SOYONS LE CHANGEMENT … Une anthologie, Levant et Euromedia

Chronique de Marc Wetzel 

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SOYONS LE CHANGEMENT …

Une anthologie, Levant et Euromedia,  mai 2016  (direction : Angela Biancofiore* ; traductions : Manon Rentz, Sondes Ben Abdallah, Romano Summa, les deux derniers ayant aussi participé au choix des textes) 


Soyons clair : cette anthologie de (courts textes de) littérature italienne contemporaine est une bénédiction. Comme littérature (parce qu’elle nous décrit comme en direct ce que nous – Européens, en tout cas – sommes en train de faire et défaire de nous-mêmes), comme italienne (parce que le réalisme psychologique de l’âme transalpine, son objectivité plastique, la passion sans illusions de sa liberté concrète, tout cela à la fois nous manquait et nous instruit !), comme contemporaine surtout (parce que les textes vifs et variés ici proposés évoquent admirablement l’espèce de guerre que l’histoire humaine s’est récemment déclarée à elle-même),

… et je dis guerre, parce que les trois suggestives parties proposées du livre (sur les thèmes successifs de la diversité culturelle dans la mondialisation, de l’interpellation par une jeunesse sacrifiée de notre rente de situation obtenue d’elle, enfin de ce que peut et doit l’art des mots face à la destruction technologique de la nature) disent toutes la tragédie, désormais, d’une lutte interne à la condition humaine : mêlée (et démêlés !) des cultures dans la merveilleuse uniforme langue de l’insignifiance – tous se comprenant enfin au moment même où ils n’ont plus rien à dire – , âpre concurrence des générations puisque les groupes sociaux vivent les uns des autres d’abord temporellement, et enfin revanche aveugle d’une Nature dont une raison aveugle à ses équilibres a kidnappé le volant).

On n’est donc pas surpris des personnages récurrents ici rencontrés (dans la bonne vingtaine de textes proposés) : les migrants, les humanistes dorlotant ou raillant leur propre fiasco, les travailleurs déclassés, les esclaves aseptisés de centres d’appel, les enseignants aphones, les écologistes sentencieux, les femmes jouant des coudes pour passer enfin du bon côté du secret, les indignés qui ont honte « pour ces gens qui ne savent plus avoir honte » (Dora Albanese, p. 77), mais présents dans des situations neuves, justes, et, – bien que souvent singulières ou ironiques – représentatives, authentiques, éclairantes, bref : de la restitution pertinente de destins !

Par exemple, voici quelques profs perplexes aux réactions miraculeuses : chez Alessandro d’Avenia, telles (p. 121) les quelques admirables lignes de « programme de vie scolaire » qu’il concocte en une sorte, non de document confidentiel, mais à l’inverse d’une confidence documentée aux élèves qu’il distribue au premier cours :

« Vous êtes si jeune, si neuf devant les choses, que je voudrais vous prier, autant que je sais le faire, d’être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement, en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses »

On voit aussi chez Andréa Bajani (car Erri de Luca n’est pas le seul esprit génial présent dans ce florilège), un professeur rétorquer (à une jeune fille de quinze ans, assénant publiquement que l’école ne servait à rien) deux choses. D’abord que, tout comme lors d’un tremblement de terre soudain, l’enseignant aurait pour unique souci, leur criant de « rester tous ensemble » de « les amener dehors tous vivants » (p. 84), de même l’école veut pouvoir jeter dans le monde des enfants qu’elle aura su objectivement faire grandir ensemble, dans un espace serein, disponible et légitime dont ils sauront faire vivre leur liberté de plus tard. Ensuite et enfin que, comme une femme de ménage têtue et farouche replaçant chaque semaine, dans la maison qu’elle bichonne, les meubles à son idée (p. 88), et finissant par convaincre le propriétaire excédé par cette insolente insistance d’aller, à son immense surprise, constater que de la nouvelle position du divan, on voyait étonnamment mieux le clocher, le quartier, la ville, la vie, de même l’enseignant modeste et résolu, épuisant notre résistance même à la métamorphose, cherche seulement à « déplacer la disposition de ce que nous sommes ».

Il faudrait, pour rendre justice à l’étonnante qualité de cet ensemble, citer bien d’autres extraits, sur les thèmes annoncés. On se permettra juste, pardon, trois très courts exemples, sur l’idée commune de l’apocalypse logiquement advenue.

Laura Pugno (p. 126) évoque ainsi les institutions tuées, au moyen de leurs bâtiments désaffectés ou dévastés :

« Les salles du Musée étaient devenues un refuge pour vagabonds qui dormaient dans les vitrines vides, en miettes, parfois même sans se préoccuper de balayer les vitres cassées ».

