Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€

Une chronique de Lieven Callant

 

Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€

 


Le titre donne le ton à ce nouveau recueil des éditions Traversées: on joue et on se joue des codes traditionnels de la poésie avec une certaine science légère et amusée qui permet malgré tout à son auteur et aux lecteurs d’apprécier avec lucidité des messages complexes et vrais, critiques surtout vis-à-vis d’eux-mêmes. Ces jeux réintroduisent ce qui manque parfois ailleurs, la fantaisie, l’audace, l’humour.

En se ré-appropriant d’une des formes clés de la poésie: le sonnet, Frédéric Chef me rappelle qu’on peut innover sans céder à la facilité voire à la grossièreté, sans rester prisonnier des codes multiples qui portent la poésie ou la sculpte parfois avec trop de rigueur. Les règles, les formes ne se figent pas mais servent de tremplin à l’écriture.

Vanités, hommageries et voyageries  partagent les sonnets selon leurs caractéristiques comme on partagerait des pâtisseries selon leurs goûts et leurs textures mais aussi leurs valeurs nutritives et l’effet que ces délices procurent à ceux et celles qui les goûtent. Les « Poèmeries » seraient donc des friandises, des mets de choix.

Les poèmeries peuvent tout aussi bien être des gamineries autrement dit des enfantillages ou des espiègleries. Le poète reste un enfant après tout, en garde la spontanéité et une certaine joie de vivre, de goûter l’instant présent et de faire de la vie un jeu. De s’habituer à la vie par le jeu. Le poème nous aide donc à nous habituer à la vie.

Le suffixe –emerie fait aussi référence à un lieu de fabrication. Dans les poèmeries, on fabrique des poèmes, dans les hommageries des hommages, dans les voyageries, des voyages.  

Le poème comme une notion à la fois et vague et précise devient aussi le lieu de rencontre de tous les poèmes et de tous les poètes. Lire-écrire, comme le fait Frédéric Chef et comme il nous invite à le faire par ce recueil est sans doute la meilleure façon de saluer le poète, les poètes et les poèmes.

Le poème est le lieu où l’on aspire à être soi, se retrouver dans les mots de l’autre. Il est l’endroit où tout au contraire on aspire à ne rien retrouver d’ancien, de connu et où l’on peut aisément disparaitre entre les mots et leurs saveurs, entre les images et les tableaux.

Le poème est un voyage d’exploration de lieux qui n’existent qu’en lui, ces lieux que l’esprit invente, répertorie ou cache. Pour ce voyage, il n’est pas forcément nécessaire de se déplacer matériellement d’une ville à une autre, d’un pays à un autre. Le poème est un univers en lui-même. Si de nombreux poètes sont de grands voyageurs, des aventuriers, d’autres explorent en restant cloués à un lit par la maladie, l’infirmité, l’angoisse, l’emprisonnement, la mort. Ils s’aventurent en des régions qu’ils sont les seuls à explorer pour l’instant. Pour l’instant seulement, car nous sommes tous condamnés.

François Villon, Georges Perros, Armand Robin, Amen Lubin, Ted Hughes, Roger Bodart, Jacques Borel, Pierre Morhange, Francis James, Ivan Bounine, Charles Baudelaire, Harry Martinson, Théophile Gautier, Pierre Loti, Alain Bertrand, et d’autres sont évoqués au fil des mots. Quelque chose venant d’eux rythme notre lecture, impose un souffle nouveau à l’écriture dans les trois parties que comporte ce très beau livre.

« je lis les poètes un peu comme on se lit

soi-même dans le miroir déformant des mots

essorant les poèmes les buvant jusqu’à la lie

trouveront-ils un soir pour apaiser mes maux » P40

 

« mais aucun poème ne ressuscite un mort

tu t’accables de vivre sans elle qui fut

ta joie ton feu autant le poids du remords » p44

 

« sorti du vide ce poème ou de la main

qui trace un chemin dans la poussière du temps

l’esprit se perd et se trouve un refrain

de l’espoir et l’abondance à contretemps

 

le cerveau est une chambre sans meubles

et sans tapis qui résonne et sonne le creux

et les mots mensongers ce décor meublent

nos regrets et cet appartement spacieux

 

pourquoi ce coeur bat-il encore? envahi

de doute et tremblements comme par la nuit

en nous les cris et le chant des fantômes

 

toi seul poète chasse de nous les araignées

clameur de trompe tous ses vers non alignés

peuplent cet univers vide que nous sommes  p47

 

Les éditions Traversées nous offrent comme à leur habitude, un livre de qualité tant par son contenu que par par sa présentation graphique soignée. L’illustration de la couverture est une aquarelle de Jean-Claude Pirotte. Bertrand Degott a assumé la « préfacerie » 

©Lieven Callant


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Rodrigue Lavallé, Décomposition du verbe être, Éditions Tarmac, 101 pages, juin 2018, 14€

Une chronique de Lieven Callant

b0188f_48c9a96eeece496689c472f4709f7863~mv2_d_1624_2798_s_2.jpgRodrigue Lavallé, Décomposition du verbe être, Éditions Tarmac, 101 pages, juin 2018, 14€


Très bel objet que ce livre. Mise en page soignée sur un papier comprenant de fines rayures qui lui donnent un toucher agréable. La typographie est sobre et d’une parfaite lisibilité. Sur la couverture on peut admirer une énigmatique illustration de Dominique Catin. Les lectures peuvent débuter dans de très bonnes conditions.

