Daniel ARNAUT – Les choses que l’on ne dit pas, suivi de Commander et mentir – postface de Laurent Demoulin – Espace Nord, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Daniel ARNAUT – Les choses que l’on ne dit pas, suivi de Commander et mentir – postface de Laurent Demoulin – Espace Nord, 2016


Deux récits composent cet ouvrage ;

l’un, déjà publié en 2006, expose les circonstances de la mort du père (ouvrier d’usine) du narrateur (universitaire), père qu’une phase terminale par principe peu négociable mène, à l’hôpital, à un effondrement délirant poétiquement restitué ;

l’autre, inédit, écrit très récemment, décrit les dernières années professionnelles de ce même père, devenu sur le tard contremaître d’aciérie, dans une promotion mal vécue, et pour tout dire indésirable, dans une ambiance tragi-comique de séminaire de formation (mené par des psycho-sociologues d’une rare verve entrepreneuriale, et raconté de seconde main par le même fils narrateur).

Le personnage (visiblement non-fictif) de ce père est le commun cœur de ces deux récits rédigés en vers libres, mais témoignant d’une rigueur de composition, d’une netteté de formulation et d’une densité d’évocation, qu’on rencontre rarement dans les plus fortes proses.

Une postface d’une quinzaine de pages (rédigée par « Laurent Demoulin »), d’une troublante pertinence, ressaisit, avec une empathique et éclairante habileté, la subtile et formidable humanité de l’ouvrage, se terminant (p. 188) par ce jugement sans appel (que je ne pourrais que paraphraser si j’omettais de le citer) :

« … Ainsi père et fils trouvent-ils tous deux un terrain d’entente inespéré. Ainsi, à l’inversion banale qui veut que la maladie du père vieillissant mette le fils en position de père du père, se superpose ici une autre inversion : le personnage le plus littéraire n’est pas celui qui lit Klossowski mais l’ancien ouvrier en proie au délire verbal. Et ce sont les mots du père qui ont permis à Daniel Arnaut, cet écrivain acharné et insatisfait, cet infatigable travailleur de l’écriture, de publier, avec Les choses que l’on ne dit pas, un premier livre, sublime, lucide, grave, riche de poésie, de justesse et d’émotions ».

Pour commencer, par respect de la chronologie de vie du personnage paternel, par Commander et mentir (titre qui dit tout), le récit indique, avec une « infatigable » intelligence, en effet, comment une tardive ascension professionnelle ne peut ni ne doit singer – ou remplacer – une ascension sociale dénuée de sens. Le père ouvrier, simple « brigadier » d’usine, se voit proposer une tâche de contremaître qui, loin de conforter son image de lui-même, va ruiner son usage de lui-même. Car, souligne admirablement le texte, trois contreparties au moins de cette tardive reconnaissance sont fatales :

d’abord, tout contremaître est un dirigeant aux ordres (p. 120), c’est

à dire doit mener des hommes sous des conditions qu’il ne choisit pas. Or « Georges » n’aime pas commander, c’est à dire se faire obéir d’autre chose que des choses, et ses subordonnés (dont il était longtemps l’égal) le sentent :

« or les hommes n’aiment pas être commandés par quelqu’un qui n’aime pas commander » (p. 118)

mais il n’aime pas non plus devoir rendre des comptes, non plus sur ce qu’il fait (il ne s’y déroberait pas), mais sur ce qu’il fait faire (sur une gestion d’autrui qu’il vit en lui-même comme une activité étrangère). Daniel Arnaut le montre : un chef qui doute n’est plus un chef puisqu’il confronte au doute (c’est comme s’il faisait savoir que lui obéir ne va pas de soi …).

Ensuite, – et l’épisode terrible du jeu de rôles impossible lors du séminaire probatoire l’avère – toute maîtrise d’autrui suppose le dédoublement aisé (il faut, pour commander efficacement, feindre de ne pas comprendre ce que le corps du subordonné paye de nous obéir); et ce dédoublement de conscience, dit décisivement Daniel Arnaut, est un luxe de nanti, une contorsion de meneur, de riche (qui doit faire fructifier plus qu’il n’a) et de puissant (qui doit contrôler plus qu’il n’est) :

« or s’il y a avait une chose dont mon père était bien incapable, comme la plupart des gens de son milieu, c’était celle-là, il ne possédait pas cette aptitude à se dédoubler, à tenir un double langage, à devenir un autre que lui-même, ou pis encore à faire semblant d’être un autre tout en restant lui-même, fût-ce de façon tout à fait temporaire » (p. 163)

Le paragraphe qui suit l’illustre : « dans les milieux aisés la duplicité est une chose que l’on apprend pour ainsi dire en naissant, une compétence que plus tard les garçons mettront à profit dans l’exécution des tâches directoriales, et les filles dans la supervision des tâches domestiques et la perpétuation des rituels sociaux, ce que des personnes de milieu modeste ne sont pas amenées à faire, n’ayant pas de patrimoine à gérer, ni de personnel à commander ».

Enfin, et c’est le titre du récit, le père sent qu’on ne pourrait d’aucune manière commander sans mentir (ce qui lui fait irréductiblement préférer la sincérité au pouvoir) parce que si l’on peut obéir sans respecter (une loyauté extérieure, fonctionnelle, y suffit – et Georges s’y est employé toute sa vie), on ne peut à l’inverse pas commander sans se faire respecter, c’est à dire sans faire prévaloir l’importance sur l’élégance. Car le rustre ouvrier est un bouleversant praticien de l’élégance, de la délicatesse morale, c’est à dire d’une sorte de bon goût dans l’interhumanité, qui est l’art de supporter le malheur en ne le relayant pas. L’élégance qui (montre partout ce texte) est le vrai contraire, non de la seule mesquinerie, mais de la vulgarité vraie : et cette modeste sainteté du « type bien » (ne pas retourner sa finitude contre autrui, mettre toute l’intelligence disponible au service de la

sensibilité, ne pas suspendre le prochain à ses travers ni le crocheter à ses aléas, mais aussi lui épargner toute peine d’aller nous chercher ailleurs que là où nous sommes !), voilà ce que commander périme. D’où, au seuil d’un « séminaire », qui ne lui accordera pourtant que la trente-sixième clé du Pouvoir, une soudaine et indignée crise de larmes comme on en lit peu (p. 103-4) :