Mauro Corona (p. 167) restitue ainsi le court dialogue entre les mourants de la Catastrophe et leur officiel Sauveur :

« Ah, Seigneur Jésus, pourquoi nous avoir punis ainsi ?

– Vous vous êtes punis vous-mêmes, dit le Seigneur. Je n’y suis pour rien »

Le même précise, cliniquement, plus loin (p. 177) :

« Les hommes ont commencé à se punir quand ils ont cessé de se servir de leurs mains et, par conséquent, de leur cerveau. Ils se sont castrés tout seuls, ils ne savent même plus allumer un feu. Les gens des montagnes et de la campagne échappent à la règle, mais pas tous. Seulement ceux d’un certain âge. Les dernières générations ne savent rien faire de leurs mains. A part la branlette et les ordinateurs, ils ne s’en servent pas ».

Et voici la conséquence :

« Les pauvres (…) sont devenus les phares de la ville. Ils se donnent du mal, ils inventent, résolvent des problèmes, proposent des solutions. Chose la plus importante : ils restent calmes. Ceux qui étaient aisés, il fut un temps, s’agitent, ont une peur bleue de crever, ils foutent le bordel, hurlent, pleurent, n’ont pas de couilles. Et ça peut se comprendre. Habitués à tout avoir en sortant leur portefeuille, ils sont désormais des agneaux sans leur mère. Des agneaux au milieu des loups. Sous les dents d’une condition extrême. Les pauvres au contraire sont plus forts. Ils résistent longtemps et meurent plus tard. Ils sont aussi plus cruels (…). Maintenant que la belle vie est finie et que nous sommes tous assis à la même table, ces gens-là, qui portaient le fardeau de la misère, sont les plus costauds ».

Bref, les riches, désormais, sont …

« nus comme des vers. Et comme des vers, ils risquent d’être décapités par la pelle de la faim »

C’est que, pour parler franchement avec Cosimo Argentina, ce qui distingue les pauvres, c’est qu’ils connaissaient déjà la Fin du Monde avant sa mise en œuvre officielle :  en témoigne ce discours funéraire, prononcé, en bousculant le prêtre et les officiels, par l’un des collègues de Lamanna, tué lentement mais sûrement par les gaz de la cokerie (p. 148) :

« Nous savons que ce cri de douleur naît et meurt dans cette église. Nous savons que ceux qui s’enrichissent avec notre travail sont sourds et insensibles aux mots. Ce sont les mêmes qui économisent sur les harnais, sur les casques, les chaussures de sécurité et sur le respect des émissions polluantes. La tumeur de Lamanna est un évènement qui n’a pas d’importance, pour les chefs. Moi aussi, j’ai une tumeur au poumon gauche. Je serai opéré à Lecce la semaine prochaine et les probabilités de survie à l’intervention sont de 50%. Les morts à cause du travail ne devraient pas exister … c’est une contradiction dans les termes »

Mais ces sortes de travaux dirigés du Sort, superbement écrits et commentés par nos auteurs, n’empêchent pas les saillies émues ou hilarantes :

… ainsi d’un coup de foudre magnifiquement imagé par Carmine Abate (p. 51) :

« Tu connais le grondement d’un coup de fusil dans les ravins ? – me demanda mon père (…). C’est un bruit qui vient de partout et qui semble ne jamais prendre fin. Ça m’a fait ça la première fois que je l’ai vue … »

… et le même précise (p. 52), que de la boutique où la fleuriste inconnue vient à jamais, d’un regard, de tuer son passé de geignard solitaire,

« je sors, mais je voudrais rester là toute ma vie … »

Je ne suis pas du tout spécialiste de la pensée de l’Italie (je n’ai parcouru, de ses écrivains, que Dante, Machiavel, Galilée, Vico et Buzzati), mais j’ai été extrêmement sensible, via ce dense et probe recueil, à la continuité, dans sa relève pourtant la plus progressiste, du génie italien : c’est, comme depuis toujours, un monde certes sans sentimentalité,  sans esprit de sacrifice, sans vocation contemplative (la noblesse qu’il y aurait à regarder finement dans le vague a toujours fait rire l’Italien, pour lequel la considération pour elle-même de ce qui est n’a justement aucun titre à être !), mais aussi, par cela même, un monde sans vaine obscurité, sans maladive indécision, sans complaisant scrupule (comme disait Elie Faure, l’Italien a d’abord un loyal problème de condition, et non un retors et alambiqué problème de conscience). Nous avons beaucoup à en apprendre : par exemple la France présente se perd dans son vaniteux refus des migrants, comme l’Allemagne, peut-être, dans sa trouble générosité à leur égard, mais l’Italie, elle, n’a pas le loisir d’osciller ainsi entre barricade et ouverture, car elle sait et vit qu’on ne ferme pas la mer,  elle sait et vit que Lampedusa est plus au Sud qu’Alger ou Tunis, elle abrite en son coeur un pape non-italien plus chrétien que tous les Italiens réunis, elle est donc aux premières loges d’une vérité qu’elle affronte (comme, dirait aussi Elie Faure, elle affronte corrélativement les illusions qui séparent de nous le désir même de vérité !).

