JEAN MAISON – La vie lointaine – (Ed. Rougerie – 2014)

Chronique de Xavier Bordes

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JEAN MAISON – La vie lointaine – (Ed. Rougerie – 2014)


Ce recueil de Jean Maison, poète qui je l’avoue m’était encore inconnu récemment, est le seizième de son oeuvre ! C’est dire que sa poésie est secrète et discrète, intime, autant que son auteur. Mais toute poésie n’est-elle pas confidence, n’est-elle pas confidentielle, déploiement d’une circonstance « privée » dont les ondes et les échos se répercutent sur le mur de la page et s’en rediffusent vers la conscience du lecteur selon l’aptitude réceptive propre à la lecture de chacun… Je précise cela, dans la mesure où le mystère de la poésie de Jean Maison s’obstine à m’échapper dans une certaine mesure, à moi, qui suis un esprit terre à terre, sans que pour autant le secret de cet auteur me dérobe la pertinence de ses formules. Ainsi, le bref tercet liminaire du recueil donne le ton, et ce ton est déjà comme un programme:  

Aimer dans le secret

Voici l’aune de l’amour

La divination admirable

S’ensuivent quarante-sept poèmes, plutôt courts, dont j’envie l’association entre beauté et charge de sens, en laquelle parfois affleure une nuance d’humour:

Il demeure des mots

Pris au désoeuvrement

Par des pas immobiles

Ou encore le distique paradoxal qui titre le livre et l’éclaire :

LA VIE LOINTAINE

Le poète vit dans l’avenir

D’où il n’est plus

Parfois l’on croise un signe « cuivré » d’automne occulte, et comme une sorte d’heureuse mélancolie, un rien héroïque, qui recueille en son poème le fardeau de ce qu’on est convenu d’appeler « condition humaine », avec ses côtés sombres :

Attendre encore

La mélancoluie d’un voeu

L’allure patiente des feuillages

L’adresse des oiseaux

Défaits dans le silence battant des filets

 

Rien de plus dans ce carnage

que donne alors un sanglot

Pour le cuivre des arbres

La charité éteinte à l’adret

Il y a une nuance de crépuscule latent dans ces poèmes inépuisables, écrits « sous la feuillée du soir », que l’auto dérision sauve de toute mièvrerie, sans les priver de leur intensité de sentiment :

Le dernier soir

Où tu te caches

Ne te ressemble pas

Il court après sa victoire

Comme un singe sur des échasses

Se couche devant la serpe

 

Il est le don

Qu’un âne bâté

Entraîne par les chemins

Cette suite de poèmes petits en taille, selon la tradition instituée par beaucoup de poètes laconiques du siècle passé, ne manque pas de grandeur, et le côté lointain de la vie, au fond, est une distance très contemporaine vers l’altitude qui nous manque, vers la hauteur noble d’une poésie hors du temps, qu’alimente un magnétisme à couleur d’éternité, par lequel je me suis laissé volontiers fasciner du fait que l’écrit n’en est pour autant jamais désincarné ; il nous ramène toujours à une sorte d’ici-bas objectif, palpable, après des incursions dans les sphères de ce que j’ose appeler « l’idéal » au sens mallarméen du terme. J’en veux pour preuve, parmi la foule d’énoncés pensifs, celui-ci que je goûte particulièrement :

L’ivresse de dire

 

La bonne page

Garde sa mesure

Et les fenêtres leurs rideaux

Dans ce constant souci de Jean Maison pour garder la « mesure », qui est bien l’un des fondements immémoriaux du langage lyrique, poussé jusqu’à son plus aidant et son plus beau avec ce but fameux de nous rendre à une harmonieuse « habitation de cette terre », j’ai trouvé une voix fraternelle, admirable, et j’ai l’honneur de saluer ici, au sein de notre commune « continuité solennelle / Dont personne ne peut s’affranchir », ma découverte honteusement tardive d’un authentique poète, auquel je souhaite une foule d’autres lecteurs…

 

©Xavier Bordes

Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)

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Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)


Rendez-vous au Musée du quai d’Orsay pour faire connaissance avec la nouvelle recrue comme gardien de salle. Antoine, « ce fonctionnaire de la chaise » radiographie avec acuité le flot de visiteurs attirés par la rétrospective Modigliani. Si David Foenkinos fut « Charlottisé », son personnage principal connaît une forte attirance pour Jeanne Hébuterne, la muse de Modigliani, au point de lui parler.