Si je dis « les lectures » ce n’est pas seulement parce que ce recueil de poésies comporte plusieurs volets(5) et une préface de Laurine Rousselet mais parce que par essence la poésie a de multiples entrées.

Décomposition du verbe être pourrait être le titre d’une toile abstraite, un polyptyque à la manière de Pierre Soulages qui ne serait sans nous rappeler la grande connotation mystique des peintures à plusieurs volets reliés entre eux.  Au moyen-âge et à la renaissance, ils servaient de retables dans les églises. 

Ce recueil n’est pas dépourvu de magie puisqu’il réinvente en bien des endroits, le rythme de la lecture, il est parcouru de pauses, de césures, d’espaces libres. La lumière s’invite presque partout même si elle n’a pas toujours la vocation de nous éclairer. Place est faite, place est créée pour le doute contenu plutôt que pour l’affirmation univoque. Le sens empreinte de multiple voies ou parfois nous mène dans notre propre labyrinthe. Le sens ne sert pas forcément la signification concrète et directe, c’est une invite. 

Décomposition du verbe être serait donc une composition abstraite qui se propose de décortiquer le verbe en tant que partie principale du discours de toute langue mais aussi d’offrir tout simplement une analyse de l’être. L’être comme un fait, un acte, un choix ou au contraire comme un rassemblement de parcelles, de pièces motrices que j’appelle « l’existence », la vie, ce qu’elle est au quotidien ou devient de jour en jour. L’être comme un statut instable dont il nous faut prendre conscience parce que justement nous nous décomposons. 

Par « décomposition » on peut vaguement entendre destruction, mort, pourrissement, désagrégation du corps, des corps de chair, de vies, d’existences charnelles nourries de désirs qui s’éteignent au fur et à mesure qu’on y répond. Car on entend bien au travers des lignes qu’une mutation est en train de se produire, un voyage de soi d’un endroit à un autre, d’un état à un autre. On progresse par respirations. D’un mot à un autre, on respire, on grandit ou au contraire on se rétracte, on retient son souffle. On laisse naître l’émotion pour en laisser mourir une autre. 

Je ne parviens pourtant pas à me résorber à la lecture de ces poèmes, je me demande encore si de bribes les poèmes ne deviennent pas la toute dernière trace, l’épure d’un geste, l’ultime signe d’une langue. Cette langue de ce point de vue le plus dépouillé, le plus décomposé m’apparait dans toute sa richesse flamboyante. J’apprends à la reconnaître, à la détecter un peu à la manière de ces astrophysiciens qui devinent la présence d’un objet massif noir et invisible par les forces que celui-ci exerce sur son environnement. Pour revenir à ma comparaison du début, Soulages en peignant de noir ses toiles, nous révèle la lumière, sa puissance jusque dans les moindres recoins de notre univers mental. La poésie est finalement quelque chose qui nous échappe et qu’on ne peut vraiment définir pourtant sans elle, le monde (du moins le mien) s’effondrait sur lui-même.

Goûtez par vous-même, voici le début du livre que j’invite à lire : 

ça ressemble au soir

tambour au fond du crâne

un secret dans la gorge

resté

le corps

de sel et d’eau

prépare son achèvement

ce qu’oblitère l’angoisse

du vide

une grille

on ne sait si l’ouvrir

l’air se gonfle aux poumons

saturés de crépuscule

on espère que

telle adviendra

deviendra

pétale

©Lieven Callant

Rémy Cornerotte, Seul, poèmes retrouvés, avec des photographies de Jacques Cornerotte, éditions Traversées, janvier 2018, 68 pages, 15€ 

Cover SeulRémy Cornerotte, Seul, poèmes retrouvés, avec des photographies de Jacques Cornerotte, éditions Traversées, janvier 2018, 68 pages, 15€ 


Derrière ce titre énigmatique se retrouvent à l’instar des galets laissés un instant sur les rives par la mer, des poèmes polis par un poète sincère et discret qui semble confirmer derrière ce retrait que seul le poème importe et tellement moins son auteur que son lecteur. Ce voeux de discrétion, de pudeur respectueuse occupe une place centrale dans ce très beau livre des éditions Traversées.

