NATURE HUMAINE de SERGE JONCOUR Flammarion ; Rentrée littéraire – 19 août 2020 (398 pages- 21€)

Chronique de Nadine Doyen

Nature humaine, parution le 19 août 2020, 21 €, 145 x 220, 416 pages

NATURE HUMAINE de SERGE JONCOUR  Flammarion ; Rentrée littéraire – 19 août 2020 (398 pages- 21€)

Un nouveau Joncour annoncé, en librairie on accourt, tant l’auteur nous a rendus addictifs à ses intrigues. NATURE HUMAINE,(1) ce titre gigogne, qui peut englober bien des sens/des possibilités, d’emblée interroge. C’est avec bonheur que l’on retrouve l’ADN de « l’écrivain national » !

Serge Joncour appartient à cette famille d’écrivains, dite « des transfuges », ces enfants de la campagne qui s’en sont éloignés mais en font leur terreau littéraire.

Citons le roman solaire L’amour sans le faire, devenu le film « Revenir » sous la caméra de Jessica Palud qui met en scène le retour de Franck à la ferme familiale.

Rappelons également que l’auteur a signé la préface de Petit paysan de Catherine Ecole-Boivin, qui rend hommage à cet homme, à rebours de la mondialisation, cultivant sa terre comme ses ancêtres, refusant de la tuer avec engrais, pesticides. Rien ne vaut la binette ou le fumier.

Cette fois-ci, avec Nature Humaine, l’auteur creuse plus profondément son sillon agraire en mettant en scène les Fabrier dans leur ferme du Lot, paumée au milieu des coteaux aux Bertranges (lieu familier pour les lecteurs de L’Amour sans le faire). « Une mine d’or végétal » .

Mais « La nature est un équilibre qui ne se décide pas, qui s’offre ou se refuse, en fonction des années. », et qui est soumise au dérèglement climatique. 

Avec son prologue in media res (daté du 23 décembre 1999), Serge Joncour sait ferrer son lecteur. 

On s’interroge : Que s’est-il passé pour qu’Alexandre se retrouve seul dans ces murs qui ont abrité toute sa famille ? Comment en est-il arrivé là ?

Que fomente-t-il avec « les mortiers et le fuel » ? « Tout était prêt », nous indique le narrateur, ce qui accroît le mystère. Par sa construction originale, il maintient le suspense avec brio.

L’auteur remonte le temps de 1976 à 1981 d’abord, enjambant les décennies et retrace le quotidien d’éleveurs, d’agriculteurs, maraîchers sur plusieurs générations.

C’est d’abord la chaleur qui saute au visage du lecteur. 76, été caniculaire, « la nature tape du poing ». Les terres sont craquelées, « les prairies s’asphyxient », les bêtes crèvent de soif.

C’est sur les épaules d’Alexandre, le pilier du roman, 15 ans au début du récit, que repose la transmission du domaine des parents. Il apprend le métier dans un lycée agricole. Un travail sans relâche, qui « embrasse le vivant comme l’inerte », souligne Serge Joncour et qui exige d’avoir de multiples compétences. Un métier auquel le romancier rend ses lettres de noblesse.

C’est tout un mode de vie que Serge Joncour autopsie et détaille. Des journées rythmées par la télé. Le rituel du JT de 20h (violence des luttes au Larzac, attentats…). Midi Première, Apostrophes. Bel hommage rendu à Mitterrand : « un intellectuel champêtre, un stratège ami des fleurs ».

Autre rituel :l’incontournable expédition du samedi au Mammouth en GS ! « l’extase, une fois les portes franchies » de « cette cathédrale de tôle et de béton », l’immanquable goûter à la cafétéria.

Mais pour le père, c’est une affaire de business, l’agriculture sacrifiée sur l’autel de la finance ! S’assurer un revenu, c’est être entraîné dans le système productiviste.

Un vent de nostalgie souffle chez les grands-parents lors de leur dernière plantation de safran.

Un crève-coeur pour ces « paysans dépositaires de gestes millénaires qui, demain, ne se feraient plus. ». La concurrence étrangère les a anéantis. Cette culture n’est plus rentable.

Entre le père et Alexandre, les divergences de vue génèrent des tensions. 

Le père, génération charnière, veut agrandir, se moderniser, investir pour respecter les normes. 

Cette course à l’agrandissement en vaut-elle la peine ?

Difficile en plus d’accepter les remontrances quand on est devenu adulte. Quand ils sont en froid, Alexandre trouve son refuge dans « ces grands espaces offerts au soleil », sa pampa, son Montana en sorte. Serge Joncour dégaine alors sa plume de nature writer et de poète, pose son regard d’artiste sur les paysages et déploie le même talent que Rosa Bonheur pour peindre les animaux.

