Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

Clément Bénech, Un amour d’espion, Flammarion (270 pages – 19€) Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Clément Bénech, Un amour d’espion, Flammarion (270 pages – 19€) Août 2017


Ceux qui suivent Clément Bénech sur twitter doivent se souvenir des messages qu’il envoyait à ses followers en direct de « la big apple » où il était  en immersion pour achever son enquête et son roman. « Voyager à dessein » est pour lui plus gratifiant, galvanisant que de jouer le « Marco Polo parodique », taclant ses contemporains qui inondent Facebook de vidéos, photos de leurs exploits.

L’auteur nous embarque donc à New-York où il retrouve Augusta, cette amie qui l’a chargé d’une mission : filer son Ex, un roumain,critique d’art, au passé trouble.

Est-il un « salaud », comme la rumeur sur le Net, le laisserait penser ? Le narrateur détective commence par recueillir des informations auprès de son amie, puis grâce au Net. Ensuite, il dissèque la photo de Dragan, insérée dans le récit.

On reconnaît en Clément Bénech le géographe, qui après nous avoir fait déambuler dans Berlin (1), nous fait, à présent, arpenter différents quartiers de New-York, dans le sillage de son héros, Dragan. Celui de Red Hook, « qui se gentrifie à vue d’oeil », où il va réaliser une interview de l’ artiste John DuBarry dans son atelier perché, d’accès vertigineux. Un plasticien à la « poignée de main communicative » !

L’art prend une place importante, tout comme le contenu des expositions, mais l’intelligence artificielle pourrait bien s’immiscer.

Le romancier aborde une réflexion sur ces inventions de designers qui nous empoisonnent la vie en prétendant la simplifier. Et voilà Dragan qui se bat avec un flacon de shampoing récalcitrant à s’ouvrir, et de regretter le conditionnement précédent plus pratique. (source d’énervement, de quoi perdre ses nerfs, porter plainte, mais quelle saynète  omique  pour le lecteur !).

De tatouage il est aussi question, Dragan voulant traduire en dessin sa vision de la vie qui, « se niche plus souvent dans le détour, dans le chemin de traverse que dans la ligne droite ». Source de désaccord avec Augusta.

Clément Bénech autopsie la façon d’utiliser Tinder, cette « application à la mode », qui exige une « accroche ciselée ». Il décline avec drôlerie tout ce qu ‘un smartphone peut offrir avec sa « fonction chapelet » conduisant à l’addiction. Les partenaires ne risquent-ils pas de se « télésnober » au lieu de communiquer face à face ?

Le ton devient celui de la franche comédie quand l’auteur analyse, avec facétie, les réactions de Dragan au vu des photos postées par Augusta. Serait-elle en couple ?

Car n’est-il pas ridicule de persévérer dans sa tentative d’harponner celle sur laquelle il a flashé via Tinder sans savoir si elle est libre ? Comment se faire remarquer par elle ?  Dragan mise tout sur l’invitation lancée par DuBarry pour son anniversaire.

Suspense pour lui et le lecteur. Au fur et à mesure des indices éveillent la curiosité : pourquoi Dragan a-t-il fait disparaître le journal en roumain repéré par Augusta ? Quels éléments pouvait bien contenir l’article susceptible d’éclairer Augusta ?

Pourquoi Dragan reçoit-il tant d’appels ? Celui qu ‘Augusta a intercepté a de quoi l’alarmer. Le mystère s’épaissit. Mais  à force de talonner Dragan jusqu’à un aérodrome, un terrain de basket ball, notre détective néophyte ne risque-t-il pas d’être démasqué? (Comme l’arroseur arrosé! L’espion espionné !)

Il change donc de stratégie sur les conseils d’Ilinca, sa coach roumaine, trouvée aussi sur le Net, qui a pu décrypter l’essentiel de la conversation enregistrée lors du match. L’enquête se focalise donc, maintenant, sur Cap Charlie, une quincaillerie qui  donne accès à une cache. Mais aussi le pseudo de cet internaute qui salit la réputation de Dragan. On tremble pour le narrateur et Ilinca, quand ils s’avisent de s’immiscer dans cette cachette. Et si quelqu’un les surprenait en pleine effraction ?

Le récit est encadré par les dialogues sur Facebook entre le narrateur et Augusta, ponctué de « chats » ,émaillé de langage « geek » (« rrrho »), de mots anglais (« likewise », un «  énorme thug », de photos de profils, de dessins, de cartes, d’articles de presse. Ce qui rend ce livre original, atypique, cosmopolite côté langue ou restaurant (roumain, américain, français, coréen, italien), presque un OVNI ! En filigrane, Clément Bénech nous rappelle un pan d’histoire sous Ceausescu.

Si Dragan a été envoûté par l’autodérision d ‘Augusta, le lecteur est happé par celle de l’auteur, qui a le culte des comparaisons choc : « Au loin scintillait la tour Chrysler dont le sommet semblait un petit volcan ayant subi des coulées de lave successives ». Des formules inattendues : « Ne te mets pas la rate au court-bouillon », « l’art de saisir les jarres de la vie par l’anse qui ne blesse pas la main ».

Il cultive aussi une propension pour les énumérations (par exemple, la liste de la nourriture qu’une romancière française (2), facilement reconnaissable, avait concoctée pour fêter son anniversaire. Partage des mystères de la langue française. Ou toutes les fonctions d’un smartphone ! Les activités d’une journée d’Augusta). Clément Benech aime faire des clins d’oeil à ses pairs. Au lecteur averti d’identifier ce riverain de la résidence d’artiste désigné François-Henri D. !

C’est au moment où le piètre enquêteur reconnaît son « semi-échec », à la veille de son retour à Paris, qu’une vidéo, postée par Dragan lui-même, brise l’omerta, lève le voile sur ce passé « interlope » qui avait semé le doute chez Augusta au point de s’éloigner de lui. On quitte Augusta, confiante en l’avenir et pleine de gratitude envers celui qui l’a aidée à démêler cet embrouillamini et a réussi à juguler sa parano !

Clément Bénech signe un roman outre-Atlantique, contemporain, hyper« connecté », empreint d’humour, pointant les dérives, les dangers, les déconvenues des réseaux, les erreurs d’interprétation en s’infiltrant dans les arcanes du Net.

Munissez vous d’une carte de New York si vous voulez suivre toutes les tribulations du narrateur enquêteur, tant il parcourt de miles ! La carte, « son invention, pour Clément Bénech, était l’un des actes les plus prométhéens de l’histoire humaine ».

 

  • Lève-toi et marche de Clément Bénech ( Flammarion)
  • Auteure de : L’autre que l’on adorait.

 


©Nadine Doyen