Amélie Nothomb, SOIF, Albin Michel, Août 2018, (17,90€ – 152 pages)

Chronique de Nadine Doyen

  Amélie Nothomb, SOIF, Albin Michel, Août 2018, (17,90€ – 152 pages)


Nous avons tous des héros que nous vénérons.

Pour les protagonistes de Jérôme Attal, ce sont Superman , Winston Churchill.

Celui d’Amélie Nothomb est bien singulier, reconnaissons-le, puisqu’il s’agit de Jésus. Elle va se glisser dans son corps pour quelques jours et souffrir avec lui.

Dans des interviews, elle confie avoir eu un intérêt précoce pour Dieu (dès 2ans) !

Voudrait-elle, se demandent certains, régler son compte avec Dieu ? L’écrivaine se justifie en affirmant que « c’est une erreur, une monstruosité ».

Les lecteurs du Pèlerin se souviennent sûrement du chemin de croix que l’écrivaine avait publié peu avant Noël. (1) Ces pages préfiguraient donc ce livre audacieux.

Pour elle « la Passion n’est pas un crime passionnel mais une exécution réfléchie ».

Le titre SOIF fait référence à l’antépénultième parole que l’on prête à Jésus ».

Le « Jésus d’Amélie Nothomb », digne d’une tragédie grecque, revient sur ses miracles et s’étonne de recevoir si peu de reconnaissance. On sourit à entendre cette femme qui trouve son enfant infernal depuis sa guérison !

Il s’interroge sur la mission que le père lui avait confiée.

Il exprime ses regrets, ses envies, ses doutes. On plonge dans ses pensées, non dénuées d’humour. Il ose manifester sa gratitude envers son père pour avoir inventé le corps et salue même son génie. Pourtant ce corps va devoir souffrir, endurer les pires sévices. Car la sentence est implacable. Et inéluctable. Il n’y a pas d’échappatoire.

Il dresse les portraits de Judas, « un problème permanent », de Pierre et Jean.

Il évoque son amour pour Madeleine, ébloui par sa beauté.

On assiste à ce qu’il appelle « les simagrées » : en « entrée » la couronne d’épines que l’on enfonce sur le crâne jusqu’à faire saigner. Puis, « le hors d’oeuvre » qui consiste en une séance de flagellation. Dans son « fatras de paroles », il énumère ses chutes et convoque les personnes croisées alors qu’il traîne « ce poids mort ». 

Après l’amitié de Simon qui l’aide de tout coeur, voilà l’amour de Véronique. « Deux courages d’une sublimité sans exemple ». Moment ineffable.

Et enfin « le plat de résistance », la crucifixion, regardée par des « happpy few », « des connaisseurs triés sur le volet » qui aiment ces tortures. Il ne nous épargne rien. 

Le narrateur aurait pu scander, comme une antienne, son récit par les mots de Damiens  : « La journée sera rude » (2), car lui aussi allait être supplicié.

Pour Amélie Nothomb « cette mise à mort prouve que Jésus n’est pas considéré comme un martyr. C’est pire qu’une humiliation, c’est une flétrissure ». De plus ,voir sa mère sur son chemin de croix est « le comble de la cruauté ».

Jésus en vient à déverser une litanie de reproches à son père pour avoir « inventé de tels supplices ». N’est-ce pas « un vice de forme dans la création », une bévue ?

Pour lui, c’est méconnaître l’amour. D’amour il est question quand il imagine une  autre vie auprès de Madeleine. La romancière insiste sur le contact physique, l’étreinte, l’embrassement.

Le verbe « accepte » traduit la résolution du messie. Un état d’esprit caractérisant aussi Edgar Morin qui, dans ses mémoires, fait le constat qu’il faut se résigner.

On peut être étonné de sa façon d’apprivoiser la mort. Il ressent « l’étreinte maternelle, sa douceur extrême » . Ces retrouvailles sont une épiphanie pour lui, d’autant qu’il constate combien la mater dolorosa a rajeuni. Il rappelle que sa mort a inspiré beaucoup d’artistes et considère leurs représentations de son « repos du guerrier », sa vie éternelle, très réussies. Ces Pietàs sont « des hymnes à l’amour ».

