Marie ROUANET – Territoires sonores – Fleurines 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Marie ROUANET – Territoires sonores – Fleurines 2016


La farouche, et formidable (et féconde !) Marie Rouanet* vit à la Serre, près de Camarès, sur un causse aveyronnais, depuis plus de cinquante ans. Elle y a perdu son mari Yves (Rouquette), occitaniste, poète et humoriste, en janvier 2015. Ce petit livre (un poème en prose d’une trentaine de pages) veut décrire exclusivement à l’oreille ce nid commun perdu.

Il y a d’abord ce qu’elle ne fait pas : dire quelle formidable personnalité Yves avait, donner dans l’astuce nécrologisante, pleurer la familiarité perdue. Autre chose qu’elle ne fait pas (et qu’elle saurait pourtant !) : chanter, composer une complainte, entonner la musicale élégie de ce qu’ils surent faire et être l’un pour l’autre. Et moins que tout encore : verbaliser un album-photos. Comme son titre l’indique parfaitement, ce livre décrit quelque part, non quelqu’un ; il ne va pas semer de musique, mais vient récolter des sons. Enfin, elle renonce ici à toute image, à toute pose significative, à toute galerie de traits essentiels en garde-à-vous disposés dans le couloir du passé. Non. Elle le dit : elle apprivoise des sons, elle prend le seul parti d’entendre l’interprétation que fait un lieu (un lieu vécu, un lieu si assidûment habité – et habité par deux grands poètes, par deux êtres qui n’attendaient certes pas la mort pour le hanter !) de l’absence d’un de ses résidents, du départ de l’un qui passionnément l’anima.

Très réellement, elle rend le deuil que la maison même porte de son habitant. Elle restitue (parfaitement placée pour ça, puisqu’elle devine infailliblement ce que la chambre d’échos fixe et conserve de la voix perdue) les sons de l’ancienne vie, de l’ex-mortalité partagée, par ressaisie, par reconstruction fidèle, des choses et des êtres qui vibraient ici et ainsi. Très clairement, très sobrement, Marie Rouanet la chanteuse renonce à chanter, elle ne lance aucune belle ou juste mélodie dont les notes naîtraient les unes des autres, dans un processus rêvé ou idéal**, loin des choses. Non, au contraire : elle ne quitte pas d’un écho, d’un tintement, d’un craquement, d’un bourdonnement, les choses mêmes. Ce sont elles les foyers vrais, exclusifs, les épicentres indigènes de ce qu’elles manifestent, et qui fut ici vivre. Elle se fait secrétaire de vibrations posthumes.

Trois exemples :

« Derrière l’ancien fournial, sous le chêne le plus monumental – presque trois siècles d’âge – nous avons installé une table longue et lourde que nous utilisons en été pour des repas en famille ou entre amis, pour manger dans un bruissement de feuilles et une fraîcheur qui défie les zéniths les plus brûlants. Lorsque le vent se lève, il module musicalement au goulot d’une carafe. Ce son estival accompagne les moments de grâce d’après repas, venus de la satiété et du bonheur » (p. 19-20)

« Après, dans notre vie, ce fut moi qui me levais la première, doucement, pour ne pas le réveiller ; dans l’escalier, j’évitais deux marches très bruyantes. A ma table de travail, massive, toujours en désordre, j’attendais son lever, tout en surveillant les sons de l’inerte. Le bois qui malgré son âge continue à craquer – longtemps on a cru qu’il s’agissait de messages venus des morts – telle lame du parquet fait trembler le corps instable de la pendule, la vitre du cadran et le balancier de cuivre. Il vibre avec un chant frêle et long, comme produit par de minuscules guimbardes mêlées à des perles de verre. Il m’arrive pour le plaisir de provoquer ce chant » (p. 11-2)

« En hiver, le feu a été ranimé ; peut-on parler d’inerte pour le feu ? Une bûche s’écroule, un morceau de chêne s’embrase et la flamme souffle. Tous les solitaires ont parlé de la véritable compagnie du feu dont il faut sans cesse s’occuper ; Il respire, baisse, va s’éteindre, une poignée de petits bois le ranime. Il crépite. Il est vivant, à condition de s’en occuper ; dans le beau silence, on peut entendre une rose qui s’effeuille sur la table basse » (p. 12)

Franchement, cette danse du son et de la mort est précieuse et profonde. Pas seulement parce que notre auteure (que je connais très peu, ou de loin, ou de loin en loin, mais qu’on devine telle) est, je l’ai dit, farouche (rude, et orgueilleuse certainement, et redoutablement loyale : l’aura sobre, l’ombre dense !), comme mêlant la vitesse du tigre à la stabilité d’un barrage, une auteure, donc, qu’on s’en voudrait de plaindre, qu’on hésiterait à flatter, tant elle semble coulée d’origine dans le vrai du sort, le dur de l’existence ; mais aussi parce que le son et le mort partagent l’invisibilité, l’un parce qu’il n’a pas de forme pouvant paraître, l’autre parce qu’il est forme toute entière disparue. Mais aussi ce sont des contraires : pour le son (l’être qui, dans ce texte, grince, gronde, gratte, glisse ou même grignote), un pur événement qui n’apprend pas plus de lui-même, qui n’a pas plus d’habitudes internes qu’un écho ; pour le mort, à l’inverse, un être qui avait ici ses habitudes mais ne sera plus jamais événement. Mais leur complémentarité est sublime, comme on le voit dans ce passage, où le bruit propre de l’union d’une âme et d’un corps est plus profond que le tintement des objets, mais aussi que la musique des esprits.

« J’aimais, j’aime toujours ces chambres monacales où il n’y a de place que pour un grand placard mural, une petite étagère à livres, le lit et même pas de table ; la plus petite dite « du fénestrou » était la nôtre, celle de « la portalière » est destinée à un invité de passage, souvent à nos enfants ou petits-enfants. La réa suspendue dehors, juste au-dessus de la vitre grince par grand vent. On l’entend un peu chanter sur les arêtes des tuiles ; on entend la pluie ou la grêle frapper le vasistas.

Mais les plus beaux bruits de la « chambre du fénestrou » sont ceux des corps. Quel bonheur d’écouter une respiration, un cœur, un rire, perçus à leur source dans la cage thoracique de l’autre, caisse de résonance, vraie cage aux barreaux vivants où se manifeste l’agencement magnifique et mystérieux des viscères, du sang et de l’âme.

