Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2019, 133p, 20€.

Chronique de Lieven Callant

Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2020, 133 pages, 20€

Une collaboration poétique entre un peintre et une poétesse

La revue Traversées dont le N°94 vient de paraître existe depuis près d’un quart de siècle. Ce petit miracle de persévérance a été rendu possible grâce à la générosité mais aussi la curiosité d’une petite équipe de bénévoles fidèles qu’anime et guide avec patience et savoir-faire Patrice Breno. En 2015, les Éditions Traversées voyaient le jour avec un premier ouvrage: Auteurs autour, de Paul Mathieu. Le catalogue comporte aujourd’hui près de onze titres. Les oeuvres et les auteurs sélectionnés témoignent de l’ouverture d’esprit chère à la revue mais aussi et surtout de la volonté de garantir une qualité littéraire, poétique et artistique à chaque parution. Ce qui guide le comité de lecture ne se résume pas en quelques directives rigoureuses, à quelques critères austères, à quelques règles qu’il ne faudrait franchir. L’équipe choisit avec son âme, autrement dit avec ce qui motive ses aspirations, sa passion pour l’écriture et les lectures. Un comité de lecture composé de simples êtres humains sujets aux coups de coeur comme aux erreurs mais qui défend des valeurs de sincérité et d’humilité.

Je fais partie de cette équipe de bénévoles qui gravitent autour de la revue Traversées mais mon rôle se limite surtout à gérer le site internet et la présence de la revue sur les réseaux sociaux. J’ai le plaisir de découvrir comme n’importe quel autre lecteur, les numéros de la revue toujours mieux fournis et les quelques ouvrages publiés par les Éditions Traversées. 

Le présent ouvrage rassemble les qualités poétiques et humaines que je tentais ci-dessus d’exprimer puisqu’il s’agit d’une collaboration poétique entre un peintre Alain Denefle connu sous le nom d’artiste Niala et d’une poétesse et professeur de Lettres Modernes, Barbara Auzou

Chaque tableau est un poème et chaque poème est un tableau. Ils échangent de semblables palettes de couleurs, de saveurs. Partagent un vocabulaire commun, né dans un jardin, une sorte d’espace où souvenirs et émotions se rejoignent, s’élucident ou se métamorphosent en visions, en sensations, en souvenirs. Une rencontre entre deux personnes, entre deux mondes de références distincts mais qui pourtant nous laisse présager de ce qui rassemble et non de ce qui sépare. Car il est vrai, les poèmes ne se limitent pas à être des récits ou des descriptions picturales. Barbara Auzou regarde au delà du cadre, du support. Elle ouvre des portes secrètes, des fenêtres. C’est elle qu’elle redécouvre en cherchant à lire les toiles, en suivant du regard le geste dont témoigne le trait appuyé, le contour d’une forme. Ce qui envahit le poème ce sont les espaces colorés, les ombres, les lumières, la femme et l’homme qui habitent les tableaux et voyagent d’un univers à une autre, d’une époque à une autre, d’un plan à un autre plan. 

Le Soi trouvé au jardin-Acrylique sur toile-100X100cm- Niala L’époque 2018-Les Mots Peints

Les peintures de Niala semblent provenir de cet endroit commun qu’on nomme rêve, ce lieu où je pense que naissent les poèmes. La fantaisie du peintre me rappelle celle de Marc Chagall parce qu’on y découvre un monde féerique où les lois de la gravité n’existent guère mais où la nature répond aux couleurs, où l’amour élabore des jardins privilégiés. 

L’univers de Niala semble fait d’oasis, l’homme, le poète, le peintre y invitent le lecteur en toute pudeur, ils y invitent la femme, l’équilibriste, l’étreinte d’un geste souple les retient, les rassure. L’animal, le végétal qu’ils soient arbre ou pétale occupent une place primordiale qu’il est possible d’habiter même et surtout en pensées. Chaque peinture est une invitation à entrer dans une cathédrale de couleurs, dans un cirque de lumière, dans un théâtre où se joue la vraie vie de l’artiste. On y pénètre avec un silence presque religieux.

