Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Rentrée littéraire___________________

Une chronique de Nadine Doyen

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Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Amélie Nothomb voudrait-elle payer sa dette aux auteurs qui l’ont nourrie ? Le titre du roman précédent Frappe-toi le coeur lui avait été inspiré par Alfred de Musset. Cette fois, avec Les prénoms épicènes,  elle fait un clin d’oeil à Ben Jonson, contemporain de Shakespeare, qui a écrit « Epicène ou la femme silencieuse ».

Arrêtons-nous sur le sens de l’adjectif « épicène »: il désigne des prénoms « qui ne spécifient pas de quel sexe nous sommes ». Soulignons le talent de « la reine de l’onomastique. », dixit Augustin Trapenard !

Le premier chapitre mettant en scène Reine congédiant l’homme qui l’aime depuis cinq ans, peut dérouter, car ce n’est qu’à la page 107 que l’on découvre l’identité de celui qui, blessé dans son orgueil, n’a toujours pas « décoléré ». Moment où tout va basculer, faire exploser un couple et modifier l’avenir d’une mère et de sa fille.

Nous suivons ensuite le couple formé par Dominique et Claude, depuis leur rencontre, leur mariage, la montée à Paris, le mari créant une filiale de la société Terrage. À la naissance tant attendue de leur fille, le père s’éloigne, ainsi il ne manifeste aucune joie à voir sa fille marcher. Son absence de plus en plus fréquente va renforcer les liens fusionnels entre mère et fille. Mais que cache cette indifférence, cette indisponibilité du géniteur ? Le sens de son prénom, Claude, signifiant «  boiteux » aurait-il une influence sur son comportement ?

La scolarité de leur fille Épicène donne l’occasion d’une mixité sociale, la mère réussissant à sympathiser avec Reine Cléry, partageant les mêmes soucis de parents d’adolescentes, lors des rencontres avec les enseignants. Le professeur de latin ne manque pas d’asséner ses quatre vérités, ce qui rapproche les deux femmes, prêtes à s’épauler.

Elles se fréquentent, sortent, s’invitent, mènent grand train. « Une amitié neuve qui ne cesse de s’intensifier ». Une nouvelle vie pour Dominique qu’elle se plaît à relater à son mari le soir. Mais n’est-elle pas, depuis le début, manipulée par son époux ? Pourquoi manifeste-t-il un besoin si impérieux de rencontrer M.Cléry ? Est-il vraiment motivé par des raisons professionnelles ? Comment s’immiscer dans cette famille sinon en étant invités à une de leurs réceptions ? Le plan fonctionne grâce à Dominique !

Le jour J, la soirée fixée au 26 janvier, tourne au cauchemar. Scène très théâtrale où Dominique surprend une conversation entre son mari et Reine.

Rebondissement du récit, tournant décisif dans la vie des Guillaume.

Les confidences de Claude à Reine, si édifiantes, si consternantes, provoquent un terrible séisme chez Dominique trahie. Tout s’écroule pour elle. C’est sur le champ qu’elle décide de partir avec sa fille.

La narratrice autopsie les sentiments de ses protagonistes avec subtilité et brosse des portraits très contrastés.

Que penser de Claude, ce père ambitieux, qui n’a jamais eu de temps pour sa fille ? Un citoyen, pour qui les apparences importent, au point de déménager pour la rive gauche de la Seine! Un homme qui incarne « l’égoïsme pur et dur » pour l’auteur et suscite notre indignation.

Que penser de Dominique, l’épouse, qui n’intercède pas quand le père brise l’amitié de sa fille avec Samia ? Une épouse que le mari comble d’objets luxueux lui laissant subodorer un retour de flamme jusqu’au moment où « stupeur et tremblements », elle découvre la vraie face de celui qu’elle aime. La narratrice montre comment l’amour que Dominique transcendait à ses débuts va se transformer en une force destructrice.

On retrouve dans les personnages cet esprit des « loyautés » de Delphine de Vigan, « des liens invisibles qui nous attachent aux autres ».

Reine n’est- elle pas loyale envers sa nouvelle amie quand elle traite le mari de celle-ci, de «  monstre », « de cinglé » ?

Quant au lien entre Reine et Claude, ne dévoilons rien.

L’auteure « met toujours au monde » des « enfançonnes » surdouées.

Ici Épicène réussit admirablement au collège, donne satisfaction à son professeur de latin, puis décroche le bac brillamment. Et pourtant, pour le père, elle est cet enfant « insupportable » à qui il consacra si peu de temps.