« je me rappelle l’avoir vu un jour affalé à la table de la salle à manger, en train de sangloter la tête enfouie dans ses bras, ma mère debout ou assise à côté de lui, la joue contre la sienne, lui enlaçant l’épaule, tentant de lui remonter le moral, pleurant elle-même de le voir aussi désemparé, l’implorant d’une voix brisée par l’angoisse, suite à quelque chose qu’il venait de dire et que je n’avais pas entendu, mais qu’il n’était pas difficile de deviner, non chéri, ne fais pas ça, je t’en supplie, qu’est-ce qu’on va devenir (…)

il aurait pu aller dans la pièce donnant sur la rue qui servait de bureau, et qui à ce moment était vide, il aurait pu aller se coucher dans sa chambre ou faire un tour au jardin,

mais peut-être ne s’attendait-il pas lui-même à avoir une telle réaction, peut-être le désespoir lui était-il tombé dessus si soudainement qu’il en avait eu les jambes coupées, il y a des moments où il nous est impossible de réprimer nos larmes et où nous n’avons d’autre recours que d’attendre qu’elles se tarissent … »

Toute la description, anodine et terrifiante, du cours même de ce séminaire (vécu comme perverse formation, et clos en salutaire syncope) est magnifique : animateurs sans anima, jouant virtuosement de l’imperfection d’autrui, comme suite à une intervention jugée attentiste et « décalée » du père,

« le psychologue leva la main avec un petit sourire ironique, il dit qu’il n’était pas obligé de raconter sa vie, puis lui demanda s’il avait oublié son cerveau à la maison, ce qui fit s’esclaffer tout le monde, surtout les psychologues à vrai dire, puis lui demanda s’il allait encore les faire attendre longtemps …» (p. 152)

ou cette remarque d’une impudente perspicacité commentant le port à l’envers de sa « nominette » par l’embarrassé et maladroit Georges,

« … lorsque arriva le tour de mon père, l’animatrice lui fit remarquer qu’il ne portait pas de badge, il l’épingla à son polo, mais par distraction le mit tête-bêche, ce que la psychologue ne manqua pas de relever,

elle lui demanda s’il se trouvait important au point qu’il voulait être le seul à pouvoir lire son nom, alors qu’il était précisément le seul qui n’avait pas besoin de le lire … » (p. 142).

Le prométhéisme de carnaval – le transhumanisme de salon ! – de ce training psycho-social est admirablement rendu et jugé :

« c’était un peu, toutes proportions gardées, comme ce sinistre docteur Mengele, qui pratiquait des expériences sur des individus

parfaitement sains, leur inoculait les germes de maladies mortelles ou leur brûlait la peau avec des produits corrosifs ou leur implantait des électrodes dans le cerveau, juste pour voir quels effets cela allait produire sur ces malheureux,

en somme, une méthode scientifique mais à l’envers, on ne partait pas d’une hypothèse pour tenter de la vérifier par les faits, on procédait à des manipulations au petit bonheur la chance, dans l’espoir d’en tirer des observations à caractère général, ce séminaire était en réalité une torture dissimulée sous les apparences de la civilité » (p. 143)

La même sobre et déconcertante exigence de juste intégrité hante le premier récit (celui de l’agonie du père), récit s’il est possible plus délicat et profond encore, dans lequel la formule d’humanité (non bien sûr comme vie de l’espèce mais comme vertu suffisant à sa survie) est exemplairement restituée, et déclinée comme mélange sobre et dynamique d’aménité, de douceur, de décence et de compréhension. Je n’ai tout simplement pas la place ici de présenter, même sommairement, ces « Choses qu’on ne dit pas », récit dont le postfacier L. Demoulin dit d’ailleurs fortement (p. 187), qu’il est bien plutôt « le récit des choses que l’on peut enfin dire, quand s’achève le règne du commandement et du mensonge ». Et, pour le dire franchement, je suis comme soulagé de n’avoir pas à commenter ce texte prodigieux, à la fois lumineux comme du Bobin, incisif comme du Krebs, jubilatoire comme du Delerm, mais pourtant parfaitement singulier, et qui me paraît être une réussite extraordinaire. Je renvoie donc ici à la lecture renversante, cruciale, auto-suffisante, de ce texte au phrasé merveilleux, dont j’extrais seulement, sans précaution ni ordre, trois passages :

« docteur lance mon père

il y a des problèmes dans votre maison

moi je voudrais bien savoir

ce qu’on fait avec les problèmes

quel genre de problèmes

demande le médecin

et lui d’expliquer

des problèmes

il y en a deux sortes

il y a des problèmes qui montent

et il y a des problèmes qui descendent

moi je suis dans les problèmes qui descendent

mais non il n’y a pas de problème

dit le médecin d’un ton rassurant

en reposant machinalement le graphique

avec les courbes de température

et si jamais il y en avait un

ne vous en faites pas

on est là pour s’en occuper

quel crétin

murmure mon père

comme se parlant à lui-même

une fois qu’il a quitté la chambre

nous voici de nouveau seuls

je l’observe qui l’examine avec soin

l’image pieuse que l’aumônier lui a remise

en partant et au dos de laquelle figurent

une prière et quelques pensées

vaguement consolatrices

il la gratte avec l’ongle la retourne

d’un air perplexe entre ses doigts

comme s’il cherchait à faire

apparaître une autre image

une scène secrète qui se tiendrait

tapie dans la profondeur illusoire

dissimulée dans les courbes du dessin

comme la maladie dans les replis de son corps

et qu’il s’agirait de révéler au grand jour » (p. 45-6)

« il y a aussi la sentinelle

celle qu’on aperçoit par la fenêtre

fils la sentinelle la vois-tu

la sentinelle où cela une sentinelle

là-bas regarde près de l’arbre

oui l’arbre je le vois

mais je ne vois pas la sentinelle

ça ne fait rien fils

ça ne fait rien

moi non plus je ne la vois pas » (p. 37)

« me regarde et dit

fils nous sommes foudroyés

invective son ombre

trébuche sur son ombre

fait refluer son ombre

jusqu’au fond de la prison

où se tiennent les ombres assemblées

comme si je pouvais

comme si quelqu’un

avait jamais pu

nous sommes foudroyés

parler à la foudre

comme si l’on pouvait

s’arranger avec la foudre

demander des comptes à la foudre

me dit mon gars

tu as bien fait de venir

il était temps

il était grand temps

ce furent là ses ultimes paroles

compréhensibles

après quoi

il n’y eut plus

qu’une bouillie de sons

puis le silence » (p. 72-3)

Je crois qu’on n’a jamais ainsi décrit le goulot d’étranglement qu’est mourir, et que peu d’œuvres littéraires illustrent comme celle-ci combien créer est tirer un être par son ombre, et savoir … le faire venir. Daniel Arnaut nous fait purement et simplement rencontrer la vérité de notre condition comme, dans le texte, (p. 83-86) il croise, à la cuisine, plus tard, le fantôme prosaïquement assis de son père. Et, tout aussi purement et simplement, ce génial fils (parce que génial narrateur, et génial auteur !) s’assied en face du spectre, et là :

« un coude appuyé sur la table

et l’autre au dossier de la chaise

il sirote une tasse de café froid

dans lequel il plonge un sucre

qu’il suce et laisse fondre

sur le bout de la langue (…)

brusquement je n’en peux plus

je me mets à pleurer

je lui dis que ça ne va pas

je tends ma main dans sa direction

dans l’espoir qu’il la prendra

dans la sienne il hésite un instant

et gauchement il la saisit

avec réserve

non avec réticence

mais avec réserve

j’y pose mon front

et j’éclate en sanglots » (p. 85)

Mon maître Marcel Conche écrit quelque part : « La mort n’est rien si l’on aime ce qui vient après soi ». Daniel Arnaut exactement, avec ce portrait d’un père qui ne désespère que de lui-même, nous apprend comment faire.