L’écrivaine ne cesse de surprendre puisque le monologue se poursuit post mortem. 

Ce sont des musiques sublimes qui s’élèvent et font danser celui qui venait d’être déposé dans son caveau. Elle aborde le rapport que l’on entretient avec nos disparus.

Amélie Nothomb, romancière érudite, distille sa philosophie tout en évoquant la vie du Christ, glissant des mots grecs (Consultez le dictionnaire Bailly!). Parfois on en vient à oublier que c’est Jésus qui parle quand l’académicienne belge décline la vision de l’amour, de la pluie, de la peur de la mort ou quand elle déploie son incroyable argumentaire sur la soif, « cet élan mystique », qui mène à l’amour !

Si vous êtes féru d’Amélie Nothomb, vous avez dû vous demander si elle a réussi à glisser son mot fétiche : « pneu ». Et bien oui, elle a réalisé ce tour de force ! 

Ajoutons que souvent un mot nouveau vient enrichir le lecteur : ici c’est « pétrichor »  comme le note Stéphane Bern. (3)

Il fut demandé à l’auteure, il y a quelques années, ce qu’elle ferait si elle était présidente, mais on n’avait pas eu l’idée de lui demander quels miracles elle aimerait

réaliser !

En relatant la vie imaginée d’« un Jésus lucide », l’écrivaine mystique signe un roman apocryphe, déconcertant, atypique, qui peut même être dérangeant. Elle a voulu pointer ce qu’elle appelle le malentendu. Elle décrypte la relation père/fils.

Elle aura réussi à nous faire frissonner devant l’horreur et l’indicible, à susciter de l’empathie, à nous apprendre à « cultiver la soif », en enseignant la jouissance de boire : « Pour éprouver la soif, il faut être vivant » ! La soif de la lire reste inaltérée.

Le rôle d’un écrivain, étant pour elle, « d’aider le lecteur à trouver un sens à sa vie », sa confession amène chacun à questionner sa propre foi.

Un récit sous le signe d’ Eros et Thanatos conté avec toujours autant de verve, de traits d’humour. À écouter sur fond sonore de « Personal Jesus » de Depeche mode ! Un roman inattendu qui va bousculer la rentrée littéraire selon Emmanuel Kherad. 


(1) Paru dans Le Pèlerin du 22 mars 2018

(2) Damiens : mots entrés dans la légende, prononcés par ce personnage hors du commun, au destin cruel. Accusé de régicide, il sera puni d’un supplice épouvantable.

(3) pétrichor : odeur de la terre après la pluie.

© Nadine Doyen

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)

Chronique de Nadine Doyen

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)


Pour les aficionados d’Amélie Nothomb, ces entretiens avec Michel Robert permettent de s’immiscer entre eux et de recueillir les confidences compilées sur six années (1995 -2001). Leurs rencontres se sont déroulées sous le sceau d’affinités électives, sous la forme d’une conversation amicale plutôt qu’un rapport questionneur/ questionné. Une mention spéciale pour la photo de la couverture d’une élégance, d’un raffinement de toute beauté.

C’est donc « L’Amélie d’avant 2000 » que l’on découvre dans « ce véritable joyau », comme le qualifie Jacques de Decker (1). 

Le titre « La bouche des carpes » fait référence à un dramatique accident vécu par Amélie, « l’enfançonne de quatre ans », à Kobé.

L’ouvrage est dédié à Pascal de Duve, auteur d’Izo, emporté par le sida en 1993. 

Six chapitres composent l’ouvrage dans lesquels sont abordés l’écriture, la philosophie, la religion, l’amour et l’amitié, la vie à l’étranger et les goûts les plus divers de l’écrivaine (fruits pourris, recettes, animaux, musique, cinéma…).

Amélie Nothomb revient sur son enfance, l’éducation reçue. A parents atypiques, progéniture hors du cadre ! Elle ne manque de rendre hommage à ses « merveilleux parents ». Une relation fusionnelle avec sa sœur.

Elle fut autodidacte très jeune et nous étonne par son aptitude à apprendre le latin et le grec seule.

Toutefois, elle reconnaît des lacunes n’ayant fréquenté l’école qu’à onze ans, ce qui en décomplexera beaucoup.

