decker (1). 

Le titre « La bouche des carpes » fait référence à un dramatique accident vécu par Amélie, « l’enfançonne de quatre ans », à Kobé.

L’ouvrage est dédié à Pascal de Duve, auteur d’Izo, emporté par le sida en 1993. 

Six chapitres composent l’ouvrage dans lesquels sont abordés l’écriture, la philosophie, la religion, l’amour et l’amitié, la vie à l’étranger et les goûts les plus divers de l’écrivaine (fruits pourris, recettes, animaux, musique, cinéma…).

Amélie Nothomb revient sur son enfance, l’éducation reçue. A parents atypiques, progéniture hors du cadre ! Elle ne manque de rendre hommage à ses « merveilleux parents ». Une relation fusionnelle avec sa sœur.

Elle fut autodidacte très jeune et nous étonne par son aptitude à apprendre le latin et le grec seule.

Toutefois, elle reconnaît des lacunes n’ayant fréquenté l’école qu’à onze ans, ce qui en décomplexera beaucoup.

Son rituel d’écriture ne semble pas avoir changé : dès le lever un thé  « horriblement fort » à en vomir, quatre heures d’écriture, puis sa correspondance. L’écrivaine n’en est plus à 30 manuscrits rédigés mais à 96. Pour elle «  écrire est une récréation »,un pur plaisir. Comme Serge Joncour, elle assimile l’écrivain à un funambule.

Elle évoque ses figures tutélaires : Jacqueline Harpman, Bernanos sur lequel elle a fait sa thèse, Simenon, Leys dont elle occupe le fauteuil à l’Académie belge.

Elle ne connaît pas l’angoisse de la page blanche, étant en constante activité.

Michel Robert cite les mots inventés ou d’usage peu courant rencontrés dans ses romans, à savoir : « anadyomène », « aporétique », « quandoquité ».

Il étaye son interview en citant de nombreux extraits des ouvrages du moment (L’attentat, le Sabotage amoureux, Les Catilinaires, Les Combustibles, Péplum…), qui ne peuvent que nous inciter à les lire ou relire.

La romancière s’explique sur la présence d’obèses, de laids, dans ses écrits tout en rappelant qu’elle voue un culte à la beauté et à la gratuité.

Elle avoue, comme Beckett, n’être bonne qu’à ça, écrire. Elle n’aurait certainement pas embrassé la profession de journaliste, détestant poser des questions. D’un « naturel généreux », elle ne se formalise plus quand des journalistes « pondent » des informations erronées et va même jusqu’à leur répondre par une « positive attitude », en acquiesçant ! 

Elle revient sur ses voyages, ses années à l’étranger qui ont fait d’elle une polyglotte, sa connaissance des pays de l’Extrême Orient, du Japon (y ayant vécu et travaillé). Et de se remémorer sa « première crise de nostalgie aiguë », due à son « côté lamartinien » ou sa rencontre, en Birmanie, avec les éléphants, « animaux qui respirent la sagesse », et même avec un cobra au Laos ! 

Revenir à New-York la plongea dans le désarroi, ne reconnaissant rien dans cette ville « froide et hostile ».

Elle laisse filtrer ses idées politiques (centriste, proeuropéenne), distille ses goûts musicaux. On apprend qu’elle a été parolière pour RoBERT, par amitié.

Amélie Nothomb insiste sur le fait qu’un écrivain est d’abord un lecteur ! Elle -même est « une lectrice attentive qui pratique l’admiration ». D’ailleurs sur le bandeau de certains romans fleurissent la mention : « conseillé par Amélie Nothomb » ou son avis.

Elle livre sa définition de l’amitié : « une élection » et de l’amour : « l’obsession absolue » et évoque ses premiers émois. Elle rappelle que la solitude lui fut insupportable durant ses dix premières années. Mais il n’est pas plus enviable  d’être victime de trahison par un soi-disant ami.

Elle ne mâche pas ses mots quant à ses détracteurs, à ceux qui lui adressent des lettres vulgaires, et  choisit de les ignorer.

Les goûts alimentaires  de la romancière risquent de surprendre: bananes et poires pourries. Mais apprécie-t-elle autant la cuisine mandarine ?!

Mais encore plus étonnant , au chapitre « Spiritus Sanctus », l’aveu suivant : « J’aurais voulu  être le Christ » !

La question de la foi y est abordée et prend un sens d’autant plus intéressant quand on connaît la trame du roman annoncé « Soif » (2), qui met en scène Jésus.

C’est une sorte d’autoportrait que la Dame au chapeau, authentique « coqueluche littéraire », décline au fil des échanges avec beaucoup de sincérité.