Mais l’intelligence condamne à une certaine forme de solitude. N’est-ce pas pour cette raison qu’elle adopte « le stratagème du coelacanthe » ? ( 1)

Épicène sidère par sa maturité, à 15 ans, elle prend les choses en main dès leur retour à Brest chez ses grands-parents et s’avère être quasi le pilier de sa maman. Elle déploie un tel « grit » (2), que sa mère se montre battante à retrouver du travail.

La vocation des héroïnes d’Amélie Nothomb est dictée par la littérature. Épicène, bachelière brillante se tourne vers un cursus d’angliciste, influencée par Ben Jonson, ce qui n’est pas sans rappeler la motivation de Diane qui a embrassé le métier de cardiologue, impressionnée par la phrase de Musset : «  Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie. »

Dans la foulée la « fabuleuse » étudiante éblouit par sa thèse, décroche l’agrégation « haut la main », et un poste d’enseignement à Brest.

La romancière aime explorer les relations parentales complexes et les couples. Ses livres traitent souvent de conflits, d’injustice et de vengeance.

Elle montre jusqu’où certains peuvent aller par amour. Le défi du père en fait un personnage exécrable, antipathique, un peu «  un loup ».

On pense à « Tuer le père », si ce n’est que « ce mec ignoble », ce « type infect » pense, lui, à supprimer sa fille ! Un vrai drame.

L’académicienne se réfère au prince de Ligne, moraliste belge, pour commenter le geste, lourd de conséquences, de celle qui a, pendant des années, vécu comme « le coelacanthe ». Elle aborde la question de la préméditation ou non et du remords.

L’image d’Épicène qui, lors de son départ précipité, considère comme « essentielle » son édition bilingue de l’Iliade  convoque les paroles dithyrambiques de Sylvain Tesson sur Homère, ce maître de poésie et de vie, dont « l’oeuvre est une sorte de bréviaire de l’homme, un enchantement de lecture, un trésor. Homère, c’est Goldorak » !

Et nous, que prendrions-nous d’essentiel, en cas de départ précipité?

Pour rester fidèle à son titre « d’ambassadrice du champagne », Amélie Nothomb fait couler un grand cru, le préféré de Reine Cléry. Et elle ne manque pas de distiller les effluves d’un parfum de renom, ainsi que son sempiternel mot : « pneu », ici il faut les regonfler !

Les anglicistes et anglophiles seront ravis de lire que « L’anglais est une langue étonnante. Un seul mot suffit là où nous affaiblissons à coup de périphrases ». Pour les autres, enrichis du verbe «  crave », ils auront « un besoin éperdu de » lire les romans précédents de «  Crotteke » ! (3)

La romancière tresse une tragédie psychologique percutante qui entrelace le destin de deux familles, digne des pairs qui l’ont inspirée.

Un vingt-septième roman irrigué par la haine, « deux vengeances (une qui rate, une qui réussit ! » selon l’écrivaine) et l’amour, étayé par cette déclaration : « La personne qui aime est toujours la plus forte ».

© Nadine Doyen


(1) Coelacanthe : « poisson qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile ».

(2) grit : Ce terme désigne la capacité de ne pas se résigner, de persévérer.

(3) Surnom donné à Amélie Nothomb par ses proches.

A écouter : l’émission Boomerang du 28 août 2018 où Augustin Trapenard reçoit Amélie Nothomb.

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



 

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Chronique de Nadine Doyen

Le crime du comte Neville, Amélie Nothomb, roman, Albin Michel (15€, 135 pages)

Voici Amélie Nothomb sur les traces d’Agatha Christie, toutes deux anoblies, prolifiques, indétrônables, de notoriété universelle, la belgitude en commun et best sellers. Si la romancière britannique fut estampillée par la presse des sobriquets suivants : « L’impératrice du crime », « lady of crime », comment sera surnommée Amélie Nothomb ? Peut-être « La baronne du crime » ? Le récit revêt un « British touch » double, puisqu’Oscar Wilde fut aussi une source d’inspiration pour l’intrigue. Chapeau bas à la narratrice, à l’imagination hors pair, à l’art imparable pour forger les noms à rallonge de ses personnages : entre en scène tout d’abord Madame Rosalba Portenduère par qui le malheur arrive.