L’écrivain des champs (2) montre à plusieurs reprises la fracture entre Paris et la province.

Les trois sœurs (dont on suit les parcours), une fois adultes, seront happées par la vie citadine.

Enfin arrive dans ces campagnes reculées le téléphone qui va jouer un rôle important pour les protagonistes du roman. Le progrès, c’est comme « une machine qui vous broie » pense Crayssac, le paysan chevrier intemporel, quelque peu visionnaire qui peste contre « les poteaux traités à l’arsenic », « les fils en caoutchouc ». Un voisin perçu comme « un prophète de malheur ».

Et l’amour ? Puisque « Joncour a toujours rimé avec amour », selon les journalistes !

On devine l’inquiétude des parents : « quelle fille accepterait de vivre ici ? »

Le narrateur semble avoir un penchant pour des héroïnes à l’accent étranger. Souvenez-vous de Dora, la flamboyante et magnétique Hongroise. (3) Des scènes empreintes de sensualité aussi dans Nature Humaine : c’est la blonde Constanze, de Leipzig/Berlin-Est, en coloc avec sa sœur aînée, qui ne laisse pas Alexandre indifférent. Une étudiante qui ne rêve que de voyager .

Ce qui donne l’occasion à Serge Joncour, lui, l’usager du train, de se livrer à un « bashing » en règle contre tous ceux toujours en partance ! Le père d’Alexandre lui aussi « conchie l’avion » quand il évoque ces « tonnes de steaks congelés qui font 20 mille kilomètres avant d’arriver dans votre assiette ». Il privilégie le circuit-court. « Les animaux c’est comme les hommes, faut pas que ça voyage, sinon ça ramène plein de saletés. » ! Et voilà la vache folle qui décime des troupeaux entiers et laisse exsangue financièrement les éleveurs. Un acarien asiatique qui menace les abeilles.

C’est dans un style de la démesure, de l’outrance que le romancier s’insurge contre toutes ces mesures allant contre le bon sens : « la mondialisation heureuse jetait des millions de gens dans les avions », « tout voyage :les céréales, les vaches, les micro-ondes qui viennent de Hongkong ; on vend notre lait aux Chinois, tout ça se croise dans les airs ou sur les bateaux, c’est n’importe quoi. »

Mais cette « déesse teutonne », d’une autre planète, ne serait-elle pas une relation toxique ? 

Sa bande d’activistes antinucléaires n’a-t-elle pas fait prendre d’énormes risques à Alexandre ? 

Des indices jalonnent le récit : « Cette fille, il vaudrait mieux qu’il s’en détache. Qu’il la plante là. »

Nature Humaine, c’est aussi le goût dans l’assiette : « le poulet rôti dont les arômes hantaient tout le coteau », « les pommes dauphines et la côte de boeuf », « la tarte aux pommes ou aux courgettes ».De quoi saliver ! Notre santé ne se joue-t-elle pas dans notre alimentation ?

C’est l’odeur « de terre exaltée par la fraîcheur du sol », celle émanant d’une boulangerie…

L’écrivain- peintre déplie un riche éventail de couleurs : les boucles blondes de Constanze, l’océan des fleurs bleues de la menthe sauvage, le « vert émouvant des feuilles en pousse », le rouge de la vieille micheline,« le coteau peint du violet éphémère du safran », les grappes blanches du tabac en fleur, le jaune du colza avec des coquelicots au milieu… De quoi « pimper » votre lecture.

L’écrivain publicitaire nous gratifie d’une séance de photos de jambon (sous blister) au coeur des prairies. Si le père est flatté de voir son décor servir « à vendre du rêve », il s’offusque du rose, synonyme d’un gavage de « nitrates, de colorants… ».Scène cocasse (présence d’un taureau) !

Serge Joncour a fait remarquer dans un tweet que « l’homogénéisation et l’intensification des systèmes de culture et d’élevage se font au détriment des milieux naturels ». Ici, le narrateur soulève la dérive de l’agriculture avec le maïs transgénique, l’abus des produits phytosanitaires, le scandale des veaux aux hormones, « gavés d’anabolisants ». Crayssac était contre toutes ces chimies.

Dans cette peinture de l’agonie du monde paysan, du deuil de la disparition des traditions, il y a du Bergounioux, du Marie-Hélène Lafon. 

Serge Joncour confirme sa connaissance de la ruralité, des superstitions, ausculte Gaïa, et immortalise avec réalisme cette France profonde, « le monde des oubliés » à la manière de Raymond Depardon (gares à l’abandon, « l’ambiance désuète » d’une salle d’auberge….)