Son rituel d’écriture ne semble pas avoir changé : dès le lever un thé  « horriblement fort » à en vomir, quatre heures d’écriture, puis sa correspondance. L’écrivaine n’en est plus à 30 manuscrits rédigés mais à 96. Pour elle «  écrire est une récréation »,un pur plaisir. Comme Serge Joncour, elle assimile l’écrivain à un funambule.

Elle évoque ses figures tutélaires : Jacqueline Harpman, Bernanos sur lequel elle a fait sa thèse, Simenon, Leys dont elle occupe le fauteuil à l’Académie belge.

Elle ne connaît pas l’angoisse de la page blanche, étant en constante activité.

Michel Robert cite les mots inventés ou d’usage peu courant rencontrés dans ses romans, à savoir : « anadyomène », « aporétique », « quandoquité ».

Il étaye son interview en citant de nombreux extraits des ouvrages du moment (L’attentat, le Sabotage amoureux, Les Catilinaires, Les Combustibles, Péplum…), qui ne peuvent que nous inciter à les lire ou relire.

La romancière s’explique sur la présence d’obèses, de laids, dans ses écrits tout en rappelant qu’elle voue un culte à la beauté et à la gratuité.

Elle avoue, comme Beckett, n’être bonne qu’à ça, écrire. Elle n’aurait certainement pas embrassé la profession de journaliste, détestant poser des questions. D’un « naturel généreux », elle ne se formalise plus quand des journalistes « pondent » des informations erronées et va même jusqu’à leur répondre par une « positive attitude », en acquiesçant ! 

Elle revient sur ses voyages, ses années à l’étranger qui ont fait d’elle une polyglotte, sa connaissance des pays de l’Extrême Orient, du Japon (y ayant vécu et travaillé). Et de se remémorer sa « première crise de nostalgie aiguë », due à son « côté lamartinien » ou sa rencontre, en Birmanie, avec les éléphants, « animaux qui respirent la sagesse », et même avec un cobra au Laos ! 

Revenir à New-York la plongea dans le désarroi, ne reconnaissant rien dans cette ville « froide et hostile ».

Elle laisse filtrer ses idées politiques (centriste, proeuropéenne), distille ses goûts musicaux. On apprend qu’elle a été parolière pour RoBERT, par amitié.

Amélie Nothomb insiste sur le fait qu’un écrivain est d’abord un lecteur ! Elle -même est « une lectrice attentive qui pratique l’admiration ». D’ailleurs sur le bandeau de certains romans fleurissent la mention : « conseillé par Amélie Nothomb » ou son avis.

Elle livre sa définition de l’amitié : « une élection » et de l’amour : « l’obsession absolue » et évoque ses premiers émois. Elle rappelle que la solitude lui fut insupportable durant ses dix premières années. Mais il n’est pas plus enviable  d’être victime de trahison par un soi-disant ami.

Elle ne mâche pas ses mots quant à ses détracteurs, à ceux qui lui adressent des lettres vulgaires, et  choisit de les ignorer.

Les goûts alimentaires  de la romancière risquent de surprendre: bananes et poires pourries. Mais apprécie-t-elle autant la cuisine mandarine ?!

Mais encore plus étonnant , au chapitre « Spiritus Sanctus », l’aveu suivant : « J’aurais voulu  être le Christ » !

La question de la foi y est abordée et prend un sens d’autant plus intéressant quand on connaît la trame du roman annoncé « Soif » (2), qui met en scène Jésus.

C’est une sorte d’autoportrait que la Dame au chapeau, authentique « coqueluche littéraire », décline au fil des échanges avec beaucoup de sincérité.

Parmi les adjectifs relevés, on note : « timide, mystique », « pessimiste gaie », « pas rancunière ni revancharde »!

Sa devise ? «  être systématiquement non systématique » ! 

Si Philippe Besson entendait sa mère le supplier « d’arrêter ses mensonges », Amélie Nothomb, dès quatre ans, a souffert de ne pas être crue alors qu’elle disait la vérité. Et pourtant elle nous livre tout ce que l’on voudrait savoir sans  le lui demander, avec beaucoup de lucidité quant à son succès planétaire ! 

