Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, Éditions Grasset, 2015.

Une chronique de par Alain Fleitour

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Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, Éditions Grasset, 2015, 112p, 12,90€


  

 

Marceline s’est éteinte ce 19 septembre, mais sa voix a pris son envol.

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« Pourquoi une fois revenue au monde, était-je incapable de vivre ? » le récit de Marceline Loridan-Ivens, pose cette lancinante question page 72.

Marceline continue, elle évoque « une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent. »


Ce livre « Et tu n’es pas revenu, » témoigne d’une fracassante trouée dans l’horreur. Combien sont-ils ces revenants de l’enfer, incapable de formuler ce qu’ils ont vécu, car aucun mot, ni aucun récit ne peut traduire cette folie.


La grande force de cet ouvrage, est justement d’avoir approché l’insupportable, se battre ou mourir, sauver sa peau ou mourir, chiper un quignon de pain ou mourir, dans ces camps, l’enfer c’est les autres. Page 28, elle pose ces mots,  » il n’y avait plus d’humanité en moi, j’avais tué la petite fille ».  » J’étais au service de la mort ».


En lisant ses propres aveux, on peut se demander si les récits des survivants n’avaient pas malgré eux, occulté des douleurs ultimes, caché les plus dégradantes des saletés commises pour survivre, oublié les lâchetés puériles.


Ici dans ce texte, presque intime, Marceline lâche toutes les vannes de l’horreur, car il faut bien à un moment ou à un autre, tout dire, et peut-être plus, redire qu’elle était devenue une bête affamée, sans avoir la force d’incliner la trajectoire.


Il n’y avait qu’un homme capable de me rendre ma dignité, mon père, pense Marceline, « pour qu’il vive je suis prête à me sacrifier » avouait-elle.

 


Page 18 elle écrit,  » tu as dû me supplier de vivre ». Aussi quand Marceline, est éblouie, aveuglée par les phares de la liberté, toute sa vie bascule car  « tu n’es pas là « , Marceline ajoute alors,  » j’ai toujours pensé ta vie contre la mienne ».
« Tu aurais dû revenir, ils avaient besoin de toi pas de moi.  » p 73


J’ai tenté « d’éloigner Birkenau, je cachais mon numéro » p85, puis basculant dans le vide, Marceline est devenue incassable , avec l’envie de découvrir le monde, se fondre dans des combats censés dissoudre le passé.


Toute la vie, Marceline a recherché la lettre que son père lui a adressée à Auschwitz, la suppliant de se battre et de vivre.


À 86 ans, elle pense encore à son père, et lui fait cet aveux,  » je t’aimais tellement que je suis contente d’avoir été déportée avec toi page 102. »
Ce livre est d’une sublime émotion, comme s’il pouvait exister des gestations aussi longues pour avouer son amour.

Elle restera toujours vivante, paradoxe de notre humanité.

Avec son rire fracassant tous les nuages, et plus encore ceux du passé, ceux de son adolescence, elle a publié d’autres livres dont l’Amour Après.

 

Vannes le 19 septembre 2018

©Alain Fleitour

 

LA PLUME TRAVERSIERE et ALORS LA NUIT DÉLIVRE LA NUIT DES LIVRES Jeanne CHAMPEL GRENIER, Ed France Libris 2018

Une chronique de NICOLE HARDOUIN

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LA PLUME TRAVERSIERE et ALORS LA NUIT DÉLIVRE LA NUIT DES LIVRES

Jeanne CHAMPEL GRENIER, Ed France Libris 2018

 

                                                                     Chaque âme devient ce qu’elle contemple.

                                                                                                              Plotin


Telle une éclusière attentive, précise, Jeanne Champel Grenier ouvre large les barrages de son quotidien, de ses souvenirs ; lithanies secrètes qui déploient leurs ailes aux enluminures d’embrun.