© Marc Wetzel

 

Jacques BASSE – Hommage à eux – Mondial Livre, 2016, préface de Jean-Claude Tardif

Chronique de Marc Wetzel

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Jacques BASSE – Hommage à eux – Mondial Livre, 2016, préface de Jean-Claude Tardif

(Quatre-vingt quinze visages de poésie)


On découvre ici, peut-être, le monde de Jacques Basse (peintre et poète nîmois, né en 1934) et voilà deux surprises : d’abord, il n’y a ici ni choses ni événements, seulement des personnes. Et puis, son monde n’a rien de lui, il n’est littéralement fait que des autres. C’est exclusivement une galerie de personnes, et un pays d’autres. Pourquoi ?

D’abord, ces gens, à l’évidence, sont réunis par une commune admiration. Basse admire beaucoup, et comme méticuleusement : c’est que, sans une intense estime pour certains êtres humains, on ne peut guère, en soi-même, rejeter la tentation de l’inhumain, ni compenser le mortel mépris que nous inspirent leurs petits camarades de vie – mépris qui, livré à lui-même, tuerait bientôt toute confiance en l’humanité du prochain, comme dans le suivi de la sienne propre. C’est ainsi : seule la grandeur de volonté ou d’intelligence de certains êtres par nous rencontrés (dans la rue aux livres ou dans le livre des rues) nous sauve de la si commode et immunisante petitesse. Pour lutter contre les deux ennemis simultanés de tout destin (la monstrueuse imagination, et la monstrueuse absence d’imagination), un carnet de visages de gens exemplaires peut suffire. Bien sûr, pour nous humaniser, dirait Hans Jonas, nourrir, bercer et secourir des bébés peut suffire : leur absolue faiblesse sollicite spontanément le meilleur de nous-mêmes, et nous fera nous occuper de leur protection. Mais ce qu’aucune armée de nourrissons ne peut pourtant déclencher en nous, induire, c’est le souci de protéger ce meilleur de nous-mêmes. Seule l’admiration (qui ne peut aller aux bébés, dont toute grandeur reste à venir) le peut. Jacques Basse s’y emploie.

Comme l’indique le titre de ce livre, l’admiration est ici hommage rendu. Le mot est fort, il engage presque dangereusement : loin des hommages que présente distraitement politesse ou courtoisie, les hommages que rend le travail de portraiturer et de saluer autrui retrouvent leur teneur première, médiévale, martiale, périlleusement exigeante, d’égards du vassal, d’obéissances d’esprit d’un homme à un autre, de soumissions-liges à un seigneur d’existence, à un maître psycho-social d’humanité. Pareille fidélité ne badine pas, telle loyauté ne s’économise pas, semblable dévouement se veut sans excuse en ne s’abritant derrière aucune. Mais l’hommage rendu l’est ici non à des visages (comme ferait un bréviaire de mode), mais à des êtres par leurs visages, et ce choix surprend. Bien sûr, les visages de poète et penseur ont une meilleure expressivité que n’auraient leurs nuques, coudes, nombrils ou talons, mais pourquoi célébrer à leurs visages des gens qui n’ont pas à plaire, qui n’ont pas à être beaux, qui ne sont en rien tenus d’être avantageusement visibles ?

La réponse est bien sûr que l’on veut pouvoir lire sur les faces ce que leurs

incessants efforts d’inspiration et grâces de formulations y ont marqué, y ont apprêté et changé. Le visage est cette seule surface où s’inscrit d’un être sa profondeur assimilée, et nous fait en quelque sorte voir ce qu’il a su voir. Etymologiquement (vis, videre), le visage désigne comme l’immédiat champ visuel d’un être pensant, son masque naturel (inné, et acquis) d’être regardant. Comme le suggérait Borges lui-même, l’aveugle a bien figure, partie antérieure de tête, et même bouille, mais non plus visage à proprement parler, si celui-ci requiert que la face y résulte de son travail régulier de voir, et trahisse comme la devanture vivante d’un accueil de monde, la vitrine en peau d’une présence attentive. Jacques Basse célèbre ainsi ses modèles à leur masque d’observateur. Comme on le devine aux visages ici montrés de Pierre Oster, de Werner Lambersy ou de Philippe Jaccottet, sa justesse même de lecture est ce qui est le plus intensément lisible d’un visage, ou, pour le dire plus radicalement : ce qu’il aura visiblement su tenir pour parfait, voilà qui fait l’excellence expressive d’un visage. On peut dire que notre auteur saisit prodigieusement cela, et le restitue très remarquablement, très contagieusement, très virtuosement, et d’abord : très utilement. Rien ne vaut en effet le spectacle de visages ayant affronté la profondeur pour rappeler à tout loisir notre devoir d’elle.

On sera surpris que ces portraits aient exclusivement pour supports des photographies ; des clichés, de plus, pris par d’autres, étrangers au dessinateur, et souvent indifférents au modèle même. Basse dessine des gens exemplaires, à l’intériorité rare, toujours et seulement sur photos anodines, et d’extériorité routinière. Pourquoi ? C’est franchement mystérieux : le support de chaque œuvre est ici un portrait d’abord fait, comme si Jacques voulait commenter une visibilité déjà objective. Il est peut être bien fétichiste de clichés, mais il ne peut par définition être voyeur de présences : se passant délibérément de tous modèles vivants, il nous certifie qu’en tout cas ces gens portraiturés par lui n’ont jamais eu à soutenir son regard. Ce n’est de toute façon pas devant lui que leurs originaux se sont exhibés, s’ils l’ont fait, voilà la drôle de garantie d’impartialité ontologique fournie par l’auteur de ces portraits : littéralement, le narcissisme de ces individus ne l’a pas regardé ! Ainsi peut-être seul le réel de leurs images le regarde.

