Chroniques, Chroniques de Marc Wetzel

Jean-Marc GHITTI – L’homme lyrique – HD Essais, 200 pages

Chronique de Marc Wetzel

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Jean-Marc GHITTI – L’homme lyrique – HD Essais, 200 pages


Cet « Essai sur le vocal » (sous-titre du livre) est si riche et fin que je ne me sens pas en mesure de rendre compte des merveilleuses analyses (sur Platon, l’orphisme, Rousseau, Kierkegaard, Bergson, Merleau-Ponty) qu’il contient. Je veux juste donner idée, par quelques citations brièvement introduites, de l’intérêt intellectuel et de l’importance spirituelle du propos. La réflexion menée par notre auteur (enseignant de philosophie et animateur d’idées) sur la nature et la destination de la voix humaine me paraît capitale, et la valeur de son travail très certaine.

Il résume lui-même ce qu’il a à dire ainsi :

« La voix humaine est désormais enregistrée, diffusée et produite par des machines qui sont capables aussi d’inventer des discours. Pourtant la voix qui parle et la voix qui chante ne se réduisent pas à une pure et simple production d’énoncés sonores. La voix est ce qui relie l’homme aux profondeurs de la Terre et elle est aussi ce qui monte de lui et le tourne vers le Ciel. Elle est la conscience métaphysique naissante. L’homme est un corps poétique, il est un animal lyrique. Lorsqu’il parle ou chante, il rentre en relation avec ce qui le tient dans l’existence et le sauve de l’effondrement. Explorer les mystères de la voix humaine est nécessaire pour fonder un nouvel humanisme à l’époque des machines »

L’idée centrale, magnifiquement difficile, précieusement énigmatique, est qu’une voix humaine est d’abord portée non par le sujet qui l’émet, mais par une vocation qui le traverse. Dans les termes de l’auteur :

« La voix n’est pas soumise au sujet qu’elle traverse et à son intentionnalité ; la vocation est la voix en tant qu’elle génère elle-même le sujet qui la parle ou chante. La vocation est, si l’on peut se permettre l’expression, la voix de la voix. Ou bien : ce qui fait voix dans la voix . L’homme est un corps à vocation poétique : cette formule ne signifie pas que le corps humain produirait une voix, une voix qu’on retrouverait dans tous les arts lyriques, poèmes et chants principalement. Elle signifie que le corps humain est traversé par une vocation, c’est à dire par une voix prise en son essence peut-être pré-sonore, et qu’il est de ce fait, jusque dans sa chair même, une œuvre poétique »  (p. 17)

En quel sens la voix est-elle une exclusivité humaine ? Il y a certes des expressivités animales, mais l’homme est le seul animal que son expression même peut changer, en agissant sur elle-même. Grâce à la voix, l’homme s’entend penser. En variant les hauteurs de sa voix, l’homme monte et descend dans sa pensée. En disposant de la durée des sons qu’il émet, il épouse les rythmes variables du monde. Un animal, par exemple, ne peut témoigner de rien ; il ne peut pas, en effet, appuyer une vérité extérieure à lui, dont il serait le garant sans en être la source ; il ne peut pas attester d’une présence au monde qui ne serait pas la sienne. L’homme seul d’ailleurs peut faire serment, c’est à dire faire trouver dans sa voix une preuve qu’il ne peut pourtant fournir par elle. La voix permet à un être de formuler des présences au monde qui ne sont ni les siennes ni celles du monde. Une voix hystérique, dit l’auteur, peut décider de devenir authentique, en faisant que « la franchise devant son propre malheur s’installe » (p. 180), – même si, bien sûr la mauvaise foi (autre exclusivité humaine !) permet à l’inverse à l’expressivité de contrefaire une action sur soi qu’en réalité elle fuit.

D’autre part : la voix proprement humaine est faite pour évoquer ce dont seul l’homme a conscience que cela lui échappe : l’homme sait pourquoi les saisons se suivent, et comment il vieillit, même si par ailleurs la nature de l’espace et du temps lui reste une énigme.

