Un bateau s’en va

Chronique de Paul Mathieu

Un bateau s’en va

En mémoire de Luis SEPÚLVEDA

luis sepulveda

llanuras levantadas por las olas,
forman la piel desnuda del planeta

Pablo NERUDA, Canto general

Au milieu des brouillards du Pacifique sud, du côté de l’île de la Désolation, un bateau a pris le large. Il s’appelait Luis Sepúlveda. Emporté par l’épidémie de coronavirus, il s’en est allé dans des conditions étranges comme un autre grand Chilien, Pablo Neruda, en septembre 1973, s’en était allé dans d’autres circonstances hallucinées, celles du coup d’état de Pinochet. 

Que l’on ouvre cet hommage par une métaphore de bateau n’est pas le fruit du hasard quand, dans ce trajet, la mer joue un rôle essentiel : J’ai grandi au Chili, un pays avec cinq mille kilomètres de côtes. J’ai du mal à vivre sans avoir le murmure de la mer dans les oreilles. La mer c’est comme une invitation à embarquer, à changer d’horizon. Amoureux du large, l’écrivain aimait à souligner qu’entre Valparaiso et Hambourg, où il a vécu pendant quatorze ans, existait un lien très fort puisque tous les ports sont des fenêtres ouvertes sur le monde.

Né à Ovalle, à un peu plus de 400 kilomètres au nord de Santiago, le 1er octobre 1949, Luis Sepúlveda affirmait devoir beaucoup à son grand-père paternel qui lui lisait des pages entières de Don Quichotte. L’origine probable d’une vocation ! Plus tard, dès treize ans, vinrent l’embrigadement dans les jeunesses communistes et la rencontre avec Salvador Allende. Le jour du coup d’état de Pinochet, le 11 septembre 1973, tout s’est arrêté : À la fin de la journée, j’étais devenu un adulte. Après trois ans passés dans les geôles du dictateur et de ses sbires, grâce à une intervention d’Amnesty international, l’auteur chilien fut condamné à l’exil en 1977. Son périple passa par la plupart des pays d’Amérique du sud avant de le conduire en Europe où le temps a fini par panser certaines blessures : Le baume de l’oubli atténue toutes les passions quand les exils durent trop longtemps (La Lampe d’Aladino). 

Depuis 1997, le romancier avait fixé sa résidence à Gijón dans les Asturies, au nord de l’Espagne. C’est de là qu’il continuait à parler d’un pays martyrisé, un pays de vent, de lumière et de fruits que plus d’une fois nous avons laissé, oublié, sur quelque quai de gare en Europe.

En dépit des apparences, son installation sur la vieille terre ibérique sonnait plus comme un retour aux origines que comme un déracinement. Quand Luis Sepúlveda a débarqué à Gijón, il a su que ce pays ne lui était pas étranger : J’ai éprouvé le besoin de renouer avec la patrie. Mais la patrie, ce n’est pas notre terre natale. Notre patrie, c’est la langue maternelle. Cela ne l’a jamais empêché de revenir le plus souvent possible vers le Cono sur ni de saluer avec tendresse le Chili : Ese pais defectuoso. Ese pais perfectamente idiota y nuestro [Ce pays défectueux. Ce pays parfaitement idiot mais qui est le nôtre].

Les yeux sans cesse tournés vers l’ailleurs, vers l’inattendu, l’écrivain voyageait d’abord sur les ailes de son imagination. Veut-on un exemple ? Voilà quelques années, lors d’une rencontre avec le public au Botanique à Bruxelles, il l’avait montré de façon amusée en évoquant un spectacle scolaire auquel participait son fils alors âgé d’une dizaine d’années. À un moment donné, durant la représentation, une mouche était venue bourdonner autour des acteurs en herbe. À partir de ce moment-là, commentait Sepúlveda, mon fils et moi nous n’étions plus intéressés par le spectacle, mais uniquement par l’insecte importun, car, nous deux, nous savions bien que ce n’était plus une simple mouche, mais un vaisseau intergalactique en mission de reconnaissance sur notre planète.

