Benoît Duteurtre, En Marche ! Conte  philosophique, Gallimard  nrf , ( 204 pages – 18, 50 €), Août 2018

Chronique de Nadine Doyen

713XFZffJAL.jpgBenoît Duteurtre, En Marche ! Conte  philosophique, Gallimard  nrf , ( 204 pages – 18, 50 €),  Août 2018


Benoît Duteurtre  aime nous faire voyager, nous dépayser. Dans son roman précédent Livres pour adultes,il nous emmenait sur le Danube, sur une île grecque.

Par son injonction audacieuse d’ « En marche », cette fois, il nous embarque en Rugénie, « jeune république », « libérée du joug molduve », « candidate à l’Union européenne ». Un pays qui applique une politique « ouverte et écoresponsable ». Curieux de ce modèle de société, inspiré par le docteur Stepan Gloss, Thomas, « député du parti En avant », part enquêter.

La Rugénie, « pays du recyclage », sait vanter ses atouts mais le voyageur note les premiers paradoxes : difficultés pour Thomas à rallier la capitale Sbrytzk, puis son hôtel. Les surprises l’attendent dans cet hôtel 100 % écoresponsable : pas de serviette, juste « un petit carré de coton ».

On en vient à se demander si Thomas a choisi le bon moment pour ausculter ce pays et en dresser l’état des lieux.

On dirait plutôt que tout se dérègle, se lézarde, part à vau-l’eau .

Que penser de cet état, soucieux de lutter contre le réchauffement climatique qui prône le tri sélectif et dont les trottoirs ne sont plus que des montagnes d’ordures, d’immondices, de cageots dégoulinants ?

Que penser d’un pays qui arbore le drapeau américain, qui a opté pour l’anglais en seconde langue officielle, alors que les guides signalent la pratique de l’allemand ? D’où la difficulté pour Thomas de trouver un «  passé historique ». « Make Rugénie great » pourrait être son slogan !

On comprend l’intérêt de Thomas pour cette république qui prône « La parité sur le gazon », qui organise des championnats de la Diversité.

Le visage de la Rugénie authentique nous est conté/restitué à travers le prisme de différentes voix.

Tout d’abord, celle du professeur Stepan Gloss, « économiste philosophe, qui parle à l’oreille du président », permet de cerner ses aspirations. Dans un monologue, il y décline une ode à la nature. Son bonheur d’écouter le murmure du ruisseau, allongé dans l’herbe ou « assis sur un tabouret » rappelle la « liste des plaisirs » de Benoît Duteurtre dans le Livre pour adultes.

C’est en compagnie de la charmante guide, Kimberly, assistante parlementaire (qui lui fut tout spécialement dépêchée) que Thomas découvre la capitale.Celle-ci est peu encline à parler du passé («  terreur communiste, sexisme»).

Que penser d’un pays qui se targue d’accueillir les PMR (personne à mobilité réduite) quand on entend toutes les récriminations que Mélanie confie à Thomas qui vient de dégager son fauteuil, prisonnier d’un nid-de-poule ? Râle-t-elle, comme un bon Français ou est-ce justifié ?

Dans sa diatribe, elle peste contre les trottoirs détériorés, occupés par les cyclistes, les poussettes, ce qui n’est pas sans rappeler un chapitre de Polémiques. Ces nuisances pour les piétons avec l’invasion de trottinettes électriques ne contraignent -elles pas certaines villes à prendre des arrêtés, comme en Espagne. ?

Mélanie, installée depuis 9 ans, dresse un portrait sans concession de la Rugénie : elle se considère victime d’une annonce mensongère. Elle montre comment, avec l’arrivée de nouveaux dirigeants politiques, on a basculé d’un âge d’or à la crise, la mondialisation. Pour elle, le chaos n’est pas loin :état déplorable des écoles et hôpitaux, des prisons, chômage.

On s’attache à sa cause, et comme Thomas, on est révolté par son destin tragique.

Cela se complique quand Thomas décide de se rendre à Blumenwald, vanté comme le « plus beau village de Rugénie », tout aussi difficile d’accès, « la ligne de train pittoresque, entre fleuve et falaise » ayant été supprimée. Et de pointer une fois de plus le paradoxe : lutter contre les voitures et promouvoir la circulation routière.

