Jean-Philippe Blondel ; La grande escapade, Buchet Chastel.(18€ – 268 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel ; La grande escapade, Buchet Chastel.(18€ – 268 pages)


Rentrée littéraire – Août 2019


Jean-Philippe Blondel revisite son enfance à travers son personnage Philippe Goubert et ressuscite la figure maternelle, enseignante en petite section et directrice, sous les traits de Michèle Goubert. Une scolarité, années 70, dans une ville de province, facile à identifier pour les lecteurs fidèles à cet écrivain apprécié.

Le récit qui met en scène Philippe, gosse de dix ans, dans une position très périlleuse, débute par un insoutenable suspense comme un « cliff-hanger ». De la graine de « Sylvain Tesson », cet adepte de stégophilie ! 

On suit ce gosse dans son quotidien : l’élève, le fils, et le copain au sein de sa bande.

Le portrait s’étoffe : empoté, gaucher, et surtout enfant non désiré, la mère aurait souhaité une fille. Une blessure pour le môme et des moments de solitude.

La bande de gamins, que d’aucuns nomment « vauriens » est dépeinte dans leurs jeux : construction de leur cabane refuge ; plus dangereux, car flirtant avec la mort,  leurs défis de traverser la voie ferrée juste avant le passage du train (sorte de bizutage). « Ça rit, bouillonne, éructe, crie, se bat, méprise le danger et les trouillards ». Leur hiérarchie est décryptée ainsi que l’évolution de leurs liens. Disputes, délitement de ce « groupe solaire » qu’ils ont formé. Ils grandissent et s’émancipent. Toutefois, devant l’épreuve qui les aura mûris, ils vont se ressouder, s’épauler et « adresser un adieu silencieux à l’enfance ». 

L’habitat est quasi un huis clos, puisque les familles d’enseignants ont droit à des logements de fonction. De construction ancienne, le couloir menait à chacune des pièces, mais pas de communication entre elles, fait remarquer l’auteur.

Quand en plus l’appartement donne sur les trois cours, cela constitue un poste de vigie idéal pour Geneviève Coudrier, celle qui a tout d’une concierge et aime potiner ! Ainsi, elle va entrapercevoir, subodorer une liaison extra conjugale, espionner et pister ces faux couples.

Le grenier est aussi exploré… Lieu où l’on a frôlé des drames.

La cave abrite ceux désireux de se rapprocher, voire de s’étreindre. Et d’aucuns vont imaginer « des scènes torrides » transformant «  le groupe scolaire en lupanar » !

Une galerie interminable de personnages défile : factotum, directeurs, directrice, inspecteurs, familles d’enseignants, élèves, mères d’élèves, dans le même périmètre.

On croise des êtres charismatiques, des autoritaires (façon militaire), des enseignants « vieille école » à la main leste : « touffes de cheveux arrachées, gifles retentissantes, et même « une crème, ce Lespinasse, toujours obéissant, voire servile ». 

D’autres, comme Florimont, sont conquis par la méthode Freinet qui va révolutionner l’apprentissage. Avec lui, plus d’autonomie laissée aux élèves.

La dame de service, Reine Esposito, source de scandale, ne passe pas inaperçue. Tout le quartier est alerté et le lecteur est de nouveau dans l’expectative.

L’auteur portraitiste croque aussi les passagers de « l’Arbalète » que côtoie Geneviève Coudrier désireuse de confondre des amants clandestins.

Le récit prend une allure cinématographique quand on est témoin de ce qui se passe dans ce train ! La camera zoome sur les protagonistes d’un wagon à l’autre, suit leurs déplacements et leurs regards ! Alors qu’ils ignoraient leur présence dans ce train, ils se retrouvent tous les 4 au bar à deviser. On les imagine mal à l’aise, car ils n’avaient pas prévu ce scénario. Comique de situations.

Avec ironie, l’auteur effectue un arrêt image sur la « grosse dame qui parcourt son Télé 7 Jours comme si c’était un Prix Goncourt » !

Certains personnages se découvrent sous une différente facette à travers d’autres regards.

Jean-Philippe Blondel qui connaît bien le milieu de l’Éducation Nationale rend hommage dans ce roman au personnel enseignant, en particulier aux « institutrices dévouées, travailleuses acharnées, infatigables, correctrices, passeuses de savoir… » 

Il ne manque pas d’évoquer la fête de l’école : « c’est toute une alchimie, la réussite » d’une telle manifestation. Il rappelle le moment où la mixité fut introduite dans les classes. : « La mixité a adouci et fluidifié les comportements ».

Le romancier prof aborde l’éducation et le rapport maître/élève, enfants/parents, époque où la gifle et la fessée n’étaient pas bannies par la loi. Les magazines traitent d’ailleurs, à la veille de la rentrée d’un sujet récurrent : quel prof ou instit a changé votre vie ? Ne font -ils pas naître des vocations ? On constate ici la mue de Philippe Goubert : « moins craintif, plus déterminé ». Toutefois, faute d’oser se confier à son maître, il choisira, curieusement, en guise de journal intime pour s’épancher… un agenda. Car le besoin de raconter, de retranscrire les récits des autres est en germe !

Julien, lui, est « devenu le meilleur  en anglais » pour plaire à sa prof qu’il dévorait des yeux parce «  qu’elle représentait l’Angleterre pour lui » !

Le récit interroge sur la transmission et la paternité. Que lègue-t-on à ses enfants ?

La perte d’un enfant et la douleur incommensurable sont évoquées.

Le chapitre au titre prémonitoire « La fête est finie » annonce l’épilogue dramatique.  Poignant soliloque intérieur qui prend le lecteur de court et montre comment les allégations, les rumeurs peuvent détruire un individu. Un thème abordé dans Un hiver à Paris. Le scandale qui a éclaboussé Lorrain serait-il à l’origine de cette tragédie ?

Avec le recul, l’écrivain porte son regard féministe sur le statut des femmes à cette époque. Ne leur demandait-on pas d’être bonne cuisinière, de savoir repasser pour retenir un homme ?! Il explore les couples légitimes (qui battent de l’aile) ou non : « un couple, c’est un homme et une femme qui se rencontrent charnellement parce que c’est important de se reproduire, et qui vivent ensuite en bonne intelligence, en respectant chacun la liberté de l’autre ». Il révèle des idylles naissantes entre partenaires mariés d’où la culpabilité de l’adultère, des escapades clandestines qui tournent au fiasco! Et les mensonges pour couvrir ces aventures.

Il souligne la violence verbale de certains maris au sein de couples mal assortis.