Cette capacité d’inventivité a été exploitée à foison dans ses récits. Ainsi, avec le héros de son roman le plus connu, Le Vieux qui lisait des romans d’amour : coincé dans un trou perdu ironiquement appelé El Idilio, Antonio José Bolivar qui connaît la forêt équatoriale comme personne n’en développe pas moins un extraordinaire sens de l’analyse quand les pages qu’il déchiffre péniblement lui demandent parfois de concrétiser un monde si différent du sien, un monde qu’il ignore. Allez savoir ce que c’est qu’une gondole quand vous vivez au fond de l’Équateur au bord du Nangaritza, un lointain affluent de l’Amazone ! Sensible à la beauté de la langue, ce héros inclassable prend un malin plaisir à commenter les livres sentimentaux au même rythme qu’il les dévore. Un plaisir également à se laisser bercer par l’agencement harmonieux des mots : Quand un passage lui plaisait particulièrement, il le répétait autant de fois qu’il l’estimait nécessaire pour découvrir combien le langage humain pouvait aussi être beau.

Le lecteur lui aussi ne peut qu’être séduit par la musicalité des phrases et par la drôlerie tendre de personnages cocasses et douloureux en même temps. Le trio des protagonistes du roman phare que l’on vient de mentionner s’avère volontiers d’un comique irrésistible. Ainsi, ce dentiste qui doit officier sans anesthésie, arrachant les chicots à qui mieux mieux tout en justifiant comme il peut son manque d’équipement : Enfonce-toi bien ça dans le crâne. C’est la faute au gouvernement si tu as les dents pourries et si tu as mal. La faute au gouvernement.

Souvent au cours de ces aventures mi-burlesques mi-tragiques, les personnages paraissant comme tiraillés entre deux univers ou, à tout le moins, entre des positions plutôt antagonistes. Sans compter les revirements de situations assez peu attendus comme celui de cet ancien guérillero qui, dans Un nom de Torero, se reconvertit en videur de bordel… Signe de la prostitution inévitable qu’exige un monde moderne déraciné, détourné de ses valeurs primitives ?

À l’évidence, plus on avance, plus on a l’impression que tout oscille sans cesse entre gravité et insoutenable légèreté. L’impression qu’on est toujours dans un pays de carnaval, pour reprendre le titre d’un roman de Jorge Amado. Comme le soulignait Pierre Lepape dans Le Monde : Nous demandons du rire et des larmes, du rêve et des émotions, de la couleur et de la musique. Sepúlveda nous offre tout cela en brassées généreuses et fraîches.

Sans trop de surprise, ce travail littéraire s’inscrit bien dans la foulée d’autres grandes œuvres sud-américaines. Ses accents font immanquablement songer au García Márquez de Cent ans de solitude, mais ils rappellent aussi de façon prégnante le réalisme magique qui caractérise tant Miguel Ángel Asturias que Julio Cortázar. Comme ce dernier, l’écrivain chilien a le don de camper un monde en quelques lignes. La plupart du temps, dès l’incipit, on est plongé, presque au sens étymologique, dans l’atmosphère de ces coins perdus d’Amazonie où la vie est scandée par la forêt, le fleuve et la lente attente de la saison des pluies : Le ciel était une panse d’âne gonflée qui pendait très haut, menaçante, au-dessus des têtes

On comprend pourquoi, dès sa publication en 1992, Le Vieux qui lisait des romans d’amour s’était imposé comme un phénomène littéraire tant auprès du grand public que chez les critiques les plus tâtillons. Position inconfortable ou, en tout cas, assez peu orthodoxe ! Les ouvrages suivants ont confirmé ce succès initial : Histoire d’une baleine, Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre (1997), Roses d’Atacama (2001), La fin de l’histoire (2016), Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Histoire d’un chien Mapuche (2016) …

On connaît les composantes essentielles de cette écriture : parler au nom des opprimés, célébrer les peuples premiers, défendre l’environnement… À ce titre, le face-à-face permanent avec les forces sauvages et le retour à la vie en son sein constituent un défi peu banal. Une prouesse qui réclame des mines de connaissances pratiques pour affronter un quotidien sans indulgence. Le séjour que l’écrivain fit, en 1977, chez les indiens Shuars – les Espagnols les ont appelés les Jivaros – compte beaucoup dans l’éternel hymne à la création qui fonde une partie de son parcours. Cet hymne, il le lance aussi à ce sud qui, disait-il, est « son sud » De même, on a là des éléments clés pour comprendre la vengeance – le rééquilibrage – de la nature mis en scène déjà dans Le Monde du bout du monde qui se terminait par l’image récurrente, inévitable et significative du ressac de l’océan : C’était l’écho violent de ma mer. La voix rauque et sèche de ma mer. Le ton éternellement tragique de ma mer.