Parmi les adjectifs relevés, on note : « timide, mystique », « pessimiste gaie », « pas rancunière ni revancharde »!

Sa devise ? «  être systématiquement non systématique » ! 

Si Philippe Besson entendait sa mère le supplier « d’arrêter ses mensonges », Amélie Nothomb, dès quatre ans, a souffert de ne pas être crue alors qu’elle disait la vérité. Et pourtant elle nous livre tout ce que l’on voudrait savoir sans  le lui demander, avec beaucoup de lucidité quant à son succès planétaire ! 

Que nous réserve « le bourreau de travail » avec ce roman annoncé : « Soif » ? Rendez-vous dès le 21 août 2019.


(1) Jacques de Decker est le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique qui y reçut l’auteure lors de son entrée, le 19 décembre 2015.

(2) SOIF d’Amélie Nothomb à paraître à la rentrée littéraire 2019.

© Nadine Doyen

Une Nuit à l’hôtel ; Recueil de nouvelles, le Un ; Hors-série –été 2019 (118 pages – 6,90€)

Chronique de Nadine Doyen

Une Nuit à l’hôtel ; Recueil de nouvelles, le Un ; Hors-série –été 2019 (118 pages – 6,90€)


Comme chaque été, depuis quatre ans, Julien Bisson rassemble « la fine fleur de la littérature française contemporaine » (1) autour d’un thème précis.

Voici onze nouvelles pour tromper l’insomnie, meubler une attente ou pour ne pas bronzer idiot. La parité respectée, l’ouvrage offre en alternance le texte d’une femme, puis d’un homme. Chacun d’eux relate « Une nuit à l’hôtel ». 

« L’hôtel », fait remarquer Julien Bisson dans sa superbe préface, « est une zone neutre qui autorise tous les fantasmes ».

C’est avec plaisir que l’on retrouve certains auteurs :

Franck Bouysse, que la presse définit comme « un Faulkner limousin », auréolé du Prix des libraires 2019 pour son roman «  d’aucune femme ». Ici, il signe  un texte touchant, plein de déférence pour la figure maternelle, qui met en scène une maman fée, magicienne, débordant d’affection pour son fils. Un enfant , peureux, seul la journée, dans une minuscule chambre d’hôtel, qui se construit avec les lectures que sa mère lui raconte le soir. Moment très fusionnel et lumineux avec cette maman courageuse. La chute très réussie crée la surprise.

Nina Bouraoui  brosse le portrait d’une femme qui dénonce le diktat de la normalité. Comme les autres, elle a un mari, des filles chéries, elle se sait « le pilier du foyer », mais elle aspire à un moment de liberté. Elle s’offre donc une escapade en solo, à leur insu, au coeur du désert algérien, désireuse de se reconnecter à elle -même et cherche à qui se confier. Elle a d’ailleurs avisé une autre femme seule qu’elle épie, à qui elle voudrait parler de déracinement, de désir d’une femme pour une autre. 

Elle rappelle l’héroïne de Repose-toi sur moi de Serge Joncour, Aurore, qui réalise en faire plus pour les autres qu’ils n’en font pour elle, et qui trouve en Ludovic une oreille. 

Valérie Zenatti nous invite également en Algérie, c’est à l’hôtel Cirta, « nom antique de Constantine » qu’elle a posé ses valises le 12 novembre 2012, un moment inouï puisqu’elle  s’apprête à fouler le sol de ses aïeux et remonter le fil de leur histoire et de la sienne dans la grande Histoire. Ce soir- là, l’expression « Bonne nuit » que sa mère lui adresse revêt une émotion unique. 

Ingrid Astier suit les pas d’un naufragé de l’amour que sa femme vient de quitter. Pour noyer son désarroi, c’est au bar Hemingway du Ritz qu’il échoue. Le barman télépathe devrait savoir lire en lui. Un client, pêcheur à la mouche, le divertit en le plongeant dans un autre univers : les rives paisibles d’un lac ou d’une rivière. Va-t-il réussir à repêcher Lou ? 

Humour noir avec Régis Jauffret, Prix Goncourt (2) qui campe un personnage atteint d’Alzheimer, qui porte le même prénom que l’auteur. Se projetterait-il dans le futur ? 