Que nous réserve « le bourreau de travail » avec ce roman annoncé : « Soif » ? Rendez-vous dès le 21 août 2019.


(1) Jacques de Decker est le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique qui y reçut l’auteure lors de son entrée, le 19 décembre 2015.

(2) SOIF d’Amélie Nothomb à paraître à la rentrée littéraire 2019.

© Nadine Doyen

Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Rentrée littéraire___________________

Une chronique de Nadine Doyen

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Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Amélie Nothomb voudrait-elle payer sa dette aux auteurs qui l’ont nourrie ? Le titre du roman précédent Frappe-toi le coeur lui avait été inspiré par Alfred de Musset. Cette fois, avec Les prénoms épicènes,  elle fait un clin d’oeil à Ben Jonson, contemporain de Shakespeare, qui a écrit « Epicène ou la femme silencieuse ».

Arrêtons-nous sur le sens de l’adjectif « épicène »: il désigne des prénoms « qui ne spécifient pas de quel sexe nous sommes ». Soulignons le talent de « la reine de l’onomastique. », dixit Augustin Trapenard !

Le premier chapitre mettant en scène Reine congédiant l’homme qui l’aime depuis cinq ans, peut dérouter, car ce n’est qu’à la page 107 que l’on découvre l’identité de celui qui, blessé dans son orgueil, n’a toujours pas « décoléré ». Moment où tout va basculer, faire exploser un couple et modifier l’avenir d’une mère et de sa fille.

Nous suivons ensuite le couple formé par Dominique et Claude, depuis leur rencontre, leur mariage, la montée à Paris, le mari créant une filiale de la société Terrage. À la naissance tant attendue de leur fille, le père s’éloigne, ainsi il ne manifeste aucune joie à voir sa fille marcher. Son absence de plus en plus fréquente va renforcer les liens fusionnels entre mère et fille. Mais que cache cette indifférence, cette indisponibilité du géniteur ? Le sens de son prénom, Claude, signifiant «  boiteux » aurait-il une influence sur son comportement ?

La scolarité de leur fille Épicène donne l’occasion d’une mixité sociale, la mère réussissant à sympathiser avec Reine Cléry, partageant les mêmes soucis de parents d’adolescentes, lors des rencontres avec les enseignants. Le professeur de latin ne manque pas d’asséner ses quatre vérités, ce qui rapproche les deux femmes, prêtes à s’épauler.

Elles se fréquentent, sortent, s’invitent, mènent grand train. « Une amitié neuve qui ne cesse de s’intensifier ». Une nouvelle vie pour Dominique qu’elle se plaît à relater à son mari le soir. Mais n’est-elle pas, depuis le début, manipulée par son époux ? Pourquoi manifeste-t-il un besoin si impérieux de rencontrer M.Cléry ? Est-il vraiment motivé par des raisons professionnelles ? Comment s’immiscer dans cette famille sinon en étant invités à une de leurs réceptions ? Le plan fonctionne grâce à Dominique !

Le jour J, la soirée fixée au 26 janvier, tourne au cauchemar. Scène très théâtrale où Dominique surprend une conversation entre son mari et Reine.

Rebondissement du récit, tournant décisif dans la vie des Guillaume.

Les confidences de Claude à Reine, si édifiantes, si consternantes, provoquent un terrible séisme chez Dominique trahie. Tout s’écroule pour elle. C’est sur le champ qu’elle décide de partir avec sa fille.

La narratrice autopsie les sentiments de ses protagonistes avec subtilité et brosse des portraits très contrastés.

Que penser de Claude, ce père ambitieux, qui n’a jamais eu de temps pour sa fille ? Un citoyen, pour qui les apparences importent, au point de déménager pour la rive gauche de la Seine! Un homme qui incarne « l’égoïsme pur et dur » pour l’auteur et suscite notre indignation.

Que penser de Dominique, l’épouse, qui n’intercède pas quand le père brise l’amitié de sa fille avec Samia ? Une épouse que le mari comble d’objets luxueux lui laissant subodorer un retour de flamme jusqu’au moment où « stupeur et tremblements », elle découvre la vraie face de celui qu’elle aime. La narratrice montre comment l’amour que Dominique transcendait à ses débuts va se transformer en une force destructrice.