Enfin, ce manieur d’images de visages, aux dons extravagants, est quelqu’un qui écrit ici des poésies, des sonnets d’accompagnement. Leur contenu, on verra, surprend aussi beaucoup. Jacques Basse* n’y commente jamais son œuvre propre ; il ne prend pas du tout en compte, chez l’être qu’il célèbre, ce qu’il en aura dévisagé, prélevé, fait ressortir. Il n’en extrait que la vérité qu’il lui présume. Il ne juge de chacun que la vie qu’il est. Hommage à cet anti-caricaturiste des âmes !

Et bienvenue, décidément, à cette baroque armée de doux extra-lucides !

©Marc Wetzel


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Jacques Basse

* http://www.jacques-basse.net (On découvrira sur ce site très complet d’autres centaines de portraits de poètes, mais aussi de savants, philosophes et divers gens d’art et de pensée, portraits cette fois commentés par leurs modèles mêmes, et réalisés par notre prodigue virtuose)

Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015

Chronique de Marc Wetzel 

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 Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015 



 

             « Avec Dieu, au moins, pas besoin de me gêner ; je ne suis qu’un pauvre pécheur qui implore son pardon. Avec Lui, plus de masques, plus de culpabilité (morbide), plus de chichi et plus de chacha. Il est le seul Partenaire qui ne me mette pas mal à l’aise »

Lettre 738 (à Didier), 6 avril 1991

 

                 « Si je deviens fou, fais savoir que je ne l’ai pas toujours été. Et puis un fou peut aimer Dieu à la folie »

Lettre 772 (à Didier), 18 juin 1992

 

 

Sylvia Massias a signé l’an dernier une très remarquable biographie (en réalité, la somme d’un destin peu accompli, mais inoubliablement riche) du poète Vincent la Soudière (1939-1993) ; j’y reviens ici.

 

La Soudière n’a, de son vivant, presque rien publié (sinon les 80 pages, en 1978, de ses sombres « Chroniques antérieures » chez Fata Morgana). Il existe de lui une magistrale correspondance avec un ami prêtre, Didier – 800 lettres entre 1964 et 1993 recueillies, présentées et éditées par Sylvia Massias en trois impressionnants volumes ( 2011 à 2015) aux éditions du Cerf.

 

Elle a ainsi décisivement révélé un extraordinaire écrivain, maladif et génial, malchanceux et infiniment doué, aussi faible de volonté qu’éblouissant d’intelligence, qui avoue s’être sans cesse menti pour survivre et pourtant (malgré de constants calculs suicidaires qui l’emportent à la fin) d’une intégrité peut-être sans exemple depuis Artaud et Michaux (ce dernier, avec Cioran, l’ayant presque toute sa vie guidé et soutenu).

 

Vincent la Soudière, c’est l’homme qui écrit, par exemple :

    « Dans un effort insensé et aveugle, insoucieux des conséquences, il souleva la dalle circulaire avec son anneau de fer – cette dalle qui tient le temps scellé -, et seul il se précipita dans le puits de silence et de feu qui ne porte pas de nom, où aucun luminaire ne peut subsister »

(La Jérusalem d’En Bas, p. 124 – fragment cité p. 373)

 

et qui sait, par ailleurs, s’analyser ainsi :

       « Quelque chose me manque, une je ne sais quelle force ordonnatrice, pour bâtir le moindre projet littéraire. Il y a cependant fort à parier que dans l’état actuel de mes textes, il en est bien une cinquantaine qui seraient susceptibles de composer un livre – c’est à dire qui sont commandés par une idée ou une hantise invariable. Mais je n’arrive pas à voir cette hantise invariable, ni rien qui lui ressemble. C’est là toute mon impuissance littéraire – impuissance aussi à trouver des titres, de vrais titres. Manier la plume, donner former à une obsession en dix ou trente lignes, « peindre » des tableaux au sujet unique, être à peu près certain d’y parvenir correctement, voilà ce que je puis faire – tout ce que je puis faire. Mais dans tout cela, il n’y a pas encore l’ébauche d’un livre, d’un recueil, a fortiori d’une publication. Tout mon drame tient là-dedans. Qu’un Didier soit à l’oeuvre dans mon esprit, et je serais sauvé. J’ai comme un « point aveugle » où rien ne s’inscrit »

Lettre 501 (à Didier), 20 mars 1979

 

Voici enfin avec quelle lucidité il comprend son choix de la « solitude asphyxiante » (p. 266-7)

         « J’ai peur d’avoir perdu définitivement le contact avec la vie. On ne peut vivre humainement que greffé à quelque autre réalité que la sienne propre. Eh bien, dans mon cas, les greffes ne prennent pas, ne nourrissent absolument rien en moi (…). La sphère des responsabilités – le fait d’assumer ma condition d’être humain, de vivre la vie – est pour moi un cauchemar encore plus atroce que les  tortures et angoisses issues de leur démission. De ces deux atrocités, la solitude asphyxiante et la responsabilité écrasante, la seconde étant infiniment pire que la première, je choisis la première, je choisis ce monde du retrait et du refus. Je choisis ! Quelle absurdité ! C’est « je subis » qu’il faut dire. »

Lettre 156 (à Didier), 6 septembre 1971

 

 

Il fallait un travail inouï, un effort extrême, pour cerner, et faire saisir, une pensée aussi riche, une personnalité aussi complexe. Il fallait aussi une impartialité supérieure, une sorte de sagesse de l’amour, pour ne pas cacher l’impuissance souvent délibérée d’un tel destin, sa complaisance dans l’anéantissement, la pathologisation croissante, irréversible, de son énergie d’existence. Et Sylvia Massias a tout simplement réussi cette magistrale entreprise. Je voudrais ici le montrer sur trois points.

 

Le premier, c’est la suite en Vincent de l’absence d’un père sérieux, d’un père s’efforçant courageusement de l’être, d’un père utilement attentif : il n’y a pas de possible autorité sur soi. Puisque humain, il faut le devenir pour l’être, et que l’humanisation ne se fait pas sans éducation paternelle, sans l’autorité qui aime donner à vivre, et donne d’aimer de vivre, celui dont le père a failli ne peut s’être suffisamment formé. Son humanité, comme chez Vincent, lui est comme une frusque trop large et de hasard, qui ne le tient ni ne se tient. Plus tard, logiquement, il se sentira comme imposteur de toute joie, comme escroc de la grâce ; il estimera franchement ne pas mériter d’avoir grandi. Il tuera même en lui, ou hors de lui, tout ce qui est mûr.