 

Des octaves palpitent dans le ressac de la vie, déplacent rêves et confidences. L’écheveau des grandes marées se déverse en flots colorés : les glaïeuls / noyés de violet et d’orange / et peu à peu revient le bleu. À travers ces coulées pétries d’aurore et de ténèbres, on retrouve les toiles de Jeanne Champel Grenier qui est aussi peintre. Le pinceau se cache derrière la plume pour croquer un tison de neige où jouer dans les variations du noir qui font penser à Soulages : un noir très doux / qui vire au pruneau . Sa palette se fait page, les nuances deviennent mots lesquels ont la fragilité et la transparence de la porcelaine fine : mots pétris de silence / mots fragiles / qui se brisent au vent / comme larmes / du busard

 

L’auteur entrecroise des majuscules de nostalgie pour élargir la dureté d’un clair obscur : de tremblements en déshérence car la lumière d’avant  / qui embrasait les runes  / n’est jamais revenue. Les larmes filtrent souvent au travers des deux recueils et ce ne sont pas larmes de complaisance lorsque la nuit couvre de cendre les roses.

Cette nuit où rôde la mort, quelqu’un s’en est allé / le monde est si étroit  / qu’on devrait avoir froid. Ce thème s’inscrit souvent en filigrane, délicatement, sans pathos, dans les deux livres : faudra-t-il que toujours / quelqu’un meure / quelque part pour sauver l’aube.

Les souvenirs, étoiles rebelles dans les nuages d’une vie, ont des échos qui débordent sur la page, échos sensibles qui se marient aux nôtres.

Dans un texte émouvant, Ce qui me reste , l’auteur brûle d’une torche dévorante : douleur de perdre sa mère : je sens sourdre encore les pleurs / qui débordent l’ogive du cœur : hommage vibrant, reconnaissant : maternité éternelle / arche sacrée / qui transforme l’abîme en île, le sang de la mère / et de l’enfant / même séparés / gardera toujours / ce bruissement d’appels / suivi d’apaisement.

 

Jeanne Champel Grenier se souvient toujours, malgré tout, du bleu des cimes, vertiges au long des veines / entre altitude et tendre abîme. Elle ne cultive pas le drame, elle le dénonce sans s’en abreuver. Un humour primesautier laisse souvent filtrer ici et là un sourire : des anges avec leurs ailes / et leurs bouches fleuries / suçant des fruits confits. L’auteur sait aussi être drôle, dans la fugacité d’un clin d’oeil, elle flirte avec le surréalisme : Ah ! Comme elle était belle la Ford caramel décapotable / aux antennes de sauterelle / avec son poste orientable / qui danse la samba en côte. En amoureuse de la nature, elle accompagne le vent pour le piocher  en compagnie d’oiseaux ; parfois l’accompagne un très vieux goéland sorte d’ange gardien, qui vole au ras de l’air où danse une libellule qui pliflotte.

 

Comme le souligne dans une  »Après lecture », Louis Delorme, poète qui a souvent croisé sa plume avec celle de Jeanne Champel Grenier, celle-ci n’a pas peur de fouiller ce qui lui est intime, personnel car elle sait que les racines sont un lien de sincérité partagée, ainsi apparaît son terroir primordial : l’Ardèche : les gens d’ici / sont sans manière , durs à la tâche lents  l’oubli ; apparaît aussi la Catalogne, terre maternelle,  lorsque la musique sautillée d’une sardane lui met le pouls en  orbite / sur les ramblas de Barcelone.

 

Dans les petites choses du quotidien, elle sait écouter, voir, retenir: elle entend broder l’été  ainsi que les abeilles des confitures. L’auteur fait ruche ; elle restitue un miel d’un cru très personnel que le lecteur savoure quand elle s’exerce au paradis / de l’infiniment petit.

Paradis traversé par une foule de personnages , car c’est bien l’humain qui intéresse l’auteur, l’humain et son avenir marqués au croisement / du sort et du calendrier : personnages du quotidien en ces terres de caractère qui vont de l’enfant neuf ébahi au guérisseur antique en passant par le Sage et  la vieille femme sans âge / belette furtive / du silence / un rire bienveillant / plein les yeux.