L’auteur réussit ce tour de force de nous tenir dans ses rets, une fois de plus, jusqu’à la fin ! Il n’a pas son pareil pour distiller une phrase énigmatique qui retient notre attention : quelle est donc « cette arme absolue » que Crayssac se targue de détenir pour empêcher la construction de l’autoroute ? Et si « Le Rouge », n’était pas un fou mais plutôt un vieux sage ? 

Un mystère nimbe le bois de Vielmanay que détient ce réfractaire ermite. 

Un jour Alexandre saura. Un jour, cet illuminé, ce précurseur qui dénonce la société de consommation, lui confiera son secret bien enfoui ! On ne peut pas rester insensible au destin bouleversant et tragique de Joseph… Les rivalités entre voisins sont évoquées, ainsi que la ferme communautaire de la bande d’Anton, « vivant en autarcie heureuse », hors du temps.

Au fil des pages, Serge Joncour explore les relations de la famille, montre une fratrie délitée au grand dam des parents (jalousie, rapacité). Il décrypte également le couple, les relations amoureuses d’Alexandre dont celle fusionnelle, cependant en pointillé avec Constanze, « celle qui ne s’efface pas ». Le souvenir, comme présence invisible ! Il rend hommage à ce fils sacrificiel qui a tout perdu, sauf « cette nature grande ouverte », son éden où souffle un « parfum de patchouli ».

En même temps, l’écrivain brosse le portrait de la France entre 1976 et 1999 avec la succession des présidents, des premiers ministres : « Les grands moments de l’Histoire sont la consigne de nos souvenirs personnels ». Les événements surgissent ( Tchernobyl, la marée noire de l’Erika, chute du Mur), passent, cèdent la place à d’autres catastrophes. Des années tumultueuses, secouées par les manifestations, les luttes acharnées des antinucléaires, des paysans, les détonations. Une litanie de lois, de contrôles, de normes contraignantes : « De jour en jour, chaque geste était encadré par une loi, même dans les coins les plus reculés ». On construit des rond-points, le réseau routier s’est transformé en manèges, « les zones périphériques deviennent une succession d’hypermarchés ».

Le suspense court jusqu’à l’épilogue, le lecteur étant au courant des récents projets d’Alexandre.

On est tenu en haleine ! Ne vient-il pas de tout vérifier ?! Psychose qui grandit à l’approche du bug de l’an 2000, annoncé comme apocalyptique. Suspense décuplé par le bulletin météo alarmant. 

Le romancier traduit avec maestria la panique, l’angoisse paralysante, les peurs au point de les communiquer au lecteur tout comme la sidération qui habite ensuite les Français, pétrifiés.

Et si ce cauchemar exceptionnel et tragique servait de catalyseur pour ressouder la famille Fabrier ?

Nature Humaine offre une traversée vertigineuse qui fait office de mémoire collective, avec une play-list éclectique dont le tube « Ne m’appelez plus jamais France.».Important name-dropping !

Serge Joncour signe un livre requiem, foisonnant, d’une ampleur exceptionnelle qui mêle saga familiale, rurale/agricole et amoureuse, fresque historique et sociologique, catastrophes climatiques (l’apocalyptique tempête de 1999), le tout réfléchissant les enjeux politiques, économiques et la mondialisation. Des thèmes qui revêtent une troublante résonance avec l’actualité du moment et qui font réfléchir. Un roman monde qui nous émeut, nous ballotte, nous essore, nous percute, baigné toutefois par la vague verte des paysages apaisés, par le velouté des prairies grasses… On y trouve un plaisir triple : tactile, gustatif, olfactif ! Une fiction coup de poing qui s’empare de la détresse du monde paysan avec empathie. Un roman monument grandiose et explosif, qui grouille de vie, pimenté par l’amour, ourlé de poésie ,toujours autant cinématographique, servi par une écriture d’une parfaite maîtrise. Du grand art ! « Wunderbar», dirait Constanze ! 

© Nadine Doyen


(1) : Parution de Nature Humaine le 19 août 2020, Flammarion.

(2) : Expression utilisée par Stéphanie Hochet (3) Héroïne de L’écrivain national

(4) : Daishizen : l’art de ressentir la nature, de tisser un lien spirituel avec la terre. 

CHIEN-LOUP de Serge Joncour  Editions Flammarion ( 477 pages – 21 € )  Rentrée littéraire 2018 Août 2018

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CHIEN-LOUP de Serge Joncour  Editions Flammarion ( 477 pages – 21 € )  Rentrée littéraire 2018      Août 2018


Roman élu 2ème au palmarès annuel de Livres hebdo, des romans français de la rentrée préférés des libraires.

Félicitations pour cette reconnaissance largement méritée.

