Archives des étiquettes : Marc Wetzel

Jean Le Boël, Jusqu’au jour, Les écrits du Nord/Éditions Henry- Prix Mallarmé 2020- 84pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jean LE BOËL, Jusqu’au jour, Les écrits du Nord/Éditions Henry – (Prix Mallarmé 2020), 84 pages, 10 €

« Un jour le malheur les saisit

il serre les bras autour d’eux

il s’ajuste à leur peau

il s’enferme dans leur poitrine

il faudrait partir

ou peut-être pleurer

au moins détourner le regard

mais il reste assis dans leur ventre

sans parler

sans bouger

et ils font corps avec cette pierre » (p.58)  

  Il y a quelque chose d’un peu menaçant dans la formule de titre « jusqu’au jour« … Le « jour » dont il parle n’est en effet ni le jour qu’il fait (un pan de Terre faisant face à ce qui l’éclaire), ni le jour qu’il est (une ronde sidérale de notre planète sur elle-même) – d’ailleurs la Terre ne compte ni ses tours, ni ses jours ! – mais le moment d’une vie humaine où tout change pour elle ou peut basculer. C’est un moment d’advenue du malheur. La joie était possible jusqu’au jour …

  Ce recueil n’a pourtant rien de tragique, il n’offre aucun mal sensationnel, il ne récite rien de fatal (« ça n’est décidément pas mon jour et ne pourra plus l’être »). La vie n’est pas fragile, mais les sursis de chacune le sont : les contradictions d’une existence la vaincront un jour ou l’autre. Mais Jean le Boël n’est d’abord ni sage, ni moraliste, ni même intellectuel, il est poète (son travail de parole est judicieux, digne et précis) : même quand il manie des idées, il chante. Le malheur rôde parce que, suggère-t-il, la beauté, comme équilibre éclatant, est toujours injuste (l’harmonie devrait être donnée à tout le monde, et elle n’est portée que par celles et ceux qui ont la chance de nous en donner le plaisir !); ou bien, la jeunesse, comme nécessairement mêlée à tous les autres âges qu’elle craint et qu’elle espère, est toujours impure; ou encore la folie ne peut se guider elle-même, car elle n’échappe au malheur qu’en laissant le réel lui échapper. Voici comment, respectivement, notre poète – sobre et incisif – exprime cela :

« injuste beauté

il suffit qu’elle soit (…)

et qu’elle rencontre

ce qui en nous l’épouse » (p.21)

« qu’avons-nous flétri de nos enfances

qu’elles nous poignent tant » (p. 20)

« folie des penseurs sur leur rocher

qui cherchent une voie

là où il n’y a pas de chemin » (p.33)

  Dans la toute-récente troisième édition de son (précieux) « Dictionnaire philosophique » (PUF), à l’article « Poésie », André Comte-Sponville, après l’avoir définie ainsi : »L’unité indissociable et presque toujours mystérieuse, dans un discours donné, de la musique, du sens et du vrai, d’où naît l’émotion » (p.994), ajoute ceci sur ce qu’il appelle l’essence multiforme de la poésie : »c’est une beauté qui ne ment pas, une émotion qui sonne juste, une vérité qui fait rêver, un aveu qui comble ou qui apaise » ajoutant malicieusement : « Le reste, même admirablement versifié, n’est que littérature« . Même si Jean le Boël a enseigné cette littérature, c’est donc, avant tout, un poète, comme on peut l’illustrer quatre fois :

Une beauté qui ne ment pas ?

« les fleurs de notre vie sèchent sous le soleil

qu’importe

elles renaîtront

autres et éternelles (…)

comment notre enfance vieillirait-elle » (p.47)

Une émotion qui sonne juste ?

« les bruyères se sont éteintes sur la tombe

fleurs qui se fanent au gris des caveaux

maintenant que vos os se mêlent

que reste-t-il en nous de vos chagrins

vos voix ne se chipotent plus

et nos enfances s’apaisent » (p.9)

Une vérité qui fait rêver ?

« quelle est

cette grande ombre penchée à nos côtés

celle qui nous veille

qui creuse ses galeries dans nos mémoires

qui ronge la falaise de nos corps

qui mange les quais de nos vies

celle qui nous laisse nus quand elle se découvre

celle qu’on ne retient pas, qu’on ne contient pas

qui revient

parce qu’on l’a toujours sue » (p.73)

Un aveu qui comble ou qui apaise ?