On peut même tenter de comprendre, par ces textes souvent prophétiques, ce qui, dans la Péninsule, n’arrive plus à se produire : la mondialisation, qui exacerbe les petites passions, émousse les grandes, dont se nourrissait exclusivement la vertu italienne ;  la pression migratoire (parce qu’elle montre que Dieu a créé l’étranger comme davantage que nous-même) complique l’héroïsme italien (qui ne s’engageait que pour un Dieu capable de lui, et coupable des autres) ; le réchauffement climatique même menace l’équilibre acquis de l’âme collective, car les Italiens n’ont su jusqu’ici transfigurer la laideur extrémiste de leurs inclinations que parce que leur assise terrestre, leur chair géographique, était bénie des dieux, était la plus gracieuse et poliment modérée des terres habitables (or, c’est fini, l’Ombrie et la Toscane mêmes seront bientôt peut-être poubelles embrasables) ; même les Droits de l’Homme étouffent peu à peu la part noble de la vendetta (cruelle, mais décisive pour punir ceux qui ont voulu rendre impossible d’aimer).

Une dernière chose : il n’y a pas de fil chronologique dans ce recueil. Mais cela même est italien ; ce déploiement par échos architecturaux, qui ne s’étaie pas sur la vaine assurance d’un devenir unique, inévitable, totalisant, a le mérite (très représentatif de ce peuple) d’une rare hospitalité à l’égard des nuances, d’une intelligente et lente assimilation de ce qu’on ne peut ni modeler ni négliger, d’une radicale franchise de soi à soi (comme une lucidité exclusivement privée) qui fait dire, non pas « Dieu est mort » – et son imbécile cortège d’inconsolables blasphémateurs et de revanchards fanatiques – mais simplement : « Un autre monde ? Peut-être, mais pour quoi faire ? ».

C’est donc légitimement qu’Angela Biancofiore, qui supervise et préface ce recueil (avant une remarquable introduction de Romano Summa et Sondes Ben Abdallah) nous rappelle que « la littérature a la responsabilité du monde », parce que,  suggère-t-elle,  l’homme, de toute façon, ne survivra … qu’à une nouvelle compréhension de lui-même (que ces souvent jeunes auteurs contribuent nettement à inaugurer !).

Le titre de ce livre évoque explicitement l’aphorisme de Gandhi : « Soyons le changement que nous voulons dans le monde » ; il ne prétend pas nous dire qui être, mais seulement comment un peu mieux le vouloir. Et son utile secousse est comme une bourrade de réenchantement.

*dans le cadre de son activité au dynamique centre de recherche LLACS (Langues, Littérature, arts et cultures du Sud) de l’Université Paul-Valéry de Montpellier,

http://www.univ-montp3.fr/llacs

©Marc Wetzel 

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Hommage à Nissrine SEFFAR, peintre qui laisse littéralement les sols traverser sa toile …

 

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Laissez parler tous ceux que le silence effraie,
(Allons, ne dites rien de ce qui impressionne !)
Venez à nous Nissrine avec votre œuvre bonne,
Et montrez-nous ces sols que le monde effaçait.

Et ces toiles de lin que vous partez étendre
Sur ces lieux de douleur et sur ces trottoirs fous
(Où le pire des hommes leur donna rendez-vous)
Dépliez-les pour nous sur ces cimaises tendres.

Si l’on vous comprend bien, ces dégâts , ces prodiges
(Que vous copiez avant qu’ait séché le malheur)
Ces empreintes sauvées de faits dévastateurs,
Sont comme un tocsin plat qui sonne et vous oblige.

C’est place Tien-An-Men qu’on vous rêve penchée
Passant votre rouleau sur le relief à perte
De deux mètres carrés des dalles recouvertes
(Pour boire leur relief et pour devoir trinquer)

Alors que vos amis surveillent la police
(Et s’embrassent un peu pour faire diversion)
Et pendant qu’on les happe et les mène en prison,
Vous roulez votre toile aux mille marques lisses.