 

Le deuxième point, c’est le christianisme, et sa maladie même de la vérité dans les plus belles âmes. En lui en effet, il n’y a d’impunité de conscience que pour le Saint. Seul le forçat de la charité, le héros continu du don de soi peut se croire, sans blague, innocent. Le seul vrai souvenir que j’ai gardé de mon long entretien avec Vincent (il y a 37 ans, à Montfriloux, dans la Sarthe …)  est l’idée qu’il formait et formulait : « Je ne me sens pas assez incarné ». Et il parlait, je crois, en chrétien déjà fervent, en frère affectionné du Christ. « Fils de Dieu » me disait-il, admiratif, de Jésus, « et pas un caprice !! ». « Mais frère du fils de Dieu » ajoutait-il, comme honteux, à propos de lui-même, « et plus séparé de la Source de Vie qu’un mort ! ». Je n’y comprenais rien (je n’avais pas lu Simone Weil, et de toute façon je l’aurais fait sans profit), et n’entendais pas le lien entre la descente aux Enfers du Samedi Saint du Christ, du co-Créateur, et l’effort général de décréation. Celui-là, me disait-il, ne pouvait trouver matière à ressusciter qu’en passant sous les morts. C’est ce que Vincent me disait, se pensant, comparativement, « un simple rigolo des Enfers ». Et Sylvia Massias tente à raison, sur l’auto-destruction comme sacrée de ce poète, l’hypothèse suivante (p. 362) :

      « Par cette mort d’avant la mort, Vincent n’a-t-il pas inconsciemment aussi cherché à conjurer l’angoisse du châtiment suprême, qu’il n’aurait plus besoin de vivre après sa mort parce qu’il l’aurait vécu dès cette vie-ci ? Ne s’est-il pas infligé l’Enfer pour tenter d’y échapper ? ».

 

Et puis, dernier point ici, l’admirable globale restitution d’une personne. L’homme était aigu, inépuisablement nuancé, mais il avait du mal à vivre. Il ne se dépêtrait pas de quelques traits de caractère pourtant anodins chez un autre, et qui avaient nom : la peur, l’abattement, l’aboulie.

Sylvia Massias étudie longuement sa peur, qui, montre-t-elle, ne l’empêchait pas tant d’agir que de se ressaisir et de prier ; car « ses peurs » dit-elle, « le maintiennent à la surface de lui-même » (p. 384) et le figent, dans une défensivité pathologique et par nature partiale, empêchant toute sérénité, et au fond toute justesse, dans la quête intérieure.

Lui-même écrit :

     « Pressé de continuels départs (réels ou vécus intérieurement), tel le Juif errant – ou l’insurgé poursuivi par une police invisible – , je n’ai jamais éprouvé ce que c’est que d’avoir « une demeure stable en ce monde »

Lettre 504 (à Didier), 23 avril 1979

 

      « Plus ou autant que le doute » dit fortement Sylvia Massias, « la peur anéantit la foi » (p. 386).

 

Son désespoir aussi était singulier (comme s’il était un marginal … de l’Enfer !) ; ordinairement, le malheur est à son comble quand on sait ne plus pouvoir être sauvé. Lui était comme au-delà d’un Jugement : le salut même aurait fait son malheur. Car le salut d’une part nous rend à notre origine (et Vincent sentait celle-ci comme saumâtre, chaotique, inhumaine : la justification intégrale de son sort lui aurait paru régression sacrée), et d’autre part réclame, en offrant à jamais la vie parfaite, de se contenter d’elle. Et je crois que par orgueil, il se dérobait toujours à l’expérience d’être assez vivant.

 

Quant à l’aboulie (« le centre de la décision est atteint » dit-il de lui-même), elle vint en lui de l’échec inévitable du volontarisme. Vincent la Soudière était hanté par la liberté de l’Absolu, qui est une sorte de toute-puissance sur soi, réservée à Dieu. Car il ne suffit qu’à Dieu de vouloir pour être. Chez l’homme, une telle mégalomanie ontologique se sent diabolique et fatale, et notre poète a préféré sans doute ne plus rien vouloir à tout vouloir infiniment. « L’atermoiement perpétuel » remarque Sylvia Massias (p. 390) est comme une stratégie de couper d’avance les vivres à son ambition satanique.

 

« Je ne peux pas mettre la main sur mon énigme » (lettre 791, février 1993), écrit-il à Didier, deux mois avant sa mort, comme s’il voyait, nettement, en son propre destin un problème qu’il avait voulu mal poser (même si, comme poète, il a admirablement commenté le monde où il a jusqu’à la mort différé d’entrer).

 

« Je reste dans la vie par obéissance » disait-il depuis longtemps (lettre 594, 1er mai 1982) ; et puis ce quinquagénaire qui n’a jamais appris à nager se jette comme une pierre, du pont du Garigliano à Paris. Pourquoi ?

 

« Je cherche ma naissance devant moi ou derrière moi ; elle est au-dessus de moi » (fragment cité p. 464) ; faute d’elle, c’est sa mort qu’il est allé trouver au-dessous de lui. Terrifiant et ironique genre de suicide pour quelqu’un qui avait eu cette formule : « Je rame dur sur ma vie en ciment » (lettre 781, 20 octobre 1992).

 

ou cette autre, quelques mois plus tôt :

    « Les pierres crient de joie ; mais il faut avoir été une pierre au moins une fois » (citée p. 384)

 

Ce poète de la conscience (qui a préféré la profondeur à la liberté) et de la noblesse (qui n’a montré de lui qu’un squelette, en voulant se montrer digne exclusivement de ce que l’on doit montrer) a été comme un formidable et inactuel – à son époque – héros de l’hétéronomie : il n’était décidément pas fait pour être une machine à se choisir, très peu pour lui. Simplement, il a chanté comme personne, souffrant dans son « nid de fer ». Merci à Sylvia Massias* de l’avoir, ici-bas, c’est à dire au moins parmi nous et pour nous, sauvé.


     * Sylvia Massias est docteur ès lettres, auteur d’une thèse sur Mallarmé. Elle travaille sur le poète Armel Guerne depuis 2001. Elle fut responsable des archives d’E.M. Cioran, qu’elle a inventoriées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. C’est à l’occasion de ses recherches autour de l’écrivain roumain qu’elle découvre les écrits de Vincent La Soudière. Elle a tout d’abord fait paraître un choix d’aphorismes sous le titre de Brisants (Arfuyen, 2003), puis a publié les trois volumes de ses Lettres à Didier aux Editions du Cerf (I, C’est à la nuit de briser la nuit ; II, Cette sombre ferveur ; III, Le Firmament pour témoin). On trouve, à la fin de ce dernier volume, un très éclairant entretien accordé par Didier. D’autres recueils sont en préparation. La belle revue « Nunc » consacrera à Vincent La Soudière, un dossier spécial, coordonné par Sylvia Massias, à paraître en février 2017. 