On pourrait penser que dans ce village, notre globe trotter va trouver le calme en choisissant comme hôtel « Le relais du silence » où l’on converse en murmurant ! C’était ignorer que pour faire vivre l’hôtellerie, la région est « un spot pour les choppers » qui viennent faire vrombir leurs engins le weekend, (puisque c’est interdit dans leurs pays) ! L’enfer ! De quoi indigner les touristes qui se mobilisent, installent un barrage, et la tension monte entre les deux camps.

Pas étonnant que notre voyageur, désireux de connaître les us du pays, ne parvient pas à goûter le plat traditionnel, dont la prononciation est quelque peu hermétique : « chbrtch ». Avec Kimberly, dans la capitale, où il espérait tester des plats régionaux, c’est le « vegetal fooding » qui lui a été proposé. Son hôtesse lui stipulant que le gouvernement vise à réduire le marché de la viande. Et le voilà mastiquant « des biscuits compacts » !

L’obsession de Thomas de manger du « chbrtch » devient un fil rouge tout au cours de son expédition découverte de la Rugénie. En vrai touriste, il se conforme à ce proverbe : «  When in Rome, do as the Romans do ». (1).

Thomas, adepte de « poésie bucolique », va peut-être avoir plus de chance à « La Ferme du bonheur » ! Mais sa conversation avec la paysanne à « l’allure d’un animal bizarre » est édifiante. On imagine sa déconvenue !

La protection des espèces animales devient un sujet contemporain épineux qui menace l’avenir des fermiers.Thomas a en mémoire un reportage sur une autre ferme « dont les vaches produisent trop de gaz à effet de serre ». L’émissaire gouvernemental lance le cri d’alarme : « la planète est malade » et fait pression sur les fermiers démunis pour qu’ils acceptent son offre. Que va devenir ce couple présenté dans le prologue ?

Par ce récit, l’auteur rappelle aux voyageurs qu’il est préférable et judicieux de bien s’informer avant de s’embarquer dans une destination inconnue. Pour éviter les embûches, surtout vérifier la date de publication du guide, s’assurer qu’aucun conflit, qu’aucune grève ne menacent car ils pourraient tout comme Thomas en faire les frais !

Mais ce n’est pas la fin des aléas, car sourire à son prochain peut être pris pour du harcèlement et conduire à la case prison où l’on croise la brutalité du monde. Comment Thomas va-t-il s’en sortir ? Gardons le suspense.

Quel bilan Thomas va-t-il tirer de son voyage d’étude, périple éprouvant ? Ne s’insurge-t-il pas devant ce génocide des arbres, « abattage massif » ordonné par le président pour qui « la forêt vaut cher », « de l’or qui pousse en dormant ». (2)

Sur quoi débouchera sa rencontre avec Gloss, le « conseiller occulte d’un président énergique mais un peu idiot » dont il approuve les théories?

Va-t-elle être déterminante pour sa carrière politique ?

Toutes ces situations évoquées font écho à ce que chacun de nous a pu vivre en voyageant. En Rugénie, on paye en « schobitch »,mais pas de dépaysement par ailleurs car on y tweete et on y prend des selfies aussi !

Benoît Duteurtre, contempteur de notre société, à la plume caustique, signe un conte philosophique percutant et drôle, sorte de roman d’anticipation qui revêt une valeur de lanceur d’alerte, à l’adresse de nos élus, gouvernants engagés dans cette sauvegarde de notre planète. L’auteur ne veut-il pas montrer les limites d’un tel programme, trop utopiste, en soulignant les dégâts collatéraux de certaines mesures, idéales sur le papier. La périphérie peut-elle /doit-elle supporter de voir les nuisances délocalisées à sa porte ?

Suivez les tribulations de Thomas à travers la  Rugénie, véritable odyssée truffée de péripéties. Un road trip stressant pour ce pauvre voyageur, mais si jubilatoire pour nous lecteurs !

©Nadine Doyen


(1)  Traduction : Si tu es à Rome, vis comme les Romains.

(2) :Citation de L’écrivain national de Serge Joncour, Flammarion / J’ai lu.

NB : Et toujours ce plus de trouver à la fin du roman ce précieux récapitulatif des titres de chapitres.

 

Paul Nicolas, La Fabrique d’une Minorité   Les Jummas, Éditions  l’Harmattan.

Chronique d’Alain Fleitour 

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Paul Nicolas, La Fabrique d’une Minorité   Les Jummas, Éditions  l’Harmattan.