Vous rejoindrez bientôt le plus proche atelier
Pour rehausser de mousse et de pâte acrylique
Ces traces de la Bête immonde et magnifique
(Que rassemble sous lui le tapis qui priait)

Un sol est la patrie la plus superficielle et basse,
Mais aussi la partie plus physique et fidèle,
Des crimes qu’on colmate en un jeu de marelle,
(Et du  plâtre et du lait jetés dans la crevasse)

Reproduire la fièvre équivaut à prendre acte,
(Rien n’est plus militant, malgré les apparences,
Que copier le proscrit par simple transparence)
Et le meilleur et vous avez passé ce pacte.

Car décalcomanie, c’est prière railleuse
(C’est l’histoire d’un sol laissée aux géologues,
Mais un sol de l’histoire pris aux idéologues !!),
Et votre geste est beau, révérence rageuse.

Car après tout le sol n’était qu’un corps faillible
(Un photographe aveugle que votre toile étreint)
S’il fut dans le passé le support des destins,
L’artiste retouchable attend vos doigts terribles.

Et nous, nous attendons votre étonnant courage
Et d’artiste et d’Arabe et de femme et d’amie
Sans hypocrite ardeur ni subtile anarchie,
(Tant vos efforts ont fait l’admirable ménage !)

Votre art est sans intrigues, œillades  ni querelles
(Aucun facile appel n’en salit la vitrine)
Votre toile est un sol qui pour nous se démine,
C’est un haut de planète et c’est un bas de ciel.

Même un « corps mort » jeté dans le débarcadère
(Bouée de peau larguée dans nos naufrages gris)
Est, Nissrine, assuré d’une seconde vie
Si vous êtes sa Muse et sa maroquinière.

Et nous vous admirons de restaurer l’honneur,
De réparer le tort et d’éponger le mal,
D’aller jusqu’à vous faire agent collatéral
Du contact infernal (en solidaire ardeur)

L’absence d’horizon est sans désespérance,
(Vous le décalqueriez s’il venait jusqu’à vous !),
Et l’incréé peut-être est ce que nous avoue
Votre tendre ferveur exilée dans la France.

Il n’y aura jamais, c’est vrai, de Mer Promise,
Mais la manne inviolée mourant dans les tiroirs,
Les miettes de famine, le plancton de miroir,
Se rassemblent enfin dans votre œuvre insoumise.

©Marc Wetzel


Visiter le site de  Nissrine SEFFAR

Ode à un jeune peintre: Éloi Derôme.

Chronique de Marc Wetzel

Ode à un jeune peintre: Éloi Derôme.



À propos de la série oblongues et des toiles nommées « Traversée » et « Passage ».

(exposition collective : « Unframed Edition 1 », – Le Ballon Rouge, Paris – du 1er au 10 septembre 2016)

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Traversée -Oblongues -La courbure du démiurge, huile sculptée sur toile, Eloi Derôme

Une feuille ne grimpe pas à son arbre,

La brindille ne vole pas jusqu’à son nid,

L’oisillon n’est pas entré dans son œuf

Ils vont ou viennent, autrement et différemment, en empruntant leur voie de monde. Eux aussi.

**

La feuille ne choisit pas d’être plate,

La brindille ne se rêvait pas portative,

L’oisillon n’a pas choisi son bec sur catalogue

Ils sont venus à eux-mêmes comme on fait dans la sorte ou l’espèce, revêtus de leur seule forme possible. Eux aussi.

**

 

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Traversée-Oblongue-Etude sur la traversée murale-huile sculptée-2014 Eloi Derôme

 

La main du peintre lui est une feuille articulée,

Le nid de sa toile ne craint pas d’être vertical,

Sa « brosse » sort d’un œuf

Sous ses airs nonchalants et limpides, ce peintre est la terrible chiourme du travail de la matière sur elle-même.

**

En art, ce n’est pas le vent qui agite branches et feuilles, c’est directement l’arbre,

En art, ce n’est pas l’oiseau qui pond, c’est le nid,

En art, c’est du temps que l’oisillon perce la coquille

Les artistes se feraient attacher au phare pour ne rien céder aux papillons de nuit.

**

Éloi Derôme fait du stop sur les plis de la présence,

Éloi Derôme case toutes les formes en une,

Éloi Derôme gratte le mal pour lui couper les vivres

C’est un peintre du Premier Passé, qui aurait lu dans les brouillons (et même les

auto-libelles) de Dieu.

**

Pendant qu’un Réchauffement gonfle la mer,

Pendant que le cerveau produit de quoi se voir,

Pendant qu’une caravane d’établissements bancaires désertifie ce qu’elle arpente et foule,

Éloi Derôme se figure cette visite suisse (disons, de 1937) d’Henri Michaux à Paul Klee, et entend comme trinquer leurs sangs chinois.

