Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Rentrée littéraire___________________

Une chronique de Nadine Doyen

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Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Amélie Nothomb voudrait-elle payer sa dette aux auteurs qui l’ont nourrie ? Le titre du roman précédent Frappe-toi le coeur lui avait été inspiré par Alfred de Musset. Cette fois, avec Les prénoms épicènes,  elle fait un clin d’oeil à Ben Jonson, contemporain de Shakespeare, qui a écrit « Epicène ou la femme silencieuse ».

Arrêtons-nous sur le sens de l’adjectif « épicène »: il désigne des prénoms « qui ne spécifient pas de quel sexe nous sommes ». Soulignons le talent de « la reine de l’onomastique. », dixit Augustin Trapenard !

Le premier chapitre mettant en scène Reine congédiant l’homme qui l’aime depuis cinq ans, peut dérouter, car ce n’est qu’à la page 107 que l’on découvre l’identité de celui qui, blessé dans son orgueil, n’a toujours pas « décoléré ». Moment où tout va basculer, faire exploser un couple et modifier l’avenir d’une mère et de sa fille.

Nous suivons ensuite le couple formé par Dominique et Claude, depuis leur rencontre, leur mariage, la montée à Paris, le mari créant une filiale de la société Terrage. À la naissance tant attendue de leur fille, le père s’éloigne, ainsi il ne manifeste aucune joie à voir sa fille marcher. Son absence de plus en plus fréquente va renforcer les liens fusionnels entre mère et fille. Mais que cache cette indifférence, cette indisponibilité du géniteur ? Le sens de son prénom, Claude, signifiant «  boiteux » aurait-il une influence sur son comportement ?

La scolarité de leur fille Épicène donne l’occasion d’une mixité sociale, la mère réussissant à sympathiser avec Reine Cléry, partageant les mêmes soucis de parents d’adolescentes, lors des rencontres avec les enseignants. Le professeur de latin ne manque pas d’asséner ses quatre vérités, ce qui rapproche les deux femmes, prêtes à s’épauler.

Elles se fréquentent, sortent, s’invitent, mènent grand train. « Une amitié neuve qui ne cesse de s’intensifier ». Une nouvelle vie pour Dominique qu’elle se plaît à relater à son mari le soir. Mais n’est-elle pas, depuis le début, manipulée par son époux ? Pourquoi manifeste-t-il un besoin si impérieux de rencontrer M.Cléry ? Est-il vraiment motivé par des raisons professionnelles ? Comment s’immiscer dans cette famille sinon en étant invités à une de leurs réceptions ? Le plan fonctionne grâce à Dominique !

Le jour J, la soirée fixée au 26 janvier, tourne au cauchemar. Scène très théâtrale où Dominique surprend une conversation entre son mari et Reine.

Rebondissement du récit, tournant décisif dans la vie des Guillaume.

Les confidences de Claude à Reine, si édifiantes, si consternantes, provoquent un terrible séisme chez Dominique trahie. Tout s’écroule pour elle. C’est sur le champ qu’elle décide de partir avec sa fille.

La narratrice autopsie les sentiments de ses protagonistes avec subtilité et brosse des portraits très contrastés.

Que penser de Claude, ce père ambitieux, qui n’a jamais eu de temps pour sa fille ? Un citoyen, pour qui les apparences importent, au point de déménager pour la rive gauche de la Seine! Un homme qui incarne « l’égoïsme pur et dur » pour l’auteur et suscite notre indignation.

Que penser de Dominique, l’épouse, qui n’intercède pas quand le père brise l’amitié de sa fille avec Samia ? Une épouse que le mari comble d’objets luxueux lui laissant subodorer un retour de flamme jusqu’au moment où « stupeur et tremblements », elle découvre la vraie face de celui qu’elle aime. La narratrice montre comment l’amour que Dominique transcendait à ses débuts va se transformer en une force destructrice.

On retrouve dans les personnages cet esprit des « loyautés » de Delphine de Vigan, « des liens invisibles qui nous attachent aux autres ».

Reine n’est- elle pas loyale envers sa nouvelle amie quand elle traite le mari de celle-ci, de «  monstre », « de cinglé » ?

Quant au lien entre Reine et Claude, ne dévoilons rien.

L’auteure « met toujours au monde » des « enfançonnes » surdouées.

Ici Épicène réussit admirablement au collège, donne satisfaction à son professeur de latin, puis décroche le bac brillamment. Et pourtant, pour le père, elle est cet enfant « insupportable » à qui il consacra si peu de temps.

Mais l’intelligence condamne à une certaine forme de solitude. N’est-ce pas pour cette raison qu’elle adopte « le stratagème du coelacanthe » ? ( 1)

Épicène sidère par sa maturité, à 15 ans, elle prend les choses en main dès leur retour à Brest chez ses grands-parents et s’avère être quasi le pilier de sa maman. Elle déploie un tel « grit » (2), que sa mère se montre battante à retrouver du travail.

La vocation des héroïnes d’Amélie Nothomb est dictée par la littérature. Épicène, bachelière brillante se tourne vers un cursus d’angliciste, influencée par Ben Jonson, ce qui n’est pas sans rappeler la motivation de Diane qui a embrassé le métier de cardiologue, impressionnée par la phrase de Musset : «  Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie. »

Dans la foulée la « fabuleuse » étudiante éblouit par sa thèse, décroche l’agrégation « haut la main », et un poste d’enseignement à Brest.

La romancière aime explorer les relations parentales complexes et les couples. Ses livres traitent souvent de conflits, d’injustice et de vengeance.

Elle montre jusqu’où certains peuvent aller par amour. Le défi du père en fait un personnage exécrable, antipathique, un peu «  un loup ».

On pense à « Tuer le père », si ce n’est que « ce mec ignoble », ce « type infect » pense, lui, à supprimer sa fille ! Un vrai drame.

L’académicienne se réfère au prince de Ligne, moraliste belge, pour commenter le geste, lourd de conséquences, de celle qui a, pendant des années, vécu comme « le coelacanthe ». Elle aborde la question de la préméditation ou non et du remords.

L’image d’Épicène qui, lors de son départ précipité, considère comme « essentielle » son édition bilingue de l’Iliade  convoque les paroles dithyrambiques de Sylvain Tesson sur Homère, ce maître de poésie et de vie, dont « l’oeuvre est une sorte de bréviaire de l’homme, un enchantement de lecture, un trésor. Homère, c’est Goldorak » !

Et nous, que prendrions-nous d’essentiel, en cas de départ précipité?

