Amélie Nothomb, Le livre des sœurs, Albin Michel, ( 194 pages- 18,90€ )  Août – Rentrée littéraire 2022 

Une chronique de Nadine Doyen


Amélie Nothomb, Le livre des sœurs, Albin Michel, ( 194 pages- 18,90€ )  Août – Rentrée littéraire 2022 


Pour son trente et unième roman, Amélie Nothomb a accouché d’une famille atypique, voire psychotique, comme ce fut le cas avec des précédents livres.  Elle choisit de situer son « conte » avant l’ère des portables ( elle fait d’ailleurs partie des rares écrivains à déclarer ne  posséder ni ordinateur, ni smartphone) !

Elle campe donc un couple plus que fusionnel, Florent ( 30 ans) et Nora (25 ans). Ils vont vivre cette passion durant trois ans avant qu’un bébé vienne s’immiscer dans leur intimité. Avoir des parents déficients, n’est-ce pas une source de romanesque ?

La romancière enfante souvent des « enfançonnes » surdouées, des êtres brillants, mais qui souffrent de carence affective. Elle aime aussi ponctuer son récit de dates de naissance, d’âges des protagonistes dont on suit l’évolution au fil des ans. La première fille de ce couple «  forteresse »,  Tristane se révèle d’une intelligence hors norme,  elle acquiert la lecture avant d’entrer à l’école. Une fillette qui rappelle par sa précocité, Diane, l’héroïne de Frappe-toi le coeur.

C’est elle qui va apprendre à lire à sa cadette, Laetitia. On est témoin de l’indéfectible et puissante complicité qui va se nouer entre les deux sœurs. Dès l’enfance, c’est un bonheur pour Tristane de contempler «  l’amour de bébé endormi ». Elles préfèrent jouer ensemble plutôt que de rester rivées à l’écran et deviennent inséparables. Inséparables comme Amélie Nothomb et sa sœur Juliette

En fréquentant l’école, elles peuvent constater leurs différences…, en particulier le grand investissement des autres parents auprès de leur progéniture. Elles se résignent à avoir des parents défaillants, qui vivent dans leur bulle idyllique. Ne les ont-elles pas appelés « papa et maman », d’une seule entité inséparable. 

On subodore que les pédiatres vont crier haro devant le comportement irresponsable des parents des deux fillettes qui les gavent de télé, vivant dans leur bulle amoureuse. Des parents immatures au point de laisser leur progéniture seule la journée, sans baby-sitter quand tous deux reprennent le travail. Si bien que Tristane va se tourner vers sa tante Bobette pour obtenir des renseignements pratiques… et se livrer aux confidences. N’a-t-elle pas été humiliée, blessée par son père, traumatisée par les paroles de sa mère ( après avoir surpris une conversation à son sujet?) 

Comment se débarrasser ensuite du complexe profondément ancré de « petite fille terne », puis de fille « fadasse » qu’on lui a collé au collège? Comme on sait, les mots détruisent. Faute de reconnaissance de la part de ses parents, Tristane nourrit une affection sans bornes pour sa tante, et pour sa fille Cosette dont elle est la marraine. C’est un coup de massue pour le lecteur quand Tristane obéit à l’injonction de sa cousine aimée.

L’anorexie est au coeur de ce roman, maladie dont souffrent plusieurs héroïnes  de l’auteure, sujet qu’elle  maîtrise pour en avoir été victime. Celle de Cosette est lourde de conséquences. Comme Monica Sabolo, Tristane effectuera elle-même les démarches administratives pour obtenir une bourse afin de poursuivre ses études et de gagner son indépendance, ne rechignant pas à enchaîner les petits boulots pour couvrir ses dépenses.

 L’écrivaine se fait toujours un malin plaisir de glisser son mot fétiche «  pneu », cette fois, il est porté au sommet, puisqu’il se métamorphose en nom de groupe de musique/band : Les Pneus !  Car The tires , ça sonne mal.