Les corps donnés et aimés – l’enfant, l’amant, l’époux – sont autant de territoires sonores » (p. 10-11)

En plus d’être, comme on voit, admirablement écrit, ce texte, dont (parlons franchement) le thème ouvrait à toutes les facilités de la plainte, de la nostalgie, de la musicologie spirite, de l’accolade hagiographique ou du stoïcisme derrière paravent, s’avère d’une héroïque clarté, et, pour tout dire, d’un rare et généreux courage intellectuel. Car on fait ici (et quelle entreprise plus délicate ?) leçon de deuil utile. Car voici quelqu’un, notre écrivaine « sans lui », qui revient dans la maison irrémédiablement assombrie, dans la Caverne même de notre condition, mais qui la veut délibérée, bénie, et comme providentielle. Qui apprend de la mort ce que même les livres en ignorent : qu’un mort a raison de changer tout à l’inter-humanité ordinaire (aux évidences morales de la négligence – à secouer – et du sacrifice – à offrir !) ; car avec le mort, aucun geste n’est plus à craindre de l’envoyer imprudemment à la mort, – c’est fait ! Aucun martyre perso ne le fera pourtant revenir – un don infini ne le rachèterait pas. Et elle, la pleureuse qui s’y refuse, est à la hauteur de l’épreuve du deuil, de la souffrance de survivre. Elle n’aura pas à apprendre à vivre sans lui, car elle savait déjà ; elle n’a visiblement pas eu besoin de sa mort pour accepter la sienne propre. Elle sait, comme génialement, se détacher d’un déchirement, se réconcilier avec un arrachement . Marie Rouanet se conduit ici comme une sereine incarnation de la merveilleuse formule d’André Comte-Sponville : « La vie emporte tout, jusqu’à la mort même qui l’emporte. Toute douleur cesse, où elles vont toutes ».

C’est qu’elle reste, devant la nécessaire fin de l’amour réel, curieuse et active comme un enfant. De même qu’un petit découvre la nature de la musique en produisant lui-même les bruits (de mains, de flanc, de bouche, de pieds) qu’il organise, en découvrant la cause à même l’effet qu’il fait se produire, la survivante Marie Rouanet paraît découvrir la nature de la vie en répertoriant les climats objectifs de son écoute passée, en accompagnant désormais activement les choses dans la gangue d’origine de leurs vibrations, tapant avec elles comme de l’intérieur de leurs murs, tables, enveloppes, troncs et vitres. Le volant orphelin, mais vaillant, du monde, se conduit aussi bien, diraient les enfants, sans les mains !

Je laisse enfin découvrir l’extraordinaire suggestivité de cette écriture, comme dans ce : « pas encore »

« Sur la cour dallée de la maison, au niveau du sol s’ouvrent deux portes. Celle de son bureau que je n’utilise pas – pas encore … » (p. 25),

et la démiurgique fantaisie de Marie (et il y a si peu de clowns femmes) :

« A la fin du repas je m’amuserai à composer une « petite musique de bouche ». S’il y a des enfants j’exécuterai une magie. J’avale le son produit par deux dents de fourchette pincées, puis relâchées, puis je le régurgite, tout aussi clair, je l’écrase dans mon poing fermé puis je le ressuscite. Tout le monde est baba » (p. 26) .

et lui donne, bien sûr, la conclusion, qui dit parfaitement, dans l’image de la sonothèque auto-féconde, ce milieu de sons que fait, que laisse, que reprend derrière lui, en royal archiviste, l’art de vivre :

« Je ne veux aucun exhausteur de sens. Qu’ajouterai-je à mes jouissances de l’oreille ? Ma sonothèque est en moi. Elle ressurgit quand je voyage et que des bêlements d’agneau, des eaux encaissées, des forêts de sapins ou de hêtres, des peupliers ou des saules appellent l’un ou l’autre des sons de mon magasin. C’est beaucoup mieux qu’une sonothèque car en moi, sans cesse, elle s’agite, mûrit et s’augmente. Cet acquis de moi, qui me dépasse, est disponible sans avoir besoin d’appareil, dans l’instant. Aucune mémoire artificielle ne saurait l’égaler » (p. 29).

Ces « territoires sonores » sont aux antipodes de la pompeuse musique d’une existence ; ils enveloppent, seulement et impeccablement, le rythme posthume de ce qu’un mari militant, prodigue et gaillard poète aura fait vivre des choses.

©Marc Wetzel



* Marie Rouanet est née à Béziers en 1936 ; romancière, mais aussi auteur compositeur et chanteuse, historienne (des milieux et des coutumes), essayiste, documentariste, chroniqueuse et … poète.

** Une remarque inspirée de l’extraordinaire livre du philosophe Francis Wolff, « Pourquoi la musique ? » (Fayard, 2016)

Ainsi parlait Raymond Lulle (Aixi parlava Ramon Llull) – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Francesc Tous Prieto – Edition bilingue (catalan/français), traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, Arfuyen, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Ainsi parlait Raymond Lulle (Aixi parlava Ramon Llull) – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Francesc Tous Prieto – Edition bilingue (catalan/français), traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, Arfuyen, 2016


On tient là, grâce à cette collection utile et belle, un bréviaire de sagesse poétique – d’un très grand esprit du XIII-XIVeme siècle, inépuisable écrivain, homme aventureux, logicien génial, infatigable théologien et voyageur catalan, probablement mort en 1316, à 81 ans, quittant Tunis lapidé par des foules musulmanes (excédées de le voir re-débarquer, follement et seul, pour les convertir à la seule vraie foi chrétienne…).

L’homme, fils de nobles majorcains, d’abord jeune troubadour sensuel et talentueux, aussi bien que fringant chevalier de Cour, change à trente ans toute sa vie (suite à de terribles apparitions du Christ en croix à sa nocturne table de travail), ne voulant dès lors courtiser et défendre que Dieu, abandonnant sa femme (« ni plus ni moins que les biens qu’il lui laisse » dit-il !), ses enfants (si radicalement qu’il prendra son fils, venu vertement le réprimander des années plus tard, pour un colporteur), sillonnant toute la Méditerranée (de Paris en Arménie, de Bougie à Chypre, de Montpellier à Jérusalem) pour faire entendre la Croix et taire ceux qui l’ignorent. Comme il le confie quelques temps avant sa mort, dans son autobiographie dictée (et comment mieux formuler l’unique pari de passer d’aimer vivre à vivre d’aimer ?) :

« Je fus un homme marié, père de famille, dans une bonne situation de fortune, lascif et mondain. Tout cela, j’y ai renoncé de plein gré, afin de pouvoir honorer Dieu, servir le bien public et exalter notre sainte foi. J’ai appris l’arabe, je suis plusieurs fois parti prêcher les sarrasins. Arrêté, incarcéré et flagellé pour la foi, j’ai travaillé cinquante ans pour émouvoir les chefs de l’Église et les princes chrétiens en faveur du bien public. A présent, je suis vieux, à présent, je suis pauvre, mais je n’ai pas changé de propos, et je persévérerai dans le même, si le Seigneur me l’accorde, jusqu’à la mort » (Vita coetanea, 1311)

C’est un homme qui a fait de son esprit le théâtre même de l’incessante vie de Dieu.

Un homme qui jour et nuit pense et agit, car tout repos de l’homme, prétend-il, fatigue Dieu !

Un homme qui aime trop Dieu pour le craindre, c’est à dire exactement se comprend devant Dieu néant qui n’a plus peur (car que pourrait bien, raisonne-t-il malicieusement, redouter le néant ?) :

« Celui qui craint Dieu plus qu’il ne l’aime, s’aime lui-même plus qu’il n’aime Dieu » (p. 147)

Un homme qui explique que, si l’assidu à son miroir regarde l’image qu’il a, l’assidu à Dieu ne considère que celle qu’il est :

« Amour, quel est le but de la Création ?

