Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

La divine comédie d’Amélie Nothomb, Livre audio Audible, février 2021

Chronique de Nadine Doyen

La divine comédie d’Amélie Nothomb, Livre audio Audible, février 2021

Si pour Amélie Nothomb le champagne est un divin nectar, écouter le document sonore réalisé par Laureline Amanieux : La divine comédie autour de l’écrivaine est un enchantement. Le titre aurait pu s’intituler : En balade avec Amélie Nothomb, puisque nous invitant d’abord chez elle,l’écrivaine nous fait ensuite déambuler dans Paris, prenant parfois la casquette de guide pour explorer des œuvres de poètes, d’artistes, de musiciens servant de passerelles vers les mythes gréco-romains.

De multiples rencontres et conversations viennent pimenter l’écoute. On enfourche parfois le vélib pour la suivre ! Notre conteuse aime le vélo qui lui donne l’impression de pouvoir s’envoler.

Pourquoi ce titre ? C’est la destination finale de ce voyage mythologique !

Comme Nicolas Carreau qui aime visiter les bibliothèques de personnalités, Amélie Nothomb nous ouvre les portes de la sienne et décline ses préférences, ses livres cultes, sa passion pour les mythes. Un motif la fascine : la catabase. terme qu’elle explique, en lien avec le voyage souterrain, disons carrément, la descente aux enfers qu’elle nous réserve. 

La dame au chapeau nous fait partager le havre de paix du jardin du Musée Rodin, avant de s’enthousiasmer sur la magnifique Danaïde et sur la Porte de l’enfer. Pour l’accueillir, Isabelle Bissière, cheffe culturelle qui décrypte quelques œuvres pour nous.

Elle revient dans ce musée pour se concentrer sur quelques sculptures dont celles situées à l’étage. C’est la sensation étrange d’habiter dans le musée, réservé uniquement à soi, comme les auteurs qui racontent leur nuit blanche dans un Musée ! (« A la Pointe de la Douane »), à Venise pour Leila Slimani, qui voit « un musée comme une forteresse dédiée à l’art, à la beauté où elle se sent toute petite »). Extase devant « La cathédrale », ce ballet d’amour entre deux mains, exprimant force et tendresse.

Passage par les coulisses de la salle Gaveau, interview du chanteur d’opéra qui interprète Orphée, version d’Ovide (idée de métamorphose,une façon d’apprivoiser la mort). 

A l’espace Camac, on imagine aisément la joie d’Amélie en train de s’initier à la harpe, toute émerveillée de produire des sons. « Quelle aventure géniale ! », s’exclame-t-elle.

« Jouer de la harpe, c’est être passé maître dans l’art délicieux de la caresse et du pincement » pour Ramon Gomez de la Serna.

 Un morceau de Debussy nous parvient, sur lequel nous est brossé le portrait du Dieu Pan, puis le fil d’Ariane est déroulé.

L’écrivaine se livre à des confidences et nous émeut aux larmes. Elle évoque ses souffrances passées et dévoile comment elle les a surmontées. Un livre l’a doublement sauvée, aidée à traverser l’épreuve du confinement et de la mort de son père. Elle le considère comme un chef d’oeuvre pour avoir réussi à la faire entrer dans le charme en dépit de son état de souffrance, de chagrin incommensurable. Il s’agit de « Naissance de l’Odyssée » de Giono, qu’elle nous raconte, tel un aède. Il a eu d’ailleurs une vertu thérapeutique pour l’auteur du « Hussard sur le toit ». Elle a appris à apprivoiser la mort, et confie parler davantage à son père depuis sa disparition.

Une légende africaine dit que les morts continuent de vivre parmi nous tant que nous parlons d’eux. D’ailleurs la baronne belge lui rend hommage à plusieurs reprises. On le sent présent.

Amélie Nothomb aborde le processus de la création. « Pour tout artiste, il faut sentir en soi les deux pôles », donc pour elle, écrire « sous le double patronage d’Apollon et de Dionysos » !

Elle avance une autre idée en admirant les sculptures de Rodin et le pouvoir de la main : « l’illusion d’être Dieu quand on crée ». Elle livre, en aparté, son plaisir de faire disparaître ses personnages dans le souci de rendre l’oeuvre plus cohérente ! La romancière revient sur la genèse de « Soif, le 93ème roman dont elle accouchait, le Livre de sa vie », écrit dans sa cuisine, selon le même modus operandi avec le même matériel humble (pour le cahier et le bic cristal). Pour obtenir le jaillissement de l’écriture, elle dit opérer une vraie descente dans ses entrailles afin d’entendre un son, sa petite musique pour le traduire ensuite par le langage ! « Écrire, c’est vouloir devenir le chef d’orchestre de ses personnages, les choisir, les solliciter ».