01 02 2018

Une minorité opprimée, une communauté dont on ne parle pas, ou du moins, dont on ne parle plus depuis 1987, une colonisation planifiée, hier de l’avis de la tutelle anglaise des tribus sauvages à isoler, aujourd’hui c’est au Bangladesh, que les Jummas tentent de survivre.
Que peuvent un million de bouddhistes Jummas face à la majorité musulmane du Bangladesh de plus 150 millions d’habitants!

Le livre de Paul Nicolas ne se limite pas à tirer une sonnette d’alarme, ou à écrire le récit d’un génocide selon les mots de Danielle Mitterrand ; » affirmant en octobre 86, Les Hills Tracts sont une région du Bangladesh, où se déroule un drame, c’est tout simplement un génocide. »
Paul Nicolas agrégé de géographie, a consacré 30 années de sa vie, à cette réalité des Jummas, il a soutenu en 2017 une thèse de doctorat, pour leur rendre hommage. A 70 ans celui qui fut un premier de cordée exemplaire, livre plus qu’un mémoire, une indispensable réflexion sur les mécanismes qui conduisent à fabriquer une minorité qui devient une proie si elle n’est pas protégée.

« La Fabrique d’une Minorité », pourrait être considérée comme un pamphlet à l’égard des Britanniques, et des Pakistanais, qui ont créé les conditions d’une persécution admise voire naturelle, de leur colonisation, une occupation de terres qui allait de soi. La minorité sauvage selon les Britanniques, expliquerait l’idée d’un peuple rétif au développement selon les Pakistanais.
C’est bien plus qu’un coup de sang. Paul Nicolas, a voulu rendre une copie propre, conduire une recherche n’écartant aucune hypothèse, conduire un travail de terrain, vérifier, disséquer, éviscérer, confronter toutes les données historiques ou les recensements comme un juge d’instruction impartial, se mettant en équilibre instable, tel le grimpeur qu’il fut, aller chercher l’élément tangible quel qu’en soit le prix.

Dès 1948, Muhammad Ali Jinnah refuse d’accepter les peuples des collines ( Hills Tracts) comme une communauté distincte des Bengalis. En 1975 un coup d’état militaire instaure la République islamique du Bangladesh.

« les peuples des collines ont été désignés, suspectés de ne pas avoir été de fervents nationalistes , les voilà exclus par ce que non musulmans et habitant une zone frontière, page 97. Les Jummas sont acculés et pour certains refusant la soumission, c’est le début de leur rébellion.

« Entre 1971 et 1982, 400 000 colons se sont installés dans les Hill Tracts. L’armée leur fournissait des armes et le gouvernement des terres , du bétail et même une allocation, page 99. »
l’islamisation des territoires est mise en place par le régime, le chant des muezzins couvre l’espace sonore, des centres culturels sont édifiés avec des fonds Saoudiens. Édifiant!
« Militaires et colons s’attaquent aux valeurs culturelles et religieuses des jummas. »

Cependant le fond du problème n’est-il pas ailleurs, quelle motivation se cache derrière cette façade religieuse, et ce depuis près de deux siècles.

En particulier, la conjugaison d’un regard condescendant porté sur les populations des Hill Tracts par les “dominants” couplé avec le désir d’accaparer les richesses de leur territoire, explique les dérives récentes, la guerre des religions est venu cimenter et faciliter l’actuelle hégémonie.
Le contrôle de ces territoires pour des raisons stratégiques, en est l’ultime motivation..

Si sous la pression internationale le traité de 1997 a mis un terme aux luttes armées entre les Jummas et l’armée bengali, il faudra dénombrer plus de 11 000 morts.

Tout n’est pas réglé.

Les travaux de Paul Nicolas sont connus, et leur richesse démontre bien un mécanisme de violence qui peu à peu a justifié l’hostilité, puis le génocide.

Ce récit ajusté de 150 pages préfacé par Devasish Roy, est une voix qu’il faut écouter et lire, d’une étonnante actualité, et sans artifice.

Paul Nicolas a accueilli un des 72 jeunes jummas venus des camps de réfugiés en Inde. Ce jeune jumma est maintenant intégré dans sa nouvelle famille d’où il suit les travaux de Paul et partage ses enthousiasmes et ses craintes.

Le sort des 72 jeunes arrivés en 1987 en France fait l’objet d’un autre livre dont il sera question plus tard.  Á suivre…

Vannes, le  31 juillet 2018

©Alain Fleitour 

 

MARILYNE BERTONCINI – L’anneau de Chillida, poèmes. (Ed. L’Atelier du grand Tétras – 80 pp.)