– Ami, la création existe pour que le monde et les créatures soient miroir et image de l’œuvre que l’Aimé a en lui-même, afin que celle-ci soit connue, aimée et louée par les anges et les hommes » (p. 129)

Un homme seul avec tous, et ne cessant de l’être qu’avec Tout :

« L’ami demeurait tout seul sous l’ombre d’un bel arbre. Des hommes passèrent par ce lieu et lui demandèrent pourquoi il était seul ; et l’ami répondit que « seul » il était quand il les vit et entendit, mais qu’auparavant il était en compagnie de son Aimé » (p. 77)

Un homme devenu saint comme par nécessité, parce que la moindre immoralité le tuerait – celui qui survit sans mérite, dit-il, mourant sans cesse :

« Mieux vaut mourir honnêtement que longue vie ignoblement ; car tous les jours meurt qui vit indignement » (p. 89)

Un homme plus fin qu’un fil de soie et scrupuleux qu’un barbelé (car l’esprit doit se reprocher tout ce qu’il laisse lui échapper) :

« Bouche, dit l’intelligence, pourquoi mentez-vous ?

– Intelligence, dit la bouche, pourquoi me l’avez-vous conseillé ? » (p. 99)

Qui estime que la seule richesse qui s’accroît en se dépensant est, non moins que l’amour, la compétence :

« C’est une plus sûre richesse d’enrichir son fils par quelque métier (per algun mester) que de lui donner argent ou possessions, car toute richesse abandonne l’homme, hors le métier » (p. 61)

Qui sait que l’homme est plus bas que toute autre bête, mais aussi la seule capable de s’élever à saute-mouton au-dessus d’elle-même :

« Médite et aime comment les hommes, qui à cause du péché sont moins que les bêtes ne sont par nature, Dieu les appelle à être plus grands, par le don et le pardon, que tout le ciel, la mer et toutes les autres choses naturelles » (p. 121)

Et que l’homme fait feu de toute ombre, – celui qui a réelle faim de vérité pourra toujours manger dans la main même de sa propre erreur :

« Toute fausseté est fausse apparence de vérité » ( = Tota falsetat és falsa semblança de veritat) » (p. 113)

Dieu, suggère-t-il, nous aime de cet infini même dont nous sommes incapables :

« La manière que Dieu a de nous aimer est si grande que si la créature pouvait la supporter, elle créerait sa propre grandeur infinie, à laquelle elle donnerait une bonté infinie. Mais cela, la créature ne peut (justement) le supporter… » (p. 135)

Lulle est un moraliste avant tout psychologue, sentant qu’on ne fait honte à autrui que de ce dont lamentablement on fuit d’abord en nous le reproche :

« Pourquoi l’homme luxurieux n’est-il pas en colère contre son péché et est-il en colère contre sa femme luxurieuse ? Tout coq est seigneur en son fumier (= Tot gall és senyor en son femer ) » (p. 111)

Il est un théologien avant tout poète, sentant que Dieu ne se cache derrière la nature que pour mieux s’y montrer :

« Si la nature, qui est une créature finie et limitée a tant de bénignité qu’elle montre tous ses secrets, combien plus convient-il que le créateur qui est infini en bonté, puissance, etc. montre tous ses secrets » (p. 47)

Et il est un politique avant tout moraliste, quand, tout en consacrant le rangement hiérarchique des hommes, il affirme que quiconque n’aime que son propre ordre le disqualifie et déshonore d’autant :

« L’ordre n’est pas seulement parmi les hommes qui aiment leur ordre, il est d’abord en eux pour aimer les autres ordres. D’où vient qu’aimer un ordre et en déprécier (desamar) un autre, ce n’est pas maintenir l’ordre, puisque Dieu n’a fait aucun ordre contraire à un autre » (p. 49)

Cette autre remarque le dit aussi : l’exemplarité de l’homme important est plus importante que celle de l’homme commun, car elle seule a le rayonnement dissuasif :

« S’il n’y avait pas de défaillance parmi les clercs et les chevaliers, il y en aurait presque à peine parmi les autres gens ; car grâce aux clercs on aurait dévotion et amour de Dieu, et grâce aux chevaliers on craindrait d’injurier son prochain » (p. 49)

Raymond Lulle est un homme, notait Louis Sala-Molins, un de ses brillants interprètes, qui vise un monde (naturel, civil, spirituel) où tout serait enfin action, où plus rien ne serait paresseuse lacune, lâche pause, oiseuse diversion, car agir, diagnostique-t-il, c’est savoir faire perdurer son travail, et faire s’étendre, se déployer à partir d’elle-même son impulsion. Cette énergie comme directement éternelle veut et permet que l’homme ne vive réellement que s’il (et tant qu’il) désire être. L’idée dramatique et belle de Lulle, disait Sala-Molins, est qu’un être aussi fini et limité que l’homme, aussi essentiellement proche du non-être, ne peut réussir à en divorcer transitoirement, à s’en détacher si peu que ce soit, que par l’action, qui seule prête à l’homme cette présence complète apte à exorciser et ignorer le néant qui le fonde. Et réciproquement, dit-il, « Dieu étant de tous les êtres le plus éloigné du non-être », il lui faut mortellement s’incarner, c’est à dire renoncer à son agir absolu, pour pouvoir goûter et partager le néant qui hante l’homme, et qu’un Dieu seulement transcendant ignore. Ainsi seul le Dieu crucifié peut en quelque sorte dire à l’homme pécheur (p. 125) : ce n’est pas tant ton crime qui m’effraie que le fait qu’il ne t’ait pas spontanément jeté à genoux.

L’amour de Raymond Lulle pour Jésus-Christ, est, ainsi, méthodiquement naturel, aussi naïvement logique qu’un constat de complétude :

« Jésus est cette personne qui est créateur et créature, et c’est pourquoi son nom est le plus commun qui puisse être, car tout ce qui est, est Dieu ou créature, et ce qui n’est ni Dieu ni créature n’est rien. Et c’est pourquoi qui nomme Jésus nomme la fin de tout ce qui est… » (p. 143)

Et sa foi est comme une confiance intelligente en ce qui dépasse l’intelligence.

Comme le dit, en d’impressionnantes analogies, Lulle : vas-tu cesser d’aimer un parent si défiguré que tu ne le reconnaîtrais plus ? Ou rejeter de ta mémoire ce que tu saurais ne pouvoir comprendre que plus tard ? Ou, devenant aveugle, nier l’existence de ce que tu n’aperçois plus ?

