Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

Summer, Monica Sabolo, roman ; JC Lattès, Août 2017 (19€ – 316 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Summer, Monica Sabolo, roman ; JC Lattès, Août 2017 (19€ – 316 pages)


Summer, un titre synonyme de farniente, d’insouciance, d’été. Summer, comme une antienne.

Mais ici c’est le prénom d’une jeune fille qui s’est « évaporée » après une sortie pique-nique au bord du lac Léman, il y a déjà vingt-quatre ans et treize jours. Disparue mais omniprésente dans ce roman, car elle habite, hante ceux qui restent. Chacun de se perdre en conjectures : noyade ? Kidnapping ? Fugue ? Escapade amoureuse ?

Monica Sabolo se glisse avec souplesse, fluidité dans la peau d’un adolescent, secoué de tics, expérimentant les acides qui le conduisent à la violence, dévasté par le vide, par la morsure de l’absence de cette sœur adorée, une vraie « reine de beauté », « au sourire franc ».

Elle sonde les confins de la mémoire, « énorme méduse,qui s’échappe en une reptation glauque, dès qu’on croit la tenir », affirme Alain Bosquet. Car comment expliquer cette béance, cette cécité volontaire dont fut victime le personnage principal ?

Le narrateur, Benjamin, le frère de la disparue, âgé de 38 ans maintenant, souffre d’un mal être qui s’aggrave depuis son bureau de Genève. Il y a eu « ces années blêmes » durant lesquelles maints spécialistes n’ont pas réussi à le sortir de l’eau. C’est avec confiance, aidé par le docteur Traub, qu’il tente à présent de réunir « tout ce qui reste de son passage dans leurs vies ». Il s’interroge sur l’omerta qui a entouré cette disparition, drame qui lui cause des cauchemars récurrents du lac. D’où sa prise de psychotropes.

Avec délicatesse, le récit va remonter aux circonstances de cette  tragédie et nous plonger dans la vie d’une famille pourtant modèle, éprouvée, éplorée. C’est dans un aller retour entre l’avant et l’après de  cet été fatidique que le narrateur nous immisce dans sa famille.Des parents aimant recevoir, faire couler le champagne, s’absentant le week-end, laissant leur progéniture avec un baby sitter. Un monde où « le vernis social et de politesse étouffe les émotions… ». En somme, une famille attachée au paraître qui rappelle celle qu’Amélie Nothomb met en scène dans le crime du comte Neville, où les invités sont considérés comme les élus.

Le portrait de Summer se tisse de façon chorale, mais aussi celui du narrateur.

Summer, c’était « leur enfant la plus prometteuse, brillante, sportive ».

C’est maintenant pour Benjamin, tantôt une « Ophélie », une sirène dont il entend la voix envoûtante, dont les cheveux vont bientôt tisser une toile comme l’épeire qui va capturer le lecteur et ce frère inconsolable, déboussolé. Tantôt « elle se réincarne en cygne », « biche » ou en « oiseau ». Il la devine « dans les roseaux », dans le ciel. Il l’imagine ondulant comme une raie.

A ces portraits s’ajoute celui du Docteur Traub que Benjamin observe avec une acuité exacerbée par leur huis clos, non dénuée d’humour.

A travers les flashbacks que le narrateur se remémore, le lecteur découvre les relations de la fratrie, et celles entre parents/enfants et du couple. Il revisite son enfance, des instantanés de vie (l’épisode du châle, la séance de spiritisme,  leur addiction aux joints, la tache rouge sur le canapé), et tente de déceler la cause du dérèglement dans leurs vies.

Quand la rentrée sonne pour Benjamin, elle se fera sans Summer, qui n’est pas réapparue « comme des fleurs ». Mais peut-on « faire son deuil » quand on ne retrouve ni corps, ni trace ? L’espoir s’est amenuisé et la situation devient intenable.

Les rires fusent à profusion. De multiples odeurs (parfums, effluves, relents) traversent le récit.

A l’approche du dénouement, coup de théâtre, le lecteur est confronté à la même révélation que le narrateur qui, sidéré,découvre un secret de famille, divulgué par Marina, une amie des Wassner. En même temps on lui distille une information concernant Summer. Une double claque ! Un vrai séisme intérieur. La confusion totale pour Ben. Puis suivront les confidences de la mère.

Monica Sabolo livre un secret trop longtemps nimbé de non-dits, et souligne les dégâts collatéraux susceptibles de détruire l’individu à qui on a menti. Peut-on retrouver la confiance en ses parents, leur pardonner, après ? Avec brio, l’écrivaine dissèque le tsunami intérieur qui s’est emparé de Benjamin une fois la vérité connue (douleur , chagrin, solitude, incompréhension, colère).

Le roman navigue entre deux rives, avec le lac, « sauvage », « à la beauté inquiétante », en personnage central, peuplé de monstres terrifiants prêts à nous aspirer, nous gober ou d’algues semblables à des tentacules capables de nous engloutir, nous engluer. Ses eaux arborent maintes facettes. Parfois « un couloir de lumière scintillant » en surface, ou le halo de la lune, contrastant avec les abysses troubles, sombres, ce monde visqueux, de vase et de boue.

L’auteure brocarde la presse, les médias qui font choux gras de la détresse d’une famille, à l’occasion de son passage à la télévision, un an après.

En campant son intrigue en Suisse, elle souligne avec une pointe d’ironie cette « motivation névrotique à éradiquer la saleté qui anime ce pays » et ne manque pas de faire partager la fête nationale (1er août) et son feu d’artifice.

Monica Sabolo, en jouant avec les codes du thriller, signe un roman obsédant, prégnant, plein de suspense, à la fois aérien et aquatique traversé d’odeurs.

Le pouvoir de son écriture chatoyante, poétique, précise, nourrie par les métaphores, est impressionnant. Elle sait nous communiquer l’angoisse, la sensation de suffocation que ressent Benjamin, le narrateur. L’auteure aborde avec justesse la période de l’adolescence décrivant avec réalisme ses désirs, ses transgressions, et les relations difficiles, parfois conflictuelles avec les parents. La romancière souligne les affres des parents, rongés par la culpabilité,quand un des leurs s’évanouit dans la nature. Laissez-vous immerger dans « le délire aquatique » de Monica Sabolo.

S comme Summer :

Sombre et Scintillant, Suspense, Surprenant l’épilogue, Stupéfiant ce roman !

©Nadine Doyen