**

Les étages précédant son atelier lui forment volontiers des racines,

Paris a comme dupliqué son réseau métropolitain dans le mince kilo de cervelle de notre peintre,

Son inspiration n’entre et n’avance qu’en s’essuyant les souliers sur les toits

Éloi Derôme est un indécrottable snob de Lutèce.

**

L’avantage des gens géniaux, c’est qu’on est bien reçus aussi derrière leurs efforts,

Avec eux, la si lointaine et conflictuelle Genèse a gardé sa température d’ambiance et ses chaise-longues d’origine,

Avec leur esprit toujours à la fois au four et au moulin des choses, on goûte véridiquement à la farine de l’Être

Les assauts d’Éloi Derôme contre le vide nous sont décidément confortables.

**

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Traversée-Oblongue-Corail, huile sculptée, Eloi Derôme, 2014

Le cadeau de naissance est ici la naissance,

Le pèlerinage chevauche les seules contractions,

Et comme Gaston Lagaffe partait dans la pièce du fond voluptueusement s’assoupir sur les dunes de courrier en retard,

Éloi Derôme monte débiter des anges d’après-Ciel dans le terril de la Création.

**

L’humour véritable se prélasse pareillement sous les lits d’amour et d’agonie,

Le courage est le même pour la médaille pendant au cou et le cou pendant à la poutre,

On ferme les yeux dans l’ambroisie qu’on sirote comme dans l’acide qui nous gifle

Mais la sagesse laisse à bon droit passer la lumière qu’elle ne voit pas.

**

Comme la préhistoire se cache derrière un paravent qu’elle ignore,

Comme l’histoire se baigne dans son propre sillage,

Comme les trans-humains ne connaîtront l’âge et la mort que dans des vitrines de musées plus profondes qu’eux

Les yeux d’Éloi Derôme font que les mains négatives des parois viennent serrer les nôtres

**

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Passage- Oblongue-Etude et aveux de reconstruction, huile sculptée, Eloi Derôme, 2014

Chez lui, la prégnance (qui est l’intérêt de percevoir, qui est la stimulante pertinence) ne se confine pas en fétiches ou phobies,

Sa nostalgie ne se regarde jamais le dos,

Éloi Derôme appelle, mobilise et réveille la matière, puis lui peint des yeux :

La voici qui nous voit.

©Marc Wetzel


Visiter le site de l’artiste: ici

Éloi Derôme

Exposition collective : « Unframed Edition 1 », – Le Ballon Rouge, Paris – du 1er au 10 septembre 2016)

 

Amir OR – Dédale – MaelstrÖm reEvolution – Bruxelles, 2016 (traduit de l’hébreu et de l’anglais par Isabelle Dotan)

Chronique de Marc Wetzel

393.3

Amir OR – Dédale – MaelstrÖm reEvolution – Bruxelles, 2016 (traduit de l’hébreu et de l’anglais par Isabelle Dotan)


« Nous sommes là, assis sur les rives du monde

questionnant l’âme.

Et quand notre regard sombre dans la grande mer,

sans yeux, nous pleurons,

et nous nous souvenons soudain

de qui nous étions » (p. 135)

Je viens de voir et entendre (au Festival estival des Voix vives de Sète) le poète israélien (né en 1956) Amir Or – dont j’ignorais l’oeuvre -, et, très frappé par l’intensité de son propos et l’intégrité de son ardeur, je lis son dernier livre traduit chez nous, pour comprendre comment une poésie peut à ce point intriguer et faire réfléchir.

C’est que l’homme a, je crois, la profondeur d’un philosophe tout en veillant (et parvenant !) à se passer de concepts. Il le dit : la poésie partage avec la philosophie sa visée culturelle de sagesse (elle aussi est une parole qui dégrise, qui révèle ce qui importunait tant sans pourtant importer, et sait trouver appui sur la souffrance même qu’elle exprime) ; mais il y estime la poésie supérieure, car, dit-il, « ce que la pensée philosophique opère sur les mots », le chant poétique l’opère, le fait, par eux ! Voilà, mystérieusement, une barre mise très haute, et que (pour parler franchement) je suis surpris de voir ce merveilleux recueil réussir à franchir.