Pour rester fidèle à son titre « d’ambassadrice du champagne », Amélie Nothomb fait couler un grand cru, le préféré de Reine Cléry. Et elle ne manque pas de distiller les effluves d’un parfum de renom, ainsi que son sempiternel mot : « pneu », ici il faut les regonfler !

Les anglicistes et anglophiles seront ravis de lire que « L’anglais est une langue étonnante. Un seul mot suffit là où nous affaiblissons à coup de périphrases ». Pour les autres, enrichis du verbe «  crave », ils auront « un besoin éperdu de » lire les romans précédents de «  Crotteke » ! (3)

La romancière tresse une tragédie psychologique percutante qui entrelace le destin de deux familles, digne des pairs qui l’ont inspirée.

Un vingt-septième roman irrigué par la haine, « deux vengeances (une qui rate, une qui réussit ! » selon l’écrivaine) et l’amour, étayé par cette déclaration : « La personne qui aime est toujours la plus forte ».

© Nadine Doyen


(1) Coelacanthe : « poisson qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile ».

(2) grit : Ce terme désigne la capacité de ne pas se résigner, de persévérer.

(3) Surnom donné à Amélie Nothomb par ses proches.

A écouter : l’émission Boomerang du 28 août 2018 où Augustin Trapenard reçoit Amélie Nothomb.

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Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)


Reconnaissons à Amélie Nothomb le génie des titres. Elle fait partie des auteurs aux titres qui claquent,interpellent. Pour son vingt-sixième roman, l’auteure nous renvoie à Musset, et à nos classiques ! Un rendez-vous inéluctable !
Le roman s’ouvre par une réflexion sur l’impact du prénom de son héroïne : Marie.
Comme l’affirme David Foenkinos :« Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». (1) Dans l’enfance, on n’existe que par son prénom fait remarquer Serge Joncour (2). Marie, donc, ne manque pas de charme.
Amélie Nothomb explore le couple : en premier celui formé par Marie et Olivier.
Comme dans Riquet à la houpe, la romancière met au monde des bébés dont certains sont excessivement précoces dans l’analyse du comportement de leurs parents.
La maturité de Diane, dès son plus jeune âge sidère. On se prend d’affection avec cette « enfançonne », rejetée par « la déesse », sa mère. Ses monologues intérieurs sont poignants. N’y aurait-il pas des réminiscences de l’enfance de l’auteure, qui, semble-t-il n’était pas attendue… ?
Amélie Nothomb opère une dissection du duo mère/fille et nous plonge dans les eaux troubles du lien familial entre fratrie, la famille s’agrandissant vite.
On suit le parcours des 3 enfants, mais surtout celui de Diane, qui se distingue par ses aptitudes dès le primaire, puis au lycée jusqu’à sa formation médicale d’interne.
On traverse les épreuves de la famille, Diane ayant quitté, à sa demande, son foyer pour se réfugier chez ses grands parents.
Le lecteur s’attache vite à Diane, qui semble habitée par le « never complain », mais comprend le sens de « Home is where it hurts » quand sa mère tourmentée vient la trouver à la sortie de l’université, espérant la voir revenir à la maison. Pourquoi ces pleurs de Marie ? Qui est l’auteur de cette lettre qui laisse Diane abasourdie ?
Ce tête à tête mère-fille donne à Diane l’occasion de lui asséner ses quatre vérités. N’aurait-elle pas été tentée de « tuer la mère » au comble de sa frustration ?
Amélie Nothomb nous immerge également dans le milieu hospitalier, rendant hommage à ces professions qui nécessitent abnégation et dévouement, mettant en exergue Madame Aubusson, ce maître de conférences qui a vu en Diane « une beauté supérieure ». La narratrice focalise notre attention sur leur relation, leur connivence, leur collaboration. L’une boostant l’autre jusqu’au succès d’Olivia.
Cette entente n’est pas sans éveiller des soupçons d’attirance sexuelle chez son amie Elisabeth. Une proximité telle qu’ Olivia propose de passer au « tu », l’invite chez elle, où elle fait connaissance de son mari (chercheur mutique) et de sa fille Mariel, qui souffre de carence affective. Diane, retrouvant ce qu’elle a vécu, propose d’aider Mariel à combler son retard. L’assertion de jean-Claude Pirotte : « La seule chose qui nous fonde c’est l’enfance » illustre bien le vécu de la progéniture des protagonistes.
L’anorexie, thème récurrent, touche toujours l’un de ses personnages.
Coup de théâtre lors de la réception organisée par Olivia. Et de constater que son discours met si mal à l’aise Diane qu’elle prend la tangente !
Une attitude peu loyale qui rappelle un autre discours : celui du maire dans le roman de Stéphanie Hochet L’animal et son biographe. Propos qui vont dans les deux cas faire tout basculer, pour le moins jeter une ombre sur leurs liens, une fissure dans leur amitié. Tout n’est pas encore envenimé. Doit-on prêter garde à l’injonction d’Elisabeth mettant Diane en garde contre ce personnage toxique ?
Un coup de projecteur est mis sur le couple formé par Olivia, cardiologue, professeur émérite, son mari chercheur, Stanislas et leur fille Mariel qui accuse du retard.
Le deuxième rebondissement : la découverte de Diane va précipiter la rupture dans la relation d’amitié si intense, si exceptionnelle.
La romancière aborde ici la rivalité en milieu professionnel, la perte de la confiance en l’autre jusqu’à la trahison impardonnable. C’est alors que l’amie devient « un monstre » que l’on aurait envie de supprimer. De quoi se révolter, s’indigner.
Le rebondissement final surprend moins Diane que le lecteur puisqu’elle a compris le pourquoi de ce dénouement tragique et nous en donne les clés.
Le plaisir ultime des Nothombphiles aura été de débusquer le mot « pneu » que la romancière distille avec jubilation. Quant au champagne, il est au rendez-vous.
Amélie Nothomb brosse un magnifique portrait de son héroïne Diane, privée dans son enfance d ‘amour maternel. Grâce à son opiniâtreté, cette workaholic hors norme, battante, brillante, merveilleuse, surmonte les épreuves et réussit à concrétiser son rêve de devenir cardiologue. Une vocation née d’une phrase de Musset !
Si Hubert Reeves se déclare heureux d’avoir déclenché des vocations par ses livres, qu’en aurait-il été de Musset, qui, lui, a inspiré l’académicienne belge Amélie Nothomb ? Où sont les hommes ? Au lecteur de s’en faire une idée !
Dans ce roman « fait que de nerfs », « le plus noir qu’elle ait écrit », (4) Amélie Nothomb souligne où peuvent conduire les manquements maternels tout comme l’amour fusionnel dans son analyse magistrale de la violence entre mère/fille. Des attitudes extrêmes pour ces deux figures maternelles paroxystiques qui font réfléchir.
« Une mère peut en cacher une autre », nous prévient l ‘écrivaine !
Jalouse, jalousie sont les deux mots autour desquels est tissé le roman qui aurait pu s’intituler: Jalouse, mais ce titre est celui du film des frères Foenkinos. (3)

©Nadine Doyen


(1)La tête de l’emploi de David Foenkinos
(1) L’amour sans le faire de Serge Joncour
(2) Jalouse, film de David et Stéphane Foenkinos
(3) Assertion d’Amélie Nothomb dans une interview.