Pour chaque poème, il faut savoir se créer une solitude. Pas celle de celui qui abandonne et fuit mais celle de celui qui sait partir et revenir, celle qui permet de tisser des liens avec le monde, celle qui nous connecte et déconnecte de la vie pour mieux en appréhender les détours, en savourer la naturelle simplicité. 

Ces poèmes sont restés longtemps inconnus et ont été retrouvés récemment et confiés au neveu de l’auteur. 

Les textes qui présentent l’ouvrage révèlent l’aventure cachée derrière ces poèmes retrouvés et dressent le portrait d’un auteur qui est avant tout un homme, dynamique et à multiples facettes: abbé, professeur de mathématique, peintre, sculpteur, amateur de musique, de théâtre, il semble avoir consacré sa vie à la rencontre de l’autre par des biais différents et qui ne se limitent pas à l’action ou à la réflexion religieuse. Ces textes nous livrent avant tout une réflexion poétique qui s’inclue dans une démarche artistique plus étendue, un positionnement éthique. Il est réconfortant de lire que les poèmes portent en eux une invitation, une vision humaine simple et dépouillée de la vie. Il n’est pas certain que l’auteur se soit positionné en tant que poète voulant transmettre une oeuvre. Les poèmes ont été écrits. Dans quels buts? Cela n’importe pas vraiment. La nécessité est intrinsèque au fait de les écrire. Écrire comme on respire.

La première chose à apprécier en eux est donc la solitude salutaire, indispensable au poème. L’auteur et son lecteur éprouvent ce même besoin de retrait. Se détache alors du texte une franchise  et une vérité similaire à celles que l’on retrouve dans les peintures abstraites du début du 20ème siècle. Une abstraction qui ne soustrait ni l’homme, ni le divin mais l’éloigne d’une représentation contraignante ou qui ne correspond qu’à son aspect le plus superficiel. Le poème est léger comme l’âme ou comme ce qui la transporte au delà d’elle même. Le poème est vie, vie spirituelle surtout. 

Je ne pense pas et cette lecture me conforte que la poésie soit parole, qu’elle se doit de transmettre un message, d’appliquer au monde sa pensée descriptive qui le compléterait. La poésie ne communique pas. Elle se tait. Elle invite le silence, elle le convoque, elle provoque, elle demande que l’on regarde, que l’on contemple au delà de l’apparence, la réalité.

C’est un peu la même invitation que l’on retrouve dans les photographies de Jacques Cornerotte. Au-delà de ce qu’elles montrent et cherchent à représenter, au delà des paysages, des objets, des bâtiments et des lieux, elles évoquent la trace, le signe presque invisible et indéchiffrable, la solitude de celui qui regarde et fabrique les images. Les photos invitent à voir au travers de ce qu’elles montrent. Ainsi le couloir vide montre celui qui s’y promenait. L’arbre devient le lieu de fraîcheur où il est bon de se reposer. Reposer son esprit, se libérer des contraintes descriptives strictes. Les liens que tissent les photos et les textes ne sont assurément pas ceux de l’illustration et de la démonstration. Ces liens sont ténus et visent à établir des corrélations entre les manières de voir et de percevoir, de sentir, de vivre et de transmettre au-delà des langages mis en place, une réalité qui ne porte pas de nom et se loge au fond de nous.

Rien ne vaut les citations lorsqu’il s’agit de partager l’émotion de la lecture et la portée puissante d’un livre de poésies tel que celui-ci. Je suis heureux et fier de faire partie de l’équipe qui oeuvre pour la revue Traversées. Les choix éditoriaux de Patrice Breno sont avisés et témoignent pour moi d’un long et sincère amour de la poésie sous ses formes les plus exigeantes, les plus justes. 

« Je chante la joie 

de ne rien faire,

dans le haut bois vert.

Et tandis que le monde

se lacère,

je suis hautement

l’heureux musicien »

Souviens-toi

et psalmodie les montées

—le sentier solaire, effroi et flamme

auprès des buis funèbres

—le pain de la terre

dans les emblavures du ciel

—l’or des Hespérides

dans le pré d’azur.

Et plus loin

—le balancement dans les flots matriciels

et la houle des mots indicibles

avec aux confins

—les marais salés de feu

—le mot et l’insurrection

—le cri et l’aurore initiale

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Les samedis sont au marché, Thierry Radière & Virginie Dolle, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2017, 52 pages, 12€

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Les samedis sont au marché, Thierry Radière & Virginie Dolle, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2017, 52 pages, 12€


La place du marché est souvent l’endroit central d’une ville, d’un village où les gens se rassemblent en premier lieu pour y faire des achats liés à leurs besoins vitaux: se nourrir. Mais avec l’affirmation du titre, l’allusion ne se limite pas à cet endroit riche en saveurs où l’on trouvera nourriture et vêtements et où l’on rencontrera les voisins, les amis mais à ce choix apparement arbitraire de se réserver un moment dans notre quotidien où l’on cesse de se laisser porter par les évènements sans les avoir véritablement choisis. Le samedi est à la forêt, le samedi est au jardin, le samedi appartient au jeu, au rêve. On se réserve un moment quelqu’il soit pour se recentrer sur soi-même et être ainsi disponible aux autres, à ce qui se vit autour de nous. Le samedi est à l’écriture. Mais qu’est-ce qui nourrit l’écriture? Thierry Radière répond à cette question et je laisserai aux futurs lecteurs le soin de chercher les réponses en même temps que l’auteur grâce à ce nouveau livre.