Amélie Nothomb nous convie au château de Pluvier, dans Les Ardennes belges, à la rencontre de son propriétaire, le comte de Neville. Celui-ci a hérité de l’art de la bienséance et de recevoir, non pas de Madame Rothschild, mais de son père et « son meilleur professeur » fut le roi Baudouin qui lui inculqua la déférence. La romancière radiographie le milieu de l’aristocratie, ce besoin de paraître, et montre  le changement opéré en 1975 pour les « Modernes » dans les rapports filiaux. On entre dans l’ère de l’enfant roi, alors que précédemment ils recevaient le minimum d’attention. Ce qui est choquant ce sont les révélations de leur mode de vie frugale (« pain et eau »), froid de la bâtisse causant le décès de Louise, sœur de Neville, faute de soins.

Henri Neville, obnubilé par la prophétie de la voyante, redoute cette ultime garden-party, du 4 octobre, pourtant devenue l’incontournable rendez-vous mondain.

Réussira-t-il à mettre son projet machiavélique à exécution ? On plonge dans les pensées du père. Qui mettre sur sa blacklist parmi les « individus abjects » à liquider ? Ses paroles le trahiraient-il quand il affirme que sa fille est « monstrueuse », « impertinente », « une sale gamine », « sale petite égoïste » ? En proie à un sérieux maelström, il en perd le sommeil. Les conseils pour juguler l’insomnie seront-ils suivis ? A noter la savoureuse définition que la narratrice en donne : « une incarcération prolongée avec son pire ennemi. Ce dernier étant la part maudite de soi ». Savoureux son monologue apostrophant Dieu.

Dans ce roman, Amélie Nothomb focalise notre attention sur le rapport de forces entre le père et sa fille, tissant un parallèle avec Agamemnon et Iphigénie. Le tête à tête de la fille et du père prend l’allure d’une tragi comédie cocasse par les réparties de Sérieuse. Ce n’est plus Tuer le père mais «  tuer la fille ». La narratrice instille un grain de folie dans la requête de Sérieuse. Ses pensées suicidaires, laissant deviner son mal-être, sa crise d’adolescence, ont de quoi inquiéter le père. Si Sérieuse, pourtant « née dans l’amour » a souffert d’un manque de communication, le père lui accorde un moment privilégié lors de leur retour au château Il lui témoigne à cet instant toute son attention, l’invite à lui confier « ses ressentis ».Qui a le plus d’ascendant sur l’autre ? Le suspense va crescendo quand le père s’exclame : « Tu me manipules ».

Quant à Alexandra, la mère ? On lui doit la phrase codée : «  Venise s’enfonce ». Femme positive, au « sourire radieux », pour qui « rien ne paraissait tragique ». Avec psychologie, la romancière sonde les âmes de cette famille aristocrate ruinée, souligne la métamorphose de Sérieuse, enfant brillante devenue renfermée, amorphe.

Amélie Nothomb sait nous tenir en haleine, suite aux atermoiements d’Henri et maintenir le suspense avec des retournements de situations. La musique de Schubert n’y est pas étrangère. Au chant du cygne, « les auditeurs lévitaient » et par miracle Sérieuse avait aussi vibré, l’émotion l’habitait. Elle se sent libérée de « la gangue qui enserrait son cœur ». La tension atteint son paroxysme quand le comte se dirige vers la tour. Le lecteur sait que l’arme du crime l’attend. Qui sera la victime ?  Et la narratrice de rappeler que « Dans tout roman honorable, quand un fusil est mentionné, il faut qu’il serve » ! Nouveau rebondissement : ce papier glissé par Sérieuse à son père, quel ultime message peut-il contenir ? Le lecteur reste ferré. L’année 2014 sera-t-elle pour Henri et sa famille un « annus horribilis » ?

Telle une marionnettiste, l’écrivaine commande avec brio le destin de ses protagonistes. Elle analyse le crédit que certains accordent à la voyance, aux superstitions, comme la chouette. Cette chiromancienne cherchant « des champignons particuliers » rappelle l’atmosphère de Burning man dans Tuer le père. 

La romancière a l’art des formules et du pastiche : «  Je ne suis pas digne d’être reçue par toi, mais dis seulement une parole et je suis invitée ». Jeux de mots : « S’il n’avait rien commis d’indigne, il n’avait rien accompli d’insigne ». Elle joue sur la variation : Ernest/earnest, signifiant en anglais sérieux pour aboutir à Sérieuse. Elle décoche avec une pointe de malice la question concernant le dernier roman de Modiano. Elle met en exergue « l’agitation » qui règne au sein de « cet asile d’aliénés » avant l’arrivée des invités : une batterie déchargée, l’erreur du fleuriste qui envoie la commande d’un funérarium. Sérieuse qui porte le deuil, mauvais présage ?

