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Tombeau pour un absent

Xavier Bordes

Tombeau pour un absent

.                                                    Au mâne de M. D. incomparable ami.

Reliques d’un corps ou cendres
que n’habite plus personne…
Deuils et célébrations à vide !
Assez de cérémonies ! Laissez-moi
gémir seul et désorienté par ce
manque nouveau ! Il me faut
me hâter de m’y habituer moi
poète à thé tout autant qu’athée,
quoique hanté par la quotidienne
présence de l’invisible qui se fait
visible et révèle des mondes !

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Alain DUAULT  – Car la douceur de vivre est périssable (Poèmes – NRF – Gallimard)

une chronique de Xavier Bordes

Alain DUAULT  – Car la douceur de vivre est périssable (Poèmes – NRF – Gallimard)


En ces jours où Michel Deguy, commun et très cher ami, si accueillant en poésie, a quitté notre proximité pour remêler ses atomes à l’univers, je reçois le nouveau recueil d’Alain Duault, compagnon de route de quatre ans plus jeune que moi, mais infiniment plus illustre grâce à la fécondité de sa plume et la qualité de ses activités médiatiques. Or d’emblée, je dirais qu’indubitablement, au sein d’une œuvre impressionnante, il s’agit du plus beau de ses recueils, du plus profond, du plus simple aussi. Il recèle une grâce mystérieuse, aveux discrets et sincérité pudique, bilan vital résumé par une écriture particulièrement fine, équilibrée, artisanalement ciselée…

Alain Duault est de ces poètes qui n’ont pas renoncé à inventer leur forme, forme typographique, mais forme poétique aussi, en ce sens qu’il propose des poèmes « modernes », à cheval entre la prose et une disposition prosodique secrète, variable mais régulière, issue d’une intuition personnelle de la langue. Il en résulte une diction limpide, que je rapproche par sa souplesse – mutatis mutandis – d‘un Diderot, celui de ses lettres à Sophie Volland (pour les amours), et de La Fontaine par l’omniprésent souci d’évoquer la beauté naturelle de la vie, quoique les thèmes ne soient pas à proprement parler des fables ou des contes, mais sont riches d’une bienveillance charnelle, imagée, lucide, animée ; telles, au passage, ces deux trouvailles parmi bien d’autres, qui m’enchantent : « Les renards d’or de l’automne rebrodent tes chemins… » ou « …Oui, car l’amour est amer comme les fleurs de camomille… » Fleur bien choisie, eu égard, j’imagine, à sa symbolique traditionnelle, autant qu’à ses décoctions ! Je note aussi un regard, cousin de celui du Joe Bousquet du « Médisant par bonté », tel qu’en atteste le poème page 24, qui commence ainsi :

« Le sourire de bougie chancelante de cette femme / Qui entend pour la première fois un mot d’amour / Et les choses autour d’elles ont l’air de souvenirs […]» 

Le recueil est composé de neuf sections, quatre et quatre sont articulées de part et d’autre d’une section centrale, charnière ou ligne de faîte, dont le titre parle de lui-même : « L’amour obstinément » – une dizaine de poèmes de six vers, flanqués d’un court septième. Poèmes intimes et « extimes », poèmes d’un « moi aimant » qui pourraient facilement être revendiqués par la plupart des autres « moi » humains. Poèmes où dans un jet de mots concentré en dix « septains » toutes les composantes de l’amour sont évoquées, à peine esquissées parfois. Le poète à propos de cet ouvrage, m’a écrit : « …Oui, j’ai mis beaucoup dans ce livre qui est à la fois une méditation lyrique sur les instants éphémères qui font une existence – et un diaire de 2020, cette année volée. » Et c’est en effet un de ses livres les plus solitaires et les plus transparents, celui qui peut-être suscite le mieux l’empathie de la part du lecteur, en cela que rien n’y pèse, pour ainsi dire, mais tout incite à ressentir sans détours ce que j’appellerais, en priant qu’on me pardonne le côté pompeux de l’espression, la profondeur de l’humaine condition. Ici je voudrais citer deux textes caractéristiques ; premièrement, celui de la section « Un doute sur la beauté » P.25 :

