Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur Editeur, Poche, 114 p, Mars 2017, 5,90€

Chronique de Lieven Callant

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Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur Editeur, Poche, 114 p, Mars 2017, 5,90€

 

Lorsqu’on me parle du monde, de son état de santé critique et de ce qui en découlera comme désastreuses conséquences, je feins de ne rien comprendre et je détourne le regard. Car dénoncer des horreurs sans chercher à les combattre revient à planter vicieusement la pointe d’un couteau dans la plaie béante et brûlante de celui qui souffre pensant qu’on l’abandonne.

Le monde est devenu me semble-t-il devenu l’outil cruel de quelques uns. D’ailleurs que peut-on faire pour ce monde? Le sauver revient à le retirer des mains de ceux qui s’en sont armés. Peut-on sauver d’eux-mêmes ceux-là qui sont le plus persuadés qu’ils ne sont pas à sauver, parce qu’ils ne sont pas malades et par conséquent irresponsables des contaminations diverses qui se propagent?

Mais c’est vrai, sans doute Jean-Pierre Siméon veut-il par cette affirmation forte attirer notre attention sur son combat, un combat spécifique et qui concerne la position de la poésie dans notre société qui ne privilégie sans doute pas les climats propices à son apparition, son épanouissement.

Les médias pour la grande majorité nous inondent de productions diverses, qu’on consomme systématiquement et qui répondent aux lois du marketing. Elles ne sont certainement pas faites pour remettre en cause le système qui les a mises sur le marché. Parfois une ironie cynique qui n’est autre que l’agonie de l’intelligence sert les auteurs mais seulement dans le but très précis de restreindre les portes de sorties, d’aplanir le réel, de mettre fin à tout questionnement profond et véritable qui ne suit pas les voies tracées.

La scène littéraire est principalement occupée par des romans qui se limitent à n’être que des scripts, des récits rapportant une histoire qui ne questionne que la couche superficielle du monde contribuant ainsi à endormir les consciences, à étouffer le monde en rognant toutes les racines qu’il a communes à tous les humains et donc en le limitant à une représentation sans reliefs qui ne fait plus de nous des acteurs concernés mais de passifs consommateurs de récits mièvres.

Mais j’arrêterai ici, la liste de mes reproches amers car ce que cherche à dénoncer Jean-Pierre Siméon par ce livre et toutes ses actions pour la poésie et sa défense a bien plus de valeur, de force et de chance d’être entendu. Je me joins comme tant autres lecteurs avant moi à ce cri d’espoir, à cet acte de foi envers une littérature de qualité qui nous révèle au monde. Jean-Pierre Siméon est de ces poètes qui font de chacun de leurs actes artistiques, une révolte, « un effort de lucidité » et donc une analyse précise de ce monde, tous les mondes qu’il approche par la racine commune et accessible à n’importe quel humain.

« Tout poème est un concentré d’humanité, qui révèle à chacun son altérité, c’est-à-dire son affinité avec l’autre et l’arrachant ainsi à sa petite identité personnelle de circonstance, le relie. »

Evidemment, bien plus fort que n’importe quel manifeste, plus juste aussi mieux vaut lire la poésie, la poésie de Siméon et des nombreux poètes auxquels il fait référence ou qui sont simplement évoqués par sa prose.  Car la poésie va au-delà des mots, par nature elle dépasse le mot, elle se déplace dans la métaphore.

Si Jean-Pierre Siméon se lève et revendique une nouvelle place pour la poésie en affirmant comme Lawrence Ferlinghetti avant lui avait écrit que « La poésie peut encore sauver le monde en modifiant les consciences. » ce n’est pas parce qu’il désire s’adresser au petit monde restreint des poètes et de ceux qui tant bien que mal persévèrent à produire et publier de la poésie mais bien parce qu’il désire ameuter le grand public, les médias, une partie de la scène littéraire qui se plie de plus en plus aux exigences de l’audimat, de la mise en boîte et qui fait de l’acte littéraire un spectacle visuel sans véritables acteurs.

Le livre est une belle démonstration, pour appuyer ses arguments Jean-Pierre Siméon cite d’autres auteurs, d’autres poètes comme par exemple Odysseus Elytis qui écrivait « Là où la montagne dépasse du mot qui la désigne se trouve un poète. », ou encore cet autre poète tchouvache Gennadi Aïgui :  « La poésie est le travail-langage de la fraternité humaine » mais encore Darwich, Bonnefoy ou Michaux  quand il écrit à la suite du « Je est un autre » de Rimbaud: « Je cherche un être en moi à envahir. »

Octavio Paz: « Le poème exige l’abolition du poète qui l’a écrit et la naissance du poète qui le lit ».

C’est surtout dans ces moments du livre où la nature réelle de la poésie est réaffirmée grâce à des slogans qui frappent fort que je me suis senti conforté dans mes convictions poétiques.

« La poésie est  d’abord en deçà, une position éthique autant qu’un état de la conscience à vif. De cet état de la conscience que le Suisse Georges Haldas nommait tout uniquement « l’état de poésie », de la particulière empathie avec le monde qu’il implique, de la spécifique perception du réel qu’il suscite, le poème est dans la langue qu’il invente pour ce faire, disons le truchement, un symptôme, un révélateur, un point de cristallisation en même temps que le lieu de leur expérience. »

« La poésie ne donne pas du sens, elle suggère un sens selon lequel vivre, non pour quelques privilégiés mangeurs d’idéal mais pour tous. » « elle récuse la segmentation, l’immobilisation du sens. »

« La poésie n’est pas un communiqué, elle n’informe de rien: elle interroge. P36

« Le poète est un curieux  opiniâtre qui cherche en toute chose sa profondeur de champs ». « la poésie illimite le réel, elle rend justice à sa profondeur insolvable, à la prolifération infinie des sens qu’il recèle, {elle est} une leçon d’inquiétude. » « La poésie n’a jamais cessé de contester l’illusion de l’identité stable qui masque la profondeur que chacun nous sommes, l’innombrable que chacun nous sommes, la plasticité du vivant lui offrant par bonheur la chance des métamorphoses. »

« Nous ne sommes rien, dit le poème que notre relation émue à l’autre, fût-il cet autre arbre ou visage. »

Jean-Pierre Siméon remplace désormais André Velter à la collection Gallimard poésie après avoir été de 2001 à 2017 le directeur du Printemps des poètes.

©Lieven Callant