Comme dans un kaléidoscope, les miroirs et les surfaces réfléchissantes ne font pas que reprendre à l’infini les mêmes motifs et nous renvoyer notre propre image, ils créent de nouvelles figures, de nouvelles formes, d’autres espaces, des lieux où la rigueur, la pesanteur n’existent plus. Mais les poèmes et les toiles ne sont pas que des songes individuels, ils restaurent ce qui trop souvent fait défaut: un lieu de rencontre, un espace respectueux, un jardin, un poème qui englobe d’autres poèmes comme le miel au sein d’une ruche.

Cette rencontre entre Barbara Auzou et Niala fait appel à notre faculté de rêver les mots, de fabriquer la vie. 

===>Le blog du peintre se trouve ici: http://www.niala-galeries.com

====>Le blog de la poétesse se trouve ici: https://lireditelle.wordpress.com/les-mots-peints-barbara-niala/

À chaque tableau (acrylique sur contrecollé +/-80X60 cm) correspond un poème. Le livre propose sur une page le tableau avec son titre, son support et sa matière, ses dimensions en regard sur une autre page. Pour lire le tableau, il faut prendre le temps de le regarder. Pour avoir accès au poème, il faut tourner la page, se donner à lui. 

Double Je 

Niala Double je

Tu m’écris d’un temps sans âge
à faire fuir l’effroi des journées,
à forger des couleurs inventées
à l’orange de nos visages.

Tu m’écris pour arracher à la fatigue de parler
le mot nu qui manque au langage
et qui reste à la palette inconsolé.

Tu m’écris contre les poussières éprises de peu
qui s’agrègent comme des sentences
au poumon en feu.

Et moi je peins
et crie à la porte fermée des hommes
et à la fleur de coton pendue à la fenêtre
qui avorte de son jour.

Je peins et crie à tromper la nuit économe
pour lui faire croire au matin,
pour mordre les douleurs sur les lits du passé
et faire renaître l’enfant lointain.

Je peins
et crie contre l’injure du banal
à en découdre sans fin
au miroir du double je.

S’il y a un vide
c’est qu’il est ardent
écris-tu.
Et c’est au pinceau d’un ciel qui s’était perdu
que nous accrochons des printemps
comme autant de ventres lavés de larmes.

©Barbara Auzou

Vous pouvez lire la chronique écrite par Patrice Maltaverne sur ce très beau livre de Barbara Auzou et Niala : ici

Pour commander le livre voici un bon de commande que vous pouvez envoyer par la poste mais vous pouvez aussi afin de l’obtenir plus rapidement envoyer un mail

Patrice Breno – Revue Traversées: traversees@hotmail.com

Patrice BRENO
Revue Traversées
Prix Godefroid Culture 2015 – Province de Luxembourg – Libramont (Belgique)
Prix Cassiopée 2015 – Cénacle européen – Paris

Prix de la Presse Poétique 2012 – Union des Poètes Francophones – Paris

Directeur de publication
43, Faubourg d’Arival
6760 VIRTON (Belgique)
https://traversees.wordpress.com/a-propos/
0032 497 44 25 60 


©Lieven Callant

Philippe Thireau, Melancholia, Tinbad Fiction, janvier 2020, 48 pages, 11,5€.

Une chronique de Lieven Callant

Philippe Thireau, Melancholia, Tinbad Fiction, janvier 2020, 48 pages, 11,5€.


Dans un premier temps, j’ai cru que l’absence de « je » témoignait peut-être d’un acte de pudeur de la part de l’auteur. Il se serait retiré de la narration, derrière la fiction qui est en train de s’écrire et de se choisir un rythme de lecture. Pudeur choisie afin que s’installe aux creux des phrases l’indécision qui si souvent me caractérise. 

Ensuite, comblant le vide laissé devant ou après le verbe, s’est installée en moi, l’idée qu’il n’y a rien de personnel en tout texte mais qu’il y reste souvent une part commune à tous.

J’ai songé à la rencontre entre le jeune Rimbaud et le soldat mort dans ce trou de verdure et à mes rencontres multiples de ce poème conçu tel un tableau, ne laissant filtrer que peu à peu toutes les marques les plus froides de la mort. Ce poème qui présageait déjà tous les dérèglements possibles et à venir du rythme, du silence. De l’écriture. Quand le poème se tait, la réalité se découvre et elle est d’une cruauté sans équivoque. Une image et trois mots pour la mort: deux trous rouges.