Le romancier énumère au fil des pages tout ce qui change : l’abaissement de la majorité à 18 ans, la succession des hommes politiques (Giscard, Barre), l’obligation de boucler sa ceinture (« les accidents de voiture deviennent un fléau national »), on chante Bob Dylan, on danse sur Boney M (rires : « pourquoi pas sur Bonnet C »!). L’anglais fait sa percée, envahit les ondes et même la fête de l’école ! « Ces satanés Yankees vont bientôt coloniser notre langue » !

C’est l’époque où l’on roule en : 403, 204, 2CV, où le magasin de la ville non citée Les élégantes avait pignon sur rue, ainsi que la grande librairie de la Rue Emile Zola !

Il ressuscite le train mythique « L’Arbalète » qui menait à Paris, dont la voiture 4 était un wagon -restaurant. Le romancier aubois évoque le lac de la forêt d’Orient censé   « jouer le rôle de régulateur de la Seine », la réhabilitation du centre-ville, la transformation « des ruelles noires et sales en patrimoine médiéval ».

Il montre comment le refus d’un de ses textes a conduit Philippe Goudert à se remettre en cause, à prendre conscience de ses défauts et a forgé sa persévérance. 

Nombreux sont les auteurs qui se sont vus refuser leurs premiers manuscrits.

D’ailleurs Jean-Philippe Blondel a déjà évoqué cette situation à ses débuts.

A noter qu’ils sont rares les écrivains qui consignent en fin de leur ouvrage une table avec titres de chapitres, si appréciable. 

Jean-Philippe Blondel signe un roman aux accents autobiographiques dans lequel il déroule une fresque de la société post 68 si détaillée que maints lecteurs se souviendront avec émotion de leurs propres parcours au sein de ces bouleversements.

Il radiographie le microcosme enseignant avec beaucoup de justesse. 

Un récit habilement construit, en partie choral, qui dresse les vicissitudes à surmonter dans une carrière, avec une once de nostalgie, un zeste d’humour. Sa plume quelque peu malicieuse fait mouche ! Une trilogie est annoncée, on s’en réjouit déjà ! 

© Nadine Doyen

Jérôme Attal    37, étoiles filantes    roman Robert Laffont

Une chronique de Nadine Doyen

Attal Prix

Jérôme Attal, 37, étoiles filantes, roman Robert Laffont.


 

Rentrée littéraire   16 août 2018 ( 312 pages –  20€)

 

Jérôme Attal  nous offre une déambulation dans le Montparnasse des années 1937 et

met en scène deux personnalités en passe d’être reconnues : Giacometti vs Sartre.

Tous deux se cherchent, aspirent à une renommée internationale, confie l’auteur.

Heureuse coïncidence, ce roman sort quand on vient d’inaugurer, à Paris, l’Institut Giacometti. On connaît ses sculptures de « l’Homme qui marche », mais ironie du sort, c’est hospitalisé, le pied plâtré, qu’Alberto se présente à nous. Il ne penserait pas quitter cette clinique tant il y est chouchouté par le personnel. Pensez-vous donc, sous les blouses de ces nurses, « on trouve la peinture de Cézanne » !

 

Mais l’insulte assassine de Sartre, qu’on lui rapporte le frappe, tel un uppercut, et déclenche son besoin impérieux de vengeance.

On le suit dans sa traque de l’ami/ennemi. Pas facile avec « sa sculpture portative », ses béquilles ! Réussira-t-il… ?

Son frère Diego, en son absence, recrute les modèles.

Mais les voilà au commissariat, inquiétés. Il ne fait pas bon pour un artiste d’avoir sa carte de visite retrouvée dans la poche d’une victime. Situation qui rappelle celle de L’écrivain national dont le livre avait été retrouvé chez des marginaux ! (1)

Vont-ils s’en sortir , les deux frères? Avoir des alibis convaincants ?

Sartre nous conduit chez le lunetier, à dîner chez Mauriac, ou encore chez le galeriste Baptiste Medrano où il s’extasie devant des Balthus inspirés par Emilie Brontë.

A noter que le déclic de ce roman, est dû à ce peintre qui divulgua dans un de ses entretiens la fameuse remarque perfide !

 

On s’attarde dans les cafés déjà célèbres de La Closerie, de Flore, (rendez-vous de l’intelligentsia dont Antonin Artaud et Anaïs Nin), d’Alésia, La Coupole. « On savait où se trouver et où s’éviter » ! Lieux de « bagarres, coups bas et réconciliations ».

L’écrivain, un tantinet séducteur, conseille pour plus de connivence de s’asseoir à côté de la personne  : « Rapprochement d’épaules, de genoux, d’épidermes » !

 

Autour de cette galaxie d’artistes, d’intellectuels, gravitent une constellation de femmes : nurses (« anges de Raphaël ), compagnes officielles ou celles du bordel, belles de nuit, muses, modèles et peut-être une espionne. Et Julia prise sans doute à tort pour une jeune fille juive qui, agressée, est sauvée par Alberto.

Avec Isabel, »la snobinarde », l’auteur glisse la note de « British touch » qu’il affectionne. Sa passion invétérée pour la culture britannique, on la retrouve dans l’évocation des «  comic strips », de Buster Keaton, dans toutes les pointes d’humour,  le souvenir de sorties scolaires à Kew Gardens et dans quelques mots «  end road ».

 

Il explore les relations amoureuses, fragiles car nombreuses sont les tentations !

On croise le trio Simone/Olga/Jean-Paul, ce « bousier de littérature » « amoureux d’un castor ». Ne serait-il pas plus simple de s’aimer à trois ?!

 

L’auteur distille des réflexions sur la vie : «  La vie est un Luna Park, où l’on va d’une attraction à l’autre ». La création et l’écriture d’un roman : il évoque le choix du titre, nécessitant parfois de faire confiance à son éditeur, ainsi que le maelström qui vous saisit avant une publication. Les femmes et l’amour : « Les êtres qui s’aiment se déçoivent tout le temps », ou encore : « Pour s’aimer, il n’est jamais trop tard ». Des thèmes  de prédilection qui l’habitent de romans en romans. Il mise également sur la sérendipité des rencontres pour ses personnages : « Le hasard est un chemin ». Et on pense au poème de Robert Frost : «  The road not taken ». (3)

 

L’écrivain parolier ne peut que s’intéresser à la musique de l’époque, et nous  rappelle que l’on doit le fameux « Au lycée papillon » à Georgius. Et la chanson de nous trotter dans la tête, tout comme celle de Ginger Rogers ! Ça swingue et donne du rythme au récit, tout comme la béquille d’Al qu’il agite tel un chef d’orchestre.