Chronique de Xavier Bordes

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MARILYNE BERTONCINI – L’anneau de Chillida, poèmes. (Ed. L’Atelier du grand Tétras – 80 pp.)


Nourrie d’une culture gréco-latine toujours sourdement présente et qui intemporalise ou dé-situe ce qui serait parfois du quotidien, la poésie de Marilyne Bertoncini est pour moi fort singulière. Si singulière, à vrai dire, que je m’y égare à la façon d’un Ulysse naviguant d’archipel en archipel, chaque fois abordant à une profusion d’images, pour la plupart inspirées par l’Europe méditerranéenne.

Pour ce qui concerne le titre, le rapport au peintre et sculpteur basque Eduardo Chillida (décédé en 2002), il ressaisit un symbole emprunté des puissantes formes d’acier courbe forgées par l’artiste, parmi lesquelles j’imagine qu’il y aurait une sorte d’anneau de Moebius figurant le cours de la vie, dont la boucle lors de la mort se refermerait sur l’instant de la naissance, ainsi que l’imaginait un autre poète du sud, Joe Bousquet. Ce schéma de la « palingénésie » déjà présent chez Zénon ou Héraclite, apparaît à l’époque contemporaine chez un Pierre Oster, avec le concept repris comme titre de « La Grande Année ». Certes je ne connais pas l’exacte réalité, dans l’oeuvre de Chillida, de cet anneau mythique (ou a[g]neau mystique?), cependant sa présence occulte court sous la suite des poèmes, par exemple avec la « phalène », si du moins il s’agit bien de ce papillon nocturne attiré par la lumière, que l’on voit tourner indéfiniment autour des lampes. Mais on trouve encore d’autres allusions à l’anneau de la vie – et aux « trois anneaux de souvenance » dignes de Lacan et des Borromeo (M. Bertoncini a un étroit rapport  à l’Italie) -, certaines moins directes mais évidentes, par exemple le retour symétrique : «  Qui tient le rameau d’or repassera le temps   – en son parcours inverse », le soleil est appelé « Roue Solaire ». Ou encore, à travers cette suite expressive d’images qui, dans un poème, éternisent le présent :

Qu’importent l’oiseau, le poisson –

tu baignes dans le soleil

le ruisseau poursuit sa chanson

 

et l’in / stant coule comme le miel

dans le tonneau des Danaïdes

où s’enrubannent vers leur source

les fleuves morts sous les miroirs.

 

Figures de la mémoire, figures du reflet et du miroir, abondent : ce recueil de poèmes est un riche dédale « enrubanné » de sensations où dans un songe intemporel, le lecteur se perd et se retrouve avec délices. Et précisément sa dernière section s’intitule « Labyrinthe des nuits ». Les poèmes, troublants, s’y disent « écriture solaire de la mort », tout en étant regard magique, enchanté, « œil d’or » sur le temps circulaire : on ressent certaines interrogations comme des échos à celles de Nerval (« Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Byron ? »), lui-même « habité » d’anciennes présences venues du passé légendaire. « Suis-je Actéon encore ? » demande Maryline Bertoncini. Le poème se présente alors comme une sorte de mode de mise en échec de toute forme de Fin, le temps du mythe – du « rameau d’or » – étant le contraire du temps linéaire, sans retour, de la science.

Probablement est-ce là l’une des composantes du charme de ces poèmes, qui ne se donnent qu’à la longue, par pâtis lumineux et constellations, à l’image de l’injonction du premier texte du poème lui-même, qui commence ainsi :

 

Ferme les yeux, puis

presse l’index sur tes paupières pour créer l’indispensable

      brasillement de mimosa d’arrière-plan.

 

Aussitôt après, vient la transition vers « l’espace intérieur », et donc la multiple mémoire poétique à la fois personnelle et culturelle, héritée, tout autant qu’issue d’une vie strictement individuelle… De cette « mnémomimosaïque », la fresque des émotions imagées défile avec une folle rapidité, selon une espèce de gymnastique mentale à laquelle il est utile de s’entraîner par relectures. À l’anneau du livre correspond la circularité de la lecture indéfiniment recommencée, inépuisable comme « l’entretien infini » de Blanchot : et cela nous conduit entre autres à des moments comme celui-ci :

 

Meute de mes années repaissez-vous de moi

 

J’ai de mon sabot d’or fait jaillir les étoiles

ma danse vagabonde organise le monde

et la gloire où me mène l’amble de mon pas

   illumine le gouffre où me porte la Roue Solaire….