« nous voudrions passer sur cette terre

comme le nageur dans la rivière

sans rien troubler que le reflet des rives

et l’eau après lui se referme » (p.33)

 Le travail de sagesse et ses limites mêmes sont souvent pensés par la philosophie. Par exemple, dans le Dictionnaire de Comte-Sponville cité plus haut, la vérité de et sur l’échec est (à la fois rigoureusement et vigoureusement) formulée ainsi :

« ÉCHEC : L’écart entre le résultat qu’on visait et celui, moindre, qu’on obtient. C’est pourquoi l’histoire de toute vie, comme disait Sartre, est « l’histoire d’un échec »: le réel est plus fort que nous, qui nous résiste et nous emporte. On n’échappe à l’échec qu’en cessant de viser un résultat. Non parce qu’on cesserait d’agir, ce qui ne serait qu’un échec de plus, mais parce qu’on ne vise plus que l’action même. C’est ce qu’on appelle la sagesse, qui serait la seule vie réussie. On n’a une chance de l’atteindre, au moins par moments, qu’à condition de cesser de la poursuivre » (p.412).

  Ce qu’un philosophe sait ainsi dire et faire comprendre, il est plus rare qu’un poète y parvienne aussi fortement : savoir faire, dans une parole adulte, quelque chose de son enfance; savoir défaire, de cette parole adulte, quelque chose de sa maturité trahie ou dévoyée; savoir enfin qu’on ne peut tout cela que jusqu’au jour de ne plus savoir ni faire ni défaire. Avec des auteurs de la qualité de Jean le Boël, l’hospitalité poétique de la vie à l’égard de la pensée se fait aussi troublante et authentique que peut l’être la fidélité philosophique de la pensée à la vie. Ainsi notre poète sait (comme vient de faire le philosophe) exprimer, sur l’échec, inévitable et miséricordieux, quelque chose que même un rêve ne saurait mieux dire :

« nous ne cèderons rien

nous partirons avec chaque part de nous

que la vie emportera

quand la mort viendra

il n’y aura plus à prendre » (p.51)

                                                          ———

© Marc Wetzel

Georges DRANO – La Barrière de pluie – Editions la rumeur libre,  juin 2021, 104 pages, 16 € 

Une chronique de Marc Wetzel

Georges DRANO – La Barrière de pluie – Editions la rumeur libre,  juin 2021, 104 pages, 16 € 


« L’arrivée dans un village inconnu, un jour

de grande chaleur est une entrée dans un autre temps.

« Ici, c’est le monde du silence » dit ma compagne.

En effet malgré les cris et les rires des enfants

qui continuent à nous suivre, tout est voué

au calme et à la lenteur, au temps mesuré.

Les zébus couchés devant les portes

ignorent notre présence. Des femmes vont et viennent

d’une case à l’autre portant des seaux ou des bassines.

Assis sur des bancs des hommes attendent,

des poulets picorent et courent ici et là,

un souffle de vent soulève la poussière » (p.53)

    Ce sont de courts récits versifiés (de divers séjours humanitaires au Burkina-Faso au début des années deux mille). Et l’on sent tout de suite ici l’absence d’artifice, car un chemin de vraie découverte va souvent à la ligne, se déporte pour reprendre ses esprits. La course à l’imprévu a besoin de souffler (le respect intrigué est comme haletant). C’est aussi que le propos est modeste : pour n’être pas en avant, pour ne pas se retrouver devant ce qu’il rapporte, il se recule régulièrement – non pour se cacher ou trahir, mais pour, s’il le faut, se laisser interrompre. On voit ainsi le poète inviter le lecteur à s’interroger tous les huit à dix mots (et moi, qu’aurais-je alors – en lieu et place de cet humanitaire poète – dit, voulu ou senti ? etc). La scansion est pédagogue  – non pour se demander bêtement « me lit-on ? », comme le mauvais prof racle sa gorge en « m’écoute-t-on ? » – et vérifie que la disponibilité du lecteur ne s’use pas, ou ne s’exploserait pas le crâne sur un mur du vrai. Ces phrases coupées sont comme des vagues régulièrement ouvertes à la glisse du sens, attestant à chaque offre que le lecteur voit toujours bien comment lire.

« Sur une terre qui efface tout

et sombre très tôt dans la nuit

seuls les animaux semblent

se souvenir de l’existence du jour.

Nous occupons une modeste

maisonnette derrière les manguiers.