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



 

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Chronique de Nadine Doyen

Le crime du comte Neville, Amélie Nothomb, roman, Albin Michel (15€, 135 pages)

Voici Amélie Nothomb sur les traces d’Agatha Christie, toutes deux anoblies, prolifiques, indétrônables, de notoriété universelle, la belgitude en commun et best sellers. Si la romancière britannique fut estampillée par la presse des sobriquets suivants : « L’impératrice du crime », « lady of crime », comment sera surnommée Amélie Nothomb ? Peut-être « La baronne du crime » ? Le récit revêt un « British touch » double, puisqu’Oscar Wilde fut aussi une source d’inspiration pour l’intrigue. Chapeau bas à la narratrice, à l’imagination hors pair, à l’art imparable pour forger les noms à rallonge de ses personnages : entre en scène tout d’abord Madame Rosalba Portenduère par qui le malheur arrive.

Amélie Nothomb nous convie au château de Pluvier, dans Les Ardennes belges, à la rencontre de son propriétaire, le comte de Neville. Celui-ci a hérité de l’art de la bienséance et de recevoir, non pas de Madame Rothschild, mais de son père et « son meilleur professeur » fut le roi Baudouin qui lui inculqua la déférence. La romancière radiographie le milieu de l’aristocratie, ce besoin de paraître, et montre  le changement opéré en 1975 pour les « Modernes » dans les rapports filiaux. On entre dans l’ère de l’enfant roi, alors que précédemment ils recevaient le minimum d’attention. Ce qui est choquant ce sont les révélations de leur mode de vie frugale (« pain et eau »), froid de la bâtisse causant le décès de Louise, sœur de Neville, faute de soins.

Henri Neville, obnubilé par la prophétie de la voyante, redoute cette ultime garden-party, du 4 octobre, pourtant devenue l’incontournable rendez-vous mondain.

Réussira-t-il à mettre son projet machiavélique à exécution ? On plonge dans les pensées du père. Qui mettre sur sa blacklist parmi les « individus abjects » à liquider ? Ses paroles le trahiraient-il quand il affirme que sa fille est « monstrueuse », « impertinente », « une sale gamine », « sale petite égoïste » ? En proie à un sérieux maelström, il en perd le sommeil. Les conseils pour juguler l’insomnie seront-ils suivis ? A noter la savoureuse définition que la narratrice en donne : « une incarcération prolongée avec son pire ennemi. Ce dernier étant la part maudite de soi ». Savoureux son monologue apostrophant Dieu.

Dans ce roman, Amélie Nothomb focalise notre attention sur le rapport de forces entre le père et sa fille, tissant un parallèle avec Agamemnon et Iphigénie. Le tête à tête de la fille et du père prend l’allure d’une tragi comédie cocasse par les réparties de Sérieuse. Ce n’est plus Tuer le père mais «  tuer la fille ». La narratrice instille un grain de folie dans la requête de Sérieuse. Ses pensées suicidaires, laissant deviner son mal-être, sa crise d’adolescence, ont de quoi inquiéter le père. Si Sérieuse, pourtant « née dans l’amour » a souffert d’un manque de communication, le père lui accorde un moment privilégié lors de leur retour au château Il lui témoigne à cet instant toute son attention, l’invite à lui confier « ses ressentis ».Qui a le plus d’ascendant sur l’autre ? Le suspense va crescendo quand le père s’exclame : « Tu me manipules ».

Quant à Alexandra, la mère ? On lui doit la phrase codée : «  Venise s’enfonce ». Femme positive, au « sourire radieux », pour qui « rien ne paraissait tragique ». Avec psychologie, la romancière sonde les âmes de cette famille aristocrate ruinée, souligne la métamorphose de Sérieuse, enfant brillante devenue renfermée, amorphe.

Amélie Nothomb sait nous tenir en haleine, suite aux atermoiements d’Henri et maintenir le suspense avec des retournements de situations. La musique de Schubert n’y est pas étrangère. Au chant du cygne, « les auditeurs lévitaient » et par miracle Sérieuse avait aussi vibré, l’émotion l’habitait. Elle se sent libérée de « la gangue qui enserrait son cœur ». La tension atteint son paroxysme quand le comte se dirige vers la tour. Le lecteur sait que l’arme du crime l’attend. Qui sera la victime ?  Et la narratrice de rappeler que « Dans tout roman honorable, quand un fusil est mentionné, il faut qu’il serve » ! Nouveau rebondissement : ce papier glissé par Sérieuse à son père, quel ultime message peut-il contenir ? Le lecteur reste ferré. L’année 2014 sera-t-elle pour Henri et sa famille un « annus horribilis » ?

Telle une marionnettiste, l’écrivaine commande avec brio le destin de ses protagonistes. Elle analyse le crédit que certains accordent à la voyance, aux superstitions, comme la chouette. Cette chiromancienne cherchant « des champignons particuliers » rappelle l’atmosphère de Burning man dans Tuer le père. 

La romancière a l’art des formules et du pastiche : «  Je ne suis pas digne d’être reçue par toi, mais dis seulement une parole et je suis invitée ». Jeux de mots : « S’il n’avait rien commis d’indigne, il n’avait rien accompli d’insigne ». Elle joue sur la variation : Ernest/earnest, signifiant en anglais sérieux pour aboutir à Sérieuse. Elle décoche avec une pointe de malice la question concernant le dernier roman de Modiano. Elle met en exergue « l’agitation » qui règne au sein de « cet asile d’aliénés » avant l’arrivée des invités : une batterie déchargée, l’erreur du fleuriste qui envoie la commande d’un funérarium. Sérieuse qui porte le deuil, mauvais présage ?