 

Moment où l’écriture de Marilyne Bertoncini semble prêter sa voix silencieuse, comme hypostasiée, à la poésie elle-même, manifestement non sans une intense volupté qu’elle s’efforce de nous faire partager.

©Xavier Bordes (Paris – Oct. 2018.

 

Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

Une chronique de Lieven Callantb0188f_19a00e45a771422fb426a52b763e401c~mv2_d_1507_2584_s_2


Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

Un roman que j’ai lu d’une seule traite parce qu’il rassemble les caractéristiques chères à Thierry Radière. Les thèmes abordés sont la recherche d’une identité, les liens filiaux et les liens d’amitié, l’amour conjugal, la famille et la folle routine du quotidien qu’on peut s’amuser à perturber. L’histoire évoque une réalité tangible, dans laquelle il est facile de se retrouver, de se reconnaître. L’auteur y puise son inspiration pour construire des personnages qui lui ressemblent ou font partie de son univers proche. Un univers où les livres, la lecture et l’écriture ont une place importante à côté de l’amour que l’auteur réserve aux siens. La lecture, l’intérêt pour les livres et leurs contenus impliquent un rapport à la vie différent car se crée l’habitude de se questionner et de se remettre en cause. Ces remises en cause impliquent que l’on tisse un lien avec l’autre avec les autres qui soit basé sur un désir réel et profond de le comprendre ou de chercher à le faire. Le personnage principal, Jean-Marc est un homme qu’on sent impliqué dans la vie des autres, de sa fille Nina mais aussi de son épouse qui vient d’apprendre la vérité longtemps cachée par sa famille de ses origines. Son père naturel était un Tzigane et elle cherche à savoir qui était ce père fantôme. 

Jean-Marc travaille dans une médiathèque en tant que bibliothécaire, si ce travail le met en contact avec les livres, il regrette toutefois de ne pouvoir en lire plus et de ne pas établir avec ses collègues de travail d’autres liens que ceux strictement professionnels qui consistent à ranger et trier les livres. 

Tous les mercredis, il emmène sa fille Nina faire des tours de manège. Ces moments d’échanges sont appréciés tant par l’enfant que par le père, des moments de jeux et de rêves. Le manège devient comme un symbole, un axe magique qui redistribue l’énergie, le rêve, un axe autour duquel migre la vie, ses questionnements, ses parties de plaisir et de découvertes mais aussi les moments plus pénibles et sombres quand on sent que la roue tourne, à tourné et que la chance et le bonheur sont des valeurs qui fluctuent. L’enfant ne peut pas toujours rester sur le manège. La vie n’est pas que jeux.

Jean-Marc se lie d’amitié avec le forain Paulo. Ce qui a attiré le forain vers ce père, c’est le fait qu’il soit le seul à lire parmi tous les parents qui attendent autour du manège. C’est comme si Jean-Marc contrairement aux autres parents qui restent dans l’admiration de leurs bambins était le seul à offrir un réel partage, un réel engouement pour le jeu et le plaisir de faire quelque chose qu’on aime. C’est comme si Jean-Marc participait à quelque chose de précieux et de lumineux alors que les autres parents se limitaient à rester des spectateurs de ce bonheur.

Paulo écrit des poèmes et qu’importe s’il n’a pas été longtemps à l’école et dit ne pas savoir très bien écrire. Thierry Radière en profite pour déclarer que la poésie n’appartient pas qu’aux érudits et aux universitaires, elle est aussi du côté des gens simples et sans prétentions, elle est de notre côté, à vous, à moi, à n’importe qui. Les raisons qui motivent le forain n’ont vraiment rien à voir avec les motivations et les ambitions des « grands écrivains » puisque c’est son fils de cinq ans qui l’a désigné comme roi des poèmes alors que pour la première fois de sa vie, Paulo avait remporté la fève, trophée d’une galette des rois. La poésie se situe bien là et fait définitivement partie de ce monde imaginaire et imagé de l’enfance. Les poètes sont des enfants. La vie un carrousel. Accepter les changements, renoncer à s’enliser est un défi permanent que les personnages de ce roman relèvent admirablement. 