La nuit est chaude. Le sable est monté

jusqu’à la lune. Alors commence

le nocturne des animaux

avec les aboiements des chiens

qui, de l’un à l’autre, semblent mesurer

les distances, d’ici à là et là-bas,

de concession en concession

jusqu’au fin fond de la brousse

et encore plus loin. Ils n’en finissent pas

de se répondre, lorsque la vieille pompe

rouillée d’un âne entre en action

et remonte des paquets d’obscurité

derrière la paroi. (…)

Tous ces errants du jour en quête

de pitance et de point d’eau laissent

monter dans la nuit la plainte

de leurs existences. Enfin tout retombe

dans le silence, à peine si l’on entend

le piétinement hasardeux de quelques zébus

qui déambulent dans l’ombre d’un air absent.

Puis la nuit se ferme jusqu’au réveil

matinal ouvert par les cris des coqs

dont les appels viennent alléger

la pesée de notre sommeil. » (p.71)

  Les animaux diurnes n’espèrent rien : ils ne font que regretter le jour écoulé (parce que toujours mal écoulé), et se plaignent d’être à présent comme morts jusqu’à la venue du sommeil. Que demain puisse être meilleur ne les console pas, car demain ne leur est rien, et la misérable brousse est hors-providence. Ils s’endorment de désespoir (comme des suicidaires sans idée du néant), car les jours passés – qui leur sont tout ce qu’il y a à vivre – ont été invivables. Le porc, la pintade, l’âne, les chiens efflanqués sont si naturellement malheureux qu’ils n’attendent pas même d’un jour cesser d’être. Contrairement aux hommes, ils ne disposent pas même de ressources irrationnelles pour donner cohérence à leur dénuement.

« Toutes les formes, toutes les silhouettes

se ressemblent et nous avons l’impression d’être pris

dans un manège qui nous repasse les mêmes décors

ou de suivre un mur noir qui avance avec nous » (p.83) 

  Un jour, le poète et sa compagne tentent de revenir à pied, de nuit (toujours vite et tôt tombée) à la mission protestante qui les héberge. Au premier grand arbre à contourner, ils se perdent. Divers sauveurs (un motard, une petite famille débrouillarde, et même un âne de passage) se présenteront à temps, mais l’essentiel est dit et compris : les nasaras ( = les blancs, ou les chrétiens) se perdent – le moindre buisson leur fait labyrinthe – parce qu’ils ont justement perdu leur intuition : ils n’ont plus idée des lieux qui se dessinent, des moments qui s’amorcent. L’art de se laisser saisir par ce qui pourrait arriver (sentir, non pas l’imminent – ce qui est près de se produire – mais la propension de présence – ce qui se tient prêt à se produire) leur échappe. L’agenda naturel du devenir leur est illisible. Devant les « masques » venus faire (et défaire !) publiquement la causette, devant le gardien du logis qui dort trop profondément pour nous l’ouvrir, devant l’éleveur bénévole de phacochères – ces mal-aimés (sans chanson !) de la brousse -, devant des femmes ardentes à vivre dans leur lassitude même de survivre, devant le lecteur de sable qui sait comment la terre exauce (ou non !) les voeux d’une main posée sur elle … notre poète l’est pour apprendre à comprendre (et nous y aider). 

« … À la sortie

de Piéla nous sommes déposés

dans le temps silencieux en quittant

la grande piste à hauteur d’une petite mare

asséchée pour descendre dans la brousse.

À partir de là l’étendue nous appelle,

nous nous efforçons de suivre les traces

et les empreintes laissées par les passages

des vélos, des remorques et des troupeaux.

Sur le sol mouvant nous empruntons

les sillons d’une mémoire fugitive où le sable

d’un bas-fond tente parfois de retenir la voiture » (p.51)

   Georges Drano, 85 ans, – à l’oeuvre abondante, publiée surtout chez Rougerie – est un auteur actif (il a invité, à Frontignan, avec sa compagne Nicole Drano-Stamberg, elle-même poète remarquable, des centaines de poètes lors de rencontres justes et fécondes : j’y ai connu et entendu James Sacré, Serge Nunez Tolin, Pierre Oster, Jean-Claude Leroy, Pierre Dhainaut …) et profond : d’une constante et admirable justesse (sur les rapports de la nature et du travail, de la paix civile et de la guerre politique, des orientations personnelle et collective de vie, de l’humanité du vice et de la vertu d’humanité, des va-et-vient de parole et silence au coeur de toute fidélité, il est toujours d’expression sobre et décisive), son hospitalité athée à l’égard de l’inconnu (son art et son pouvoir de rencontre de ce qui ne venait pas à la nôtre !) s’étend spontanément à l’humain : il a souci de révéler à soi-même le meilleur de chacun, son chant grave (mais amusé !), noble et fin sachant se faire entendre de ce qui nous séparait de nous. 