Coup de coeur d’Isabelle Charkos, libraire dont voici la chronique.


C’est sans aucun doute le roman le plus nature, le plus sauvage de Serge Joncour.

En 2017, Franck et Lise louent un gîte dans un recoin perdu du Lot, près du village d’Orcières, tout en haut sur le plateau.

Il est producteur de film pour le cinéma et accro aux réseaux, son téléphone est  pour lui son second cerveau.

Elle, Lise, a été actrice mais a décidé de laisser cette vie derrière elle.

 

Sur ce plateau, la civilisation urbaine, citadine est absente : pas de télévision, pas de téléphone et bien sûr pas de réseau. Inutile de secouer son portable pour chercher les barres…il n’y a pas d’internet, pas «  d’amis » par centaines auxquels se connecter… Il n’y a que vous dans cette maison avec la nature autour, la forêt à perte de vue…

 

Un véritable naufragé : « Franck se sentait perdu. Dans cet environnement inédit, il ne savait quoi faire ni où se mettre.

 

C’est ainsi que se voit Franck qui regrette ses villégiatures passées au bord de la piscine d’un hôtel 3 étoiles ou dans une de ces villas louée à un prix d’or pour les vacances où les connaissances défilent, leurs amis, dit-il !!!

 

Lise a réussi à convaincre son mari de l’accompagner pour trois semaines, rien qu’eux deux ( histoire de se retrouver dans leur couple et de se reconnecter à l’essentiel pour Lise c’est- à-dire la nature sauvage).

Et question sauvagerie ça commence fort avec ce chien si imposant, si étrange, si protecteur aussi …que l’on ne perçoit pas s’il s’agit d’un chien ou d’un loup.

 

D’où vient ce sentiment de sauvagerie, de drame imminent qui émane de cet endroit qui n’existe même pas sur Google earth !!!

Rendez-vous compte !!!

Peut-être d’une autre histoire d’hommes et femmes et de fauves.

Une autre histoire qui s’est produite tout juste un siècle et 3 ans plus tôt… Dans ce même lieu, cette combe et cette petite montagne.

Août 1914, le tocsin sonne. La guerre est en marche et les hommes sont appelés : Ne restent que les femmes, les enfants, les vieillards, les accidentés et… au village d’Orcières un dompteur et ses fauves à qui le maire propose cette vieille maison inhabitée là-haut sur le plateau pour  l’y loger lui et ses fauves.

A partir de ce moment tous les fantasmes sont dans la tête des villageois. Qu’il tombe des trombes d’eau à noyer les récoltes ou qu’il fasse si chaud que la terre soit impossible à labourer, c’est à cause de l’Allemand… parce qu’en plus de l’effroyable cortège animal qui l’accompagne c’est un dompteur allemand qui ne veut pas abandonner ses tigres et ses lions. Ces fauves qui rugissent si fort la nuit que les bêtes s’affolent dans leurs étables, que les chiens « tellement impressionnés » n’aboient même plus, et que les gens en cauchemardent et se réveillent en sursaut.

Cette histoire que tisse Serge Joncour à un siècle de distance est-elle finalement toujours la même ? Celle de l’amour, de la défiance, de la convoitise et de la beauté époustouflante de la nature sauvage ?

Il vous faudra en passer par la lecture de CHIEN-LOUP pour répondre à cette question.

 

©Isabelle Charkos

Amélie Cordonnier      Trancher Flammarion ( 161 pages – 17€)

Une chronique de Nadine Doyen

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Amélie Cordonnier      Trancher Flammarion ( 161 pages – 17€)


Rentrée littéraire 2018        Août 2018

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Un weekend de septembre, à Cabourg, on peut en rêver, mais quand l’escapade tourne au cauchemar pour ce couple et ses deux enfants, on s’interroge. Que s’est-il donc passé ?

L’originalité  de ce récit réside dans le choix de la narratrice de relater un pan de sa vie à la deuxième personne du singulier, façon de prendre de la distance et de se livrer à l’introspection. Cela peut surprendre d’autant que cela installe une proximité parfois troublante, dérangeante avec le lecteur.

Elle fait défiler le film de sa vie en flashback : la rencontre avec Aurélien, leur premier baiser, puis leurs promesses. Elle se remémore en dressant son portrait ce qui lui a plu dans ce garçon. Puis elle évoque leur vie commune, la naissance de Vadim.