A peine la lecture entamée, le connaisseur de la griffe Foenkinos, est aux aguets ! L’auteur aura-t-il glissé ses constantes ? A savoir : le jus d’abricot, les cheveux, les deux Polonais. Les notes de bas de pages sont bien là, les aficionados s’en délectent !

Après Le mystère Henri Pick, voici le mystère Antoine Duris. Comme pour la DRH Mathilde Mattel qui vient de l’embaucher, Antoine nous est une énigme. Pourquoi s’est-il ainsi évaporé, à la mode japonaise, laissant sa sœur, sa famille, ses amis dans l’incompréhension totale ? Les plongeant dans une inquiétude grandissante.

Comment expliquer une telle reconversion, qui fait figure de régression pour Antoine ce professeur d’histoire de l’art aux Beaux-Arts de Lyon, expert de Modigliani ?

Coïnciderait-elle avec une séparation ? Le voici, «  devenu timoré social », taciturne, pris pour « un déséquilibré », « un psychopathe » par ses collègues ! Mais capable d’indiquer les toilettes en huit langues, signale l’auteur globe-trotter avec amusement !

David Foenkinos a choisi une construction qui aiguise d’autant la curiosité que la cause du traumatisme de son héros n’est révélée qu’à rebours.

Un second mystère se greffe avec l’escapade d’Antoine et Mathilde jusqu’à un cimetière de la banlieue lyonnaise. Qui est cette Camille, morte si jeune, sur la tombe de laquelle il tenait à venir se recueillir, en présence de Mathilde ? C’est dans le huis clos de la voiture de cette femme, « qui l’aurait suivi jusqu’au royaume de l’incompréhension » qu’Antoine s’épanche, se déleste du poids du secret et révèle toute la vérité.

Le portrait de Camille se tisse, scolarité plus que chaotique. Des parents démunis, dans la détresse face à la souffrance de leur fille, à ce mal être pris pour de la dépression. Sont évoquées ses aventures amoureuses, sa fugue à Nice, l’obtention du Bac. Il y a deux Camille, celle d’avant « l’incident » et celle d’après.

Son talent pour la peinture, remarqué, encouragé par sa psy l’oriente après le bac vers l’école des Beaux -Arts de Lyon. On assiste à son épanouissement grâce aux cours d’Antoine Duris, enseignant émérite, plein de charisme. Un climat de confiance s’installe entre eux. Camille, « âme blessée », y voit « un compagnon de tristesse.

C’est un choc, le jour du drame, partagé par le lecteur qui, lui, sait quel « Monstre » l’a tuée. Et c’est un Antoine dévasté, rongé de culpabilité, qui va chercher à comprendre, puis à se faire le gardien de la mémoire de cette étudiante si brillante, à la « voix artistique singulière » dont les dessins l’ont émerveillé, ébloui.

L’écrivain décrypte également la culpabilité de Camille, qui avec fatalisme, est convaincue que c’est de sa faute. Celle de la mère de la victime qui se sent la coupable numéro un pour avoir précipité sa fille « dans les griffes du démon ».

L’auteur dissèque la relation professeur élèves sous toutes ses formes : la toxique, et la bienveillante.

David Foenkinos aborde un sujet grave, ce crime qui peut fracasser une ado fragile, qui n’a pas pu se confier, muselée par la menace, le chantage, par un harcèlement psychologique. La blessure psychique de Camille est abyssale. Sa souffrance de reviviscences suscite la compassion. Une situation révoltante, que la vague du « me too », peut-on l’espérer, va désormais contrer, enrayer.

L’auteur explore le couple, l’improbable, le recomposé, le passager : « Un couple ne pouvait être une union solidaire contre l’ennui ». Il souligne la complexité des sentiments et la difficulté du bonheur à deux. A noter que dans ses romans, les couples se séparent souvent, après moult tensions.

Mathilde, la DRH, a deux enfants à charge, en garde alternée le week-end.

Antoine vient de se séparer de Louise. Fini « le temps des papillons dans le ventre ».