                                           © Marc Wetzel

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.

Chronique de Marc Wetzel

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.


   « Une chose bien étrange s’était produite ce matin-là : j’avais soudainement l’intime et profonde conviction de naître. Ce qu’alors je venais de ressentir au tréfonds de moi-même, ce tremblement singulier, ces soubresauts cadencés et répétés qui m’avaient traversé tout le corps, c’était donc bien cela : je venais, oui, je venais de donner naissance à un corps. Mais pas à n’importe quel corps. Je venais de donner vie à mon propre corps d’homme. Quel sentiment curieux et à la fois voluptueux ! Quel plaisir plus doux et plus fou que celui de se voir marchant, courant et même sautant dans le dehors ! (…) Sur la pointe des pieds, sans crier quoi que ce soit, tout en silence. Je naissais ! » (p. 9-11)

   Le bon docteur Namur se souvient donc d’avoir, un jour de sa « cinquantaine passée », accouché de lui-même. Tout y a été : l’urgence d’un emballement, les contractions centrifuges, le frisson de délivrance. Et tout de suite les prosaïques réflexes d’un nouveau-né véritable : chercher maison (ou au moins, dit-il, l’abri d’une haie), se guider à des voix – les seuls bruits sensés -, ouvrir très vite – dans un champ visuel encore brouillé, sans emploi pour lui-même, chaotique, la porte de voir (p. 12).Si, après l’expulsion, la porte de nature qu’on laisse derrière soi se referme seule (même si l’Origine du monde de Courbet vient hanter tout le livre), la porte d’humanité (renaissance ou naissance, même combat) reste, devant soi, à frayer, à flairer, à faire, à forcer peut-être …

  Personne ne s’est jamais demandé comment naître; et pas davantage, voit-on ici, renaître. Namur précise seulement à sa correspondante (ce petit livre est une lettre, écrite sur dix ans, à une inconnue) et à nous (la lettre est donc publique) qu’il vient de lui arriver de naître à nouveau. La fin de la missive indiquera dans quelles douleur, latitude et résolution ça se fait (« comme un mât de bateau qu’on aurait lancé dans mon oeil droit ou planté dans l’interdit » p.84; « naître : c’est, parfois, s’habiller avec une robe ou un costume de fête, c’est aussi l’enlever, se promener nu dans la rue, au nez et à la barbe de tous les badauds » (id); « c’est à coup sûr faire bégayer le penseur qui venait d’assez loin, celui qui se désole d’être né, d’être là ! » (p. 85). Mais ce qu’il fait, une fois re-né, est bien détaillé et surprenant : il en profite pour écouter mieux merles et rouge-gorges; réfléchir plus à loisir (ou plus impartialement ?) à silence, solitude et vide; et enfin rêver (résurrection de haute fantaisie ?) que (p.38) des anges lui pleuvent sur le dos, que (p.56) ses meubles s’envolent, qu’enfin (p.72) une mouette « plane sans fin sur l’î de l’île » …

 S’il y a bien quelque chose, dans les activités post-partum de l’auteur, de déroutant ou d’ingénu (d’innocemment franc, de fermement candide), la re-naissance lui est pourtant affaire sérieuse, et même tragique. D’abord parce que, si « ce qui naît de ce monde porte dès la naissance la vieillesse de ce monde » dit-il en citant A.Porchia, ce qui renaît (comme il arrive biologiquement à un clone, par ailleurs) porte la double anciennenté du monde et de la première version vécue de lui-même. Ensuite, les maîtres de sa première vie, qu’il nomme et commente avec ferveur (Stétié, Jabès, Juarroz, Michaux), se tiennent cois devant la seconde : cette renaissance du disciple les prend de court; leur facilitation du mystère s’est d’un coup périmée. C’est (pour oser une hypothèse) la sorte d’hébétude – voire d’incrédulité psycho-spirituelle – qu’on trouve chez le Christ entre Résurrection et Ascension : il renoue mal avec ses paroles d’avant, il se retrouve avec peine dans la pourtant éclatante confirmation de sa messianité, il n’est à présent qu’un Dieu  taiseux. « Un oiseau s’est aujourd’hui posé sur mes lèvres (…) Mais avais-je seulement pu croire que par ce geste-là l’oiseau m’invitait forcément à garder le silence ? » (p.57). Comme la colombe du Saint-Esprit vient clore la bouche du Fils ressuscité, pour fonder l’Église, le sentiment de Namur éclate :

« N’être enfin que ça : un homme qui se tait » (p.63)  

Mais, laissant le Christ de côté, il suffit d’évoquer Lazare : sa sortie du suaire est, d’évidence, peu bavarde. L’épreuve du renaissant radical est énigmatique et immense; énigmatique comme le passage suivant :

« Ne suis-je pas moi-même à l’épreuve du livre ?