Et ces vacances ratées qui l’ont plongée dans l’engrenage de la dépression. Puis le voyage en Croatie qui fut celui de trop. L’explosion verbale d’Aurélien, c’est la goutte qui fait déborder le vase : retour immédiat à Paris et séparation. Une nouvelle vie avec garde alternée. Un époux qui, ne voulant pas s’avouer vaincu, suit une thérapie et tente la reconquête. L’héroïne va succomber, reprendre la vie commune comme à zéro. Une entente, une harmonie inimaginables avant, les lient à présent. Aurélien a décidé que son épouse serait «  sa priorité », il la complimente, participe aux courses. Un vrai miracle pour cette femme auparavant si fortement éprouvée. Intense émotion réciproque quand une deuxième naissance est attendue.

Une parenthèse de bonheur à laquelle l’héroïne a du mal à croire. «  N’est-ce pas du chagrin qui se repose » ?

Dans la deuxième partie du récit, on revient à Cabourg et on plonge dans l’enfer auquel le couple et les enfants sont confrontés avec la même violence verbale qu’il y a sept ans. Comment y voir clair quand on est englué dans les mots pervers, violents, humiliants de l’autre ? Il y a Marie, la confidente, qui l’aide à se projeter à ses 40 ans.

 

Comme l’affirme Guy Corneau ; « Lorsque nous mettons des mots sur les maux les maux dits deviennent des mots dits et cessent d’être maudits ».

Cette nécessité de consigner dans son iPhone ce chapelet de phrases assassines, de mots qui entaillent tels des rasoirs, cette litanie déversée, sert d’exutoire à la narratrice. Comme le dit Amélie Nothomb : «  un mot contient de la nitroglycérine  qui peut tuer ou sauver ». On devine facilement les dégâts collatéraux de ce genre d’ agression psychologique pour l’entourage.

Pour la victime, le compte à rebours est enclenché. La voici en proie aux atermoiements, taraudée par le dilemme : le quitter ou pas. Situation qui rappelle  celle d’Aurore, héroïne de Serge Joncour dans Repose-toi sur moi  pour qui « c’est un choix démesuré de quitter la personne avec qui on vit, avec qui on est installé depuis des années, avec qui on a des enfants, c’est une décision impossible à prendre, parce qu’elle ouvre sur trop d’abîmes …». Quelle résolution va-t-elle prendre pour ses 40 ans ? Sa recherche d’un logement préfigurerait-elle son départ ?

Et la narratrice de prolonger le suspense alors que la nouvelle année se profile.

 

Amélie Cordonnier met en scène, avec beaucoup de réalisme, un couple en crise, elle montre avec subtilité comment la violence s’immisce, « peut se mettre en sourdine, pour mieux resurgir ». Situation dramatique quand les enfants en font les frais. A l’ère du « me too », c’est l’occasion de dénoncer ce harcèlement verbal qui blesse, humilie et détruit. L’auteure pointe les ravages de l’alcoolisme dans ce couple.

Ce témoignage incite à réagir, à être vigilant, à demander du soutien dans un cas semblable ou à en apporter. Qui n’a n’a pas connu des familles aux abois ?

L’auteure signe un  premier roman perturbant, à l’écriture nerveuse, pleine de rage, qui suscite l’empathie. Une belle plume à suivre.

© Nadine Doyen


N.B. : Le bandeau de la couverture représente un détail du tableau « La Visite »

de Félix Valloton, peintre aussi choisi pour le bandeau du roman de Serge Joncour : CHIEN-LOUP, Flammarion.

 

Serge Joncour, Chien loup, Flammarion ( 480 pages- 21€)

Une chronique de Nadine Doyen

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Serge Joncour, Chien loup, Flammarion,   ( 480 pages- 21€)

Roman de la rentrée littéraire 2018          


Serge Joncour, dans la lignée des écrivains américains « nature writers », voue un culte aux grands espaces sauvages, à ces hectares de verdure, peuplé de bestioles.

Il campe son décor dans son fief de prédilection, le Lot, et revisite l’Histoire du village d’Orcières, « au fin fond des collines escarpées du causse », « au coeur du triangle noir du Quercy », village ancré dans la légende et les superstitions.

On navigue par alternance entre deux époques ( 1914/2017)

 

Le chapitre d’ouverture traversé par un hourvari nocturne tonitruant, cet été 1914, interpelle : hommes mobilisés, animaux réquisitionnés, les femmes au labeur, la peur.

Le Mont d’Orcières , « maudit », devient le repaire d’un dompteur et de ses fauves, le théâtre d’une histoire d’amour fusionnelle et d’une tragédie que l’auteur ressuscite.

Un récit excessivement documenté sur cette guerre carnassière qui lève le voile sur ce couple ostracisé par les villageois et la disparition des brebis.