Avec une exaspérante régularité, le monde nous rappelle son poids et son intransigeance foncières. C’est lui qui s’impose à nous, pas l’inverse. Du coup, la marche en avant de ce que nous avons audacieusement et pompeusement appelé le progrès se trouve, quoique nous ne voulions pas l’entendre, encore soumis aux aléas d’un temps qui nous dépasse. La récente épreuve de la pandémie et du confinement le prouve à l’envi quand elle jette ses griffes sur des troupeaux inconscients qui ne s’attendaient plus à cela.

Que l’on on compte Luis Sepúlveda au nombre des victimes de cette sorte de retour de flamme ne manque pas d’une amère ironie quand on songe qu’à travers ses romans il comptait parmi les premiers lanceurs d’alertes quant aux dangers à enfreindre l’ordre naturel. Le journal Noticias de Gijón qui, le 16 avril 2020, annonçait son décès précisait que l’écrivain chilien était mort à Oviedo, à l’Hôpital universitaire central des Asturies où il avait été admis 48 jours plus tôt alors qu’il rentrait du festival littéraire Cirentes d’Escritas à Póvoa de Varzim au Portugal. Bien triste fin de parcours et combien injuste pour ce militant de la cause de l’homme résolument réinscrit dans son environnement et dans la grande chaîne de la fraternité.

©Paul Mathieu

Goncourt de la poésie Robert Sabatier: Michel Deguy

Michel Deguy

Lu aujourd’hui sur le site de Livres Hebdo : https://www.livreshebdo.fr/article/les-laureats-2020-des-goncourt-de-printemps


Goncourt de la poésie Robert Sabatier: Michel Deguy, poète, essayiste, philosophe, créateur de l’incontournable Revue Po&sie est couronné pour l’ensemble de son oeuvre. Grand prix de la poésie de la SGDL en 2000 et Grand prix de la poésie de l’Académie française en 2004, il a derrière lui une œuvre monumentale. Ancien membre du comité de lecture de Gallimard, professeur et critique, son dernier ouvrage, L’amitié avec Claude Lanzman, a été publié chez La Rumeur libre en 2019.

Traversées a publié un numéro entièrement consacré à Michel Deguy. Le numéro 93 peut être commandé à traversees@hotmail.com : 10€ le numéro, frais de port compris…

Jean-Claude Lalumière, Reprise des activités de plein air, éditions du Rocher, ( 17 € – 221 pages), Octobre 2019.

Chronique de Nadine Doyen

Reprise des activités de plein air – Jean-Claude Lalumière

éditions du Rocher  ( 17 € – 221 pages) Octobre 2019


Les îles inspirent les écrivains. Christophe Carlier a campé à deux reprises son récit sur une île. 

Au tour de Jean-Claude Lalumière avec ce titre alléchant : Reprise des activités de plein air. 

Un titre, synonyme de liberté, qui fait rêver quand on a vécu le confinement !

C’est sur l’île d’Oléron que Jean-Claude Lalumière campe son récit, évoquant son passé (bombardements en avril 45, pas encore de pont), l’esprit insulaire et « la rumeur : un décret irrévocable ». Il déroule en alternance la vie de trois protagonistes voisins.

Par respect d’âge, citons d’abord Philippe, instituteur retraité de 85 ans, détenteur d’un lourd secret de famille. Un mari des plus attentionnés pour son épouse qui se remet d’un accident. 

Christophe, 47 ans, qui a choisi de rester dans la modeste maison de pêcheurs de « Mémé Rillettes », lors de sa rupture avec Valérie. Avec l’aide de Mickael (22ans), étudiant qui a pris une année sabbatique et qu’il héberge, il a entrepris de retaper la bâtisse simple mais encore « robuste » en vue d’y aménager des chambres d’hôtes. L’écrivain a l’art d’aiguiser la curiosité du lecteur, car une des chambres est occupée par Brigitte, qui ne sort pas encore, ayant été malade. Mais qui est donc cette Brigitte, avec qui Christophe aimerait faire une promenade sur la plage pour se changer les idées ? Le lecteur devra attendre pour connaître sa réelle identité ! De même pour Robert !