Dans l’épisode 6, on passe d’un monde à l’autre.

Se considérant néophyte en mythologie scandinave, l’académicienne belge rend visite, par deux fois, à Pierre-Brice Stahl, maître de conférence, spécialiste de civilisation nordique. Celui-ci évoque les différentes  sources, parmi les contemporaines, il rappelle les églises en bois, « stavkirke ». Elle le bombarde de questions sur les divinités. On apprend qu’Odin est associé à la magie, la poésie, la mort, la guerre, la connaissance. Mais il n’y a pas un dieu pour chaque aspect. Elle l’interroge sur les runes, la poésie scaldique et le vieux norrois.

En écoutant « Viking metal », Amélie révèle son goût pour le « Heavy metal », une musique cathartique pour elle, salvatrice quand il s’agit de se défouler ! Magie de la musique qui adoucit les peines. La lecture d’un passage de l’Edda poétique de Snori Sturluson clôt la séquence.

L’ épisode 10 est consacré aux voix, et plus particulièrement à celle de Jésus, cet héros mythique dont son père regretté lui avait parlé dès ses trois ans. Ceux qui ont lu Soif reconnaîtront le passage que l’académicienne belge lit et se souviendront de sa vision de la crucifixion.

Revenons au titre : La divine comédie de Dante qui se met en scène et nous embarque dans son navire. Notre guide interroge Manuele Gragnolati, professeur de littérature italienne sur cette trilogie, un voyage vers le bonheur, avec happy ending qui conduit au paradis. Et on perçoit le ravissement de l’intervieweuse quand elle conclut que Béatrice, la femme que Dante a aimée, célébrée, mène à la connaissance qui permet d’arriver au centre des mystères. Elle compare cet itinéraire à un voyage psychédélique lors d’ un trip !

Beaucoup à découvrir avec la musicienne compositrice Eléonore Billy, spécialiste en musique traditionnelle suédoise. On ne peut pas rester sur la description de la vielle à archet sans aller voir une photo de cet étrange instrument appelé « nyckelharpa » ! Enthousiasme de l’amoureuse de la musique, qui trouve fantastique l’existence de ces 12 cordes qui servent d’amplificateur. On connaît l’encre sympathique avec Patrick Modiano, mais ici il est question de cordes sympathiques.

Nouvelle confidence de l’auteure concernant la musculation ! 

C’est en apothéose que se termine le documentaire avec « L’hymne à la joie » de Beethoven.

Saluons le travail de Laureline Amanieux qui a réalisé ce tissage audio en opérant un savant équilibre entre textes, lectures par Amélie Nothomb et Alexis Michalik et musiques.

 Chaque séquence se terminant par un morceau entier permet d’engranger ce qui vient d’être dit. (1)

Cette promenade mythologique en compagnie d’ Amélie Nothomb revêt un triple intérêt : littéraire, musical, artistique. Elle offre une manne enrichissante et divertissante à vivement conseiller aux enseignants pour étayer leurs cours sur les mythologies. Cette époustouflante divine comédie est digne d’une Master classe. Un partage généreux qui comble l’auditeur.

Difficile de ne pas succomber aux chants de la sirène Amélie, après ces heures d’audition que l’on peut fractionner ! « La voix, c’est ce qui exprime le plus notre âme » concède-t-elle.

Un document sonore original, envoûtant, didactique, réalisé par la talentueuse productrice Laureline Amanieux, écrit avec Amélie Nothomb, qui se finit trop vite et qui mérite d’être vulgarisé ! 

©Nadine Doyen

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Produit par Rétroviseur Productions et AUDIBLE Original

Montage son et Musique originale: Virgile Van Ginneken

Création sonore : Simon Cacheux

Interprétation de la musique originale :
Coproduction Les Eclisses – Les Cordes en ballade
Interprètes :
Emmanuel Bernard et Cédric Conchon (Quatuor Debussy)
Camille Garin et Hans-Ljuben Richard (Nouveaux Talents, issus de l’Académie des Cordes en ballade 2020)
Direction artistique : Christophe Collette (Quatuor Debussy)

Date de diffusion de ce documentaire audio sur le site ou l’appli audible.fr dès le 18 février 2021.

NB : Pour ceux à qui il aurait manqué des images, de brèves vidéos montrent la romancière au Musée Rodin, à l’espace Camac.