©Marc Wetzel 

Marc DUGARDIN – Lettre en abyme – Rougerie, 2016

Chronique de Marc Wetzel 

 

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Marc Dujardin

Marc DUGARDIN – Lettre en abyme – Rougerie, 2016 


 

Pourquoi « Lettre en abyme » ? Parce qu’il s’agit d’une lettre à propos d’une autre lettre, ou plus précisément, comme on va le voir, d’une lettre qu’on a failli ne pas pouvoir écrire à propos d’une lettre qu’on aurait presque pu écrire. Clarifions.

 

Voici : le poète Marc Dugardin découvre la « Lettre à ma mère » (Carta a mi madre – 1989) du poète argentin Juan Gelman, dans laquelle celui-ci s’adresse à sa mère, Paulina Burichson (qui vient de mourir), Ukrainienne échappée, jadis, des pogroms d’Odessa et réfugiée, à Buenos-Aires (gagner les antipodes pour distance minimale de sécurité !) pour l’y mettre au monde en 1930. Cette lettre est célèbre, âpre, ambivalente – comme une douceur exaspérée – et saugrenue – comme un feu d’artifice sombre : face au mutisme hargneux de sa malheureuse génitrice, Juan Gelman y digère « la rage et la tristesse » qu’il en aura « mangé », met les pas de ses « peines » dans ceux de celles de Paulina, et surtout lui et se demande comment sa naissance d’elle l’aura fait naître à lui-même comme écrivain.

 

Marc Dugardin, donc, lit cela, y voit l’analogue du destin contrarié de sa propre mère (Christiane, maladive, orpheline, fiancée fragile, lourdement blessée dans un bombardement allié de 1943 sur Bruxelles, folle de, avec et comme Schumann, préférant le tango à la cuisine, et forêt et paysages de montagne … à elle-même !), s’en bouleverse, y retrouve les heurts de sa propre genèse, l’amour qui s’est rendu impossible, pense distinguer dans ce nœud de cris quelque chose de la source de son chant. L’identification entre fils va d’emblée si loin que Dugardin sent le récit de cette complainte s’enchâsser dans le sien, se mettre en place l’emboîtement physique des citations (le recueil reproduit d’ailleurs, le saisissant manuscrit de pages de Gelman annotées directement, in vivo, par Dugardin) se creuser comme un gouffre l’insertion d’un appel manqué dans un autre, « s’incruster » littéralement Christiane chez Paulina – qu’elle n’a pourtant bien sûr jamais connue.

 

C’est que la maternité est le premier abyme. Abyme, c’est fractale vivante et consciente, c’est répéter en écho fermé l’écu au centre de l’écu. Et comme une cellule déjà contient en son noyau son code même de formation en amont, de déploiement en aval, le port mammalien de l’enfant fait de tout ventre enceint un blason qui blasonne (au creux d’elle, toute mère loge et fait se développer comme la miniature de 50% d’elle-même). Mais écrire en retour à sa mère (et tout écrivain est par principe un bavard par correspondance !), c’est alors, lui dit Marc Dugardin,

 

                         « te délivrer une seconde fois

 

                            parce que je voudrais te rendre

                            à ton propre accouchement

 

                           parce que j’aime en toi celle

                           que ta vie n’a pas pu mettre au monde »  (p. 40)

 

… car comme il le dit un peu plus tôt (p. 24), si nettement, à propos de l’indivision native :

 

« A croire que vous écrire

                   reviendrait à se blottir

                   tout contre vous

                   tout en vous

 

                   comme lui, comme au temps

                   où il n’y avait que vous »

 

Indivision native de la mère et de son fœtus, qui est aussi l’invisible correspondance. En espagnol, je ne sais pas, mais le terme français de « correspondance » dit étonnamment à la fois la missive (l’échange de courrier) et la concordance (l’entre-résonance d’éléments, l’interférence symbolique) – mais on peut y ajouter l’idée du correspondant de presse, du journaliste qui renseigne par lettres sur l’étranger où il séjourne. L’écrivain en général, le poète en particulier, renseigne ainsi sa mère sur le monde où elle a expulsé quelque chose d’elle, et, comme chez Gelman, documente l’exil historico-collectif par l’exil biologico-personnel dont a surgi son individualité. Naître, n’est-ce pas, comme deux convois synchros, avoir sa « correspondance » dans le tunnel premier d’un corps y engageant l’autre ? Quelle plus abyssale concordance de destins qu’une série de contractions ? Et qu’est-ce que la poésie, sinon un langage aux ordres de ses propres contractions ?

 

Ainsi s’illustre peut-être cet admirable passage :

 

      « Si je vous écris des poèmes

         c‘est à cause de ce rythme

                          plus fort que moi

 

        comme la mémoire d’un abandon

        que peut-être je n’ai jamais connu

 

        Il se peut que ce soit d’une

        asphyxie dont je me souvienne

 

        C’est de ne plus avoir peur

        qu’inlassablement

        nous murmurons la prière » (p. 62)

 

Pour le dire un peu prosaïquement, que l’asphyxie natale vienne (que le cordon voyageur en vienne à étrangler son colis, comme sa laisse le chiot incontrôlable) atteste que la fractale de l’incarnation ne franchit ni gratis ni indemne les échelles de l’être : le redimensionnement réel de l’humanité successive est à la peine, ou n’est pas ! L’abîme créateur sera logiquement aussi risqué que le procréateur.

 

Même s’il a fondement en quelque sorte obstétrique, l’abîme reste spécifiquement poupée russe de la conscience. Car l’homme seul a conscience d’être né, seul il devine un gouffre en arrière de sa propre présence, inconnu d’elle, mais qui, lui, l’a (neuf mois durant) en quelque sorte connue.

 

Dugardin reprend, et approfondit encore, l’intuition de Gelman, que l’inspiration qui porte l’écrivain est d’abord une mémoire d’avoir été porté. Mais, pour parler franchement, l’enfantement le plus décisif est encore à venir : si les mères des écrivains accouchent de leurs talents, leurs génies s’entre-accouchent. Jacques Ancet, dans sa sobre préface, parle très bien, pour le rapport de l’enfant à la mère, du « lien primordial sans lequel vivre est un déchirement infini » (p. 8) ; mais sans le rapport de généreuse admiration entre écrivains s’inspirant les uns les autres, c’est penser qui serait un tel déchirement. L’homme pense, c’est à dire se représente le possible, la condition, le passé, l’incertain, l’horizon (toutes choses en définitive absentes !) parce qu’il doit quelque chose à l’absence. Mais pour se faire ainsi servant du terrible fondement invisible, il faut vouloir en accompagner d’autres, comme tremble ici Marc Dugardin en hommage au tremblement de vie de Juan Gelman, et en abyssale phase avec lui (même s’il lui a brièvement serré la main à Mexico, en 2006). Seul l’homme pense, mais il ne le peut pas seul. Finissons par l’extraordinaire début de ce livre.