Le texte de Philippe Thireau à l’intersection des genres se joue à trois voies: le soldat, la fille violette, l’oiseau-narrateur. Un homme, une femme, la mort. Le lire c’est tenter de reconstruire mais aussi et bien sûr c’est participer au jeu de la destruction, de la déstructuration de l’écriture. Car il faut bien que je l’écrive, le texte ressemble à une prise de notes rapide, une ébauche, un scénario invitant à de multiples reprises et réécritures. Le travail n’est pas fini, reste à faire, le texte est brut. Le peintre laisse transparaitre dans son geste et ses aplats de couleurs, la toile, l’élément matière tel qu’il est avant manipulations, l’écrivain montre son carnet de notes, ses phrases soulignées, ses mots agglutinés, ses phrases non ponctuées. 

Bien évidemment, le titre du texte m’interpelle parce qu’il désigne une forme de folie, une tristesse de fond, le germe du génie et sa malédiction insoluble. Il évoque aussi pour moi le film de Lars von Trier. En trois mouvement, la fin de l’amour dans ce qu’il a sans doute de plus absolu, une prochaine disparition annoncée, inévitable. Face aux catastrophes de l’existence quelle peut-être notre réponse?  

Ce livre me perturbe, me dérange et me fait vaciller, moi et mes habitudes. Je crains à force de ne plus pouvoir faire glisser entre les lignes comme j’aime tant le faire, tous les autres livres que j’ai lus et aimés.  

© Lieven Callant

Adelheid Duvanel, Délai de grâce, traduit de l’allemand (Suisse) par Catherine Fagnot, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.

Adelheid Duvanel, Délai de grâce, traduit de l’allemand (Suisse) par Catherine Fagnot, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.

Les pages ne sont pas numérotées

Sont rassemblés sous ce titre quelques textes courts. En une seule page, grâce à quelques mots simples, incisifs, Adelheid Duvanel dresse des portraits aux teintes bouleversantes. Elle raconte la vie de ceux qu’elle croise, elle se reconnait parfois dans leurs déboires, leurs désarrois, leurs solitudes et dans la façon qu’on a de les juger et puis de les condamner. Presque tous les personnages ont une blessure commune qui les exile, les mutile, les enferme. 

Ce sont les liens filiaux, ce qui unit ou désunit les humains, Ce sont des bouts de vie, des morceaux de tempêtes et ce qu’il en reste après lorsqu’on est forcé de continuer qu’Adelheid Duvanel met sous sa loupe et interroge. Quels sont nos abris et nos réponses possibles? Comment se protéger, évacuer les souffrances? 

Dans les réponses qu’on pourrait échafauder, il n’y a pas de certitudes, de lignes droites, il n’y a que des boucles, des courbes qui s’enchâssent et ne finissent pas de s’enrouler sur elles-mêmes. Finalement, on devrait cesser de se fier arbitrairement aux apparences, aux évidences et à quelques faits sommaires avant de proférer la sentence d’un mot, la condamnation définitive du symptôme d’une maladie, d’un mal-être car il est toujours quelque chose qui nous échappe, que nous ne connaissons pas, ne savons pas ou ne voulons ne pas savoir.

Adelheid Duvanel réclame sans s’apitoyer, sans se perdre dans les détours « le droit d’être inapte à la vie ». Demande qu’il soit accordé pour tous un sursis, « un délai de grâce ».

« Quand on parle, on rate la vérité de peu. C’est seulement quand on écrit, qu’on barre des mots, qu’on en trouve d’autres, qu’on peut l’atteindre. ».

©Lieven Callant

Lambert Schlechter, Je n’irai plus à Feodossia, proseries, Le murmure du Monde/9, Tinbad poésie, 226 pages, octobre 2019.

Une chronique de Lieven Callant

Lambert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feodossia, proseries, Le murmure du Monde/9, Tinbad poésie, 226 pages, octobre 2019.


Ce neuvième volet du murmure du Monde comporte 198 proseries partagées en deux grandes parties de 99 proseries chacune. À ce principe général de structure, jouant sur l’équilibre formel, s’en rajoutent d’autres se référant à l’écriture de la page elle-même qui se veut être d’un seul geste, sans rature, mais non sans bifurcations, à l’exploit peut-être de survivre à cette page et à toutes les autres. 


Lambert Schlechter est un explorateur des mots et ses explorations le mènent principalement, essentiellement dans les labyrinthes que forment les bibliothèques aux étagères chargées de livres. Il parcourt inlassablement les oeuvres en érudit, il les étudie, les aime avec une passion qui ne faiblit pas. Pour tenir, pour moins mourir, on s’acharne à écrire coute que coute, au goutte à goutte des jours, de page en page, de proserie en proserie, de billets en billets. 

