Rentrée littéraire de septembre 2012

  • Amélie Nothomb, Barbe bleue, roman, Albin Michel (16,50€- 170 pages).

Amélie Nothomb campe ses protagonistes dans un bel édifice, cossu, du VIIe arrondissement et brosse les portraits psychologiques de deux êtres aux antipodes.

Don Elemirio, le maître des lieux, vit reclus depuis 20 ans, loin de l’agitation du monde, choqué « par sa vulgarité et son ennui ». Il s’est forgé une réputation connue de tous sauf de Saturnine, potentielle colocataire, attirée par l’offre alléchante. Toutefois une autre femme intéressée par l’annonce la met au parfum et lui dévoile la vérité. Comment elle fut choisie reste une énigme à élucider pour la jeune belge.

Le lecteur suit l’installation de Saturnine (qui a grandi « sous l’égide d’Athéna »), sa façon de s’approprier les pièces de cet hôtel particulier « au nombre impressionnant de boudoirs », n’hésitant pas à s’aventurer dans la chambre de « cet être biscornu ».

Un étrange modus vivendi s’installe. Les repas, pris en tête à tête, sont propices aux confidences et permettent de mieux cerner leurs personnalités. Mais « On peut s’épancher en demeurant secret ». Saturnine, qui enseigne à l’école de Louvre, ne manque pas de s’étonner de cette vie monacale, de misanthrope, privée de Paris, des autres et de la nature. Par flashback, le passé de l’Espagnol défile (son journal intime) et génère des discussions animées, nourries par des quiproquos. De vraies joutes verbales, des répliques mâtinées d’ironie comme une partie de ping-pong. Dialogues de sourds parfois. Ils s’entretiennent de religions. La foi, la Bible, le trafic des indulgences, au centre de leurs discussions animées, musclées car Saturnine, vindicative, perfide, tient la dragée haute à l’Espagnol. Dotée d’intelligence, de ruse, de perspicacité, armée de sang froid, elle fait preuve d’esprit de réparties, ce qui donne une impulsion au récit. Elle nous livre aussi ses pensées intérieures.

On s’étonne des attentions de cet hôte pour sa colocataire. Serait-elle la femme idéale, pour lui déclarer, puis réitérer, son amour « à la noix », à chaque occasion et même lui proposer de l’épouser ? Toujours est-il qu’il lui fait des surprises de taille, secondant ses paroles par des cadeaux. Ne lui remplit-il pas le frigo de champagne aux noms les plus prestigieux, « du velours doré » ? Ne lui confectionne-t-il pas une jupe champagne ? Un cake, véritable « gemmail », un « gigantesque saint-honoré » ? Ne réalise-t-il pas une série de 50 portraits d’elle, captant « le laid et le beau, le fragile et le solide » ? Comment ne pas être séduite par cette vie de pacha ?

Le lecteur tremble de voir Saturnine dans une telle promiscuité, d’autant que son amie Corinne avait tenté de la dissuader, craignant le pire à la voir se fourvoyer dans les rets de ce « serial killer ». Ce « grand d’Espagne » que la romancière affuble de tous les noms (provocateur, fou, malade mental) a-t-il l’étoffe d’un Barbe bleue ?

Ne risque-t-elle pas d’être victime du syndrome de Stockholm ?

Toutefois, l’absence de femmes au service de ce « psychopathe » lui met la puce à l’oreille. Taraudée par la disparition des huit femmes précédentes, elle aborde le sujet tabou de front. Même si Saturnine est capable de respecter cette zone interdite, sa curiosité est décuplée quant à ce qu’elle renferme. Elle cristallise aussi celle du lecteur jusqu’à ce que Don Elemirio obtempère et accepte d’y conduire sa colocataire. Et si pénétrer dans ce sanctuaire (servant aussi de labo photo), même convié par le maître constituait une entorse au règlement ? Toujours est-il que cette visite engendre un coup de théâtre qui va précipiter le dénouement.

Dans ce roman, Amélie Nothomb brasse la culture de trois pays : France, Espagne et Belgique (« ce plat pays », utilisant des belgicismes: cellulaire, Athénée, le peintre Khnopff) en les mettant en opposition et en pointant les différences.

Les couleurs s’y déclinent comme un arc en ciel. D’un côté, les ténèbres de la pièce interdite. De l’autre, «  la lumière en transparence des fruits confits », l’éblouissement de « l’or baroque » des tasses, un nuancier de jaunes.

Amélie Nothomb explore le sentiment amoureux, s’interroge sur le coup de foudre à retardement. Elle confie sa vision de l’Amour : « le phénomène le plus mystérieux de l’univers ». Les situations incongrues prêtent à s’esclaffer. Saturnine découvre le plaisir tactile, sensuel : « une étreinte amoureuse », grâce à cette jupe spécialement confectionnée pour elle. La caresse de la doublure, si douce, « d’une suavité exquise » la met « en transe ».Volupté lors des séances photos déclenchant le « crépitement de leur jouissance ». Les compliments fusent dans les deux camps. Sont-ils feints pour Saturnine ou serait-elle en train de succomber à une attraction fatale ?

La romancière soulève la question du jardin secret. Est-ce concevable de « violer le secret « d’un être cher ? Dans un couple, n’est-il pas prôné d’avoir chacun son territoire secret pour assurer l’harmonie ?

Amélie Nothomb excelle à nourrir le mystère par les mots employés (louche, histoire fumeuse, embrouille, sinistre, macabre réalité), à relancer le suspense, tel un thriller quand elle brandit le couteau sur la tempe sur « l’un des célibataires le plus courtisés ». Elle ajoute une dose de démesure : l’explosion des parents « un spectacle poignant, ces morceaux de grands d’Espagne dans le lustre et le ciel du lit ».

On perçoit les voix des disparues dans ce huis-clos, ce qui tétanise Saturnine.

Difficile pour le lecteur, même Nothombphile d’anticiper l’épilogue de cette love story, à sens unique, entre deux êtres radicalement opposés (âge, sensibilité).

A noter qu’ Amélie dope ses personnages au champagne, ce « divin nectar », son péché mignon. Elle distille des allusions à l’histoire (Henry VIII), aux faits divers (Dr Petiot), tisse la métaphore de l’œuf. Elle émaille aussi son récit de références littéraires (La Rochefoucauld , Gracián, Lulle) et de comparaisons insolites.

Elle retrace l’évolution de la photographie depuis Niepce (Polaroïd, Hasselblad…).

Pour parfaire le tout, la couverture de Barbe bleue focalise notre regard : le rouge ardent des lèvres se mariant avec bonheur à son chapeau sophistiqué.

Amélie Nothomb revisite le conte de Perrault, offre à son héroïne un ‘destin aurifère’. Elle signe un roman euphorisant, transcendé par l’amour, tout en contraste (des rires/ des pleurs, nuit blanche/nuit noire), pétillant d’humour, parfois noir.

Faute de pouvoir partager « caviar, vodka », lever notre flûte « en cristal de Tolède » en compagnie de ce duo improbable, portons un toast à Amélie Nothomb pour cette lecture roborative.

◊Nadine DOYEN

En septembre 2012, Amélie Nothomb publiera son 21ème roman et fêtera à Nancy ses 20 ans de succès !

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