L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière, Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020

Chronique de Nadine Doyen

L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière,  Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020

Dany Laferrière, « écrivain japonais » dans la légende, n’est pas à son coup d’essai pour le roman graphique, deux ouvrages ont précédé : Autobiographie de Paris avec un chat et Vers d’autres rives.

Une couverture seyante : cet escargot coloré invite à prendre le temps de lire.

On ne peut s’empêcher de feuilleter une première fois, tant les attrayants dessins et portraits hypnotisent, aiguisent la curiosité et émerveillent !

On y trouve un plaisir triple : visuel, tactile, olfactif ! L’odeur du papier est là.

Pour Clémentine Mélois : « Chaque édition a son identité olfactive très singulière. Les souvenirs de lecture sont indissociables de l’odeur des livres ». Comme elle, collez votre nez au milieu des pages pour la respirer.

Quant au titre, il nous convie à partir en voyage avec l’académicien qui a beaucoup « bourlingué » comme chacun sait. Toutefois si le mot « exil » est souvent une étape douloureuse pour les déracinés, Dany Laferrière , en exil depuis 1976, a tenu à montrer le côté enrichissant de tous ces brassages de populations croisées. Ceux qui ont déjà lu l’auteur savent que son départ précipité de son pays natal, à 23 ans, a été provoqué par la disparition tragique de son ami journaliste Gasner Raymond. Le jour où tout a basculé, il écrit dans Chronique de la dérive douce  : « Je quitte une dictature/tropicale en folie ».

L’écrivain d’origine haïtienne commence l’ouvrage par un hommage à son « frère intellectuel de combat », Jean-Claude Charles, celui qui a suscité chez lui l’envie d’être écrivain. Il retrace son ascension, leurs conversations, puis sa déchéance, sombrant dans l’alcoolisme, frustré de ne pas participer aux salons.

Puis il évoque ce grand-père qui lui a insufflé le goût immodéré pour la lecture et son apprentissage précoce. « Lire, dormir et lire de nouveau. Cette sensation de flotter ». Passion qui se confirme à l’adolescence. Les livres sulfureux, cachés dans les piles de draps, lui procure « son premier orgasme par les mots ». Kipling sera le déclic pour envisager l’écriture. Mais c’est Doudou , gérant d’un club, qui le met au pied du mur, en lui remettant une vieille machine à écrire.

Une scolarité débutée à Petit-Goâve, poursuivie dans la capitale Port-au-Prince.

Un choc, « réveil brutal » de passer de l’odeur du café, de la mangue à celle de gazoline. « Du paysage de la nature au paysage humain. » L’autre choc a été de délaisser le créole pour apprendre le français, « une langue de civilisation » ! Pour ne pas « rester un petit sauvage ». Au risque d’être « vu comme un traître ». Il relate son parcours d’adolescent, le détonateur qui fit de lui un écrivain. Il confie son rituel d’écriture, comparant l’écrivain et le sportif !

On embarque pour Montréal avec « le jeune tigre » pour qui c’est le saut dans l’inconnu et son baptême de l’air.

On suit son installation dans sa petite chambre, son adaptation au climat, sa solitude comblée par la lecture, ses rencontres (dont une famille de libraires qui l’ont gavé de livres et de tendresse! Julie à la chaussure rouge), ses conquêtes féminines, ses retrouvailles avec Kero, « charnue, gorgée de vie », (réminiscences sensuelles de l’odeur de son corps), son intégration (« un boulot merdique » peu lucratif). Les quartiers d’artistes étaient fréquentés par « les nègres car dans ces coins- là, on leur fichait la paix ». La musique de jazz, de Nina Simone, de bossa nova, s’échappe des pages. L’ampleur de ses lectures impressionne ! (Bukowski, Salinger, Bashō, Issa, Césaire, Senghor, Borges, Debord, Miller, Barthes,les poètes haïtiens…).

Dans sa parenthèse américaine, il évoque les couleurs de New-York (black, red, yellow pour Whitman), la nourriture, le chanteur Bruce Springsteen, le cinéma « qui carbure le plus souvent au présent de l’indicatif » et les adaptations de livres. Il fait remarquer que dans les films français apparaît souvent un livre.

Loin de se centrer sur lui-même, il liste son panthéon d’exilés et leur consacre quelques pages : Ovide, Hugo à Guernesey, Mandela, Madame de Staël, Nabokov, Soljenitsyne…

Il glisse de nombreuses conversations, nous donnant l’impression parfois d’être à la table d’à côté. Il se fait conteur quand il restitue des anecdotes, signant parfois « Fellini ou Woody Allen ». Woody Allen, « le cinéaste littéraire ».