 

Jeanne Champel Grenier, entre ombres et lumière, en dépit des fêlures qui changent parfois le timbre de la vie, nous donne de quoi désherber le bonheur. Elle sait, comme le souligne René Louis Des Forêts dans Ostinato, que le temps passé n’est source de vie que pour qui le revit en jaillissements lumineux,  une fulgurante épiphanie, c’est pourquoi, avec bonheur, le lecteur habite ses incendies.

 

                                                                                               © NICOLE HARDOUIN

 

C’est encore et toujours l’été!–N°88

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Jacques ANCET  – Voir venir et laisser dire – poèmes (Ed. La rumeur libre – 132 pp.)

Une chronique de Xavier Bordes

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Jacques ANCET  – Voir venir et laisser dire – poèmes (Ed. La rumeur libre – 132 pp.)

 

Notre ami Jacques Ancet est loin d’être un poète inconnu en Belgique puisqu’il a été nommé, honoris causa, docteur de l’Université Catholique de Louvain, parmi beaucoup d’autres flatteuses distinctions que sa fécondité lui a méritées.

Tous les livres d’Ancet sont d’une poésie, intime souvent, intéressante, toujours. Celui-ci n’échappe pas à ces deux qualités, particulièrement en ce que sont les mouvements intimes d’une conscience favorisée par une vision poétique simple, belle et originale. Il s’agit, davantage encore que d’habitude chez notre poète d’une réflexion, disons ferme et douce, sur l’être d’un homme un peu à l’écart, dans sa relation avec le “contemporain” qui sollicite son esprit. Quelque chose qui n’est pas mièvre tout en s’essayant à un dire juste et bienveillant, en dépit du négatif qui secoue ce XXI ème siècle commençant :

 

 Le printemps comment en parler avec les cris, les détonations,

                          Le fracas des bombes ?

 

                          Et pourtant, comment ne pas en parler ?

                          L’air est devenu si limpide, mais

 

  Qui se soucie de l’air ? À une tige luit une goutte. Vous regardez

au bout des yeux

 

Un bleu terrible qui tremble. Et, derrière, cette blancheur.

Et quoi encore derrière ?

 

On reconnaît bien là, au passage, la discrète préoccupation métaphysique qui caractérise l’écriture de Jacques Ancet. C‘est un peu comme une très faible cloche dont on ne sait si, venant d’un bleu lointain, l’on a vraiment entendu – ou rêvé ? – le tintement de “petite cuillère”, comme eût dit Tristan Tzara. Pourtant, il n’en faut pas davantage pour que constamment le poème d’Ancet retrouve son interrogation quotidienne et s’en approfondisse dans la pure tradition des penseurs qui n’ont jamais coupé le cordon ombilical nutritif, sans définition théologique ni idéologie, d’une sorte de proximité religieuse avec la nature, mais aussi avec l’ensemble de ce qui, humble ou non, environne la personne, que ce soit la « personne Ancet » ou n’importe quel autre humain que sollicite une minute quotidienne, soudain pensive :

 

La tasse brille. Les ombres tremblent. Laisse dire. Ce qui se dit

sans toi.

 

Dans le buisson des couleurs brûle une flamme discrète.

 

Dire un dieu serait trop dire. Mais quelque chose oui. Ou quelqu’un.

Sans visage,

 

Une présence peut-être. Avec des lèvres et leur très peu de mots.

Laisse.

 

On pourrait dire que tout Jacques Ancet et sa poésie, c’est-à-dire le cheminement mental qu’il sème devant nous par des poèmes du même blanc de lis que les cailloux du Petit Poucet, sont résumés dans ces quelques propositions, intenses et remarquablement consubstantielles à toute la dimension humaine qu’elles réveillent – j’imagine comme chez moi ! – dans la songerie de tous les lecteurs qui, ce poète une fois rencontré, ne se détachent plus de ce qu’il laisse dire, par sa plume aussi essentielle que féconde. Les recueils de Jacques Ancet ne se lisent pas : ils se fréquentent. Et nos pensées à l’égard de l’existence en ressortent un peu plus limpides, voire même jusqu’à un certain point sereines, comme après une méditation heureuse dans le silence d’une forêt.

 

                                                            © Xavier BORDES (Paris – 9/9/2018)