 

Jérôme Attal brosse en creux le portrait de celui qui rêve de devenir «  Le prince de Montparnasse », qui tente de retrouver sa mobilité « tel un jeune albatros qui s’exerce au vol en trois bonds patauds ». Il nous le montre à l’ouvrage (« Le travail est la convalescence. »), les doigts en train de malaxer l’argile, sans relâche, avec pour but de « travailler de mémoire »,«  de saisir une image qui s’échappe », celle de Julia qui l’a mis «  dans un état second » et qu’il va tenter de retrouver pour lui offrir sa figurine. « Seul le travail lui permet de respirer ».

La dextérité des mains du sculpteur fait écho à une confession d’Alberto : «  J’ai toujours le sentiment de la fragilité des êtres vivants. Comme si à chaque instant il fallait une énergie formidable pour qu’ils puissent tenir debout, instant après instant. Toujours dans la menace de s’écrouler. Je le ressens chaque fois que je travaille ».

Cette fragilité renvoie à l’évanescence de ces étoiles filantes.

 

On devine l’amoureux de Paris qui a dû arpenter tout ce quartier maintes fois pour se l’approprier et mieux nous le restituer. Par contre plus de métro première classe !

Ainsi, sur le pont Mirabeau, il zoome sur les sculptures de Jean-Antoine Injalbert.

Pour le provincial, se munir d’un plan aidera à mieux géolocaliser tous les lieux fréquentés et la pléthore de rues ! Il nous fait franchir la frontière intramuros et nous conduit jusqu’au « quartier des voitures » ( carcasses de voitures aménagées en logis) et dans cette zone architecturale nouvelle des HBM ( logement social à bon marché).

 

En filigrane, au gré d’articles de journaux, les remous dans l’Histoire se profilent :

« En Espagne, on exécutait à tour de bras. Ce requin de Mussolini alignait sa trajectoire dans les visées d’Hitler ». En Allemagne, «  ils sont en train de persécuter les juifs ». On parle de « guerre mondiale ». Place à l’insouciance, « dans cette mince languette d’une beauté sursitaire », « avant l’obscurité totale ».

 

Des années folles, où l’on virevolte, mais si « on ne peut pas passer sa vie à danser », Charles Dantzig déclare qu’« on lit un livre pour danser avec son auteur ». Rappelons le rôle des livres et des œuvres d’art pour le galeriste Baptiste  Medrano: « éclairer notre grisaille ». Jérôme Attal y réussit avec brio. Il déploie tout son talent pour dérider nos zygomatiques, rebondissant sur les mots (estropié), sur la polysémie des termes (correction et chenille par exemple), jusqu’à la fin avec ses « RHUM-MER-CIMENTS ». Il multiplie les comparaisons : «  Le mec a l’intelligence d’un ticket de métro » «  les becs de gaz se succèdent comme les naïades de Busby Berkeley ». Il pastiche Hugo : « à l’heure où blanchit la mie du pain de campagne… ».

 

L’esthète manifeste une grande connaissance des arts, distillant de nombreuses références artistiques, goût très certainement hérité d’un grand-père peintre. ( Klimt, Rodin, Otto Dix, Duchamp, Van Gogh, Schiele, Derain, Munch,J.Waterhouse..)

 

Jérôme Attal signe un roman enrichissant, alerte, plein de verve, de fantaisie, qui nous permet une incursion dans l’oeuvre d’Alberto Giacometti, « pâtre à la tête frisée ».

Il revisite brillamment cette époque florissante, foisonnante, pour les arts et la littérature, année de l’exposition universelle, « perfusée à l’émulsion intellectuelle » (2). Et nous donne envie de nous replonger dans Sartre, et de visiter L’institut Giacometti. Au final, il tient en haleine son lecteur qui guette le moment du duel !

©Nadine Doyen


 

(1) In L’écrivain national de Serge Joncour Flammarion et en poche J’ai lu.

(2) Expression de David Foenkinos dans sa chronique sur Gabriële, des sœurs Berest.

(3) Robert Frost : «  The road not taken », la route que l’on pas prise.

 

Rentrée littéraire—CHIEN-LOUP  de SERGE JONCOUR Roman Flammarion

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CHIEN-LOUP  de SERGE JONCOUR      Roman Flammarion

****

  décliné de façon alphabétique par mots clés par Nadine Doyen

                Rentrée littéraire        22 Août 2018 ( 480 pages – 21€)


Ascension

« Ça dura cinq minutes, cinq minutes d’ascension comme une épreuve, cinq minutes à piloter cette voiture trop large tout en entendant crisser sa carrosserie. »

 

Barbarie

« Nourrir des fauves convoque la barbarie ».

 

Cage

« il retrouva Lise en bas, elle était au coeur d’une immense pergola aux barreaux dorés, une haute cage dont la structure partait en arceaux à plus de quatre mètres de haut… » «  Chose étrange, le seul élément de civilisation dans les environs, c’était ça, une cage, une cage de cirque au fond d’une igue aux allures de jungle. »

 

Déflagration

« Ils se retrouvaient là, tous les deux, infiniment exhaussés, c’était tellement inattendu que Joséphine en éprouva un spasme, une déflagration, elle avait du mal à respirer. »

 

Électronique

« Les capteurs et le Park Pilot bipaient de toutes parts, l’électronique de veille s’affolait… »

 

Falaise

« Ce rocher en surplomb, avec sa falaise brutale dressée au-dessus du village, il élevait comme une frontière entre la terre et le ciel. »

 

Guerre

« les femmes voulaient croire que les choses allaient se tasser, que cette guerre c’était comme un grand feu bientôt à court de combustible, à un moment ou à un autre toute cette haine dressée entre les peuples s’effondrerait sur elle-même. »

 

« Ce samedi 1er août 1914, les hommes croyaient ne déclarer la guerre qu’aux hommes, pourtant ce n’est pas seulement une marée d’êtres humains qu’on envoya à la mort, mais aussi des millions d’animaux. »

 

Harmonie

« C’est peut-être le stade ultime de l’harmonie, le seuil de la béatitude entre deux êtres, l’amour devenu à ce point naturel qu’il ne s’énonce même plus. »

 

Hourvari

« Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. »

 

Igue

«  Le dompteur avait aménagé une zone d’agrainage au fond d’une igue planquée au fond des bois ». «  Au travers des feuillages, ils aperçurent les lueurs métalliques des cages, tout au fond. Le soleil tapait pile dans l’axe de l’igue, avec un angle pareil il donnait un éclat inédit au métal. »

 

Jungle

«  La distribution d’un film, c’est un domaine où la compassion n’a pas sa place, la seule qui vaille, c’est celle de la jungle. »

«  vous attendez pas à voir de la belle pelouse, c’est la jungle là-haut, même quand on fauche, ça repousse tout de suite. »

