Tatiana de Rosnay, Sentinelle de la pluie, EHO, Mars 2018, roman  traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff

Chronique de Nadine Doyen1288647

Tatiana de Rosnay, Sentinelle de la pluie, EHO, Mars 2018, roman  traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff (165 pages – 22 €)


Admirons tout d’abord la couverture glacée, colorée, en phase avec le sujet, ainsi que la photo de Tatiana de Rosnay adossée à un arbre, à la fin du livre, apportant une touche de « glamour » ! La carte de Paris indiquant les zones inondables donne le ton. Quant aux citations poétiques accompagnées d’un dessin de feuille d’arbre, qui ponctuent chacun des chapitres, elles offrent au lecteur une pause lénifiante.

Tatiana de Rosnay nous plonge dans le mystère en insérant une série de textes en italique. On s’interroge dès la première page.

Qui est ce personnage?

Qui décline une  merveilleuse ode poétique aux arbres, son refuge, « son royaume » ?

Qui a  besoin de se soulager en consignant « cette histoire » ?

Puis qui convoque des souvenirs heureux avec sa baby-sitter, Suzanne ?

Mais qui évoque un traumatisme subi, quand il avait quatre ans, difficile à mettre en mots ? D’un texte à l’autre, l’auteure aiguise notre curiosité en distillant avec parcimonie des mots tels que: « le jour où c’est arrivé », « abomination » qui préfigure le pire. L’énigme s’éclaircira avec le dénouement et nous tient en haleine.

Paris est le lieu où converge la famille Malegarde. Retrouvailles d’autant plus attendues qu’ils doivent fêter les 70 ans du père, « l’Arboriste ». Tatiana de Rosnay  nous fait arpenter la capitale, bientôt « une cité aquatique », tout en brossant le portrait de chacun des membres de cette famille dispersée.Le père, Paul, éminent spécialiste de la sauvegarde des arbres rares. La mère, toujours aussi séduisante,  Lauren, américaine. Deux enfants aux prénoms d’arbres : le fils Linden , photographe de renom international, installé aux USA (à la vocation précoce) dont on suit le parcours;la fille Tilia,( basée à Londres avec sa fille Mistral,« la Magicienne »), qui a su convaincre leurs parents de laisser son frère venir à Paris, consciente de son calvaire au collège à cause de sa différence. Par contre elle reste pour son cadet  un mystère, « une ostrogothe », jusqu’à ce que les vannes se déversent.

Linden revisite son enfance aux côtés de ce père peu disert, admirateur de Giono et nous fait partager leur bonheur de communion avec la nature, au contact des arbres. Un enchantement. Quand il visionne une vidéo mettant à l’honneur son père, filmé dans son paradis, il réalise l’étendue de sa notoriété et de son influence. Il est troublé d’entendre ses propos dithyrambiques et scientifiques sur les arbres, qui « peuvent anticiper »,communiquer entre eux,« des encyclopédies vivantes », et ses inquiétudes. Un  plaidoyer des plus convaincants qui incite à les respecter et les protéger.

On connaît l’engagement de l’auteure pour son soutien au Refuge et à la cause gay.

Ici, elle développe une réflexion sur le harcèlement scolaire subi par Linden parce qu’il est homo et sur la différence. Situation identique chez Philippe Besson (1) et Jean-Philippe Blondel (2). C’est chez sa tante Candy qu’il fait son coming out, se sentant en confiance, révélant sa souffrance, sa solitude. L’ aveu,plus tardif, à sa mère est reçu avec des larmes.Un douloureux choc pour elle . Trouvera-t-il l’occasion de le révéler à son père ? L’écrivaine explore les non-dits entre la fratrie, entre le père et le fils, les secrets de famille( nombreux). Les langues vont-elles se dénouer cette fois ?

Le repas familial à peine commencé, tout bascule. L’ambiance conviviale tourne au drame. Ne déflorons pas les rebondissements en cascades qui déferlent sur cette famille aux abois. Mais leur angoisse  va crescendo tout comme la montée des eaux qui atteint son climax. Même le lecteur est sur le qui -vive !