On retrouve dans les personnages cet esprit des « loyautés » de Delphine de Vigan, « des liens invisibles qui nous attachent aux autres ».

Reine n’est- elle pas loyale envers sa nouvelle amie quand elle traite le mari de celle-ci, de «  monstre », « de cinglé » ?

Quant au lien entre Reine et Claude, ne dévoilons rien.

L’auteure « met toujours au monde » des « enfançonnes » surdouées.

Ici Épicène réussit admirablement au collège, donne satisfaction à son professeur de latin, puis décroche le bac brillamment. Et pourtant, pour le père, elle est cet enfant « insupportable » à qui il consacra si peu de temps.

Mais l’intelligence condamne à une certaine forme de solitude. N’est-ce pas pour cette raison qu’elle adopte « le stratagème du coelacanthe » ? ( 1)

Épicène sidère par sa maturité, à 15 ans, elle prend les choses en main dès leur retour à Brest chez ses grands-parents et s’avère être quasi le pilier de sa maman. Elle déploie un tel « grit » (2), que sa mère se montre battante à retrouver du travail.

La vocation des héroïnes d’Amélie Nothomb est dictée par la littérature. Épicène, bachelière brillante se tourne vers un cursus d’angliciste, influencée par Ben Jonson, ce qui n’est pas sans rappeler la motivation de Diane qui a embrassé le métier de cardiologue, impressionnée par la phrase de Musset : «  Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie. »

Dans la foulée la « fabuleuse » étudiante éblouit par sa thèse, décroche l’agrégation « haut la main », et un poste d’enseignement à Brest.

La romancière aime explorer les relations parentales complexes et les couples. Ses livres traitent souvent de conflits, d’injustice et de vengeance.

Elle montre jusqu’où certains peuvent aller par amour. Le défi du père en fait un personnage exécrable, antipathique, un peu «  un loup ».

On pense à « Tuer le père », si ce n’est que « ce mec ignoble », ce « type infect » pense, lui, à supprimer sa fille ! Un vrai drame.

L’académicienne se réfère au prince de Ligne, moraliste belge, pour commenter le geste, lourd de conséquences, de celle qui a, pendant des années, vécu comme « le coelacanthe ». Elle aborde la question de la préméditation ou non et du remords.

L’image d’Épicène qui, lors de son départ précipité, considère comme « essentielle » son édition bilingue de l’Iliade  convoque les paroles dithyrambiques de Sylvain Tesson sur Homère, ce maître de poésie et de vie, dont « l’oeuvre est une sorte de bréviaire de l’homme, un enchantement de lecture, un trésor. Homère, c’est Goldorak » !

Et nous, que prendrions-nous d’essentiel, en cas de départ précipité?

Pour rester fidèle à son titre « d’ambassadrice du champagne », Amélie Nothomb fait couler un grand cru, le préféré de Reine Cléry. Et elle ne manque pas de distiller les effluves d’un parfum de renom, ainsi que son sempiternel mot : « pneu », ici il faut les regonfler !

Les anglicistes et anglophiles seront ravis de lire que « L’anglais est une langue étonnante. Un seul mot suffit là où nous affaiblissons à coup de périphrases ». Pour les autres, enrichis du verbe «  crave », ils auront « un besoin éperdu de » lire les romans précédents de «  Crotteke » ! (3)

La romancière tresse une tragédie psychologique percutante qui entrelace le destin de deux familles, digne des pairs qui l’ont inspirée.

Un vingt-septième roman irrigué par la haine, « deux vengeances (une qui rate, une qui réussit ! » selon l’écrivaine) et l’amour, étayé par cette déclaration : « La personne qui aime est toujours la plus forte ».

© Nadine Doyen


(1) Coelacanthe : « poisson qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile ».

(2) grit : Ce terme désigne la capacité de ne pas se résigner, de persévérer.

(3) Surnom donné à Amélie Nothomb par ses proches.

A écouter : l’émission Boomerang du 28 août 2018 où Augustin Trapenard reçoit Amélie Nothomb.