 

Kayak

« Par endroits les roues ripaient sur les cailloux et en soulevaient de violentes giclées, à l’intérieur il était secoué en tous sens comme il l’aurait été dans un module spatial traversant l’atmosphère, dans un kayak dévalant des rapides… »

 

Lot

« Pour venir jusque dans le Lot, ils avaient mis autant de temps que pour aller à New York, ils n’arrêtaient pas de le répéter, comme s’ils avaient fait là un exploit. »

 

Maison

« Cette maison le plongeait non seulement dans un isolement radical, en haut des collines et loin de tout, mais elle le plaçait aussi en surplomb de sa propre vie. »

 

Molosse

« il repensa au molosse de cette nuit, ce chien allait-il revenir, s’il n’était pas déjà revenu , et pourquoi les guettait-il hier, de toute évidence c’était bien lui, cette présence en bas dans les bois, ces yeux jaunes qui les observaient pendant qu’ils mangeaient… »

 

Niche

« Franck s’approcha de la niche pour voir quel colosse s’y cachait, persuadé que le chien de la nuit dernière y serait couché, récupérant de sa virée mouvementée. »

 

Orcières

« Orcières était loin de tout, au fin fond des collines escarpées du causse et à trente kilomètres de la première gendarmerie. » « Il (Orcières -le-bas) s’agissait plutôt d’un hameau éparpillé, plusieurs fermes se présentaient à eux, chacune distribuée par un chemin, sans jamais de pancarte. »

« dès le départ il avait  bien senti que cet endroit avait quelque chose de maléfique, rien que le nom, le mont d’Orcières, ça faisait ferreux, aiguisé, et surtout dès qu’il en parlait ici, ça déclenchait des sous-entendus et des méfiances. »

 

Producteur

« Le métier de producteur a cela d’épuisant qu’il suppose d’être en permanence au contact de plein d’interlocuteurs, et surtout d’en être le moteur, l’impulsion rassurante. Le producteur c’est le sommet de la pyramide, le maître d’oeuvre qui petit-à petit s’efface au profit des artistes, qui se fait discret et n’apparaît nulle part, sinon en tout petit sur les affiches, avec son nom écrit dans ces génériques que personne ne lit. »

 

Parisienne

« Lise, avec un enthousiasme absolument pas de circonstance, demanda si elle n’avait pas des œufs par hasard, la paysanne dévisagea cette Parisienne comme on toise l’ennemi, l’air de dire « Mais qui c’est celle- là?».

 

Quadrille

« l’artiste prit le dessus sur le dompteur, parce que ce quadrille parfaitement synchronisé exécutait une danse fascinante. »

 

Quercy

« Ici sur le causse du Quercy, c’était le pays du vin. »

 

Raffut

« En bas du village, on finit même par craindre que ce raffut n’alerte les gendarmes, ou qu’un jour les lions ne s’évadent, qu’ils ne se répandent vers le village et que tout ça se termine mal. »

 

Sauvage

« Au milieu de ces bois il  se sentit participer de l’environnement, faire corps avec la nature sauvage. »

Superstition

« Le vieux Jean était un vrai faiseur de superstitions, il vous mettait des anathèmes en tête pire qu’un colporteur. »

 

Terrifié

« En cédant à la peur il affolait toute la nature environnante. En revanche dès qu’il s’arrêta, ça se traduisit par un silence bien plus total, il ressortit de la voiture terrifié

par l’impuissance à laquelle ces bois le renvoyaient. »

 

Ultime

« Ils avaient presque fini l’ultime ascension les amenant sur les hauteurs de l’igue. »

« Liem et Travis le regardèrent, médusés, aussitôt envahis d’une ultime panique. »

 

Végétarienne  # viandards

« Lise qui était farouchement végétarienne n’aurait pas été à l’aise devant cette profusion de charcuterie préparée par des producteurs artisanaux, des jambons divers et variés, des saucissons suspendus et des conserves, des piles de bocaux, des pâtés, des terrines confectionnées à partir de toutes sortes de chairs d’animaux écrasées, cuisinées, compactées… »

«  manger de la viande rend vorace, avide, c’est de cette avidité -là que vient le goût de combattre, de conquérir le monde, de bouffer l’autre. »

 

Wolfgang

« Ce nom, c’était ce qui terrifiait le plus sur cette fabuleuse affiche, Wolfgang Hollzenmaier, ces grosses lettres d’or en éventail, c’était pire qu’une menace ou une déclaration de guerre, d’autant qu’il était  impossible à prononcer ce nom, et quiconque essaierait de le dire prendrait le risque de déclencher l’orage… »

 

X ==> XIX

« Le mont d’ Orcières avant, c’était des terres à vignes opulents et gaies, mais dévastées par le phylloxéra à la fin du XIXe siècle, elles devinrent des terres brûlées par le sulfure de carbone et l’huile de houille qu’on déversa dessus… »

 

Yogi

« Franck ferma les yeux. Il touchait un peu à cette béatitude que Lise devait atteindre quand elle s’adonnait à la méditation, assise en position de yogi. »

 

Zone

« A chaque virage il s’enfonçait un peu plus dans une zone libre, dégagée de toute contrainte, totalement sauvage. »

 


©Nadine Doyen

Chien-Loup de Serge Joncour, Éditions Flammarion le 22 Août 2018

Une chronique de  Alain Fleitour, Vannes le 16 Août 2018

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2018

9782081421110

Chien-Loup de Serge Joncour, Éditions Flammarion le 22 Août 2018

 


Fantastique Chien-Loup, « Chien-Loup » renoue avec les grands romans d’aventure, ceux de Jack London ou ceux de Jules vernes, Serge Joncour nous offre avec ce récit une impressionnante fresque historique, où le présent paisible de Lise et de Franck, se heurte à une nature redevenue sauvage.

A l’heure du tout numérique, cette confrontation à une nature la plus déglinguée est un pied de nez à l’obscurantisme, une provocation toute Desprogienne à l’adresse de Google, ou autres Amazon, un tweet rageur sur la vie, la vraie, les deux pieds dans la glaise.

Dès les premières pages on frémit, « jamais on avait entendu beugler comme ça », ! On sent l’animal Serge Joncour s’exprimer, il n’y a que lui pour vociférer sa haine de la mauvaise foi, clamer le respect la nature, celle que l’on ne doit ni oublier, ni déguiser, ni dédaigner.
On ne pourra plus écrire sur la nature sans se référer à ce récit, comme à celui de Jean Hegland « dans la Forêt », l’homme reste ce qu’il a toujours été vulnérable.