Peu à peu, on découvre le passé « des vies minuscules » de ces trois protagonistes, soit par le personnage lui-même ou sous forme chorale, par un autre. On comprend pourquoi Philippe est venu s’installer  au nord de l’île, à Chaucre, près de la maison d’Henriette, « Mémé Rillettes », dans ce coin de l’île encore sauvage : « un endroit fabuleux, avec vue sur le large » et une dune qui, au printemps, se couvre d’odorantes immortelles.

Christophe, qui recycle en phares miniatures le plastique collecté sur la plage, déplore comme Mickael la pollution des mers. « La plastification du monde est irréversible » selon eux.

On suit les travaux de rénovation de la maison de la grand-mère, l’entreprise titanesque de consolider, « remonter la dune », qui subit l’érosion et leur dernier projet de restaurant.

On repeint en vert pour se distinguer de l’île de Ré ! 

Mais où sont les femmes ?  

Christophe et Mickael ont vu leur bien aimée s’éloigner.

Christophe vient d’être quitté par Valérie, qu’il a du mal à oublier.

La petite amie de Mickael, Tina, poursuit ses études à Saint-Pierre-et-Miquelon dans le cadre d’Erasmus.

Philippe, le plus âgé, est veuf. La récente disparition d’Elisabeth va resserrer les liens entre les trois solitaires qui vont s’épauler, s’entraider. Repas pris ensemble, recettes du cahier retrouvé testées, conversations autour de la littérature, et des femmes, prêts de livres. (Flaubert, Faulkner, Gogol). Occasion pour l’auteur de souligner le rôle de la lecture, « une amitié » pour Proust, qui peut apporter une consolation et de faire la distinction avec la « chick littérature », cette littérature sentimentale qui semblait être celle dont s’abreuvait Valérie, (l’ex de Christophe qui n’a pas de scrupules à sacrifier les livres qu’elle a laissés!). Geste un peu sacrilège pour les défenseurs du livre.

Dans cette intimité qui s’instaure entre les trois hommes, Philippe mis en confiance, va se libérer du poids du non-dit, et lâche la vérité concernant la grand-mère de Christophe. Les voilà en famille.

Et enfin le lecteur découvre ce qui justifie le titre du roman : les activités de plein air programmées, ce qui nécessite d’abord une initiation à la navigation par le loup de mer pendant une quinzaine ! Vont-ils vivre les mêmes aventures que celles des protagonistes de Jérôme K Jérôme ? 

Ne dévoilons pas leur destination, mais le désir de « prendre un nouveau départ » les habite.

 « L’île a eu des vertus réparatrices pour eux trois ». Le suspense clôt le roman.

Jean-Claude Lalumière  aborde le thème du temps, de la précarité de l’existence, de la difficulté et la douleur de vider la maison d’un proche disparu, l’immense tristesse, désarroi de perdre une épouse. Il porte également un regard sur l’amour et le couple. 

La complicité et la solidarité des 3 hommes, le silence parfois entre eux (« On reste sans rien dire pendant de longues minutes, profitant du calme. »), les femmes quasi absentes, rappellent les romans d’Hubert Mingarelli (1).

L’auteur épingle/brocarde cette amitié superficielle des réseaux sociaux et souligne la profondeur de celle qui s’est nouée entre les trois voisins. Scène touchante du trio attablé pour partager une boîte de pâté. Il se moque aussi de cette manie/addiction des touristes de prendre des selfies, et tout capter avec le smartphone. Il fustige ces estivants qui surconsomment, « l’homme moderne hyperactif à l’insatisfaction permanente ».

Alors que lui a choisi d’immortaliser l’île par écrit. Il insère même un article, compte rendu d’un conseil municipal envisageant de détruire les blockhaus, vestiges du mur d’Atlantique, jugés trop dangereux pour les estivants. Ce qui apporte une dimension historique (fortifications Vauban).

Une île qui connaît les tempêtes et les inondations. Une île où Christophe aime admirer « le ballet des pinasses » rentrant au port. Domino est « connu des paléontologues pour ses rudistes. » 

A travers les références artistiques, en particulier Manet, on devine l’auteur familier du Musée d’Orsay. Ici, l’Olympia, c’est le nom d’un bar.

On s’imagine l’enfant qui voyageait et s’instruisait à bord des atlas, passion déjà révélée dans Le front russe. On note aussi des références cinématographiques selon les générations (37°2 le matin, Harry Potter, Mon oncle de Tati)  et musicales (Madonna,Tom Waits, Patricia Kaas).