Cécile Coulon dresse le portrait de Madame Andrée, qui semble avoir perdu ses facultés et se retrouve dans cet établissement, sis en pleine campagne, où les clients reviennent « à l’état d’enfance ». Son passé lui revient et en particulier le souvenir d’Émeline, son professeur de flûte. C’est comme si elle l’attendait encore, elle était troublée à l’idée d’apercevoir un carré de sa peau sous un peignoir, si bien que « son corps était plein de son image » même si « la chambre était vide d’Émeline ». C’est une autre visite qui se présentait en réalité.

Négar Djavadi nous embarque à Buenos Aires où le narrateur a pris en filature un individu surnommé La Peste. Il est le dernier flic persuadé qu’il le capturera vivant, contrairement à ses collègues qui se moquent de lui et le « traitent de chasseur de fantômes ». Pour ce faire, il loge dans le même hôtel, pas mieux comme poste d’observation ! Mais pourquoi cette traque depuis tant d’années ? Quel forfait, quel crime a-t-il commis ? Réussira-t-il à l’interpeller ?

Sylvain Prudhomme, qui connaît bien l’Afrique, en particulier la Guinée-Bissau, opte pour une toute autre destination : l’Asie centrale. Son héros, un baroudeur backpacker, nous relate sa nuit écourtée dans un hôtel miséreux de Tachkent où il fait escale. Beaucoup d’adrénaline pour le narrateur quand la porte de sa chambre ( sans verrou) s’ouvre violemment ! Que lui veut cette femme avec son arme blanche ? Suspense. Va-t-il pouvoir récupérer son passeport ? Du dépaysement avec la langue : «  Spasiba ». Un vrai cauchemar que ce souvenir ! 

Adeline Dieudonné (3) montre le fossé de classe sociale entre un couple en vacances à la neige dans un hôtel cossu, et leur nounou (originaire des Philippines) en charge de leur bébé de 5 mois. D’un côté des parents qui font passer leur plaisir de skier au premier plan, de l’autre une employée, à la fibre maternelle évidente, dévouée, soumise mais si seule. N’est-elle pas  « destinée à remplir une fonction, pas à être aimée » ? Ne serait-elle pas exploitée ? Récit ponctué par les multiples recommandations que l’école inculque aux futures employées de maison. Une nouvelle touchante qui interroge sur la relation parents-enfants.

Caryl Férey débarque deux types défoncés pour une cure de désintoxication dans le Berlin Ouest des années punk (1977). Leur chambre d’hôtel donne sur le Mur de la honte. Tableau insolite. Orgie sur fond de musique psychédélique alors que dehors des soldats sont transis de froid.  Stupéfaction pour Iggy qui croyait « faire une retraite tantrique » ! Style imagé.

Gardons la plus drôle des nouvelles pour la fin. En effet Serge Joncour, dont le dernier roman CHIEN-LOUP a été primé (4),renoue avec sa verve loufoque et nous offre une conversation hilarante entre un hôtelier et un client, à la logorrhée persuasive, qui aimerait bien faire son commerce sur place ! Un protagoniste antispéciste, concerné par le réchauffement climatique.

Dès le début, leur dialogue tourne au quiproquo. Le lecteur, comme l’hôtelier, se demande pourquoi « le monsieur de la 106 » a dormi sur un transat au bord de la piscine. L’auteur maîtrise l’art du suspense: quel est donc ce fléau contre lequel ce client s’insurge avec véhémence et qui le rend irascible. ? On s’interroge sur l’identité de « cette squatteuse », son ennemie qui « immanquablement l’attend », « vautrée sur le lit », l’insupporte et gâche ses nuits ! L’auteur nous réserve une chute empreinte d’humour. Une diatribe qui déclenche le rire et que l’on verrait bien adaptée sur scène. Un texte, au ton pamphlétaire, qui nous invite en plus à revoir notre conception de la literie ! 

Dans cette auberge littéraire, la nuit peut s’avérer bruyante, agitée et alcoolisée ou au contraire solitaire, fantasmée, sensuelle. Parfois blanche, stressante, exotique, unique.

Les illustrations de Chez Gertrud, sobres mais explicites en orange, noir et blanc, dialoguent à merveille avec les textes. Un collectif éclectique qui permet d’appréhender des plumes peu familières et de se régaler avec les autres. Biographies et notes bibliographiques insérées. 


(1) Expression employée par Olivia de Lamberterie dans ELLE du 5 juillet 2019.

(2) Régis Jauffret , Prix Goncourt de la nouvelle 

(3) Adeline Dieudonné cumule les prix. Dernier en date : Grand Prix des lectrices de ELLE.

(4) CHIEN-LOUP de Serge Joncour a reçu le Prix Landerneau, le Prix du Roman d’écologie, et le Prix de la ville de Vannes.

©Nadine Doyen