 

                     « Je vous écris, Juan Gelman

                        une lettre à laquelle vous ne répondrez pas

                        une lettre que vous ne recevrez pas

                       Je vous écris à titre posthume

                       Je vous écris

    

                       Je dois vous écrire

                       Vous êtes absent à jamais

                       Votre mère aussi

                       Et la mienne

                       Mais

                       comme vous avez su les rendre présentes

                       les mères absentes !

                       C’est pour ça que j’écris

                       pour l’enfantement qu’elles furent

                       pour l’enfantementque nous sommes

                       leur écrivant »  (p. 13)

©Marc Wetzel 

SOYONS LE CHANGEMENT … Une anthologie, Levant et Euromedia

Chronique de Marc Wetzel 

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SOYONS LE CHANGEMENT …

Une anthologie, Levant et Euromedia,  mai 2016  (direction : Angela Biancofiore* ; traductions : Manon Rentz, Sondes Ben Abdallah, Romano Summa, les deux derniers ayant aussi participé au choix des textes) 


Soyons clair : cette anthologie de (courts textes de) littérature italienne contemporaine est une bénédiction. Comme littérature (parce qu’elle nous décrit comme en direct ce que nous – Européens, en tout cas – sommes en train de faire et défaire de nous-mêmes), comme italienne (parce que le réalisme psychologique de l’âme transalpine, son objectivité plastique, la passion sans illusions de sa liberté concrète, tout cela à la fois nous manquait et nous instruit !), comme contemporaine surtout (parce que les textes vifs et variés ici proposés évoquent admirablement l’espèce de guerre que l’histoire humaine s’est récemment déclarée à elle-même),

… et je dis guerre, parce que les trois suggestives parties proposées du livre (sur les thèmes successifs de la diversité culturelle dans la mondialisation, de l’interpellation par une jeunesse sacrifiée de notre rente de situation obtenue d’elle, enfin de ce que peut et doit l’art des mots face à la destruction technologique de la nature) disent toutes la tragédie, désormais, d’une lutte interne à la condition humaine : mêlée (et démêlés !) des cultures dans la merveilleuse uniforme langue de l’insignifiance – tous se comprenant enfin au moment même où ils n’ont plus rien à dire – , âpre concurrence des générations puisque les groupes sociaux vivent les uns des autres d’abord temporellement, et enfin revanche aveugle d’une Nature dont une raison aveugle à ses équilibres a kidnappé le volant).

On n’est donc pas surpris des personnages récurrents ici rencontrés (dans la bonne vingtaine de textes proposés) : les migrants, les humanistes dorlotant ou raillant leur propre fiasco, les travailleurs déclassés, les esclaves aseptisés de centres d’appel, les enseignants aphones, les écologistes sentencieux, les femmes jouant des coudes pour passer enfin du bon côté du secret, les indignés qui ont honte « pour ces gens qui ne savent plus avoir honte » (Dora Albanese, p. 77), mais présents dans des situations neuves, justes, et, – bien que souvent singulières ou ironiques – représentatives, authentiques, éclairantes, bref : de la restitution pertinente de destins !

Par exemple, voici quelques profs perplexes aux réactions miraculeuses : chez Alessandro d’Avenia, telles (p. 121) les quelques admirables lignes de « programme de vie scolaire » qu’il concocte en une sorte, non de document confidentiel, mais à l’inverse d’une confidence documentée aux élèves qu’il distribue au premier cours :

« Vous êtes si jeune, si neuf devant les choses, que je voudrais vous prier, autant que je sais le faire, d’être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement, en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses »

On voit aussi chez Andréa Bajani (car Erri de Luca n’est pas le seul esprit génial présent dans ce florilège), un professeur rétorquer (à une jeune fille de quinze ans, assénant publiquement que l’école ne servait à rien) deux choses. D’abord que, tout comme lors d’un tremblement de terre soudain, l’enseignant aurait pour unique souci, leur criant de « rester tous ensemble » de « les amener dehors tous vivants » (p. 84), de même l’école veut pouvoir jeter dans le monde des enfants qu’elle aura su objectivement faire grandir ensemble, dans un espace serein, disponible et légitime dont ils sauront faire vivre leur liberté de plus tard. Ensuite et enfin que, comme une femme de ménage têtue et farouche replaçant chaque semaine, dans la maison qu’elle bichonne, les meubles à son idée (p. 88), et finissant par convaincre le propriétaire excédé par cette insolente insistance d’aller, à son immense surprise, constater que de la nouvelle position du divan, on voyait étonnamment mieux le clocher, le quartier, la ville, la vie, de même l’enseignant modeste et résolu, épuisant notre résistance même à la métamorphose, cherche seulement à « placer la disposition de ce que nous sommes ».

Il faudrait, pour rendre justice à l’étonnante qualité de cet ensemble, citer bien d’autres extraits, sur les thèmes annoncés. On se permettra juste, pardon, trois très courts exemples, sur l’idée commune de l’apocalypse logiquement advenue.

Laura Pugno (p. 126) évoque ainsi les institutions tuées, au moyen de leurs bâtiments désaffectés ou dévastés :

« Les salles du Musée étaient devenues un refuge pour vagabonds qui dormaient dans les vitrines vides, en miettes, parfois même sans se préoccuper de balayer les vitres cassées ».

Mauro Corona (p. 167) restitue ainsi le court dialogue entre les mourants de la Catastrophe et leur officiel Sauveur :

« Ah, Seigneur Jésus, pourquoi nous avoir punis ainsi ?

– Vous vous êtes punis vous-mêmes, dit le Seigneur. Je n’y suis pour rien »

Le même précise, cliniquement, plus loin (p. 177) :

« Les hommes ont commencé à se punir quand ils ont cessé de se servir de leurs mains et, par conséquent, de leur cerveau. Ils se sont castrés tout seuls, ils ne savent même plus allumer un feu. Les gens des montagnes et de la campagne échappent à la règle, mais pas tous. Seulement ceux d’un certain âge. Les dernières générations ne savent rien faire de leurs mains. A part la branlette et les ordinateurs, ils ne s’en servent pas ».