L’écriture poétique est à mon sens le thème principal de ce livre partagé en plusieurs petits textes qui évoquent les réflexions, les actes de rêverie et de prise de conscience, le jeu, la résolution des énigmes posées par quelques uns des souvenirs. Solutions qui consistent bien souvent à réussir à se détacher d’une vision trop fermée par une acceptation de soi et de l’autre. Vivre sans remords. C’est sans doute un « travail » qui se fait et se vit en amont de l’écriture.

Le regard et la parole de Thierry Radière se rapprochent par moments de l’enfant de huit ans qu’il fut et qu’il est encore parfois au travers de sa fille, il parvient à récolter cette fraîcheur infinie et cette curiosité sans préjugés qu’on a à cet âge et qu’on devrait garder. Imagination qui ne connaît pas les frontières que s’imposent les adultes ou que la vie quotidienne leur a imposées. Ainsi comme dans un jeu de rôle, on choisit le personnage que l’on devient et il n’est plus impossible de retourner en arrière, d’inviter sa mère à ce marché des saveurs libérateur, il n’est plus interdit de songer qu’elle ne serait plus enfermée par une vie de contraintes, de devoirs familiaux et professionnels qui ne lui laissaient plus le temps d’exister, d’être à elle-même.

Il est certain que l’adulte qu’est Thierry Radière a pris le temps de choisir ses priorités: le marché, la place centrale de son univers intérieur où l’on choisit et récolte bien plus que des marchandises, sert tout comme la cuisine dans sa maison, de lieu de paroles et en particulier les paroles que nourrissent les rêves, et les questionnements insolites, un lieu où cette parole devient libre, on prête attention et respect à celles des autres, même si l’autre est un enfant, un inconnu, un souvenir..

Le livre est léger, amusant, amusé, savoureux et rythmé d’éléments familiers réconfortants. Il n’aborde pas un présent idéalisé donc lointain et inaccessible. Tout est à porté de main, comme au marché. On se reconnait dans bien des situations. Celle qui fait qu’on entend malgré soi, des conversations qui nous bouleversent, celle où tout en écoutant quelqu’un nous raconter son histoire, on ne peut s’empêcher de continuer à songer à la nôtre.

Cette limpidité, on la retrouve aussi dans les illustrations signées Virginie Dolle, illustrations qui soulignent d’ailleurs l’humour doux qui nait entre les lignes des textes.

Thierry Radière a partagé sur Facebook quelques extraits de son livre, et on peut suivre aussi ses cheminements littéraires sur son blog. Je ne résiste pas au plaisir de donner à lire et à voir, ce que j’ai tenté d’expliquer à propos de ce livre ensoleillé.

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Eric Dubois, Langage(s), éditions unicité, 57 pages, 2017, 12€

Chronique de Lieven Callant

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Eric Dubois, Langage(s), éditions unicité, 57 pages, 2017, 12€


La poésie d’Eric Dubois témoigne d’une grande spontanéité et cette effervescence est à mes yeux l’une de ses plus belles qualités. C’est que derrière le poète se cache un homme sincère, un témoin passionné de poésie, un peintre, un artiste. Il anime joyeusement la revue littéraire en ligne « Le Capital des Mots » et publie par cette voie de nombreux autres auteurs.

Depuis fort longtemps aussi, il partage sur son blog « Les tribulations d’Éric Dubois » et sur divers réseaux sociaux ses propres écrits. Il a su par exemple habilement jouer avec les caractéristiques de Twitter (messages courts de portée éphémère) pour y diffuser des micro-poèmes qui soulèvent des questionnements qui n’ont rien de passager. Ce livre en reprend quelques uns diffusés entre 2013 et 2015 sous le hashtag #Laboratoiredulanguage.

La première partie concerne donc des expérimentations sur le langage et en particulier les aphorismes. De bribes, autrement dit d’éclats de conversations ou plus exactement de monologues intérieurs, il tente de tisser malgré tout un ensemble qui ne ferait nullement oublier au lecteur l’idée de morcellement initial. Le texte s’appréhende donc de manières différentes: Les points ne sont pas reliés entre eux ou au contraire se suivent et établissent de nouvelles correspondances. Du langage, le poème, le mot est une fraction qui se lie aux fractions du silence, aux impasses du message et des significations, aux principes et structures langagières.

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L’écriture se veut légère, portée par de multiples respirations, espacée de blancs comme les coups de pinceaux sur une toile qu’on commence à peine à découvrir.