Amélie Nothomb souligne la différence des lois d’un pays à l’autre, concernant le patrimoine. En effet, si les monuments historiques  sont protégés en France, en Belgique l’absence de loi autorise à faire table rase d’un bien immobilier. D’où l’inquiétude du comte quant au devenir du château mis en vente qu’il apostrophe en monologue savoureux : « Mon plus vieil amour, tu n’as jamais été aussi beau ». Elle met en exergue l’attachement du comte pour ce bien familial. Les lieux sont mémoire. Chaque événement de notre vie est lié à des personnes et des lieux. Pour Mario Rigoni Stern, «  L’endroit où l’on a passé une période sereine de sa vie demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie, mais ce souvenir devient plus cher si, à cette période heureuse, ont succédé d’autres temps douloureux ». On comprend mieux son déchirement intérieur à se séparer de ce château. Et la narratrice de rappeler la phrase de Rimbaud : « Ô saisons ! Ô châteaux ! ». Ce n’est pas un hasard si Sérieuse a dix-sept ans.

En filigrane, on devine des accents autobiographiques. Amélie Nothomb a connu dans son enfance les réceptions auxquelles elle ne pouvait pas prendre part, mais n’a-t-elle pas confié dans des interviews que se dissimuler sous la table lui permettait de finir les verres ? « Les Nothomb vendaient Le Pont d’Oye ». Même nombre d’enfants dans la fratrie de la narratrice : «  une sœur gourmande », Juliette, dotée comme Électre de talents culinaires (1).

Amélie Nothomb signe un récit alerte, délirant, entrelaçant plusieurs thèmes : les relations parents/enfants, le mal de vivre chez les adolescents, la destinée des êtres. Elle confirme son titre « d’enchanteresse » dont Stéphanie des Horts l’a adoubée. Une cuvée 2015 sans champagne ? Détrompez -vous, « du laurent-perrier Grand siècle ! » coulera.

Pour Amélie Nothomb, grande consommatrice d’« or liquide », une garden-party sans champagne manquerait de pétillant ! Elle confère d’ailleurs à ce divin nectar un rôle majeur, crucial qui précipitera l’épilogue et confirmera la prédiction. Le récit qui commence par une disparition s’achève par une autre. Belle pirouette brillamment concoctée par Amélie Nothomb aux talents incontestables de conteuse.

À vous lecteurs de tester votre « ressenti » et de goûter « l’ivresse par anticipation ».

(1)Carrément biscuits de Juliette Nothomb, critique culinaire, éditions de la Renaissance du livre. 50 recettes sucrées et salées à la mode Delacre. La cuisine d’Amélie de Juliette Nothomb, Albin Michel, 80 recettes de derrière les fagots. Et bien d’autres ouvrages.

©Nadine Doyen

Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

    Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

  • Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel ( 169 pages – 16,50€)

Avant de déguster ce pétillant Grand cru 2014 d’Amélie Nothomb, un conseil : pour « atteindre la meilleure qualité d’imprégnation », pour être au plus près de l’auteur et mieux vous unir « au texte », lisez couché.

La narratrice remonte à son installation à Paris, en 1997, aux « temps héroïques » où elle n’avait «  pas encore de bureau chez son éditeur », ni acquis cette notoriété internationale. Son goût immodéré pour le divin nectar, déjà dévoilé dans ses romans précédents, l’incite à rechercher une « convigne » afin de partager «  cet élixir » miracle. Elle récidive en débutant le roman par un hymne au champagne.

La romancière décline un panégyrique de cet « or liquide », rendant «  gracieux, à la fois léger et profond », élevant l’âme. N’est-il pas « un précieux allié » capable de réconforter, d’exalter l’amour ? Ayant un « tempérament expérimental », elle peut retranscrire toutes les métamorphoses ressenties, déclinant un champ lexical de l’ivresse ( griserie, volupté, délice) jusqu’à un « état augmenté de conscience ».

Amélie Nothomb nous relate la naissance d’une amitié, précisant les circonstances de la rencontre choc avec Pétronille, « visage poupin », « air farceur », une lectrice qu’elle avait pris « pour un garçon de quinze ans » et qui va devenir « son satellite ».

Leurs portraits, tout en contraste, s’esquissent : Pétronille versus la narratrice.

Des milieux sociaux à l’opposé. Un style vestimentaire aux antipodes : jean et blouson de cuir pour l’une ; tenue excentrique pour l’autre dont «  une tenue d’écriture », sorte de « pyjama anti-nucléaire japonais » orange foncé, chapeaux. L’une fréquente le Ritz, l’autre « la section communiste d’Antony ». L’une se prend pour « un oiseau », d’où cette « ponte » annuelle, l’autre pour « un chat » qui file sur les toits. Leurs échanges sont cash, n’hésitant pas à abuser des mots « folle », « cinglée ». On sent de la tension parfois : « Fiche-moi la paix ! », « Laisse moi tranquille! ». Mais quand la lectrice s’avère être aussi écrivaine, la connivence s’installe.Leur amitié, basée sur la confiance, se cimente sur « des nappes de champagne » ! Elles peuvent se comprendre, s’épauler dans le parcours du combattant à trouver un éditeur.Elles sont plus solidaires , se vouent une admiration réciproque, résistent mieux au « bashing ». Amélie Nothomb nous livre alors sa définition de l’écrivain :Il « se reconnaît à son caractère immédiatement prophétique ».

Amélie Nothomb entrouvre les portes secrètes de sa correspondance avec ses lecteurs. Si la romancière peut se targuer de bénéficier comme L’Écrivain national de Serge Joncour d’ «  une cour de lectrices ardentes » , parfois « égayées par les cocktails au champagne », tous deux ont aussi à composer avec « ces lectrices procureures ». Elle explore comme Serge Joncour le lien lecteur/auteur, et croque avec malice ses pairs dans « l’art délicat de la dédicace » ( formule de Serge Joncour).

Elle s’interroge sur ce que le lecteur attend de l’auteur.

Comme lui, elle rend hommage aux libraires disponibles, « d’une gentillesse désarmante » qui les accueillent et parfois servent vin chaud ou champagne.

La romancière reconnaît leur « prise de risque » à « convier un auteur en dédicace ».

Et Pétronille d’ajouter que « La dédicace non rémunérée, c’est précarisant ».

Au passage, Amélie Nothomb étrille les paparazzi qui vous volent votre image.