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



 

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Chronique de Nadine Doyen

Le crime du comte Neville, Amélie Nothomb, roman, Albin Michel (15€, 135 pages)

Voici Amélie Nothomb sur les traces d’Agatha Christie, toutes deux anoblies, prolifiques, indétrônables, de notoriété universelle, la belgitude en commun et best sellers. Si la romancière britannique fut estampillée par la presse des sobriquets suivants : « L’impératrice du crime », « lady of crime », comment sera surnommée Amélie Nothomb ? Peut-être « La baronne du crime » ? Le récit revêt un « British touch » double, puisqu’Oscar Wilde fut aussi une source d’inspiration pour l’intrigue. Chapeau bas à la narratrice, à l’imagination hors pair, à l’art imparable pour forger les noms à rallonge de ses personnages : entre en scène tout d’abord Madame Rosalba Portenduère par qui le malheur arrive.

Amélie Nothomb nous convie au château de Pluvier, dans Les Ardennes belges, à la rencontre de son propriétaire, le comte de Neville. Celui-ci a hérité de l’art de la bienséance et de recevoir, non pas de Madame Rothschild, mais de son père et « son meilleur professeur » fut le roi Baudouin qui lui inculqua la déférence. La romancière radiographie le milieu de l’aristocratie, ce besoin de paraître, et montre  le changement opéré en 1975 pour les « Modernes » dans les rapports filiaux. On entre dans l’ère de l’enfant roi, alors que précédemment ils recevaient le minimum d’attention. Ce qui est choquant ce sont les révélations de leur mode de vie frugale (« pain et eau »), froid de la bâtisse causant le décès de Louise, sœur de Neville, faute de soins.

Henri Neville, obnubilé par la prophétie de la voyante, redoute cette ultime garden-party, du 4 octobre, pourtant devenue l’incontournable rendez-vous mondain.

Réussira-t-il à mettre son projet machiavélique à exécution ? On plonge dans les pensées du père. Qui mettre sur sa blacklist parmi les « individus abjects » à liquider ? Ses paroles le trahiraient-il quand il affirme que sa fille est « monstrueuse », « impertinente », « une sale gamine », « sale petite égoïste » ? En proie à un sérieux maelström, il en perd le sommeil. Les conseils pour juguler l’insomnie seront-ils suivis ? A noter la savoureuse définition que la narratrice en donne : « une incarcération prolongée avec son pire ennemi. Ce dernier étant la part maudite de soi ». Savoureux son monologue apostrophant Dieu.

Dans ce roman, Amélie Nothomb focalise notre attention sur le rapport de forces entre le père et sa fille, tissant un parallèle avec Agamemnon et Iphigénie. Le tête à tête de la fille et du père prend l’allure d’une tragi comédie cocasse par les réparties de Sérieuse. Ce n’est plus Tuer le père mais «  tuer la fille ». La narratrice instille un grain de folie dans la requête de Sérieuse. Ses pensées suicidaires, laissant deviner son mal-être, sa crise d’adolescence, ont de quoi inquiéter le père. Si Sérieuse, pourtant « née dans l’amour » a souffert d’un manque de communication, le père lui accorde un moment privilégié lors de leur retour au château Il lui témoigne à cet instant toute son attention, l’invite à lui confier « ses ressentis ».Qui a le plus d’ascendant sur l’autre ? Le suspense va crescendo quand le père s’exclame : « Tu me manipules ».

Quant à Alexandra, la mère ? On lui doit la phrase codée : «  Venise s’enfonce ». Femme positive, au « sourire radieux », pour qui « rien ne paraissait tragique ». Avec psychologie, la romancière sonde les âmes de cette famille aristocrate ruinée, souligne la métamorphose de Sérieuse, enfant brillante devenue renfermée, amorphe.

Amélie Nothomb sait nous tenir en haleine, suite aux atermoiements d’Henri et maintenir le suspense avec des retournements de situations. La musique de Schubert n’y est pas étrangère. Au chant du cygne, « les auditeurs lévitaient » et par miracle Sérieuse avait aussi vibré, l’émotion l’habitait. Elle se sent libérée de « la gangue qui enserrait son cœur ». La tension atteint son paroxysme quand le comte se dirige vers la tour. Le lecteur sait que l’arme du crime l’attend. Qui sera la victime ?  Et la narratrice de rappeler que « Dans tout roman honorable, quand un fusil est mentionné, il faut qu’il serve » ! Nouveau rebondissement : ce papier glissé par Sérieuse à son père, quel ultime message peut-il contenir ? Le lecteur reste ferré. L’année 2014 sera-t-elle pour Henri et sa famille un « annus horribilis » ?