« L’esprit s’élève quand le monde est léger »

Pour Eric Dubois, les mots forment un ciel « La peau danse dans le ciel des mots » ou ont une peau qui «  recouvre bien des silences et des incertitudes », « le mot est le soleil du langage » « et empourpre les sourires »

et comment lire ce qui suit où « pour conquérir » se tient comme en retrait, à l’écart du reste de la phrase, comme dans sa marge?

 

Il faut élargir le cercle ……………………………………………………………….pour conquérir
d’autres prérogatives

circonstanciées »   

Le poème consigne plus d’incertitudes et d’hypothèses que d’affirmations.

« Nous sommes des cris des couacs des chutes des ploufs »

La nuit est impossible et Horizon closent le recueil. Ici aussi on peut songer qu’il s’agit de deux plus longs poèmes ou au contraire d’une multitude de plus petits poèmes car chaque parcelle se suffit à elle-même comme elle peut tout aussi bien faire partie d’un ensemble beaucoup plus large.  C’est sans doute en cela qu’on mesure la force de l’écriture d’Eric Dubois, chaque mot trouve sa place sur la page, dans le silence, on finit par ne plus savoir si c’est lui qui porte le silence ou si c’est le silence qui apporte le mot vers la phrase. Le langage est pluriel, il comporte plusieurs facettes et le titre du recueil nous le rappelle.

Cela, l’écriture, la voie choisie par le poète est à la fois simple et d’un raffinement complexe et savant, comme on en remarque parfois dans les jardins. Vous pourrez lire le recueil sans vous arrêter, sans deviner même qu’il est le fruit magique d’enchainements judicieux, d’un cheminement attentif et intentionné. Eric Dubois fait simple et réussit à évoquer par cette manière si personnelle un univers dense, un monde à multiples facettes sans nous en faire porter le fardeau, la charge négative. On ne peut que l’en remercier.

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Marelle, Julio Cortázar, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon (partie roman) et Françoise Rosset (partie essai), L’Imaginaire Gallimard, 652 pages.

Chronique de Lieven Callant

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Marelle, Julio Cortázar, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon (partie roman) et Françoise Rosset (partie essai), L’Imaginaire Gallimard, 652 pages.

Pour mieux appréhender certains écrits du XXI ème siècle, la poésie telle qu’elle s’écrit parfois aujourd’hui, j’ai souvent besoin de revenir en arrière de quelques pas. Non pas que je suis de ceux qui tracent des lignes du temps et transcrivent sur celles-ci les limites bien précises de la modernité. J’avoue qu’il m’arrive au contraire de projeter vers cet ensemble contemporain d’auteurs et d’artistes, nombre d’entre eux disparus depuis plusieurs siècles. Si la traduction que je lis date de 2017, la première traduction date de 1966 et le livre sous le titre original de « Rayelua » est sorti en 1963. Il y a donc 55 ans sortait pour la toute première fois le livre de l’auteur Argentin Julio Cortázar. Ce que ce livre a de particulier pour moi, je vais tenter de le définir dans les paragraphes suivants.

Dès le titre et sur la couverture est fait allusion à ce jeu qui consiste à jeter un caillou sur une grille dessinée à la craie sur le sol. Les cases représentent des paliers entre la terre et le ciel. Un jeu qui mêle agilité et hasard. Ce jeu très simple où l’équilibre du joueur et son habileté à pousser le caillou avec la pointe du pied importent, sert de modèle à Cortázar pour construire son roman. Il est sans doute la métaphore de tous les autres jeux à damier qui s’appuient sur une grille représentant symboliquement le monde et le cours de la vie. La symbolique du jeu revient plusieurs fois dans le livre. Le livre comporte trois grandes parties ou comme l’annonce l’auteur « ce livre est plusieurs livres » en particulier deux, celui qu’on lira dans l’ordre habituel ou celui que l’on choisira de lire en suivant la grille fournie :

  1. De l’autre côté, « Rien ne vous tue un homme comme d’être obligé de représenter un pays » Jacques Vaché Lettre à André Breton
  2. De ce côté-ci « Il faut voyager en aimant sa maison » Apollinaire , Les mamelles de Tirésias
  3. De tous les côtés ( Chapitres dont on peut se passer.)

Julio Cortázar propose à ses lecteurs un mode d’emploi dans lequel il explique que le lecteur à le choix de lire le livre « comme se lisent les livres d’habitude et il finit au chapitre 56 » ou de commencer la lecture par le chapitre 73 en suivant la grille suivante:

73-1-2-116-3-84-4-71-5-81-74-6-7-8-93-68-9-104-10-65-11-136-12-106-13-115- 14-114-117-15-120-16-137-17-97-18-153-19-90-20-126-21-79-22-62-23-124-128-24-134-25-141-60-26-109-27-28-130-151-152-143-100-76-101-144-92-103-108-
64-155-123-145-122-112-154-85-150-95-146-29-107-113-30-57-70-147-31-32-
132-61-33-67-83-142-34-87-105-96-94-91-82-99-35-121-36-37-98-38-39-86-78-
40-59-41-148-42-75-43-125-44-102-45-80-46-47-110-48-111-49-118-50-119-51-
69-52-89-53-66-149-54-129-139-133-140-138-127-56-135-63-88-72-77-131-58-
131.