La narratrice nous embarque à Londres pour nous faire revivre son entretien avec la styliste, Vivienne Westwood. Si elle n’a pas vécu les supplices du dimanche de Robert Benchley, elle aura connu « le flegme britannique », le « crachin londonien », « un froid odieux ». Quel affront de s’ entendre dire : « Il n’y a pas plus commun qu’ écrire », puis d’être obligée de promener Beatrice, le « caniche noir » de cette « icône » ! Pour Samuel Johnson, « quand un homme est fatigué de Londres, c’est qu’il est fatigué de la vie ». Comment ne pas rester sur un tel échec, alors qu ‘elle foulait « l’île de ses ancêtres » pour la première fois ? En convoquant une compagne d’infortune, vous avez deviné ? Pétronille ! On les suit dans leur déambulation nocturne londonienne ( pub, restaurant, et même l’endroit où Marlowe perdit la vie).

Leurs vacances à la neige ? Leurs (pires) meilleures vacances ! Truffées d’aléas (différends, chutes inévitables,guerre aux acariens), mais y sabler le champagne sur les cimes transcende, et cerise sur le gâteau : « Aucun besoin de seau à glace ».

Leurs dialogues sont enlevés, Pétronille a des réparties savoureuses, comme « Marée basse » ou «  Je sens le pâté ? ». Leurs fous rires en cascades résonnent ça et là. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la narratrice va connaître les affres de la séparation.

Les aficionados d’Amélie Nothomb,connaissant sa connivence avec le lecteur, seront avides de débusquer son mot fétiche : « pneu ». Il est bien là , page 60.

Quant au name dropping , la romancière ne décline pas seulement des noms de champagne , elle nous recommande les écrivains qui ont sa préférence : Pia Petersen,

Alain Mabanckou. Sans oublier l’héroïne, figure centrale de ce roman dont la véritable identité est facile à reconnaître. Ailurophile, elle en a fait leur éloge, un essai sur le tatouage, des chroniques dans la presse luxembourgeoise, spécialiste de la littérature élisabéthaine. Pour corser l’énigme, l ‘auteur joue avec le lecteur déformant les titres des ouvrages de Pétronille Fanto, changeant un mot par son contraire. Mais dans les interviews qu ‘accorde Amélie Nothomb, le lecteur a la réponse. (1)

Elle rend également hommage à sa soeur Juliette,grâce à qui elle écrit, a-t-elle confié dans une interview. Elle souligne l’impact des émissions littéraires, et exprime sa déférence à Jacques Chessex qui avait été impressionné par la prestation de Pétronille, « ce bâton de dynamite humaine », « jeune romancière de talent » .

Ce qui prouve que les apparences sont trompeuses et que le talent n’attend pas le nombre des années. Quant au génie, rimerait-il avec folie ?

Dans ce roman, pétri d’humour et d’autodérision, arrosé largement au champagne, ponctué de scènes hilarantes, l’auteur nous relate comment le duo « jeune et célèbre » et « vieille et célèbre » s’est apprivoisé , une amitié improbable. Mais l’épilogue détonant, qui nous laisse pétrifié,vient porter une ombre sur cette amitié qu’on pensait immuable. Il montre aussi que dans la fiction l’auteur peut faire ce qu’il veut de ses protagonistes : les enlever, les faire disparaître, les ressusciter. Laissons le suspense au lecteur. N’hésitez pas à lire Amélie Nothomb, car elle fait bien partie « des auteurs de bonne compagnie », même si vous n’avez pas été élu « compagnon de beuverie ».

La romancière signe un « feel good book » qui grise et revigore à la fois.

(1) : C’est Stéphanie Hochet qui se cache derrière Pétronille, un talent à découvrir.

©Nadine DOYEN

Stéphane Bern – Le bel esprit de l’histoire – Albin Michel -(323 pages – 12€)

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  • Stéphane BernLe bel esprit de l’histoireAlbin Michel –(323 pages – 12€)

Stéphane Bern, en féru d’histoire, a rassemblé citations, calembours, extraits de lettres, dialogues, de sommités du monde politique, littéraire ou artistique, françaises ou étrangères. Cet opus balaye des siècles et brasse les thèmes autour de l’actualité du moment, des liaisons clandestines. Il nous conduit dans les cours royales, en Grande-Bretagne où fleurit l’humour « British », dans les salons littéraires ou repas mondains.

La citation de Winston Churchill, en exergue, rappelle l’éloge des « tatoueurs émérites » formulée par Charles Dantzig, capables de nous graver l’esprit à jamais.

A chaque page, un résumé des circonstances précède la citation, ce qui permet de mieux appréhender la subtilité du trait d’esprit, des bons mots.

Dans une interview, Stéphane Bern explique ce qui guida ses choix. Ainsi il met en lumière l’élégance de l’un, l’insolence d’un autre, l’esprit taquin de De Gaulle, la bêtise de Mac Mahon, ou l’art de Sarah Bernhardt à « faire battre le coeur des hommes. »

On croise des anglophones, Wilde, Shaw et même la Dame de fer lors d’un repas.

Les femmes sont un tantinet égratignées. La marquise de Pompadour pour « écorcher le français ». Voltaire, les compare à des girouettes, ajoutant : « Elles se fixent quand elles se rouillent ». Le mari de George Sand menaça celle-ci de sculpter son « cul ».

Belle pirouette d’Edgar Faure à une jeune femme qui se sentait déshabillée par un regard appuyé : « Madame, je ne vous dévisage pas, je vous envisage. »

On constate que les débats à l’assemblée pouvaient être tout aussi houleux et injurieux. On découvre l’esprit caustique de Clémenceau, provocateur d’Edouard Herriot, l’humour de Churchill, mais aussi son alcoolisme. La réplique cinglante de Picasso évoque le bombardement de Guernica, son tableau étant un témoignage de l’horreur.

Talleyrand, que Stéphane Bern aime à citer, évoque la notoriété de Chateaubriand sur un ton moqueur : « Il croit qu’il devient sourd parce qu’il n’entend plus parler de lui ».

Attitude à rapprocher, selon l’auteur, à celle des « vaniteux qui adorent être dans les journaux ». On se délecte des réflexions de La Rochefoucauld et de La Bruyère.

Stéphane Bern considère ces répliques, ces vérités « intangibles et intemporelles ».

Que penser de la façon de Clémenceau d’épingler les fonctionnaires semblables à des «  livres d’une bibliothèque » : «ce sont les plus hauts placés qui servent le moins » ?

Avec générosité, l’auteur nous fait partager ses trouvailles, les commente brillamment et nous enrichit. N’oublions pas que « la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié », selon Edouard Herriot. On est impatient de lire la suite, en sachant que l’auteur en a encore mille sous le manteau.

