Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015

Chronique de Marc Wetzel 

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 Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015 



 

             « Avec Dieu, au moins, pas besoin de me gêner ; je ne suis qu’un pauvre pécheur qui implore son pardon. Avec Lui, plus de masques, plus de culpabilité (morbide), plus de chichi et plus de chacha. Il est le seul Partenaire qui ne me mette pas mal à l’aise »

Lettre 738 (à Didier), 6 avril 1991

 

                 « Si je deviens fou, fais savoir que je ne l’ai pas toujours été. Et puis un fou peut aimer Dieu à la folie »

Lettre 772 (à Didier), 18 juin 1992

 

 

Sylvia Massias a signé l’an dernier une très remarquable biographie (en réalité, la somme d’un destin peu accompli, mais inoubliablement riche) du poète Vincent la Soudière (1939-1993) ; j’y reviens ici.

 

La Soudière n’a, de son vivant, presque rien publié (sinon les 80 pages, en 1978, de ses sombres « Chroniques antérieures » chez Fata Morgana). Il existe de lui une magistrale correspondance avec un ami prêtre, Didier – 800 lettres entre 1964 et 1993 recueillies, présentées et éditées par Sylvia Massias en trois impressionnants volumes ( 2011 à 2015) aux éditions du Cerf.

 

Elle a ainsi décisivement révélé un extraordinaire écrivain, maladif et génial, malchanceux et infiniment doué, aussi faible de volonté qu’éblouissant d’intelligence, qui avoue s’être sans cesse menti pour survivre et pourtant (malgré de constants calculs suicidaires qui l’emportent à la fin) d’une intégrité peut-être sans exemple depuis Artaud et Michaux (ce dernier, avec Cioran, l’ayant presque toute sa vie guidé et soutenu).

 

Vincent la Soudière, c’est l’homme qui écrit, par exemple :

    « Dans un effort insensé et aveugle, insoucieux des conséquences, il souleva la dalle circulaire avec son anneau de fer – cette dalle qui tient le temps scellé -, et seul il se précipita dans le puits de silence et de feu qui ne porte pas de nom, où aucun luminaire ne peut subsister »

(La Jérusalem d’En Bas, p. 124 – fragment cité p. 373)

 

et qui sait, par ailleurs, s’analyser ainsi :

       « Quelque chose me manque, une je ne sais quelle force ordonnatrice, pour bâtir le moindre projet littéraire. Il y a cependant fort à parier que dans l’état actuel de mes textes, il en est bien une cinquantaine qui seraient susceptibles de composer un livre – c’est à dire qui sont commandés par une idée ou une hantise invariable. Mais je n’arrive pas à voir cette hantise invariable, ni rien qui lui ressemble. C’est là toute mon impuissance littéraire – impuissance aussi à trouver des titres, de vrais titres. Manier la plume, donner former à une obsession en dix ou trente lignes, « peindre » des tableaux au sujet unique, être à peu près certain d’y parvenir correctement, voilà ce que je puis faire – tout ce que je puis faire. Mais dans tout cela, il n’y a pas encore l’ébauche d’un livre, d’un recueil, a fortiori d’une publication. Tout mon drame tient là-dedans. Qu’un Didier soit à l’oeuvre dans mon esprit, et je serais sauvé. J’ai comme un « point aveugle » où rien ne s’inscrit »

Lettre 501 (à Didier), 20 mars 1979

 

Voici enfin avec quelle lucidité il comprend son choix de la « solitude asphyxiante » (p. 266-7)

         « J’ai peur d’avoir perdu définitivement le contact avec la vie. On ne peut vivre humainement que greffé à quelque autre réalité que la sienne propre. Eh bien, dans mon cas, les greffes ne prennent pas, ne nourrissent absolument rien en moi (…). La sphère des responsabilités – le fait d’assumer ma condition d’être humain, de vivre la vie – est pour moi un cauchemar encore plus atroce que les  tortures et angoisses issues de leur démission. De ces deux atrocités, la solitude asphyxiante et la responsabilité écrasante, la seconde étant infiniment pire que la première, je choisis la première, je choisis ce monde du retrait et du refus. Je choisis ! Quelle absurdité ! C’est « je subis » qu’il faut dire. »

Lettre 156 (à Didier), 6 septembre 1971

 

 

Il fallait un travail inouï, un effort extrême, pour cerner, et faire saisir, une pensée aussi riche, une personnalité aussi complexe. Il fallait aussi une impartialité supérieure, une sorte de sagesse de l’amour, pour ne pas cacher l’impuissance souvent délibérée d’un tel destin, sa complaisance dans l’anéantissement, la pathologisation croissante, irréversible, de son énergie d’existence. Et Sylvia Massias a tout simplement réussi cette magistrale entreprise. Je voudrais ici le montrer sur trois points.