Sabine, sa collègue, qui a mis fin à une relation avec un homme marié, devient juste sa partenaire sexuelle. Mais « Le sexe avait détruit tout ce qui auparavant les unissait », «  l’amour sans le faire », comme dans le roman éponyme de Serge Joncour aurait «  sauvé les meubles » !

Peuvent-ils encore croire à l’amour ?

Toujours est-il que Mathilde accepte d’accompagner Antoine, peut-être flattée et intriguée par son insistance : « j’ai besoin de toi ». « Être utile à cet homme » torturé la rend tout simplement heureuse. Et de constater leurs affinités électives.

Si on lit entre les lignes, on perçoit la déférence du narrateur pour les métiers d’enseignant et d’infirmières où le burn out est fréquent.

Le romancier soulève des questions sociétales relatives au suicide des ados, à la violence faite aux femmes, au viol. Antoine rend un touchant hommage à Camille, en mettant en lumière ses travaux lors d’une exposition posthume.

Il la ressuscite, la voilà partout avec eux à travers ses peintures. Il sait « la puissance cicatrisante de la beauté ». Une fois seul devant son autoportrait,« Il sentit alors un souffle passer près de son visage, comme une caresse ». Son ravissement émeut. On peut subodorer que « le souvenir douloureux de la douleur » finira par s’écouler de son coeur, comme le chantait le choeur d’Eschyle. La contemplation de la beauté pour viatique. La beauté n’est-elle pas promesse de bonheur ? L’écrivain démontre la possibilité de la résilience par l’art pour supporter l’indicible. « Tout ce qui se dévoile est beau. », nous rappelle Sylvain Tesson, citant Priam.

L’épilogue apporte une note d’optimisme : le sourire de connivence entre Antoine et Mathilde, leur passion commune pour l’art, leur complicité vont oeuvrer à la renaissance du maître de conférences. Le salut par le beau.

A chacun « son propre chemin vers la consolation. »

David Foenkinos  a réussi un coup de maître. Il signe un chef d’oeuvre, incluant un vibrant plaidoyer pour l’art. Une incitation à franchir les portes des musées.

Un roman bouleversant, prégnant, térébrant, grave, profond, teinté de «  mélancolie joyeuse », en résonance avec le destin de Jeanne Hébuterne et de Charlotte Salomon. Après Charlotte for ever, voici Camille for ever.

Quelques réflexions supplémentaires :

Les prénoms :

Antoine Duris a-t-il la tête de l’emploi ? On devine le clin d’oeil du cinéaste à  l’acteur Romain Duris !

Eléonore, renvoie à une chanson des Beatles, groupe culte pour l’auteur musicien.

Camille, une artiste passionnée et tourmentée comme Camille Claudel.

Mathilde Mattel a été «  comme un oracle qui annonce une possibilité de survie ».

Les lieux chez David Foenkinos :

« Chaque être, au cours d’une vie, cherche le lieu-physique, moral, professionnel, artistique où il va se révéler. Le lieu où il va s’accomplir. », déclare Philippe Claudel. C’est le cas pour Antoine Duris, pour Camille toute épanouie lors des cours aux Beaux-Arts ou en visitant Orsay où elle percevait le pouvoir « cicatrisant de la beauté ».

C’est à Crozon,(1) lieu mythique pour David Foenkinos, que Camille « revient à la vie par l’art », y retrouve « une puissance accrue ».


(1) Crozon, décor du roman précédent : Le mystère Henri Pick,et où a eu lieu, en avril 2018, le tournage du film de Rémi Bezançon avec Fabrice Luchini

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Mes suggestions :

Écouter le podcast : En balade avec David Foenkinos et Nikos Alagias , émission du 15 avril 2018, sur Europe 1

Pour rester au Quai d’Orsay, écouter les deux émissions retransmettant  les «  Papous pour la fête avant les fêtes en public au Musée d’Orsay » du  22/ 12/ 2013 et du 29/12/2013

Lire : Je suis Jeanne Hébuterne d ‘Olivia Elkaim, Stock

 

©Nadine Doyen

L’Hypothèse du Tout, précis de (méta)physique à l’usage du commun des immortels, Leafar-izen, Mézigue Editions, 156 pages.

Chronique de Lieven Callant

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L’Hypothèse du Tout, précis de (méta)physique à l’usage du commun des immortels, Leafar-izen, Mézigue Editions, 156 pages.