Stéphane Bern signe une compilation roborative, utile pour égayer des repas, sans pour autant penser comme Dumas : « sans moi, je m’y serai cruellement ennuyé ».

Se cultiver en s’amusant, que demander de mieux !

On ne résiste pas à citer, à son tour, ce vrai page turner qui attise la curiosité.

©Chronique de Nadine Doyen

Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse, roman, Albin Michel (152 pages – 16,50€).

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RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013

 

 

  • Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse, roman, Albin Michel (152 pages – 16,50€).

Si Dany Laferrière se dit « écrivain japonais », c’est bien une écrivaine belge qui nous embarque au pays du soleil levant, le seul à la subjuguer. Ce voyage pèlerinage, Amélie Nothomb l’effectua en 2012, soit 16 ans après son dernier séjour au Japon, avec une équipe chargée de réaliser un documentaire. C’est au comptoir de ses souvenirs que la romancière nous convie dans La nostalgie heureuse. Cet oxymore serait-il le même viatique que celui de Claire Fourier qui dans son journal ne compte que les heures heureuses ?

Amélie Nothomb commence par confier la genèse du voyage, les déboires auxquelles elle fut confrontée, rendre compte des contacts pris. Occasion pour brocarder les renseignements internationaux et de livrer des scènes hilarantes ainsi qu’une attendrissante conversation téléphonique avec sa nounou qui tourne au quiproquo.

Amélie Nothomb, nippone dans l’âme et le cœur, n’avait pas rompu son idylle avec le Japon bien qu’avec Stupeur et tremblements elle aurait pu être considérée comme une renégate, ses romans n’étant d’ailleurs plus traduits.

Ce retour aux sources permet d’esquisser en filigrane le portrait de la narratrice et de « la femme sacrée », celle qu’elle avait aimée comme une mère.

On croise l’amoureuse qui avait noué avec Rinri « un genre de fraternité intense », atypique. On découvre Amélie, la comique, l’hyper sensible qui peut se mettre à trembler « comme une feuille », la conteuse, l’humoriste (qui manie l’auto dérision sans complaisance pour son « sabir abominable », son « japonais de cuisine »), l’obsédée de la propreté, l’engagée solidaire d’un peuple traumatisé. On emboîte le pas de la voyageuse docile qui sait se fondre aux autochtones, « calquer son attitude » sur les leurs et même se dissoudre dans Tokyo comme « une aspirine effervescente ». Enfin on partage avec Amélie, la nostalgique invétérée, les instants de grâce procurés par le kenshõ, cette « perception de l’imminence » ou ima ainsi que son expérience du caisson à oxygène.

Amélie Nothomb relate ses retrouvailles qu’elle a redoutées et la collision brutale entre les images du passé et celles du présent : « L’apocalypse, quand on ne reconnaît plus rien», quand le magasin de bonbons est devenu un pressing. On la suit sur les lieux fondateurs d’où elle exhume ses années de maternelle et avoue avoir fugué de la classe des « pissenlits », nom qui n’est pas sans évoquer Kawabata.

Se font jour des souvenirs convoqués à la manière des réminiscences proustiennes.

Durant cette balade au pays de sa tendre enfance, le cœur d’Amélie Nothomb fut soumis à rude épreuve comme le sismographe de ses émotions l’atteste. Submergée par moments, l’overdose l’oblige à ouvrir les vannes. Elle aurait pu confier : « Ne me secouez pas ». Je suis pleine de larmes.

Retrouver en vrai Rinri son amour de jeunesse, sa gouvernante qu’elle a aimée comme une mère relève de l’ordalie pour la narratrice, d’où cette envie de fuir. Le lecteur entre en empathie lors de la scène la plus poignante, indicible, à son paroxysme. Un vrai séisme intérieur pour Amélie-chan quand elle tombe dans les bras de sa « nounou bien aimée », âgée maintenant de soixante-dix ans. La romancière aborde avec délicatesse, déférence et élégance la notion de la vieillesse.

La catastrophe du 11 mars 2011, elle ne pouvait pas la passer sous silence même si Nishiosan n’en garde aucun trace. Elle y met en lumière l’esprit nippon, leur stoïcisme, leur capacité de résilience. La narratrice a su instiller légèreté et humour pour adoucir la chape gravité à la vue des lieux dévastés de Fukushima où elle a tenu à se rendre, sans deviner qu’elle en aurait des « crampes au ventre ».

Amélie Nothomb nous offre dépaysement (satori) et exotisme. Soit elle nous laisse comme l’héroïne de Lost in translation, étourdie par l’effervescence des villes, les trains bondés, nous dépose dans des hôtels aux chambres exigües. Soit elle nous baigne dans des paysages nippons dont la beauté conduit à l’émerveillement, l’extase, où le temps est comme suspendu, comme au moment des balbutiements des cerisiers du Japon. Ce qui n’est pas sans rappeler le célèbre vers de John Keats : « A thing of beauty is a joy forever ».

Ce récit qui fourmille d’anecdotes, où se mêlent le choc des cultures, des états d’esprit opposés aurait pu s’intituler : Je me souviens. Mais peut-on se fier à ses souvenirs, surtout quand ils remontent à l’âge de trois ou quatre ans ? Pour Cees Nooteboom « Le souvenir est comme un chien qui se couche là où il lui plaît » d’où sa méfiance. Amélie Nothomb y sonde les mémoires, la sienne et celles de ses protagonistes. On serait tenté de croire Philippe Vilain quand il certifie qu’il n’y a pas de bonheur dans l’oubli ainsi que Marguerite Duras qui affirme : « Il reste toujours quelque chose de l’enfance ». Nul doute que l’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie. « La mémoire est une aventure bizarre » avance l’auteure. Pour preuve, celle de Nioshio-san, qui flanche, ce que les scientifiques expliquent par une fluidité du temps : « sa capacité de souffrance était saturée ». Ce qui rappelle Proust pour qui « La meilleure part de notre mémoire est hors de nous, partout où nous retrouvons de nous-mêmes, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, sait nous faire pleurer encore ».

Roman rythmé par des chapitres courts, truffé de chiffres (16) et de dates qui ont ponctué les déplacements de la narratrice, comme un journal de bord.

Un style épuré afin de « mettre à nu le trouble », ce qu’elle réussit avec brio.

Amélie Nothomb signe un récit touchant, à la veine autobiographique, anti-mélancolique, haut en émotion, dominé par la figure de Nishio-san, dans lequel elle nous initie au « contact high ». Même si la narratrice avance quelques arguments de son « inexistence », le lecteur l’aura facilement identifiée.