Trois remarques. D’abord, ce poète enseigne l’écriture de la poésie dans des ateliers (l’école de poésie Hélicon) pérennes et féconds – y compris dans une des classes hébreu-arabe qui s’avère être un « îlot de santé mentale » dans le carnage des malentendus en cours. Et cet enseignement audacieux et neuf (un étudiant arabe vivant dans un camp de réfugiés y traduit par exemple les poèmes du conscrit juif qui tient le check-point, et réciproquement), je laisse Amir Or le commenter lui-même ainsi : « En matière d’enseignement de la poésie » lance-t-il, « je suis toujours d’abord mon propre étudiant ». Et quand on approche l’admirable architecture de ses textes, on ne voit plus du tout là une pirouette …

Ensuite ceci, qui paraît central : c’est un poète qui va directement et toujours, évoquer et interpeller ce que la philosophie ne peut pas définir ; comme la conscience (car toute définition permet et requiert une présence au sens qui présuppose la « présence à » qu’est la conscience) ; comme l’humanité aussi (car toute définition est à la fois jugement rationnel et décision morale – définir, en effet, c’est, pour la pensée, tenir qu’elle doit s’en tenir à tel contenu de pensée pour

comprendre et échanger un mot – et aucune humanité ne peut résulter de tels jugement et décision, dont elle a le monopole de principe !) ; comme aussi la perte intime, la décrépitude, l’usure présente en toute succession vécue, bref la démarche personnelle du temps (toute définition a le bilan réglé d’une équation, ses deux termes – le défini, le définissant – s’équivalant par principe, alors que vieillir, avancer en âge, c’est au contraire s’inéquivaloir, devenir peu à peu étranger à sa propre vitalité, cesser d’être son propre égal!). Le pari d’Amir Or est alors, je crois, que ce que la philosophie ne peut par principe définir (la conscience, l’humanité, le temps …), la poésie les saisira en les recommençant à même la parole.

J’ai choisi ces trois thèmes car ils me paraissent correspondre, entre autres, aux trois parties de ce recueil.

Les « Heures » (titre du formidable premier tiers) sont en effet comme les tableaux propres d’une prise de conscience, les intervalles cruciaux de compréhension qui jalonnent une vie. On ne peut pas changer la vie (la technoscience s’en charge bien, la religion s’en défend assez), mais on peut toujours, voilà la poésie, changer les heures de compréhension d’elle. La « floraison » des représentations et affects est comme un printemps-maison, une saison délibérée où l’esprit (comme un soleil à l’essai) s’embrase par auto-compression : l’esprit qui se diluait fixe soudain sa distance au monde ; l’esprit qui s’assoupissait contrôle soudain sa présence au corps :

« A nouveau, la maison se tenait vers l’orient, vers

l’occident, gauche, droite

et l’homme vint, entra, se tint là : un dieu face au dedans,

un créateur face au sens » (p. 79)

Bien sûr, c’est toujours un peu miracle (un simple reflet commençant à distinguer par lui-même quelque chose !…), mais la présence d’esprit est un miracle usant de soi, une émergence à elle-même providentielle, où naît la lucidité (qui est comme une lumière voyant à travers ses propres obstacles, s’éclairant des ombres mêmes qu’elle forme)

« Je répare ce que je peux. Oui, ça fera mal.

Ne regarde pas, ne touche pas

les points de suture ; avance

entre les lignes. Là se trouve le bon poème » (p. 41)

Voilà bien un travail contrasté de la conscience que cette lucidité à mains de désillusions, qui s’illumine à ce qu’elle évite :

« Plus ça s’assombrit, plus tu comprends.

Tes pas ralentissent sur le pont » (p. 37)

L’humanité, d’autre part, est pour elle-même un « Dédale » (titre spécifique de la troisième partie du recueil), mais elle y est chez elle (aucun autre animal ne sait

loger dans son propre égarement), car c’est justement parce que pour l’humain seul tout est possible que, pour lui aussi, dans le labyrinthe, tout devient infernalement équipossible, et qu’arêtes, sommets et couloirs – par leurs égales dignités ! – lui deviennent indistincts. Les autres animaux ne se désorientent jamais longtemps, car ils n’improvisent justement aucun monde ! Sa condition labyrinthique définit justement l’homme, suggère notre poète : toute liberté intérieure est en effet dédale pour elle-même (puisqu’elle ne peut arpenter la source de ses causes),

« Même celui qui est libéré de tout

n’est pas libre d’être » (p. 61)

comme l’est, on l’a vu, l’exclusive conscience humaine (puisque pour saisir l’effet que ça fait d’être conscient, il faut toujours l’être déjà!).