Ainsi chez Lulle la liberté d’agir est foi en elle-même et amour de ce qui la dépasse. Foi en elle-même, car, dit-il fortement (p. 65), la vérité de l’astrologie est que les astres influencent nos corps, mais elle est aussi, comme capacité astrologisante que ni les astres ni les autres animaux n’ont, que l’âme est le seul astre qui s’influence lui-même, et peut ainsi déjouer la puissance de ce qu’il se représente. Et amour de ce qui la dépasse, jusque dans le terme réel de toute vie,

« L’âme en tant que l’âme ne ressent pas la peine de la mort mais la fait sentir au corps » (p. 145)

Ainsi l’âme qui fait vivre le corps n’aura qu’une simple et merveilleuse prière pour ce qui l’a fait elle-même être :

« Amour vrai, dit l’ami, pose mes mains dans tes œuvres et mes pieds dans tes sentiers … » (p. 119)

Ainsi Lulle donne-t-il, dans son « Arbre de philosophie d’amour », deux conseils ; celui, sans appel, du crépuscule :

« Quand tu monteras dans le beau lit pour y reposer et dormir, considère que, de ce lit, descendent les hommes morts et qu’ils vont dessous la terre pour demeurer et pour pourrir » (p. 125)

et celui, tout en appel, de l’aube :

« Si tu n’as pas d’amis, monte aimer ton Aimé qui aime nuit et jour »

Esprit étincelant (car homme qu’inspire toute vérité possible), mais tête fragile (car logicien dérangé), la valeur de Ramon mérite toujours pour nous d’osciller entre le plus infamant des qualificatifs (« Lulle, précurseur de tous les fumistes »), et le plus éclatant (« le goûteur attitré de Dieu »). La lecture de ce magnifique petit livre tranche ainsi : précurseur de tous les goûteurs de Dieu, – si ce dernier n’est pas un fumiste.

©Marc Wetzel

Geneviève ELVERUM – Maman Sauvage – L’oie de Cravan (Montréal) – déc. 2015)

Chronique de Marc Wetzel

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     Geneviève ELVERUM – Maman Sauvage – L’oie de Cravan (Montréal) – déc. 2015)


La biographie est simple, et terrifiante : une jeune (née en 1981) Québecoise multiplement douée (illustratrice, musicienne, poète), mal grandie (un père « abstrait », une mère… concrétissime – comme le raconte si franchement sa B.D. « Susceptible »), part vivre avec son homme (le musicien Phil Elverum) sur la côte Nord-Ouest des États-Unis (dans un endroit si isolé, confie-t-elle, que seule une famille sans enfants peut s’offrir la lubie d’y vivre), y tombe enceinte, s’amuse de promener son ventre dans ce désert d’eau et de silence, accouche (le 19 janvier – « dernier jour possible pour une Capricorne » – 2015) d’une petite Agathe, se sait quatre mois plus tard atteinte d’un inopérable cancer du pancréas, et meurt le 9 juillet 2016, à 35 ans.

Son mari poste le 10 un mot de deuil où il la décrit, dans ses derniers jours, « le corps mettant son veto à toutes ses espérances », les poumons noyés, et disparaissant dans ses propres yeux (il écrit exactement, si je traduis bien : « se soustrayant à tous regards en s’éclipsant dans le sien »).

Le mince recueil « Maman Sauvage » publié fin 2015 par les Canadiens de l’Oie de Cravan, est la chronique enjouée, libre, drôlatique, d’une grossesse encore ordinaire, comme d’une vie qui ardemment creuse un puits qu’elle devine à sec. En page 71 et dernière de ce recueil, une photo d’elle (vive brunette, fine, déjà trop impatiente pour rêver) et de son bébé (serein et doux) dans un neutre cabinet médical, en face d’un poème « Tout » –  la montre comblée et perplexe.

Et en effet tout ici ravit l’âme et arrache le cœur.

Par la sobre authenticité :

« J’avoue, en parcourant
les rues mouillées ce soir :
je crains la tragédie.

Québecoise assez grande
vivant aux États-Unis
transporte cargo précieux
a peur des voitures et des fusillades
cherche l’aisselle de son homme
pour se réfugier » (p. 35)

Par la prophétique précision :

« J’ai le pied droit enflé
le pied gauche aussi
mais le droit est plus gros.

Le docteur m’a dit
de ne pas m’en faire
que c’est sans doute dû
à la position du bébé.

J’ai l’air d’un dessin animé
avec mon pied montgolfière.

L’acuponctrice s’en est occupée,
quelque chose de liquide
en est sorti. »   (p. 52)

Par la souveraine honnêteté :

« J’aimerais travailler encore un peu
mais j’ai la peau tout étirée
et j’ai (toujours) mal aux côtes.

Penchée sur ma table
je suis un peu découragée
il y a le poêle
l’homme
et le lit.

Le nid.

Une date dans l’infini
pour laquelle il faut être prête » (p. 33-4)

Par l’ingénu sang-froid :

« Je me pense plus ourse
que le reste des ours.
Pour trouver la paix
je dors »  (p. 10)

Par la baroque gratitude :

« Tous les animaux du monde
sont mes amis.

En tant qu’ex-végétarienne
je tiens à remercier
du fond du cœur
le hamburger
le souvlaki à l’agneau
les tacos aux crevettes
le poulet au beurre
et la soupe au saumon.

J’ai eu besoin ces derniers mois
de protéines et de sang.
Je ne vous oublierai jamais
promis »   (p. 31)

Par le fraternel confinement :

« Mon silence
ma façon de rester
chez moi
et de foutre la paix
à tout le monde
sont fatigants.

Ma paix
les fatigue »  (p. 12)

Par une sorte de furieuse indulgence, et d’incollable compassion :

« Votre chien
s’est fait frapper
par une voiture
ce matin.

Personne n’était surpris.
C’était un chien débile
qui a frôlé la mort plusieurs fois
en courant après
des chats
des écureuils
des lièvres
et en attaquant
des chiens
beaucoup plus gros que lui.

Après trois jours
passés à pleurer
la mort du chien
nous a tous coupé
le sifflet.

Je ne sais pas quoi dire.
Je voudrais vous donner
mes condoléances les plus sincères
mais je suis encore secouée
par les attaques
de l’autre soir.

C’était un chien débile.
Vos attaques étaient débiles.
Mais je suis triste pour vous
quand même »  (p. 17-8)

Par un quant-à-soi revenu de tout :

« Mon aura doit être brune
les gens doivent la sentir de loin (…)

Il dit que je suis née sous un nuage de caca.
J’ai pensé m’en être débarrassée (du nuage)
en mai quand les nouvelles étaient bonnes. (…)

Quand ça frappe trop dur,
il faut me décoller
comme de la gomme noircie
sur le trottoir »   (p. 20-1)

Par une amère ferveur :

« C’était Noël
et on l’a à peine remarqué.
Il faisait chaud, il pleuvait.
J’ai pris une marche dans la forêt
pas trop loin
parce que j’ai constamment
envie de pisser.

C’était un petit peu déprimant
mais aussi facile à faire.
J’aurais voulu de la neige
un air de féerie
mais à la place
on a eu la réalité :

Un bébé qui s’en vient
dans un monde où les gens
se parlent et s’écoutent mal
et où il fait
de plus en plus chaud »  (p. 50)

Par l’administratif humour, enfin, à l’Accueil de la Maternité :

«La veille du grand jour
(ce qu’on croyait être le grand jour)
la mère et la doula sont allées à l’hôpital
à pied
à six heures et demie du matin.