Cette part d’abîme au creux des veines, la beauté,

À l’heure où s’affaiblit la lumière, est-ce un exil,

Un vertige, un passage au milieu des icebergs de

L’impossible, est-ce un cheval sauvage qui dévale

La montagne et se cabre, le temps qui ploie, on est

Perdu, est-ce un grand arbre bouleversé par le vent

Ou ce brin d’herbe sur lequel une perle s’est posée

La nuit l’a inventée : la beauté est au-delà de tout

Secondairement, le premier de la section centrale p. 47 :

Cris rage et ravage éclats rafales fièvres crocs

Et crachats trafalgars sacrifices et fiente chue

Sur les rivages arrachés truies tempêtes et puis

Le reste les forêts le vent doux dans les doigts

Les cheveux dorés du matin un peu de silence

Dans l’eau froide du ciel la paume sur la joue

L’amour obstinément

J’y vois deux facettes essentielles de l’émotion poétique chez Alain Duault, de sa façon de communiquer avec son monde et de nous communiquer ce rapport à son monde. Du reste, le premier poème du livre s’ouvre sur cette question, par le truchement de la symphonie des bruits naturels. Cette « entrée par les sons » dans le questionnement le plus indirectement grave, est d’une logique évidente, naturelle, quand on sait combien la musique importe au poète ; la musique qui est la figure abstraite, symbolique de la relation naturelle entre l’être humain et les « sphères », la représentation apaisée ou tumultueuse de nos émotions lorsque nous sommes pris dans le torrent « périssable » des événement de notre vie. Ècoutons cette question (p. 11) et ses ricochets :

Mais quels seront pour moi les derniers bruits du monde ?

Une course d’animal nocturne ? Un froissement d’ailes ?

L’affolement d’une jupe ? Un long cri qui se cogne au ciel ? 

[…]

Rien ne pèse en effet dans ces détails sonores, si suggestifs, si bien évoqués, mais l’abîme de la mort est implicite derrière le réalisme séduisant de la formulation. Là réside l’équilibre qui fait l’élégance et la solidité pour ainsi dire « classique » de ces poèmes, où la simplicité n’est jamais platitude anecdotique. Et à titre personnel, j’aime que la simplicité ne soit pas platitude, qu’en lisant, à chaque moment l’on se fasse au passage la réflexion : « combien facilement tout ce qui se dit ici, à la fois me surprend et pourrait émaner de moi ». Ici le « moi » fait le jeu du « nous tous », et c’est le risque du poème. Au fond, quelle poésie lyrique n’est pas « bio (graphique) » ? Et quel écrit qui ne serait pas lyrique peut revendiquer d’être poésie si nul amour obstiné, nul doute et souci à propos de la beauté, ne l’anime, si au cours d’une vie humaine nul élan de l’âme n’en constitue « l’Histoire des secrets » (Section 6 p. 57) ? 

Beaucoup d’autres aspects, notamment le chapitre « Natures mortes à la déchirure » (p. 65) mériteraient également que l’on s’y attarde. Car évidemment toute poésie est préoccupée par son temps, le nôtre étant celui de la détresse climatique – et de la destruction du vivant, son corollaire, dont nous, l’humanité, sommes responsables. Mais je préfère me limiter ici, ne pas lasser par mes réflexions sur la densité poétique (et secrètement philosophique) d’une écriture dont j’espère avoir donné un aperçu engageant. Je laisserai donc à présent le lecteur futur découvrir et apprécier lui-même les autres qualités de ce beau recueil, souhaitant qu’il le puisse le plus tôt possible « car la douceur de vivre est périssable » et celle de la poésie pourrait bien l’être aussi…

                                                                               

                                                                                    Xavier Bordes – (Paris, 22/02/2022)

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