Et voici la conséquence :

« Les pauvres (…) sont devenus les phares de la ville. Ils se donnent du mal, ils inventent, résolvent des problèmes, proposent des solutions. Chose la plus importante : ils restent calmes. Ceux qui étaient aisés, il fut un temps, s’agitent, ont une peur bleue de crever, ils foutent le bordel, hurlent, pleurent, n’ont pas de couilles. Et ça peut se comprendre. Habitués à tout avoir en sortant leur portefeuille, ils sont désormais des agneaux sans leur mère. Des agneaux au milieu des loups. Sous les dents d’une condition extrême. Les pauvres au contraire sont plus forts. Ils résistent longtemps et meurent plus tard. Ils sont aussi plus cruels (…). Maintenant que la belle vie est finie et que nous sommes tous assis à la même table, ces gens-là, qui portaient le fardeau de la misère, sont les plus costauds ».

Bref, les riches, désormais, sont …

« nus comme des vers. Et comme des vers, ils risquent d’être décapités par la pelle de la faim »

C’est que, pour parler franchement avec Cosimo Argentina, ce qui distingue les pauvres, c’est qu’ils connaissaient déjà la Fin du Monde avant sa mise en œuvre officielle :  en témoigne ce discours funéraire, prononcé, en bousculant le prêtre et les officiels, par l’un des collègues de Lamanna, tué lentement mais sûrement par les gaz de la cokerie (p. 148) :

« Nous savons que ce cri de douleur naît et meurt dans cette église. Nous savons que ceux qui s’enrichissent avec notre travail sont sourds et insensibles aux mots. Ce sont les mêmes qui économisent sur les harnais, sur les casques, les chaussures de sécurité et sur le respect des émissions polluantes. La tumeur de Lamanna est un évènement qui n’a pas d’importance, pour les chefs. Moi aussi, j’ai une tumeur au poumon gauche. Je serai opéré à Lecce la semaine prochaine et les probabilités de survie à l’intervention sont de 50%. Les morts à cause du travail ne devraient pas exister … c’est une contradiction dans les termes »

Mais ces sortes de travaux dirigés du Sort, superbement écrits et commentés par nos auteurs, n’empêchent pas les saillies émues ou hilarantes :

… ainsi d’un coup de foudre magnifiquement imagé par Carmine Abate (p. 51) :

« Tu connais le grondement d’un coup de fusil dans les ravins ? – me demanda mon père (…). C’est un bruit qui vient de partout et qui semble ne jamais prendre fin. Ça m’a fait ça la première fois que je l’ai vue … »

… et le même précise (p. 52), que de la boutique où la fleuriste inconnue vient à jamais, d’un regard, de tuer son passé de geignard solitaire,

« je sors, mais je voudrais rester là toute ma vie … »

Je ne suis pas du tout spécialiste de la pensée de l’Italie (je n’ai parcouru, de ses écrivains, que Dante, Machiavel, Galilée, Vico et Buzzati), mais j’ai été extrêmement sensible, via ce dense et probe recueil, à la continuité, dans sa relève pourtant la plus progressiste, du génie italien : c’est, comme depuis toujours, un monde certes sans sentimentalité,  sans esprit de sacrifice, sans vocation contemplative (la noblesse qu’il y aurait à regarder finement dans le vague a toujours fait rire l’Italien, pour lequel la considération pour elle-même de ce qui est n’a justement aucun titre à être !), mais aussi, par cela même, un monde sans vaine obscurité, sans maladive indécision, sans complaisant scrupule (comme disait Elie Faure, l’Italien a d’abord un loyal problème de condition, et non un retors et alambiqué problème de conscience). Nous avons beaucoup à en apprendre : par exemple la France présente se perd dans son vaniteux refus des migrants, comme l’Allemagne, peut-être, dans sa trouble générosité à leur égard, mais l’Italie, elle, n’a pas le loisir d’osciller ainsi entre barricade et ouverture, car elle sait et vit qu’on ne ferme pas la mer,  elle sait et vit que Lampedusa est plus au Sud qu’Alger ou Tunis, elle abrite en son coeur un pape non-italien plus chrétien que tous les Italiens réunis, elle est donc aux premières loges d’une vérité qu’elle affronte (comme, dirait aussi Elie Faure, elle affronte corrélativement les illusions qui séparent de nous le désir même de vérité !).

On peut même tenter de comprendre, par ces textes souvent prophétiques, ce qui, dans la Péninsule, n’arrive plus à se produire : la mondialisation, qui exacerbe les petites passions, émousse les grandes, dont se nourrissait exclusivement la vertu italienne ;  la pression migratoire (parce qu’elle montre que Dieu a créé l’étranger comme davantage que nous-même) complique l’héroïsme italien (qui ne s’engageait que pour un Dieu capable de lui, et coupable des autres) ; le réchauffement climatique même menace l’équilibre acquis de l’âme collective, car les Italiens n’ont su jusqu’ici transfigurer la laideur extrémiste de leurs inclinations que parce que leur assise terrestre, leur chair géographique, était bénie des dieux, était la plus gracieuse et poliment modérée des terres habitables (or, c’est fini, l’Ombrie et la Toscane mêmes seront bientôt peut-être poubelles embrasables) ; même les Droits de l’Homme étouffent peu à peu la part noble de la vendetta (cruelle, mais décisive pour punir ceux qui ont voulu rendre impossible d’aimer).

Une dernière chose : il n’y a pas de fil chronologique dans ce recueil. Mais cela même est italien ; ce déploiement par échos architecturaux, qui ne s’étaie pas sur la vaine assurance d’un devenir unique, inévitable, totalisant, a le mérite (très représentatif de ce peuple) d’une rare hospitalité à l’égard des nuances, d’une intelligente et lente assimilation de ce qu’on ne peut ni modeler ni négliger, d’une radicale franchise de soi à soi (comme une lucidité exclusivement privée) qui fait dire, non pas « Dieu est mort » – et son imbécile cortège d’inconsolables blasphémateurs et de revanchards fanatiques – mais simplement : « Un autre monde ? Peut-être, mais pour quoi faire ? ».

C’est donc légitimement qu’Angela Biancofiore, qui supervise et préface ce recueil (avant une remarquable introduction de Romano Summa et Sondes Ben Abdallah) nous rappelle que « la littérature a la responsabilité du monde », parce que,  suggère-t-elle,  l’homme, de toute façon, ne survivra … qu’à une nouvelle compréhension de lui-même (que ces souvent jeunes auteurs contribuent nettement à inaugurer !).

Le titre de ce livre évoque explicitement l’aphorisme de Gandhi : « Soyons le changement que nous voulons dans le monde » ; il ne prétend pas nous dire qui être, mais seulement comment un peu mieux le vouloir. Et son utile secousse est comme une bourrade de réenchantement.

*dans le cadre de son activité au dynamique centre de recherche LLACS (Langues, Littérature, arts et cultures du Sud) de l’Université Paul-Valéry de Montpellier,

http://www.univ-montp3.fr/llacs

©Marc Wetzel 

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