L’endroit depuis lequel écrit Lambert Schlechter est sans doute celui de la solitude où tous les constats paraissent avoir le tranchant d’une blessure qui ne guérira plus. Mais il écrit aussi depuis un grenier sous une lucarne sur laquelle « tapote une mélancolique monotone pluie d’avril ». Tous les jours, il est à sa table de travail face à un jardin, face à lui-même, face aux songes, en possession d’une vigueur dédiée à l’envie de savoir, à la curiosité, au désir souvent amoureux et torride de dire et d ‘écrire. « Ce ne sont jamais des notes négligentes ou provisoires »(…) « J’écris une page sur la page, et ça donne une page, mes commentateurs posthumes ne manqueront pas de relever cela, je n’ai que peu de talent, et aucune imagination, j’ai juste, pour écrire, l’obsession de la chute du temps le long des pages, de page en page. »

L’auteur a plusieurs plumes, plusieurs vies superposées et mêlées entre elles, il est plusieurs personnages. Il est lui, je, ou tu. L’écrivain a plusieurs cahiers, certains sont pour consigner les rêves, d’autres pour les études faites sur les livres lus ou sur ceux qui sont encore en train de s’écrire. L’auteur a un crayon pour souligner, annoter, marquer d’astérisques les pages, les phrases aimées. L’auteur a plusieurs règles pour souligner ou pour servir de repères et établir une méthode. Lambert Schlechter semble s’engager dans un monologue en écrivant ce livre pourtant, le lecteur des les premiers signes est comme subjugué, charmé par une certaine dérision amusée, un parti pris critique sans préjugés qui force le constat lucide: « Je n’irai plus jamais à Feodossia ».

L’auteur nous avertit « je n’ai jamais su me résoudre à faire des contrats, ça vous mène au bord du gouffre ». et puis plus loin « C’est entendu, on écrirait pas s’il n’y avait pas l’écriture de ceux qui écrivent ». « La sauvagerie incontrôlée du végétal », la vie et ses soudains bouleversements ahurissants, ses contrastes, font que tout perd son sens et qu’il n’y a plus de mots. 

Dans cet écart, nait une sensualité, un érotisme absolu sans vulgarité mais comme gorgé uniquement de ce qu’il est et de ce qui le suppose, le sous-entend, le susurre. La suggestion d’un rêve, d’un fantasme nourrit l’amour et ce qu’il garde d’impossible à dire. Car il est vrai qu’il n’y a pas de mot pour l’amour. Raconter l’amour, c’est faire de l’amour un roman et on peut penser qu’il le restitue encore moins bien et bien plus froidement qu’un rêve. Le rêve convoque, évoque, le fantasme nourrit ce même rêve en brouillant les frontières de la réalité.

Les 198 proseries comme autant d’étapes, de stations, font partie d’un voyage qui ne se cherche pas vraiment de but. Elles nous apprennent la lenteur, la patience, l’impertinence ou l’innocence. Elles ne contournent ni n’effacent la mélancolie, le constat effrayant de la solitude, de la vieillesse qui nous touche lorsque la femme cesse de nous aimer et nous quitte. La transgression ultime au-delà de ce qu’elle a de charnel, d’éperdument sauvage et libre reste hors de portée. Même si l’amour nous laisse croire qu’on s’approche de l’autre, que l’on est l’autre, on demeure en deçà de ce qu’on voudrait exprimer ou explorer. Nous reste le murmure du monde comme le filet presque muet d’une source profonde qui jaillit là où l’on ne l’attend plus.

Lambert Schlechter sort de la poche de son veston un opuscule comme d’autres sortent d’un chapeau un lapin magique et il lit:

P71 « C’est Tchouang Tseu, écoute: La vie est comme un poulain blanc qui franchit une faille — un éclair et c’est fini. »

© Lieven Callant

Le murmure du monde- blog

Thierry Radière, Tercets du dimanche, Éditions Gros Textes, 54p, 2019

Une chronique de Lieven Callant


Thierry Radière, Tercets du dimanche, Éditions Gros Textes, 54p, 2019 


Le titre en lui-même pourrait faire référence aux peintures du dimanche, celles qu’on obtient avec patience, pertinence et qui ont cette innocence, cette pudeur tendre, ces ouvertures propres à l’enfant qui apprend ou à l’esprit qui sort volontairement du chemin que tous les autres jours lui imposent. 