En arrière plan, Serge Joncour déroule l’histoire de la grande guerre à Orcières, petit village de son Quercy près de Limogne, à un siècle de distance, ce sont les mêmes peurs, les mêmes défiances vis à vis de l’étranger.
Au mont d’Orcières séjourne à la déclaration de la guerre un dompteur de fauves, il est allemand. Des moutons disparaissent, tout le village est gagné par la peur. Seule Joséphine affronte cette peur, une peur qui enfle jusqu’aux dernières secousses, jusqu’au derniers dénouements les plus dramatiques.

Renouer avec la vie sauvage n’est pas sans rappeler l’appel de la forêt. On lit page 9 : « Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux Sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. Ou alors c’était le requiem des loups parce que les loups modulent entre les graves et les aigus, en meute ils vocalisent sur tous les tons pour faire croire qu’ils sont dix fois plus nombreux. »

 

Il y a le Franck des premières pages qui s’accroche à son smart-phone comme une bernique à son rocher, même pas une barre, rugit-il page 75, « ça capte nulle part c’est de la folie ».
le grand producteur toujours reconnu par la profession, est prêt à défier Netflix, et tous les autres, « les géants du numérique, des monstres », car autour de lui les charognards s’agitaient, à commencer par ses associés Travis et Liem, ce dernier qui page 313, lui lança, « le cerveau c’est comme l’iphone, il faut faire les mises à jour. »


Et il y a l’autre Franck le double de Serge Joncour , qui au contact du Chien-Loup  se métamorphose, entreprend une mue, écoute les silences peuplés de bruits, se fait chasseur, peu à peu oublie sa peur dans cet espace à l’écart, livre bataille, engage la lutte contre Neflix à sa façon, sa lucidité s’est mise en marche.


Arrivé cloué par la peur dans ce Quercy déserté depuis la grande guerre, Franck privé de tous contacts, concède une pause de trois semaines à Lise qui elle a déjà renoncé aux fastes de l’éphémère et du virtuel. Franck devenu l’unique présence humaine à cent lieux de tout, va réapprendre à vivre, dominer ses peurs au contact du Chien-Loup, animal farouche, fidèle et un peu buté, mais plein de tendresse et de reconnaissance pour l’homme qui voudra bien l’adopter.
La phrase assassine de Travis, « t’aurais des gosses, tu pigerais », ronge chacun de ses instants, sa prise de conscience de la vraie nature du numérique, sa perception nouvelle de la violence du monde du cinéma, et de ses dangers mûrit sa vengeance.

Pour Serge Joncour le virtuel est devenu fou, son livre vient nous le dire, aucune violence même animale est capable d’engendrer de tels monstres!
Tendresse et humour viennent jouer avec notre plaisir de déguster ses bons mots et livrer son roman le plus abouti, mais aussi, le plus sauvage de ses romans, l’écriture la plus charnelle, l’expression de ses tripes la plus personnelle.


Une évocation aussi surprenante que réelle de la grande guerre, en fait le livre événement de cette rentrée littéraire. Tout Serge Joncour est là, sa voix noie ses pages de ses intonations qui nous font sourire tant elles sont si justes.

-Putain, mais où est ce que tu nous amènes, dans un trou ou quoi?
-Ben non, tu vois bien qu’on monte… C’est tout le contraire d’un trou. Page 408.
« Chien -Loup », en route pour les Grands Prix.

 

Citation page 475

Vivre à un tout autre rythme,
vivre pleinement à l’abri des autres ne se peut pas
parce qu’il y a plus la moindre zone sacrée.
Il existe au moins des zones d’accalmie,
coincées entre deux combats,
des zones à l’écart.

 

 

©Alain Fleitour

Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)


Reconnaissons à Amélie Nothomb le génie des titres. Elle fait partie des auteurs aux titres qui claquent,interpellent. Pour son vingt-sixième roman, l’auteure nous renvoie à Musset, et à nos classiques ! Un rendez-vous inéluctable !
Le roman s’ouvre par une réflexion sur l’impact du prénom de son héroïne : Marie.
Comme l’affirme David Foenkinos :« Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». (1) Dans l’enfance, on n’existe que par son prénom fait remarquer Serge Joncour (2). Marie, donc, ne manque pas de charme.
Amélie Nothomb explore le couple : en premier celui formé par Marie et Olivier.
Comme dans Riquet à la houpe, la romancière met au monde des bébés dont certains sont excessivement précoces dans l’analyse du comportement de leurs parents.
La maturité de Diane, dès son plus jeune âge sidère. On se prend d’affection avec cette « enfançonne », rejetée par « la déesse », sa mère. Ses monologues intérieurs sont poignants. N’y aurait-il pas des réminiscences de l’enfance de l’auteure, qui, semble-t-il n’était pas attendue… ?
Amélie Nothomb opère une dissection du duo mère/fille et nous plonge dans les eaux troubles du lien familial entre fratrie, la famille s’agrandissant vite.
On suit le parcours des 3 enfants, mais surtout celui de Diane, qui se distingue par ses aptitudes dès le primaire, puis au lycée jusqu’à sa formation médicale d’interne.
On traverse les épreuves de la famille, Diane ayant quitté, à sa demande, son foyer pour se réfugier chez ses grands parents.
Le lecteur s’attache vite à Diane, qui semble habitée par le « never complain », mais comprend le sens de « Home is where it hurts » quand sa mère tourmentée vient la trouver à la sortie de l’université, espérant la voir revenir à la maison. Pourquoi ces pleurs de Marie ? Qui est l’auteur de cette lettre qui laisse Diane abasourdie ?
Ce tête à tête mère-fille donne à Diane l’occasion de lui asséner ses quatre vérités. N’aurait-elle pas été tentée de « tuer la mère » au comble de sa frustration ?
Amélie Nothomb nous immerge également dans le milieu hospitalier, rendant hommage à ces professions qui nécessitent abnégation et dévouement, mettant en exergue Madame Aubusson, ce maître de conférences qui a vu en Diane « une beauté supérieure ». La narratrice focalise notre attention sur leur relation, leur connivence, leur collaboration. L’une boostant l’autre jusqu’au succès d’Olivia.
Cette entente n’est pas sans éveiller des soupçons d’attirance sexuelle chez son amie Elisabeth. Une proximité telle qu’ Olivia propose de passer au « tu », l’invite chez elle, où elle fait connaissance de son mari (chercheur mutique) et de sa fille Mariel, qui souffre de carence affective. Diane, retrouvant ce qu’elle a vécu, propose d’aider Mariel à combler son retard. L’assertion de jean-Claude Pirotte : « La seule chose qui nous fonde c’est l’enfance » illustre bien le vécu de la progéniture des protagonistes.
L’anorexie, thème récurrent, touche toujours l’un de ses personnages.
Coup de théâtre lors de la réception organisée par Olivia. Et de constater que son discours met si mal à l’aise Diane qu’elle prend la tangente !
Une attitude peu loyale qui rappelle un autre discours : celui du maire dans le roman de Stéphanie Hochet L’animal et son biographe. Propos qui vont dans les deux cas faire tout basculer, pour le moins jeter une ombre sur leurs liens, une fissure dans leur amitié. Tout n’est pas encore envenimé. Doit-on prêter garde à l’injonction d’Elisabeth mettant Diane en garde contre ce personnage toxique ?
Un coup de projecteur est mis sur le couple formé par Olivia, cardiologue, professeur émérite, son mari chercheur, Stanislas et leur fille Mariel qui accuse du retard.
Le deuxième rebondissement : la découverte de Diane va précipiter la rupture dans la relation d’amitié si intense, si exceptionnelle.
La romancière aborde ici la rivalité en milieu professionnel, la perte de la confiance en l’autre jusqu’à la trahison impardonnable. C’est alors que l’amie devient « un monstre » que l’on aurait envie de supprimer. De quoi se révolter, s’indigner.
Le rebondissement final surprend moins Diane que le lecteur puisqu’elle a compris le pourquoi de ce dénouement tragique et nous en donne les clés.
Le plaisir ultime des Nothombphiles aura été de débusquer le mot « pneu » que la romancière distille avec jubilation. Quant au champagne, il est au rendez-vous.
Amélie Nothomb brosse un magnifique portrait de son héroïne Diane, privée dans son enfance d ‘amour maternel. Grâce à son opiniâtreté, cette workaholic hors norme, battante, brillante, merveilleuse, surmonte les épreuves et réussit à concrétiser son rêve de devenir cardiologue. Une vocation née d’une phrase de Musset !
Si Hubert Reeves se déclare heureux d’avoir déclenché des vocations par ses livres, qu’en aurait-il été de Musset, qui, lui, a inspiré l’académicienne belge Amélie Nothomb ? Où sont les hommes ? Au lecteur de s’en faire une idée !
Dans ce roman « fait que de nerfs », « le plus noir qu’elle ait écrit », (4) Amélie Nothomb souligne où peuvent conduire les manquements maternels tout comme l’amour fusionnel dans son analyse magistrale de la violence entre mère/fille. Des attitudes extrêmes pour ces deux figures maternelles paroxystiques qui font réfléchir.
« Une mère peut en cacher une autre », nous prévient l ‘écrivaine !
Jalouse, jalousie sont les deux mots autour desquels est tissé le roman qui aurait pu s’intituler: Jalouse, mais ce titre est celui du film des frères Foenkinos. (3)