Amélie Nothomb souligne la différence des lois d’un pays à l’autre, concernant le patrimoine. En effet, si les monuments historiques  sont protégés en France, en Belgique l’absence de loi autorise à faire table rase d’un bien immobilier. D’où l’inquiétude du comte quant au devenir du château mis en vente qu’il apostrophe en monologue savoureux : « Mon plus vieil amour, tu n’as jamais été aussi beau ». Elle met en exergue l’attachement du comte pour ce bien familial. Les lieux sont mémoire. Chaque événement de notre vie est lié à des personnes et des lieux. Pour Mario Rigoni Stern, «  L’endroit où l’on a passé une période sereine de sa vie demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie, mais ce souvenir devient plus cher si, à cette période heureuse, ont succédé d’autres temps douloureux ». On comprend mieux son déchirement intérieur à se séparer de ce château. Et la narratrice de rappeler la phrase de Rimbaud : « Ô saisons ! Ô châteaux ! ». Ce n’est pas un hasard si Sérieuse a dix-sept ans.

En filigrane, on devine des accents autobiographiques. Amélie Nothomb a connu dans son enfance les réceptions auxquelles elle ne pouvait pas prendre part, mais n’a-t-elle pas confié dans des interviews que se dissimuler sous la table lui permettait de finir les verres ? « Les Nothomb vendaient Le Pont d’Oye ». Même nombre d’enfants dans la fratrie de la narratrice : «  une sœur gourmande », Juliette, dotée comme Électre de talents culinaires (1).

Amélie Nothomb signe un récit alerte, délirant, entrelaçant plusieurs thèmes : les relations parents/enfants, le mal de vivre chez les adolescents, la destinée des êtres. Elle confirme son titre « d’enchanteresse » dont Stéphanie des Horts l’a adoubée. Une cuvée 2015 sans champagne ? Détrompez -vous, « du laurent-perrier Grand siècle ! » coulera.

Pour Amélie Nothomb, grande consommatrice d’« or liquide », une garden-party sans champagne manquerait de pétillant ! Elle confère d’ailleurs à ce divin nectar un rôle majeur, crucial qui précipitera l’épilogue et confirmera la prédiction. Le récit qui commence par une disparition s’achève par une autre. Belle pirouette brillamment concoctée par Amélie Nothomb aux talents incontestables de conteuse.

À vous lecteurs de tester votre « ressenti » et de goûter « l’ivresse par anticipation ».

(1)Carrément biscuits de Juliette Nothomb, critique culinaire, éditions de la Renaissance du livre. 50 recettes sucrées et salées à la mode Delacre. La cuisine d’Amélie de Juliette Nothomb, Albin Michel, 80 recettes de derrière les fagots. Et bien d’autres ouvrages.

©Nadine Doyen

Mercedes Deambrosis, Parfaite ! vu par Jacques Floret ; Les éditions du Chemin de fer (14 €).

Chronique de Nadine Doyen

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  • Mercedes Deambrosis, Parfaite ! vu par Jacques Floret ; Les éditions du Chemin de fer (14 €).

Le portrait de Parfaite est un vrai puzzle, qui se tisse bribes par bribes, au cours d’un constant aller- retour passé/présent, entrecoupé par des dialogues et des rires.

Qui est donc cette sexagénaire au corps si parfait, que les top models ont de quoi envier ? Une psychologue qui écouta ses patients durant trente ans.

Ce corps, rompu à une discipline stricte, elle le façonne, le sculpte, l’entretient « par respect des autres » et Jacques Valet l’habille et le déshabille avec grâce, lui confère un look glamour, respectant sa préférence pour les couleurs vives. Serait-elle également esclave du diktat de la mode ou des dernières tendances ?

Si Amélie Nothomb décline un hymne au champagne dans son dernier roman, Mercedes Deambrosis pratique le name dropping des marques de luxe, citant Gilles Lipovetsky : « Le luxe apaise ». Son héroïne, aux tenues sans faute de goût, intrigue les autres estivants qui la croisent dans cet hôtel trois étoiles. Mais en dépit de son nom, le Nirvana est loin d’être atteint pour cette vacancière pas comme les autres. Les descriptions de la piscine, de sa chambre laisseraient sous-entendre une publicité mensongère.