Amélie Nothomb, aux multiples facettes dévoilées, nous émeut, nous fait rire, nous imbibe le bord des paupières, nous livre un condensé de sagesse bouddhiste, elle ravive nos souvenirs, en un mot elle nous bouscule en nous faisant partager ses appréhensions, sa joie indicible. On quitte à regret, « la non-fiancée, la non-lumineuse ».

Décernons lui la palme d’or de l’émotion pour ce travail de mémoire drôle, nostalgique et habité de fantaisie. Une épiphanie incommensurable pour le lecteur.

NB : Il reste à mettre des images sur ce récit si personnel en visionnant le documentaire de France 5 : Une vie entre deux eaux. (printemps 2013)

Chronique de Nadine Doyen©

Les esprits de la steppe – Avec les derniers chamanes de Mongolie, de Corine Sombrun – Albin Michel octobre 2012. 330 pages, 19,50 €.

  • Les esprits de la steppe – Avec les derniers chamanes de Mongolie, de Corine Sombrun – Albin Michel octobre 2012. 330 pages, 19,50 €.

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Si on a eu la chance de suivre Corine Sombrun depuis le début de ses incroyables, mais bien réelles aventures, nous ne pourrons qu’apprécier au plus haut point ce nouveau livre, qui raconte la vie d’Enkhetuya. Cette femme chamane tsaatane a initié pendant de longues années Corine Sombrun, après que celle-ci soit inopportunément, et bien malgré elle, se soit retrouvée en transe dans la peau d’un loup, alors qu’elle participait à une séance chamanique chez un autre chamane, afin d’en faire des enregistrements sonores pour la BBC. C’est ce que Corine Sombrun raconte dans son livre Mon initiation chez les Chamanes (Une Parisienne en Mongolie) paru chez Albin Michel en 2004. Cela dit son séjour d’alors en Mongolie n’était pas totalement dû au hasard. Si on lit son tout premier livre, Journal d’une apprentie chamane, paru en 2002, on apprendra que lors d’un séjour chez un ayahuascuero en Amazonie, où elle était partie suite à la perte d’un être très cher, elle s’était mise à chanter, lors d’une cérémonie sous ayahuasca, des chants diphoniques qu’elle ne connaissait pas du tout, mais qui lui avait indiqué sans qu’elle comprenne pourquoi, la voie vers la Mongolie où est pratiquée cette technique de chant traditionnelle.

Ce qui est bien avec Corine, c’est que toute son histoire, depuis le départ et dans chacun de ses livres, elle nous la raconte avec simplicité, beaucoup d’humour, malgré la grande douleur qui en est à l’origine, et aussi une grande humilité. C’est une femme intelligente, sensible, douée, la tête bien sur les épaules et ses livres sont bien loin des ouvrages new-ageux un peu foireux et racoleurs. Ses aventures sont authentiquement extraordinaires, de l’Amazonie à la Mongolie, où elle reviendra tous les ans pour continuer sa formation de chamane, en passant par son face à face avec elle-même à Paris, qu’elle raconte dans Les tribulations d’un chamane à Paris (Albin Michel, 2007), avec toutes les peurs et les doutes que ne pouvait manquer de provoquer ce grand écart entre une culture moderne et une culture puisant ses savoirs au fin fond des âges les plus reculés de l’humanité, mais cependant des savoirs aux conséquences et aux répercussion bien réelles, jusqu’à la rencontre, qui elle non plus n’est pas hasardeuse, avec Harlyn Geronimo, l’arrière petit-fils du célèbre apache qui a lutté pour la liberté des natifs américains à la fin du 19ème siècle et qu’elle raconte dans Sur les pas de Geronimo (Albin Michel 2008). Corine Sombrun fait ainsi office de passerelle entre la Mongolie et les cultures amérindiennes, qui ont sans aucun doute de lointaines origines communes. Aussi, pour en revenir à L’esprit des steppes, après avoir raconté sa propre histoire et les rencontres qui ont suivi, il est naturel que Corine Sombrun ait eu envie de raconter Enkhetuya, de raconter qui est cette incroyable femme chamane qui l’a initiée tout au long de ces années, plusieurs mois par an, au milieu de la steppe et des rennes. Après avoir posé le contexte historique depuis 1915, Corine Sombrun nous entraine donc en 1964, en pleine taïga et en plein communisme, où la petite Enkhetuya âgée de 7 ans, vit avec sa famille, des Tsaatans nomades et éleveurs de rennes. A travers la rude vie de la fillette, puis de la femme au caractère exceptionnel, Corine Sombrun nous raconte aussi le sort de ce peuple nomade, qui en quelques décennies, a basculé d’un mode de vie autarcique identique depuis des millénaires à une société de consommation et de tourisme, subissant les ravages de la télévision et de l’alcoolisme, après avoir traversé non sans mal les persécutions et l’oppression du régime communiste, qui punissait les pratiques chamaniques de la peine de mort. Cependant la mère d’Enkhetuya, elle-même chamane ayant continué de pratiquer dans le secret, voyant que sa fille ne pourrait pas faire autrement que de répondre à l’appel des esprits, sans quoi elle tomberait gravement malade, la fera initier par un vieux chamane. Lorsque Corine bien plus tard, sera amenée chez elle par le chamane Balgir, l’ayant reconnu comme une des leurs, le chamanisme en plus de l’élevage de rennes, sera au contraire devenu un moyen de subsistance pour les Tsaatans, grâce au tourisme, mais les pratiques culturelles encore très présentes disparaissent cependant à grande vitesse et c’est aussi le but de ce livre, témoigner d’une culture qui après avoir survécu à 70 ans de communisme, risque de disparaître à jamais, avalée par une mondialisation galopante. Quand Corine Sombrun rencontre Enkhetuya, en 2001, elle « vivait sur la rive ouest du lac Khovsgol, à cent quatre-vingt quinze kilomètres au sud-ouest du lac Baïkal. (…) Les Tsaatans ne comptaient plus alors qu’une trentaine de familles, réparties de part et d’autre de la rivière Shisged. Une population et une culture en voie de disparition, m’avait-on dit. Mais j’étais loin d’imaginer qu’en seulement dix ans, j’allais être le témoin d’un effacement bien plus rapide que celui annoncé par les prévisions les plus pessimistes ».