 

En 2017, un couple de Parisiens vient y passer son été. Gîte paumé, sans Wi-Fi, sans télé, confort spartiate, accès difficile. Mais « un pur émerveillement » saisit les vacanciers à l’arrivée. « Un parfait éblouissement ». Cette vue panoramique depuis la clairière les ravit. Idéal pour se déconnecter et rebooster sa créativité dans ce calme. Mais la nuit, la peur tenaille Franck, car «  des créatures sauvages » sortent du bois.

 

Si Lise s’adapte, son mari Franck, producteur, à la merci d’associés prédateurs, est déboussolé, pris de panique à l’idée de ne pas pouvoir rester en contact avec eux. D’où ses échappées à la ville, ses haltes au café. Au marché, il croise un boucher fascinant dont l’étal regorge de bidoche et lui donne l’envie de renouer avec la viande. Mais « il se vit sadiquement tailladé, tranché par ses associés. !

 

L’irruption d’un Chien-Loup errant, sans collier, change la vie du couple. L’auteur met l’accent sur la dualité de ce molosse ( féroce buté/ docile, affectueux) et des animaux en général : « Dans l’animal le plus tendre dort toute une forêt d’instincts ».

Serge Joncour, en connaisseur de la gent canine, décrypte avec acuité toutes les réactions de ce Chien-Loup vagabond, selon les lieux. Il questionne la cohabitation hommes/animaux dans la nature et les rapports dominant/dominé, maître/nourriture.

«  Être maître d’un animal, c’est devenir Dieu pour lui. Mais avant tout c’est lui assurer sa substance, sans quoi il redeviendrait sauvage ».

On est témoin de la façon dont Franck l’amadoue progressivement, lui parle, fraternise, gagne sa confiance et tisse une complicité, une amitié hors normes, très touchantes. Scènes cocasses entre Franck et Alpha quand il le nourrit, joue avec lui.

 

Lors d’une randonnée dans ce maquis insondable, jusqu’à une igue, ils font une découverte majeure, insolite, point de convergence de l’intrigue. Que signifie cette cage à fauves ? Vestige et relent d’un passé maléfique sur lequel les villageois sont peu diserts, entretenant ainsi le mystère par leurs sous-entendus et leurs méfiances.

 

L’auteur nous dévoile les coulisses du métier, non pas d’écrivain, mais de producteur,

devant résister à ses associés, « des jeunes loups » prêts à pactiser avec Netflix et Amazon. Serge Joncour, dont certains romans sont adaptés à l’écran, pointe en connaissance de cause les dangers de ces monstres, « à l’appétit sans limite », clame sa défiance contre ces «  géants du numérique » et déplore « qu’ils ne payent pas d’impôts ».

Une phrase retient l’attention et préfigure le plan machiavélique en germe de Franck contre ses « charognards », ses voraces prédateurs : «  Il se sentait prêt à réveiller en lui cette part de violence qu’il faut pour se défendre, mais surtout pour attaquer, et ce chien mieux que personne lui disait de le faire ». La tension va crescendo.

 

Le récit s’accélère. Pourquoi ce deal avec les braconniers ? Franck va-t-il accepter les conditions de ses «  enfoirés » d’associés ? Pourquoi les fait-il venir ? Et ces cordes ?

Le suspense grandit. Les éléments se déchaînent, furie du ciel (orage, grêlons).

La monstruosité et la violence tapies chez l’homme et les animaux sont soulignées.

 

Le romancier révèle, une fois de plus, ses multiples talents tous aussi remarquables : portraitiste (riche galerie de portraits), peintre paysagiste, scénariste, contempteur de son époque, entomologistes des coeurs et des corps ( déclinés dans tous leurs états).

Non seulement, le narrateur rend hommage aux femmes acculées à faire les moissons, tourner les usines, à labourer, contraintes de « pérenniser toute vie sur terre » mais il se glisse aussi dans leurs corps pour traduire leur manque affectif :

«  des corps comblés par rien d’autre que l’épuisement ».

 

Il sait créer des atmosphères, capter l’âme des lieux et nous offre  « un roman en relief »,« en trois dimensions »( expressions de l’auteur), à ciel ouvert, sensoriel et tactile. Il excelle à nous faire :saliver avec « un magma odorant », celui d’« un sauté d’agneau », ou l’odeur croustillante d’un poulet grillé, sentir le parfum des gardénias, l’odeur de jasmin émanant de Joséphine, entendre une litanie de bruits, des plus ténus aux plus stridents, terrifiants et même ressentir tantôt la chaleur, tantôt la fraîcheur.

 

On assiste à une étonnante métamorphose de Franck, qui après avoir apprivoisé les lieux, se sent en totale osmose avec cette nature sauvage et prodigue. Elle opère sur lui comme un baume. « Il y a des décors qui vous façonnent, vous changent ».