Et c’est ce que je crois comprendre dans ce dédale d’humanité ainsi suggéré : être humain, en effet, c’est toujours le devoir à certains qui ont déjà su l’être (mais comment ?) et le transmettre à ceux qui auront à le devenir (mais pourquoi ?). Qui a fondé les ancêtres fondateurs ? Pourquoi, d’autre part, ceux à qui est confié le pari d’humanité le relèveraient-ils ? C’est à ces questions extrêmes que se confronte, je crois, notre obscur et très valeureux poète ; il répète par exemple qu’on ne fait vivre son humanité qu’en ressuscitant des morts humains (car l’humanité n’est que le sens d’un problème qui ne s’apprend qu’au contact fidèle, qu’au retour apprivoisé, de ceux qui échouèrent à le résoudre) :

« Lorsque les morts planifient leur prochaine naissance

les cimetières ont une odeur de printemps.

Ils se rapprochent plus que le rêve,

s’égarent de leur monde pour mourir dans ce monde.

Tu les captes soudain, ton corps se contracte –

ils passent devant toi comme si tu n’étais qu’un fantôme » (p. 31)

Ainsi voit-on au fil d’étranges pages que la pureté d’un désir a pour condition la commémoration de si périlleuses courtisanes au long des siècles perdues (p. 89) ; que la compassion vraie a pour condition celle des filles-mères lapidées dont chacun de nous pourrait descendre (p. 93) ; la force d’une piété celle des pèlerins de toutes les obédiences et époques, qui n’ont « jamais arrêté d’avancer vers le seuil du réel » (p. 101). Il faut comme physiquement entrer dans ce que des destins désormais clos conçurent de leur propre parcours pour saisir et relayer le nôtre. Amir Or sait prodigieusement voyager dans les ventres communicants de l’Évolution (voir la géniale « Suite », p. 47-9 )

Enfin, face au travail du temps en nous, à l’usure normale d’exister (ne pouvant être qu’en nous efforçant de subsister, la fatigue est la clé de tout devenir propre), est chantée par notre auteur une conscience du tragique sans autre remède que son propre entretien (dans l’étonnante deuxième partie « Ici »):

« Le temps est une vieille fosse où le chant va et s’assombrit.

Alentour, les années de mort seront encore comptées

comme des bandes laiteuses dans le brouillard » (p. 63)

J’y vois ceci : quand aucune formule ne consolera plus, la formulation même de l’inconsolabilité nous authentifie et nous sauve : si des mots ne peuvent plus soulager ou compenser une souffrance, c’est que ce qui nous chagrine, plus ancien et profond que toute parole, l’a précédée et lui survivra. L’éternité, même d’affliction, est donc réelle, mais son sens n’est pas décidable par nous, et dépend de ce qui (éventuellement) nous dépasse. Dans la grande mer de l’oubli, les mains possibles de Dieu ne nous seront jamais présentées :

« Même si nous avons partagé l’ombre d’un arbre en chemin,

ces vies à nous ont passé comme des ombres ;

et si sous un coucher de soleil, nous avons partagé du

bonheur

notre soleil s’est couché avec lui

dans une mer sombre » (p. 121)

©Marc Wetzel

Bref hommage à Rosanna WARREN

Chronique de Marc Wetzel

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Bref hommage à Rosanna WARREN

(née en 1953)

(pas de recueil traduit en français ; on a grappillé ici sur Internet – remue.net, poezibao … – , ou dans la Revue « Place de la Sorbonne » avril 2013, quelques extraits tous superbement proposés et traduits par Aude Pivin)

« On trouva le feu dans nos âmes bien avant

de le dérober au ciel »

(We found fire in our souls before

we stole it from heaven )

Qui admirons-nous ? Ceux dont les efforts paraissent surnaturels à notre paresse ; ceux aussi dont le sang-froid reste illisible à notre lâcheté. Elle est de ceux-là.

Qui aimons-nous ? Ceux qui n’ont de cesse de recommencer à nous plaire ; ceux que nous réécrivons en nous, sans fatigue pour nous, sans risque pour eux. Elle en est.

La poésie de Rosanna Warren réussit à penser alors qu’elle n’opère pas sur des idées ; elle réussit à penser alors que tout en elle n’est qu’art, n’est que belle manière de faire, n’est que méthode d’apprendre plus loin (ce qu’aucune pensée ordinairement n’a, n’est ni ne peut) ; sa poésie réussit à penser alors que la poésie ne sait toujours ramener que le langage – et pas du tout l’esprit ! – à lui-même ; elle réussit à penser alors qu’en poésie la parole s’attarde somptueusement dans la perception – là où tout au contraire penser fusille tout de suite tous ceux qui témoignent, tremblent et éprouvent ; elle réussit à penser alors que la pensée brûle et tranche et que la poésie est toute entière en fumées inutiles et en pâteuses tergiversations . Sa poésie réussit à penser alors qu’en poésie l’intelligence se contente de respirer.