L’épreuve, comme une épée noire qui transperce le coeur et le grossit mille et mille fois.

Écrivant épreuve, c’est le mot preuve qui surgit et me préoccupe (…) En fait, il me suffit d’évoquer le mot Dieu pour que le mot preuve disparaisse aussitôt de ma vue et du livre. Et c’est bien mieux ainsi » (p.44)

Épreuve immense aussi, incommensurable. Pourquoi ? La réponse est dans le titre, merveilleusement sobre et net, du livre : renaître, c’est encore n’être que ça ! Oui, c’est renaître que ça … !

  Ça ? L’allusion (féroce) à Lacan – que l’auteur jeune étudiant avait, dit-il (p.26), entendu grotesquement pérorer, sous les quolibets et les tomates d’un public flamand – assume le sens psychanalytique du terme. Non pas, donc, le simple diminutif de cela (ce qui serait déjà troublant, car « cela » renvoie à ce qui a déjà été dit ou fait – comment ça, cher monsieur ? c’est comme ça, voyez-vous … – ce qui augure mal d’un franc renouveau !), mais bien le « Es » freudien, l’empêchement du soi, ou son auto-échappement. Irritante question : quel est l’inconscient réel de Lazare II ?

  Ce qu’Yves Namur constate – enregistre, comme le bon clinicien que, même rené, il demeure – c’est la plus surprenante des conséquences : sa pensée, ses pensées, dit-il, l’abandonnent. Non par confusion mentale, ni besoin de distraction; mais c’est, écrit-il génialement à sa correspondante, « qu’elles me quittent pour affronter l’inconnu » (p.76). Oui, ses pensées ont elles aussi à naître, elles sont « happées » par un « mouvement centrifuge » les faisant s’éloigner de lui. Renaître, c’est être soi-même reversé à l’inconnu; c’est se retrouver devant une langue du monde à presque complètement reprendre ou réapprendre. Seule consolation : l’in-fans le redevient lucidement !

« La langue – et j’entends par le mot langue tout ce cortège de sons dont j’use pour te parler – cette langue-là me paraît bien lointaine.

  Non pas qu’elle vienne de très loin ou qu’elle soit peu audible. Non, ce n’est pas cela que je veux dire.

  La langue m’est lointaine parce que je n’en saisis qu’une infime parcelle. La langue m’est lointaine parce qu’elle m’est encore obscure » (p.77)

  Yves Namur est, on le sait, l’anti-mystificateur. La leçon de cet étrange récit de naissance est donc plutôt toute prosaïque : vivre humainement, c’est  – par l’usure, par l’inertie des mérites, par notre mort qui lève déjà les bras plus loin, par la péremption de toutes les « prescriptions » (p.37) – se devenir normalement incompréhensible. Il n’y a alors qu’une manière de se relire rigoureusement : renaître.

 Moins d’ailleurs renaître au sens que pouvoir refermer, lentement et par soi-même, la porte du sens. Voilà la sorte de vaillante tristesse d’Yves Namur.

« La vie, c’est peut-être cela, un mot qui devient illisible.

Arrivé à cet instant précis de ma vie, je sais pertinemment que mon carnet doit être refermé.

Parce qu’on habite justement ce que l’on quitte » (p.87) 

 Le dernier mot de cet étonnant petit livre est celui-ci : trace. En fin de compte, n’être vraiment que ça : une trace, dit la dernière page. Une trace, c’est un trait de mémoire qui a traqué une présence, et tracer une ligne, c’est se représenter ce qu’on va pouvoir suivre. Mais le passage exemplaire d’une vie n’est lui-même qu’un exemple qui passe. Et puis, il y a la merveilleuse arrivée de la neige, neige salutaire (p.86) qui recouvre indifféremment naissances et renaissances, car belle et loyale mémoire s’abolit sans rancune. Et notre poète aura fait vivre une langue dont il peut renaître. Qui dit mieux ? 