Les voilà, comme Bobin, contemplatifs devant les nuages, en pleine béatitude,  scellant cette harmonie par le contact physique, dans une bulle de tendresse.

 

Serge Joncour  nous offre une totale immersion «  into the wild » et signe un hymne à la nature sauvage et aux animaux. Lévi-Strauss pas loin. Il met en exergue  l’intelligence d’Alpha, « cerbère à la dévotion totale », devenu un «  allié », et même un geôlier. CHIEN-LOUP, alias Bambi, aux « pupilles phosphorescentes », irradie !

 

A votre tour de dévorer cet ouvrage que je qualifierai de «  L’Alpha et Oméga » Joncourien, canin, félin, lupin, léonin… DIVIN ! Un merveilleux cocktail d’Histoire, de sauvagerie, de drôlerie, avec une once de folie, de poésie, et un zeste d’humour.

Ne craignez pas les ronces, les griffes, les crocs, les feulements, les hululements.

Un roman touffu, sonore, foudroyant, vertigineux, détonant, démoniaque, hypnotique, qui se hume, s’écoute, se déguste avec délectation, qui décalamine le cerveau et embrase le coeur  et donne des frissons! Une écriture cinématographique virtuose.

♥♥♥Le must de la rentrée. Du GRAND JONCOUR.♥♥♥

©Nadine Doyen

 

Rentrée littéraire—CHIEN-LOUP  de SERGE JONCOUR Roman Flammarion

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CHIEN-LOUP  de SERGE JONCOUR      Roman Flammarion

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  décliné de façon alphabétique par mots clés par Nadine Doyen

                Rentrée littéraire        22 Août 2018 ( 480 pages – 21€)


Ascension

« Ça dura cinq minutes, cinq minutes d’ascension comme une épreuve, cinq minutes à piloter cette voiture trop large tout en entendant crisser sa carrosserie. »

 

Barbarie

« Nourrir des fauves convoque la barbarie ».

 

Cage

« il retrouva Lise en bas, elle était au coeur d’une immense pergola aux barreaux dorés, une haute cage dont la structure partait en arceaux à plus de quatre mètres de haut… » «  Chose étrange, le seul élément de civilisation dans les environs, c’était ça, une cage, une cage de cirque au fond d’une igue aux allures de jungle. »

 

Déflagration

« Ils se retrouvaient là, tous les deux, infiniment exhaussés, c’était tellement inattendu que Joséphine en éprouva un spasme, une déflagration, elle avait du mal à respirer. »

 

Électronique

« Les capteurs et le Park Pilot bipaient de toutes parts, l’électronique de veille s’affolait… »

 

Falaise

« Ce rocher en surplomb, avec sa falaise brutale dressée au-dessus du village, il élevait comme une frontière entre la terre et le ciel. »

 

Guerre

« les femmes voulaient croire que les choses allaient se tasser, que cette guerre c’était comme un grand feu bientôt à court de combustible, à un moment ou à un autre toute cette haine dressée entre les peuples s’effondrerait sur elle-même. »

 

« Ce samedi 1er août 1914, les hommes croyaient ne déclarer la guerre qu’aux hommes, pourtant ce n’est pas seulement une marée d’êtres humains qu’on envoya à la mort, mais aussi des millions d’animaux. »

 

Harmonie

« C’est peut-être le stade ultime de l’harmonie, le seuil de la béatitude entre deux êtres, l’amour devenu à ce point naturel qu’il ne s’énonce même plus. »

 

Hourvari

« Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. »

 

Igue

«  Le dompteur avait aménagé une zone d’agrainage au fond d’une igue planquée au fond des bois ». «  Au travers des feuillages, ils aperçurent les lueurs métalliques des cages, tout au fond. Le soleil tapait pile dans l’axe de l’igue, avec un angle pareil il donnait un éclat inédit au métal. »

 

Jungle

«  La distribution d’un film, c’est un domaine où la compassion n’a pas sa place, la seule qui vaille, c’est celle de la jungle. »

«  vous attendez pas à voir de la belle pelouse, c’est la jungle là-haut, même quand on fauche, ça repousse tout de suite. »

 

Kayak

« Par endroits les roues ripaient sur les cailloux et en soulevaient de violentes giclées, à l’intérieur il était secoué en tous sens comme il l’aurait été dans un module spatial traversant l’atmosphère, dans un kayak dévalant des rapides… »

 

Lot

« Pour venir jusque dans le Lot, ils avaient mis autant de temps que pour aller à New York, ils n’arrêtaient pas de le répéter, comme s’ils avaient fait là un exploit. »

 

Maison

« Cette maison le plongeait non seulement dans un isolement radical, en haut des collines et loin de tout, mais elle le plaçait aussi en surplomb de sa propre vie. »