On retrouve avec délectation l’humour auquel nous avait habitué l’écrivain dans ses premiers romans dont La campagne de France. Plusieurs scènes cocasses dérideront le lecteur.

La construction du livre ressemble à des miscellanées où se côtoient : avis de décès, diary (2), articles de presse, dialogues, bulletins météo, recettes, notes de bas de pages, mails. Une série de chapitres courts qui se dévorent comme les desserts de « Mémé Rillettes » : Millas, galette à l’angélique et les jonchées dont le président Mitterrand était friand au point de s’en faire livrer jusqu’à Paris, apprend-t-on !

L’auteur signe un récit atypique qui met en lumière une amitié masculine intergénérationnelle, dans lequel une vague de tendresse et de bienveillance vient happer le lecteur.

Un roman où le vent du large apporte embruns et bouffée d’oxygène. On respire ! 

© Nadine Doyen

(1) Hubert Mingarelli : ( 1956 – 2020) auteur de Quatre soldats, Un repas en hiver, L’homme qui avait soif.

(2) diary : journal intime.

BONNE ROUTE, LOUIS

BONNE ROUTE, LOUIS

« Autoportrait aux attributs »
huile sur toile – Louis Delorme

Ce dimanche 19 avril 2020, notre ami Louis DELORME nous a quittés nous laissant des montagnes d’écrits, de peintures, de sculptures, sans compter ses  »recensions » à la fois fines et profondes que chacun garde en souvenir. Claude Luezior, poète franco suisse, bien connu de toutes les revues de poésie de qualité, et qui avait noué un lien fraternel avec Louis, nous avait présentés l’un à l’autre car il avait deviné en nous une fibre semblable qui nous a permis de tisser ensemble nos mêmes passions durant quatre années d’amitié.  »Mon frère en poésie », comme le dit son épouse Michèle, a écrit une foison de textes, Louis était un œil, une oreille, un cerveau et une écriture toujours en alerte, ses mille et un textes le prouvent. Mais, pour ma part, je dirais que les poèmes de Louis les plus beaux sont, à côté de ceux qui révèlent son amour sincère de la nature et des humains, incontestablement, ceux écrits à son épouse, ceux faisant allusion à leur bonheur. Ils respirent l’attachement véritable, sans effet de style, sans débordement, des mots que l’on pourrait dire encore à deux doigts de perdre la vie.

 Jeanne Champel Grenier

UN APRES COMME ON LES VOUDRAIT

(Extrait du recueil  »Prolongations »2018)

Je voudrais m’endormir un soir sur ta gondole

Celle qui m’a bercé tout au long de mes jours,

Où j’ai pu rassembler tant de rêve et d’amour,

Où le geste fut joint toujours à la parole.

J’aimerais qu’on me joue l’ultime barcarolle

De cette belle vie nous avons fait le tour :

Je crois que je ne t’ai pas assez fait la cour,

Pourtant tu m’as guéri de bien des idées folles.

Je l’imagine doux le tout dernier sommeil

Et je ne souhaite pas qu’il y ait un réveil,

Si c’est pour déplorer ton éternelle absence.

Il était enchanteur l’inattendu cadeau

De la vie et je dois mesurer notre chance ;

Que le spectacle cesse au baisser de rideau !

                                           Louis Delorme


Paul Mathieu, D’abord un peu de jour, Éditions Estuaires, 2019, Luxembourg.

Un quotidien partagé

Lecture de Paul Mathieu à la lumière de François Julien 

par Michèle Garant

Le récent recueil de Paul Mathieu (D’abord un peu de jour, Éditions Estuaires, 2019, Luxembourg), met en mots l’expérience d’un temps suspendu, à l’occasion d’un voyage et d’un retard ferroviaire. Heureux retard que celui qui est vécu par le poète, ouvrant notre regard de vie ordinaire à un inouï de l’existence !