Les samedis sont au marché mais le dimanche est à la rêverie, au souvenirs, aux jeux, à la poésie et à ce qu’elle suppose de remise en question de soi, de l’autre que l’on est tous les autres jours. Le dimanche est la frontière qu’il faut traverser. 

« C’est un jour
où même chez soi
on se sent ailleurs. »

Le dimanche nait et meurt en nous et à l’extérieur quelque chose qui parfois nous dépasse mais s’impose pourtant en trois lignes légères, en une image furtive ou pesante comme les sournoises angoisses qu’on a le droit d’oublier tous les autres jours parce qu’on ne peut arrêter le temps, les souvenirs ou les espoirs comme on le peut le dimanche. 

« En un rien de temps
quelque chose se glisse dans les coeurs
et ne veut plus partir. »

Le dimanche c’est le jour où plus rien ne compte. 

« En faisant de la balançoire
une fois sur deux
les pieds sont des feuilles de cerisiers. »

On dirait que le ciel
dès que c’est jour de repos
perd le nord et fait n’importe quoi. »

Le dimanche c’est le jour où tout soudain fait mal et pèse lourd.

« Presque déjà saoul à onze heures
il rejoignait le grenier
pour dormir près des souris. »

« L’envie de tout casser était là
tapie dans le creux du ventre
à ne jamais s’exprimer. »

Thierry Radière avec « Tercets du dimanche » se permet de transformer nos dimanches en menus couplets qui se partagent la page comme les jours la semaine. Il nous offre les battements d’ailes avant l’envol, des petits portraits à emporter avec soi et autant de mots, juste ce qu’il faut pour nous éblouir, nous alerter, nous réconforter ou nous transporter vers des ailleurs.

Regarderais-je encore le dimanche comme le dernier des jours, le plus lent, le plus docile ou écouterais-je à l’avenir tout ce que la poésie peut me dire en quelques strophes? 

© Lieven Callant

Jean Joubert, L’alphabet des ombres, Éditions Bruno Doucey, mars 2014, 134 pages, 15€

Une chronique de Lieven Callant

Jean Joubert, L’alphabet des ombres, Éditions Bruno Doucey, mars 2014, 134 pages, 15€

En lisant « L’alphabet des ombres » de Jean Joubert, je songeais aux images envoyées par la sonde New Horizons alors qu’elle plongeait dans les confins de notre système solaire, de Pluton entourée du halo de son atmosphère. Cette image de la planète naine occultant le soleil nous révélait ce que nous n’aurions su imaginer avec une telle précision. Ainsi agit aussi la poésie, des points de vue où elle place le poète et son lecteur, elle offre une vision totalement renouvelée. Nous regardons depuis l’ombre, depuis les profondeurs et le spectacle est souvent bouleversant car le poète utilise « L’alphabet des ombres », un ensemble de signes qui résultent d’observations minutieuses faites par le biais d’instruments qui cherchent dans les détails une précision et une beauté qui d’ordinaire échappent à l’oeil nu.

Il m’est difficile de dire ce qu’est un poème, ce que devient la poésie même si son auteur me l’explique à longueur de vers. Souvent pour se manifester à moi avec plus de singularité et afin que je saisisse la valeur de ce que portent en eux les textes poétiques que je lis, il m’est indispensable d’écrire. 

Un poème lu équivaut parfois à un autre poème, à son écho, à son reflet trouble et troublé. Secrètement, je me nourris de poèmes et pas seulement pour m’inspirer mais vraiment et surtout me sentir vivre à travers eux. C’est sans doute cette raison qui me fait aimer les poèmes légers, doux comme des galets, presque muets de ce qu’il y a de trop humain en nous. 

La poésie de Jean Joubert que je découvre par ce cinquante septième livre des éditons Bruno Doucet offre cette place idéale pour la réécriture et la réécriture permanente du poème. Ses mots ouvrent des voies, ses vers guident et inventent un regard simple, purifié, sans artifice. Ils interrogent et s’ouvrent depuis la nuit du rêve 

Nous nommerons Sable
cet enfant rêveur
amoureux des voyages.