Sa mère mourante, raconte-t-elle, est restée muette ; elle savait tout mot de la fin inutile, sans objet, comme prendre une ultime inspiration dans un sous-marin échoué : le monde où il y aura à nouveau de l’air n’existe pas.

Comme il arrive, ajoute-t-elle, qu’en saut à ski les plus grands champions restent tétanisés sur leur haut de rampe, doigts devenus de plomb sur la glissière (que seuls des coéquipiers viennent s’aventurer à desserrer), de même il arriva à sa mère mourante que, convulsée le dos droit sur le lit, un fluide mystérieusement ami des chairs vienne détacher ses mains des barreaux.

Elle raconte que l’église de la rue Montorgueil (à Paris) fut bâtie pour y attirer le Sauveur ; on espérait sans rire qu’il « viendrait vers les pavés, les ruisseaux » (He would come to these cobbles, these streaming gutters), qu’il « palperait les dahlias écrasés dans le caniveau » (He would finger dahlia petals mashed in the sewer), que surtout « il vous toucherait, me toucherait, tous pareillement souillés, parce que la boucherie c’est la vie » (He would touch you, touch me, because we are aequally soiled, because butchery is life)

Elle dit encore que les reliques d’Eustache n’y sont là que pour rappeler qu’après la mort nul ne peut jamais plus louer librement Dieu en sifflotant dans son martyre, et surtout que tout ce qui dans l’ardeur d’un sacrifice n’en nourrit pas un autre est suicidaire : « comment au-dessus d’un brasier dans un taureau d’airain, ses cris se convertirent en musique ; comment, transféré, il bénit cette cathédrale des bouchers, ses vitraux, ses clochards, ses récitals d’orgue, ses rues suintant du sang du marché » (how broiled in an iron bull, his cries converted to music ; how, translated, he blesses this butchers’ cathedral, its stained glass, its clochards, its organ recitals, its streets whistling with market blood)

Rosanna Warren n’écrit jamais, sauf quand seul un poème pourrait résoudre son problème de vie ou de conscience ; elle n’écrit jamais, sauf quand sa parfaite connaissance des langues italienne, française ou latine secoue, éveille et bientôt renverse ses soixante ans de natif américain.

Le critique Harold Bloom, lui rapporte-t-on, a renoncé à devenir poète au vu des « démons » qu’il devinait sur ce seuil. Elle répond que Bloom est un ami, mais qu’elle n’a pour sa part jamais observé là (= sur le pas de porte, on the treshhold) de démons dissuasifs, mais seulement des dangers suggestifs. « Si je ne vais pas au-devant d’eux » ajoute-t-elle, « je ne suis pas pleinement vivante ».

Ce qu’on crée pour l’ajouter à son C.V. , dit-elle, nous détruit ; mais toute parole nous arrachant semelles, parapets ou passerelles devant le gouffre et l’abîme nous recrée.

Évoquant Bonnard, elle cible naturellement Marthe, la recluse alanguie, maniaque et grincheuse, la Muse domestique qu’on aurait dit elle-même tapissée, carrelée, cloisonnée. « Cherchant appui, nue , avec des bleus, en périphérie, à moitié effacée. Elle essaie de prier. Elle essaie de se laver. Elle tremble de froid. Elle a compris que jamais, dans cette vie, elle ne sera propre » (leans naked, bruised, peripheral, half-erased. She’s trying to pray. She’s trying to wash. She’s shivering in cold. She has understood that never, in this life, will she be clean )

Dans son Questionnaire pour Bernard Chaet, je retiens quatre lignes : « Une cicatrice peut-elle émettre de la lumière ? », « Une épée de lumière peut-elle fendre un rocher ? », « Avons-nous perdu le ciel, les yeux fixés au sol ? », « Avons-nous jamais été à l’abri ici ? » (Can a scar emit light ? Can a sword of sunlight crack rocks ? Have we lost the sky, looking down ? Were we ever safe here?)

Elle restitue comme personne l’ardeur logique d’une déchéance : « Le corps humain est superflu. Rochester le savait : rentrant chez lui en titubant après une nuit salace, vannes ouvertes, testicules fripés, reins lessivés, les doigts dégoulinants et âcres, il était consumé par le savoir … » (The human body is superfluous. Rochester knew it : lurching home from a night of swiving and sluicing, bollocks crumpled, loins wrung out, fingers dripping and pungent, he was consumed by knowledge …)

J’aime et admire Rosanna Warren, que je découvre ; et la respecte, pour suspendre toujours le sort de sa dignité à la poursuite de son travail.

©Marc Wetzel