Une lecture de l’essai philosophique de François Jullien (L’inouï, Grasset, 2019) nous conduira à mettre en résonance quelques phrases du poète et du philosophe.

c’est étrange

cette volée de mouettes 

qui

soudain

se pose sur le fleuve

sur le gris du fleuve

comme si (…) 

Un écart est opéré, un décalage, un déplacement à partir de la perception d’un vol de mouettes et du fleuve qui coule. Singularité d’éléments qui sortent de leur ordinaire, où une journée vient reprendre des forces, où un poème coule. C’est ce type d’écart sans doute qui rend possible l’écriture et la justifie.

un moment avant le départ

le temps s’arrête juste assez

pour que d’un coup la grande aiguille

de l’horloge accomplisse son 

bref travail d’aiguille (…)

Et le poète parvient – avec l’horloge, ô paradoxe suprême – à suspendre le temps, nous donnant même la manière d’y parvenir (le fait d’y être tout entier absorbé par le regard peut communiquer la fixité de l’objet à la vie qui s’y est prise). Nous restons en suspens, au point limite de la minute, au point même de son surgissement. Le poète nous ouvre ici à une éthique de l’existence et de son questionnement.

Plus tard dans le wagon, nous décoïncidons de nous-même et de nos adhésions satisfaites, muettes et résignées.

on n’a beau n’entendre

que le bruit 

de notre propre respiration

l’air semble toujours pluriel

comme sur

ces vitres où 

on croit voir

son image

&

une autre 

derrière elle 

là (…)

Il n’y a plus de ligne et de présence claires dans lesquelles tenir une pensée. L’expérience est plurielle, dans un jeu d’images différentes et semblables à la fois. La pensée est mise en doute, même le sens s’inverse.

sur la vitre encore

voilà une main qui écrit

de gauche à droite

&

dans l’autre sens

Heureusement, pour notre bonheur la main écrit, et la symétrie inversée qui ouvre le jeu nous désoriente et nous déroute, malgré les rails parallèles et les étapes ferroviaires programmées.

François Jullien dans son essai évoque une description soulignant la banalité d’un paysage, en même temps que l’inouï trouant cette banalité indifférente. Dans cette description le narrateur (il s’agit ici en l’occurrence de Marcel Proust) capture à travers la fenêtre, à l’arrêt d’un train en pleine campagne, une lignes d’arbres et ses contrastes de lumière. Une rangée d’arbres que Marcel Proust trouvait ennuyeuse à observer et à décrire devient porteuse de félicité lorsqu’elle est reconnue et décrite par et dans la sensation présente !

Chez Paul Mathieu aussi le wagon s’immobilise / en lisière d’une / friche industrielle. Peu importe le lieu ni l’heure.  L’ouverture est dans le regard, que le registre soit celui d’une nature des hommes ou d’un non-lieu habité de ferrailles.

(…) dans ce monde de tôles

& de ferrailles fanées

des détails mériteraient

sans doute mieux 

qu’un coup d’œil

distrait

dépité

Paul Mathieu nous partage les images captées par la fenêtre. Le train avance, avec des flashes de lumière, et le regard qui zoome nous fait entrer en même temps dans l’épaisseur du monde, jusqu’à la bille et la promesse d’un pied d’enfant.

l’œil emprunte au paysage

quelques fragments épars :

un groupe de sapins

& son glas d’oiseaux noirs

des taches de lumière

sur un étang mordu de givre

le crapaud muet

au creux de l’herbe

la bille d’agate perdue

un jour d’école buissonnière

et la promesse d’un pied d’enfant (…)

Les déplacements de regard de Paul Mathieu sont sans nul doute d’un autre registre que les « sauts d’harmonie inouïs » et les « dérèglements de tous les sens » rimbaldiens. Ses écarts sont parfois minuscules, d’apparence modeste ( savoir où l’on va / savoir où va le poème / Comment le pourrait-on / quand on ignore même / d’où tout cela vient…). Mais le regard qui se déprend des évidences et des habitudes prend le risque d’aller au delà du convenu et des prudences. Il ne se laisse pas assimiler, il piste la sensation têtue où

on ne voit plus qu’un enfant

tendre la langue pour attraper

quelques flocons de neige

qui de fondre ne fondent rien

qu’un picotement rapide

crû jusqu’à plus soif

& qui finit par être de n’être plus

Il dégèle nos regards convenus, et nous aide à retrouver –felix mora– la résonance de l’existence, à travers la décélération du train des habitudes. 

©Michèle Garant

Stéphanie Hochet, Pacifique; Rivages – Mars 2020 ; (16€-142 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Stéphanie Hochet, Pacifique; Rivages – Mars 2020 ; (16€-142 pages)


Pacifique, un titre nominal qui interpelle.

