Jean-Claude Lalumière – Comme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante 

Chronique de Nadine Doyen

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  • Jean-Claude LalumièreComme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante ; (17€ – 254 pages)

Les auteurs du Dilettante ont le chic pour soumettre des titres qui interpellent.

Le troisième roman de Jean-Claude Lalumière ne déroge pas à ce constat.

Il vous faudra attendre plus de cent pages avant de comprendre le sens du titre : Comme un karatéka belge qui fait du cinéma. De même pour l’explication de ce sens interdit vert de la couverture. Quant à la lettre choc, au message bref, qui débute et clôt le roman, elle aiguise la curiosité et tient en haleine. Quelle en est sa teneur pour tarauder à ce point le récipiendaire, pour le « laisser seul face à la roche à nu » ?

Le narrateur, quadragénaire, a coupé les ponts avec les siens. Un choix inéluctable pour ce jeune Rastignac ambitieux, désireux de fuir le désert culturel de Macau (Médoc), et de percer dans la capitale. Comme Marie-Hélène Lafon et Serge Joncour, des transfuges qui trahissent les leurs en quittant leurs racines campagnardes, Jean-Claude Lalumière fait aussi de cet exode un terreau littéraire. Pas facile d’imposer son choix : intégrer une école de cinéma, vu le milieu modeste de sa famille. Passionné de la rencontre d’un bibliothécaire, féru du 7ème art, l’auteur jongle ,tour à tour, avec sa plume ou sa caméra, nous offrant une diversité d’angles. (travelling dans Paris, à bord du TGV, panoramique sur la demeure, zoom sur des objets, une photo).

Par flashback, il revisite son enfance, sa scolarité et évoque ses rapports tendus avec ses géniteurs, les jobs d’été avec son frère, sa rencontre avec Anne-Sophie.

Faute de réaliser son rêve de réalisateur, le narrateur devra se contenter d’un emploi de galeriste où il développera son regard caustique. Il épingle ces collectionneurs qui n’entendent parfois rien à l’art. Il étrille également ces artistes qui se dispensent d’être présents au vernissage. Et ne manque pas de zoomer sur les invités à « la voracité destructrice de piranhas ». Il laisse deviner sa conception de l’art contemporain quand il fustige l’extravagance de certaines expositions comme par exemple des œuvres provenant de la récupération d’abris de fortune. Pour le galeriste, « l’exhibition de ces malheurs révélait un caractère obscène ».

Le récit change de cap quand le narrateur croise au bar du Lutetia un Américain , qui s’avère être Jean-Claude Van Damme. Rencontre fortuite des plus insolites, animée, l’alcool aidant. Conversation incongrue, émaillée d’expressions anglaises.

L »inconnu versus la movie star, à la notoriété « world wide ». Cet acteur, qui a 40 films à son actif, confie sa difficulté à savoir qui il est, ayant en miroir le regard des autres. L’image colportée de lui ? Celle d’« un karatéka belge qui fait du cinéma ». L’auteur soulève la question de la célébrité : « Je le connais parce que tout le monde le connaît », sujet de L’idole de Serge Joncour. Se glissent des digressions sur la vie, le futur, la religion, leurs points de vue étant opposés. Pour le narrateur, le catéchisme dont ses parents le privèrent « sonnait comme une discipline olympique ».

Le récit nous fait naviguer entre Paris, où le narrateur vit ses économies fondre comme les ailes d’Icare et le Médoc, distance devenue « un gouffre infranchissable ».

Belle séquence nocturne, au cœur de Paris, « by moonlight », que cette déambulation du narrateur, promeneur solitaire, la marche facilitant la réflexion.

Sa décision impromptue de retourner sur ses terres, de voir sa mère, après 10 ans d’exil ravive ses souvenirs, telle « La poussée d’Archimède ». Une fois dans le mausolée de sa jeunesse, le narrateur se livre à un véritable inventaire. Si les objets n’ont pas d’âme, ils ont une mémoire. Les souvenirs enfuis remontent à la surface et certains objets convoquent des anecdotes savoureuses, comme la boîte en métal à l’effigie de Mozart, d’autres olfactifs (« les pizzas de Michel » ). Une médaille ressuscite le père et « ses activités halieutiques ». Une photo qui va prendre une valeur de talisman. Ce huis clos déclenche chez le narrateur une réflexion autour des traces laissées, de la transmission : « C’est ainsi chez nous, on ne se transmet rien ».

Impossible de relater les retrouvailles avec la mère et le frère, mais beaucoup d’émotion indicible devant ce film du passé qu’il fait défiler. Séquence attendrissante : la grille de mots croisés, source de quiproquos cocasses, « La lune est dans l’eau » pour « Bain de siège » ou « Gros cul » pour « Poids lourd ».

Si les deux précédents romans de Jean-Claude Lalumière étaient dans la veine satirique, celui -ci est empreint de plus de gravité, de nostalgie, abordant le sujet douloureux de la vieillesse, de la déchéance, du deuil. Toutefois, l’auteur ne s’est pas départi de son humour et instille du suspense en ne dévoilant au lecteur qu’à la dernière page le contenu de la lettre reçue par le héros, « apatride social ».

L’auteur signe un roman des origines, dédié à ses parents. Récit à la fois grinçant, drôle, infiniment émouvant, dans lequel il exhume des souvenirs indélébiles, les magnifie, en revisitant la maison familiale, et égrène maintes anecdotes.

Jean-Claude Lalumière met en exergue l’impact des films : « Ils vous extirpent de votre monde, puis vous libèrent, ébloui par la lumière, encore groggy par le voyage ».

En attendant l’adaptation à l’écran, ce roman fera une échappatoire divertissante.

©Nadine Doyen