Il nous fait visiter la bibliothèque nationale de Buenos Aires, ville où son père fut ambassadeur. Dirigée par Manguel, celui-ci lui permit de s’asseoir sur le fauteuil de Borges. Toujours une anecdote ou un dialogue hilarant à relater !

Quand on jette un coup d’oeil à la table des matières, on note l’omniprésence d’illustres écrivains car dans cet ouvrage atypique, Dany Laferrière décline son amour de la littérature et met en valeur ceux qu’il a lus, connus, côtoyés, citant des extraits de leurs textes (dont un en joual). Un livre émaillé de références : « debout sur tes paupières » convoque Eluard, « Je pars demain à l’aube » renvoie à Hugo.

Le néophyte sera surpris par le vivier de poètes nés à Port-au-Prince ainsi que par tous ceux qui y ont séjourné. Son compagnonnage littéraire a été riche et éclectique et il lui tient à coeur de « payer sa dette » envers ceux qui l’ont nourri et envers les librairies, deuxième lieu qu’il visite dans une ville (après le cimetière).

Vu les événements actuels en Amérique, les pages sur James Baldwin retiennent doublement l’attention, prennent une tonalité particulière et suscitent l’émotion.

Le chapitre final renvoie à la famille de l’auteur qui a compris avec le recul combien sa mère, celle qui restait, a dû vivre l’exil plus durement. Une mère aimante qui lui apportait « un verre de lait chaud et bien sucré ». Une mère dont « l’état de santé n’est pas différent de celui du pays ». Une mère qui prit des risques en allant lui remettre une petite valise discrètement à l’aéroport, à l’insu « des tontons macoutes ». Une phrase de L’énigme du retour résume bien sa nostalgie : « L’exil du temps est plus impitoyable que celui de l’espace. Mon enfance me manque plus cruellement que mon pays ». 

En filigrane, se dessine la situation politique de Haïti : la dictature de Duvalier, Papa doc, que Graham Greene appelait « mad man », qui a contraint le père, activiste militant, (« tête pensante et tête brûlée » qui a connu la prison) à quitter l’île. Puis celle de Baby Doc que le fils fuit à son tour. 

« Le dictateur pensait me punir, ce fut une récréation », conclut-il ! Il fait un retour sur le passé quand Haïti s’appelait Saint-Domingue. Il aborde le virus du racisme. Il s’interroge sur la gloire ,le statut d’écrivain « un être sacré »,et sur l’identité. Il préfère répondre à la question « Où suis-je ? » plutôt qu’à « Qui suis-je ? ».

Dany Laferrière signe un ouvrage foisonnant, attrayant et enrichissant, aux dessins multicolores, éclatants, parfois naïfs. Vrai hymne à la littérature sans oublier des chapitres consacrés au cinéma, à la peinture haïtienne, l’art américain, aux artistes (Hopper, Van Dongen, Kahlo). Quelle érudition ! 

« Le bouquin passionnant « de Daniel Arasse « montre tout ce qu’on n’a pas su voir » dans un tableau et « qui pourtant sautait aux yeux ».

Il commente, décrypte les tableaux les plus connus de Hopper qu’il a reproduits.

L’auteur immortel joue avec ses stylos de couleurs dans la rédaction du texte, exauçant son souhait « d’écrire avec des couleurs, des rêves et des lignes ».

Il nous ferait même voir la vie en rose avec la décapotable, la baignoire, la chambre, la fleur de laurier -rose  ! Difficile de livrer un aperçu exhaustif !

Le romancier livre un témoignage touchant et sincère de sa résilience réussie grâce à ses lieux refuges, à ses multiples rencontres, à sa boulimie livresque, à ses voyages (Guyane, Amérique, Brésil, Mexique), sous les auspices de Legba, divinité vaudoue (1) et d’un anolis porte-bonheur. Un livre dense, inénarrable, inépuisable !

Humour, poésie et fantaisie. Une mosaïque multiculturelle ! 

Ne pas hésiter à quitter le récit de temps en temps, car « le souffle trop ample du romancier au long cours peut couper le vôtre » ! Quelle grâce d’écriture !

Cet OLNI (2) suscite extase, émerveillement, fascination, voire envoûtement. Soyons passeur comme lui. Que serait le monde sans livre ? Cet objet malléable, « fait de papier, d’encre et rêves » que Dany Laferrière met sur un piédestal.

Ce « pavé » qui recèle tant de trésors est une vraie œuvre d’art.


(1) : Legba : Dieu vaudou , gravé sur l’épée de l’académicien.

(2) : Objet littéraire non identifié.

© Nadine Doyen

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