VINCENT BIOULÈS A QUATRE-VINGTS ANS

Une chronique de Marc Wetzel

VINCENT BIOULÈS

A QUATRE-VINGTS ANS


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               Vincent Bioulès est né le 5 mars 1938 à Montpellier ; il y vit et travaille encore. Il a bien fait d’accepter de vieillir, pour devenir peut-être un des plus grands peintres du monde.

        « Le fait que tout le monde se moque complètement de ce que je fais me donne une liberté extraordinaire »

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      Il a été peintre abstrait (un des fondateurs de Supports/Surfaces), le temps de se venger, comme les autres, de ce que le monde des formes et des êtres en finira inévitablement avec nous. Mais il est redevenu, depuis plus de quarante ans, peintre figuratif pour, bien plutôt, consoler la réalité de ne pouvoir jamais en finir avec elle-même.

     « Figurer, ce n’est pas représenter le réel, c’est faire accéder au réel »,

       … et le réel reste le meilleur accès à lui-même !

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    Bioulès va presque tous les jours sur le motif, dans sa camionnette-studio, le regard fidèlement résolu : il sait que le trône du Dieu des choses envie le modeste pliant de leur peintre.

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   C’est un paysagiste crucial, car il s’y montre lucide faiseur de miracles. Le miraculeux tient à ce que son tableau parvient à restituer l’impression de parfaite complétude qu’il eut, lui, devant le motif. Mais plus miraculeux que tout miracle est sa lucidité : Bioulès est le moins romantique des thaumaturges. C’est que le travail extraordinairement sévère par lequel le monde se produit lui-même (par accouchements, et par agonies, qui sont les seuls événements ayant titre à lever le doute) est rendu par lui dans tous ses pans, par tous ses pores, avec toutes ses affres. Dans des paysages poliment apaisés, scandaleusement sereins, mais, – arides ou touffus – au grain toujours « implacable » (comme le signalait Pierre Wat) ! C’est ce qu’on saisit dans la ligne de conduite du peintre : 

« Témoigner sans cesse de cette invraisemblable condition d’animal vertical sur la planète, la tête dans l’azur et le cœur serré sans raison »

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    Je ne sais pas d’où Bioulès tient que le mode d’emploi intime de l’univers est une effarante tragédie (il parle lui-même d’épouvante du monde visible) ; mais je crois bien que, pour lui, peindre est exactement l’art qu’a la peur de produire des images habitables d’elle-même.  

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     « Si la peinture me permet de tenir l’épouvante en respect, comme la bête face au bâton ferré du dompteur, c’est qu’elle me permet de sortir de moi. Le paysage, la mer, l’espace, le ciel ventilé me retirent de moi-même. Me voici seulement confronté avec le monde solaire et dur où les ombres marchent fraternellement avec la lumière. Et il est doux d’en revenir épuisé »   

      Avec lui, ainsi, la peinture trouve, pour sa suspension silencieuse et ouvragée du cours du monde, bien plus qu’une excuse : une raison !

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      Ce peintre est un homme compliqué : pour le dire familièrement, c’est un scrupuleux colérique et malicieux (scrupuleux comme le surmoi surveille le ça ; colérique comme le ça réveille le moi ; malicieux comme à son tour le moi taquine et charrie toujours un peu le surmoi), mais il s’en justifie très bien :

     « La vie n’est pas simple ; pourquoi la peinture devrait-elle le devenir » ?

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     La manière de Bioulès est d’une confondante clairvoyance ; il apprendrait à voir à un coffre-fort. Dans ses tableaux, on plonge exactement comme la lumière ferait, si … elle y voyait quelque chose ;  mais la lumière est aveugle : elle ne va qu’en ligne droite dans le labyrinthe indéfini des reliefs. Sur la croûte terrestre, les ombres la toréent partout, et les quelques lueurs diffractées suivent des coups qu’elle prend. Seuls les peintres figuratifs comprennent combien la lumière est malheureuse. Si Bioulès lui-même ne donne que ce qu’il a, sa lumière donne ce qu’elle est.  