==>Le Sable ainsi nommé est le poète, est le poème voyageur.

Que le vent l’arrache,
l’emporte sur de hautes routes

==> poème et poète visent et visitent les hautes routes, racines arrachées loin des ordinaires sentiers

Louer le sable,
célébrer les noces du sable,
de l’eau, du feu et du vent.

Écrire sur le sable l’histoire du sable

N’est-ce point-là l’enjeu du poème? Se consacrer à son éternelle écriture du présent, n’est-il point une sorte de tentative permanente de l’impossible? Bien évidemment, pour l’écrire nous n’avons que du sable, le temps qui glisse, l’effacement et sa réécriture transgressive.

Chez Jean Joubert la poésie prend corps, -souvent celui d’une femme- mais pour écrire il se sert de l’alphabet des ombres (tel que je l’évoquait en ce début de texte), de l’alphabet des songes, des souvenirs, des fantasmes. L’ombre révèle la lumière. La nuit, le jour. Du fond d’un puis renait l’enfant.

Les signes, les traces qui sont « Dans l’écriture avant l’écriture » nous invitent à voir. et non pas savoir « Voyez cet arbre qui nous parle son langage de feuilles.


Seul un coeur innocent saura saisir
non pas le sens
mais la musique et la saveur et le parfum,
l’âme enfin de la terre,
L’indescriptible élan.

© Lieven Callant

Eric Chassefière, L’Arbre de Silence, Éditions Sémaphore, Collection Arcane, 69 p, 12€

Une chronique de Lieven Callant


Eric Chassefière, L’Arbre de Silence, Éditions Sémaphore, Collection Arcane, 69 p, 12€

Le silence de la mer, première partie de ce recueil, rassemble quelques variations poétiques courtes ayant pour thème central apparent la mer. Les poèmes sont autant de marines, peintes fébrilement en quelques mots. Plutôt qu’une description méthodique des paysages marins, ce que cherche à reproduire le poète, c’est une description de sensations, d’émotions internes. La nature invite à se laisser glisser jusqu’à soi-même pour un ressourcement salutaire. Une découverte sans nom et qui s’imbibe de silence. 

Cette voix qui brûle sur du silence propose des poèmes qui participent du même élan de peindre tout en légèreté et avec une économie de moyens et selon un rapport à la nature plus fougueux, plus amoureux. Nait le désir de faire corps avec elle, de partager sa lumière, ses silences. De vivre par le poème.

Mots plus légers qu’ombres
d’oiseaux frôlant la terre
mots tenus longtemps
dans la parole du corps
mots d’avant le silence
d’avant le cri
mots lancés comme des pierres
à la force de l’instant
mots murmures
quand l’arbre parle
mots jamais retrouvés
toujours écrits
dans la langue du chemin
mots dont il faut apprendre
à dire la perte
mots traces
qu’on n’écrit qu’une fois

Ce poème me semble résumer bien mieux que je ne le pourrais l’enjeu de ce recueil. Sa symbolique qui est aussi d’emprunter aux paysages et aux événements naturels que sont les pluies, le vent, la lumière, l’avancée du jour, des significations multiples.


« le poème est l’arbre »  « écris les mots
n’enferme pas les mots dans la page
laisse-les respirer prendre souffle
écris comme l’arbre respire »

« sois ce chant sans commencement
d’un rêve de cigales palpitant dans l’ombre »

Entre effacements et apparitions, ombres et contours, cris et silences, être et paraître, le poète cherche des instants de plénitude, de furtive liberté. Il faut vivre le poème « sans jamais aller plus loin que les mots » il faudrait « les charger de leur juste de poids de vie, parler les mots simples de l’effacement. ». Il faut « être le marcheur des lisières » « au seuil de l’ici ».

Tombeau de Joseph Delteil n’a à vrai dire rien d’un tombeau car nous l’avons compris, les mots du poème regorgent de vie, s’en imprègnent. Eric Chassefière referme son livre comme il l’a ouvert sur un hommage. Il repère les signes de l’invisible, les chants du silence et invite le lecteur à s’émouvoir, à voir, à penser, à aller au delà des apparences. Comme je suis de nature à contempler parfois au dépend d’une action rapide et forcée, de nature à rêver, de nature à me positionner en lisière et que les paysages où la mer est une présence et l’arbre une source de vie, j’ai apprécié ces poèmes de la simplicité.

© Lieven Callant