Telle une marionnettiste, l’écrivaine commande avec brio le destin de ses protagonistes. Elle analyse le crédit que certains accordent à la voyance, aux superstitions, comme la chouette. Cette chiromancienne cherchant « des champignons particuliers » rappelle l’atmosphère de Burning man dans Tuer le père. 

La romancière a l’art des formules et du pastiche : «  Je ne suis pas digne d’être reçue par toi, mais dis seulement une parole et je suis invitée ». Jeux de mots : « S’il n’avait rien commis d’indigne, il n’avait rien accompli d’insigne ». Elle joue sur la variation : Ernest/earnest, signifiant en anglais sérieux pour aboutir à Sérieuse. Elle décoche avec une pointe de malice la question concernant le dernier roman de Modiano. Elle met en exergue « l’agitation » qui règne au sein de « cet asile d’aliénés » avant l’arrivée des invités : une batterie déchargée, l’erreur du fleuriste qui envoie la commande d’un funérarium. Sérieuse qui porte le deuil, mauvais présage ?

Amélie Nothomb souligne la différence des lois d’un pays à l’autre, concernant le patrimoine. En effet, si les monuments historiques  sont protégés en France, en Belgique l’absence de loi autorise à faire table rase d’un bien immobilier. D’où l’inquiétude du comte quant au devenir du château mis en vente qu’il apostrophe en monologue savoureux : « Mon plus vieil amour, tu n’as jamais été aussi beau ». Elle met en exergue l’attachement du comte pour ce bien familial. Les lieux sont mémoire. Chaque événement de notre vie est lié à des personnes et des lieux. Pour Mario Rigoni Stern, «  L’endroit où l’on a passé une période sereine de sa vie demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie, mais ce souvenir devient plus cher si, à cette période heureuse, ont succédé d’autres temps douloureux ». On comprend mieux son déchirement intérieur à se séparer de ce château. Et la narratrice de rappeler la phrase de Rimbaud : « Ô saisons ! Ô châteaux ! ». Ce n’est pas un hasard si Sérieuse a dix-sept ans.

En filigrane, on devine des accents autobiographiques. Amélie Nothomb a connu dans son enfance les réceptions auxquelles elle ne pouvait pas prendre part, mais n’a-t-elle pas confié dans des interviews que se dissimuler sous la table lui permettait de finir les verres ? « Les Nothomb vendaient Le Pont d’Oye ». Même nombre d’enfants dans la fratrie de la narratrice : «  une sœur gourmande », Juliette, dotée comme Électre de talents culinaires (1).

Amélie Nothomb signe un récit alerte, délirant, entrelaçant plusieurs thèmes : les relations parents/enfants, le mal de vivre chez les adolescents, la destinée des êtres. Elle confirme son titre « d’enchanteresse » dont Stéphanie des Horts l’a adoubée. Une cuvée 2015 sans champagne ? Détrompez -vous, « du laurent-perrier Grand siècle ! » coulera.

Pour Amélie Nothomb, grande consommatrice d’« or liquide », une garden-party sans champagne manquerait de pétillant ! Elle confère d’ailleurs à ce divin nectar un rôle majeur, crucial qui précipitera l’épilogue et confirmera la prédiction. Le récit qui commence par une disparition s’achève par une autre. Belle pirouette brillamment concoctée par Amélie Nothomb aux talents incontestables de conteuse.

À vous lecteurs de tester votre « ressenti » et de goûter « l’ivresse par anticipation ».

(1)Carrément biscuits de Juliette Nothomb, critique culinaire, éditions de la Renaissance du livre. 50 recettes sucrées et salées à la mode Delacre. La cuisine d’Amélie de Juliette Nothomb, Albin Michel, 80 recettes de derrière les fagots. Et bien d’autres ouvrages.