« Avant que la musique ne cherche et ne crée dans le son des relations rythmiques et harmonieuses, les hommes ont longuement écouté leur corps et la nature. C’est ce qu’attestent, sans aucun doute possible, leurs pratiques rituelles, qui sont la première forme de l’intelligence humaine : elles sont une ponctuation du cours de l’âge (le corps) et du cours de l’an (la nature). Elles scandent les solstices et les équinoxes, et elles marquent les passages de l’inexistence à la naissance, de l’enfance à l’âge adulte, de la mortalité au salut, de la vie au décès. La culture des peuples archaïques, avant même l’Histoire, qui est un récit, semble faite pour écouter et pour scander le temps qui pousse, accompagner les passages, en dégager le sens. C’est à cela que la voix humaine participe quand elle s’élève sur la Terre. Scansio, en latin, avant de désigner la scansion, signifie l’a-scension. Échelle ou escalier du monde sonore, la voix a-scendante ou de-scendante, scande. Comme la voix haute, dans la lecture, compte rythmiquement le texte, la voix rituelle monte des fêtes humaines pour marquer la mesure des années et des vies. » (p. 34-5)

Autre point : une voix n’est profonde dans un sujet que si justement elle s’enracine en lui plus bas que lui : Narcisse a la voix nécessairement grêle.  Si une voix ne s’arrime ni ne se nourrit du fond impersonnel qui la traverse, elle n’est plus que la voix d’elle-même et ne dit plus rien. La pure individualité, pense notre auteur, n’est qu’une idiosyncrasie de tics, trucs et distorsions, à laquelle il ne faut s’intéresser que « pour mieux la défaire ».

« Nous voyons aujourd’hui se développer un courant qui fait de la voix le signe de l’identité profonde, la signature de l’individu. Ce courant est la démocratisation de cette stylistique de la singularité développée dans la poésie moderne. Mais la première qualité d’une voix, n’est-ce pas sa transparence ? Une transparence où celui qui la porte s’efface, disparaît. La subjectivation de la voix, jusqu’à ses avatars ultimes et ridicules, relève d’une philosophie du sujet autonome qui se veut maître et possesseur de sa propre vie, de son propre corps, de sa propre pensée, de sa propre voix.

Or cette voix qui nous traverse exprime bien plus que ce que nous voudrions lui faire dire. Elle déborde nos intentions. Elle est une puissance charnelle qui manifeste combien l’être humain est transi par la vocation (…). Dès qu’il existe, l’être humain est animé par un geste vocal, un processus poétique d’expression par la voix. L’homme est un animal lyrique parce que son existence est portée par une vocation, un appel à la vocalité. L’existence n’est pas subjective ». (p. 194)

Enfin, la pathologie de l’être vocal oscille, dit Ghitti après Maldiney, entre les deux extrêmes de la mélancolie et de la manie. Ce sont deux enfermements comportementaux : la prostration mélancolique arrête la voix, qui s’effondre sur elle-même et se noie en elle-même, avalée par sa perte de tout appui. Mais l’agitation maniaque est aussi une perdition de la voix, qui éclate en tous sens, se volatilise : en croyant se répandre partout et concerner aussitôt tous les autres, la voix maniaque n’atterrit plus nulle part et n’atteint plus personne.

« Le corps mélancolique implose à l’intérieur de lui-même ; le corps maniaque explose dans la lumière. L’un est nuit profonde et l’autre pur soleil »  (p. 147)

Mais pathologie n’est pas maladie : il ne faut pas, dit fortement Ghitti, guérir une voix de ses souffrances, mais l’aider à se sauver par elles :

« L’homme est un être lyrique : c’est le déshumaniser que d’éteindre en lui ses voix (…) Il faut donc prendre les choses autrement. La philo-psychiatrie tend à défaire le lien de la psychiatrie à la médecine. Elle ne parle pas de maladie mentale, qui est un concept dangereux. Elle parle de pathologie, c’est à dire d’une diminution de la capacité d’exister due à un excès de souffrance. Une pathologie ne se guérit pas : elle se dépasse. La guérison est un retour à la situation antérieure, comme on le voit lorsque, par exemple, grâce à une action antibiotique, la maladie virale disparaît. En matière psychique, le retour à la vie antérieure, outre qu’il est impossible, n’est pas du tout souhaitable. Dire qu’une pathologie se dépasse, c’est dire qu’on ne peut en sortir qu’en franchissant un seuil et en devenant différent. Le dépassement est de l’ordre du salut et non pas de la guérison : il est la dynamique interne de la souffrance et non la suppression d’une maladie. La voix est le principal moyen de ce dépassement. Elle est la régénération de l’existence » (p. 156-7)

Comme ce livre, remarquablement, régénère notre pensée d’elle.

Marc Wetzel