Et on rêve de les voir dans les « charts ». Mais créer un groupe demande  une cohésion entre les différents musiciens /membres. Des tensions, des rivalités amoureuses naissent. Comment va-t-il progresser ? Sera-t-il en concert à Bercy ?

La fan de Metal développe une réflexion sur la musique. Parmi les points communs qu’Amélie Nothomb partage avec son héroïne, on peut lister sans hésiter le goût du rock ( metal), de la lecture, les études de lettres.

Comme dans Les aérostats, Amélie Nothomb met en exergue le pouvoir des mots, l’utilité d’apprendre le grec, le latin, valorise la littérature, « un moyen comme un autre de devenir présidente de la République ». D’ailleurs elle enrichit notre connaissance du français, glissant toujours un ou deux termes peu courants, comme ici «  apophtegme » : parole mémorable ayant une valeur de maxime. Ou encore l’emploi du mot «  dormition » pour décrire l’étreinte amoureuse des parents.

Comme Tristane , la romancière a longtemps partagé sa chambre avec sa sœur, lieu propice aux confidences, avant de prendre son indépendance à Paris, « la Jérusalem des lettres françaises ». Comme elle, elle connaît l’ivresse de la lecture. D’ailleurs, elle rédige des « blurbs » pour le bandeau de livres qui l’ont conquise. (1)

Quant à la ressemblance de Tristane avec son père , elle convoque cette phrase si souvent entendue par l’Académicienne  : «  Amélie, c’est Patrick. » , et qui la révoltait , petite, car troublée qu’on ne voie pas qu’elle était une fille.

 Last not least , on devine l’épistolière invétérée quand, dans le roman, les deux sœurs recourent à la correspondance pour leurs confidences à l’insu de leurs parents !

( En 1991, la ligne fixe Maubeuge-Paris est onéreuse et ne permet pas l’intimité.)

Dans ce conte, Amélie Nothomb explore à nouveau les relations familiales, qui peuvent être conflictuelles entre parents et enfants, incarnant cette expression « famille je vous hais ». Les réactions des parents déçoivent, surtout celle de la mère à l’annonce de la réussite de Tristane. Que penser de parents peu enclins à encourager les études de leurs enfants et qui dénigrent la lecture ? « Le coup de matraque » qui s’abat sur Tristane , dans le dénouement, sidère tout autant le lecteur. 

Par le titre, Le livre des sœurs, l’écrivaine rend un  hommage indirect à sa sœur adorée Juliette, avec qui elle forme un duo soudé depuis l’enfance et entretient un amour paroxystique. De nombreuses interviews relatent  d’ailleurs leur osmose.

Quant au style, même s’il vise à l’épure, le conte n’est pas encore pour cette fois réduit à un haïku. «  Dans trente ans, mon livre sera peut-être un haïku », boutade que l’écrivaine a formulée dans la presse !

Amélie Nothomb signe un roman vibrant au rythme d’un amour sororal absolu, de la musique de Led Zeppelin, de Queen, de David Bowie, de Lou Reed, de Patti Smith.

Le récit est hélas assombri par le destin tragique de deux protagonistes. Mais « la mort n’est pas la cessation de l’amour », on peut continuer de dialoguer avec les défunts. Si le groupe Les Pneus, touchant seulement les «  happy few », ne figure pas dans le Top 50, ce roman, lui, surfe sur la vague du succès. «  Amor fati » pour credo.


(1) : Vincent Delareux fut un des chanceux adoubés. « Le cas Victor Sommer » lui vaut l’admiration d’Amélie Nothomb et cette phrase en jaquette du livre : « Un récit à mi-chemin entre les Evangiles et Pyschose ! Une réussite. » 

P.S : À noter que la photo de la couverture est signée Nikos Alagias.

On peut lire une interview du photographe dans le Hors-série anniversaire de Lire Magazine Littéraire, paru en juillet 2022 

Quant à Perry Salkow, friand d’anagrammes, il a transformé le titre Le livre des sœurs en Soleil des rêveurs.

©Nadine Doyen