L’écriture de Corine Sombrun a le pouvoir de nous captiver, Les esprits de la steppe se lit et se savoure comme un roman, on pense d’ailleurs à l’écrivain mongol Galsan Tschinag, mais il faut aussi en comprendre l’importance, car justement si la réalité dépasse bien souvent la fiction, il faut que cela puisse aussi faire prendre conscience de l’état du réel et de la nécessité urgente de préserver la richesse des diverses cultures et savoirs de l’humanité. Il faut de même lire les autres livres de Corine Sombrun, si on veut saisir l’envergure de cette aventure à la fois extérieure et intérieure, une aventure qui est loin d’être terminée. Après avoir frappé à pas mal de portes de chercheurs et scientifiques qui lui ont donné des adresses de psychiatres, Corine qui entre temps est passée par l’Alaska où elle a rencontré le chef d’une communauté d’Indiens Athabaskans, a enfin trouvé un chercheur digne de ce nom : Pierre Etevenon, ancien directeur de recherche de l’Inserm, et qui a déjà fait de nombreuses recherches sur l’état du cerveau des méditants et de ce qu’on appelle les « états modifiés de conscience ». Il l’a mise en contact avec d’autres chercheurs, et Corine a dû apprendre à reproduire la transe induite par le tambour chamanique, celui grâce ou à cause duquel elle devient loup, bond et hurlements à l’appui, mais sans tambour, afin de pouvoir être étudiée en laboratoire, ce qu’elle a réussi à faire. La voilà donc maintenant cobaye, car les fait sont là, sous l’effet de la transe Corine a des capacités qu’elle n’a pas dans la vie de tous les jours, et les résultats des premières expériences ayant eu lieu en 2007, qu’elle nous livre à la fin du livre, ne sont que le début du nouvelle histoire à venir, une plongée dans l’esprit humain, dans ces capacités ignorées, le lien entre savoirs immémoriaux et ce que nous sommes aujourd’hui. C’est plus que passionnant, c’est énorme ! Oui Corine Sombrun a un destin hors du commun, son loup fait le pont entre les cultures chamaniques qui nous relient à la source originelle de l’humanité et le monde d’aujourd’hui auquel elle appartient entièrement. Merci à elle d’aider ainsi au ré-enchantement du monde. Nous attendons la suite avec une très vive impatience !

®Cathy Garcia

 imagesCorine Sombrun passe son enfance en Afrique à Ouagadougou (Burkina Faso). De retour en France elle se consacre à des études de Musicologie, piano et composition. Lauréate de concours nationaux et internationaux, elle obtient une bourse de l’Office Franco Québécois pour la Jeunesse et part à Montréal, étudier auprès de performers multimédia et de compositeurs. En 1999 elle s’installe à Londres, où elle travaille comme pianiste et compositrice : Sacred Voice Festival of London (Création d’une pièce pour piano préparé et percussions iraniennes avec Bijan Chemirani), Drome London Bridge Theater («The Warp», pièce-performance de 24h mise en scène par Ken Campbell), BBC World Service, Turner Price, October Gallery, 291 Gallery, Price Water House Cooper Atrium Gallery… Puis fait des reportages pour BBC World Service, dans le cadre d’un programme sur les religions. En 2001, au cours d’un reportage en Mongolie, le chamane Balgir lui annonce qu’elle est chamane. Dans cette région du monde, les chamanes accèdent en effet à la transe grâce au son d’un tambour spécifique. Un son auquel, lors de cette première expérience, elle réagit violemment, jusqu’à perdre le contrôle de ses mouvements. Pour Balgir, elle a bien les capacités chamaniques et « sa voie » dit-il, sera de suivre leur enseignement pour les développer. Elle va ainsi passer plusieurs mois par an à la frontière de la Sibérie, auprès de Enkhetuya, chamane de l’ethnie des Tsaatans, chargée de lui transmettre cette connaissance. Après huit années d’apprentissage – au cours desquelles elle sera un sujet d’étude pour les anthropologues Lætitia Merli (EHESS, Paris) puis Judith Hangartner (Université de Berne) – elle devient la première occidentale à accéder au statut de Udgan, terme mongol désignant les femmes ayant reçu le « don » puis la formation aux traditions chamaniques. En 2002 elle publie chez Albin Michel le premier récit de ses aventures, Journal d’une apprentie chamane (Albin Michel 2002, Pocket 2004), traduit en plusieurs langues.  Suivront, Une parisienne en Mongolie (Albin Michel 2004, Pocket 2006), Dix centimètres loi Carrez (Belfond 2004), Les tribulations d’une chamane à Paris (Albin Michel 2007, Pocket 2009), Sur les pas de Geronimo (Albin Michel 2008, Pocket 2013) bientôt traduit en américain,  et Les esprits de la steppe (Albin Michel 2012). En 2005 elle part au Nouveau Mexique rencontrer Harlyn Geronimo, medicin-man et arrière petit-fils du célèbre guerrier Apache. Selon une légende Apache en effet, ce peuple serait originaire de Mongolie. Ensemble, ils vont échanger leurs connaissances respectives sur les traditions Apaches et Mongoles et faire un voyage-pèlerinage jusqu’aux sources de la Gila, le lieu de naissance de Geronimo. De ces mois de complicité va naître l’idée du livre  Sur les pas de Geronimo, l’histoire de cette rencontre et l’unique récit de la vie de Geronimo, racontée par l’un de ses descendants directs. Parallèlement à ses voyages d’étude, Corine Sombrun est compositrice pour différentes sociétés de production, donne des conférences et poursuit son travail sur les Etats Modifiés de Conscience. Son expérience dans la pratique de la transe chamanique et sa capacité à l’induire par la seule volonté  intéresse désormais les scientifiques. Elle collabore depuis 2006 avec le Dr Etevenon, Directeur de recherche INSERM honoraire. Il l’a mise en relation avec différents chercheurs dont le but est de découvrir les mécanismes physiologiques liés à cet état de Transe (État de conscience volontairement modifié) et son influence sur le fonctionnement des hémisphères cérébraux. Les premiers résultats (obtenus en 2007 par analyses d’EEGs sous la direction du Pr. Flor-Henry / Alberta Hospital – Canada) ont montré que cette transe chamanique, dont les mécanismes d’action sur le cerveau restent inconnus, modifiait effectivement les circuits du fonctionnement cérébral. En repoussant les limites des connaissances actuelles, ces résultats ont ouvert de nouvelles perspectives et sont à l’origine du premier protocole de recherche sur la transe chamanique mongole étudiée par les neurosciences ; Une tentative d’exploration des phénomènes liés aux capacités du cerveau humain et des fondements neuronaux de la Conscience.

(Source : site de l’éditeur)

Site de l’auteur : http://www.corinesombrun.com/