Stéphanie Hochet se renouvelle d’un livre à l’autre et ainsi surprend ses lecteurs. 

Il y a eu l’abécédaire des chats (Eloge volupteux du chat), une analyse du tatouage (Sang d’encre), le quotidien d’une autrice en résidence (L’animal et son biographe).

Ici, total changement, l’écrivaine campe son récit au Japon, en avril 1945 au moment de la seconde guerre mondiale et revisite l’Histoire avec la bataille d’Okinawa.

Si la première citation en exergue offre une image de légèreté avec « la fleur de cerisier » s’envolant « sauvage et belle », la citation suivante qui évoque « la valeur martiale » d’un soldat s’avère dramatique.

« Une fleur de cerisier », ainsi se définit le narrateur, le soldat Isao Kaneda, qui ceint autour de son casque le « hachimaki »(1). Il est prêt à sacrifier sa vie, à tout juste vingt et un ans, à devenir l’un des « kikusui, un chrysanthème flottant ».

« Donner sa vie pour un pays était un exploit, une destination enviable. Un acte de beauté ». D’un côté, il est mu par l’honneur de remplir une telle mission, de l’autre il est à la fois taraudé par la peur au ventre qui tétanise et rongé par le pessimisme.

Élevé et modelé par une grand-mère descendante de samouraïs, Kaneda a intégré très tôt le code du «  bushido » (2) et a été initié à la culture du théâtre nô.

Il suit ensuite une formation dans une école de pilotage, à la discipline de fer, avant d’être admis au corps de chasse. Ces combattants nippons sont conscients d’être « le dernier rempart « contre la destruction de leur peuple ». Tous ne reviennent pas.

Dans une conversation avec son compagnon de dortoir, Kaneda émet des réserves quant à la nécessité de leur sacrifice. Kosugi, lui, fou d’orgueil » et exalté, rêve de gloire et d’immortalité, alors que Kaneda pense à sa famille et craint de mourir pour rien. Lucide, il anticipe sa disparition, l’après « eux ». Il ne manque pas de rédiger une lettre (pétrie de reconnaissance) destinée à être envoyée à sa mère, y glisse une photo et une mèche de cheveux. De quoi se souvenir de son fils guerrier, digne d’un héros grec. La voix du père qui lui a dit « Reviens » pourrait-elle le faire hésiter ? 

Stéphanie Hochet clôt la première partie laissant Kaneda à son maelström. Mais on devine la pression, la montée de l’adrénaline, dans le compte à rebours des jours avant le jour J. Les douleurs lui vrillent le ventre, « une main de fer lui tord les tripes », « les herbes de lâcheté », dirait sa grand-mère.

Le lecteur est avide de savoir la décision ultime du protagoniste.

Mais laissons le suspense. Ne dévoilons rien du dénouement.

Dans la deuxième partie, Kaneda livre une sorte d’autobiographie, il revient sur son enfance et adolescence, seul avec sa grand-mère rigide, qui l’isole.

« Un confinement » qu’il accepte, justifié par sa santé fragile ! 

Élève studieux, il montre comment l’éducation classique reçue par son précepteur l’a forgé pour devenir un homme valeureux. Les humanités enseignées sont variées : le latin et le grec, le japonais, les maths et l’histoire. 

Grâce à M.Mizu, il découvre le théâtre de Shakespeare qui l’éveillera à l’amour « ce sentiment étrange » qui lui est encore inconnu. Pourtant une jeune fille le hantera.

Il prend goût à la littérature occidentale. 

Il confie son bonheur d’avoir eu la compagnie d’Usagi, un adorable lapin, une vraie valeur refuge. « Caresser durant des heures son pelage d’une douceur infinie » lui procure une jouissance jamais éprouvée/inégalable. 

A seize ans, il réintègre le foyer familial, poursuit ses études au lycée avec l’objectif de devenir pilote de chasse : « l’école militaire est la promesse d’une expérience exaltante ». Son rêve se réalise en octobre 1944.

A dix-sept ans, il suit un entraînement accéléré, il est alors conditionné pour se préparer au combat. Il est désormais engagé pour servir le Yamato. Il se projette à bord de son engin de guerre, le Zero, « l’avion sera sa nouvelle voie du sabre ». Se métamorphoser en « machine d’acier » lui « procure une jouissance criminelle ».