 

Molosse

« il repensa au molosse de cette nuit, ce chien allait-il revenir, s’il n’était pas déjà revenu , et pourquoi les guettait-il hier, de toute évidence c’était bien lui, cette présence en bas dans les bois, ces yeux jaunes qui les observaient pendant qu’ils mangeaient… »

 

Niche

« Franck s’approcha de la niche pour voir quel colosse s’y cachait, persuadé que le chien de la nuit dernière y serait couché, récupérant de sa virée mouvementée. »

 

Orcières

« Orcières était loin de tout, au fin fond des collines escarpées du causse et à trente kilomètres de la première gendarmerie. » « Il (Orcières -le-bas) s’agissait plutôt d’un hameau éparpillé, plusieurs fermes se présentaient à eux, chacune distribuée par un chemin, sans jamais de pancarte. »

« dès le départ il avait  bien senti que cet endroit avait quelque chose de maléfique, rien que le nom, le mont d’Orcières, ça faisait ferreux, aiguisé, et surtout dès qu’il en parlait ici, ça déclenchait des sous-entendus et des méfiances. »

 

Producteur

« Le métier de producteur a cela d’épuisant qu’il suppose d’être en permanence au contact de plein d’interlocuteurs, et surtout d’en être le moteur, l’impulsion rassurante. Le producteur c’est le sommet de la pyramide, le maître d’oeuvre qui petit-à petit s’efface au profit des artistes, qui se fait discret et n’apparaît nulle part, sinon en tout petit sur les affiches, avec son nom écrit dans ces génériques que personne ne lit. »

 

Parisienne

« Lise, avec un enthousiasme absolument pas de circonstance, demanda si elle n’avait pas des œufs par hasard, la paysanne dévisagea cette Parisienne comme on toise l’ennemi, l’air de dire « Mais qui c’est celle- là?».

 

Quadrille

« l’artiste prit le dessus sur le dompteur, parce que ce quadrille parfaitement synchronisé exécutait une danse fascinante. »

 

Quercy

« Ici sur le causse du Quercy, c’était le pays du vin. »

 

Raffut

« En bas du village, on finit même par craindre que ce raffut n’alerte les gendarmes, ou qu’un jour les lions ne s’évadent, qu’ils ne se répandent vers le village et que tout ça se termine mal. »

 

Sauvage

« Au milieu de ces bois il  se sentit participer de l’environnement, faire corps avec la nature sauvage. »

Superstition

« Le vieux Jean était un vrai faiseur de superstitions, il vous mettait des anathèmes en tête pire qu’un colporteur. »

 

Terrifié

« En cédant à la peur il affolait toute la nature environnante. En revanche dès qu’il s’arrêta, ça se traduisit par un silence bien plus total, il ressortit de la voiture terrifié

par l’impuissance à laquelle ces bois le renvoyaient. »

 

Ultime

« Ils avaient presque fini l’ultime ascension les amenant sur les hauteurs de l’igue. »

« Liem et Travis le regardèrent, médusés, aussitôt envahis d’une ultime panique. »

 

Végétarienne  # viandards

« Lise qui était farouchement végétarienne n’aurait pas été à l’aise devant cette profusion de charcuterie préparée par des producteurs artisanaux, des jambons divers et variés, des saucissons suspendus et des conserves, des piles de bocaux, des pâtés, des terrines confectionnées à partir de toutes sortes de chairs d’animaux écrasées, cuisinées, compactées… »

«  manger de la viande rend vorace, avide, c’est de cette avidité -là que vient le goût de combattre, de conquérir le monde, de bouffer l’autre. »

 

Wolfgang

« Ce nom, c’était ce qui terrifiait le plus sur cette fabuleuse affiche, Wolfgang Hollzenmaier, ces grosses lettres d’or en éventail, c’était pire qu’une menace ou une déclaration de guerre, d’autant qu’il était  impossible à prononcer ce nom, et quiconque essaierait de le dire prendrait le risque de déclencher l’orage… »

 

X ==> XIX

« Le mont d’ Orcières avant, c’était des terres à vignes opulents et gaies, mais dévastées par le phylloxéra à la fin du XIXe siècle, elles devinrent des terres brûlées par le sulfure de carbone et l’huile de houille qu’on déversa dessus… »

 

Yogi

« Franck ferma les yeux. Il touchait un peu à cette béatitude que Lise devait atteindre quand elle s’adonnait à la méditation, assise en position de yogi. »

 

Zone

« A chaque virage il s’enfonçait un peu plus dans une zone libre, dégagée de toute contrainte, totalement sauvage. »

 


©Nadine Doyen