Au plus profond de mes tristesses, j’ai longtemps cru qu’il n’y avait rien. Rien et moi et mes épaules lourdes du regard des autres. Ceux qui ne faiblissent jamais et qui portent sans jamais en douter toutes les certitudes qui leur permettent d’aller de l’avant sans bifurcations inutiles ni par les pleurs, ni par les rires des remises en questions.

Je suis dans le terminal F ou D de l’aéroport Charles-De-Gaule, un de ces lieux que l’on veut vaste. Structures métalliques et verrière, pas un seul mur. Pourtant, si je n’avais un livre pour me réfugier comme un escargot dans sa coquille, je craindrais à tout moment la brûlure fatale.

Ce livre est « L’Hypothèse du Tout » mais il aurait pu s’agir de n’importe quel autre livre. Car un livre, quand il est bien écrit, ouvre toutes les voies du possible, ouvre les portes d’autres univers qu’on ne soupçonnait pas et quand il s’agit de poésie, les champs s’élargissent encore pour atteindre ces endroits non clos où l’infiniment petit et l’infiniment vaste se côtoient. C’est sans doute pour cette raison que je crois qu’il est bon, sinon indispensable qu’un poète se tienne au courant des avancées scientifiques de son époque et des époques antérieures concernant l’univers dans lequel il vit. Car la réalité ou les réalités selon le point de vue qu’on adopte dépassent parfois nos rêves les plus complexes pour les nourrir. On peut finir par admettre que sa propre mélancolie, son mal-être n’a rien d’absolu. Il n’existe que par rapport à une situation bien particulière et dans mon cas, le point de vue d’une société occidentale consumériste qui rejette en masse les citoyens qui ne peuvent ou ne veulent satisfaire aux critères qu’elle pose en lois universelles.

« L’hypothèse du Tout » en se référant à la théorie d’Evrett (https://lejournal.cnrs.fr/billets/peut-tester-les-univers-paralleles et https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_d%27Everett )a cet effet bienfaisant de ne plus faire croire qu’il est utile de se placer soi et ses petits bobos au centre du monde afin de pouvoir exister. L’existence n’est pas ce qui consiste à réfuter au profit d’une vision égocentrique le caractère multidimensionnel de la vie. Au néant vide et desséché, l’auteur oppose un Tout multiple qu’il ne faut pas confondre avec un Dieu unique auquel il faut croire sans comprendre, duquel il faut attendre qu’il nous donne lois et mesures qui satisfassent nos angoisses individuelles. A cette entité individuelle, fermée et qui ne peut maîtriser sa trajectoire, il oppose l’être, l’existence, ce que nous sommes précisément à un moment donné, en un endroit quelconque et qui est en mesure d’imaginer, de rêver, de concevoir un monde qui contiendrait bien plus que trois ou quatre dimensions.

Leafar Izen explique d’une manière accessible à tous les dernières avancées théoriques concernant les grandes questions que nous pose l’univers. Ainsi, nous prenons conscience qu’aucune de nos théories, de la physique classique ou de la physique quantique, qu’aucun de nos systèmes, n’est en mesure de tout expliquer. Chaque système a ses failles. Afin de comprendre pourquoi, l’auteur revient sur certaines notions fondamentales:

Au moyen d’exemples simples et grâce à un bref rappel de quelques notions mathématiques, il nous permet de comprendre que la réflexion qu’il propose et qui entraine un changement de point de vue sans doute radical pour beaucoup d’entre-nous, s’appuie sur des bases scientifiques sérieuses. Il nous offre une vision philosophique de celles-ci, vision qui nous permettra d’en tirer des applications concrètes dans notre vie de tous les jours. Notamment en matière de tolérance, d’acceptation et de résilience.

Leafar Izen s’intéresse de près aux fractales, ces structures mathématiques que l’on retrouve dans certains objets de la nature tel le chou romanesco qui figure sur la couverture du livre et sert de métaphore à l’auteur pour appuyer l’idée principale du livre qui consiste à nous révéler entre autres, qu’il n’y a pas qu’une seule clé pour ouvrir le mystère, que le modèle proposé par notre société occidentale n’offre qu’une vision partielle et orientée de la réalité. Que le néant, le chaos, n’équivalent pas le vide nihiliste auquel notre conception matérialiste les associe. Qu’en faisant le choix du Tout, on ne fait pas celui d’une croyance absolue universelle, on change de point du vue, on change de dimension, on accorde son existence à ce qu’elle a toutes les chances d’être. Souvent au-delà des apparences directes, visibles, matérielles.