   Il est une sorte de nostalgique du travail acharné. Ses « Ah, si j’avais su …. » sont sincères ; mais « Ah, si j’avais vu … », voilà ce qu’il n’aura jamais dit, car il n’a jamais cessé, depuis soixante ans, de transformer le moindre moment en créneau d’une meilleure vision. Et voulant toujours montrer ce qui lui échappait dans ce qu’il voyait, il s’est toujours moins tenu, si l’on peut dire, dans la création de l’inconnu que dans la destruction du méconnu. S’il peint infiniment juste, c’est parce qu’il peint pour voir de plus près sa décision de faire voir ; mais d’abord, s’il sait faire voir, c’est que le métier de son dessin ouvre toujours la route :

      « Être sûr de son dessin délivre le pinceau, fait envoler les couleurs, libère le geste, stimule le plaisir de la touche. Tout le reste est blablabla »

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    L’impartialité veut une distance égale à l’égard des extrêmes. Il l’a. La compréhension – qui est une espèce de compassion méditative – exige, en plus, que cette égale distance soit la plus courte possible (pour pouvoir rejoindre au plus vite les folies opposées où le monde s’égare). Il l’a aussi. Mais s’y ajoute, chez Vincent Bioulès, la disposition troublante d’une méthodique charité. Car il est chrétien : l’examen de conscience a chez lui puissance de don, et majesté de miracle.

    Si, à l’évidence, il jouit contagieusement du motif, ce n’est que par bribes, et pour nous. Par bribes parce que, s’il approuve, en connaisseur, les éclats incessants du monde, et en note d’innombrables croquis (comme on jubilerait devant une armée de fragments objectifs, un immense spectacle d’aphorismes de plein air), notre peintre retourne, heureux d’y être forcé, à l’atelier pour y bâtir ce texte suivi dont l’analphabète nature n’est capable qu’en l’homme. Et il le fait pour nous seulement, car il se sait sensuel (et sait qu’il n’existe pas de pureté sensuelle), et son humilité véritable se punit peut-être d’avoir un style, puisque tout style (dit-il) s’enorgueillit de sa maîtrise de la jouissance.

   Quand on le lit ou l’écoute, c’est un homme instruit, avisé et ironique ; petit récit, dans ses Carnets, d’une rencontre lors d’un vol Osaka-Hong-kong :

           « En allant aux toilettes, j’étreins sur mon passage une japonaise quadragénaire, ivre de liberté. C’est le bordeaux. Les cultures, si diverses, si contradictoires, ne sont séparées , comme le bien et le mal, la vie et la mort, le mensonge et la vérité, que par une feuille de papier cigarette, celle même tendue sur les portes à claire-voie des maisons japonaises. A nous d’aller librement de part et d’autre. Il suffit souvent d’une bouteille de bordeaux et de l’allègement suprême d’un avion épousant la rotondité de la Terre pour franchir la feuille sans que nous nous en rendions compte »,

    mais l’homme est extraordinairement sensible : sa magnifique intelligence ne l’aura probablement que de justesse sauvé d’innombrables tourments. Bien sûr, pourtant, son château de cartes émotionnel reste inébranlable, car à l’intérieur de tout tableau le vent est nul. Judicieux choix de la peinture !


     Vincent Bioulès a le génie rude, virtuose et bon. Si parfois chez lui la joie se cache, ce n’est que comme en a le droit tout enfant. Et les peintres sont peut-être les seuls enfants indemnes du monde, surtout ceux qui, comme lui, savent (comme le montre un dernier extrait des Carnets, lors d’une visite du Caire en 2002) tout faire vivre d’un enfant malade :

         «  Une petite anorexique au visage adorable, au corps prêt à tomber en poussière. Je pense à la détresse de ses parents. Ses omoplates battaient des ailes sous son tee-shirt, le sang retiré de son visage donnait à son regard l’apparence d’un reflet. Un être humain dans un miroir déjà passé de l’autre côté des humains »

     Seul un homme qui plaint le monde aura su, comme peintre, le faire aimer.


    

      ©Marc Wetzel