 

Le premier, c’est la suite en Vincent de l’absence d’un père sérieux, d’un père s’efforçant courageusement de l’être, d’un père utilement attentif : il n’y a pas de possible autorité sur soi. Puisque humain, il faut le devenir pour l’être, et que l’humanisation ne se fait pas sans éducation paternelle, sans l’autorité qui aime donner à vivre, et donne d’aimer de vivre, celui dont le père a failli ne peut s’être suffisamment formé. Son humanité, comme chez Vincent, lui est comme une frusque trop large et de hasard, qui ne le tient ni ne se tient. Plus tard, logiquement, il se sentira comme imposteur de toute joie, comme escroc de la grâce ; il estimera franchement ne pas mériter d’avoir grandi. Il tuera même en lui, ou hors de lui, tout ce qui est mûr.

 

Le deuxième point, c’est le christianisme, et sa maladie même de la vérité dans les plus belles âmes. En lui en effet, il n’y a d’impunité de conscience que pour le Saint. Seul le forçat de la charité, le héros continu du don de soi peut se croire, sans blague, innocent. Le seul vrai souvenir que j’ai gardé de mon long entretien avec Vincent (il y a 37 ans, à Montfriloux, dans la Sarthe …)  est l’idée qu’il formait et formulait : « Je ne me sens pas assez incarné ». Et il parlait, je crois, en chrétien déjà fervent, en frère affectionné du Christ. « Fils de Dieu » me disait-il, admiratif, de Jésus, « et pas un caprice !! ». « Mais frère du fils de Dieu » ajoutait-il, comme honteux, à propos de lui-même, « et plus séparé de la Source de Vie qu’un mort ! ». Je n’y comprenais rien (je n’avais pas lu Simone Weil, et de toute façon je l’aurais fait sans profit), et n’entendais pas le lien entre la descente aux Enfers du Samedi Saint du Christ, du co-Créateur, et l’effort général de décréation. Celui-là, me disait-il, ne pouvait trouver matière à ressusciter qu’en passant sous les morts. C’est ce que Vincent me disait, se pensant, comparativement, « un simple rigolo des Enfers ». Et Sylvia Massias tente à raison, sur l’auto-destruction comme sacrée de ce poète, l’hypothèse suivante (p. 362) :

      « Par cette mort d’avant la mort, Vincent n’a-t-il pas inconsciemment aussi cherché à conjurer l’angoisse du châtiment suprême, qu’il n’aurait plus besoin de vivre après sa mort parce qu’il l’aurait vécu dès cette vie-ci ? Ne s’est-il pas infligé l’Enfer pour tenter d’y échapper ? ».

 

Et puis, dernier point ici, l’admirable globale restitution d’une personne. L’homme était aigu, inépuisablement nuancé, mais il avait du mal à vivre. Il ne se dépêtrait pas de quelques traits de caractère pourtant anodins chez un autre, et qui avaient nom : la peur, l’abattement, l’aboulie.

Sylvia Massias étudie longuement sa peur, qui, montre-t-elle, ne l’empêchait pas tant d’agir que de se ressaisir et de prier ; car « ses peurs » dit-elle, « le maintiennent à la surface de lui-même » (p. 384) et le figent, dans une défensivité pathologique et par nature partiale, empêchant toute sérénité, et au fond toute justesse, dans la quête intérieure.

Lui-même écrit :

     « Pressé de continuels départs (réels ou vécus intérieurement), tel le Juif errant – ou l’insurgé poursuivi par une police invisible – , je n’ai jamais éprouvé ce que c’est que d’avoir « une demeure stable en ce monde »

Lettre 504 (à Didier), 23 avril 1979

 

      « Plus ou autant que le doute » dit fortement Sylvia Massias, « la peur anéantit la foi » (p. 386).

 

Son désespoir aussi était singulier (comme s’il était un marginal … de l’Enfer !) ; ordinairement, le malheur est à son comble quand on sait ne plus pouvoir être sauvé. Lui était comme au-delà d’un Jugement : le salut même aurait fait son malheur. Car le salut d’une part nous rend à notre origine (et Vincent sentait celle-ci comme saumâtre, chaotique, inhumaine : la justification intégrale de son sort lui aurait paru régression sacrée), et d’autre part réclame, en offrant à jamais la vie parfaite, de se contenter d’elle. Et je crois que par orgueil, il se dérobait toujours à l’expérience d’être assez vivant.