©Nadine Doyen


(1)La tête de l’emploi de David Foenkinos
(1) L’amour sans le faire de Serge Joncour
(2) Jalouse, film de David et Stéphane Foenkinos
(3) Assertion d’Amélie Nothomb dans une interview.

La fille à la voiture rouge, Philippe Vilain ; Grasset (250 pages – 19,00€)

Rentrée littéraire : 23 août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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La fille à la voiture rouge, Philippe Vilain ; Grasset (250 pages – 19,00€)


Si les corbeaux (1) sont parfois le déclencheur d’un rapprochement entre deux êtres, pour Philippe Vilain il aura suffi d’une porte et d’un sourire. Porte depuis condamnée.
En effet c’est à la bibliothèque de la Sorbonne que le narrateur a croisé cette étudiante qui l’a impressionné, au point de souhaiter la revoir, de ne cesser de penser à elle.
Comme Jean-Marc Parisis dans Avant, pendant, après, Philippe Vilain retrace ses rencontres avec Emma, repasse le film de cette liaison, distille des indices qui éveillent l’attention du lecteur. De plus, en revisitant leurs moments à deux, le narrateur comprend, avec le recul, certaines situations (pourquoi elle ne voulait pas de visite pendant son séjour à l’hôpital).
Il nous livre un portrait époustouflant, très fouillé, de cette héroïne de 19 ans, aux multiples facettes dont il tente de décrypter la personnalité.
Au fil de leur idylle, le lecteur fait connaissance avec Emma, « la fille à la voiture rouge », « aux yeux verts », « alerte et remuante, bavarde », d’un milieu aisé.
Tour à tour, « la brindille mini jupée », « l’escort girl », « la fashionista », mais aussi l’étudiante préparant l’agrégation qui lit Nabokov et Kundera.
Son année de naissance ? Philippe Vilain joue à la faire deviner au lecteur !
Après la révélation de son secret, c’est « la vaillante Emma », « une combattante,une guerrière », « la petite miraculée » pour qui le lecteur éprouve de l’empathie.
Le récit est hanté par le spectre de la mort, de la maladie, véritable épée de Damoclès pour son héroïne, qui sait son « temps compté ». D’où cette fureur de vivre intensément pour cette « femme pressée » et cette tension permanente.
En parallèle se brosse le portrait de l’écrivain, à la réputation de Don Juan qui ne s’est jamais engagé, et pourtant saute le pas en offrant une bague de fiançailles.
Son double d’âge crée un malaise parmi les parents de la jeune fille et leur entourage.
Après trois mois de fréquentation, on se demande si le narrateur va réussir à percer la « zone opaque et mystérieuse » de celle à qui il invente même une double vie.
Pourtant une complicité s’est tissée. Lui l’aide, l’encourage dans ses études, la drape de bienveillance durant sa maladie. Réciproquement, elle l’assure de son soutien : « Ne t’inquiète pas, Coeur », « tu pourras compter sur moi ». Leur connivence engendre des situations cocasses, mâtinées d’humour. Emma sait jouer sur la polysémie du mot « examen », son évasion de l’hôpital est assez rocambolesque !
Toutefois, elle peut « redevenir un diable » capricieux.
Le rebondissement qui ouvre la deuxième partie, faisant suite aux aveux d’Emma bouscule, sidère et on imagine combien le narrateur doit tomber de haut.
Le lecteur en sort si estomaqué que son empathie va glisser subrepticement en faveur du « romancier in love » ! On subodore que celui-ci pourrait, comme Henri Calet, nous confier : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes », vu les états d’âme qu’il affiche. Comment va-t-il réagir d’autant que des failles sont mises en évidence ?
Auxquelles viennent s’ajouter la jalousie, les soupçons, des différends, la différence d’âge, source d’inquiétude pour les parents de Céline, ex Emma ?
Son amour pour son « Petit Hibou » sera-t-il assez fort pour lui pardonner ?
Dans cette partie, on découvre une autre facette de l’étudiante : « fille rebelle », qui n’a cessé de « bosser » pour décrocher l’agrégation. Parfois désagréable, boudeuse, facétieuse, privilégiant les moments avec ses amies. Elle, qui a rêvé d’être actrice, ne jouerait-elle pas une autre partition, à l’insu de son fiancé ?
Le romancier, lui, confronté à la froideur des relations, se retrouve en proie à des atermoiements, se livre à une profonde introspection. Il se remémore leurs escapades à Capri, Trouville. Il analyse leurs paroles, les silences, s’interroge.
Un vrai dilemme le taraude : quitter ou rester ? Suspense pour le lecteur.
Que ferait-il dans pareil cas ?
Le narrateur radiographie la courbe de leur désir, le sien « hospitalisé », « stérilisé », après toutes ces désillusions aboutissant au « charnier des amours ».Il constate que « le bonheur se nostalgise ». On est interpellé par le champ lexical autour du mot « triste », ainsi que celui autour du « jeu ». Qui abuse l’autre ? Qui fait souffrir l’autre ?
C’est alors que Philippe Vilain développe une réflexion sur la création, sur le pouvoir des mots (parfois cruels), sur l’autofiction. Il tient à préciser que ses histoires ne sont pas toujours vraies et ne cache pas son besoin d’indépendance.