Un premier coup d’oeil à la grille me permet de repérer une ligne de lecture allant du chapitre 1 au chapitre 58 les autres chapitres s’intercalant. La grille ne référence pas le chapitre 55. Avant d’entreprendre le déchiffrage du livre, je n’ai pu m’empêcher de chercher des concordances entre les nombres, d’établir des rapports d’ordres et de grandeurs. J’ai songé à la suite de Fibonacci et à son lien avec le nombre d’or et au fait que dans les oeuvres de la nature comme dans les oeuvres classiques des humains on retrouve régulièrement ce rapport magique entre des nombres. L’écriture d’un livre repose essentiellement sur ce que je nommerai une harmonie des nombres, sur des rapports de grandeurs et d’équivalences.

Au delà du livre, de ses mots alignés les uns à la suite des autres pour former des phrases qui elles-mêmes seront contenues par des paragraphes, des pages, des chapitres pour former, une histoire, un récit jalonnés de personnages, d’autres récits, d’autres histoires et d’autres personnages qui ne se limitent plus simplement à représenter l’humain s’intercalent, se mélangent, se manifestent pour nous dire que finalement c’est peut-être ce que tait l’auteur qui importe, ce qu’il cache derrière quelques artifices littéraires. Derrière ses jeux de langages.  

Ce qu’introduit dès le début de son livre, Julio Cortázar, c’est un nouveau rapport à la lecture. Il propose à son lecteur de nier la plus grande partie de son travail. Quel lecteur n’a d’ailleurs pas eu envie d’ignorer des descriptions trop touffues ou au contraire des passages trop peu denses d’un quelconque roman traditionnel?

On le sait l’écriture est un jeu fait de retours et de non retours, qui manipule le temps, les souvenirs. La lecture devient au même titre un acte de création. L’auteur a voulu construire son roman comme un jeu où le lecteur par son choix, les choix qu’il fait aurait une influence sur le livre qu’il est en train de lire. J’ai lu qu’on pouvait penser que Julio Cortázar avait été avec Henri Michaux, l’initiateur d’un mouvement qui a connu un certain engouement du public jusque dans les années 80 et surtout dans le monde anglo-saxon des livres-jeux.

Le temps de lecture, le temps de l’écriture ne relèvent pas d’un temps linéaire où les évènements s’enchainent logiquement de la cause aux effets mais au contraire est fait d’une multitudes d’éclats, de retours ou de projections spatio-temporelles. Le récit est constitué d’une imbrication de multiples récits impliquant des durées et des temps divers.

Chaque chapitre peut à la limite être considéré comme un récit en lui-même, un éclat autonome sans rapport avec les autres. N’oublions pas que Cortazar ainsi que de nombreux écrivains sud-américains sont passés maîtres dans l’art de la nouvelle, du récit bref souvent fantastique. Jorge Luis Borges a eu une influence importante sur l’oeuvre de Cortazar.

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Julio Cortázar

Pour raisons politiques, Julio Cortazar né à Bruxelles mais ayant vécu son enfance et son adolescence à Buenos Aires, s’installe à Paris. Paris, ville refuge pour de nombreux artistes exilés, Paris sert de décor aurais-je envie de dire à ce livre mais la ville est presque un personnage à part entière.

Paris est un symbole à la fois de déroute, de solitude et de crise identitaire mais aussi le celui d’une effervescence culturelle, sorte d’Eden. Mais à Paris comme à Buenos Aires, ou comme dans n’importe quelle grande ville, les chambres sont toujours trop petites, il y fait soit trop froid, trop humide ou trop chaud. L’exil, l’appartenance à une sphère, un Club d’amis artistes ou écrivains, a pour le personnage central du livre Horatio Oliveira le même goût. Pour habiter sa propre vie, il faut faire usage de jeux c-à-d éprouver le réel entre autres choses en jouant avec sa propre langue, son propre langage. D’une certaine manière, vivre consiste à osciller entre réalité et irréalité, entre l’écriture et la lecture sans pouvoir toutefois distinguer les frontières du rêve, du récit, avec ce qu’on nomme réalité.

La marelle, on en joue en suivant étapes par étapes les personnages sans se soucier d’une quelconque chronologie. Le petit caillou qu’on pousse pourrait être Horatio Oliveira qui pourrait être Julio Cortazar lui-même à moins qu’on le retrouve dernières les notes de Morelli sur le roman, sur l’écriture ou plutôt son désir de désécrire et de faire du lecteur un acteur à part entière dans l’élaboration du livre.