 

Quant à l’aboulie (« le centre de la décision est atteint » dit-il de lui-même), elle vint en lui de l’échec inévitable du volontarisme. Vincent la Soudière était hanté par la liberté de l’Absolu, qui est une sorte de toute-puissance sur soi, réservée à Dieu. Car il ne suffit qu’à Dieu de vouloir pour être. Chez l’homme, une telle mégalomanie ontologique se sent diabolique et fatale, et notre poète a préféré sans doute ne plus rien vouloir à tout vouloir infiniment. « L’atermoiement perpétuel » remarque Sylvia Massias (p. 390) est comme une stratégie de couper d’avance les vivres à son ambition satanique.

 

« Je ne peux pas mettre la main sur mon énigme » (lettre 791, février 1993), écrit-il à Didier, deux mois avant sa mort, comme s’il voyait, nettement, en son propre destin un problème qu’il avait voulu mal poser (même si, comme poète, il a admirablement commenté le monde où il a jusqu’à la mort différé d’entrer).

 

« Je reste dans la vie par obéissance » disait-il depuis longtemps (lettre 594, 1er mai 1982) ; et puis ce quinquagénaire qui n’a jamais appris à nager se jette comme une pierre, du pont du Garigliano à Paris. Pourquoi ?

 

« Je cherche ma naissance devant moi ou derrière moi ; elle est au-dessus de moi » (fragment cité p. 464) ; faute d’elle, c’est sa mort qu’il est allé trouver au-dessous de lui. Terrifiant et ironique genre de suicide pour quelqu’un qui avait eu cette formule : « Je rame dur sur ma vie en ciment » (lettre 781, 20 octobre 1992).

 

ou cette autre, quelques mois plus tôt :

    « Les pierres crient de joie ; mais il faut avoir été une pierre au moins une fois » (citée p. 384)

 

Ce poète de la conscience (qui a préféré la profondeur à la liberté) et de la noblesse (qui n’a montré de lui qu’un squelette, en voulant se montrer digne exclusivement de ce que l’on doit montrer) a été comme un formidable et inactuel – à son époque – héros de l’hétéronomie : il n’était décidément pas fait pour être une machine à se choisir, très peu pour lui. Simplement, il a chanté comme personne, souffrant dans son « nid de fer ». Merci à Sylvia Massias* de l’avoir, ici-bas, c’est à dire au moins parmi nous et pour nous, sauvé.


     * Sylvia Massias est docteur ès lettres, auteur d’une thèse sur Mallarmé. Elle travaille sur le poète Armel Guerne depuis 2001. Elle fut responsable des archives d’E.M. Cioran, qu’elle a inventoriées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. C’est à l’occasion de ses recherches autour de l’écrivain roumain qu’elle découvre les écrits de Vincent La Soudière. Elle a tout d’abord fait paraître un choix d’aphorismes sous le titre de Brisants (Arfuyen, 2003), puis a publié les trois volumes de ses Lettres à Didier aux Editions du Cerf (I, C’est à la nuit de briser la nuit ; II, Cette sombre ferveur ; III, Le Firmament pour témoin). On trouve, à la fin de ce dernier volume, un très éclairant entretien accordé par Didier. D’autres recueils sont en préparation. La belle revue « Nunc » consacrera à Vincent La Soudière, un dossier spécial, coordonné par Sylvia Massias, à paraître en février 2017. 

©Marc Wetzel 

2 réflexions sur “Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015

  1. Antoine

    Mon cheminement personnel m’a conduit à croiser la route de Vincent La Soudière. Trop tard pour le rencontrer, c’était cette année ! C’est quelqu’un dont j’aurais été proche à coup sûr, car nos épreuves de vie sont incroyablement proches. Sinon qu’en ce qui me concerne, la nuit ne s’est pas simplement remplie d’étoiles : le jour est venu, lentement mais sûrement. Je n’ai décidément pas de chance ;o) l’année dernière, c’était Thierry Metz ! Existe-t-il d’autres poètes vivants, français de préférence, qui portent en eux cette ferveur qui résiste à toutes les explications, comme à toutes les réductions ?

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    1. Oui, heureusement il en existe encore beaucoup de poètes qui résistent aux explications et réductions. Sans eux, la revue Traversées n’aurait pas de raison. Merci pour votre commentaire.

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