Les deux ricanaient
dans le noir, comme des bandits,
contournant l’hôpital
excitées à l’idée de cette naissance
programmée
la mère déjà plus légère.

Le père les a rejointes à la réception
avec la valise, les sacs, les collations.
La mère a tendu sa carte-santé
elle a signé son nom.

Un bébé
s’il vous plaît »  (p. 62)

On conçoit mal plus déchirante trajectoire, mais au moins ici le destin, comme admirablement annoté, aura mérité d’être sa propre porte.

On peut voir sur Internet les images et dessins de Geneviève Gosselin-Castrée (qui signe ici Elverum), pressés et malicieux (l’élégante couverture du recueil est signée d’elle).

On peut aussi y entendre la chanteuse (par exemple dans une arrière-librairie japonaise), et ses compositions : quelque part entre le Velvet, Janis et Tim Buckley, aussi simultanément légère et grinçante que serait la voix d’un œuf, psalmodiant une sorte d’inquisitrice résurrection, comme quelqu’un dont la constante fébrilité saurait simplement qu’il n’existe pas de siège pour la liberté, (et le regard ailleurs, qu’il n’y a pas de miroir pour la conscience ; et l’aérienne réflexivité, qu’il n’y a pas de chair pour la raison !).

Geneviève ne se formalisait jamais que bien d’autres aient pu, comme elle le note magnifiquement (p. 36), telle ou telle « semaine, la choisir comme problème ». S’étonnerait-elle donc, notre pétulante et rude poète, (confidente terrassée de ce qui seul importe, et en ce moment même espiègle aède du Purgatoire) de devenir solution ?

©Marc Wetzel

Laura KASISCHKE – Mariées rebelles – Page à Page (2016), traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy

Chronique de Marc Wetzel

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Laura KASISCHKE – Mariées rebelles – Page à Page (2016), traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy


Tout de suite, un exemple de l’extraordinaire puissance de suggestion et d’exposition à la fois de cette auteure :

« Le diable s’est agenouillé pour m’embrasser les genoux.

Cela nous a fait plaisir de te voir, a-t-il dit,

si jeune, tu n’auras aucun mal

à t’adapter et dans

l’obscurité grandissante j’ai vu

que je n’étais qu’une jeune fille une jeune fille

attachée à une chaise une jeune fille

vêtue d’un simple uniforme (ma mère

avait cousu l’ourlet elle-même

et le fil dansait recourbé

sur mes cuisses) je pouvais lire

mon nom sur ma poche. Il a souri.

Il m’a fait déplier les jambes puis écarter les genoux

et la langue du diable était froide

et affûtée et la douleur

et le déshonneur que j’en éprouvais ont écimé

le sommet de l’obscurité.

J’étais une enfant. J’avais des devoirs

à faire. Ma clarinette pleurait de bave

dans son étui. Les poupées

étouffaient dans la maison de poupées. Quand

il est remonté

d’entre mes cuisses, une fois de plus

il a souri (était-il gentil ?

est-ce possible ? était-il seulement timide ?)

Moi, j’étais silencieuse je devenais

l’un des nombreux secrets du diable l’un

des nombreux jouets du diable

alors je suis retournée me noyer dans l’obscurité,

la fille parfaite de ses parents, une élève enthousiaste … » (p. 65-7)

Quand la vie fait la tristounette, pleurer d’admiration un bon coup soulage ; et c’est ce qui arrive en lisant les poésies de Laura Kasischke*. On admire parce qu’on sent qu’elle a apprivoisé du malheur tout ce qu’on peut en tirer sans mourir ; et on lui est reconnaissant de tout celui (le malheur) qu’elle nous a ainsi économisé en nous l’embouteillant, pour ainsi dire, dans des sortes de biberons de cristal.

Il n’est pas très difficile, à vrai dire, de diagnostiquer le génie poétique de quelqu’un ; d’abord, il (elle) nous appelle depuis plusieurs endroits simultanément : on entend devant nous les vagues qui déferlent, mais la même voix qu’elles nous vient des coquillages et des algues alentour, la même arrive des poutres fatiguées de la cahute, des chairs dispersées et tièdes des baigneuses, la même tombe des nuages désœuvrés et bavards de l’été, la même tourne dans les seaux en plastique ou dévale les pelles en bois des bambins locaux. Ensuite, n’importe lequel de ces détails nous paraît avoir plusieurs bouches : la vague, par exemple, n’est pas seulement cette fine brochette d’écume qui tourne maintenant dans la rade, mais elle est aussi le flasque traversin des roulures de Neptune, mais on voit sur elle de petits clichés de naufrages rapportés du large, mais on devine surfer sur sa crête le micro-plancton de nos manuels d’hydrographie, mais on y rencontre la si discrète Lune des vents qui drosse et parfois mêle ces milliers de marées miniatures. Enfin, le génie est toujours comme un talent double pour qui y assiste et le reçoit : c’est un gigantesque uppercut, mais qui au passage vous a cicatrisé ; c’est un grand-père bavotant, mais qui vous raconte votre naissance (il y était) ; un ange fastidieux et niais, mais qui est le beau-frère du Diable, et peut-être le jour venant plaidera pour vous. Ça a l’air d’exactement deux fois rien (comme l’est le reflet d’un mirage, – rien dans le miroir, rien non plus dans le monde), et c’est deux fois plus que quoi que ce soit au monde (et dans la glace !). Voilà nos trois signes, ici bien présents, d’une présence géniale.

Même dans le pur fantastique, où nul ne peut s’imaginer spontanément être, l’esprit de notre auteure déploie si vaste, si fin, si multiplement, si vite, si crucialement, le drap de son regard, que le lecteur se sent évidemment chez lui dans l’impossible, et qu’il est même comme le groom assermenté des métaphores qui infatigablement lui sont présentées :

« La première nuit à tire-d’aile, nous avons pris notre envol.

Tout juste sortis de l’enfer, nous avons niché

dans l’arbre à lunes

parce que l’arbre de vie

était chargé de citrons

et que l’arbre de mort

avait blanchi sous les cocons laiteux des anges.