Autour de Horatio Oliveira (émigré Argentin) vivant à Paris gravitent d’autres personnages aux trajectoires tout aussi chaotiques La Sibylle, Lucia dont il est amoureux et son fils Rocamadour; les divers membres du Club, artistes et philosophes se réunissant autour d’un pick-up jouant du Jazz pour fumer, boire, discuter. L’ami fidèle Traveler et sa femme Talita qui l’accueillent lors de son retour à Buenos Aires après son expulsion de France et l’aident à retrouver un travail dans le cirque où eux-mêmes travaillent et puis plus tard dans un asile psychiatrique. Ce qui fait la force des divers récits où les destins des personnages différents se croisent n’est pas dans ce qu’ils racontent et énoncent clairement mais dans les significations symboliques proches de celles qu’on découvrent dans les rêves. Ce qui n’est pas dit et qu’on suggère, qu’on comprend par la grandeur de l’ombre et non par la part que l’on découvre en pleine lumière. Les passages où il est question de la mort du bébé de La Sibylle, Rocamadour en est un bon exemple. L’horreur du fait, son impact sur les individus faisant l’effet d’une tornade, la case « enfer » de grille de marelle apparait avec une force décuplée grâce aux non-dits, à ce qu’on apprend entre les lignes. La mort se glisse entre les lignes de la vie en modifie les trajectoires sans qu’on ne puisse plus finalement distinguer avec rigueur ce qui appartient ou n’appartient pas à l’autre monde. C’est un peu comme si par moments nous restions à cloche-pied, en équilibre sur une seule jambe.

À plusieurs reprises, dans le livre, le lecteur est confronté à « l’entre-ligne » par des expériences de lecture insolites comme l’imbrication de deux récits différents dans un même chapitre où l’on saute d’une ligne sur deux à l’un des deux récits. Mais il y a aussi l’introduction dans quelques dialogues de numéro afin de repérer les divers interlocuteurs.

Le livre réserve bien des surprises à ses lecteurs: citations de presse, poèmes, allusions multiples à d’autres oeuvres littéraires, références à des peintures et leurs peintres, la musique aussi occupe un pan important. Je dirais qu’il existe entre ces univers différents des rapports d’équivalences. D’une certaine manière en inventant des grilles, des structures et donc en écrivant un livre, on cherche à combler les cases vides comme si ce qui ne pouvait se maitriser, se définir cesserait enfin de nous échapper.

Par ses multiples entrées, Marelle ne se laisse pas apprivoiser et ne se résume pas à ses personnages, leurs histoires. Plus qu’une réflexion sur la vie, sur ce qui nous motive à avancer, à poursuivre, Marelle nous invite à repenser notre rapport au monde en commençant par modifier tout simplement notre manière de lire.

Ce livre par les pistes d’exploration littéraire qu’il propose au delà de la notion de genre, de style, par ce qu’il essaye sans se demander s’il est possible de réussir devrait servir d’exemple à tous ceux qui manquent d’interroger les apparences et se cantonnent à ce qu’ils ont déjà exploré et enfermé dans une représentation sommaire qui singe la lucidité. Ne serait-il pas temps de recommencer à jouer avec cette grâce de l’enfance que j’appellerai la curiosité?

 

©Lieven Callant

 

Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur Editeur, Poche, 114 p, Mars 2017, 5,90€

Chronique de Lieven Callant

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Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur Editeur, Poche, 114 p, Mars 2017, 5,90€

 

Lorsqu’on me parle du monde, de son état de santé critique et de ce qui en découlera comme désastreuses conséquences, je feins de ne rien comprendre et je détourne le regard. Car dénoncer des horreurs sans chercher à les combattre revient à planter vicieusement la pointe d’un couteau dans la plaie béante et brûlante de celui qui souffre pensant qu’on l’abandonne.

Le monde est devenu me semble-t-il devenu l’outil cruel de quelques uns. D’ailleurs que peut-on faire pour ce monde? Le sauver revient à le retirer des mains de ceux qui s’en sont armés. Peut-on sauver d’eux-mêmes ceux-là qui sont le plus persuadés qu’ils ne sont pas à sauver, parce qu’ils ne sont pas malades et par conséquent irresponsables des contaminations diverses qui se propagent?

Mais c’est vrai, sans doute Jean-Pierre Siméon veut-il par cette affirmation forte attirer notre attention sur son combat, un combat spécifique et qui concerne la position de la poésie dans notre société qui ne privilégie sans doute pas les climats propices à son apparition, son épanouissement.

Les médias pour la grande majorité nous inondent de productions diverses, qu’on consomme systématiquement et qui répondent aux lois du marketing. Elles ne sont certainement pas faites pour remettre en cause le système qui les a mises sur le marché. Parfois une ironie cynique qui n’est autre que l’agonie de l’intelligence sert les auteurs mais seulement dans le but très précis de restreindre les portes de sorties, d’aplanir le réel, de mettre fin à tout questionnement profond et véritable qui ne suit pas les voies tracées.