©Nadine Doyen

Mercedes Deambrosis, Parfaite ! vu par Jacques Floret ; Les éditions du Chemin de fer (14 €).

Chronique de Nadine Doyen

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  • Mercedes Deambrosis, Parfaite ! vu par Jacques Floret ; Les éditions du Chemin de fer (14 €).

Le portrait de Parfaite est un vrai puzzle, qui se tisse bribes par bribes, au cours d’un constant aller- retour passé/présent, entrecoupé par des dialogues et des rires.

Qui est donc cette sexagénaire au corps si parfait, que les top models ont de quoi envier ? Une psychologue qui écouta ses patients durant trente ans.

Ce corps, rompu à une discipline stricte, elle le façonne, le sculpte, l’entretient « par respect des autres » et Jacques Valet l’habille et le déshabille avec grâce, lui confère un look glamour, respectant sa préférence pour les couleurs vives. Serait-elle également esclave du diktat de la mode ou des dernières tendances ?

Si Amélie Nothomb décline un hymne au champagne dans son dernier roman, Mercedes Deambrosis pratique le name dropping des marques de luxe, citant Gilles Lipovetsky : « Le luxe apaise ». Son héroïne, aux tenues sans faute de goût, intrigue les autres estivants qui la croisent dans cet hôtel trois étoiles. Mais en dépit de son nom, le Nirvana est loin d’être atteint pour cette vacancière pas comme les autres. Les descriptions de la piscine, de sa chambre laisseraient sous-entendre une publicité mensongère.

Certains cherchent à l’apprivoiser, par altruisme, devant sa solitude mais ne risque-t-elle pas de déclencher la jalousie de ces « hyènes vieillissantes » à trop les côtoyer ?

Ce séjour, « un coup de tête », n’était-il pas destiné à tourner la page, à solder une liaison peu épanouissante ? Son viatique désormais ? « Légèreté et zénitude ».

Qu’apprend-t-on sur cette protagoniste ? Peu, puisque son passé, elle vise à l’occulter. Correspondrait-il à des moments moins heureux ? La narratrice évoque ce compagnon que Parfaite voyait en pointillé, trop attachée à sa liberté. Quant à une « vague maladie qui lui impose un repos strict », ne serait-ce pas un alibi pour fuir ces « retraitées, volubiles, bruyantes » ? Parfaite n’est pas plus patiente avec le « gosse obèse » et ses pensées délétères choquent, tout comme son côté snob, arborant des accessoires de renom : cabas Longchamp, lunettes Prada.

Que penser d’une personne qui étale ainsi son aisance, en temps de crise ? Est-ce pour elle une arme de séduction ? Pourtant elle affiche volontairement une distance envers les autres touristes, malgré « un sourire affable ».

On la devine instable à envisager vivre à La Rochelle ou écrire.

Maintenant on la découvre boulimique de polars. Les livres seraient-ils devenus son refuge ? Son installation à Saint-Pierre l’isole un peu plus de ses amies.

La romancière ne manque pas d’humour, en particulier dans la dernière scène.

Elle souligne « l’a-culture » de ces estivants, qui revendiquent l’emploi d’un français correct alors que c’est l’ignorance qui les fourvoie. Ce « Je préfère ne pas » fait écho au « I would prefer not » de Bartleby.

La poésie s’invite dans l’évocation du décor marin : « La mer s’irise… », « s’est hérissée de vaguelettes.. », « les voiles saupoudrent les nuages de couleurs ».

Mercedes Déambrosis explore la passion mais aussi le délitement d’un couple qui avait pourtant choisi d’éviter « les affres du quotidien ». Elle s’interroge sur la finalité des voyages, brocarde ceux qui ne savent s’intégrer au pays. En féministe, elle pointe le regard des autres sur une femme qui voyage seule. Indirectement, l’auteur fait l’éloge des femmes mûres, ce qui rappelle une remarque d’Anaïs Nin : « De nos jours, une femme est jeune à 60 ans. » et le roman de Jean Chalon, intitulé  « Une jeune femme de 60 ans ». Un texte plein de promesses, pour celles qui sentent le temps les talonner, bannissent la nostalgie au profit du présent. Et si la littérature était la panacée ?

©Nadine Doyen