Certains cherchent à l’apprivoiser, par altruisme, devant sa solitude mais ne risque-t-elle pas de déclencher la jalousie de ces « hyènes vieillissantes » à trop les côtoyer ?

Ce séjour, « un coup de tête », n’était-il pas destiné à tourner la page, à solder une liaison peu épanouissante ? Son viatique désormais ? « Légèreté et zénitude ».

Qu’apprend-t-on sur cette protagoniste ? Peu, puisque son passé, elle vise à l’occulter. Correspondrait-il à des moments moins heureux ? La narratrice évoque ce compagnon que Parfaite voyait en pointillé, trop attachée à sa liberté. Quant à une « vague maladie qui lui impose un repos strict », ne serait-ce pas un alibi pour fuir ces « retraitées, volubiles, bruyantes » ? Parfaite n’est pas plus patiente avec le « gosse obèse » et ses pensées délétères choquent, tout comme son côté snob, arborant des accessoires de renom : cabas Longchamp, lunettes Prada.

Que penser d’une personne qui étale ainsi son aisance, en temps de crise ? Est-ce pour elle une arme de séduction ? Pourtant elle affiche volontairement une distance envers les autres touristes, malgré « un sourire affable ».

On la devine instable à envisager vivre à La Rochelle ou écrire.

Maintenant on la découvre boulimique de polars. Les livres seraient-ils devenus son refuge ? Son installation à Saint-Pierre l’isole un peu plus de ses amies.

La romancière ne manque pas d’humour, en particulier dans la dernière scène.

Elle souligne « l’a-culture » de ces estivants, qui revendiquent l’emploi d’un français correct alors que c’est l’ignorance qui les fourvoie. Ce « Je préfère ne pas » fait écho au « I would prefer not » de Bartleby.

La poésie s’invite dans l’évocation du décor marin : « La mer s’irise… », « s’est hérissée de vaguelettes.. », « les voiles saupoudrent les nuages de couleurs ».

Mercedes Déambrosis explore la passion mais aussi le délitement d’un couple qui avait pourtant choisi d’éviter « les affres du quotidien ». Elle s’interroge sur la finalité des voyages, brocarde ceux qui ne savent s’intégrer au pays. En féministe, elle pointe le regard des autres sur une femme qui voyage seule. Indirectement, l’auteur fait l’éloge des femmes mûres, ce qui rappelle une remarque d’Anaïs Nin : « De nos jours, une femme est jeune à 60 ans. » et le roman de Jean Chalon, intitulé  « Une jeune femme de 60 ans ». Un texte plein de promesses, pour celles qui sentent le temps les talonner, bannissent la nostalgie au profit du présent. Et si la littérature était la panacée ?

©Nadine Doyen

 

Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

    Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

  • Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel ( 169 pages – 16,50€)

Avant de déguster ce pétillant Grand cru 2014 d’Amélie Nothomb, un conseil : pour « atteindre la meilleure qualité d’imprégnation », pour être au plus près de l’auteur et mieux vous unir « au texte », lisez couché.

La narratrice remonte à son installation à Paris, en 1997, aux « temps héroïques » où elle n’avait «  pas encore de bureau chez son éditeur », ni acquis cette notoriété internationale. Son goût immodéré pour le divin nectar, déjà dévoilé dans ses romans précédents, l’incite à rechercher une « convigne » afin de partager «  cet élixir » miracle. Elle récidive en débutant le roman par un hymne au champagne.

La romancière décline un panégyrique de cet « or liquide », rendant «  gracieux, à la fois léger et profond », élevant l’âme. N’est-il pas « un précieux allié » capable de réconforter, d’exalter l’amour ? Ayant un « tempérament expérimental », elle peut retranscrire toutes les métamorphoses ressenties, déclinant un champ lexical de l’ivresse ( griserie, volupté, délice) jusqu’à un « état augmenté de conscience ».

Amélie Nothomb nous relate la naissance d’une amitié, précisant les circonstances de la rencontre choc avec Pétronille, « visage poupin », « air farceur », une lectrice qu’elle avait pris « pour un garçon de quinze ans » et qui va devenir « son satellite ».

Leurs portraits, tout en contraste, s’esquissent : Pétronille versus la narratrice.