La scène littéraire est principalement occupée par des romans qui se limitent à n’être que des scripts, des récits rapportant une histoire qui ne questionne que la couche superficielle du monde contribuant ainsi à endormir les consciences, à étouffer le monde en rognant toutes les racines qu’il a communes à tous les humains et donc en le limitant à une représentation sans reliefs qui ne fait plus de nous des acteurs concernés mais de passifs consommateurs de récits mièvres.

Mais j’arrêterai ici, la liste de mes reproches amers car ce que cherche à dénoncer Jean-Pierre Siméon par ce livre et toutes ses actions pour la poésie et sa défense a bien plus de valeur, de force et de chance d’être entendu. Je me joins comme tant autres lecteurs avant moi à ce cri d’espoir, à cet acte de foi envers une littérature de qualité qui nous révèle au monde. Jean-Pierre Siméon est de ces poètes qui font de chacun de leurs actes artistiques, une révolte, « un effort de lucidité » et donc une analyse précise de ce monde, tous les mondes qu’il approche par la racine commune et accessible à n’importe quel humain.

« Tout poème est un concentré d’humanité, qui révèle à chacun son altérité, c’est-à-dire son affinité avec l’autre et l’arrachant ainsi à sa petite identité personnelle de circonstance, le relie. »

Evidemment, bien plus fort que n’importe quel manifeste, plus juste aussi mieux vaut lire la poésie, la poésie de Siméon et des nombreux poètes auxquels il fait référence ou qui sont simplement évoqués par sa prose.  Car la poésie va au-delà des mots, par nature elle dépasse le mot, elle se déplace dans la métaphore.

Si Jean-Pierre Siméon se lève et revendique une nouvelle place pour la poésie en affirmant comme Lawrence Ferlinghetti avant lui avait écrit que « La poésie peut encore sauver le monde en modifiant les consciences. » ce n’est pas parce qu’il désire s’adresser au petit monde restreint des poètes et de ceux qui tant bien que mal persévèrent à produire et publier de la poésie mais bien parce qu’il désire ameuter le grand public, les médias, une partie de la scène littéraire qui se plie de plus en plus aux exigences de l’audimat, de la mise en boîte et qui fait de l’acte littéraire un spectacle visuel sans véritables acteurs.

Le livre est une belle démonstration, pour appuyer ses arguments Jean-Pierre Siméon cite d’autres auteurs, d’autres poètes comme par exemple Odysseus Elytis qui écrivait « Là où la montagne dépasse du mot qui la désigne se trouve un poète. », ou encore cet autre poète tchouvache Gennadi Aïgui :  « La poésie est le travail-langage de la fraternité humaine » mais encore Darwich, Bonnefoy ou Michaux  quand il écrit à la suite du « Je est un autre » de Rimbaud: « Je cherche un être en moi à envahir. »

Octavio Paz: « Le poème exige l’abolition du poète qui l’a écrit et la naissance du poète qui le lit ».

C’est surtout dans ces moments du livre où la nature réelle de la poésie est réaffirmée grâce à des slogans qui frappent fort que je me suis senti conforté dans mes convictions poétiques.

« La poésie est  d’abord en deçà, une position éthique autant qu’un état de la conscience à vif. De cet état de la conscience que le Suisse Georges Haldas nommait tout uniquement « l’état de poésie », de la particulière empathie avec le monde qu’il implique, de la spécifique perception du réel qu’il suscite, le poème est dans la langue qu’il invente pour ce faire, disons le truchement, un symptôme, un révélateur, un point de cristallisation en même temps que le lieu de leur expérience. »

« La poésie ne donne pas du sens, elle suggère un sens selon lequel vivre, non pour quelques privilégiés mangeurs d’idéal mais pour tous. » « elle récuse la segmentation, l’immobilisation du sens. »

« La poésie n’est pas un communiqué, elle n’informe de rien: elle interroge. P36

« Le poète est un curieux  opiniâtre qui cherche en toute chose sa profondeur de champs ». « la poésie illimite le réel, elle rend justice à sa profondeur insolvable, à la prolifération infinie des sens qu’il recèle, {elle est} une leçon d’inquiétude. » « La poésie n’a jamais cessé de contester l’illusion de l’identité stable qui masque la profondeur que chacun nous sommes, l’innombrable que chacun nous sommes, la plasticité du vivant lui offrant par bonheur la chance des métamorphoses. »

« Nous ne sommes rien, dit le poème que notre relation émue à l’autre, fût-il cet autre arbre ou visage. »

Jean-Pierre Siméon remplace désormais André Velter à la collection Gallimard poésie après avoir été de 2001 à 2017 le directeur du Printemps des poètes.

©Lieven Callant