Il m’appartient de choisir en connaissance de cause, un modèle, une éthique sur laquelle baser mes expériences de vie. Ce modèle n’a rien d’universel mais est opposable à n’importe quel autre. Il plaide pour la tolérance, cette forme d’intelligence qui n’a de cesse de remettre en cause ce qu’elle est curieuse d’apprendre.

Leafar Izen est un des auteurs publiés par la revue Traversées dans le n°87. Son site internet (www.leafar-izen.com) est à consulter.

L’Hypothèse du Tout, est proposé dans l’une des rubriques du site avec comme exergue cette phrase:

« Nous sommes tous d’accord sur le fait que cette théorie est folle. La question qui nous divise : est-elle assez folle pour avoir une chance d’être correcte ? » (Niels Bohr)

Le livre cite de nombreux scientifiques, philosophes, écrivains de la même manière, une manière ludique et lucide qui vous met sur la voie de l’envie d’en apprendre toujours plus.


©Lieven Callant

 https://youtu.be/UjaAxUO6-Uw

Les samedis sont au marché, Thierry Radière & Virginie Dolle, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2017, 52 pages, 12€

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Les samedis sont au marché, Thierry Radière & Virginie Dolle, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2017, 52 pages, 12€


La place du marché est souvent l’endroit central d’une ville, d’un village où les gens se rassemblent en premier lieu pour y faire des achats liés à leurs besoins vitaux: se nourrir. Mais avec l’affirmation du titre, l’allusion ne se limite pas à cet endroit riche en saveurs où l’on trouvera nourriture et vêtements et où l’on rencontrera les voisins, les amis mais à ce choix apparement arbitraire de se réserver un moment dans notre quotidien où l’on cesse de se laisser porter par les évènements sans les avoir véritablement choisis. Le samedi est à la forêt, le samedi est au jardin, le samedi appartient au jeu, au rêve. On se réserve un moment quelqu’il soit pour se recentrer sur soi-même et être ainsi disponible aux autres, à ce qui se vit autour de nous. Le samedi est à l’écriture. Mais qu’est-ce qui nourrit l’écriture? Thierry Radière répond à cette question et je laisserai aux futurs lecteurs le soin de chercher les réponses en même temps que l’auteur grâce à ce nouveau livre.

L’écriture poétique est à mon sens le thème principal de ce livre partagé en plusieurs petits textes qui évoquent les réflexions, les actes de rêverie et de prise de conscience, le jeu, la résolution des énigmes posées par quelques uns des souvenirs. Solutions qui consistent bien souvent à réussir à se détacher d’une vision trop fermée par une acceptation de soi et de l’autre. Vivre sans remords. C’est sans doute un « travail » qui se fait et se vit en amont de l’écriture.

Le regard et la parole de Thierry Radière se rapprochent par moments de l’enfant de huit ans qu’il fut et qu’il est encore parfois au travers de sa fille, il parvient à récolter cette fraîcheur infinie et cette curiosité sans préjugés qu’on a à cet âge et qu’on devrait garder. Imagination qui ne connaît pas les frontières que s’imposent les adultes ou que la vie quotidienne leur a imposées. Ainsi comme dans un jeu de rôle, on choisit le personnage que l’on devient et il n’est plus impossible de retourner en arrière, d’inviter sa mère à ce marché des saveurs libérateur, il n’est plus interdit de songer qu’elle ne serait plus enfermée par une vie de contraintes, de devoirs familiaux et professionnels qui ne lui laissaient plus le temps d’exister, d’être à elle-même.

Il est certain que l’adulte qu’est Thierry Radière a pris le temps de choisir ses priorités: le marché, la place centrale de son univers intérieur où l’on choisit et récolte bien plus que des marchandises, sert tout comme la cuisine dans sa maison, de lieu de paroles et en particulier les paroles que nourrissent les rêves, et les questionnements insolites, un lieu où cette parole devient libre, on prête attention et respect à celles des autres, même si l’autre est un enfant, un inconnu, un souvenir..