Des milieux sociaux à l’opposé. Un style vestimentaire aux antipodes : jean et blouson de cuir pour l’une ; tenue excentrique pour l’autre dont «  une tenue d’écriture », sorte de « pyjama anti-nucléaire japonais » orange foncé, chapeaux. L’une fréquente le Ritz, l’autre « la section communiste d’Antony ». L’une se prend pour « un oiseau », d’où cette « ponte » annuelle, l’autre pour « un chat » qui file sur les toits. Leurs échanges sont cash, n’hésitant pas à abuser des mots « folle », « cinglée ». On sent de la tension parfois : « Fiche-moi la paix ! », « Laisse moi tranquille! ». Mais quand la lectrice s’avère être aussi écrivaine, la connivence s’installe.Leur amitié, basée sur la confiance, se cimente sur « des nappes de champagne » ! Elles peuvent se comprendre, s’épauler dans le parcours du combattant à trouver un éditeur.Elles sont plus solidaires , se vouent une admiration réciproque, résistent mieux au « bashing ». Amélie Nothomb nous livre alors sa définition de l’écrivain :Il « se reconnaît à son caractère immédiatement prophétique ».

Amélie Nothomb entrouvre les portes secrètes de sa correspondance avec ses lecteurs. Si la romancière peut se targuer de bénéficier comme L’Écrivain national de Serge Joncour d’ «  une cour de lectrices ardentes » , parfois « égayées par les cocktails au champagne », tous deux ont aussi à composer avec « ces lectrices procureures ». Elle explore comme Serge Joncour le lien lecteur/auteur, et croque avec malice ses pairs dans « l’art délicat de la dédicace » ( formule de Serge Joncour).

Elle s’interroge sur ce que le lecteur attend de l’auteur.

Comme lui, elle rend hommage aux libraires disponibles, « d’une gentillesse désarmante » qui les accueillent et parfois servent vin chaud ou champagne.

La romancière reconnaît leur « prise de risque » à « convier un auteur en dédicace ».

Et Pétronille d’ajouter que « La dédicace non rémunérée, c’est précarisant ».

Au passage, Amélie Nothomb étrille les paparazzi qui vous volent votre image.

La narratrice nous embarque à Londres pour nous faire revivre son entretien avec la styliste, Vivienne Westwood. Si elle n’a pas vécu les supplices du dimanche de Robert Benchley, elle aura connu « le flegme britannique », le « crachin londonien », « un froid odieux ». Quel affront de s’ entendre dire : « Il n’y a pas plus commun qu’ écrire », puis d’être obligée de promener Beatrice, le « caniche noir » de cette « icône » ! Pour Samuel Johnson, « quand un homme est fatigué de Londres, c’est qu’il est fatigué de la vie ». Comment ne pas rester sur un tel échec, alors qu ‘elle foulait « l’île de ses ancêtres » pour la première fois ? En convoquant une compagne d’infortune, vous avez deviné ? Pétronille ! On les suit dans leur déambulation nocturne londonienne ( pub, restaurant, et même l’endroit où Marlowe perdit la vie).

Leurs vacances à la neige ? Leurs (pires) meilleures vacances ! Truffées d’aléas (différends, chutes inévitables,guerre aux acariens), mais y sabler le champagne sur les cimes transcende, et cerise sur le gâteau : « Aucun besoin de seau à glace ».

Leurs dialogues sont enlevés, Pétronille a des réparties savoureuses, comme « Marée basse » ou «  Je sens le pâté ? ». Leurs fous rires en cascades résonnent ça et là. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la narratrice va connaître les affres de la séparation.

Les aficionados d’Amélie Nothomb,connaissant sa connivence avec le lecteur, seront avides de débusquer son mot fétiche : « pneu ». Il est bien là , page 60.

Quant au name dropping , la romancière ne décline pas seulement des noms de champagne , elle nous recommande les écrivains qui ont sa préférence : Pia Petersen,

Alain Mabanckou. Sans oublier l’héroïne, figure centrale de ce roman dont la véritable identité est facile à reconnaître. Ailurophile, elle en a fait leur éloge, un essai sur le tatouage, des chroniques dans la presse luxembourgeoise, spécialiste de la littérature élisabéthaine. Pour corser l’énigme, l ‘auteur joue avec le lecteur déformant les titres des ouvrages de Pétronille Fanto, changeant un mot par son contraire. Mais dans les interviews qu ‘accorde Amélie Nothomb, le lecteur a la réponse. (1)

Elle rend également hommage à sa soeur Juliette,grâce à qui elle écrit, a-t-elle confié dans une interview. Elle souligne l’impact des émissions littéraires, et exprime sa déférence à Jacques Chessex qui avait été impressionné par la prestation de Pétronille, « ce bâton de dynamite humaine », « jeune romancière de talent » .