La Seine,que Sacha (le petit ami de Linden) a connue indolente, est devenue un personnage à part entière, « un monstre boueux à l’appétit insatiable » que Linden va immortaliser avec son Leica. Il capture non pas des mannequins mais le zouave, « immergé jusqu’à la taille », et ce vieil homme qui pleure devant la catastrophe.

L’écrivaine met en exergue l’art de la photo : « le hasard heureux d’un instant, l’art d’en saisir la magie dans son viseur », domaine qui lui est familier.

La narratrice donne voix à la colère de la Seine en furie dont on perçoit  «  le sinistre gargouillement ». Elle insiste sur le désordre climatique, l’inquiétude grandissante pour tous ceux qui sont menacés. Très bien documentée, elle nous instruit quant à la gestion de la crue par le plan Neptune. On ferme des musées, des ponts, le métro, on annule des manifestations, on dresse des barrages, des passerelles, des estrades de fortune. Panne d’électricité. L’armée présente en renfort. On circule en barques.

Un hôpital à évacuer. Récit d’autant plus prégnant et réaliste que chacun a en mémoire des images de berges submergées, de milliers de caves inondées, de personnes hélitreuillées.  L’enfer. Les chaînes d’infos pratiquent la surenchère.

La romancière évoque aussi les crues de 1910 et 2016. Elle pointe la responsabilité de ceux qui accordent des permis de construire en zones inondables et fustige les promoteurs. Elle s’interroge aussi sur l’utilité des 4 lacs réservoirs en amont.

Elle ravive également notre mémoire en ressuscitant avec intensité le déchaînement des éléments lors de  la terrible tempête de 1999.

Roman sonore qui mêle à la fois les cliquetis des couverts au restaurant, « le vacarme assourdissant de Manhattan, le tintamarre des chantiers, les hurlements des sirènes, les coups de klaxons », des « injures sifflantes ».S’y ajoutent « le bourdonnement d’une abeille, « le cri-cri des cigales », « le gazouillis des oiseaux »,« le friselis du feuillage », le mugissement de la mer, mais aussi le ruissellement de la pluie incessante, « les bips mécaniques », les gémissements à l ‘hôpital ». Et soudain une musique s’invite, celle de David Bowie ! Va-t-elle être un stimuli pour le père ?

Tatiana de Rosnay signe une bouleversante saga familiale dont les retrouvailles, censées être festives, ne se déroulent pas sous les meilleurs auspices, puisque dans un Paris apocalyptique, sous les eaux. Loin d’être un long fleuve tranquille, le récit est  doublé d’une intrigue haletante, rythmé par les bulletins météo et de santé du patriarche, ce qui instille un suspense bientôt insoutenable. Linden a trouvé une oreille bienveillante auprès d’Oriel, une amie d’étude, a pu s’épancher au sujet de sa tante, sa confidente, qu’il aimait tant et qui lui manque. Il a aussi pu compter sur la complicité, le soutien de Mistral, et sur l’amour de son compagnon Sacha.

Un roman original, dense qui célèbre avec passion les arbres, la flore, traversé par les innombrables arômes qu’exhale l’Arboretum. C’est submergé d’émotion que l’on quitte la famille réunie,soudée, enfin capable de se dire « Je t’aime », délestée de leurs souvenirs toxiques.

La boîte, rapportée par Linden à la demande du père, a livré ses secrets, comme un testament. Un récit qui offre une méthode pour dompter son stress, sa peur : convoquer « une chose, un lieu ou une personne aux vertus rassurantes » ! On devine l’attachement de « notre prolifique franglaise » pour la Drôme (ses champs de lavande, d’oliviers,d’abricotiers) et les paysages provençaux qui rappellent la Toscane, « son Manderley à elle », confie-t-elle dans le Magazine Lire.

Les lieux comme les murs sont mémoire.


(1) Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson, Julliard

(2) La mise à nu de Jean-Philippe Blondel, Buchet-Chastel

 

©Chronique de Nadine Doyen

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