N’est-il pas dangereux d’inclure dans ses romans des connaissances proches ?
A moins que raconter l’histoire du personnage forgé par Emma relève d’une catharsis pour le narrateur. Celui-ci n’a sûrement pas écrit son roman avec le stylo Mont Blanc offert par Emma, mais plutôt avec une plume d’ivoire qui a étoffé, touche par touche, le portrait complexe de son héroïne.
On reconnaît en filigrane quelques titres des romans de l’écrivain, qui connaissent un beau succès en Italie, dont celui qui a été adapté à l’écran (Pas son genre).(2)
Philippe Vilain poursuit, avec beaucoup d’acuité et de lucidité, l’exploration d’un amour intense qu’il sait « inconstant » en nous plongeant dans les méandres d’un couple atypique et ses « intermittences du coeur ». Il soulève de multiples questions : Comment sauver l’amour quand on sent l’éloignement ? Traverser le temps ? Tromper l’ennui ? Dépasser l’ordinaire et le manque de désir ? Sortir du mutisme ?
Il évoque la dépendance amoureuse, la morsure de l’absence après la séparation.
Les lieux, étant mémoire, convoquent une foison de souvenirs heureux en compagnie de Céline. Relire des textos, des lettres ravive les émotions.
Philippe Vilain offre le parcours intime d’une liaison « chaotique », inédite, ponctuée d’une cascade de rires et de pleurs, à l’unisson des états d’âme des protagonistes.
Le romancier s’avère un subtil entomologiste des coeurs et signe un roman profond, empathique qui bouscule et questionne, traversé par les thèmes de la jalousie, de la culpabilité, de la solitude de l’écrivain et son besoin de liberté, de la finalité de l’Écriture, ce « travail invisible » : « Je me laisse écrire, pénétrer par le monde, les événements et les situations ; je n’écris pas, je suis écrit », se demandant « parfois si ce n’est pas l’amour qui l’écrit ». Nos vies seraient-elles écrites ?
Le lecteur est rassuré, Philippe Vilain n’a pas perdu le goût de l’écriture, ni son style travaillé, élaboré. En voiture, hop, embarquez avec La fille à la voiture rouge !
Note :
Pour ceux qui ont lu Confession d’un timide, on y croise C., « l’étudiante de la Sorbonne, à la « silhouette longiligne » dans le chapitre : Douleur d’aborder une femme.

©Nadine Doyen


(1) Dans REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour
(2) Pas son genre, film de Lucas Delvaux, avec Emilie Dequenne, adapté du roman éponyme de Philippe Vilain.

Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)

Chronique de Nadine Doyen

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Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)


Amélie Nothomb réitère avec les contes de Perrault, et après Barbe bleue, choisit de nouveau un titre éponyme. On le sait, l’auteure accouche d’un roman chaque année, cette fois ce sont ses figures féminines qui donnent vie. Naître peut s’avérer « un atterrissage brutal ».

Nous voilà propulsés dans la vie de deux couples, tout jeunes parents, pas encore aguerris aux besoins des bébés. On connaît l’art d’Amélie Nothomb pour le choix des noms : Dédodat, « cadeau de Dieu », est le premier né, un bébé « sur mesure », un prodige, très mature. Mais pourquoi ses parents sont-ils si « pétrifiés » au point de songer à se cloîtrer ? Quant à la kinésithérapeute dont Déodat tombe amoureux, elle a pour nom : Leyde et pour prénom Saskia comme la femme de Rembrandt.

Vient ensuite Trémière, « l ‘enfançonne, irréelle de beauté », aux « traits de poupée de porcelaine ». Un prénom qui surprend l’infirmière. Mais quand « Lierre », le père, féconde « Rose », la rose grimpante ne pouvait que s’appeler Trémière.

La romancière entrelace les trajectoires de ces deux familles et de leurs progénitures.

Elle s’essaye à décrypter les circonvolutions de leur cerveau et à percer le mystère de ces « énigmes lumineuses » que sont les enfants comme l’affirme Daniel Pennac. Le cas Déodat est effectivement peu commun, les rôles sont comme inversés, c’est Déodat qui jauge « cette espèce qui s’extasie pour rien ». Il les cerne si bien qu’il modèle son comportement en fonction de leurs réactions.

Ne sont-ils pas ridicules les parents qui baragouinent leur jargon personnel étoffé de mimiques, leur parler « mamanais » ?

Pour la narratrice « L’enfance est un miracle ». Elle ausculte la relation filiale et montre qu’un enfant peut s’adapter, s’attacher à une autre personne que la mère.

Mais elle -même n’a-t-elle pas tissé un lien intense avec sa nounou japonaise ?

Elle analyse la fibre maternelle de Rose et d’Énide.

Que penser de Rose qui confie sa fille Trémière à sa grand-mère Passerose ?

Quand on sait que celle-ci chiromancienne, personnage récurrent chez Amélie Nothomb, vit dans « une ruine somptueuse » qui se délabre comme le château du

Comte Neuville, on peut craindre pour l’enfançonne.

Si Déodat aime son parc, Trémière y végète et accuse du retard pour marcher et parler. Pourtant c’est bien en compagnie de sa grand-mère qu’elle veut rester, tant leur fusion est intense. Un secret les relie, celui du coffre à bijoux.