Le jour J arrivé, il dresse comme le bilan de sa vie, et énumère tout ce qu’il n’a pas fait, n’aura pas fait : « aimer une femme, se marier, concevoir un enfant… ».

On plonge dans son monologue intérieur : «  Isao, le courage c’est de savoir serrer les dents ». On croit entendre « Action » suivi aussitôt des vrombissements des moteurs.

Ce jeune, prêt à mourir pour défendre l’Empereur, rappelle un autre soldat, celui mis en scène par l’Académicienne belge dans Une forme de vie. Toutes deux dénoncent l’absurdité, l’atrocité et la férocité de la guerre ainsi que les dégâts collatéraux.

Connaîtra-t-il l’amour, ce kamikaze ? Deux femmes, en particulier, troubleront le guerrier amoureux. L’une, son « oeillet du Yamato » devient un fantasme dont il rêve, l’autre, Izumi, le séduit et le comble de bonheur en lui offrant un éventail.

Le printemps au Japon, c’est l’émerveillement devant la floraison des cerisiers, le « sakura , fleur symbole ». Si Amélie Nothomb évoque cette célébration du « hanami », fascinée par la beauté de « la déflagration des cerisiers » au point d’avoir connu l’extase, un « kensho », dans La nostalgie heureuse, le mot « sakura » prend  ici une connotation tragique puisqu’associé au destin de ces soldats, fauchés « au paroxysme de leur jeunesse. » Une nature qui ignore le conflit avec les Américains. Pourtant « la Sumida charrie les cadavres ».

En filigrane, l’écrivaine évoque le conflit qui opposa Américains et Japonais.

Tokyo bombardée au napalm, perte de Saipan en juillet 1944, démission du Premier ministre, la capitulation et la fin de l’empire du Grand Japon.

On connaît la passion de l’auteure pour les chats, on découvre qu’elle n’est pas seulement ailurophile mais aussi lapinophile ! D’ailleurs dans son inépuisable et riche abécédaire « Éloge voluptueux du chat », à l’entrée « Végétarien », elle évoque leurs points communs.

On retrouve l’écrivaine angliciste quand Kaneda trouve des liens entre les oeuvres de   Skakespeare et le besoin de vengeance d’un samouraï. 

La romancière se glisse dans la peau de ce kamikaze viril, seul aux commandes, à bord de son chasseur, nous restitue ses états d’âme (avant l’attaque, puis pendant le vol) avec beaucoup d’intensité et de réalisme et décline tous les degrés de la peur : insomnies, cauchemars, tremblements, sanglots, coeur qui s’emballe, car « la nuit, les digues sautent ».

Les vrilles, les piqués, loopings, turbulences suscitent le vertige chez le lecteur.

Elle élargit notre champ lexical pas seulement dans le domaine guerrier : kendo, shinaï, kenjutsu, katana, tanto, seppuku…, mais aussi sur le plan des coutumes, du mode de vie nippon: sentō, Shigon, yukata, le Hagakure.

Stéphanie Hochet met en lumière « le système hiérarchique (shi-no-ko-sho) qui plaçait les guerriers (les bushi) au sommet des classes sociales. Eux seuls étaient lettrés ». 

De plus l’auteure nous offre une immersion dans la culture japonaise qui ne peut que plaire à Amélie Nothomb, une invitation au satori, « stade ultime du bouddhisme zen » et un bouquet de poésie grâce au « lecteur officiel » du cacique de l’île.

Laissons le lecteur découvrir la partie finale, l’acmé du récit, qui le plongera  dans un état de décompression, de sérénité inattendue ! Tout le talent de l’écriture de l’autrice.

Voici un roman époustouflant par sa densité qui donne envie de se nourrir des poètes cités :Kyoshi Takahama, Masaoka Shiki ou de l’auteur bouddhiste Kenji Miyazawa.

Pacifique revêt un triple intérêt par la trame historique, le destin romanesque du héros dont l’écrivaine fait une oeuvre d’art et en apothéose : la force de la poésie, « un cataclysme dans l’existence des villageois ».

« La poésie et le courage, deux soutiens insoupçonnés de la vie » pour Luysseran.

(1) Hachimaki : bandeau que les Japonais arborent autour de leur tête comme symbole de détermination, de courage et de travail.

(2) bushido : Code des principes moraux que les samouraïs étaient tenus d’observer.

NB : Pacifique a été retenu dans la sélection du PRIX Françoise Sagan.

©Nadine Doyen