                                                  —————–

© Marc Wetzel

 Jean-Claude LEROY (encres de Gwenn Audic) – Tu n’es pas un corps – éditions le Réalgar (collection l’Orpiment), 80 pages, mai 2021, 13€

Une chronique de Marc Wetzel

Jean


 Jean-Claude LEROY (encres de Gwenn Audic) – Tu n’es pas un corps – éditions le Réalgar (collection l’Orpiment), 80 pages, mai 2021, 13€


« une cargaison d’amour

en route pour des champs de ruines

la guerre avait tout résolu

il faut tout recommencer

réinventer Dieu et la merde » (p.12)

  Jean-Claude Leroy (né en 1960) est depuis longtemps un oisif irritable, un voyageur rebelle, triple militant anti-capitaliste, anti-nucléaire et anti-utilitariste – qui tient sur Mediapart un blog étincelant de curiosité et de malice -, poète excessif et baroque, comme un Ellul black-bloc, une Simone Weil pyromane ou un Erri de Luca guéri d’études bibliques et rapatrié des cîmes. 

  Leroy n’aime par exemple pas l’outillage numérique qui, sur nous, prend les corps pour des choses, et, hors de nous, les choses pour des corps. Il n’aime pas que des créatures artificielles (aussi exactement « intelligentes » que la moyenne de leurs concepteurs et programmeurs) court-circuitent nos initiatives, même artisanales ou maladroites. On le voit mal céder un jour, dans sa voiture « autonome », sa place de chauffard rangé au central inclus de détection-décision instantanée des conduites, nous suggérant ses coups de coeur et esquivant nos fantaisies. C’est un homme qui pourrait, c’est clair, – comme d’autres poètes un peu expéditifs comme Olivier Deschizeaux ou Hervé Piekarski -, liquider les champions avisés du culturel vendeur, du remplissage divertissant, s’il ne les jugeait déjà morts (à eux-mêmes comme au meilleur des autres).

  C’est aussi (et surtout) un critique (un interprète particulièrement libre et instruit) d’oeuvres littéraires ou de sciences humaines, qui « bavarde » (fraternellement, ardemment et subtilement) sur les contemporains qu’il se reconnaît (Joël Vernet, Laurent Albarracin, Jacques Josse, Serge Núňez Tolin, Georges Drano, Marc Dugardin, Lionel Bourg …).

  Et c’est, donc, un poète. J’ignore comment, sa lucidité souffrant d’une telle nausée, et son ardeur exprimant un tel venin, il peut garder de quoi construire ainsi, à la voix, un monde digne d’être habité et reçu; mais il y réussit. Sa farouche vigilance publique garde, dans l’intime, quelque chose de menaçant peut-être (« Nous ne prions pas sans y mettre la main » … p.56), mais d’une grande beauté, comme en trois thèmes abordés par ce recueil.

  Le plus émouvant est le très discret, très précautionneux et pudique, élan d’amour – le voeu indestructible d’une authenticité à deux. Pour dire « tu m’aimes », il écrit : »tu ne te défends plus de moi », et pour dire « je t’aime » : « peau à peau tu me défais » (p.73). On peut traduire : tu te portes garant(e) de moi quand, par probité, par urgence aussi, ma conscience entre dans l’impersonnel. Tu restes mon moi d’appoint, ou de secours, et forcément désintéressé, puisque c’est un moi que tu es sans l’avoir. C’est le monde, dit étonnamment la page 70, « où baigne le respect du verbe être ». C’est comme un chamane confiant, le temps de se risquer à aller visiter les esprits, les clés de chez lui à quelqu’un voulant bien garder la prosaïque baraque du moi envolé. Réciproque gardiennage terrestre des coeurs ! Sans cocooning excessif, toutefois ! :

« les sentiments chargés de feu

les coïts évanouis

corps crachés par les pores

peau découpée en lambeaux

à l’heure de toutefois saisir

le cerveau par les cornes » (p.25)

   L’autre avancée remarquable, c’est l’affirmation d’une jeunesse conservée par douleur, ou fidélité au douloureux. « Mon chagrin ne vieillit pas » dit Leroy. Ce n’est évidemment pas masochisme, mais constat d’avoir survécu à une exceptionnelle intensité de vie qui aurait pu (ou dû) le tuer. On sent l’homme très imaginatif, qui a toujours en même temps combattu en lui l’imagination menteuse et combleuse de vide dont parle S.Weil – lourd prix à payer pour que sa raison puisse survivre :

« ayant perdu la vue, me restait le délire

ce que jadis je voyais

peut-être que déjà je l’inventais

aujourd’hui d’un accident à l’autre

je perds pied, à coup sûr » (p.67)