Nous avons secoué l’arbre et les lunes

sont tombées à côté des crânes des mastodontes,

éraflées et abrasées par le sable » (p. 79)

Certes, son monde est au moins sombre ; mais le génie de quelqu’un de désespéré n’est pas nécessairement désespérant : formidablement sa lucidité chante, et ainsi, contagieusement convainc. Par exemple, Laura Kasischke voit pour nous, facilement, ce que nous n’aurions pas même idée de croire visible – les cicatrices,

sur la peau, d’un futur cancer héréditaire (p. 173) ; le souffle, sans plus d’emploi dehors, qui reste dans les morts, et dont la lumière, pour eux seuls sensible, leur est vie (p. 133) ; l’aura musicale du conducteur qui vient de s’endormir au volant (p. 91) ; l’animal de compagnie du soldat, tué avec lui dans la même salve ou explosion, et que les corbeaux picorent en prime (p. 75) – oui, elle voit tout cela, elle démasque l’usuelle invisibilité de tout cela, et, de plus, a soudain pour nous l’extra-lucide honnêteté de « se demander quelles autres évidences » lui restent alors « invisibles »,

« and now I wonder what else there is that I can’t see in front of me » (p. 140)

Maintenant, posons directement la question : comment se peut-il que cette poésie ait une telle puissance humaine et spirituelle, alors que d’une part elle vient d’une fille du Midwest qui ne connaît, d’après ses propres dires, que lui ; que d’autre part il n’y a pas, dans cette constante leçon de sagesse et de discernement, le moindre concept, la moindre petite formulation spéculative ?

La première réponse est que, ne serait-elle, en indécrottable plouc, jamais sortie d’un village natal, qu’elle accéderait pourtant (et nous, dès lors, avec) à l’universel, parce que de son milieu prodigieusement confiné et mince, elle sait dire à la fois lui et ses limites, lui et ce qu’il ne peut pas être, lui par essence et ce que son essence même lui rend impossible d’être, c’est à dire donc A et tout non-A, ce qui fait exactement … tout ! Ainsi, quand elle décrit le genre de vie des vaches de l’immense industrie laitière de l’étroite contrée, elle rend à la fois, et plus que parfaitement, ce qui leur est nécessaire et ce que cela même rend impossible, ce qui donne, en effet, la poétique version de l’universel, l’infaillible raison pour laquelle un réel a à être complet, comme on le lit ici :

« C’est le Midwest.

En amont de la route les mêmes vaches se tiennent

vache contre vache infiniment dans la ferme laitière. Aucun bruit.

Aucun mouvement en dehors des trayeuses en inox.

Les vaches sont estropiées à force de rester debout

et année après année pourtant

elles font malgré elles gicler leur lait et leur mercure

dans les machines aveugles et aspirantes. L’excès

forme des flaques autour d’elles, tourne

et ramollit leurs sabots inutiles » (p. 47)

Le génie poétique et l’exhaustivité intuitive sont ensemble, sans besoin de commenter, trois fois ici : « vache contre vache infiniment », « leur lait et leur mercure », « leurs sabots inutiles ». Nous sommes comme guéris par sa potion évocatrice, malgré l’horreur du sort décrit, car elle donne à la fois le remède, les effets secondaires de sa prise, et … les effets primaires de croire pouvoir s’en passer. L’ambroisie et … ses contre-indications ! Bref : tout, quelque part. Et qu’importe où c’est, puisque ce que ça ne peut pas être y figure toujours aussi.

La seconde interrogation porte sur l’impressionnante profondeur d’une pensée

pourtant sans concepts, sans clin d’œil abstraits, sans le moindre passage disant que telle notion implique, contient, contredit ou présuppose telle autre. Jamais. Et pourtant la vérité est prodigieusement présente à chaque ligne de ce recueil. Comment sait-elle à ce point éclairer la nécessité de notre condition, sans recours aucun à philosophie ?

Mon impression est ceci : sa poésie est ce qu’elle doit être, c’est à dire une parole libre, une parole délivrée de raconter, de conseiller, d’argumenter, de justifier, de mobiliser, de prescrire ; bref, une parole qui exactement fait ce qu’elle veut. Et une parole se voulant exclusivement libre de l’être, a les purs deux pouvoirs de la liberté : l’initiative (la poésie commence à penser où elle le désire, elle n’attend l’arrivée d’aucune prémisse, hypothèse ni permission pour ça), et l’intervention (elle descend directement dans l’arène qu’elle construit, elle va parmi ce qu’elle fait voir et fait tout de suite le coup de poing dans le possible même qu’elle suscite). La profondeur de notre auteure me paraît alors celle-ci : elle sait en même temps et fait savoir ce que l’initiative et l’intervention poétiques rendent impossible en retour. Tout pur commencement (initiative) est trahison, toute pure aventure (intervention) est compromission. Ce qu’on engage, on ne le conserve pas (autant stocker un élan, ou ménager une mobilisation !!) ; ce à quoi on se risque passe entre les directions, ne suit aucune des acquises, et donc doit dévier (autant, sinon, rêver d’un sillage pur, d’une mêlée immaculée !). Ce sont donc ces clauses nettes et fiables du parler poétique que j’entends dans ce passage :

« … Désormais

j’ai bien compris que la vie

et la lumière sont libres mais qu’on ne peut pas les retenir » (p. 141)

La lucidité, quand elle chante si juste et fort, ne semble pas difficile ; c’est comme s’il n’y avait qu’à nettoyer ses lunettes pour se montrer psychologue. Ou prendre au sérieux l’évidence, et suivre son pas, quoi qu’il en coûte. Par exemple, dans l’admirable poème (p. 152) où l’intègre, affectueux et dévoué témoin du marié vient logiquement lui piquer sa femme quelque temps plus tard. Logiquement, parce qu’il ne peut à terme que désirer et passionnément chérir l’être que son meilleur ami épouse – comment le plus proche d’un cœur évitera-t-il de vouloir celle pour qui il entend ce cœur battre ?

Ou bien, autre paradoxale évidence : comment éviter l’inattendu total d’une conversion, puisqu’on ne peut jamais se douter, veillant, qu’on dormait ?

« Je demandai à mon amie l’épouse, N’as-tu même jamais

eu le moindre doute ? Non, me dit-elle, comment

aurais-je pu savoir

que ma vie était un rêve dont j’allais me réveiller ? » (p. 162)

De même qu’on ne peut pas sincèrement savoir qu’on ignore ; toute prise de conscience non-hypocrite est nécessairement rétrospective ! La valeur de la vérité est qu’il faudra s’être trompé. Comme le dit merveilleusement le texte original :

« We’ll look back later and remember

how it was tonight,

not knowing » (p. 150)

Un mot, enfin, sur la dangereuse crudité de l’auteure, car nombre de passages choquent au-delà de ce que la licence d’irréalité semble envelopper ; par exemple, cette image terrible du camion prémonitoire,

« Elle essaya

de se souvenir mais il n’y avait

que ce début de soirée estivale

un camion de cochons passant devant la maison

pour éviter l’autoroute

puant dans la chaleur, couinant,

à la chair soyeuse couleur pêche

comme un camion d’enfants putréfiés » (p. 163)

D’autres exemples, pas plus anodins, pas moins cruels :

« Les pêches qui se flétrissent sur les arbres comme les seins des vieux messieurs » (p. 170)

« le sourire terrible du grille-pain » (p. 183), ou, juste avant

« Arrache-moi de cette maison

comme tu arracherais un enfant

de l’épave d’une voiture »,

Pourquoi trancher toujours si net ? L’auteure argue que la « vulgarité » du monde (p. 55) n’est instructive qu’à ce prix. C’est que les idées (et qu’avons-nous d’autre pour nous défendre du silence du monde ?) ne sont que des rapprochements éclairants, et ainsi : pour éclairer quoi que ce soit, il faut donc, quoi qu’il en coûte, procéder aux rapprochements requis ! Pour éclairer la nature du divertissement humain, remarquer crûment que « les chaussures des joueurs de bowling sentent la bière » (p. 177) suffit. Dans la même page, conclure, du fait qu’une sorcière fait arriver aux autres ce qu’elle devine être mérité d’eux, qu’elle mérite par là-même tout ce qui lui arrive, – s’impose. Notre poète prend le réel comme il se produit, puisque est réel, exactement, tout ce qui sur lui a les moyens de se produire ! Ainsi tire-t-elle leçon (sinon parti) des modes d’autoproduction de ce qui est, si brusque, indifférent ou tragique soit-il.