Ce qui prouve que les apparences sont trompeuses et que le talent n’attend pas le nombre des années. Quant au génie, rimerait-il avec folie ?

Dans ce roman, pétri d’humour et d’autodérision, arrosé largement au champagne, ponctué de scènes hilarantes, l’auteur nous relate comment le duo « jeune et célèbre » et « vieille et célèbre » s’est apprivoisé , une amitié improbable. Mais l’épilogue détonant, qui nous laisse pétrifié,vient porter une ombre sur cette amitié qu’on pensait immuable. Il montre aussi que dans la fiction l’auteur peut faire ce qu’il veut de ses protagonistes : les enlever, les faire disparaître, les ressusciter. Laissons le suspense au lecteur. N’hésitez pas à lire Amélie Nothomb, car elle fait bien partie « des auteurs de bonne compagnie », même si vous n’avez pas été élu « compagnon de beuverie ».

La romancière signe un « feel good book » qui grise et revigore à la fois.

(1) : C’est Stéphanie Hochet qui se cache derrière Pétronille, un talent à découvrir.

©Nadine DOYEN

Rentrée littéraire de septembre 2012

  • Amélie Nothomb, Barbe bleue, roman, Albin Michel (16,50€- 170 pages).

Amélie Nothomb campe ses protagonistes dans un bel édifice, cossu, du VIIe arrondissement et brosse les portraits psychologiques de deux êtres aux antipodes.

Don Elemirio, le maître des lieux, vit reclus depuis 20 ans, loin de l’agitation du monde, choqué « par sa vulgarité et son ennui ». Il s’est forgé une réputation connue de tous sauf de Saturnine, potentielle colocataire, attirée par l’offre alléchante. Toutefois une autre femme intéressée par l’annonce la met au parfum et lui dévoile la vérité. Comment elle fut choisie reste une énigme à élucider pour la jeune belge.

Le lecteur suit l’installation de Saturnine (qui a grandi « sous l’égide d’Athéna »), sa façon de s’approprier les pièces de cet hôtel particulier « au nombre impressionnant de boudoirs », n’hésitant pas à s’aventurer dans la chambre de « cet être biscornu ».

Un étrange modus vivendi s’installe. Les repas, pris en tête à tête, sont propices aux confidences et permettent de mieux cerner leurs personnalités. Mais « On peut s’épancher en demeurant secret ». Saturnine, qui enseigne à l’école de Louvre, ne manque pas de s’étonner de cette vie monacale, de misanthrope, privée de Paris, des autres et de la nature. Par flashback, le passé de l’Espagnol défile (son journal intime) et génère des discussions animées, nourries par des quiproquos. De vraies joutes verbales, des répliques mâtinées d’ironie comme une partie de ping-pong. Dialogues de sourds parfois. Ils s’entretiennent de religions. La foi, la Bible, le trafic des indulgences, au centre de leurs discussions animées, musclées car Saturnine, vindicative, perfide, tient la dragée haute à l’Espagnol. Dotée d’intelligence, de ruse, de perspicacité, armée de sang froid, elle fait preuve d’esprit de réparties, ce qui donne une impulsion au récit. Elle nous livre aussi ses pensées intérieures.

On s’étonne des attentions de cet hôte pour sa colocataire. Serait-elle la femme idéale, pour lui déclarer, puis réitérer, son amour « à la noix », à chaque occasion et même lui proposer de l’épouser ? Toujours est-il qu’il lui fait des surprises de taille, secondant ses paroles par des cadeaux. Ne lui remplit-il pas le frigo de champagne aux noms les plus prestigieux, « du velours doré » ? Ne lui confectionne-t-il pas une jupe champagne ? Un cake, véritable « gemmail », un « gigantesque saint-honoré » ? Ne réalise-t-il pas une série de 50 portraits d’elle, captant « le laid et le beau, le fragile et le solide » ? Comment ne pas être séduite par cette vie de pacha ?