La poésie sous ses diverses formes et celles aussi que l’on rencontre chez l’autre qu’on aime est au coeur de ce livre. La poésie est bien plus que des mots, elle est un espoir, une manière de vivre, une façon de guérir ses blessures. Le principal message de ce roman réside en ce pouvoir retrouvé, ce pouvoir renouvelable qu’elle offre à ceux et celle qui lui réservent une place et se défont des préjugés. 

Thierry Radière est un des auteurs régulièrement publiés par Traversées. Dans le N°88 on peut lire une de ses nouvelles « Le rôti de porc » 

 © Lieven Callant

CHIEN-LOUP de Serge Joncour  Editions Flammarion ( 477 pages – 21 € )  Rentrée littéraire 2018 Août 2018

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CHIEN-LOUP de Serge Joncour  Editions Flammarion ( 477 pages – 21 € )  Rentrée littéraire 2018      Août 2018


Roman élu 2ème au palmarès annuel de Livres hebdo, des romans français de la rentrée préférés des libraires.

Félicitations pour cette reconnaissance largement méritée.

Coup de coeur d’Isabelle Charkos, libraire dont voici la chronique.


C’est sans aucun doute le roman le plus nature, le plus sauvage de Serge Joncour.

En 2017, Franck et Lise louent un gîte dans un recoin perdu du Lot, près du village d’Orcières, tout en haut sur le plateau.

Il est producteur de film pour le cinéma et accro aux réseaux, son téléphone est  pour lui son second cerveau.

Elle, Lise, a été actrice mais a décidé de laisser cette vie derrière elle.

 

Sur ce plateau, la civilisation urbaine, citadine est absente : pas de télévision, pas de téléphone et bien sûr pas de réseau. Inutile de secouer son portable pour chercher les barres…il n’y a pas d’internet, pas «  d’amis » par centaines auxquels se connecter… Il n’y a que vous dans cette maison avec la nature autour, la forêt à perte de vue…

 

Un véritable naufragé : « Franck se sentait perdu. Dans cet environnement inédit, il ne savait quoi faire ni où se mettre.

 

C’est ainsi que se voit Franck qui regrette ses villégiatures passées au bord de la piscine d’un hôtel 3 étoiles ou dans une de ces villas louée à un prix d’or pour les vacances où les connaissances défilent, leurs amis, dit-il !!!

 

Lise a réussi à convaincre son mari de l’accompagner pour trois semaines, rien qu’eux deux ( histoire de se retrouver dans leur couple et de se reconnecter à l’essentiel pour Lise c’est- à-dire la nature sauvage).

Et question sauvagerie ça commence fort avec ce chien si imposant, si étrange, si protecteur aussi …que l’on ne perçoit pas s’il s’agit d’un chien ou d’un loup.

 

D’où vient ce sentiment de sauvagerie, de drame imminent qui émane de cet endroit qui n’existe même pas sur Google earth !!!

Rendez-vous compte !!!

Peut-être d’une autre histoire d’hommes et femmes et de fauves.

Une autre histoire qui s’est produite tout juste un siècle et 3 ans plus tôt… Dans ce même lieu, cette combe et cette petite montagne.

Août 1914, le tocsin sonne. La guerre est en marche et les hommes sont appelés : Ne restent que les femmes, les enfants, les vieillards, les accidentés et… au village d’Orcières un dompteur et ses fauves à qui le maire propose cette vieille maison inhabitée là-haut sur le plateau pour  l’y loger lui et ses fauves.

A partir de ce moment tous les fantasmes sont dans la tête des villageois. Qu’il tombe des trombes d’eau à noyer les récoltes ou qu’il fasse si chaud que la terre soit impossible à labourer, c’est à cause de l’Allemand… parce qu’en plus de l’effroyable cortège animal qui l’accompagne c’est un dompteur allemand qui ne veut pas abandonner ses tigres et ses lions. Ces fauves qui rugissent si fort la nuit que les bêtes s’affolent dans leurs étables, que les chiens « tellement impressionnés » n’aboient même plus, et que les gens en cauchemardent et se réveillent en sursaut.

Cette histoire que tisse Serge Joncour à un siècle de distance est-elle finalement toujours la même ? Celle de l’amour, de la défiance, de la convoitise et de la beauté époustouflante de la nature sauvage ?

Il vous faudra en passer par la lecture de CHIEN-LOUP pour répondre à cette question.

 

©Isabelle Charkos