Nous suivons la croissance, les premiers pas et l’acquisition du langage, leur éducation, leurs résultats scolaires. Les problèmes surgissent quant aux relations avec les autres, surtout dans la cour de récré, une mini jungle. Déodat découvre la cruauté, la méchanceté, « le sadisme de ses congénères », les moqueries à l’école (comparé à un « troll », surnommé « Déodorant ») et l’ostracisme. Comment aider les plus vulnérables à se défendre ? En leur apprenant à surprendre par le « judo verbal ».

Pour exemple, les réparties de Déodat, pleines d’esprit : son corset « un système de surveillance relié à une cellule de sécurité ».

De même, il ne peut pas comprendre qu’un canari soit en cage. Son éveil aux oiseaux est né quand il reçut « une substance blanchâtre » et devint « L’Enfienté ». Il y vit « un message divin » et reçut ce signe comme « une illumination ». En autodidacte, Déodat cultive sa passion dévorante avec les planches oiseaux des dictionnaires tout émerveillé par la « profusion de couleurs et de grâce ». Puis, le cadeau de Noël de sa mère : « Les oiseaux du monde » devient sa bible. A six ans seulement, il décida de calquer sur les oiseaux « leur noble indifférence à l’homme », au risque de devenir autiste. Un moyen de mettre à distance « la bassesse des hommes » et leur violence. Mais Déodat Eider, n’est-ce pas un nom prédestiné ?

Son QI exceptionnel soulève la question de l’intelligence. Est-elle innée ?

Mais l’environnement social n’a-t-il pas aussi un impact dans la construction d’un être, l’acquisition du langage ?

Trémière n’est pas épargnée, elle aussi martyrisée par ses camarades, humiliée, affublée d’un sobriquet « Trémière la crémière ». A l’ère des réseaux sociaux, les propos délétères circulent vite et fragilisent la victime.

En résumant leur scolarité, Amélie Nothomb soulève la question de l’orientation des enfants après le Bac. Ne pas leur imposer le choix de l’adulte, mais les laisser libres.

Les parents de Déo ne conçoivent pas de contrecarrer le souhait de leur fils, mais ne

sont pas compris par l’école. Son intérêt pour les oiseaux se confirme et le conduit à « une thèse de doctorat sur la huppe fasciée ». Cette passion rappelle « la femme oiseau » d’Isabelle Kauffmann, qui sous « ses vêtements amples, portait deux petites aîles qui bruissaient imperceptiblement quand elle montait ou descendait des escaliers ». La notoriété de Déodat est à associer à Alain Bougrain-Dubourg.

Pour finir l’écrivaine déroule le fil de la vie sentimentale, des premiers émois des deux protagonistes. Tous deux vont connaître des déceptions (divorce) et les affres de la rupture : « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie ».

Amélie Nothomb met en exergue la résilience de Déodat, qui s’adapte à son handicap, sa différence et sait trouver « un modus vivendi » pour le surmonter.

Si Pétronille avait des affinités avec le chat, Amélie Nothomb semble s’être exhaussée pour rejoindre son héros métamorphosé par les oiseaux. D’ailleurs dans une interview,

elle confie avoir avec eux beaucoup de points en commun : « diurne, nocturne », allant jusqu’à s’ identifier à un oiseau de proie : « une buse ».

La romancière oppose la télévision aux livres. Peut-on grandir sans télé ? Vivre sans télé ? Déodat, le seul à ignorer ce loisir que ses parents considèrent comme « l’invention du Diable » veut en juger par lui-même. Le deal passé avec Axel lui permet de combler cette carence. Son enchantement fait vite place à l’ennui.

Ce roman est un hymne aux livres. Si pour Charlie Chaplin, « Une journée sans sourire est une journée perdue », pour tous les dévoreurs de livres comme Déodat, des heures sans livres sont « des heures perdues ».

Amélie Nothomb montre comment un livre peut bouleverser une vie.

La romancière, en habituée des plateaux, nous plonge dans les coulisses d’une émission de télé réalité et dénonce les pratiques de certains animateurs qui abusent de leur invitée, sous prétexte qu’elle a une tête de linotte. Sous les traits de Trémière, on devine d’autres stars de la réalité dont les paroles font le tour des réseaux !

Quand Amélie Nothomb est invitée, le champagne de luxe va de pair.

Mais le boire sans « compagnon de beuverie » n’est pas envisageable pour les deux protagonistes à moins que la sérendipité joue en leur faveur.

Le récit se termine par une réflexion autour de l’épilogue dans les romans d’amour.

Que privilégier ? Une « Happy end » ou pas ? Un fin ouverte ou pas ?

Amélie Nothomb rend compte de ses observations après avoir lu tout Balzac, à savoir que « Le pont aux ânes de la littérature, c’est évidemment l’amour » !

Alors au lecteur d’être perspicace ? Pour quelle solution aura-t-elle opté ?

Les aficionados d ‘Amélie Nothomb pourront débusquer le mot récurrent de quatre lettres qu’elle se plaît à distiller avec malice dans ses romans.

L’auteure dénonce également ce diktat de la transparence (sujet abordé par Mazarine Pingeot dans son essai) qui conduit les paparazzis à traquer leur proies. Toutes deux refusant de voir l’espace privé violé.

Amélie Nothomb ponctue son récit de réflexions pertinentes, voire philosophiques sur l’intelligence et la bêtise, le beau et le laid, soulignant le rayonnement de la beauté intérieure. Puis, comme l’a constaté Arthur Dreyfus : « Le grand bonheur reste que les très beaux ne recherchent pas (uniquement) des très beaux ! Si l’on en croit Monica Belluci, la beauté peut faire souffrir. Pour Charles Dantzig, « La beauté est un malheur. Elle engendre la haine. L’être beau a bientôt le sentiment d’avoir usurpé quelque chose. Elle est belle, et n’y peut rien ». « Il est entendu par les autres, pour se la rendre supportable, qu’elle est signe de bêtise. »

Par son ode aux oiseaux, à la pratique du « birdwatching », nul doute que la romancière va recueillir l’adhésion des militants de la ligue des oiseaux.

Saluons sa belle inventivité langagière, son humour, ses jeux de mots (huppe, gens huppés) et ses dialogues enlevés.

Si « L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire », le talent de la romancière réside dans son imagination imparable et ses univers singuliers.

Amélie Nothomb, toujours aussi pétulante, signe un vingt-cinquième roman allègre, jouissif, aérien et aviaire, qui dévoile les subtils entrelacs qui forgent le destin.

Amour, humour et champagne, des ingrédients qui donnent des ailes à l’auteure.

De quoi ne pas être distancée par son roman qui vole déjà de ses propres ailes !

©Nadine Doyen