Dans le monde extérieur, l’éclair est premier, le tonnerre (plus lent à nous rejoindre) second ; mais dans la parole, bien sûr, dans l’expressif orage intérieur, c’est normalement l’inverse : l’ébranlement, la trépidation, la secousse sonore des mots se fait d’abord ; et ensuite seulement l’éclair du sens, l’éblouissement vivant de l’image, la fraternelle et fragile démiurgie du révélé :

« La pendule

tonnera dans la salle d’attente

pendant que le porteur de cercueil titube dans ses chaussures

et que tu sortiras hébétée

et mort-née dans la rue » (p. 55)

L’œuvre romanesque de Laura Kasischke est connue, et appréciée en Europe. Son extraordinaire poésie surgit à peine pour nous, grâce à Céline Leroy et un

éditeur courageux. Sa gifle va jusqu’aux étoiles, et on en redemande :

« Oh, l’océan drague et reflue, reflue

et reflue et reflue et drague.

Et un jour nos dents brilleront

dans les sédiments où nous avons vécu

et où nous nous réconfortions. Mais

l’âme est glissante comme un fœtus

ou un poisson. Elle nous échappe à la fin, échappe

au monde qui la détruirait.

Et là où elle va elle s’accroche

à ce qu’elle aime » (p. 169)

Laura Kasischke 2011 NBCC Awards 2012 Shankbone

Laura Kasischke a 55 ans, et vit dans le Michigan ; ce premier recueil traduit d’elle (par l’excellente Céline Leroy) date de 1992. Elle l’a donc écrit à peine trentenaire.

©Marc Wetzel

HOMMAGE A PIETRO VARRASSO* POUR UN MERVEILLEUX SPECTACLE

Chronique de Marc Wetzel

HOMMAGE A PIETRO VARRASSO* POUR UN MERVEILLEUX SPECTACLE



(l’adaptation de « Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien » – le célèbre poème « vaudouisant » écrit à Cuba en 1965 – de René Depestre)

au THEÂTRE DE LIÈGE, ce 12 octobre.

(*metteur en scène, professeur au Conservatoire Royal de Liège)

Le vaudou consiste à obtenir des services de la part d’esprits tutélaires, de génies familiers, qu’on salue rituellement, auxquels on consacre des offrandes, parce que, dans le malheur et la détresse extrêmes, ils dirigeront toujours mieux notre vie que nous ! Mais, bien sûr, ils n’apparaîtront (ce sont leurs « épiphanies ») que comme ils le veulent, et fixeront leur tarif d’entrée exclusif, qui nous fait lâcher nos rênes : la « possession ». On peut alors s’étonner qu’on ne remédie à une exploitation par d’autres hommes (comme le colon blanc) que … par une aliénation à des divinités. Mais possédé pour possédé, mieux vaut la transe que le fouet ! Mieux vaut offrir la fleur de son énergie à nos alliés surhumains que le fruit de son travail à nos semblables exploiteurs. Mieux vaut laisser venir addictivement à soi les esprits ancestraux que se shooter tout seul, tristement, laïquement (rien de plus sinistre qu’un opiomane athée, disait – lucidement – Cocteau lui-même !). Mieux vaut enfin voir irréellement, mais ensemble, le monde depuis le monde même et ses mystérieuses forces que réellement le monde depuis le moi, ses petitesses critiques, son invulnérabilité de carton-pâte, et l’île arrogante et submersible de son occidental narcissisme !

L’argument de l’œuvre : un poète haïtien se transporte jusqu’à la belle demeure d’un Etat américain esclavagiste (appartenant à un juge bien-né, ayant famille instruite, fortunée et délicate, insoucieux d’être à la fois chrétien et ségrégationniste), et convoque tous les esprits disponibles pour y formuler une vengeresse et cohérente leçon. Mais la purification domestique tourne bientôt court : l’inspiration vitale de dieux ancestraux ne peut rien contre la folie même de la rationalité occidentale – le feu nucléaire, qui est l’art de transformer des armées d’atomes en détonateurs d’eux-mêmes (et de toute vie) ! Quel arc-en-ciel pourrait-on rêver de faire passer d’une rive de l’humanité à l’autre … entre des missiles ?

La pièce tirée (par Pietro Varrasso) de l’essentiel de ce texte est fidèle à ses questions simples, cruciales et rudes : puisque des hommes ne peuvent vivre que les uns des autres, comment organiser une abondance sans exploitation ? Puisque la nature a jadis colorisé diversement l’épiderme humain, comment renverser la prétendue naturalité de la séparation raciale ? Puisqu’on ne grandit que pour engendrer et élever ceux qui nous aideront à vieillir et mourir, comment être joyeusement adultes ? Puisque l’homme est l’animal fait pour coloniser la Terre entière, comment ne coloniserait-t-il pas son prochain ? Et même, plus cyniquement : puisque les migrations ouvrent l’horizon, pourquoi les déportations le fermeraient-elles ? ou : la terreur seule ne rendra-t-elle pas l’homme prévisible à l’homme, quand la politesse n’y parvient plus ? etc. On est sonné par l’acuité des thèmes.

Pietro Varrasso a la magnifique idée d’un chœur brisé d’entrée (cinq Noirs font face à onze Blancs, qu’ils tancent) qui va devoir trouver en lui-même seulement les forces et les raisons de se réunir, de regagner une unité sensée et valable. Ces gens seront sans outil (à peine un bâton, une ceinture, pour taper le sol), sans témoins, sans même une idée facile et providentielle : ils devront réussir à s’harmoniser par simples moyens du bord (même les génies du vaudou, convoqués, sont de pragmatiques et immanents moyens d’horizon ! et des recours tout sauf inoffensifs !), qui sont (et c’est là tout ce qu’offre et permet la théâtralité) danser, chanter et déclamer. Danser qui mime (et prépare, et modélise) tous les accords possibles (technico-corporels) avec le monde, chanter qui mime tous les accords possibles avec autrui, déclamer tous les accords possibles avec soi-même. Et la troupe de seize comédiens se tient superbement à ces strictes conditions de recoudre l’humanité avec elle-même (au début de son texte, en effet, René Depestre citait significativement Aragon :

« Je te parle tombé sur le bord de la route

Et l’arc-en-ciel est fait des larmes que je couds »)

Tout chœur est une communauté à l’essai, et qui vient mériter ou non son élargissement réel à nous, et virtuel à l’humanité. Un chœur se saisit d’abord de lui-même pour tenter, par contagion, de se saisir de la salle ; car, on le sait, le plateau théâtral (au contraire du cinématographique) est présent à sa vivante assistance (et non à une simple équipe de tournage), et la salle attend, non simplement d’en avoir pour son argent, mais d’en être, et pour son salut : elle attend de partager, physiquement, l’activité même de représentation qu’on lui expose ; ce que le cinéma supprime.