Le lecteur tremble de voir Saturnine dans une telle promiscuité, d’autant que son amie Corinne avait tenté de la dissuader, craignant le pire à la voir se fourvoyer dans les rets de ce « serial killer ». Ce « grand d’Espagne » que la romancière affuble de tous les noms (provocateur, fou, malade mental) a-t-il l’étoffe d’un Barbe bleue ?

Ne risque-t-elle pas d’être victime du syndrome de Stockholm ?

Toutefois, l’absence de femmes au service de ce « psychopathe » lui met la puce à l’oreille. Taraudée par la disparition des huit femmes précédentes, elle aborde le sujet tabou de front. Même si Saturnine est capable de respecter cette zone interdite, sa curiosité est décuplée quant à ce qu’elle renferme. Elle cristallise aussi celle du lecteur jusqu’à ce que Don Elemirio obtempère et accepte d’y conduire sa colocataire. Et si pénétrer dans ce sanctuaire (servant aussi de labo photo), même convié par le maître constituait une entorse au règlement ? Toujours est-il que cette visite engendre un coup de théâtre qui va précipiter le dénouement.

Dans ce roman, Amélie Nothomb brasse la culture de trois pays : France, Espagne et Belgique (« ce plat pays », utilisant des belgicismes: cellulaire, Athénée, le peintre Khnopff) en les mettant en opposition et en pointant les différences.

Les couleurs s’y déclinent comme un arc en ciel. D’un côté, les ténèbres de la pièce interdite. De l’autre, «  la lumière en transparence des fruits confits », l’éblouissement de « l’or baroque » des tasses, un nuancier de jaunes.

Amélie Nothomb explore le sentiment amoureux, s’interroge sur le coup de foudre à retardement. Elle confie sa vision de l’Amour : « le phénomène le plus mystérieux de l’univers ». Les situations incongrues prêtent à s’esclaffer. Saturnine découvre le plaisir tactile, sensuel : « une étreinte amoureuse », grâce à cette jupe spécialement confectionnée pour elle. La caresse de la doublure, si douce, « d’une suavité exquise » la met « en transe ».Volupté lors des séances photos déclenchant le « crépitement de leur jouissance ». Les compliments fusent dans les deux camps. Sont-ils feints pour Saturnine ou serait-elle en train de succomber à une attraction fatale ?

La romancière soulève la question du jardin secret. Est-ce concevable de « violer le secret « d’un être cher ? Dans un couple, n’est-il pas prôné d’avoir chacun son territoire secret pour assurer l’harmonie ?

Amélie Nothomb excelle à nourrir le mystère par les mots employés (louche, histoire fumeuse, embrouille, sinistre, macabre réalité), à relancer le suspense, tel un thriller quand elle brandit le couteau sur la tempe sur « l’un des célibataires le plus courtisés ». Elle ajoute une dose de démesure : l’explosion des parents « un spectacle poignant, ces morceaux de grands d’Espagne dans le lustre et le ciel du lit ».

On perçoit les voix des disparues dans ce huis-clos, ce qui tétanise Saturnine.

Difficile pour le lecteur, même Nothombphile d’anticiper l’épilogue de cette love story, à sens unique, entre deux êtres radicalement opposés (âge, sensibilité).

A noter qu’ Amélie dope ses personnages au champagne, ce « divin nectar », son péché mignon. Elle distille des allusions à l’histoire (Henry VIII), aux faits divers (Dr Petiot), tisse la métaphore de l’œuf. Elle émaille aussi son récit de références littéraires (La Rochefoucauld , Gracián, Lulle) et de comparaisons insolites.

Elle retrace l’évolution de la photographie depuis Niepce (Polaroïd, Hasselblad…).

Pour parfaire le tout, la couverture de Barbe bleue focalise notre regard : le rouge ardent des lèvres se mariant avec bonheur à son chapeau sophistiqué.

Amélie Nothomb revisite le conte de Perrault, offre à son héroïne un ‘destin aurifère’. Elle signe un roman euphorisant, transcendé par l’amour, tout en contraste (des rires/ des pleurs, nuit blanche/nuit noire), pétillant d’humour, parfois noir.

Faute de pouvoir partager « caviar, vodka », lever notre flûte « en cristal de Tolède » en compagnie de ce duo improbable, portons un toast à Amélie Nothomb pour cette lecture roborative.

◊Nadine DOYEN

En septembre 2012, Amélie Nothomb publiera son 21ème roman et fêtera à Nancy ses 20 ans de succès !