  Et puis on sent une intelligence qui n’a peur de rien (ni des spéculations osées d’un Jean-Pierre Petit en astrophysique, ni de solutions de la géo-ingenierie pour lutter contre le réchauffement climatique, ni même d’une possible présence extra-terrestre symbolisant, à tort ou à raison, l’ouverture forcée de la technoscience humaine à ce qu’elle n’est pas !). Cette intelligence, qui, historico-politique, frappait tant dans « La vie brûle » (Lunatique, 2020) touche ici par sa constante recherche d’une justesse hors de l’entertainment généralisé :

« tandis que ça continue à étouffer le moindre son de parole

la moindre parole coupant à travers le discours

comme si la propagande avait tout pris des mots

et que le mot d’un seul

la langue savante et vivante

n’avait plus place que derrière un guichet

j’écoute mon voisin à travers la porte

comme si j’étais au bordel

je sais des mots confettis

que je n’agrandirais sous aucun prétexte

et je chuchote à l’oreille de ma belle

des murmures improvisés qui feront florès

dans le coeur d’un amour partagé… » (p.59).

                              ————————-


© Marc Wetzel

  Ainsi parlait Paul Valéry – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Leclair – Arfuyen, mai 2021, 176 pages, 14€

Chronique de Marc Wetzel

  Ainsi parlait Paul Valéry – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Leclair – Arfuyen, mai 2021, 176 pages, 14€


 Notre homme, on le sait, est sensuel (« Le doux éclat d’une épaule assez pure n’est pas détestable à voir poindre entre deux pensées ! … Les messieurs sont ainsi, même profonds. » fr.110), intrépide (« Je ne suis pas bête parce que toutes les fois que je me trouve bête, je me nie – je me tue » fr.114), réaliste (« L’idéal est une manière de bouder » fr. 354), travailleur (« Le spontané est le fruit d’une conquête » fr.152),  discret et secret (« Qui se confesse ment, et fuit le véritable vrai lequel est nul, ou informe, et en général, indistinct. Mais la confidence toujours songe à la gloire, au scandale, à l’excuse, à la propagande » fr.139), tragique (« La vie est à peine plus vieille que la mort » fr.269), mufle (« Qui se parfume s’offre » fr.419) et stoïque (« Les Plaintes sont des EXCRÉMENTS » fr.415), mais, ne rabrouant que les pairs auxquels il s’adresse, ne secouant que la léthargie des meilleurs (« Il y a comme un crépuscule des demi-dieux, c’est-à-dire de ces hommes disséminés dans la durée et sur la terre, auxquels nous devons l’essentiel de ce que nous appelons culture, connaissance et civilisation » (fr.411), il sait n’humilier que les cerveaux qui le comprennent, et y entre, à bon droit, comme chez lui.

« Le ciel de l’esprit est surtout plein de perroquets » (fr.184)

    C’est que Valéry n’était pas tendre : il méprise fort ce qui s’arrange d’être bête, et carrément hait ce qui prétend nous éviter de penser. Mais si la compassion n’est pas son fort, c’est que la souffrance d’autrui n’a guère à apprendre à la sienne, considérable : de l’immensité même qu’elle parcourt, sa curiosité ne pouvait par principe pas se (ni le) protéger.

     Un point difficile est en lui la gestion sensible de l’orgueil : son intelligence, qui s’aimait bien, se châtiait à proportion, c’est vrai, mais l’ascète mental doute parfois du bien-fondé des coups qu’il se porte, de la légitimité de la violence qu’il fait à sa « bêtise » : comment consentir à tant d’efforts intérieurs, si l’on ne peut  pas même être fier de ses mérites ? Si aucun moi ne justifie l’amour qu’il se porte, à quoi bon si dûrement se construire ?

  Valéry serait, de nos jours, peu adaptable à nos résiliences et dolorismes soft (« Les gens qui parlent d’utiliser leurs souffrances, c’est tout bonnement des gens qui n’ont pas assez souffert. Et les martyrs qui n’ont pas cédé, la constance des martyrs prouve surtout que les bourreaux manquaient d’imagination » (fr.39), à notre communicationnite (« La publicité, un des plus grands maux de ce temps, insulte nos regards, falsifie toutes les épithètes, gâte les paysages, corrompt toute qualité et toute critique, exploite l’arbre, le roc, le monument, et confond sur les pages que vomissent les machines, l’assassin, la victime, le héros, le centenaire du jour et l’enfant martyr » (fr. 161), à notre néo-primitivisme (« La fatigue et la confusion mentales sont parfois telles que l’on se prend à regretter naïvement les Tahitis, les Paradis de simplicité et de paresse, les vies à forme lente et inexacte, que nous n’avons jamais connus » (fr.101), aux saines émulations de nos success-stories (« L’esprit libre a horreur de la compétition. Il prend parti pour son rival. Il sent trop que si les défaites nous abattent, les victoires nous suppriment » fr.267)