Et un chœur agissant (car telle était exactement la troupe des seize formidables comédiens devant nous), c’est un peu (comme disait Alain) une foule qui met de l’ordre en elle-même, et se fait pour nous comme objet saisissable (ce qu’une foule non-artistique n’est jamais), pour que sa convivialité de haute-lutte nous apprenne à nous recomposer nous-mêmes.

Alain décrit pareille cérémonie théâtrale ainsi :

« Ces grandes peintures animées sont des essais de vivre en commun selon l’ordre, sous la menace d’une commune émotion » ;

et cette « menaçante » émotion était, ici, je crois, la honte d’être humain (plus précisément : la honte d’agir comme on agit en se disant humain), l’indignation de ce qu’on se découvre être, la fureur de ne pas avoir laissé vivre les autres. Et- l’ordre se cherchait inlassablement, comme un slalom du choeur avec lui-même (ses membres se relançant autour des obstacles mêmes qu’ils sont les uns pour les autres, serpentant entre les contradictions qu’ils se font vivre, ouvrant des issues qui ne surgissent qu’entre nous), en la farandole infiniment complexe, précieuse et sérieuse, d’une danse de solidarisation.

Ballet de déplacements virtuoses, à la fois millimétrés et amples, tragiques et clownesques, circulaires et innovants, plats et funambulesques, routiniers et

délicats – comme on verrait, devant soi, agrandies, les boucles neuronales de la Paix !

Par de jeunes acteurs et actrices, assurés de ce qu’ils font (non de ce qu’ils sont), renonçant humblement à danser pour danser, à évoluer pour leur propre compte, afin de continuer, devant nous, à apprendre à sentir (et nous en instruire à proportion) ; laissant seule l’histoire circuler, en la re-confrontant à elle-même, comme si l’art pouvait, en la redécoupant à ses occasions manquées, la rendre réversible, ou, du moins, renouer autrement son cours fatal.

Acteurs dans la souple confiance d’un cortège, décolonisant à la loyale nos esprits, recueillant la vie même que trop de raison (qui ne sait s’éclairer qu’au doute et ne s’effacer que devant la preuve !) brime et blesse.

Par la lucide et compréhensive effervescence de nos comédiens, par leur génie ingénu d’acteurs sachant assez parfaitement leurs mouvements pour laisser la pensée naître de ceux-ci à leur guise,

ce jubilatoire, ferme et gracieux spectacle nous montrait très simplement combien l’art est comme l’action de ramener l’attention sur ce qui importe vraiment dans la présence humaine,

car il fallait voir

comment l’un d’entre eux (jouant l’esprit Ogou-Ferraille) entrait dans le feu pour l’élargir aux autres éléments, et, depuis tous quatre, « élargir les frontières de l’homme »

comment cette autre (possédée par Atibon Legba) avalait littéralement (et convulsivement) ce qu’elle avait à dire, pour ne pas mêler l’ardeur de ses mots aux « plats insipides » des Blancs

comment celui-ci (en Damballah-Wédo) terrorisait, finement, la bienséante supériorité des chairs maîtresses,

« Je trempe un rameau de basilic/dans un verre de vin blanc/

Et j’asperge vos faces blêmes / j’asperge vos pâles hystéries … »,

en métamorphosant à loisir l’unilatéralité primordiale du désir

comment celle-là (en Baron-Samedi) diagnostiquait âprement le dégoût des dieux mêmes pour leurs fervents (cyniques, angéliques, délirants) errant « de maison de fous en maison de fous », en renfonçant dans le sol à coups de bâton des prières qu’elle réexpédie au diable

comment une autre se fait belle et robuste secrétaire de l’Émancipation

comment tel acteur fait saisir le « A bas la vie » qui sous-tend le « Vivent la méthode, la coalition et le marché » de la rationalité occidentale, et comment (magnifiquement) il s’effondre de ne pouvoir payer pour elle la Responsabilité que celle-ci court fuir.

comment telle actrice célèbre « le Bain du Petit Matin » en psalmodiant l’eau

salutaire qui « éteindra la mèche nucléaire », qui « porte en elle l’enfance de la joie humaine » puisque pour nous elle la voit venir « des confins de la douleur »

comment cet autre (en Baron-la-Croix, ou devant Antonio Maceo) montre comment seule l’âme espagnole (dans sa géniale dégaine d’hidalgo lascif et déjanté) torée le néant et tue la mort qui la hante (comme Depestre lui-même étreignit Cuba jusqu’à en être expulsé)

comment elles (ensemble en Agoué-Taroyo) refusent que la pitié se déshonore en pardonnant

comment une autre comédienne fait décoller de la vie un chant qui la fait s’élever avec lui

comment l’un aussi ouvre et ferme le ban de « l’homme qui pleurait sous les oliviers »

comment un autre (en Captain Zombi) a la synesthésie féroce (il « boit par les oreilles », « entend avec les dix doigts », renifle les cœurs et dispose d’une « langue qui voit tout ») et superbement précise (elle « détecterait des morts » jusqu’aux antipodes!)

comment cette autre aussi célèbre, comme malgré elle, les accents de l’inéliminable vengeance

comment cet autre encore semble, pour nous, regarder l’Aveuglement dans les yeux

comment enfin une dernière, frappant son violoncelle, chante jusqu’au suraigu (« O, frères pétris de ténèbres … ») Charlemagne Péralte, en entrant comme dans l’intimité des vibrations, pour nous traîner avec elles jusqu’à sa voix de tête.

Et peu à peu, en chacun de ces personnages (haïtiens, sénégalais, français et belges), une bonne – mais farouche – volonté noire et une mauvaise – mais disponible – conscience blanche viennent s’échanger expressivement le meilleur ; et donner à leurs spectateurs chance, peut-être, de mieux considérer et contrôler les entrées et sorties du malheur dans leur propre destin.

On l’aura compris : c’est un spectacle vif, rigoureux et beau, admirablement joué et conduit, dont on voulait ici saluer avant tout la fraternelle profondeur. Merci, monsieur Varrasso !

Si l’on a dû manquer les trois représentations du 22 et 23 octobre, la troupe (après une tournée au Burkina-Faso et en Haïti même en novembre) revient – toujours au théâtre de Liège – pour trois ultimes représentations les samedi 3 et dimanche 4 décembre 2016.

(Réservation au 04 342 00 00)

Site web du théâtre de Liège

©Marc Wetzel