Le livre est léger, amusant, amusé, savoureux et rythmé d’éléments familiers réconfortants. Il n’aborde pas un présent idéalisé donc lointain et inaccessible. Tout est à porté de main, comme au marché. On se reconnait dans bien des situations. Celle qui fait qu’on entend malgré soi, des conversations qui nous bouleversent, celle où tout en écoutant quelqu’un nous raconter son histoire, on ne peut s’empêcher de continuer à songer à la nôtre.

Cette limpidité, on la retrouve aussi dans les illustrations signées Virginie Dolle, illustrations qui soulignent d’ailleurs l’humour doux qui nait entre les lignes des textes.

Thierry Radière a partagé sur Facebook quelques extraits de son livre, et on peut suivre aussi ses cheminements littéraires sur son blog. Je ne résiste pas au plaisir de donner à lire et à voir, ce que j’ai tenté d’expliquer à propos de ce livre ensoleillé.

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©Lieven Callant

J’ai mon voyage (Récit d’un sédentaire), Laurent Bayart, Éditions Orizons, Paris, 2018

Chronique de Claude Luezior

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J’ai mon voyage (Récit d’un sédentaire), Laurent Bayart, Éditions Orizons, Paris, 2018

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Pour qui connaît le prolixe et bouillonnant écrivain Laurent Bayart, cette éloge de la sédentarité peut paraître, au premier abord, paradoxale. Le scénario bien campé de cet essai commence comme un roman et prend le lecteur à témoin : les valises sont prêtes ! Je suis orphelin de mes pantoufles que je laisse derrière moi. Tristesse des abandons. S’en aller marcher sur le fil tendu des méridiens, au-dessus des mers, des îles, des bateaux… Il est vrai que l’auteur a déjà donné dans des périples en Roumanie, au Brésil qu’il évoque à demi-mots, voire en… Suisse  : ne cite-t-il les grands voyageurs helvètes que furent Ella Maillart, Blaise Cendrars ou Nicolas Bouvier ? Ce dernier, que j’ai bien connu, avait une rondeur de caractère et une jovialité attentive qui contrastait avec une encre noire et pointue, difficile à déchiffrer mais qui était très riche en amitié et en humanité.

Multiplicité des paradoxes pour un lecteur qui a pratiqué avec bonheur L’Usage du monde du baroudeur genevois mais aussi tant de célébrations de la petite reine sous la plume de Laurent Bayart qui n’hésite pas à regrouper une brochette de ses ouvrages sous la dénomination de récits cyclistes : Voyage en chambre à air, Un amour de bicyclette, Tour de piste ! (cyclable) etc.

Dans notre monde melting-despote qui est heureusement à portée de souris , le globe-trotter en chambre préfère passer la main (ou plutôt le clavier) à son ordinateur, lequel contractera tout seul les virus les plus frénétiques. Il s’agit de faire la distinction entre le voyage-rencontre et le tourisme superficiel qu’un milliard de nos semblables pratique sur les plages en pleine canicule et dans les aéroports. Ces derniers sont-ils devenus, aujourd’hui, des lieux rituels, culte du passage d’un monde à l’autre ? Étrange endroit où la religion du déplacement confère à votre âme des allures de bourlingueur. De nombreuses expressions et tournures délicieuses émaillent le texte : Les terminaux sont des lieux où fourmillent des millions de pas perdus qui s’envolent vers des ailleurs aux semelles de vent. Beau !

Le on a fait tel ou tel pays, le y faut voir quasi-obligatoire, juste pour vérifier que les pyramides de Gizeh sont toujours en place et qu’elles vous ont bien attendu, les étrangleurs d’horizons et le tout crème solaire auraient-ils du plomb dans l’aile ?

Dans la deuxième partie de cet essai vivifiant et fort bien mis en scène, Bayart convie quelques apôtres à son intelligente cène : et le sédentaire alsacien de citer Jules Renard, Blaise Pascal, Paul Morand, Aldous Huxley, Didier Decoin, voire quelques autres gens de lettres que mon ignorance crasse ne connaît point.

Cela dit, au décours de ce non-voyage, je conseille formellement à tout lecteur au bord de la plage, de ne pas envoyer de carte postale à Laurent Bayart avec les mots assassins Passons de super vacances / On pense à vous. Non, même un vendredi, le Robinson Crusoé des temps modernes risquerait de se retourner dans sa chambre !

 

©Claude Luezior