    Son génie propre tient au contrôle (incessant, exact, intransigeant) de ce qui l’en sépare. La discipline rationnelle et critique est donc le coeur de son effort : on sent qu’il fait des maths (et de la physique) pour ne pas avoir à croire les savants, mais pouvoir devoir seulement les comprendre. Sa vaillance psychophysiologique est hors-pair et saine : pas (sinon café et nicotine) de drogue – l’idée est que la pensée est le suffisant excitant de l’esprit; nul raccourci vrai, par nature, vers la post-vérité; une exemplarité sans nul conformisme (on l’entend nous dire partout comme : »faites comme moi, inventez-vous ! »); un cartésianisme de précaution (dans le dédain des songes (« Le réveil fait aux rêves une réputation qu’ils ne méritent pas » fr.264), le soupçon que l’inconscient est bête comme la vie, le rejet des facilités supérieures de l’irréel …, il est – comme tout organisateur exclusif de ses expériences – peu souple). Et les rarissimes fois où son ignorance le mène au piquet, il s’y précipite (non sans un assassin clin d’oeil à Bergson) !

  « Le Piquet de jadis avait pourtant ses vertus. Se taire, quelle leçon !… Contenir les mouvements et les bonds qui naissent d’une jeune énergie et qu’il faut que l’esprit oblige à se résorber, quelle notion plus immédiate de la durée… Et la contemplation des accidents du badigeon de la muraille, quelle occasion de rêverie !… » (fr.220)

   La pire chose qu’il pourrait voir arriver est qu’on admire ses convictions, pour  deux fortes raisons : « Convictions : mot qui permet de mettre, avec une bonne conscience, le ton de la force au service de l’incertitude » (fr.331); « Je trouve indigne de vouloir que les autres soient de notre avis. Le prosélytisme m’étonne. Répandre sa pensée ? Répandre – sa pensée – sans les reprises, sans l’absurde qui la nourrit, la baigne, – sans ses conditions … Répandre ce que je vois faux, incertain, incomplet – verbal; ce que je ne supporte qu’à force de retouches, d’astérisques, de parenthèses et de soulignements ?! » (fr. 370)

  Sa morale est limpide : une volonté ne fait le bien que par élimination (« Si tu es bon, c’est que tu gardes ton mauvais » , fr.242), et personne ne peut se dire non à ma place (« L’être moral se meut comme le chien vient au fouet » fr.384). Aucun raffinement des façons de se dire oui ne fera jamais vertu – et l’ironie se fait là cruelle : »Je suis un honnête homme, dit-il, – je veux dire que j’approuve la plupart de mes actions … » (fr.369). À l’inverse, son sublime mot d’amour pour Catherine Pozzi (« quand tu n’es pas là, je suis absent« ) semble renvoyer l’attention christique au prochain à du naïf, du faux-fuyant, du déclamatoire (« Où est l’homme qui ne peut pas dire que « son royaume n’est pas de ce monde » ? Tout le monde en est là » (fr.312), « L’éternité occupe ceux qui ont du temps à perdre. Elle est une forme du loisir » (fr.314), « La mort nous parle d’une voix profonde pour ne rien dire » (fr.315).

  Enfin, son insistance sur les rapports étroits entre poésie et bêtise (fr.129) étonne : mais quand le poète ne veut pas sortir, dit Valéry, de « l’hésitation prolongée entre le son et le sens », l’imbécile, lui, ne peut sortir de l’hésitation perpétuelle entre discours et vérité (il échoue à dire ce qu’il n’ose pas penser, mais son vertige le colle à cet ineffable par défaut). L’imbécile néglige ce que parasite le poète, mais le poète parasite justement ce que négligeait l’imbécile :

 » Un poète est le plus utilitaire des êtres. Paresse, désespoir, accidents de langage, regards singuliers, – tout ce que perd, rejette, ignore, élimine, oublie l’homme le plus pratique, le poète le cueille, et par son art lui donne quelqaue valeur » (fr. 356) 

   Mais la nuance est claire : ce que l’esprit prosaïque dépasse, il en fait boucan; mais ce qui dépasse l’esprit poétique, il en fait musique :

« Les choses abstraites ou trop élevées pour moi ne m’ennuient pas à entendre; j’y trouve un enchantement presque musical » (fr.109) 

 Le premier mot qu’aurait prononcé Valéry enfant est « clef ». Le travail d’Yves Leclair, efficace et joyeux, aide à trouver la porte.

                                     ©Marc Wetzel

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